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Du souci des autres à l'autre comme souci

De
163 pages
Cet essai se propose d'analyser les mécanismes de cette évolution dans ce milieu, depuis les modes de financement jusqu'aux formations professionnelles, et de saisir les logiques d'action de la pensée néolibérale : une nouvelle conception de l'homme et des rapports sociaux est en train de s'imposer, balayant les idéaux de solidarité et de démocratie au profit de celui de la réussite individuelle.
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Du souci des autres à l'autre comme souci
La grande casse du médico-social

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offiir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Philippe POITOU, L'Athéisme, la spiritualité de la raison, 2008. Gilbert BEREZIA T, Quand l'université se réveille, 2008. Marlène PARIZE, La part de l'autre, 2008. Christophe de BROUWER, Le problème de la santé au travail. Protection des travailleurs ou nouvel eugénisme? 2008. FAURE Alain et GRIFFITHS Robert (sous la dir. de), La Société canadienne en débats. What holds Canada together, 2008. LAGAUZÈRE Damien, Robot: de l 'homme artificiel à I 'homme synchronique ?, 2008. RULLAC Stéphane, Le péril SDF. Assister et punir, 2008. QUEME Philippe, Vertus et perversions françaises du discours politique... Plaidoyer pour un discours « vrai », 2008. BOFFO Stefano, DUBOIS Pierre, MOSCA TI Roberto, Gouverner les universités en France et en Italie, 2008. BERTRAND Christine (dir.), L'immigration dans l'Union européenne,2008. D'ARGENSON Pierre-Henri, Réformer l'ENA, réformer l'élite, 2008. STEIWER Jacques, De la démocratie en Europe, 2008. GARÙERE Elisabeth et Jean-Philippe, Démocratie participative et communication territoriale. Vers la microreprésentativité, 2008. PARANQUE Bernard, Construire l'Euro-Méditerranée, 2008.

Michel PERRIER

Du souci des autres à l'autre comme souci
La grande casse du médico-social

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06464-5 EAN:9782296064645

à Clément et Raphaëlle à mes parents

INTRODUCTION

La loi de janvier 2002, une des grandes lois cadre de notre secteur, rappelle dans son article 2 les principes fondamentaux de l'action sociale et médico-sociale:« [celleci] tend à promouvoir l'autonomie et la protection des personnes, la cohésion sociale, l'exercice de la citoyenneté, à prévenir les exclusions et à en corriger les effets (...) Elle est mise en oeuvre par l'Etat, les collectivités territoriales et leurs établissements publics, les organismes de sécurité sociale, les associations ainsi que par les institutions sociales

et médico-sociales». L'article 3 préciseque cette action « est
conduite dans le respect de l'égale dignité de tous les êtres humains, avec l'objectif de répondre de façon adaptée aux besoins de chacun d'entre eux et en leur garantissant un accès équitable sur l'ensemble du territoire ». L'action sociale est l'héritière du processus historique qui a marqué, vers la fin du XIXème siècle, la rupture avec les pratiques issues de la bienfaisance privée au bénéfice de l'étatisation progressive des risques liés au travail. L'action sociale s'est construite sur la base d'une pensée, le solidarisme, avec pour objectif initial de corriger les excès les plus visibles de la gestion capitaliste, en contrôlant la redistribution des surplus de la croissance en faveur des plus

démunis. Elle marque la rupture avec les pratiques issues de la bienfaisance privée par la juridicisation des risques et la mise en place de la fonction redistributrice de l'Etat; un des moteurs idéologique de cette vision du monde est la croyance dans les « vertus réparatrices de la société », comme l'a écrit l'historien Henri Hatzfeldl. L'action sociale n'a donc jamais eu pour but de changer la société, mais seulement de la rendre supportable au plus grand nombre - d'où cette position de « neutralité bienveillante» qu'ont toujours revendiquée les travailleurs sociaux, cultivant la certitude de n'être au service d'aucun parti ni d'aucune obédience, mais de « planer» au-dessus des contingences et des conflits, certitude d'autant plus forte que l'origine confessionnelle des métiers du social en confirmait le caractère désintéressé. Ce système s'est stabilisé il y a environ cinquante ans, en s'appuyant sur des ressources socialisées au niveau national, gérées par la Sécurité sociale et les organismes mutualistes. A partir du début des années 70, et avec l'extension de l'économie de marché, ce système présent dans la plupart des pays développés a subi des attaques en règle et de profondes transformations. Depuis le début des années 90, nous assistons à la mise en place de politiques visant à réduire la plupart des activités humaines à leur expression marchande. Les interventions en
1 Henri Hatzfeld, «Du paupérisme à la sécurité sociale », Presses Universitaires de Nancy, 1989.

travail social sont aux prises avec ce que certains auteurs ont nommé la «marchandisation du social », processus qui vise l'introduction de la logique marchande dans des secteurs d'activité qui jusque là y échappaient presque complètement, c'est-à-dire l'éducation, la santé et l'action sociale; selon Pierre Bourdieu, ce processus opère par la mise en question et la transformation de toutes les mesures politiques capables de faire obstacle à la logique du marché pur. Cette volonté politique ne fait que suivre la tendance dominante de notre société, et se trouve en conformité avec les politiques sociales des autres pays européens: l'Etat se trouve peu à peu réduit au rôle de garant des libertés publiques (police, justice, armée), et devient une «béquille », un segment de solvabilisation du marché de la pauvreté face à une concurrence voulue «libre et sans entrave ». Comme l'ensemble du secteur de la santé, le secteur médicosocial est soumis lui aussi à cette logique de marchandisation. Cela s'est d'abord manifesté par une réduction progressive des budgets de fonctionnement - les «enveloppes limitatives régionales» devenu un leitmotiv des campagnes budgétaires, puis par de multiples transformations touchant à la législation, aux pratiques ou aux références cliniques. La circulaire Rocard du 23 février 1989 incitait les services publics à importer des méthodes issues du management privé afm d'augmenter leur productivité; insensiblement, les acteurs de l'intervention sociale ont été amenés à appliquer

dans leurs institutions les principes de rationalisation des procédures administratives, de gestion des ressources humaines, de mobilité et d'optimisation des coûts. Cette évolution du langage et des pratiques, jusque là extérieurs au travail social, accompagne le glissement progressif du souci de la clinique vers des préoccupations principalement gestionnaires; laissé à des personnels de plus en plus sollicités, le souci des soins et du bien-être des personnes accueillies déserte peu à peu le discours des dirigeants pour faire place nette aux nouveaux dispositifs censés résoudre les problèmes du médico-social: CPOM, PRIAC, groupements de coopération, procédures d'évaluation et démarches qualité. Dans le même temps où il a été mis au «centre du dispositif », l'usager a disparu des systèmes de financement; nous sommes passés d'une logique des besoins à une logique des moyens. Comment s'est opéré un tel glissement, et comment se manifeste-Hl au travers des dispositifs mis en place? Nous sentons confusément que toutes les transformations qui affectent le médico-social vont dans le même sens, que des débats apparemment distincts s'inscrivent dans une logique d'ensemble, que tout, dans l'évolution du secteur, semble concourir à sa transformation profonde, voire à sa disparition programmée. Nous nous proposons ici d'apporter des éléments d'analyse et de faire part de notre réflexion, à partir de l'approche de certaines transformations touchant les différents domaines du secteur médico-social.

PREMIERE PARTIE

ETAT DES LIEUX

La contre-réforme néolibérale.

Essayons d'abord de cerner le contexte global dans lequel évolue aujourd'hui notre secteur. C'est à partir des années 80 que les systèmes publics de protection sociale vont être considérés, dans tous les pays industrialisés, comme un véritable handicap économique. Cette critique s'appuie sur les théories des économistes américains qui, derrière Milton Friedman et Gary Becker, prônent le retour aux principes de l'économie libérale contre l'influence des politiques d'inspiration keynésiennes. Ces théories distinguent notamment les dépenses sociales «actives », celles qui encouragent les agents économiques à travailler et à investir, et les dépenses «passives », qui exercent des effets « désincitatifs » et ponctionnent les ménages les plus riches en cherchant à soutenir le niveau de vie des pauvres. En bref, la protection sociale ne serait envisageable que si elle sert la croissance et la compétitivité; sinon, elle devient un fardeau perturbant l'ordre naturel du marché. Depuis plus de vingt ans, donc, se développe dans le monde industriel un processus insidieux de casse de l'Etatprovidence, sur fond d'adaptation nécessaire à la mondialisation et de dénigrement systématique de l'action des

services publics. Les systèmes de protection sociale sont ainsi jugés incapables de faire face, à long terme, aux catastrophes qui ne manqueront pas de survenir si l'on ne prend pas les mesures qui s'imposent: inflation des dépenses de santé, chômage, vieillissement des populations... le discours dominant nous assure que nous vivons au-dessus de nos moyens, que les systèmes de redistribution ne pourront plus jouer leur rôle et que c'est à chacun, désormais, de faire face à ses propres besoins. Ces analyses empruntent leurs références à l'économie de l'assurance privée. Alors qu'un des principes de la Sécurité sociale française est que les prestations correspondent aux besoins des assurés, et non aux cotisations versées, les assurances proportionnent leurs cotisations aux risques que chacun présente, compte tenu de sa situation socioéconomique et de son état de santë. C'est notamment pourquoi, du droit absolu que garantissaient les systèmes redistributifs de prestations sociales, nous passons au principe de contractualisation. La baisse du financement public des politiques sociales, ce que l'on appelle communément le «désengagement de l'Etat », relève donc d'une stratégie d'ensemble, qui doit être comprise au niveau européen et qui a pour objectif l'intégration de toutes les activités sociales à la logique du
2 voir l'analyse de Julien Duval, «Le mythe du 'trou de la Sécu' », Raisons d'agir, Paris, 2007. 16