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Du style d'idées. Réflexions sur la pensée, sa nature, ses réalisations, sa valeur morale

De
304 pages
"Je donne à cette étude le titre d'un de ses chapitres parce que c'est de ce chapitre qu'elle est sortie. C'est en m'interrogeant sur le style d'idées, d'abord mon seul propos, que j'en suis venu à réfléchir sur la pensée. Je paye avec ce titre une dette de reconnaissance.
Ce titre d'ailleurs n'étrécit point le sujet de l'ouvrage. Le style d'idées est au fond le même sujet que la pensée. Le style d'idées a en effet cela de particulier, par quoi il diffère du style littéraire, qu'il doit se mouler exactement sur la pensée, de même qu'en retour celle-ci lui demande de ne lui valoir qu'un vêtement transparent sans rechercher de beauté pour lui-même, sa beauté consistant dans le parfait de cette transparence. On pourrait observer à ce propos que les fameux vers de Boileau prêtent à l'esprit une action en deux temps, laquelle au vrai n'en présente qu'un. Il ne semble point que l'esprit commence par « concevoir bien », c'est-à-dire par former une idée claire et que ce soit ensuite que pour exprimer cette idée les mots « arrivent aisément ». La vérité est que ces deux opérations n'en font qu'une et que, lorsque l'esprit forme vraiment une idée claire, les mots voulus sont là dans le même moment, par la raison que notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte. Si le lecteur objecte qu'il lui advient couramment de former des idées claires et de ne pourtant point trouver les mots propres à les exprimer, je lui répondrai que c'est que ses idées qu'il croyait claires ne l'étaient point et l'inviterai à constater que, lorsque après maint tâtonnement il trouve enfin le mot voulu (quitte à le forger), il découvre qu'à ce moment son idée devient vraiment claire alors qu'elle laissait de l'être auparavant. Son esprit ne contenait que de la clarté en puissance, alors qu'avec le mot elle est devenue réelle. Tout cela revient à dire que, lorsqu'il s'agit de pensée logique, comme il arrive pour cet ouvrage, étudier la pensée ou étudier l'expression de la pensée ne sont au fond qu'un seul problème ; ce qui n'est point le cas pour la pensée du romancier et moins encore du poète. Parler du style d'idées est presque exclusivement parler de l'idée." Julien Benda
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couverture
 

JULIEN BENDA

 

 

DU STYLE

D'IDÉES

 

 

RÉFLEXIONS SUR LA PENSÉE

Sa nature – Ses réalisations – Sa valeur morale

 

 
NRF

 

 

GALLIMARD

édition

 

Le logos, ce dieu dont l'autel siège dans l'esprit de l'homme.

 

EURIPIDE, fragment 170.

AVANT-PROPOS

Je donne à cette étude le titre d'un de ses chapitres parce que c'est de ce chapitre qu'elle est sortie. C'est en m'interrogeant sur le style d'idées, d'abord mon seul propos, que j'en suis venu à réfléchir sur la pensée. Je paye avec ce titre une dette de reconnaissance.

Ce titre d'ailleurs n'étrécit point le sujet de l'ouvrage. Le style d'idées est au fond le même sujet que la pensée. Le style d'idées a en effet cela de particulier, par quoi il diffère du style littéraire, qu'il doit se mouler exactement sur la pensée, de même qu'en retour celle-ci lui demande de ne lui valoir qu'un vêtement transparant sans rechercher de beauté pour lui-même, sa beauté consistant dans le parfait de cette transparence. On pourrait observer à ce propos que les fameux vers de Boileau prêtent à l'esprit une action en deux temps, laquelle au vrai n'en présente qu'un. Il ne semble point que l'esprit commence par « concevoir bien », c'est-à-dire par former une idée claire et que ce soit ensuite que pour exprimer cette idée les mots « arrivent aisément ». La vérité est que ces deux opérations n'en font qu'une et que, lorsque l'esprit forme vraiment une idée claire, les mots voulus sont là dans le même moment, par la raison que notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte. Si le lecteur objecte qu'il lui advient couramment de former des idées claires et de ne pourtant point trouver les mots propres à les exprimer, je lui répondrai que c'est que ses idées qu'il croyait claires ne l'étaient point et l'inviterai à constater que, lorsque après maint tâtonnement il trouve enfin le mot voulu (quitte à le forger), il découvre qu'à ce moment son idée devient vraiment claire alors qu'elle laissait de l'être auparavant1. Son esprit ne contenait que de la clarté en puissance, alors qu'avec le mot elle est devenue réelle. Tout cela revient à dire que, lorsqu'il s'agit de pensée logique, comme il arrive pour cet ouvrage, étudier la pensée ou étudier l'expression de la pensée ne sont au fond qu'un seul problème ; ce qui n'est point le cas pour la pensée du romancier et moins encore du poète2. Parler du style d'idées est presque exclusivement parler de l'idée.

Certains nous reprocheront de n'avoir sous le nom de pensée envisagé en fait dans cet ouvrage (sauf au chapitre V) que la pensée scientifique ; à celle-là seule, diront-ils, convient la définition de la pensée qui parait dès votre première ligne. Notre sentiment est en effet que la pensée est scientifique ou qu'elle n'est point, encore qu'elle ne soit nullement tenue pour mériter ce nom d'adopter l'appareil de la science et que les vues d'un Racine ou d'un Shakespeare sur la nature humaine nous paraissent scientifiques3. Ajoutons qu'en ce qui regarde les moyens que l'esprit emploie pour penser et dont le principal est la faculté de créer des concepts et de les enchaîner, nous les avons considérés en tant qu'ils sont acquis et n'avons pas porté notre réflexion sur le mystère de leur genèse. Cela dit pour épargner au lecteur de chercher en ces pages des occasions d'émoi qu'il n'y trouverait pas.

Carcassonne, mars 1942.


1. Descartes a fort bien vu que la vraie question pour l'esprit est de concevoir bien. « Je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement. » (Discours de la Méthode, IV.)

2. Celui-ci déclare volontiers aujourd'hui que la poésie ne doit pas se soucier de ce qu'elle exprime, mais être une pure question de langage. (Voir la note E à la fin du volume).

3. « Nos classiques... qui ont porté l'exactitude des sciences dans la peinture du monde moral, et grâce auxquels parfois on se sait bon gré d'être homme. » (Taine, Etude sur Stendhal, insérée dans la première édition des Essais de critique et d'histoire.)

PLAN DE L'OUVRAGE

I. – DE LA NATURE DE LA PENSÉE

 

1. – Une définition de la pensée.

2. – Une pensée est une affirmation. – L'inquiétude en soi n'est pas une pensée. – Différence entre le besoin de certitude et le besoin de vérité. – De la pensée suggérée. – De l'« extratexte ».

3. – Du procès de la pensée claire et distincte. – Qu'il est le procès de la pensée elle-même. – Du procès de l'abstraction.

4. – De la netteté de la pensée. – Qu'à un objet non net peut correspondre une pensée nette.

5. – Qu'une pensée sur le vague n'a pas à être vague. – La pensée et le « mouvant ». – Ce qu'il faut entendre par la mobilité de la pensée.

6. – L'idée de pensée implique l'idée de conquête ; l'idée de poids. – L'impérialisme de la pensée.

7. – De la tautologie. – De quelques tautologies non toujours aperçues. – Une définition est-elle une pensée ?

8. – Des degrés de l'enrichissement. – L'énoncé d'un fait, d'un cas purement individuel, est-il une pensée ? – Du despotisme de l'idée générale.

9. – D'une forme particulière de l'enrichissement ; la pensée par implication. – De l'élément de nouveauté. – Du préjugé de la nouveauté.

10. – Qu'une pensée enrichissante n'est pas nécessairement une pensée vraie.

11. – Une pensée est une vue confrontable avec la réalité. – Caractères d'une pensée qu'on peut nommer une vérité.

12. – Que l'idée de vérité implique l'idée d'ajustement. – Qu'elle implique la croyance à une réalité indépendante de notre esprit. – De quelques abus du mot vérité.

13. – Pensée et réalité.

14. –. La pensée est une action de l'esprit.

 

II. – DES PRINCIPAUX MOYENS QU'EMPLOIE L'ESPRIT

POUR FORMER DES VUES FÉCONDES SUR LA RÉALITÉ

 

1. – Formation de nouveaux concepts. – Révision d'anciens.

2. – De la distinction des idées. – A quelles conditions elle est fructueuse. – Des fausses distinctions. – De l'enrichissement par négation.

3. – De la classification.

4. – De l'intuition.

5. – Nature conceptuelle de l'intuition. – L'intuition selon Descartes, Spinoza, Kant.

6. – Des objets de l'intuition. – Qu'ils ne sont point nécessairement des objets individuels.

7. – Fécondité de certaines intuitions inadéquates.

8. – De la vérification de l'intuition.

9. – De la pensée organisée ou de la puissance intellectuelle.

10. – Où réside la valeur de la pensée organisée.

11. – Des faux ouvrages organisés.

12. – De l'intuition dans la pensée organisée.

13. – La pensée organisée et la diversité.

14. – Du mécanisme de la pensée organisée. – Du travail de l'ordonnancement.

15. – Du procès que suscite la pensée organisée. – De ses vrais domaines. – Qu'elle relève plus de l'art que de l'intelligence.

16. – De la tendance de l'esprit à l'unification des phénomènes. – De la valeur de cette tendance. – De la tendance contraire.

 

III. – DE QUELQUES MODES DE PENSÉE

QUI CONDUISENT GÉNÉRALEMENT A L'ERREUR

 

1. – De la confusion des idées.

2. – De la pensée par analogie. – De quelques-unes de ses erreurs.

3. – De la pensée par substitution. – Du polémique.

4. – De la pensée à base d'apologie. – Théorème et problème. – De l'enseignement mathématique.

5. – Des conciliations forcées. – Des oppositions lumineuses.

 

IV. – DE LA PENSÉE

CHEZ LES DIFFÉRENTS GENRES D'ÉCRIVAINS

 

1. – Du cosmologique et du noologique ; que de la vraie pensée sur l'un et sur l'autre n'est guère émise que par des philosophes et des savants.

2. – De la pensée chez les moralistes en tant qu'observateurs des mœurs.

3. – Chez les historiens.

4. – Chez les critiques.

5. – Chez les romanciers.

6. – Chez les dramaturges.

7. – Chez les poètes.

8. – Chez une catégorie moderne de littérateurs. – De leurs doctrines quant à la pensée.

 

V. – DE LA PENSÉE

DONT LES OBJETS NE SONT PAS DANS LA RÉALITÉ

 

1. – Les métagéométries.

2. – Les métaphysiques.

3. – La pensée moraliste. – Des jugements de valeur donnés pour des jugements de réalité.

 

VI. – DE L'EXPRESSION DE LA PENSÉE

OU DU STYLE D'IDÉES

 

1. – Que, par essence, le style d'idées diffère de ce qu'on appelle communément le style.

2. – Des effets stylistiques du besoin de précision : la définition.

3. – Nécessités stylistiques de la pensée organisée :

a) dans la phrase ;

b) dans le paragraphe ;

c) dans le chapitre. – Des transitions dans le style d'idées ;

d) dans l'ensemble de l'ouvrage ; de l'énonciation du rapport des idées ; de l'énonciation de l'importance particulière d'une idée.

4. – Le style d'idées et les articulations du raisonnement.

5. – De l'abstrait rendu charnel.

6. – Du style d'idées et de l'image. – De l'exemple.

 

VII. – LE VULGAIRE ET LA PENSÉE

 

1. – Le vulgaire n'exerce pas la pensée en tant que travail méthodique de l'esprit.

2. – Il ne l'accueille pas chez ceux qui l'exercent.

3. – Il la méprise. – Diverses formes de ce mépris. – Succès philosophiques de mauvais aloi.

 

VIII. – DES RÉSULTATS DE LA PENSÉE

 

1. – Dans ses vues sur le monde matériel.

2. – Sur le monde spirituel.

3. – De l'avenir de la pensée.

 

IX. – DE LA VALEUR MORALE DE LA PENSÉE

DES SENTIMENTS DE L'HUMANITÉ A CET ÉGARD

 

1. – Culte de l'humanité pour la pensée jusqu'au XIXe siècle.

2. – Dépréciation actuelle de la pensée :

a) au nom de l'instinctivisme ;

b) de l'intérêt de groupe ;

c) de l'esthétisme.

3. – Pour quelles raisons la pensée nous paraît une des formes les plus hautes de la moralité humaine.

I

DE LA NATURE DE LA PENSÉE

1. – DÉFINITION DE LA PENSÉE. – DIFFÉRENCE

AVEC LA DÉFINITION DE DESCARTES.

J'appelle pensée une vue enrichissante prise par l'esprit sur la réalité. Par exemple, cette vue sur l'amour : « L'amour est l'accroissement de nous-même accompagné de l'idée de l'objet qui le cause » (Spinoza) ; cette vue sur la vie : « La vie est la coordination des actions simultanées et successives » (H. Spencer) ; sur les systèmes politiques : « Il y a des systèmes qui ont la liberté politique pour objet ; il y en a d'autres qui ne tendent qu'à la gloire des citoyens, de l'Etat et du prince » (Montesquieu) ; sur la loi : « Une loi est un compromis entre deux tendances naturelles qui se contredisent » (Domat) ; sur l'aristocratie : « L'aristocratie a trois âges successifs : l'âge des services rendus, l'âge des privilèges, l'âge des vanités » (Chateaubriand). Voici éminemment une vue enrichissante prise par l'esprit sur la réalité : « La vieillesse est une conquête de l'individu sur l'espèce : dans beaucoup d'espèces, l'individu meurt quand il n'est plus apte à reproduire » (H. Wallon). Tout le monde conviendra que de telles propositions sont éminemment des vues enrichissantes prises par l'esprit sur la réalité. Au surplus, cette définition de la pensée est celle que l'humanité adopte quand elle parle des « pensées » de Pascal, des « pensées » de Marc-Aurèle.

On voit que cette définition de la pensée diffère grandement de celle qu'en donne Descartes, lequel appelle pensée toute manifestation de la conscience. Nous ne tenons point pour pensée une sensation ou un désir, encore qu'ils s'accompagnent d'états de l'esprit, mais parce que ces états, en tant que simple conscience d'affections corporelles, n'ont rien de commun avec la formation d'une vue ou d'une idée. C'est ce qu'exprime Malebranche, quand il déclare : « Nous sentons nos modifications corporelles, nous ne les connaissons pas », ou Spinoza quand il parle de ces affections du corps, comme le tremblement ou la pâleur, qui sont « sans rapport avec l'esprit1 ». Une pensée est essentiellement, selon nous, l'affirmation d'une idée.

2. – UNE PENSÉE EST UNE AFFIRMATION. – L'INQUIÉTUDE EN SOI N'EST PAS UNE PENSÉE. – DU BESOIN DE CERTITUDE ET DU BESOIN DE VÉRITÉ. – DE LA PENSÉE SUGGÉRÉE. – DE L'« EXTRATEXTE ».

Nous disons l'affirmation. Nous ne regardons, en effet, point comme pensant l'esprit qui se refuse à toute position définie, à toute adhésion à soi-même, mais se veut systématiquement insaisissable, protéique, contradictoire. Ici qu'on nous entende ; nous n'allons pas nier qu'un foisonnement d'idées diverses, voire opposées, puisse être de la pensée et très fertile ; ce que nous soutenons, c'est qu'en tant que l'esprit se plaît dans cette incohérence, qu'il s'y dilate comme y trouvant sa pleine satisfaction et décide de n'en point sortir, il cesse d'être pensant. De même le cesse-t-il si, au lieu d'expliquer les fondements de son incertitude, il s'installe dans celle-ci comme dans un bien en soi, dont il entend ne point se départir. Un psychologue observe fort justement que, dans ce doute systématique, l'esprit ne doute pas de ce qu'il conçoit, il doute de lui-même2. Aussi bien ne devons-nous pas confondre cette inquiétude, qui se donne pour fin à elle-même, avec le doute cartésien, qui n'est qu'un stade préliminaire pour atteindre à un établissement ferme, et dont le penseur qui y attache son nom disait : « Tout mon dessein ne tendait... qu'à rejeter la terre mouvante pour trouver le roc et l'argile3. » La pensée, selon nous, tend par essence à la certitude, quitte à reconnaître que celle-ci s'éloigne de plus en plus ; elle tend à dire : « Je suis », non à murmurer : « Je ne sais pas si je suis. » Elle peut d'ailleurs aboutir sur certains points à une incertitude définitive, mais qui, en tant que définitive, constitue alors une certitude, comme il arrive pour ces problèmes scientifiques dont la solution se traduit par une indétermination, non pas à cause de l'impuissance du calculateur ni avec l'espérance qu'un autre fera mieux, mais en raison de la nature du problème. Nous traiterons plus loin de la curieuse religion dont l'inquiétude en soi est aujourd'hui l'objet. Les fervents de l'inquiétude semblent se laisser aller parfois à estimer eux-mêmes la pensée en tant qu'affirmation. Il leur arrive de louer la « fermeté » d'une pensée. Or l'idée de fermeté est la même que l'idée d'affirmation. Voire le même mot.

Les miliciens du contradictoire lancent volontiers au tenant de l'affirmé qu'il s'accommode d'affirmations « massives », qu'il ignore la « nuance », vers laquelle eux s'efforcent. C'est là une assertion purement brillante. La recherche de la nuance n'implique nullement l'acceptation du contradictoire, voire la religion de l'instable en soi. Elle consiste, au contraire, dans une action de l'esprit selon une direction identique à elle-même. Elle tend vers l'affirmation et le propre de la pensée vraie est précisément maintes fois l'affirmation dans la nuance. Au surplus, des affirmations « massives » peuvent être des pensées vraies et qui en outre ne constituent point des truismes, comme aiment encore à le dire les sectaires de l'inquiet. Telles, par exemple, celles que nous avons citées au début de cette étude.

La pensée, disons-nous, tend vers la certitude, quitte à reconnaître que celle-ci s'éloigne de plus en plus. Et, en effet, la volonté d'une certitude immédiate et à tout prix, volonté constante chez le vulgaire, notamment en matière d'explication du monde, est une des causes fréquentes d'annihilation de la pensée, d'installation dans l'idée fausse (voir tel dogme religieux). Le besoin de certitude peut être exactement le contraire du besoin de vérité et se montrer aussi mortel à la pensée que la passion de l'inquiétude.

L'opposition entre le besoin de certitude et la recherche de la vérité paraît dans la volonté que proclament certains esprits de s'agripper à la possession de leur sensation, laquelle est, en effet, une certitude et de ne la point dépasser. « Lorsque je jouis, déclare l'un d'eux, je possède la réalité, sans doute et sans arrière-pensée possible, tandis que, par l'intelligence, la solution où j'aboutis sera, je le sais, recouverte par une autre, comme une vague recouvre l'autre vague4. » On notera que l'auteur dit que, lorsqu'il jouit, il possède la réalité, alors qu'il ne possède qu'une réalité (et combien pauvre s'il ne la dépasse par l'intelligence). La confusion n'est peut-être pas involontaire. C'est à propos de cette attitude que Höffding recommande cette distinction : « Ne confondons pas la sécurité immédiate et spontanée avec laquelle l'esprit se repose dans l'intuition de la sensation et de la mémoire avec la certitude qui seule est l'œuvre de la réflexion5. »

L'idée tendant essentiellement vers l'affirmation6, il s'ensuit que, si nous avons vraiment l'idée d'une chose, elle se traduira par une expression unique (laquelle peut être d'ailleurs fort compliquée) ; que si, au contraire, nous exprimons cette idée sous des formes diverses (à moins de montrer que ces formes sont équivalentes, comme il arrive, par exemple, pour les définitions géométrique ou analytique de l'ellipse, pour les définitions arithmétique ou algébrique du nombre irrationnel, etc...), c'est que de cette chose nous n'avons pas vraiment l'idée. C'est ce qu'énonce Descartes quand, touchant les diverses définitions que donne Sénèque du Souverain bien, il écrit : « Leur diversité fait paraître que Sénèque n'a pas clairement entendu ce qu'il voulait dire : car, d'autant mieux on perçoit une chose, d'autant plus est-on déterminé à ne l'exprimer qu'en une seule façon7. » Et en effet, on peut constater combien souvent la multiplicité des formes qu'un interlocuteur donne fébrilement à sa pensée pour nous la faire comprendre vient de l'impossibilité pour lui de la vraiment saisir. Remarquons toutefois que cela arrive surtout quand il s'attaque à des sujets, notamment de morale ou de politique, dans lesquels, tels du moins qu'il les conçoit, une vraie pensée est impossible, mais où il n'y a de place que pour des préférences.

Dire qu'une pensée est une affirmation, c'est dire qu'elle implique l'accord avec elle-même, du moins pendant un certain temps, soit le respect de ce que l'école appelle le principe d'identité. C'est dire que, contrairement à tels psychologues, nous ne tenons point pour pensée certains états de l'esprit qui comportent par essence l'ignorance de ce principe : les états de rêve, de délire, d'extase, d'hallucination, ou encore les énoncés d'une certaine littérature contemporaine qui se veut incohérente, en tant qu'elle est fidèle à son programme. Certaines philosophies modernes prétendent coïncider avec le devenir en tant que devenir, en tant qu'« incessante mobilité », – avec le devenir biologique (bergsonisme), le devenir historique (marxisme), – c'est-à-dire s'affranchir du principe d'identité. On cherche une de leurs phrases qui, en tant qu'elle exprime une pensée, ne relève pas de ce principe.

Bien entendu, nous ne soutenons point que l'affirmation inhérente au penser doive être nécessairement formelle, adopter l'empois dogmatique ; nous savons la reconnaître lorsqu'elle n'est que suggérée, comme il arrive chez tel maître qui a le don de joindre le sérieux à la grâce, ou lorsqu'elle n'a de fuyant que le dehors, comme il advient chez d'autres (Montaigne, souvent Renan) qu'on pourrait taxer de faux incertains. Aussi bien la saluerons-nous lorsque, en même temps qu'elle se pose, elle se dépasse elle-même par des prolongements sous-jacents qui, pour être des affirmations virtuelles, n'en sont pas moins des affirmations, obtenues le plus souvent par le pouvoir évocateur des mots et qu'un poète8 à très heureusement nommées l'extratexte. Le talent littéraire n'exclut point la pensée, encore qu'il soit loin de l'impliquer.

3. – DU PROCÈS DE LA PENSÉE CLAIRE ET DISTINCTE. – QU'IL EST LE PROCÈS DE LA PENSÉE.

On peut dire que la pensée, étant affirmation, est de ce fait une chose claire, en tant que clair s'oppose à trouble et que trouble implique non-affirmé. L'attachement à la pensée par « idées claires » a suscité tout un procès fait au nom de la pensée. Nous en dirons un mot.

Son principe consiste à dénoncer que toute une partie du réel ne relève pas de la clarté, mais, au contraire, du trouble : l'instinct, le désir, la passion, l'action, la vie9 ; que cette partie-là, l'esprit clair, justement parce que clair, ne la comprend pas ; ou plutôt qu'il la transforme en chose claire et intelligible et du coup en viole la nature. – Parler ainsi est faire le procès de toute pensée, l'essence de celle-ci étant précisément de transformer le sensible en intelligible, non de s'y attacher en tant que sensible. Ceux qui soutiennent cette thèse montreraient qu'ils se connaissent mieux eux-mêmes s'ils proclamaient qu'ils repoussent toute pensée et cherchent exclusivement la communion mystique de l'âme avec les choses. – Il est d'ailleurs plausible que, sur presque tous les sujets, la pensée trouble aura servi de prodrome à la pensée claire.

Un autre article du procès s'emploie à condamner l'idée claire parce que la clarté est incompatible, assure-t-on, avec la complexité des choses. On dénonce les « puériles rationalisations du clair10 ». Ce verdict paraît oublier le sens des mots et que clair ne veut pas dire simple. Il suffit de penser aux définitions de la mathématique supérieure pour voir que des idées peuvent être fort claires cependant que fort compliquées.

Le procès vise aussi l'idée claire en tant que « claire et distincte11 ». Qui dit distinction, explique-t-on, dit séparation ; or, dans tout un domaine du réel, spécialement celui de la vie, les choses ne sont pas séparées mais « entrepénétrées les unes dans les autres » ; l'idée distincte ne saurait donc ici que trahir la réalité. – On oublie que la pensée digne de ce nom doit précisément se souvenir que les séparations qu'elle voit entre les choses ne sont que des fictions nécessaires à son exercice et n'existent pas au réel ; tout le monde sait que le propre du bon physicien est de ne pas croire à la réalité des cloisons que son esprit instaure au sein d'un phénomène, entre le phénomène électrique, calorique, magnétique, lumineux ; le propre du bon médecin de n'être pas dupe des distinctions que son esprit énonce soit entre les parties du corps humain soit entre leurs fonctions12. La pensée que ses adversaires condamnent ici est la pensée qui ne connaît pas sa nature. Au surplus l'esprit, en même temps qu'il établit des distinctions entre les choses, peut fort bien former l'idée de leur non-distinction dans la réalité ; idée qui est, elle, parfaitement bien distincte.

4. – DE LA NETTETÉ DE LA PENSÉE. – QU'A UN OBJET NON NET PEUT CORRESPONDRE UNE PENSÉE

NETTE.

Si nous qualifions de net un objet toujours coïncidant avec lui-même, un objet dont les contours sont doués de netteté, on voit que certains objets non nets peuvent être l'objet d'idées qui, en tant qu'idées, sont, elles, parfaitement nettes. Telles sont éminemment, en mathématique, le nombre infini, la quantité qui tend vers une limite, l'infiniment petit ; réalités exemptes de netteté puisque essentiellement indéterminées, mais dont les idées – les définitions – sont, elles, parfaitement nettes et singulièrement fécondes pour l'esprit. C'est ce qui apparaît au sujet de l'élément infinitésimal, si l'on compare la définition parfaitement nette qu'en donne la mathématique moderne (un ensemble infini qui a pour limite zéro) avec la suivante : « L'élément infinitésimal est la grandeur prise au moment où, cessant d'être quelque chose, elle n'est pas encore rien du tout, c'est-à-dire au moment où elle participe à la féconde identité de l'être et du néant13 » ; définition exempte de toute netteté, sinon de toute poésie, et dont l'esprit, en tant que pensant, n'a que faire.

De même que Spinoza enseigne : « Ce cercle est une chose ; l'idée du cercle est une autre chose, qui n'a pas de centre ni de périphérie », de même pourrait-on dire : « Le nombre infini (ou indéterminé) est une chose ; l'idée du nombre infini est une autre chose, qui n'a rien d'indéterminé. » Ou encore : « Les incertitudes d'Heisenberg sont une chose ; l'idée de ces incertitudes est une autre chose, qui n'a rien d'incertain14. »

5. – UNE PENSÉE SUR LE VAGUE N'A PAS A ÊTRE VAGUE. – LA PENSÉE ET LE « MOUVANT ». – CE QU'IL FAUT ENTENDRE PAR MOBILITÉ DE LA PENSÉE.

Il suit de là qu'une pensée sur un sujet dont la nature est d'être vague n'a pas elle-même à être vague, mais doit, autant qu'une autre, constituer une affirmation, quitte à ce qu'elle soit une affirmation sur la nature vague de ce sujet. Renan observe fort justement que, lorsqu'il s'agit des origines, soit d'une nation soit d'une religion soit d'une institution, c'est le vague qui est le vrai. Il n'en demeure pas moins que la pensée sur ces origines n'a pas à être vague, mais doit énoncer ce vague dans une affirmation ; comme il arrive d'ailleurs chez ce grand historien, quand il traite de celles du christianisme ou du peuple d'Israël. Aussi bien s'étonne-t-on d'entendre les commentateurs de telle philosophie qui s'exerce sur la vie déclarer que, puisque la vie est chose contradictoire, la pensée de son auteur a le droit d'être contradictoire. Le maître de cette philosophie proclame lui-même que la pensée doit s'efforcer d'être « mouvante », puisque la réalité est mouvante. C'est à peu près comme si l'on disait qu'une pensée sur le bleu doit s'efforcer d'être bleue. Le même philosophe énonce : « Se représenter l'ensemble de la vie ne peut pas consister à combiner entre elles des idées simples, déposées en nous par la vie elle-même au cours de son évolution : comment la partie équivaudrait-elle au tout, le contenu au contenant ? », établissant ainsi une relation de tout à partie entre la vie et l'idée de la vie, comme entre une table et un mètre de menuisier15. Ces docteurs ne paraissent pas se douter de la différence qui sépare un objet et l'idée de cet objet, différence mise en lumière par le mot précité de Spinoza, ou encore par Descartes qui, venant de déclarer que l'idée est la chose même conçue, ou pensée, en tant qu'elle est objectivement dans l'entendement, ajoute :

 

être objectivement dans l'entendement ne signifiera pas terminer son opération de la façon d'un objet, mais bien être dans l'entendement à la façon que les objets ont coutume d'y être ; en telle sort que l'idée du soleil, le soleil même, existent dans l'entendement, non pas à la vérité formellement, comme il est au ciel, mais objectivement, c'est-à-dire en la manière que les objets ont coutume d'exister dans l'entendement16.

 

On pourrait dire que toute pensée, étant affirmation, est un arrêt (firma, arrêt), une pensée sur le mouvant étant, en tant que pensée, un arrêt comme une autre.

Au sujet de la pensée mouvante, un psychologue observe fort justement :

 

La pensée reste mouvante et nébuleuse par le refus de l'analyse. Il arrive que l'esprit devienne incapable de dissocier, de différencier des ensembles ; de les différencier suivant un jeu de signes qui s'engagent dans des formes et qui s'ajustent à la notion marquée ou plutôt qui marquent la notion en se formulant à propos d'elle. Il arrive que l'esprit devienne incapable de réintégrer les éléments dans l'ensemble, d'apercevoir la signification d'ensemble17.

 

Tout cela n'implique nullement que la pensée soit une chose inerte, exempte de mobilité. Mais il s'agit ici d'une mobilité spécifique de l'esprit (richesse de nuances, multiplicité de points de vue, acceptation de changement sous l'action de l'expérience) et qu'on n'identifie qu'à la faveur des mots avec la mobilité d'un fleuve ou d'une amibe.