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Du trauma à la créativité

De
144 pages
A la suite de Freud, la majorité des psychanalystes ont considéré que la créativité correspondait à la sublimation de pulsions sexuelles, ainsi détournées de leur but et affectées à des activités sociales valorisées. Bien que la théorie de la sublimation ait été insuffisamment élaborée par son concepteur, plusieurs générations de psychanalystes l'ont utilisée pour ouvrir la porte du sens de nombreuses oeuvres littéraires et artistiques. Cet essai souligne ce que la créativité doit aussi à l'élaboration psychique d'expériences traumatisantes.
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DU TRAUMA À LA CRÉATIVITÉ Essais de psychanalyse appliquée

Du même auteur

Aux éditions L'Harmattan
Les Psychanalystes et Goethe, 1995.

Psychanalyse de Rahan. Le fantôme psychique d'un héros de BD, 2000. Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de l'oeuvre de Nicolas Abraham et Maria Torok. 2000. Psychanalyse d'un choc esthétique, 2002. Chez d'autres éditeurs Les Toxicomanes et leurs secrets, préface de Francis Curtet, Les Belles Lettres- Archimbaud, 1996. Dinosaures sur le divan. Psychanalyse de Jurassic Park, Aubier, 1998. Le Mensonge indispensable. Du trauma social au mythe, préface de Gilbert Durand, Armand Colin, 1999. Ces Ados qui fument des joints, Fleurus, 2000. Ces Ados qui jouent les kamikazes, Paris, Fleurus, 2001. Psychologue dans un service d'aide aux toxicomanes, Erès, 2002.

Pascal HACHET

DU TRAUMA À LA CRÉATIVITÉ
Essais de psychanalyse appliquée

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5428-7

INTRODUCTION

Préambule A la suite de Freud, les tenants de l'orthodoxie psychanalytique ont considéré que la créativité correspondait à la sublimation de pulsions sexuelles, ainsi détournées de leur but et affectées à des activités sociales valorisées. Bien que la théorie freudienne de la sublimation ait été - comme le notent Laplanche et Pontalis (1967) - insuffisamment élaborée par son concepteur, en défaut de cohérence, elle constitue la clavis universalis avec laquelle plusieurs générations de psychanalystes se sont acharnés à ouvrir - trop souvent en forçant la serrure - la porte du sens de nombreuses oeuvres littéraires et artistiques. Mais parallèlement ou malgré ce collage à la conception sublimatoire de la créativité, d'autres approches ont commencé à suggérer que les processus créateurs ne sauraient être interrogés de manière strictement psychosexuelle. Au sein de cette amotte de renouvellement, deux types de regards, affinés entre autres par une fréquentation des travaux de Nicolas Abraham et de Maria Torok (1976, 1978), tendent à s'affirmer: - d'une part, les études qui questionnent le lien entre les expériences de vie traumatisantes (et non plus les « purs» fantasmes, sexuels ou autres) et la créativité;

- d'autre part, les études qui questionnent le lien entre les aléas de la vie psychique d'une génération à l'autre et la créativité. Des exemples sont ici nécessaires pour donner quelque substance à ce renouveau.

Créativité et traumatismes personnels Concernant les liens possibles entre la créativité et les traumatismes psychiques qui trouvent leur origine dans des expériences vécues, évoquons tout d'abord l'étude de Claude Nachin (1989) sur les deuils pathologiques. Cet auteur y articule plusieurs expériences traumatisantes vécues par Romain Gary - une enfance passée à l'ombre d'une mère triste qui l'a élevé seule dans des conditions matérielles sordides (sources de peur et surtout de honte pour l'enfant) puis une séparation brutale d'avec celle-ci - avec le recours prononcé de l'écrivain aux pseudonymes - conséquence probable de l'enfouissement intrapsychique d'un nom familial (et plus précisément maternel) auquel de nombreux souvenirs peu valorisants voire pénibles étaient attachés - et

avec la fréquence des lieux cachés dans ses romans « excorporation» littéraire, selon Nachin, de sa «crypte» psychique recélant, farouchement occultées vis-à-vis du Moi sain, la peur et la honte de l'enfant polytraumatisé. Plus récemment, Anne Bourgain-Wattiau (1996) a précisé, à travers l'exemple de Mallarmé, des liens entre la créativité et des clivages du M(!)idus à l' encryptement non plus d'expériences sociales honteuses, mais d'expériences de perte mal introjectées. Le poète aurait tenté d'élaborer par l'écriture un clivage sévère dans le Moi dû à l'addition de deuils brutaux et précoces. Mallarmé a perdu sa mère à l'âge de cinq ans et sa soeur à l'âge de treize ans, et ces traumas ont été réactualisés lorsqu'il perdit son fils, à l'âge de vingt8

cinq ans. Ainsi, dans le poème Hérodiade, la bisexualité psychique du poète découlerait d'une identification endocryptique à sa mère morte. Plus globalement, la correspondance du poète révèle un fantasme de fusion avec les disparus: «je suis un cimetière» ; « vous me considérez comme un mort, et au fond je ne puis que vous donner raison» ; « quand j'ouvre le livre, s' entrebaille la tombe, et la mort parle». Dans les poèmes mallarméens, le verbe creuser est récurrent. Selon Bourgain- Wattiau, ce signifiant exprimerait la tentative d'élaboration d'un secret personnel douloureux. Elle fait l'hypothèse d'une « crypte» psychique, qui apparaîtrait dans le fantasme d'emporter un secret dans la tombe: «beaucoup meurent sans l'avoir trouvé». Ainsi, chez Mallarmé, l'écriture poétique aurait visé à rendre acceptable par le Moi sain des affects indicibles d'abord mis au tombeau dans une partie clivée du Moi. En témoignerait le fait que l'émotion fut embarrassante pour le poète et qu'elle suscita un travail de sape pour maîtriser une «horrible sensibilité », qui se traduisit par une stylisation poétique: « L'émotion pure est intolérable au même titre que la vie, il faut la voiler pour la rendre communicable» (p.40). La stylisation mallarméenne résulterait ainsi d'un essai pour apprivoiser et, à terme, assimiler en les enveloppant, des affects « secrets». Et la passion du poète pour la faille et la béance exprimerait un effort de décramponl1ement vis-à-vis des imagos encryptées des disparus. Enfin et surtout, dans le cadre d'une recherche programmatique ayant pour considérable ambition de «débarrasser la psychanalyse de ses contradictions », Nicholas Rand et Maria Torok (1995) ont questionné un texte freudien à la lueur de la traumatologie supposée de l'intéressé. Explorant la tentative d'application de la psychanalyse à la Gradiva de Jensen réalisée par Freud, ces auteurs (1) ont opéré une révision magistrale du cas fictif de 9

l'archéologue Norbert. Freud vit dans la nouvelle de Jensen la figuration d'un refoulement sexuel grave. Or, l'analogie effectuée entre le refoulement dynamique du désir sexuel et l'ensevelissement de Pompéi apparaît peu convaincante. En effet, alors que le refoulé est vivant, pulsatile, Pompéi est une ville morte, dévitalisée. Il n'y a ici pas de lutte ni de compromis entre deux courants psychiques opposés, mais une mort provisoire du désir. Pour Rand et Torok, la cité ensevelie métaphorise donc un refoulement de type non plus dynamique mais « conservateur », celui qui a cours dans la partie clivée du Moi lorsque ce dernier a foncièrement échoué à introjecter une expérience, par exemple dans le cas d'un deuil pathologique. De fait, Norbert est aux prises avec un deuil inachevé lorsqu'il déambule sur le site de mort cataclysmique. Etudiant les civilisations mortes pour être fantasmatiquement proche de ses parents, décédés lorsqu'il était enfant, ce personnage, au contact de la statue de Gradiva puis de Zoé, se métamorphose « de mort-vivant en vivantaimant ». L'occultation par Freud du deuil du héros, pourtant écrit en toutes lettres par le romancier, est stupéfiante; Rand et Torok estiment qu'elle est révélatrice de l'impact psychique d'une catastrophe familiale, dont les effets pathogènes semblent avoir - d'une manière générale - à la fois impulsé (en l'amenant à découvrir les fantasmes de séduction par le père chez ses patientes hystériques) et bloqué ou biaisé (en le conduisant, sur la base d'un « tout-fantasme» dogmatique, à rejeter la possibilité d'une traumatologie « réelle» des troubles mentaux) sa recherche: lorsqu'il eut 910 ans, son oncle Joseph Freud fut publiquement jugé et condamné à dix ans de réclusion lourde pour trafic de fausse monnaie, et une menace de suites possibles de cette affaire terrifia sa famille pendant de longues années. La honte familialement et durablement ressentie aurait clivé le Moi du jeune Freud pour y installer une crypte, édifiée pour que le souvenir de l'événement ne resurgisse jamais. 10

Créativité et traumatismes transgénérationnels Concernant ce que la créativité doit parfois à la réception psychique par un sujet de la trace aliénante qu'une ou plusieurs expériences catastrophiques ont laissé dans le Moi d'un ou de plusieurs de ses ascendants, rappelons que Serge Tisseron (1985) a déduit de la psychologie du héros de bandes dessinées Tintin et de celle des personnages qui accompagnent le célèbre reporter dans ses aventures (l'alcoolique et colérique capitaine Haddock, les loufoques Dupont et Dupond et l'étrange professeur Tournesol) l'existence d'un secret familial touchant à la filiation. Hergé aurait tenté de se déprendre des effets psychiquement douloureux de ce secret au moy~n de l'expression graphique, le recours aux images créatrices paraissant ici correspondre à un essai pour concilier d'un côté un interdit de penser développé à partir de la perception d'une souffrance familiale qui pousse à « ne pas poser de questions », de l'autre le désir tenace de se représenter le drame encrypté dans le Moi des ascendants. Plus récemment, nous avons en quelque sorte marché dans les brisées de ce type d'étude, au gré de deux recherches, mais en faisant résolument le choix de nous focaliser sur l'influence que des oeuvres imagées et travaillées par du «transgénérationnel» en souffrance exercent sur leurs spectateurs ou lecteurs. D'une part, nous nous sommes efforcés de mettre en évidence les ressorts psychologiques de l'attachement des petits et des grands aux dinosaures (1998). A cet effet, nous avons pris pour exemples deux films de Steven Spielberg: Jurassic Park et Le monde perdu. Nous avons observé que les personnages du premier film illustrent quelques-unes des stratégies symptomatiques par lesquelles des enfants et des adultes tentent de s'accommoder de l'influence qu'un drame familial occulté exerce sur leur psychisme: l'investigation 11

scientifique forcenée, l'absence de désir d'enfant, l'empathie terrorisée pour la souffrance d'autrui, l'intellectualisme bizarre et la psychopathie autodestructrice. La confrontation éprouvante de ces personnages avec la férocité et l'absence de parole des « dinosaures-aïeux» exprimerait une mise en travail processuelle et partielle de leurs conflits intérieurs. Le deuxième film, lui, mettrait en scène le deuil qu'un individu soumis à l'influence d'un secret de famille doit, après avoir remaillé son appareil psychique, accomplir pour se détacher de l'image aliénante qu'il s'était faite du ou des détenteurs du secret. D'autre part, nous avons consacré une étude (2000) au héros de bandes dessinées créé par Roger Lécureux et André Chéret: Rahan, le « fils des âges farouches », qui évolue en pleine préhistoire. Depuis trente ans, ce personnage captive ses lecteurs par d'impressionnantes qualités: il élabore de surprenantes inventions à partir de l'observation de phénomènes naturels et fait reculer l'injustice et l'obscurantisme au sein des clans qu'il rencontre. Nous avons montré qu'à côté de ces traits de personnalité familiers et attachants, Rahan possède une face déroutante qui nous paraît faire symptôme: une phobie des revenants, une quête énigmatique et obstinée de l'endroit où le soleil se couche, le fait de s'en remettre à son arme - sur un mode ordalique pour décider de son chemin, une indépendance forcenée qui l'empêche de nouer des relations stables et, corrélativement, une absence de compagne et d'enfants. L'étude des cent quatre-vingts épisodes des Aventures de Rahan suggère que le «fils des âges farouches» est un héros «hanté» par l'influence transgénérationnelle d'expériences d'abandon et de bannissement qui marquèrent les personnes de son entourage affectif précoce. Dans ce contexte, l'errance continue du héros correspondrait à la mise en actes d'une solution inconsciente aux expériences catastrophiques de solitude forcée endurées par les ,différentes personnes qui se 12

penchèrent sur son berceau puis par celles - ses parents adoptifs - qui l'élevèrent. Les limites de ce mode de vie mis en oeuvre par résonance « fantomatique» s'exprimeraient à travers ce qu'il y a de plus énigmatique dans le comportement de Rahan : véritable forçat de l'absence d'attaches affectives, il est condamné à faire l'impasse sur ses velléités de désir amoureux et de désir d'enfant et à s'en remettre au hasard pour savoir où mener ses pas; ce marasme est quelquefois diversifié par une quête du soleil ascendant puis descendant, qui correspondrait à un essai vigoureux et insu d'inscription généalogique (trouver psychiquement sa place parmi ascendants et descendants) ; enfin, soucieux de coller aux vertus idéales transmises par son défunt père adoptif: il cède régulièrement à une intense peur des morts, signe de son malaise générationnel. Au total, les films de Spielberg où des hommes et des dinosaures se rencontrent et lei pérégrinations du héros de Lécureux et Chéret offriraient des supports culturels pour que leurs spectateurs et leurs lecteurs puissent repérer en euxmêmes un aspect dynamique précis de la vie psychique et le remettre au travail: l'appropriation de l'influence psychique que les expériences de vie diversement surmontées par parents et aïeux exerce sur notre capacité à penser et à sentir, souvent dès l'orée de l'existence.

Plan Notre essai a pour but d'être partie prenante de ces « nouvelles» réflexions psychanalytiques sur la créativité qui ne se satisfont pas de la seule théorie freudienne de la sublimation. Dans une première partie, nous commencerons par étudier, au gré de deux chapitres, les liens entre la mélancolie et les oeuvres picturales - par le biais du motif du crâne 13

d'une part, les liens entre la mélancolie et la tragédie - à l'aide d'exemples fournis par l'oeuvre de Shakespeare d'autre part. Nous examinerons dans les deux chapitres suivants des rapports plus frontaux entre le trauma psychique et la créativité. Pour cela, nous nous intéresserons d'une part à une villa sicilienne hérissée de monstres de pierre et qui infligeait un traumatisme esthétique chez les visiteurs lettrés de la fin du 18ème siècle, lesquels devenaient en cette circonstance de talentueux prosateurs et dessinateurs, d'autre part à ce que la créativité de Rimbaud a dû, dans son émergence comme dans sa disparition, au double impact d'une éducation répressive à outrance et d'un trauma sexuel, en soulignant le fait que dans ce cas précis l'extinction de l'imagination donna lieu à une grave atteinte du corps réel. La seconde partie sera consacrée à Goethe. Un premier chapitre montrera d'une part que les éléments centraux de la « conception du monde» esquissée par le prince des lettres allemandes (notamment le « démonique» et la «tendance spirale») interrogent la théorie et la pratique de la psychanalyse sous un angle plus large que celui de la psychosexualité, d'autre part que ces éléments éclairent la façon dont le poète faisait face à ses conflits intérieurs. Un second chapitre relatera les avatars de l'étrange relation des psychanalystes avec l'oeuvre et la personne de Goethe, relation qui met moins en lumière les ressorts de la psyché du poète et de sa prodigieuse créativité que le malaise de nombreux psychanalystes, pris entre la tentation d'une idéalisation aveugle de l'Olympien de Weimar et la découverte désobligeante des troubles de la sexualité de l'intéressé que fit Theodor Reik. Un troisième chapitre n10ntrera que le psychiatre Kretschmer, dans ses études sur le génie créateur, paraît avoir mieux géré sa rencontre avec la vie et l'oeuvre du poète, en insistant sur le caractère cyclique de la créativité goethéenne et en mettant certains aspects de cette dernière au service de sa théorie des 14