DYNAMIQUES DE PROXIMITÉ

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Cet ouvrage fait le point sur les recherches réalisées en France en Economie de la Proximité et sur leurs apports à l'analyse des phénomènes spatiaux et industriels. Il met notamment l'accent sur les questions de coordination spatiale, les rapports entre territoire, action collective et gouvernance locale, les processus de territorialisation de la Recherche-Développement et des politiques technologiques locales et les relations firme-territoire dans le cas d'externalités de proximité.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296412262
Nombre de pages : 306
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DYNAMIQUES DE PROXIMITÉ

Sous la direction de

Jean-Pierre GILL Y et André TORRE

DYNAMIQUES DE PROXIMITÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9169-3

SOMMAIRE
Introduction générale (Jean-Pierre Gilly et André Torre) de la coordination économique

1. La question

Chapitre 1. De la globalisation à la proximité géographique: pour un programme de recherches (Alain Rallet) Chapitre 2. Confiance et coopération au sein des réseaux spatialisés d'entreprises (Claude Dupuy et André Torre) 2. Les rapports entre territoire et action collective produits,

Chapitre 3. L'innovation comme action collective: technologies et territoires (Michael Storper)

Chapitre 4. Régulation des territoires et dynamiques institutionnelles de proximité: le cas de Toulouse et des Baronnies (Jean-Pierre Gilly et Bernard Pecqueur) 3. Mécanismes technologiques de territorialisation locales de la R-D et politiques

Chapitre 5. Proximité et organisation de la R&D dans les industries automobile et pharmaceutique (Marie-Claude Bélis-Bergouignan et Christophe Carrincazeaux) Chapitre 6. Politique technologique et structures informationnelles : le rôle des relations de proximité (Michel Bellet) 4. Relations firme-territoire et externalités de proximité

Chapitre 7. De la proximité dans les relations firmes-territoires: nomadisme et ancrage territorial (Jean-Benoît Zimmermann) Chapitre 8. Dynamiques des firmes et politiques de développement régional et local: éléments pour une lecture de la "géographie des interdépendances" (Jacques Perrat) Présentation du groupe Dynamiques de Proximité

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Jean-Pierre GILL Y et André TORRE

L'intérêt actuel pour les questions de proximité peut à juste titre inquiéter, tant les modes sont fortes et les concepts souvent fugaces dans le domaine des Sciences Economiques. L'apparition de travaux consacrés à une notion nouvelle est toujours suspecte et doit interroger le lecteur sur les raisons de l'émergence d'un champ de recherche hier encore voué à l'anonymat. Elle est toutefois souvent révélatrice d'évolutions sociales ou d'insuffisances analytiques des théories, incapables de décrire certaines dimensions du réel. Le terme de proximité est à la mode. On le retrouve sur les devantures des boutiques ou les panneaux publicitaires, mais également dans les travaux de nombreux économistes qui s'en désintéressaient il y a peu. L'accroissement de son usage est en particulier important chez les auteurs préoccupés par la question spatiale, qu'il s'agisse des analyses en termes de districts, de milieux, de technopoles, de distance, ou des avancées plus récentes de l'économie géographique (Fujita et Thisse, 1997). L'intérêt a même dépassé ce cadre pour s'étendre aux travaux concernant les processus d'innovation et les rapports entre science et industrie (Audretsch et Feldman, 1996 ; Anselin et alii, 1997), les relations producteurs-utilisateurs et les systèmes nationaux d'innovation (Lundvall 1992 ; Maskell, 1998 ; Nelson, 1993), l'analyse des milieux innovateurs (Bramanti et Ratti, 1998), les questions de travail (Eymard-Duvernay, 1997), la politique de la ville (Huriot, 1998) ou encore les recherches menées dans le cadre de l'économie des coûts de transaction sur les questions de spécificité de site (Jeskow, 1985). Par ailleurs, on doit se rappeler que ce terme a toujours possédé une signification dans des disciplines autres que

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l'économie, les mathématiques par exemple, la géographie, voire les analyses de la technologie..., qui lui attribuent souvent un contenu précis (voir l'ouvrage de Bellet et alii (1998) sur ce sujet). Au sein du mouvement de renouveau d'intérêt pour les questions d'espace et de proximité qui s'est développé en France depuis le début des années 90, un rôle tout particulier de pionniers a été tenu par le groupe "Dynamiques de Proximité"l, composé d'économistes industriels s'intéressant au spatial et d'économistes spatialistes s'intéressant aux questions d'entreprise et d'organisation. Ce groupe a engagé une réflexion collective avec l'objectif de faire apparaître des convergences et des cohérences dans un ensemble de nouvelles approches théoriques de l'espace économique. Elle repose sur l'idée partagée que l'espace n'est pas neutre et ne doit pas demeurer un parent pauvre de l'analyse industrielle. Dès l'origine, l'ambition des économistes de la Proximité a été (et reste) de contribuer à l'endogénéisation de la variable spatiale dans la théorie économique et d'expliquer la nature des effets de proximité (voir Bellet., Colletis, et Lung, 1993 ). Au-delà de l'actualité académique du concept et de son intérêt pour certaines questions de société (les emplois de proximité, ou le débat sur les "services de proximité"), les recherches présentées dans cet ouvrage reposent sur une constatation: l'existence et la permanence de liens de proximité entre individus ou entreprises, qui contredit l'hypothèse d'une mondialisation destructrice de relations locales mais aussi celle, opposée, d'une marche inéluctable vers la polarisation. En effet, la thèse selon laquelle l'importance croissante prise par les communications à distance et les échanges internationaux conduirait à une disparition du local au profit de relations décentralisées telles que la généralisation du télétravail ou la localisation des ménages à l'extérieur des métropoles est largement
1 Ce texte s'appuie sur un certain nombre de documents fondateurs ou antérieurs, comme les Introductions de quatre ouvrages collectifs (voir la "présentation du groupe Dynamiques de proximité", à la fin de l'ouvrage), mais également sur les réflexions collectives organisées autour d'une "ronde de la proximité", dont les principaux acquis sont réunis dans un texte de lB. Zimmennann (1997): "De la proximité... tentative provisoire et imparfaite de synthèse des rondes et débats".

Introduction générale

Il

battue en brèche par l'évidence empirique. Tout autant qu'est contestable la thèse de la monopolarisation exclusive au sein d'ensembles dominants, qui voudrait que la concentration des activités au cœur des métropoles s'établisse sur le mode univoque de la hiérarchie centre-périphérie. La thèse défendue ici est plus nuancée. Elle concerne aussi bien la proximité au sein des pôles urbains et de leur environnement que la hiérarchisation des nœuds urbains du réseau (Lacour, 1998 ; Dupuy, 1998) et affirme le caractère situé des acteurs économiques, à la fois présents ici et ailleurs suite au développement des TIC. C'est la constatation significative de la non disparition des regroupements humains et des réseaux de pôles qui nous a conduit à aborder un objet d'étude difficile mais pourtant essentiel. En effet, même si l'on ne sait pas toujours comment ça marche (cf. Bellet et alii, 1992), la proximité joue un rôle, qu'elle soit considérée comme une variable causale ou comme la conséquence des activités humaines. La réflexion sur les causes, les manifestations et les effets des relations de proximité s'organise aujourd'hui autour de quatre grands axes de recherche, qui concernent respectivement la définition des notions de proximité géographique et organisationnelle, le rôle central joué par les interactions, l'importance des questions de coordination économique dans l'analyse des relations de proximité, ainsi que les voisinages et confrontations théoriques avec d'autres courants d'analyse. 1. Proximité géographique vs proximité organisationnelle

Précisons tout d'abord un point important: cet ouvrage ne constitue en aucun cas une défense et une illustration des vertus de la proximité; nous sommes conscients que le local peut être porteur de développement et de dynamisme, mais également facteur de blocage ou de défiance. Si nos recherches proposent un approfondissement des significations et du contenu de la notion de proximité et font référence de manière explicite à la constitution d'un programme de recherche autour de la proximité, elles refusent tout angélisme "localiste". Le concept de proximité renvoie à l'hypothèse de base d'une séparation, économique ou géographique, entre agents (individuels

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de proximité

ou collectifs), et donc à leur éloignement plus ou moins fort. Il s'inscrit dans une conception de la réalité économique et socioculturelle (au sens de Bourdieu) essentiellement relationnelle, le lien social rapprochant (et/ou éloignant) les agents détenteurs de ressources différentes dans la résolution d'un problème économique. Il se décline selon deux composantes majeures. organisationnelle repose sur deux types de logiques, que l'on peut qualifier respectivement de similitude ou d'appartenance: selon la logique d'appartenance, sont proches en termes organisationnels les acteurs qui appartiennent au même espace de rapports (firme, réseau...), c'est-à-dire entre lesquels se nouent des interactions, de différentes natures (voir plus bas); selon la logique de similitude, sont proches en termes organisationnels les acteurs qui se ressemblent, c'est-à-dire qui possèdent le même espace de référence et partagent les mêmes savoirs, si bien que la dimension institutionnelle est alors importante. Dans le premier cas, c'est de l'effectivité des coordinations que dépend l'appartenance à un même ensemble, dans le second la proximité est liée à une relation de "ressemblance" des représentations et des modes de fonctionnement. Loin d'être antinomiques, ces deux aspects peuvent parfois se concilier, en particulier quand une relation d'appartenance reposant initialement sur des liaisons horizontales de type intra-industriel se matérialise par la suite par un accroissement des interdépendances entre organisations, significatives d'une similitude plus forte (ou d'une proximité institutionnelle) entre les acteurs2. géographique constitue le pendant de la précédente du point de vue des relations entre agents: alors que la proximité organisationnelle traite de la séparation économique et des liens en termes d'organisation de la production, la proximité géographique traite de la séparation dans l'espace et des liens en
2 Ce critère, que l'on pourrait qualifier de "qui se ressemble s'assemble", ne fonctionne évidemment pas à plein temps; il est même largement à l'origine de la tension, examinée plus bas dans le texte, entre concurrence spatiale (qui tend à tirer avantage des bénéfice de la différenciation spatiale et donc de l'existence de coûts de transport) et localisation à proximité (qui tend à tirer avantage des bénéfices des extemalités de proximité).

. La proximité

. La proximité

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termes de distance. Elle fait référence à la notion d'espace géonomique, au sens de Perroux; renvoyant largement à la localisation des entreprises, elle intègre la dimension sociale des mécanismes économiques, où ce que l'on appelle parfois la distance fonctionnelle. En d'autres termes, la référence aux contraintes naturelles et physiques, clairement inscrite dans sa définition, n'épuise pas son contenu, qui comprend également des aspects de construit social tels que les infrastructures de transport, qui l110difient les temps d'accès, ou encore les moyens financiers permettant l'utilisation de certaines technologies de communication. C'est l'articulation de ces deux composantes qui provoque et justifie l'intérêt de la recherche menée par le groupe "Dynamiques de proximité". Notre objet de recherche privilégié se situe au point de recouvrement des deux types de proximité, avec l'ambition de ne pas faire apparaître l'espace comme postérieur ou contingent, ni réceptacle des relations de nature organisationnelle. Cette ambition nous semble confirmée par l'observation de terrain; un district industriel, par exemple, combine, dans sa définition, les deux composantes, puisque les entreprises qui le constituent sont à la fois liées en termes de rapports de similitude ou d'appartenance mais se trouvent également à une distance fonctionnelle faible les unes des autres; une firme qui désire s'approprier un savoir-faire externe va à la fois se demander dans quelle mesure elle doit se tourner vers son environnement productif immédiat et quelles sont les entreprises qui présentent les compétences nécessaires, l'idéal étant souvent de combiner ces deux éléments... La question de l'échelle de l'espace considéré ou de la frontière entre ce qui est proche ("à proximité") et éloigné doit se traiter de manière technique par l'utilisation de seuils, qui introduisent des partitions appropriées aux types de relations envisagées (voir Auray et alii, 1998).

.

A côté des deux composantes de base, le concept de proximité peut se décliner en fonction d'un certain nombre de dimensions: physique, technologique, temporelle... Ainsi, la dimension circulatoire de la proximité est liée aux caractéristiques de segmentation des marchés et des étapes de la production: les produits finis ou intermédiaires, les informations et les personnes sont amenés à circuler, impliquant des coûts et des temps de

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transport, mais également des caractéristiques de qualité, fiabilité, sécurité... Elle permet d'appréhender le lien entre les proximités organisationnelle et géographique en incluant, à côté de l'aspect spatial lié à l'accessibilité, l'aspect organisationnel lié à la mise en œuvre des flux et à leur interconnexion. La dimension relationnelle de la proximité reprend et intègre la distinction entre activités d'interaction et de transformation et se concentre sur les interactions individus-individus. Simplement, avant même la dimension organisationnelle, une grande importance est donnée aux relations entre personnes (les réseaux sociaux), considérées comme le ciment des relations organisationnelles qui intègrent, elles, de manière forte les aspects productifs. La dimension institutionnelle de la proximité, très voisine de la logique de similitude de la proximité organisationnelle, exprime l'adhésion des agents à un espace commun de représentations, de modèles et de règles de pensée et d'action. 2. Le rôle central des interactions La définition des proximités fait appel à l'existence d'interactions - de nature spatiale et organisationnelle - entre acteurs, entre objets techniques ou entre acteurs et objets. Elle refuse la référence exclusive aux coûts de transport de l'analyse spatiale standard, fondée sur un raisonnement en termes de distance et à une conception physique de la relation entre acteurs et lieux. Au contraire, le rapport établi par Marshall, puis après lui par Young ou Becattini, entre division du travail et localisation des entreprises, porte en germe la reconnaissance d'une proximité non dépouillée de sa dimension sociale et économique. Ces interactions, qui peuvent prendre différentes formes - formelles ou informelles, marchandes ou non marchandes concernent les relations agents-agents (adoption et diffusion des innovations par exemple), agents-innovations (activités collectives d'innovation) et innovations-innovations (complémentarités technologiques). .. La distinction entre interactions de caractère intentionnel et interactions de caractère non intentionnel a ici du sens. Elle permet en effet d'établir une frontière entre les dimensions relevant du jeu des acteurs et celles qui dépendent de conditions techniques ou de distance, et donc de fonder

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analytiquement l'introduction de l'action des agents économiques dans l'analyse de la proximité sans pour autant éluder le rôle joué par des éléments tels que les biens non rivaux ou les facteurs environnementaux. La frontière entre les deux dimensions est bien sûr valable seulement en coupe instantanée, les externalités constatées au temps t pouvant résulter d'une création délibérée réalisée au cours d'une période antérieure. des interactions non intentionnelles se rattache à une tradition fort ancienne, qui trouve son origine dans les travaux de Marshall (les secrets de l'industrie se trouvent dans l'air) et de Hoover et a connu une postérité importante en économie régionale avec les tant vantées mais souvent peu spécifiées économies d'agglomération. Pourtant, la notion d'effets externes, qui affleure derrière cette analyse, mérite d'être remobilisée et interrogée à la lumière de développements récents, en particulier de l'utilisation qui en est faite par des auteurs intéressés aux questions de développement, de réseaux ou d'adoption de technologies. Elle fournit en effet la clef de lecture d'une série d'interactions qui incorporent à la fois les dimensions spatiales et industrielles. En outre, quand elle est rapprochée de la distinction entre proximité géographique et organisationnelle, cette notion apporte des éléments de compréhension des processus de développement et d'agglomération au niveau local. Il est clair qu'existent deux dimensions souvent intimement associées des extemalités, qui renvoient respectivement à des liens de marché ou non marchands: - les externalités technologiques, souvent externes à la firme Inais internes à l'industrie, font référence de manière explicite à des interdépendances hors marché et sont l'objet d'études nombreuses dans la littérature consacrée aux questions d'économie spatiale et régionale. C'est tout particulièrement la propriété de dépendance par rapport au sentier qui est ici intéressante, car elle révèle que les facteurs d'agglomération et de localisation des acteurs à proximité, engendrés par les effets externes entre firmes, peuvent rapidement prendre une dimension irréversible sur un territoire donné, la spécialisation sur une trajectoire (bonne ou Inauvaise) tirant son succès de la répétition des efforts ou des

. L'analyse

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erreurs et non de la supériorité intrinsèque de la combinaison retenue. Il en va ainsi des firmes qui s'installent sur une aire de production dans le but de profiter des effets externes locaux, et se trouvent par la suite bloquées par la contrainte de sentier; - les externalités pécuniaires, longtemps décriées, ont été récemment remises à l'honneur, y compris par l'économie géographique, qui y voit une manière commode d'intégrer les effets d'entraînement, de revenus et les coûts de transport. Elles font référence à des circulations de type marchand, en particulier des effets prix, qui peuvent prendre une forme plus tangible que des externalités non marchandes, forcément impalpables, et nous intéressent dans la mesure où elles révèlent les capacités de polarisation de grosses entreprises ou de groupes d'acteurs au niveau local, qu'elles passent par le biais des relations d' achatsventes, de l'instauration de rapports de sous-traitance, ou du lien entre la production des firmes et la consommation de leurs produits par les salariés. A la suite des travaux de Perroux et de Myrdal, c'est la réintroduction des dimensions productives qui nous paraît ici importante, au sens le plus large, celui de la prise en compte des étapes de la fabrication des biens. Par l'introduction de cette dimension structurelle, un peu négligée aujourd'hui, c'est le tissu productif des systèmes locaux qui se trouve mis au premier plan de l'analyse. L'analyse des interactions de nature intentionnelle (échanges 111archands, contrats, relations de coopération ou de partenariat) touche à un domaine plus foisonnant encore, celui des lTIodalités d'action des agents, qu'il s'agisse de l'action individuelle (même socialisée) ou de l'action collective. Limitons-nous aux interactions dont le but consiste à établir, avec d'autres partenaires, des liens différents des rapports de concurrence ou de menaces: il s'agit de relations de coopération, de confiance, d'échanges d'informations techniques, de partenariat, etc., qui peuvent avoir un fondement purement relationnel, quand il est question par exemple de gagner la confiance d'un voisin, ou de s'assurer de la neutralité d'un tiers dans une opération de nature économique. Mais, à partir du moment où nous nous intéressons en priorité aux firmes, à leurs stratégies et à leur environnement,

.

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celles qui nous importent au premier chef possèdent une dimension productive ou organisationnelle. L'importance et la fréquence de ces interactions constituent un facteur de dynamique venant contraster avec l'aspect statique des déterminants de la localisation des firmes. En effet, c'est à partir de la densité plus ou moins forte et prolongée des interactions que peuvent se concevoir les évolutions et les modifications des systèmes, c'est-à-dire les processus de séparation/liaison et de rapprochement/éloignement des agents, des organisations et des activités. Par densité des interactions on entend ici le nombre des interactions, mais également leur possibilité de reproductibilité ou de pérennisation, ainsi que leur degré de transitivité. Le niveau de densité évolue dans le temps, constituant un indicateur de proximité plus ou moins forte, qu'elle soit de nature organisationnelle, géographique, ou les deux. L'analogie avec certaines analyses du processus d'innovation technologique (on pense aux travaux de Rosenberg), qui considèrent la présence d'interactions fortes comme un facteur d'identification de liens de proximité puissants entre les acteurs, est ici patente. Ainsi, la proximité géographique est largement associée aux interactions fortes, alors que l'éloignement est permis quant les interactions sont moins fortes ou déjà mises en place. Il ne faut toutefois pas négliger le volume d'informations non standard pouvant être véhiculées par les liens faibles (Granovetter, 1973) : la densité constitue un indicateur de proximité, mais révèle également les limites d'un attachement exclusif aux vertus de cette dernière.

.Les caractéristiques

des interactions permettent

une analyse

comparée des relations de proximité ou à distance. Nous retenons l'idée selon laquelle les phénomènes de coopération, de partenariat, ou d'échanges et d'acquisitions de savoir faire technologiques, reposent sur un processus de nature itérative et procédurale, qui implique non seulement la rationalité limitée des acteurs mais encore une prise en compte de la dimension cognitive et un caractère particulier de la connaissance. Suivant en cela la démarcation initiée par Polanyi et Machlup, puis systématisée par Nonaka (1994), nous introduisons une distinction entre informations et connaissances (tacites et codifiées), qui nous permet en particulier de traiter des questions d'innovation et de leur rapport au territoire. Cette distinction a deux résultats

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immédiats: - le premier est de mettre en exergue la différence entre connaissances et informations, ces dernières renvoyant à une capacité d'émission, de circulation et de réception d'un flux de l11essages, alors que les connaissances font avant tout référence à l'action d'individus qui entament un processus de compréhension, parfois long, des informations reçues, pouvant impliquer la mise en place de n1écanismes d'apprentissage. Dans ce cadre, la distinction entre connaissances codifiées et tacites conduit à établir une séparation entre les connaissances transmissibles sous une forme systématique et celles qui sont plus difficiles à formaliser ou à cOl11muniquer,les connaissances tacites possédant une composante largement non marchande, puisqu'elles peuvent accompagner les échanges d'informations, mais en aucun cas faire l'objet d'un échange sur un marché; - le second est de révéler l'importance des processus d'apprentissage, qui peuvent prendre différentes formes recensées dans la littérature (par la pratique, par l'usage,.. .). Par leur caractère interactif, ces processus concernent à la fois l'individu et les groupes, que ce soit à l'intérieur de la firme (départements) ou à l'extérieur (réseaux sociaux). Ils sont au cœur des processus d'innovation, définis comme processus de création de nouvelles connaissances ou combinaisons originales de connaissances existantes. La proximité géographique permet les interactions cognitives, dans la mesure où elle s'inscrit dans un contexte organisationnel et institutionnel adapté. Ainsi, l'analyse des processus d'innovation résulte du jeu des relations évolutives entre proximité organisationnelle (dans sa double conception d'appartenance et d'adhésion à des normes de comportement, des règles sociales...) et proximité géographique: un Système Local d'Innovation correspond à un moment de cette dynamique, lorsque cœxistent et s'articulent les deux proximités. Les conséquences de ces choix analytiques sont importantes pOlIr les approches de la proximité: - tout d'abord parce qu'ils permettent d'infirmer la vision cOl11mode, mais simpliste et non confirmée par les faits, selon laquelle les relations qui impliquent la mise en œuvre de

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connaissances tacites appellent la proxilnité géographique, alors que celles qui reposent sur des connaissances codifiées s'accommodent de la distance. En effet, outre que cette vision repose sur une conception limitée de la relation proximité/distance, elle oublie la cohabitation fréquente des connaissances tacites et codifiées au sein des entreprises ou des réseaux et l'importance du temps dans la prise en compte des effets de proximité (en raison de l'existence de phases d'appropriation et d'apprentissage ou de décodification et de recodification de l'information). Elle néglige également la succession des étapes du processus d'acquisition et de transfert des savoir-faire qui privilégient plutôt la mobilisation de connaissances tacites ou de connaissances codifiées; - mais l'intérêt de cette approche repose avant tout sur la Inise en évidence d'un agencement temporel complexe, qui inclut différents pas de temps en fonction des apprentissages et appropriations de connaissances. La proximité géographique est surtout nécessaire dans les phases initiales du mécanisme de transfert et d'appropriation des savoirs et technologies, alors que l'interaction à distance peut plus facilement fonctionner en dehors de ces moments critiques. 3. Proximité et coordination économique

L'adhésion à une conception élargie des interactions incluant explicitement la dimension spatiale nous conduit à aborder de Inanière renouvelée les questions de coordination, en y intégrant d'emblée les relations de proximité. L'objectif est de décrire un agent situé, c'est-à-dire présent à la fois ici et ailleurs, ici au sens de sa localisation au sein d'un espace géographique et économique, ailleurs car il entretient des interactions à distance ainsi qu'avec d'autres entités économiques (des firmes, ou plus généralement des acteurs productifs). Un cas significatif est celui de la construction d'une ressource spécifique territorialisée, indissociable du contexte organisationnel et institutionnel de sa création par l'action collective locale. Ni disponible, ni reproductible à l'identique ailleurs, elle est le résultat de mécanismes, toujours particuliers, de coordinations locales des acteurs et des activités et non du seul jeu des contraintes extérieures (économiques, juridiques...). Une telle coordination ne peut d'ailleurs émerger que s'il y a une

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de proximité

"ressemblance" entre ces acteurs, c'est-à-dire une adhésion à un système commun de représentations collectives auquel les institutions formelles participent souvent de manière active. Cette tentative, qui rejoint les préoccupations d'auteurs cherchant à prendre en compte les aspects de localisation ou à introduire explicitement l'espace dans l'analyse économique standard, s'en éloigne toutefois par la non référence univoque au système de coordination par les prix: introduction d'éléments de coordination hors prix, mais différents des effets externes, dans les relations entre agents, prise en compte explicite des phénomènes d'actions collectives et en particulier des comportements de groupes, insistance sur le rôle essentiel joué par les institutions dans le fonctionnement des acteurs économiques. en compte d'une coordination entre acteurs qui dépasse la seule considération de l'information véhiculée par les prix est importante pour deux raisons: - parce que l'interaction par les prix n'est pas unique et peut s'accompagner d'une série d'autres modalités de coordination intégrées de manière explicite dans nos recherches, qu'il s'agisse de relations de coopération, de confiance, d'interaction technologique... En ce sens, nous rejoignons le postulat de la théorie des jeux, qui privilégie à une communication par le système de prix une communication que l'on peut qualifier de " directe" au sens de Kirman (1996) ; - en référence à la notion d'inforl11ation, qui nous paraît insuffisante, les dimensions cognitives intervenant directement dans la prise en compte des formes de coordination retenues dans notre approche. L'impact est immédiat sur l'analyse des liens de proxil11ité, d'autant plus que nous intégrons la dimension spatiale, selon le schéma vu plus haut du recouvrement entre proximité géographique et proximité organisationnelle. Cette approche nous permet d'aborder les questions de face à face entre acteurs, de transfert de technologie ou de coopération bilatérale en laissant toute leur place aux déterminants spatiaux. Par exemple, elle se révèle féconde dans l'analyse du dilemme entre concurrence spatiale et localisation à proximité des entreprises, qui anime de manière sous-jacente une bonne partie de

. La prise

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la littérature consacrée aux questions d'espace et d'industrie. Est-il plus avantageux, pour une firme, de chercher à se localiser loin des autres firmes qui appartiennent au même secteur d'activité et donc de tirer avantage du relatif pouvoir de monopole qui lui est conféré par l'existence de coûts de transport, ou de se localiser dans la proximité géographique de ces dernières - dans le but de bénéficier des externalités de proximité générées par les possibilités de transferts des connaissances, informations et technologies - ? Cette question pose celle du nomadisme des entreprises et de leur ancrage territorial. Pour y répondre et lever l'apparente contradiction entre les termes de sa formulation, il convient d'introduire l'idée d'une possible "rencontre productive" entre une firme et un territoire, c'est-à-dire de la construction commune, par apprentissage, de ressources spécifiques territorialisées. Une telle dialectique firme-territoire renvoie aux modalités d'articulation entre proximité géographique et proximité organisationnelle (dans sa double dimension de complémentarité et de coopération entre acteurs productifs et d'adhésion à des règles communes de pensée et d'action), qui peuvent permettre l'émergence d'un processus interactif, significatif d'une dynamique conjointe de la firme et du territoire. Cette position sur les rapports complexes entre firme et territoire révèle dans quelle mesure nous nous refusons à donner une antériorité aux questions productives sur les questions d'espace, en associant toujours de manière étroite les déterminants spatiaux et productifs dans l'analyse des coordinations entre acteurs, au détriment des seules relations par les prix L'analyse des formes d'action collective fait mieux apparaître les interrogations quant au modèle fondateur walrasien et Inarque de manière plus forte la possibilité de non concordance entre niveau individuel et ordre social, en relation avec la question de l'inégalité spatiale. Ainsi que le révèlent les cas emblématiques de l'abonné isolé en fin de réseau ou des handicaps subis par les régions périphériques, tous les individus ou entreprises ne se trouvent pas dans une position similaire face à la relation de proximité géographique et vont amplifier ou jouer de cette situation en utilisant l'argument spatial dans des regroupements qui peuvent conduire à des actions collectives. De tels comportements posent la question des rapports

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micro-macro, ou du moins de l'élargissement à des agents pas uniquement insérés dans des logiques individuelles, fussent-elles influencées par leur environnement, mais privilégiant au contraire les stratégies de groupe (la référence à certains travaux de Hayek - la "yellow brick road"- aux apologues de Schelling qui mettent en jeu des comportements fondés sur des facteurs d'imitation ou au recherches menées par Kirman sur la question des évolutions mimétiques, est ici patente). Cette approche permet de comprendre les facteurs d'émergence des dynamiques locales dans le cadre de systèmes localisés de production, ainsi que les modalités d'émergence des formes spatialisées d'action collective, selon trois pistes principales:
la référence à la notion de réseaux d'acteurs situés est mobilisée pour comprendre les stratégies locales des producteurs. Le fonctionnement en réseau permet de sortir de l'isolement éventuel, de faciliter la transmission des informations et des apprentissages, ainsi que de définir de manière collective des normes et règles communes visant les propriétés des produits ou l'échange de savoirs;

l'analyse des modalités de mise en place de relations de confiance et/ou de coopération dans les systèmes pour lesquels les dynamiques endogènes d'émergence ne sont pas formalisées par l'édiction explicite de règles communes. Sont alors étudiés les processus d'interaction locale, en particulier à l'aide de la théorie des jeux évolutionnaires, des algorithmes génétiques ou des modélisations en réseaux de neurones, qui permettent de mettre en évidence l'importance des rencontres et actions répétées menées entre voisins, ainsi que la rapidité de diffusion des comportements ou des opinions au sein de petits groupes à connexité faible;

- la référence aux systèmes locaux qui reposent sur des règles explicites communes (par exemple les AOC3), soumises à rediscussion. On montre que les acteurs locaux adhèrent à un ensemble de règles édictées en commun, dont ils tirent un bénéfice
3 Appellations d'Origine Contrôlée, qui regroupent des producteurs autour de la défense de produits de qualité issus du terroir. locaux

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reposant largement sur l'éviction d'autres agents du système. Les luttes de pouvoir à l'intérieur de ces systèmes, ainsi que les questions d' interprétabilité des règles, rendent alors ces formes, sensibles aux phénomènes de congestion internes, instables. De manière générale, la prise en compte d'agents situés au travers du diptyque proximité organisationnelle/proximité géographique permet de concevoir les relations micro-macro de l11anière non déterministe. L'action collective, localisée ou non, se trouve enchâssée dans des structures économiques et des institutions sociales, historiquement construites, mais les acteurs (individuels ou collectifs) possèdent une marge de manœuvre qui peut les conduire, en situation de crise, à transformer collectivement les structures existantes. Cette approche amène à concevoir des espaces socio-économiques intermédiaires où s'articulent et se régulent formes structurelles (héritées du passé) et action collective (anticipant sur le futur) dans la résolution d'un problème productif. Tel est le territoire, résultat des interactions entre acteurs locaux ainsi qu'avec des acteurs extra-locaux (firmes, Etat, banques, syndicats...), au sein duquel certains organismes jouent un rôle de l11édiation-hybridation entre local et global et participent ainsi au processus d'articulation entre proximité géographique et proximité organisationnelle. Cette approche a été développée dans l'analyse de la dynamique spatiale des modèles industriels, définis comme des ensembles de dispositifs techniques, organisationnels et sociaux cohérents et articulés à leur environnement. Si la phase d'émergence de ces modèles implique un apprentissage institutionnel et organisationnel qui suppose la proximité géographique, leur diffusion sur de nouveaux espaces nécessite des processus d'hybridation (Boyer, 1995) les rendant compatibles avec les référentiels et pratiques préexistant sur ces derniers.

. La place et le rôle joué par les institutions, en particulier dans le domaine de la gouvernance des territoires, constitue le troisième volet de la prise en considération explicite de l'espace et de l'intégration des notions de proximité dans l'analyse des coordinations.
On a n1is plus haut en lumière le rôle central joué par les institutions forlnelles et informelles et leur importance dans la

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réflexion sur le territoire. Il rend nécessaire l'approfondissement de la vision commune des acteurs locaux, significative d'une dynamique institutionnelle, la gouvernance territoriale, définie comme mode de coordination contractuel (Williamson, 1985), politico-juridique (Kooiman, 1993), social (Granovetter, 1983)... qui vise à intégrer les mécanismes productifs et institutionnels dans les dimensions locale (proximité géographique vs proximité organisationnelle) et local-global (proximité institutionnelle locale vs proximité institutionnelle globale). Du processus de recouvrement et d'hybridation des proximités institutionnelles résulte un "alliage" de systèmes de représentations différentes, qui révèle et active le potentiel productif contenu dans le couple proximité géographique/proximité organisationnelle: le territoire se construit lorsque se produit cet arrimage entre proximités, dont le résultat le plus apparent est l'émergence de régularités productives localisées. La notion de gouvernance territoriale, qui concerne les rapports entre institutions locales (formelles et informelles) et formes institutionnelles globales, ne relève donc pas seulement d'un processus endogène: il n'est question ni d'un déterminisme des comportements micro-économiques par des macro-structures, ni de l'émergence d'un ordre spontané des' agents individuels dans un monde sans structures. C'est par le canal de médiations localglobal que peuvent se diffuser les principes dominants (du global vers le local) en période de stabilisation de l'Economie, ou les principes émergents (du local vers le global) en période de crise. Il convient enfin d'insister sur le rôle parfois décisif joué par les institutions formelles, notamment les Collectivités Territoriales, qui participent à orienter les comportements des agents économiques et à faire émerger ou perdurer la gouvernance territoriale. Cette dernière pourrait être caractérisée, de manière con1plémentaire à la densité organisationnelle vue plus haut, par une densité institutionnelle qui spécifierait la dynamique territoriale en termes d'interactions entre institutions. C'est sur cette base que nous proposons un approfondissement des modalités de coordination des acteurs, qui intègre d'emblée la variable spatiale et fait ainsi référence à la notion d'agent situé, dépendant aussi bien de son environnement productif et relationnel que des interactions et voisinages spatiaux auxquels il

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se trouve confronté. Espace et temps se trouvent alors interrogés, car toute analyse de la coordination qui refuse le seul agencement à partir des prix de marché est confrontée à la question de la dépendance par rapport aux actions passées, ainsi qu'aux capacités parfois limitées de projection dans l'avenir. A titre d'exemple, les échanges de technologie qui vont se faire dans un réseau localisé dépendent aussi bien des relations passées, qui viennent imprimer à la fois une forme aux interactions et l'acceptation d'un certain nombre de règles, que de la volonté de se projeter ensemble dans l'avenir et de se concevoir un futur commun au sein du groupe et sur le territoire identifié. 4. Voisinages et confrontations théoriques

Les recherches menées par le groupe" Dynamiques de proximité" ne peuvent être isolées des évolutions de la pensée économique et s'enracinent dans une tradition intellectuelle qui met en relation les notions d'espace ou de territoire et d'organisation. Elles s'inscrivent dans le cadre d'un renouveau de la pensée régionale de langue française, mais trouvent également leur place au sein d'un mouvement plus général, qui a pris une double forme au niveau international. Il s'agit d'une part des travaux réalisés à l'interface entre économie industrielle et économie spatiale, qui ont donné lieu à un ouvrage collectif (Rallet et Torre, 1995) et possèdent une composante technologique forte. Il est d'autre part question des avancées réalisées en économie géographique, qui ont contribué à renouveler l'analyse traditionnelle des questions spatiales, en particulier sur les questions de rendements croissants et de préférence pour la variété. Deux courants précurseurs nous semblent toutefois redevables d'un héritage particulier:
celui des Districts Industriels, hérité des travaux d'Alfred Marshall et revisité au cours des années 70 et 80, essentiellement porté par des économistes italiens (au premier rang desquels on doit citer Becattini, 1990), américains (Piore et Sabel), mais également français (Courlet, Pecqueur...) ;

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- celui des Milieux et des Milieux Innovateurs, développé au cours de différentes opérations par le GREMI4 et qui s'attache à analyser les interactions entre milieux locaux et réseaux d'innovation (on pense aux travaux réalisés dans ce domaine par Aydalot, Camagni, Maillat...). Nous reprenons certaines notions retenues par ces deux courants: économies externes, relations informelles, réseaux d'interaction... Toutefois, nous contestons l'un de leurs présupposés "localistes", qui consiste à postuler le territoire. Ce dernier doit être considéré comme un construit, issu des représentations et des pratiques des agents économiques et institutionnels dans un contexte en évolution, comme le résultat d'une démarche analytique et non comme son hypothèse de départ. Par ailleurs, le caractère original de notre approche se nourrit des confrontations et du mouvement des sciences. Il nous semble nécessaire d'entamer ou d'approfondir une discussion avec d'autres courants de pensée afin d'évaluer, et éventuellement d'intégrer leurs apports, mais également d'élargir notre appréhension des phénomènes spatiaux et industriels par une confrontation avec des recherches issues d'autres disciplines, en particulier dans le domaine des sciences humaines. Points de rapprochement et de rupture doivent faire l'objet d'un bilan approfondi. . Les confrontations menées au sein de notre discipline nous conduisent à programmer des rencontres avec les représentants de courants théoriques avec lesquels nous sentons des affinités, de la théorie des jeux à l'approche des conventions, en passant par les théories de l'innovation, les analyses de la régulation ou les recherches menées sur les districts ou les milieux. Les thèmes de discussions concernent au premier chef le rapprochement entre les questions d'économie industrielle et d'économie spatiale. Il s'agit de l'analyse des conditions de la concurrence au niveau local, de l'intégration des externalités dans une analyse des effets de proximité, de l'importance des dÎlnensions d'innovation et de changement technologique, des relations entre localisation des firmes et division spatiale du travail, des questions de concurrence des territoires, des articulations entre
4 Groupe de Recherche Européen sur les Milieux Innovateurs.

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institutions locales et formes institutionnelles globales, ou encore de la correspondance entre formes d'organisation industrielles et territoriales. Nous concentrons nos efforts sur des thématiques particulières, qui cherchent avant tout à établir le lien entre les questions de localisation ou d'agglomération d'une part et de production, de concurrence, d'innovation, d'organisation et d'institutions d'autre part. Bien que plus récent, le dialogue entamé avec l'économie géographique se révèle important, car il concerne un courant d'analyse qui prétend également rendre toute sa place à la dimension spatiale dans l'analyse économique, sans pour autant que celle-ci soit introduite postérieurement aux autres éléments constitutifs de la vision du système économique. Si nous n'adhérons pas à un paradigme qui tire l'essentiel de son argumentation de la référence à l'équilibre, nous trouvons là un interlocuteur qui s'intéresse au premier chef aux questions d'agglomération, de proximité, de rendements croissants et d'externalités, qu'elles soient de nature pécuniaires ou technologiques, toutes questions sur lesquelles nous faisons également porter une partie de notre réflexion. Par ailleurs, le souci d'intégration des déterminants de nature sociale, qui traverse l'ensemble de nos travallx, se retrouve dans ce type d'analyse, en dépit de nos divergences majeures. Ainsi que le montrent nos références à ce courant et la discussion menée avec ses représentants, voire des travaux communs, il nous semble intéressant de conjuguer nos efforts en vue de l'éclaircissement de certains points, qui concernent la prise en compte accrue des déterminants productifs dans l'analyse des relations spatiales. Enfin, nous rejoignons la référence faite à l'histoire ou aux approches de nature pluridisciplinaire par certains des tenants de ce courant analytique et sommes sensibles à sa volonté de reformuler des problèmes productifs ou urbains à l'aune des contraintes imposées par les conditions spatiales. Les confrontations interdisciplinaires sont prioritaires si l'on désire repenser, même partiellement, la nomenclature des questions jugées importantes dans le débat actuel de la science économique. Elles ont fait l'objet d'un ouvrage (Bellet et alii, 1998), qui permet de nourrir la réflexion par addition de nouvelles interrogations et problématiques.

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Ces questions nouvelles, qui contribuent autant à apporter de nouveaux schémas interprétatifs qu'à renouveler le débat théorique, proviennent de la confrontation avec différentes disciplines, et tout particulièrement, en ce qui nous concerne, avec des travaux issus des domaines du Droit, de la Sociologie, de la Géographie ou des Mathématiques. Pour le Droit, il s'agit de l'intégration des questions de propriété, de réglementation, d'interventions publiques, de. fixations de règles, ou encore de gestion des infrastructures. En ce qui concerne la Sociologie, une de nos principales sources d'inspiration et de contestation, il s'agit d'un approfondissement sans cesse nécessaire des questions de relations entre individus, de stratégies d'acteurs, d'approches de groupes, voire de rapports avec la science et la technique... Bien évidemment, les recherches réalisées dans le domaine de la Géographie nous concernent au premier chef, des analyses de la conception de l'espace aux représentations territoriales ou de réseaux physiques. Enfin, l'aspect mathématique est loin de nous laisser indifférents, en particulier la formalisation des relations de connexité et des phénomènes d'interactions spatiales, qui doivent nous aider à définir des règles d'identification des relations de proximité. Ces différentes confrontations, qu'elles restent dans le domaine de l'analyse économique ou qu'elles prennent une forme davantage transdisciplinaire, doivent nous permettre d'approfondir des sujets de recherche mais également d'approcher de nouvelles questions. Certains domaines, comme les questions de la relation entre les notions d'espace et de temps, ou du rôle des institutions dans la définition des politiques locales (et en particulier des politiques technologiques) ont été déjà abordés, de manière encore trop rapide. Ils doivent être approfondis à partir des acquis antérieurs. Nous projetons également de lancer des programmes de travail à propos de questions vives, renvoyant à des débats de société, comme les thèmes de l'emploi et de la ville, qui impliquent au premier chef une réflexion sur les notions de proximité. 5. Présentation de l'ouvrage

Les huit contributions qui composent cet ouvrage s'inscrivent dans les différentes problématiques vues ci-dessus. Chacun des

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articles présente les avancées théoriques dans un domaine précis d'investigation, à l'intérieur du champ des "Dynamiques de proximité". Toutefois, au-delà des thèses développées, les auteurs ont eu pour souci d'une part de situer leurs analyses par rapport à la littérature économique sur la question de l'espace, et d'autre part de les confronter à la réalité spatio-économique, par le biais d'études de cas ou de modèles de simulation. Le plan s'articule autour de quatre parties. La première partie concerne la question de la coordination économique, que les approches en termes de proximité cherchent à renouveler en introduisant explicitement la dimension spatiale. L'article d'Alain Rallet a pour but de proposer un programme de recherches susceptible d'expliquer le double mouvement de globalisation et de territorialisation constaté dans les économies contemporaines, en mettant l'accent sur le rôle tenu par les questions de coordination dans les nouvelles modalités d'organisation de l'espace. A partir d'une confrontation avec les théories de l'économie géographique, l'auteur met l'accent sur l'intérêt d'une analyse centrée sur la proximité géographique, qui peut contribuer à expliquer les coordinations locales entre les acteurs en ne se contentant pas des seuls coûts de transport et de congestion, mais en introduisant des variables de nature technologique et institutionnelle. Le texte de Claude Dupuy et André Torre est consacré à une analyse des lTIodalités de coordination entre les acteurs économiques, et plus particulièrement les entreprises, regroupées au sein d'aires de production localisées. Ce sont les relations de coopération et de confiance qui sont ici étudiées, à l'aide de modèles et de simulations de jeux évolutionnistes, qui introduisent progressivement des caractéristiques de proximité. Les résultats montrent en particulier que la présence de relations de proximité entre les entreprises favorise la coordination, et encore plus que l'émergence et la stabilité des liens de coopération sont facilitées et renforcées par la répétition de relations de nature locale. traite des rapports entre territoire et action collective, analysés au travers du prisme des proximités géographique et organisationnelle.

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. La deuxième partie

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L'article de Michael Storper traite de la question de l'action collective, qui correspond aux règles et conventions par lesquelles les agents se coordonnent et peuvent se trouver en situation d'agir, et plus spécialement d'innover, dans un domaine particulier, au sein de différents "mondes de production". L'innovation est considérée comme une action collective à partir du moment où elle implique des dimensions d'apprentissage et d'interaction entre les acteurs, en particulier au niveau local. Elle permet de comprendre comment le développement régional repose sur trois dimensions principales, que l'on peut qualifier de "sainte trinité", à savoir les technologies, les organisations et les territoires, qui interférent dans les processus de production. Pour leur part Jean-Pierre Gilly et Bernard Pecqueur considèrent qu'il n'existe pas de coordination territoriale s'il n'y a pas adhésion des acteurs à un système commun de représentations collectives. Dans ce but, ils introduisent la notion de dispositif régulatoire territorial pour caractériser le processus d'hybridation de différentes proximités institutionnelles (locales et locales-globales) qui permet d'activer le couple proximité géographique/proximité organisationnelle selon une dynamique territoriale, toujours particulière. Une telle dynamique se manifeste dans la construction de ressources spécifiques localisées. la troisième partie, est introduite la dimension structurelle des mécanismes de territorialisation de la R-D et des politiques technologiques locales. Marie-Claude Belis-Bergouignan et Christophe Carrincazeaux considèrent que les activités de R-D exigent une combinaison entre proximité géographique et proximité organisationnelle qui renvoie aux représentations en fonction desquelles les agents inscrivent leurs pratiques. L'analyse de l'agglomération spatiale des activités de R-D est ainsi fondée sur le rapport entre dynamiques sectorielles et relations de proximité. Une grille d'analyse est élaborée pour étudier les modes d'émergence et de développement des connaissances dans les activités de Recherche-Développement. Michel Bellet montre qu'une approche en termes de proximité peut permettre d'éclairer l'analyse des' fondements territoriaux des politiques technologiques. Après avoir caractérisé

. Dans

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