Du sommeil et des états analogues considérés au point de vue de l'action du moral sur le physique

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A la fin du XIXe siècle, un médecin hypnotiseur de Nancy, A A Liébeault, utilise la technique de l'hypnose comme procédé thérapeutique des maladies. L'ouvrage qui le fit connaître fut publié en 1866 et fit figure de texte fondateur à la nouvelle Ecole de Nancy, à laquelle appartenait aussi Bernheim. On doit aussi à Liébeault d'avoir établi l'analogie du sommeil artificiel avec le sommeil ordinaire et d'avoir exposé les signes caractéristiques des divers états hypnotiques. C'est la partie psychologique de cet ouvrage majeur dans l'histoire de la psychologie et de la psychothérapie, qui est reproduite ici.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296355095
Nombre de pages : 260
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Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue

de l'action du moral sur le physique

Encyclopédie Psychologique Collection dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd 'hui la science fondalnentale de I'hoffilne Inora!. Son histoire a réellelnent cOffilnencéà être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes Inajeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd 'hui. On pourra utilelnent cOlnpléter l'étude de ces œuvres en consultant les articles contenus dans la revue « Psychologie et Histoire» consultable sur le Web :http://lpe.psycho.univparis5 .frltnembres/nico las/nicolas. francais .html.

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Auguste A. LIÉBEAUL T

Du sommeil et des état analogues
considérés surtout au point de vue

de l'action du moral sur le physique
I. Partie psychologique

TEXTE PRESENTÉ PAR SERGE NICOLAS

L'Harmattan 5-7, me de l'Écale-Palyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Tarina ITALIE

cgL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6167-4 EAN: 9782747561679

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR A. A. Liébeault (1823-1904)

Fondateur de l'école de Nancy sur l'hypnotisme et la suggestion Dans une récente histoire de la psychologie française, j'ai souligné l'importance de la figure et de l' œuvre de Liébeault dans l'histoire de la psychothérapie (Nicolas, 2002). Mais qui est Liébeault ? Dernier d'une famille de douze enfants, Ambroise-Auguste Liébeault est né le 16 septembre 1823, à Favières (Meurthe-et-Moselle), un petit village situé près de Nancy. Ses parents étaient cultivateurs; ils le destinaient à la prêtrise. Ce fut contre son gré qu'à l'âge de quinze ans il fut placé au séminaire. Il s'y montra peu docile aux enseignements de ses maîtres, et à la mort de son père, il obtint de sa mère la liberté de suivre sa vocation qui l'entraînait vers les sciences naturelles. À l'âge de 21 ans, il entre à l'Université de Strasbourg, où il eut comme professeur de clinique un élève de l'université de Vienne, Schutzenberger. Il fut reçu interne des hôpitaux au concours de 1848. C'est à cette époque qu'il s'intéresse au magnétisme animal après avoir été frappé d'un fait qu'il avait observé pendant son internant dans le service de son maître Gross (un sujet endormi saignant du nez quand on le lui ordonnait). Un de ses amis lui prêta un ouvrage sur le magnétisme où il lut le fameux rapport de Husson, déposé en 1831, qui affirmait l'existence du magnétisme et déclarait que, comme agent thérapeutique, il devrait trouver sa place dans le cadre des

connaissances médicales. Mais l'Académie qui avait déjà statué sur le sujet en 1784 ne voulut pas imprimer ce travail, et c'est seulement en 1841, s'occupant pour la troisième fois du même objet, qu'elle prit sur elle de décider que le magnétisme n'existait pas. C'est alors que, par l'organe d'un autre rapporteur, le Of Dubois d'Amiens, elle fit sien le fameux dilemme concernant le magnétisme: dupes ou fripons. Liébeault fut frappé du travail de Husson. Il se mit aussitôt à la recherche d'un manuel et d'un sujet. Le manuel lui fut fourni par son libraire: c'était celui de Teste (Manuel du magnétiseur). Le sujet fut une jeune fille qu'il parvint à mettre en catalepsie par la méthode des passes, alors la seule usitée et connue. Mais elle se souvenait. Avec une seconde, il fut plus heureux. Il la mit en somnambulisme. Celle-ci lui procura un troisième sujet qui se montra, elle aussi, parfaite somnambule. La conviction de Liébeault était faite. Dans son village, il endort une quatrième jeune fille. Puis il découvre une somnambule naturelle. Sur ces entrefaites, il obtint le titre de docteur en médecine, le 7 février 1850. Sa thèse avait pour titre: « Étude sur la désarticulation fémoro-tibiale » (Strasbourg, 1850, n° 205, 32 pages). Marié l'année suivante, il vint s'établir à Pont-Saint- Vincent, à treize kilomètres de Nancy, et s'y fit bientôt une belle cIientèle. Il ne songeait plus au magnétisme. Cependant, un jour, un paysan vint le consulter pour sa fille épileptique. Liébeault lui proposa de la magnétiser. Le paysan lui déconseilla, dans son propre intérêt, de n'en rien faire. " Ce sont, disait-il, choses nouvelles, et vous savez comment on accueille partout, mais surtout dans les campagnes, les innovations. Vous perdrez tous vos clients." Ce paysan était un sage. Notre docteur suivit son conseil et s'en trouva bien. Dix ans plus tard (1860), à la lecture d'une communication du
célèbre Velpeau

- un

converti de la veille

- sur

les expériences

de E. E.

Azam, de Bordeaux, il pense à reprendre sérieusement son étude de prédilection. Mais aucun sujet ne se présente. C'est alors qu'il s'offre à traiter pour rien tous ceux qui consentiraient à faire l'épreuve de la nouvelle médecine. Il se décide à venir s'établir à Nancy en mars 1864, au 4 de la rue de Bellevue (aujourd'hui rue du Of Liébeault). Il eut des clients. Comme il ne les faisait pas payer, même quand il les guérissait, ses confrères lui enlevèrent les clients qui payent même quand on ne les guérit pas. C'est ainsi qu'il eut le courage d'ouvrir à Nancy une clinique pour le traitement par la suggestion. En 1866, il publia son livre majeur, considéré comme le manifeste fondateur de la future École de Nancy, 6

intitulé Le sommeil et les états analogues considérés surtout au point de vue de l'action du moral sur le physique. On trouve dans ce livre la théorie de la suggestion hypnotique, déjà entrevue par l'abbé portugais José Custodio de Faria (1756-1819) et par l'Anglais James Braid (17951860). Le livre original de Liébeault (1866) se divisait en deux parties: dans la première, presque exclusivement psychologique, l'auteur étudiait le sommeil naturel et le sommeil provoqué, établissait l'analogie de ces deux états et posait, d'une façon magistrale, les bases de la théorie de la suggestion. L'autre moitié du volume était consacrée à l'action thérapeutique de la suggestion et du sommeil hypnotiquel. C'est la partie psychologique à laquelle nous allons plus particulièrement nous intéresser ici puisque l'ouvrage que nous republions aujourd'hui lui est consacrée2. Après avoir défini, dans un chapitre préliminaire, ce qu'il entend par attention, impressions, perceptions, etc., Liébeault (1866) aborde dans le premier chapitre (pp. 15-32) l'étude de la production du sommeil ordinaire et du sommeil provoqué. Le point essentiel de cette étude, c'est que le sommeil artificiel ne diffère pas du sommeil ordinaire; dans les deux cas on retrouve, pour le sujet, les mêmes éléments psychiques: conviction que l'on peut dormir, consentement au sommeil, isolement des sens, concentration de l'attention sur un seul objet ou une seule idée. Il n'y a dans le sommeil provoqué qu'un élément en moins, le besoin de repos, et un élément en plus, l'injonction de dormir. Le plus souvent, le besoin d'équilibrer les forces dissociées amène le consentement au sommeil ordinaire. Ce besoin est la cause déterminante de la pensée habituelle de dormir, comme celui de manger est la cause déterministe de la pensée de chercher à satisfaire sa faim. Mais ce besoin et le phénomène psychique de la formation du sommeil sont aussi distincts l'un de l'autre que le désir de prendre de la nourriture l'est des efforts intellectuels de l'esprit pour se la procurer. L'acte de l'entrée en sommeil est donc, dans le sommeil ordinaire comme dans le sommeil provoqué, un acte véritablement psychique. Dans les deux cas, c'est la fixation de l'attention sur une idée,
I Ces deux parties furent publiées en volumes séparés de nombreuses années plus tard. L'ouvrage Le sommeil provoqué et les états analogues (1889) est la réimpression presque textuelle de la partie psychologique de l'ouvrage de 1866. L'ouvrage Thérapeutique suggestive (1891) est aussi la réimpression presque textuelle de la partie thérapeutique de l'ouvrage de 1866. Ainsi le livre primitif n'a subi que fort peu de modifications, quelques additions sans grande importance, quelques rectifications de détail, quelques suppressions portant surtout sur les résumés qui terminent les chapitres, voilà tout. 2 Il est prévu de republier la partie thérapeutique de l'ouvrage original de Liébeault (1866) l'année prochaine.

7

celle du repos; le sommeil artificiel est dû à une suggestion provoquée, le sommeil ordinaire à une véritable autosuggestion; seulement dans ce dernier cas, l'habitude prolongée a fini par faire perdre la conscience de la cause psychique pourquoi l'on s'endort, de même que l'on perd la conscience du mécanisme des actes par imitation. Il y a cependant un signe qui paraît différencier ces deux états, la catalepsie suggestive. En effet, tandis que dans l'autosuggestion du sommeil ordinaire, le dormeur s'isole de tout ce qui se passe autour de lui, dans le sommeil artificiel, le dormeur recevant la suggestion de celui qui l'endort ne cesse pas d'être en rapport avec lui par les sens et en reçoit facilement toutes les impulsions suggestives, soit par le geste, soit par la parole, comme un véritable automate. Comme il est incapable de passer d'une idée à une autre, la cause de l'impossibilité où il est de faire un effort de volonté, son esprit s'en tient à l'idée que son endormeur lui suggère finalement et du moment que c'est celle d'avoir les bras dans l'extension, il les laisse étendus. Comme il est d'ailleurs trop isolé des personnes étrangères, si elles essayent de modifier la situation du membre, elles n'y parviennent pas, parce qu'il n'en subit pas la suggestion. Liébeault étudie ensuite dans le second chapitre (pp. 33-37) la série des changements physiologiques de l'entrée du sommeil et la façon dont disparaissent successivement les diverses modalités sensitives. En accord avec la plupart des physiologistes, il admet que le tact est le sens dont les fonctions s'éteignent les dernières dans la production du sommeil. C'est ici que Liébeault divise le sommeil en sommeil léger et sommeil profond. Dans le sommeil léger, objet du troisième chapitre (pp. 38-49), le caractère principal c'est que le sujet se rappelle toujours avoir rêvé. Ces rêves peuvent se présenter sous deux formes. Les uns, les plus communs, sont vagues, incohérents, étranges, déraisonnables. Les autres, plus rares, se caractérisent par la suite des idées, la justesse des déductions, la netteté de la pensée; c'est ainsi qu'on continue pendant le sommeil le travail intellectuel commencé pendant la veille, qu'on résout un problème dont on avait en vain cherché la solution, que des souvenirs disparus depuis longtemps reviennent à la mémoire avec une lucidité remarquable. Le sommeil profond, thème développé dans le très long chapitre IV (pp. 50-221), prend naissance quand il ne reste plus assez d'attention libre dans le domaine des idées et des sens pour que la pensée du sommeil puisse être rendue consciente après le réveil. Il est donc caractérisé par l'abolition du souvenir au réveil. Dans cet état, le sujet est isolé de tout ce 8

qui l'entoure et n'est plus en relation par l'esprit et les sens qu'avec celui qui l'a endormi. Sur des milliers de sujets, Liébeault a rencontré deux sujets seulement qui restèrent toujours isolés de lui; ils ne présentaient aucune catalepsie et dormaient comme du sommeil ordinaire. Dans le sommeil profond, quand aucune suggestion particulière n'est faite, il y a une sédation générale du système nerveux qui se traduit par le ralentissement ou la cessation du travail intellectuel, l'obtusion des sens, la résolution musculaire, en un mot par l'affaiblissement de la vie de relation et, de plus, par une diminution d'activité des fonctions de nutrition. Mais la suggestion peut tirer le dormeur de cette immobilité, de cette inertie physique et psychique, et en faire un automate que l'on peut modifier et faire manœuvrer à son gré. Grâce à elle, on peut déplacer l'attention du dormeur et faire qu'elle aille s'exercer en masse sur n'importe quel sens ou sur n'importe quelle partie de l'économie qu'on lui désigne. On voit que Liébeault se rattache à la théorie déjà émise en 1860 par Durand de Gros, théorie qui a son point de départ dans la phrase connue de Cabanis: « La sensibilité se comporte à la manière d'un fluide dont la quantité totale est déterminée, et qui, toutes les fois qu'il se jette en plus grande abondance dans un de ses canaux, diminue proportionnellement dans les autres. » Liébeault étudie successivement, dans une série de chapitres, les effets de la suggestion et de la concentration de l'attention sur les sensations, la mémoire, les fonctions intellectuelles, les fonctions végétatives, les émotions. On trouvera dans le texte un résumé établi par l'auteur sur ces différents sujets. Enfin, dans deux paragraphes, Liébeault étudie les phénomènes du réveil et l'oubli au réveil, caractéristiques du sommeil profond. Dans le cinquième chapitre (pp. 222-228) qui termine la première partie de son livre, l'auteur esquisse à grands traits ses idées sur le sommeil et essaye d'en établir la synthèse philosophique. La sensibilité, qui a son point de départ dans les sens et son siège dans le cerveau, puis la mémoire qui conserve dans le même organe les empreintes ou idées, fruits des sensations, sont deux facultés primitives et parfaitement distinctes entre elles. Il est, en outre, une troisième faculté plus générale, qui est la base conditionnelle de celles-ci et forme avec elles le trépied des éléments de la pensée; c'est l'attention. Sans cette dernière force éminemment active et créatrice il ne peut y avoir ni sensation, ni empreinte idéale, ni souvenir possible. Elle est la plus essentielle des trois. C'est elle qui permet aux sensations d'avoir lieu; elle qui les 9

imprime dans la mémoire et c'est elle enfin qui fait surgir les souvenirs conservés dans cette dernière, qu'ils y aient été déposés consciemment ou non. Mais ce n'est pas seulement là le rôle de l'attention, elle associe encore dans la mémoire les idées-images ou les idées pures que par un effort elle a extraites de ces premières; elle les dissocie, les compare et, s'élevant plus haut, elle déduit à l'aide de ces idées, elle abstrait, généralise, raisonne, juge en un mot. Ainsi l'intelligence n'est qu'une faculté quatrième, venant après les précédentes qui en sont chacune des conditions, et elle est due à la réaction de l'attention sur des idées simples ou complexes déposées dans la mémoire. Pendant la veille, l'homme jouit de l'aptitude de porter volontairement son attention à connaître les objets extérieurs à l'aide des sens; il jouit de la faculté de déposer les perceptions reçues dans le foyer de la mémoire sous forme d' idéesimages; il a encore celle de susciter ces idées, de les opposer les unes aux autres, d'en créer de plus abstraites; enfin, avec ces matériaux de pure représentation mentale, il peut faire acte de jugement, d'intelligence, et apporter au secours de sa raison, et les sens d'où viennent déjà ses connaissances, et ses organes de locomotion dont il a besoin pour arriver à son but. Mais, peu à peu, la fatigue arrive et il vient un moment où il sent le besoin d'arrêter le mouvement de sa pensée et, par conséquent, le fonctionnement de ses sens et de ses muscles. Il se met en état passif; il dort. Pour ce faire, il replie son attention au cerveau sur une idée fixe, celle de réparer ses forces épuisées et de reposer l'organisme; c'est mathématiquement parlant la manifestation de la pensée consciente en repos et devenant parfois insciente, comme il dit, faute de se mouvoir. Le sommeil avec inertie complète de la pensée est peut-être une conception pure de notre esprit; mais s'il existe il n'est pas à supposer qu'il soit de longue durée. À mesure que cet état se prolonge, et que les forces se réparent, l'attention concentrée, sans qu'elle cesse d'être attachée à l'idée fixe et inconsciente de repos prise en s'endormant, reprend peu à peu de l'expansion, retourne vers les organes sensibles pour y veiller de nouveau, ou se met à la remorque d'autres idées. La faible quantité de cette force devenue mobile suffit pour permettre déjà des sensations obscures, des mouvements vacillants des idées aux rêves; le rêve prend naissance. De ces rêves, les uns correspondant au sommeil léger, état où l'attention est dédoublée et dont le caractère distinctif est le souvenir que l'on a d'avoir rêvé, consistent dans la perception d'impressions obscures et dans le rappel d'idées associées ordinairement d'une manière incohérente; le 10

sommeil, à ce point de vue, ne serait autre chose qu'une folie physiologique. Les autres rêves, correspondant au sommeil profond, état où l'attention consciente est parfois entièrement immobilisée au pôle passif, et dont le caractère distinctif est l'oubli au réveil, sont au contraire formés à l'aide de la plus grande partie de cette force concentrée, mais mobilisée ensuite par une suggestion qui, chez les dormeurs naturels, est antérieure à l'entrée dans le sommeil. Ce qui, en définitive, caractérise le sommeil avec rêve ou sans rêve, c'est l'accumulation de tout ou partie de l'attention sur l'idée devenue fixe dans laquelle on s'est endormi; et comme tout cumul d'attention est cause de manque d'initiative, dormir c'est encore, par suite de ce cumul, être non seulement en idée fixe, mais encore être incapable de faire des efforts libres de volonté. Mais ce ne sont pas encore là tous les caractères essentiels du sommeil. À côté de ces signes d'inertie de la pensée et du corps et de ces consignes d'insensibilité, contrecoup du mouvement dynamique de l'attention qui s'y est massée sur une idée, il s'y joint pendant ce repos de l'organisme un autre caractère, lequel en explique les qualités particulières, intimes, réparatrices, et est la conséquence de l'accumulation de cette force sur l'idée de reposer dont on s'est pénétré en entrant dans le sommeil. L'action propre de la pensée fixe dans laquelle on s'est endormi retentit sur tout l'organisme par une incubation lente, pondératrice et réagit sur l'économie en ramenant à l'équilibre les tissus fatigués surchargés de force nerveuse. Dans cet état, qu'il soit sous l'influence de celui qui le dirige ou sous la sienne propre, ou autrement par suggestion étrangère ou par autosuggestion, le dormeur devient, en quelque sorte, tout puissant sur son organisme aussi bien dans la sphère de la vie de relation que dans celle de la vie végétative. C'est ainsi que l'homme est soumis à cette loi d'alternance de l'attention mobile à l'attention mobile et du mouvement continuel de va-et-vient du sommeil à la vielle et de la veille au sommeil, dont le moteur suprême est la pensée. La deuxième partie du livre, qui ne contient qu'une cinquantaine de pages, est consacrée à l'étude d'un certain nombre de phénomènes psychiques et organiques ayant lieu dans des états analogues au sommeil, états se rapprochant les uns du sommeil léger, les autres du sommeil profond. Cette seconde partie débute par un chapitre sur l'imitation (pp. 229-239) qui est certainement un des plus remarquables de l'ouvrage, par la profondeur et la pénétration de la pensée. Dans les chapitres suivants, l'auteur étudie la fascination (pp. 240-248), le pendule magnétique et les Il

tables tournantes (249-259), le spiritisme (pp. 254-262), les possessions (263-275), les visions et les apparitions (276-292). La troisième et dernière partie de l'ouvrage de Liébeault est consacrée à la partie thérapeutique. Cette partie, que l'on ne trouve pas dans ce livre, sera l'objet d'un autre volume qui sera publié l'année prochaine chez L'Harmattan. La lecture de ce livre qui n'a rien perdu de sa valeur depuis 1866 est intéressante et suggestive. Il prête à la discussion, mais il éveille les idées. La pensée, hardie et profonde, ne se dégage pas toujours avec une netteté suffisante, ce qui est dû en partie à la terminologie et au style très personnels de l'auteur. Mais cette difficulté se surmonte aisément avec un peu d'attention. L'ouvrage de 1866, écrit dans le désert, suivant l'expression de l'auteur (Liébeault, 1889), fut « un véritable anachronisme ». Ce travail n'attira nullement l'attention et fut incompris par ceux-là même qui, par position, devaient être aptes à le juger. Présenté à la Société médico-psychologique, il fut l'objet d'une mise à l'index et d'une condamnation sommaire que l'auteur rappelle non sans amertume dans la réédition corrigée de la première partie en 1889. À ce point de vue, l'accord était complet entre les médecins et les psychologues. Ni les uns ni les autres ne s'en occupèrent. L'auteur n'avait plus qu'à « s'enfermer dans son manteau et à attendre des jours mei lleurs ; comme certains novateurs désespérés, il finissait même par ne plus compter que sur d'autres générations pour l'éclosion des vérités dont il se sentait les mains pleines ». Ainsi, cet ouvrage des plus remarquables, où les effets thérapeutiques du magnétisme sont attribués à la concentration de l'attention sur les organes, passa inaperçu. Il n'en fut vendu, dit-on, qu'un seul exemplaire. Liégeois, ultérieurement un élève enthousiaste de Liébeault, racontera avec humour comment, ayant pris en main et feuilleté ce volume au moment de sa parution, il l'avait trouvé trop cher. Accablé de sarcasmes, traité d'imposteur, il n'en continua pas moins à travailler avec enthousiasme et avec succès. C'est à cette période qu'il fait paraître ses premiers articles dans l'Union magnétique (1868) sur l'hypnose et le magnétisme animal. En 1873, il fit paraître un nouvel ouvrage de psychologie générale (Ébauche de psychologie) destiné à compléter les lacunes en cette matière à cette époque. Le livre est divisé en deux parties: la première partie contient la psychologie de l'auteur alors que le seconde partie est un résumé de ses conceptions en matière d'hypnotisme. Le premier chapitre (pp. 1-7) de la première partie 12

donne des considérations générales sur le système nerveux. Le second chapitre (pp. 8-101) traite des facultés intellectuelles. Le troisième chapitre (pp. 102-107) traite de la motilité. Le quatrième chapitre (pp. 108-123) traite du moi et du non moi. Le cinquième chapitre (pp. 124142) traite de la volonté et du libre-arbitre. La seconde partie de l'ouvrage ne contient que deux chapitres, le premier (pp. 143-154) est consacré à la question de l'imitation et de l'automatisme alors que le second (pp. 155197) développe le thème du sommeil et des états hypnotiques. L'ostracisme dont Liébeault avait été jusque-là la victime résignée, ne prit fin qu'au commencement de l'année 1881. Un de ses camarades de la Faculté de Strasbourg, le Of Lorain, étant venu lui rendre visite à la modeste clinique de la rue de Bellevue, l'y trouva au milieu d'une vingtaine de malades plongés dans l'état d' hypnotisme. La singularité de ce spectacle, auquel il n'était pas accoutumé, impressionna tellement le Of Lorain qu'il en fit part à tous les confrères qu'il rencontra, les invitant à se rendre compte par eux-mêmes des expériences dont il avait été le témoin. Devant son insistance, le Of Dumont, chef des travaux de physique à la Faculté de Nancy, assista à une consultation du Of Liébeault. Il y prit un tel intérêt que pendant quelque temps, il devint le collaborateur du maître. Mais, malgré ses affirmations, le corps médical, et les professeurs de la Faculté, restaient encore indifférents. C'est alors que le Df Dumont appliqua la méthode du Of Liébeault à quelques malades de l'asile de Maréville, près de Nancy, qui lui furent soumis par le Of Sizaret, médecin en chef de cet établissement. Les expériences furent faites devant un certain nombre de hauts fonctionnaires, de magistrats et de conseillers généraux. Plusieurs malades atteints d'hystérie furent endormis par le Of Dumont avec la plus grande facilité. Quelque temps après, le 10 mai 1882, le Of Dumont présenta à la Société de Médecine de Nancy, revenue de ses préventions d'antan, quatre sujets sur lesquels il réalisa un certain nombre d'expériences de suggestion qui frappèrent très vivement les trente-deux médecins présents à la séance. La méthode de Liébeault fut ainsi officiellement connue et il réussit par la suite à obtenir la collaboration de trois membres de l'Université de Nancy: Hippolyte Bernheim (1840-1919), professeur de médecine clinique; Jules Liégeois (1833-1908), professeur de droit; Henry Beaunis (1830-1921), professeur de physiologie. Convaincus de la réalité des phénomènes observés, ils s'inspirèrent de la méthode du maître pour fonder l' Éco le de Nancy qui a tant fait pour étab lir la pratique de 13

I'hypnotisme sur des bases scientifiques. Considéré comme le père fondateur de la nouvelle école, il ne fut jamais considéré comme un chef d'école. Il n'avait rien de ce qu'il fallait pour cela même si ses écrits sur le thème du magnétisme et de la suggestion se multiplièrent comme en témoignent ses articles dans le Journal du magnétisme entre 1881 et 1885. Il était enthousiaste et modeste et n'avait en vue que le bien lorsque avec sa méthode il parvenait à guérir les névralgies, les lumbagos, les migraines, à insensibiliser sans danger les patients pour les opérations chirurgicales, à arrêter les convulsions, les fièvres, la dyspepsie, mais elle améliorait aussi les symptômes de maladies organiques, telles que l'ataxie, la tuberculose, la paralysie. La réputation qu'il avait si légitimement acquise, il la dût à Bernheim, Beaunis et Liégeois, qui s'appuyant sur ses doctrines, osèrent s'opposer à l'École de la Salpêtrière dirigée par Jean-Martin Charcot (1825-1893). Dans les années qui suivirent les trois universitaires se répartirent pour ainsi dire la tâche. Bernheim s'occupa de l'aspect thérapeutique (Bernheim, 1884, 1886, 1891), Liégeois envisageait les phénomènes au point de vue du droit civil et criminel (Liégeois, 1884, 1889) alors que Beaunis les étudia au point de vue physiologique et psychologique (Beaunis, 1884, 1885, 1886). Mais celui qui représenta le mieux par ses écrits et ses prises de position l'école de Nancy fut sans nul doute Bernheim (cf. Nicolas, 2004). Sans eux, Liébeault n'aurait été connu que des pauvres auxquels il se sacrifiait. Durant de nombreuses années, il publia des articles dans la Revue de I 'Hypnotisme à une époque où il soignait avec un dévouement sans bornes des milliers de malades dont il était la providence. Voici comment le psychologue Joseph Delboeuf (1831-1896) le décrit en 1888 : « C'est un petit homme, aux allures vives, au front profondément sillonné de rides horizontales coupées par d'autres rides qui vont rayonnant en éventail à partir de la base du nez. Teint bistré de campagnard,. œil brillant et animé,. parole sonore et précipitée,. physionomie ouverte, mélange de gravité et de simplicité, d'autorité et de douceur,. une gaîté d'enfant ,.
quelque chose du prêtre. Au surplus, c'est un apôtre

- un

apôtre qui a tout

sacrifié à sa foi: fortune, considération, bien-être. Il ne sort pas de chez lui,. en ville, il doit souvent demander son chemin,. il ignore le nom des rues et s'égarera même en se dirigeant vers la station. Sa figure est peu connue des Nancéens, mais son nom est célèbre auprès du peuple à dix lieues à la ronde. » C'est à cette époque qu'une nouvelle édition de son œuvre majeure de 1866 commence à paraître. Elle sera constituée cette 14

fois-ci en deux volumes: le premier est intitulé Le sommeil provoqué et les états analogues (1889) et le second Thérapeutique suggestive: Son mécanisme,. propriétés diverses du sommeil provoqué et des états analogues (1891). C'est à cette époque qu'il est élu président d'honneur du premier congrès international de l' Hypnotisme (1889). À l'occasion de sa retraite, il reçut un témoignage officiel de reconnaissance (25 mai 1891), remarquable par son caractère international, d'environ cinquante docteurs de ses amis et ses disciples. La méthode de psychothérapie de Liébeault, basée sur la cure par le sommeil provoqué et la persuasion verbale, fut même répandue à l'étranger. L'institut de psychothérapie d'Amsterdam fondé par le Dr van Renterghem porta même son nom. Mais Liébeault n'eut ni les apothéoses publiques ni les récompenses officielles. C'est certainement l'Universitaire Hippolyte Bernheim qui lui vola la vedette. Bernheim à cette époque s'opposait à une définition de l'hypnotisme largement acceptée par Liébeault et ses disciples: sommeil artificiel, nerveux ou provoqué. Bernheim a adressé plusieurs critiques à cette définition. Il fait remarquer d'abord que tous les phénomènes de I'hypnose peuvent exister sans sommeil. En outre nous ne connaissons pas l'essence du sommeil physiologique; nous ne connaissons que ses symptômes apparents, et tant que nous ne connaîtrons pas exactement ce qu'est le sommeil physiologique, et quelle est sa nature, nous ne sommes pas autorisés à dire que le sommeil apparent des hypnotisés est un sommeil réel. On voit que sur ce point il y a désaccord entre Bernheim et Liébeault (cf. Revue Philosophique de janvier 1890). Le mieux serait donc, d'après Bernheim, de supprimer complètement le mot hypnotisme et de le remplacer par celui d'état de suggestion. Cependant, si l'on veut conserver le mot hypnose, état hypnotique, Bernheim le définirait ainsi: état psychique particulier, susceptible d'être provoqué, qui met en activité ou exalte à des degrés divers la suggestibilité, c'est-à-dire l'aptitude à être influencé par une idée acceptée par le cerveau et à la réaliser. Les phénomènes hypnotiques ne sont donc en réalité que des phénomènes de suggestion. Cette idée sera reprise par le savant belge Joseph Delboeuf. Dans un de ses derniers articles de la Revue de l'hypnotisme Liébeault revendiquait pour le sommeil provoqué la place prépondérante dans l'art de la psychothérapie. « J'affirme, écrivait-il, et c'est ma conviction profonde, que la suggestion seule, même maniée habilement, n'est pas toujours suffisante pour causer des effets curatifs sur les personnes que l'on veut guérir. Le sommeil a écrit un ancien médecin, est le meilleur des 15

remèdes. Rien ne prévaudra jamais contre cette vieille vérité. Comme isolant, cet état est l'adjuvant le plus précieux de la suggestion: écartant toute distraction de l'esprit, il augmente nécessairement la suggestibilité des dormeurs et les rend aptes à mieux recevoir les affirmations qui ont pour but de les débarrasser de leurs maux. Et n'aurait-il que la propriété d'être un calmant - il en a bien d'autres - qu'il faudrait y recourir. Aucun artifice de suggestion, dans une foule de cas, ne remplacera jamais un état physiologique où l'on se replonge tous les jours avec attrait. Pourquoi l'exclure de la thérapeutique du moral sur le physique? Pourquoi ne servirait-il pas de point d'appui à la suggestion dont il est lui-même un dérivé? JI me semble, qu'on me permette une comparaison triviale, que lorsqu'on peut se faire un lit, et qu'on le possède ce serait folie de ne pas sy coucher et de s'étendre à côté sur la dure. Le sommeil n'est-il pas comparable à un bon lit où l'on doit mettre le dormeur et ly suggestionner3. » Le dernier article du Of Liébeault parut sous le titre: L'état de veille et l'état d'hypnose. Il y résume très nettement son opinion sur la valeur thérapeutique de l'hypnotisme. « On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, de la suggestion à l'état de veille, et les quelques disciples du professeur Delbœuf qui ont admis, avec lui, cette opinion irréjlective sur la possibilité de l'efficacité d'une telle suggestion, sont allés même jusqu'à dire qu'elle est, dans ce cas, plus puissante sur l'organisme qu'elle ne peut l'être dans le sommeil. Ils se sont grandement trompés. S'ils ont eu des succès, ces succès ont dû être peu importants, et ils ont été uniquement les fruits d'un sommeil partiel et spontané4. » Dans ces lignes, Liébeault appelle l'attention sur la possibilité d'obtenir, chez un assez grand nombre de sujets, l'état d'hypnotisme fortuit, ce qui se rencontre surtout chez ceux qui sont doués d'une extrême suggestibilité. Ce qui a donné l'illusion de l'influence exercée par une prétendue suggestion à l'état de veille, c'est qu'il est arrivé à un certain nombre de thérapeutes d'avoir provoqué l'hypnotisme, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Enfin, alors qu'il était déjà depuis quelques années plongé dans la retraite, ayant lu l'exposé de certaines théories qui tendaient à réduire le rôle que l'hypnotisme doit jouer en psychothérapie, il reprit sa vaillante plume et adressa à Edgar Bérillon (1859-1848),
3

Liébeault, A.A. (1894). À travers les états passifs: le sommeil et les rêves. Revue de
Revue de ['Hypnotisme, 12C

['hypnotisme, 8c année, p. 66. 4 Liébeault, A.A. (1898). L'état de veille et l'état d'hypnotisme. année, mai.

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directeur de la Revue de I 'Hypnotisme, la lettre suivante, datée du 19 mai 1898, que l'on peut considérer comme l'expression de son testament scientifique: « Dire avec le paradoxal Delbœuf qu'il n'y a pas d'hypnotisme, c'est-à-dire de science du sommeil, c'est en nier les phénomènes, ce qui est absurde: dire qu'il n'y a que de la suggestion, c'est en plus affirmer qu'on ne reconnaît que le mécanisme psychique de la suggestion, ce qui est encore plus absurde. Ces deux choses du sommeil sont parties inséparables: l'une est cause, et l'autre effet. À la base des manifestations de la veille, il y a un effort centrifuge plus ou moins conscient de l'attention, agissant des centres cérébraux vers les extrémités nerveuses des sens pour créer nos impressions du monde ambiant,. à la base des manifestations du sommeil, l'attention, par un mouvement centripète, se porte en sens contraire et se replie des extrémités sensibles vers les centres pour laisser l'organisme en un état passif plus ou moins profond. Cette théorie physiologique du mécanisme du sommeil provoqué est inexpugnable. Conservons-la. Ceux qui prétendent, sans preuves à l'appui, que la suggestion est aussi efficace pendant la veille que pendant le sommeil n'ont pas compris que toute la valeur curative de l'action morale réside précisément dans la production préalable de l'hypnotisme ou des états passifs. - Ils useront leurs dents contre nous. » En 1902 ses disciples français et étrangers apposèrent une plaque commémorative sur la maison natale, à l'occasion de son 7ge anniversaire. Il meurt à Nancy le 18 février 1904 dans les bras de femme et de sa fille adoptive Claire. La clinique de M. Liébeault vue par Joseph Delboeuf (1888) « Après mon retour de Paris, j'étais entré en relations épistolaires avec les savants de l'école de Nancy. MM. Beaunis, Liégeois et Liébeault eurent l'amabilité de m'écrire qu'ils désiraient me montrer ce qu'on faisait chez eux. Mais je disposais de peu de temps; de plus, je ne me sentais pas attiré par un intérêt scientifique aussi puissant que lors de mon voyage à Paris. Je devais m'attendre à ne voir à Nancy que ce que j'obtenais moi5 Delboeuf, J. (1889). Le magnétisme animal: À propos d'une visite à l'École de Nancy (extraits). Paris: Alcan (reproduit de la Revue de Belgique, 1888,60, 241-260, 386-408, 1889,61,5-33,286-324). On trouvera l'intégralité du texte dans J. Delboeuf (1993). Le sommeil et les rêves et autres textes (pp. 252-385). Paris: Fayard.

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même, exécuté seulement sur une bien plus grande échelle. Rien de miraculeux ni d'extraordinaire. » « L'intérêt qui me manquait m'a été fourni par des polémiques qui ne sont pas près de finir. » « Le 4 juin 1887, je faisais à la classe des sciences de l'Académie royale de Belgique une lecture sur l'Origine des effets curatifs de l 'hypnotisme. » « La Presse médicale belge l'accueillit avec sourires et se moqua agréablement de son auteur, " qui n'était pas médecin, cela se voyait. " » «Elle donna le ton à d'autres journaux spéciaux qui reproduisirent son article. À l'en croire, l'hypnotisme avait encore ses preuves à faire pour figurer dans l'arsenal thérapeutique, que dis-je? pour faire admettre son existence, et " le temps n'était guère proche où les fiers Sicambres" - c'est ainsi que j'avais appelé les médecins - "adoreraient ce
que jusque-là ils avaient brûlé6 ". »

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Voici le début de cet article: "Nous n'avons pas cru, jusqu'à ce jour, devoir entretenir

longuement nos lecteurs d'une question qui n'est sérieusement à l'étude que depuis quelque temps et qui est encore loin d'être élucidée; nous voulons parler de l'hypnotisme. " M. Charcot, l'éminent professeur de la faculté de Paris, cherche à débrouiller cette question épineuse; MM. Beaunis, Bernheim et bien d'autres se sont engagés dans la même voie; mais, à l'heure actuelle, on peut avancer sans crainte que nos connaissances précises sur ce sujet sont encore peu nombreuses. Cependant, s'il en fallait croire à Delboeuf, de Liège, rien ne serait mieux connu que l'hypnotisme; à l'obscurité qui régnait sur la matière, a succédé une lumière pleine et entière. (Par exemple, je ne sais dans quel passage de mon discours; l'auteur a cru voir une pareille prétention de ma part. C'est vraiment dommage qu'une si excellente et si neuve plaisanterie se trompe d'adresse.) M. Delboeuf a étudié l'hypnotisme bien plus dans un but philosophique qu'à un point de vue thérapeutique; il nous dit d'ailleurs n'être pas médecin, et nous l'en croyons. " Après avoir dénié toute portée aux faits que je rapportais, et à l'expérience cependant si concluante - des brûlures symétriques dont l'une, abandonnée à elle-même, s'enflammait, et dont l'autre, à la suite de la suggestion, séchait; après avoir qualifié mes explications et mes comparaisons de malheureuses, tandis que d'après lui" l'hypnotisme paraît plutôt intervenir en suspendant le travail des couches corticales du cerveau soit par fatigue, soit par anémie, et en transformant l'individu en une espèce de machine automatique, en un être essentiellement réflexe (voilà au moins une explication dans laquelle il n'y a pas moyen de mordre), l'auteur conclut en ces termes: est encore bien mal " De tout cela, il résulte que le domaine de l'hypnotisme délimité et des plus obscurs. L'avenir, nous l'espérons, nous le souhaitons, nous réserve, peut-être, en lui un moyen thérapeutique digne d'être employé; mais, avant de se prononcer en toute lumière, il conviendra de refaire les expériences, de les étudier avec le plus grand soin et de les soumettre à une critique sévère et scientifique. Ce sera surtout aux neuropathologistes et aux physiologistes qu'incombera cette tâche. " Donc, jusqu'à ce moment, les neuro-pathologistes et les physiologistes n'avaient pas encore fait ni refait d'expériences, et n'en avaient pas encore étudié et soumis à une critique sévère et scientifique. Bornons-nous à enregistrer l'aveu.

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« Trois mois s'étant à peine écoulés depuis la publication de cet opuscule, que M. Thiriar, représentant et médecin agrégé à l'Université de Bruxelles, réclamait pour lui et ses confrères le monopole de l'hypnotisme. Enfin l'Académie de médecine s'emparait de la question et nommait une commission, qui, par l'organe de son rapporteur, M. Masoin, professeur à l'Université de Louvain, demandait tout au moins l'interdiction des représentations publiques d'hypnotisme. » « Naturellement, dans les discours et les mémoires qui ont vu le jour à cette occasion, il est souvent question de l'école de Nancy et de l' école de la Salpêtrière, et l'on extrait des doctrines de l'une et de l'autre ce qu'on croit convenir le mieux à la thèse que l'on défend. » « À l'école de la Salpêtrière on prend sa théorie de la névrose, pour faire croire que l'hypnotisme est dangereux. On ne songe pas que, si l'hypnose est une névrose, elle ne peut pas être un moyen curatif bien précieux; et, en effet, l'école de la Salpêtrière n'applique pas, ou n'applique que peu, I'hypnotisme à guérir même les maladies nerveuses. M. Charcot n'est pas hypnotiseur, et il reconnaît lui-même qu'entre ses mains l'hypnotisme n'a pas fait merveilles. » «À l'école de Nancy on emprunte sa théorie psychologique de l'action du moral sur le physique, afin de pouvoir revendiquer l'hypnotisme comme moyen curatif. Mais lorsque cette même école proclame que I'hypnotisme doit être libre, que n'est pas hypnotiseur qui veut, et que le médecin n'est pas conduit par ses études à faire de l'hypnotisme, on ferme les oreilles et l'on ne tient nul compte de son libéralisme. » « Je me fis l'avocat de la liberté. Dans des lettres insérées d'abord dans le Journal de Liège, maintenant publiées à part, je pris une à une les assertions de M. Th iriar et j'en montrai le peu de fondement ou l'incohérence. Je réfutai aussi le rapport de M. Masoin. Depuis lors, les académiciens, pour qui, il y a un an, l'hypnotisme était loin de pouvoir figurer dans l'arsenal thérapeutique - " faute d'expériences faites par les
médecins"

- sont

presque tous passés maîtres en hypnotisme,

et chacun y

va résolument de sa petite dissertation. » «Les savants de Nancy s'intéressèrent vivement à cette polémique et, dès les premières escarmouches, ils vinrent spontanément et

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publiquement me donner leur appui? Quoique nous fussions d'accord, je puis dire, sur tous les points essentiels, il me parut néanmoins indispensable de faire leur connaissance personnelle. » « M. Liébeault, qui interrompt ses consultations pendant l'hiver pour rédiger ses observations et ses notes, ne reprenait sa clinique que le 3 avril. J'en étais informé depuis le mois de septembre. M. Bernheim ne recommencerait son service d'hôpital que le 12. Le même jour au soir, j'étais à Nancy. » « MM. Liébeault et Liégeois m'attendaient à la gare. Lorsque nous eûmes traversé ensemble toute la ville pour nous rendre à la maison de M. Liébeault, qui m'avait offert l'hospitalité, nous étions déjà de vieilles connaissances. » « J'avais fait une partie du voyage en compagnie d'un docteur de Bruxelles avec qui j'étais entré en relations à propos d'une de ses clientes que j'avais hypnotisée. Ayant connu mon projet, il avait désiré de m'accompagner. M. Maréchal - c'est le nom du docteur - reçut aussi l'accueille plus cordial et fut de toutes nos réunions. (...) » « M. Liébeault habite aux confins de la ville, non loin de I'hôpital, tout contre le chemin de fer. Petite maison à deux étages très bas, précédée d'un assez grand jardin très gai. Appartements exigus - la demeure de Socrate. (...) » « J'étais impatient d'assister à une clinique de M. Liébeault. Le 13 avril, la clinique n'était pas encore très suivie: une douzaine de patients par jour. Mais aussi, malgré la saison, le temps est froid et détestable. Dans le train, nous avons été assaillis par la neige, et sur les hauteurs de la Moselle on voit de longues traînées blanches. Les malades restent chez eux. » « C'est le printemps qui les amène. Dès les premiers beaux jours, M. Liébeault voit leur nombre augmenter, et il y en a parfois des cinquantaines qui attendent leur tour dans la rue, faisant queue à partir des premières heures de la matinée. Beaucoup de gens de la campagne, quelques bourgeois. Devant cette affluence, M. Liébeault s'est décidé à sacrifier un morceau de son jardin pour y construire une salle de consultation. C'est un long boyau de deux mètres et demi de largeur sur sept à huit mètres de long, divisé en deux parties inégales par une simple
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Ainsi fait encore M. Liégeois, dans l'ouvrage qu'il vient de publier sous ce titre: De la
etc., Paris, Doin, 1889, p. 721 et suiv. ; Lettre à M. Semal

suggestion et du somnambulisme, sur les représentations etc.

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cloison. Ameublement des plus simples: des bancs de bois, des chaises en fer, un sopha minuscule, un fauteuil bourré, dans un coin une petite table avec un registre à notes, quelques enluminures, une carte de France, une modeste bibliothèque au fond, sur le rebord une bouteille à champagne avec cette étiquette :" Eau magnétisée", un petit poêle en faïence dans la cloison, une esquisse sur toile de six décimètres carrés, assez endommagée, représentant Vésale et un cadavre, du peintre belge Hamman, qui vient de mourir. Le docteur la montre avec un certain orgueil. » « Au mur de la petite pièce, qui est la première, une pancarte avec ces simples mots: " Prix de la consultation: deux francs. " Dans la grande pièce, celle de quatre mètres cinquante, la même pancarte: " cinq francs. " Pendant les trois jours que j'ai assisté à la clinique, tout le monde était reçu dans le salon à cinq francs, et je n'ai vu qu'une seule personne payer: pour deux consultations, quatre francs. Quant à lui, il ne demande jamais rien. Décidément, le professeur Liégeois avait raison: " Voyons, docteur, disait-il en plaisantant, soyez franc: elles sont rares, n'est-ce pas, les quinzaines qui vous rapportent vingt-deux francs? " » « Chez le docteur Liébeault ne viennent que les désespérés. Ce sont des malades qui ont fait tous les médecins, avalé toutes les drogues jusque et y compris l'antipyrine, subi toutes les tortures depuis les vésicatoires et les pointes de feu jusqu'aux douches et aux courants d'induction. » « De ces malades, les uns regardent le magnétisme comme une invention nouvelle en laquelle ils n'ont guère plus de confiance que dans le reste; les autres, comme quelque chose de mystérieux et de souverain qui fait disparaître instantanément tous les maux. Les uns et les autres sont des clients assez incommodes. Les premiers se donnent à l'avance l'autosuggestion que" ça ne réussira pas", et les seconds se disent bientôt que" ça n'a pas réussi". » La manière de faire de M. Liébeault a quelque chose de naïf et de simple, mais relevé par un air et un ton de conviction profonde. Sa parole a une telle chaleur communicative qu'il en grise ses clients comme luimême. » « Après avoir, si c'est nécessaire, demandé au malade de quoi il souffre, sans se livrer à un examen quelconque, il le fait asseoir, lui pose la main sur le front, et sans même le regarder, lui dit: " Vous allez dormir" ; puis, pour ainsi dire immédiatement, il lui ferme les paupières 21

en lui assurant qu'il dort. Il lui lève le bras, et lui dit: " Vous ne pouvez plus baisser le bras. " S'il le baisse, M. Liébeault n'a pas même l'air de le remarquer. Il lui fait ensuite tourner les bras, en lui assurant que le mouvement ne pourra pas être arrêté; ce disant, il tourne lui-même ses propres bras avec vivacité, le malade tenant toujours les yeux fermés; et il parle, il parle sans cesse d'une voix forte et vibrante. Puis les suggestions commencent: " Vous allez vous guérir; les digestions seront bonnes; votre sommeil sera bon; vous ne tousserez plus; la circulation sera libre et régulière; vous allez sentir beaucoup de force dans vos membres; vous allez marcher avec facilité; etc. " Il varie à peine ce couplet. Il tire ainsi sur toutes les maladies à la fois; c'est au client à reconnaître la sienne. Sans doute, il fait quelques recommandations spéciales, ayant rapport à l'affection dont souffre le patient; mais les recommandations générales prennent la plus grande place. » « Les suggestions sont faites un grand nombre de fois à la même personne, et, chose singulière, malgré la monotonie inévitable de ces discours, au fond toujours identiques, malgré l'uniformité du ton et de la voix, la parole du maître est si ardente, si pénétrante, si sympathique, que je n'ai pas cessé une seule fois d'y prêter attention et de l'admirer. » « Mais la clinique va commencer. Le docteur, qui depuis cinq heures du matin trottine par toute la maison et le jardin, un peu avant huit heures retire le verrou de la porte spéciale du jardin qui conduit à l'annexe, et les gens entrent. À huit heures, il fait son apparition. Je l'accompagne. » « Dans le cabinet" à cinq francs ", une vieille femme de 60 ans s'est installée dans le fauteuil. Elle a une sciatique (?) dans la jambe droite depuis six ans. Elle est venue une première fois il y a six mois. Elle revient pour la seconde fois. » « La vieille femme reçoit la suggestion spéciale de marcher mieux, sans fatigue et sans douleur. La jugeant suffisamment suggestionnée, le docteur la réveille en agitant vivement devant sa figure une palette en bois ressemblant aux éventails chinois ou japonais en papier. Il l'évente pendant quelque temps, parlant toujours. Elle ouvre les yeux, se les frotte longuement et a réellement l'air de sortir du sommeil. "Marchez! vous allez voir que vous n'avez plus tant de mal. " Elle marche et admet qu'elle va mieux. » « " Elle n'a été endormie qu'au troisième degré", me dit le docteur, en inscrivant le cas sur son registre. » 22

« Je la revis le lendemain. Il ne lui paraissait pas que le mieux eût persisté. Elle n'était pourtant pas plus mal. On la rendort, et cette fois, je passe la main sur les parties douloureuses de la cuisse et de la hanche. Elles sont gonflées; le toucher commence par aigrir le mal, puis le fait bientôt disparaître, la suggestion aidant. Mise debout sans qu'elle se réveille, elle marche avec plus de facilité. » « Voici quels sont les degrés de sommeil déterminés par M.

Liébeault et acceptés par l'école de Nancy. 1er degré: engourdissement,
pesanteur des paupières, somnolence; quelquefois le sujet ne peut pas ouvrir les paupières. 2e degré: paupières closes, membres en résolution, catalepsie; le bras levé reste levé. 3e degré: mouvements automatiques suggérés continuant malgré le sujet; insensibilité plus ou moins grande. Dans ces degrés inférieurs, le sujet entend tout ce qu'on dit autour de lui. 4e degré: le sujet n'entend plus que l'opérateur, mais peut être mis en relation avec tout le monde. Se degré: le souvenir est aboli partiellement; hallucinations par suggestion. 6e degré: le souvenir est absolument aboli, ne peut être réveillé spontanément, mais peut l'être artificiellement. » « " Cette division du sommeil en plusieurs degrés est purement théorique, ajoute M. Bernheim. Elle permet de classer chaque sujet influencé, sans grande description. Il existe des variantes, des intermédiaires entre ces divers degrés; on observe toutes les transitions possibles, depuis la simple torpeur et le sommeil douteux jusqu'au somnambulisme le plus profond. J'ajoute que la docilité aux suggestions et la facilité de provoquer les divers phénomènes ne sont pas toujours en rapport avec la profondeur du sommeil. " » « Pour ma part, j'ai été amené à classer les sujets d'après leur insensibilité aux pincements et aux piqûres. L'abolition de la mémoire me sert peu, parce que - est-ce l'effet de la tradition? - les sujets que j'endors se souviennent spontanément, à moins que je ne provoque l'oubli artificiellement. » « Je reviens à la clinique de M. Liébeault. Pendant qu'il s'occupait de la femme à la sciatique, plusieurs personnes étaient entrées sans frapper, et avaient pris place en silence. » « S'assied dans le fauteuil une jeune fille de 24 ans, bandeau sur la joue. Elle tousse depuis trois ans. Elle me paraît être une habituée. Le docteur: " Voyez! Je touche la bosse du sommeil, vous allez dormir; vous dormez! Vous tournez les bras; vous ne pouvez plus les arrêter. Vous sentez la chaleur entrer dans votre poitrine. Plus de toux! Plus de 23

constipation! Plus de fleurs blanches! " La jeune fille tousse quand même. Je m'approche à mon tour, et pressant sur la poitrine, je lui dis aussi: " Plus de toux! Plus d'irritation ! Vous n'avez plus envie de tousser ! " La toux cesse pendant tout le temps qu'elle reste endormie. Je demande à M. Liébeault pourquoi il ne précise pas davantage par le toucher les régions douloureuses, pour rendre la suggestion plus puissante et plus efficace. Il me répond que je pourrais bien avoir raison, mais qu'ayant quelquefois cinquante ou soixante malades à traiter dans une matinée, il ne peut leur accorder à chacun que quelques minutes: " A la longue, la suggestion finit toujours par trouver sa destination. " » « Le troisième sujet est une jeune femme de 37 ans, frappée d'hémiplégie gauche. Les mouvements sont revenus dans la jambe, mais non dans le bras, qui est resté paralysé depuis sept mois. Elle est triste, découragée: "Jusqu'à ce jour, I'hypnotisme n'a amené aucune amélioration." Elle se prête néanmoins avec complaisance aux manœuvres de M. Liébeault ; elle ferme les yeux, et reste consciencieusement le bras en l'air le plus longtemps qu'elle peut. Elle se hâte de le fléchir quand il passe à un autre ordre d'idées. Elle se réveille, et d'un ton dolent: " Je ne vais pas mieux, monsieur le docteur, dit-elle. Voyez ma main, je ne puis la mouvoir; mes doigts, je ne puis les ouvrir. Et je suis une mère de famille; je suis inutile dans mon ménage. Mon Dieu! serait-ce fini de moi?" M. Liébeault est plein de confiance et essaye de lui en donner. Mais l'air de la malade me montre assez qu'il perd près d'elle toute son éloquence. D'ailleurs, elle n'a évidemment pas été endormie, même au premier degré; elle est persuadée qu'elle doit faire semblant de dormir; les suggestions lui ont été faites trop tôt. Je demande à M. Liébeault la permission d'essayer sur elle ma méthode. Il y consent avec plaisir. » « Je m'assieds près d'elle, lui parlant, moi aussi, sans cesse, mais du sommeil et de la fin de ses maux; tout en parlant, je la pince d'abord avec les ongles, puis avec une pince en acier, en lui suggérant qu'elle n'a pas mal. J'arrive par là à lui serrer fortement la peau du bras sans qu'elle accuse de la douleur. À ce moment, je la rappelle à la réalité en lui montrant son bras pris dans mon instrument. M. Liébeault se montre enchanté du procédé et le juge excellent. Le sujet a l'esprit frappé; alors je le reprends et lui fais une suggestion rendant possible un léger mouvement impossible à l'état de veille. Cette fois-ci, réveillée, elle constate réellement ou croit constater, ce qui revient au même, un petit 24

progrès; elle se raccroche à l'espoir. Le lendemain, elle revient. J'obtiens une insensibilité plus grande. Je lui fais produire l'extension du bras, et j'obtiens même quelques mouvements d'extension des doigts. La pauvre femme est rayonnante; elle entrevoit la guérison. M. Liébeault m'écrit, à la date du 13 mai, ces mots: "Notre paralysée du côté gauche, la dame R commence enfin à se servir de sa main." D'après une lettre postérieure, l'amélioration s'accentuait et la dame se félicitait de m'avoir rencontré. » « Ce fait et d'autres semblables prouvent une chose, c'est que l'imagination du sujet a besoin d'être saisie, et que là où un premier magnétiseur n'a rien obtenu, un second peut réussir. Le magnétiseur doit être fécond en ressources; il doit avoir des armes de rechange et se ménager plusieurs voies d'attaque. L'une de ses ressources suprêmes est d'annoncer au malade qu'il connaît une personne dont le pouvoir magnétique est infaillible. J'ai hypnotisé des sujets que Léon ou Donato, à qui je les avais d'abord adressés, n'avaient pu influencer. Je ne doute pas que je pourrais en rencontrer de rétifs à mon action, mais prêts à céder à celle de ces hypnotiseurs renommés. Dans le cas présent, ma qualité d'étranger a certainement impressionné la dame. » « Succès semblable m'était réservé le lendemain. Deux dames, la mère et la fille, appartenant à la haute bourgeoisie, se présentent chez le docteur. Elles sont d'anciennes clientes. La mère a beaucoup d'embonpoint; la fille est mince, grande, belle et anémique: 23 ans et déjà mère de deux enfants. Leur famille se fait traiter par I'hypnotisme, car elles parlent de différentes personnes dont la santé s'est notablement raffermie depuis les dernières suggestions. La mère accuse elle-même un grand mieux. On ne me dit pas sa maladie. La fille: inappétence, fleurs blanches, et tout un cortège de misères. Elle vient pour la huitième fois chez M. Liébeault. Mais, tandis que les personnes de sa connaissance, entre autres son fils, se trouvent bien du traitement magnétique, elle n'en éprouve aucun soulagement. Elle se place dans le fauteuil, ferme les yeux, tourne les bras avec doci lité, écoute le docteur, se laisse éventer par la palette, mais elle n'est certainement pas entrée dans le premier degré. Elle le lui dit sans détour; M. Liébeault n'en disconvient pas. Elle se désespère. Je fais un signe à M. Liébeault : "Permettez-vous?" Certainement! Madame, je vous remets aux mains de monsieur. Il n'est pas docteur en médecine, mais nous le considérons à Nancy comme un confrère. - Madame, laissez-moi essayer; je suis certain de réussir. " 25

Pendant que le docteur s'occupe de la mère, je passe avec elle dans la pièce à deux francs, et, en moins de deux minutes, la jeune dame était prise au point que je lui transperçais le bras d'une grosse épingle sans qu'elle le sentît. " Ah! cette fois-ci, j'ai bien dormi! " s'écrie-t-elle ; et, appelant sa mère, elle lui montre l'épingle dans son bras. " Madame, lui dis-je, en la quittant, maintenant les suggestions de M. Liébeault vous enlèveront tous vos maux. " » « La paralytique dont j'ai déjà parlé me donna l'occasion de connaître l'usage de l'eau magnétisée, dont une bouteille, si on se le rappelle, se trouvait sur le rebord de la bibliothèque. Cette dame, qui dormait mal, prenait de cette eau magnétisée. Elle en remplit un flacon qu'elle emporta. » « L'histoire de cette eau magnétisée est curieuse. Il y a deux ans à peine, le Of Liébeault, l'adepte et l'apôtre de la théorie de la suggestion, sentit ses convictions s'ébranler et faiblir. On lui avait amené de petits enfants de quelques mois, de quelques semaines, affligés de diarrhées, de constipations, de vomissements, et il leur avait donné à boire de l'eau magnétisée, c'est-à-dire de l'eau dans laquelle il trempait le bout de ses doigts. Il faisait cela plutôt pour contenter les mères que pour guérir les enfants. Chose étrange, les enfants se trouvèrent bien de ce singulier traitement. Il en vint ainsi à se demander si la suggestion était bien le dernier mot de I'hypnotisme et si la théorie du fluide devait être définitivement condamnée. Il publia même à ce sujet, en 1883, une brochure intitulée: Etude sur le zoomagnétisme (Paris, Masson). M. le professeur Beaunis, dans la dernière édition de son ouvrage sur le somnambulisme provoqué, émet un doute analogue. » « Mais M. le professeur Bernheim s'en tient à la théorie de la suggestion. En conséquence, il est prêt à accorder aux tout jeunes enfants la suggestibilité et l'entendement nécessaires pour comprendre qu'ils ont du mal et que le monsieur qui est devant eux et cause avec leur mère, a le pouvoir et la volonté de les soulager. C'est pourquoi il a conseillé à M. Liébeault de mettre dans son cabinet de l'eau pure sous l'étiquette d'eau magnétisée, et de noter les effets de cette eau. L'expérience, qui se poursuit, est hautement intéressante. » « La paralytique reconnaissait que cette eau la faisait dormir. Pourvu que cet écrit n'arrive pas à Nancy, et, détruisant le prestige de l'eau magnétisée ne fasse pas avorter l'épreuve! »

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