Dynamiques territoriales et mutations économiques

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296311657
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DYNAMIQUES

TERRITORIALES

ET MUTATIONS ÉCONOMIQUES

GIÉOGllitAJPJH[KJE~ EN L'J,BER'IÉ sous la direction de Georges Benko
GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des rétlexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des rétlexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie contelnporaine G.B. BENKO cd., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inqurete: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD cd., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 AUemagne : état d,'alerle ? L. CARROUE, B. ODENT, 1994 De l'alelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETIE et F. LAUTIER cds., 1994 La géographie d'avant la géographÜ!. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 Dynamique de l'espace Français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 La morphogenèse de Paris, des origines à.la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, t 995 La nouveUe géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIÈRE, 1996 LA géographie comme genre de vie. Un itinéraire intelluctuel P. CLAVAL, 1996 Du local au globaL us inüiatives locales pour le développement économique en E..urope et en Amérique C. DEMAZIERE, ed., 1996 Dynamiques territoriales et mutalions éconolniques B. PECQUEUR. ed., 1996

DYNAMIQUES TERRITORIALES ET MUTATIONS ÉCONOMIQUES

Sous la direction de

Bernard PECQUEUR Université Grenoble de II- IREPD- CNRS

Préface de Robert Salais

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55 Saint-Jacques Montréal, Québec, H2Y lK9 Canada

@ Couverture: Nicolas de Staël, Sicile, 1954 Huile sur toile 114x 146 cm, Musée de Grenoble

@ L'Harmattan, 1996 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Octobre 1996 ISBN: 2-7384-3820-2 ISSN: 1158-410X

SOMMAIRE

Préface

de

Robert

Salais...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

IN'IRODUCfION

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..1

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Bernard

Pecqueur

PREMIERE PARTIE DE QUEL TERRITOIRE PARLE-T-ON? -

~~';fgr:I ~ ~~ ~CT~~.I.~~. Claude Lacour
RÉGION

~~~ .~~~~~~.I.~~~. ~. :~~ ~

~~~ ~.~~.~~.~. ~~...2

5

Chapitre 2 : DYNAMIQUE URBAINE ET DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL :
LE CAS D'UNE DE mADmON INDUS1RIELLE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .49

Olivier

Crevoisier

et

Gilles

Lechot CHEMIN DE CROISSANCE POUR LA
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .73

Chapitre 3 : EFFICACITÉ COLLECTIVE:
PETI1E INDUSTRIE DANS LES PA YS EN

DÉVELOPPEMENT.

Hubert

Schmitz

Chapitre 4 : LA FORMATION CONTINUE, RESSOURCE SPÉCIFIQUE

m FACIEUR DEDYNAMIQUE. ....... ........ ..... ........ . Maïten Bel
Chapitre 5 : LES DISTRICTS INDUSTRIELS REVISITÉS Georges Benko, Mick Dunford et Alain Lipietz

...

.

..

101
119

DEUXIEME PARTIE NOUVELLES VARIABLES, NOUVELLES DYNAMIQUES

Chapitre 6 : LES NOUVEAUX CHANTIERS DE LA THÉORIE ÉCONOMIQUE
SPA TI ALE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 3 7

André

Lafceneux

Chapitre 7 : APPRENTISSAGE ORGANISATIONNEL ET DYNAMIQUES TERRITORIALES: UNE NOUVELLE APPROCHE DES RAPPORTS ENTRE GROUPFS INDUSTRIELS Er SYSTEMES LOCAUX D1NNOVAnON 157 Claude Dupuy et Jean-Pierre Gilly

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Dynamiques territoriales et mutations économiques

Chapitre 8 : TECHNOLOGIE, INSTITUTIONS ET TERRITOIRES: LE TERRITOIRE COMME CRÉATION COLLECOVE ET RESSOURCE INSTITUTIONNEUE 177 Lahsen A bdelmalki, Daniel Dufourt, Thierry Kirat et Denis Requier-Desjardins Chapitre 9 : INSTITUTIONS ET RÉGULATIONS LOCALES: DES CONCEPTS
PERTINENTS? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. I 95

Bernard

Maris

Chapitre 10 : SUR LA COMPOSANTE TERRITORIALE DES PROCESSUS D'APPRENTISSAGE COGNITIF COLLECTIF.. ... Bernard Pecqueur Chapitre Michael Il : ÉCONOMIE RÉGIONALE ÉVOLUTIONNISTE Storper

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227

Les auteurs

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PRÉFACE

Les questions de ce livre sont de celles qui s'énoncent simplement et dont l'homme de la rue ainsi que le décideur aimeraient avoir la réponse car elle leur faciliterait grandement la vie: pourquoi et comment certains territoires (villes, régions, nations, ...) connaissent-ils un développement économique favorable? Pourquoi d'autres se maintiennent-ils dans un état de non-développement ou de crise sans issue? La difficulté est que la réponse dépend de la manière dont on formule les questions. Or, de ces manières, il y en a de nombreuses et diverses. Ce qu'entreprend ce livre et qui fait sa force est qu'il les inventorie et les soumet à la critique de l'évidence; de cet inventaire, se dégageront quelques axes prioritaires de recherche. Ce faisant, le livre contraint l'économie, au-delà des seuls aspects territoriaux, à s'interroger sur sa méthode et à se demander s'il ne faudrait pas qu'elle opère un retour vers sa tradition d'économie politique. S'intéresser au territoire introduit en effet par la force des choses, dans l'économie, l'espace, le temps et la variété des acteurs individuels qui "font" ce territoire. L'abstraction généralisante qui préside à l'établissement de modèles normatifs ou à la macroéconomie n'a plus devant soi le champ libre. Dans le même mouvement, se trouve mise en question la prétention de réduire la, dynamique à une évolution prédéterminée, que ce soit vers une fin prévisible ou par un retour à un équilibre. La coordination de ces acteurs hétérogènes, inscrits dans le temps et dans l'espace, aux visées diverses, ne peut que difficilement s'entendre comme une régulation qui pourrait être maîtrisée par une institution globale extérieure. Cette coordination, d'une part, est située, d'autre part, est ouverte en direction d'un devenir collectif incertain et qui, même si elle fait effort pour le connaître, lui demeure inconnu. Elle produit parfois des résultats d'emploi, de richesse créée, de revenus distribués, de croissance répondant à peu près aux attentes collectives; parfois non. Parmi ces manières de poser le problème, le livre me paraît sinon écarter, du moins douter de trois d'entre elles en raison de leur difficulté

à offrir des réponses en phase avec les évolutions actuelles: les
développements de la théorie des jeux appliqués aux phénomènes spatiaux; d'éventuelles tentatives de "sectoriser" l'approche en termes de régulation globale; l'analyse du développement régional entendu comme composition de cycles de produits.

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Dynamiques territoriales et mutations ~conomiques

L'abandon de l'hypothèse de concurrence parfaite a engagé la théorie économique spatiale sur des sentiers d'aventure prometteurs: la différenciation spatiale des produits; les interdépendances et même les interactions entre agents hétérogènes. Ainsi les territoires peuvent-ils commencer à être saisis comme des tissus de coordination au sein desquels les acteurs expriment des intentions vis-à-vis des autres: soit une recherche de voisinage, soit une visée d'éloignement pour incompatibilité. La constitution de territoires à la fois spécialisés et répartis apparaît à l'horizon de jeux coopératifs et discriminatoires. Des comportements communs sont appris, des connaissances s'accumulent. La genèse d'un territoire est explicable au prix d'une réorientation du concept de rationalité vers une rationalité interactive. Mais sa saisie dynamique s'achève quand l'impulsion de la genèse a épuisé ses effets. Et qu'en est-il des spécialisations d'un territoire et de leurs mutations? Les théories de la régulation souffrent d'un péché originel dont il n'est pas certain qu'elles puissent s'affranchir: celui d'être nées au sein d'un Etat centralisateur et planificateur qui interdit (et s'est interdit) de considérer les territoires comme des entités collectives autonomes dotées d'une dynamjque propre. La structuration de' la nation est hiérarchique. Seul l'Etat est porteur de la légitimité institutionnelle: toute institution territoriale n'est qu'infranationale et pour exister, doit recevoir la garantie de l'État. La concurrence est exclusivement globale: c'est la nation contre le marché mondial et son anarchie. Cette conception ne peut saisir en quoi la diversité des ressources et des produits, l'insertion sur les marchés internationaux et les possibilités de coopération internationale partant des territoires peuvent être une chance non seulement pour les développements locaux, mais aussi pour la croissance nationale. Un modèle de développement régional conçu comme mixage et enchaînement de cycles de produits pourrait-il constituer un entredeux? Après tout, il conjuguerait une conception évolutionniste de la dynamique avec une vision des institutions comme acteurs locaux qui, toutes deux, manquent aux analyses précédentes. Les économies modernes sont organisées autour de la recherche de l'amélioration continue du savoir, des rendements croissants et des économies d'échelle dynamiques. C'est clair. Cela justifie-t-il pour autant une perspective évolutionniste? Non, si on conçoit celle-ci comme la reproduction d'un schéma rigide naissance-diffusion par standardisation-mort du produit. Car il existe à tous ces stades des possibilités de réouverture et de diversification des trajectoires de produit. Il faut ne pas confondre la technologie comme mode diversifié (cognitif et matériel) de réalisation d'une action économique avec la simple diffusion d'objets techniques. Repérer ce qui pour une région correspond à une variété technologique prometteuse composée de savoir faire clés (sans trait d'union) à la fois complémentaires et interdépendants suppose de disposer d'une "intelligence politique" du développement économique.

R. Salais: Préface

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Or, il nous manque une conception suffisamment riche et flexible de ce qu'on pourrait appeler des processus économiques collectifs "situés". Les dynamiques à un seul cours, que celui-ci soit prédéterminé par sa fin ou par la dépendance envers son sentier, manquent l'essentiel de ce qui rend possible un développement économique. Relisons encore et toujours Alfred Marshall, mais l'ensemble de l'oeuvre qui, au-delà des seuls districts industriels, dessine l'acteur économique sous la figure de l'entrepreneur. Il n'y a développement économique que là où les acteurs regardent vers l'avant et agissent en conséquence. Tout développement économique est d'une part en lui-mêmeforward-looking, d'autre partforward-looking à partir d'un lieu, d'un moment, d'une collectivité, d'une visée productive dont il trace les contours. Il est par ce fait même plongé dans l'incertain, mais c'est sa chance. Car un précédent n'est retenu comme guide de l'action que s'il peut devenir un point focal dans le futur. Les ressources disponibles font saillance ou non selon les conventions de coordination mobilisées. La visée productive est telle qu'elle doit laisser possible la créativité et la survenue d'opportunités imprévues à saisir. L'apprentissage passé n'a pas toujours comme contrepartie l'irréversibilité du futur. Autrement dit, un développement économique n'est possible que s'il laisse place partout à l'innovation, que s'il maintient en chaque situation productive des ouvertures praticables en direction du futur. C'est à partir d'elles que le présent de la situation est saisi et son passé actualisé. Tout développement économique durable, toute mutation réussie sont ainsi des attentes collectives. C'est à toutes ces conditions réunies qu'il pourrait être sensé de parler d'une endogénéisation de la croissance. De cette nécessaire élaboration d'une théorie du développement économique situé, le livre ouvre, m'a-t-il semblé, trois chantiers: l'apprentissage, la proximité, l'ancrage territorial des ressources et des institutions. Il est clair, en effet, qu'on ne peut étudier le développement économique situé qu'à partir de la capacité des acteurs à engendrer et à soutenir une dynamique collective. Quelles conventions, normes, expériences, repères, savoirs les acteurs développent-ils, ce dans un contexte d'incertitude? On retrouve ici toutes les dimensions de coopération et d'engagement, ou encore de confiance (à la Keynes) ou d'atmosphère (à la Marshall) sans lesquelles l'apprentissage ne peut devenir un processus émergent dont l'efficacité d'ensemble est supérieure à celle qui résulterait d'une simple agrégation. Un apprentissage de cette nature ne se résume ni à une collecte d'informations, ni à l'engrangement de routines d'action. Il part de l'émission de conjectures et d'attentes sur l'à-venir, de réélaborations conceptuelles et de leurs mises en commun. La dynamique de coordination qui s'ensuit s'incarne dans une multitude de supports, non totalement objectivés dans des organisations, soumis aux aspirations et

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f)ynamiques territoriales et ,nutations économiques

interprétations multiples et contradictoires des acteurs. Et pourtant cette dynamique progresse. La proximité désigne, quand il se produit, ce mystère de l'avancement du processus collectif, malgré ses contradictions et ses hétérogénéités. Il n'y aurait pas d'erreur plus dangereuse que d'assimiler la proximité à un voisinage géographique ou même organisationnel. Certes, c'en est un ingrédient possible. Mais que de haines de voisinage, que d'inefficiences dans la prescription par une règle! Ce qu'il faut démêler, c'est ce qui permet une coordination efficiente des attentes et des actions, qu'on soit proche ou loin, dans la même organisation ou dans des organisations différentes. L'accent mis sur la variété, sur l'enchevêtrement des temporalités des acteurs, sur la création de ressources multiples et sur leur accessibilité suggère, au contraire, que c'est l'alliance du semblable et du dissemblable qui permet le développement économique. Je crois qu'on ne peut faire l'économie d'une analyse des conventions qui permettent à des acteurs hétérogènes de faire équivalence, sous des aspects pertinents pour le produit visé, entre leurs apports de capacités, de savoirs, de ressources matérielles et financières. Cette analyse nous mettrait, de surcroît, au 'coeur des problèmes de pouvoir, de justice et de légitimité dont la résolution fournit cette intelligence politique du développement économique qui fait tant défaut aujourd'hui. Le territoire, est-ce un donné objectif, une fonctionnalité administrative, un construit historique? A-t-il des frontières? Où sont-elles? Evoluent-elles? Ces questions ne prennent sens qu'empiriquement, que plongées dans les dynamiques territoriales concrètes sous examen.. Il s'agit de comprendre ce qui constitue le sentiment d'appartenance et l'espace d'intelligibilité communs aux acteurs au-delà de leurs différences et conflits, en quoi cette communauté de sentiments et de langage fait effet, comment celle-ci évolue. Les réponses possibles se bâtissent toujours, mais de manière à chaque fois spécifique, à partir de ces trois registres du donné (la région naturelle), du fonctionnel (l'entité administrative) et du construit (le patrimoine accumulé matériel, de connaissances, culturel et symbolique). Là aussi, il y a entre les personnes des conventions d'identité et de participation qui valident le territoire. Surtout rappelons-nous que tout territoire économiquement vivant a pour espace d'inscription le monde entier à travers ses produits et ses échanges. Il coordonne des acteurs ici et là. C'est une des conditions de la croissance d'un territoire. Il n'y a, de mon point de vue, d'ancrage des institutions et des ressources que là où elles sont tendues vers une perspective de constitution universaliste du territoire qu'elles représentent et produisent. Il n'y a, dans le cas contraire, que localisme sans avenir, que celui-ci s'évalue à l'échelle d'une ville, d'une région ou d'une nation. C'est pourquoi toute tentative de substantialiser les institutions et d'y voir la source d'une autorité et de modèles normatifs qui homognénéisent un territoire m'apparaît faire courir à ce dernier le

R. Salais: Préface

Il

risque d'enfermer sa trajectoire économique (en matière d'innovation technologique notamment et de compétences de sa population) dans des voies sans issue. La force de ces territoires "paradigmatiques" de l'économie régionale que sont la Vallée de l'Arve, les Jura suisse et français, l'Italie du Nord-Est et du Centre, le Bade-Wurtemberg... est au contraire d'avoir su conserver dans la longue durée un esprit d'ouverture aux innovations extérieures et aux apporteurs de compétences nouvelles, d'avoir maintenu dans leurs institutions (telle la formation professionnelle, pour ne prendre que cet exemple) une flexibilité suffisante pour savoir, au bon moment, engager les mutations nécessaires. Robert Salais
Groupement de recherches CNRS, LE.P.E. Institutions, Emploi et Politique Économique

INTRODUCTIONI

Bernard

PECQUEUR

"Le monde perçu serait le fond toujours présupposé par toute rationa.lité, toute valeur et toute existence. Une conception de ce genre ne détruit ni la rationalité, ni l'absolu. Elle cherche à les faire descendre sur la terre" . Maurice Merleau-Ponty "Le primat de la perception
fi,

conséquences philosophiques

(1946)

et

ses

Editions Cynara Grenoble, 1989

Le monde de la production économique sera-t-il post-industriel, para-industriel ou méta-industriel? Si les réponses sont imprécises, la question demeure insistante et l'observateur se rend bien compte que les quelques vingt années de mutations qui ont suivi les "trente glorieuses" préfigurent un monde aux enjeux nouveaux. La figure du "village planétaire" comme modèle de convergence des comportements et des stratégies s'impose dans la littérature (Reich, 1993) sans toutefois convaincre. En effet, "la globalisation provoque de nouvelles localisations d'hommes ou d'activités qui participent à une recomposition des espaces. Elle n'entraîne pas la disparition de petits espaces locaux et régionaux. On peut même dire, d'une certaine manière, qu'elle les renforce" (Courlet, 1996). Dans ce contexte de mutations irréversibles concernant les technologies et les modes d'organisation de la production, les économistes parviennent assez bien à brosser le tableau "ex-post" de ce que fut le fordisme et à détailler les composantes du cercle vertueux à l'origine des plus forts taux de croissance jamais enregistrés. Cependant, les performances sont moindres lorsqu'il s'agit de prévoir
I Ce livre doit beaucoup à Christine Beauviala-Ripert qui a assumé la relecture des textes, leur correction, leur mise en forme quand il le fallait, la traduction directe (avec N. Rousier pour le texte de M. Storper) ou la révision de la traduction (pour le texte d'Ho Schmitz) et le secrétariat technique de l'ensemble. Il est aussi redevable à Bernard Soulage qui l'a accompagné à l'origine du projet et m'a fait bénéficier de ses conseils stimulants et de son soutien amical. Merci enfin à l'IREPD pour son aide matérielle et pour ce que ce laboratoire est: un lieu de création et de débat.

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Dynamiques territoriales et mutations économiques

quelles seront les bases de l'organisation productive qui se met en place. On peut d'ailleurs se demander si l'entropie et l'incertitude qui caractérisent la période ne seront pas la norme. Rien, en effet, ne permet d'affirmer un retour à un équilibre qui minimiserait l'incertitude et régulerait les conflits nés de la production et de l'échange des biens et des services. Cette mutation longue bouleverse les hiérarchies sociales et culturelles mais elle marque aussi en profondeur le paysage géographico-économique de la France. Dans les villes de vieille industrie, les friches industrielles sont autant de cicatrices, les formes des villes ont changé, les hiérarchies entre régions riches et régions pauvres ont évolué. On peut donc dire, en première analyse, que les paysages permettent une lecture. de la crise et des recompositions à l'oeuvre. Le territoire ne peut cependant pas être ramené à l'expression d'une étendue neutre sur laquelle se déroulent les fonctions économiques, il n'est pas qu'un lieu plus ou moins bien pourvu en dotations initiales de facteurs. Les changements de hiérarchies régionales, les tensions qui apparaissent entre les zones dynamiques et celles qui s'enfoncent dans une récession voire une désertification, expriment bien la résistance du fait spatial dans l'analyse économique. J.F. Thisse (1995) insiste sur ce point: "il est maintenant admis que l'espace est générateur de non convexités spécifiques dans les secteurs de la consommation et de la production parce que les ménages et les entreprises n'ont pas le don d'ubiquité (00.). En outre, du fait de l'existence de rendements croissants dans la production, les marchés sont spatialement incomplets; les entreprises sont absentes en de nombreux lieux et, quand elles sont présentes, leur nombre est souvent trop petit pour que l'hypothèse concurrentielle conserve un sens. L'espace implique donc une certaine forme d'imperfection dans la concurrence, ce que Hotelling et Kaldor avaient déjà remarqué il y a plus de 60 ans" (souligné par J.F. Thisse). Dans la réflexion moderne sur l'économie spatiale on trouve au départ la problématique de Von Thünen qui s'interroge sur la manière dont se forme l'espace humain et dont se répartissent, se caractérisent ou se disposent les activités humaines sur la surface de la terre (Huriot, 1994).De ces questions qui renvoient à la localisation de l'activité et à l'optimisation de la répartition des facteurs de production, le débat s'est déplacé, sans véritable solution de continuité vers des formes nouvelles d'organisation de la production pouvant expliquer les disparités régionales. G. Benko et A. Lipietz (1992) ont posé les termes de ce débat en tentant de dégager les nouveaux paradigmes de la science régionale. "Les régions qui gagnent" et celles qui perdent n'obéissent pas aux règles simples de la concurrence pure et parfaite. C'est à partir de l'analyse menée en particulier en Italie par G. Becattini (1979)sur les districts marshalliens que ces auteurs s'interrogent sur le rôle joué par de nouvelles formes d'organisation industrielle dans la compétitivité des

B. Pecqueur

: Introduction

15

régions. Ces districts ou systèmes productifs locaux (Garofoli, 1986) ont fait figure de modèles de développement mais ne sauraient à eux seuls servir de base explicative aux mutations spatiales "post-fordistes" en cours. Plus largement, la littérature s'interroge sur le rôle de la proximité dans la compétitivité des espaces infranationaux (RERU,1993) ou celui du "milieu" comme actif économique intangible (Maillat, 1992). Dans un ouvrage collectif récent (Rallet et Torre, 1995)le projet est de montrer les convergences existant entre l'économie spatiale et l'économie industrielle. Ainsi, les configurations spatiales particulières comme les districts peuvent être analysés comme des réducteurs d'incertitude, des alternatives au marché pour diminuer les coOts de transaction ou encore comme des systèmes institutionnels d'innovation et d'apprentissage. Cette mise en perspective des inégalités régionales et l'impossibilité d'en réduire les causes aux seules combinaisons comparées de facteurs de production fait surgir la question de la concurrence des territoires et de la nature de l'acteur économique. En effet, l'univers de la production n'est plus peuplé d'agents mais d'acteurs. L'acteur peut être un individu ou une organisation qui, contrairement à l'agent de la théorie standard, se défmit par une pluralité de fonctions et une capacité à avoir des jeux stratégiques. L'acteur est marqué par son contexte et par l'action des autres. On peut parler de rationalité interactive de l'acteur (Ponssard, 1994; Kreps, 1990). En second lieu, les relations qu'entretiennent les acteurs vont produire des configurations productives 'particulières. Comme le soulignent A. Rallet et A. Torre (1995) : "L'espace n'est pas seulement un cadre de localisation des agents économiques, c'est aussi le cadre d'émergence d'un acteur économique particulier, dont l'importance est aujourd'hui abondamment soulignée: le "territoire". La notion de territoire n'est pas simple: s'agit-il d'un acteur doué d'unicité et doté d'une fonction objective ou d'une configuration organisationnelle particulière de firmes et d'institutions ?" Dans la perspective que nous évoquons, le territoire ne saurait être lui-même un acteur. Rien, en effet, ne pennet de démontrer l'existence d'une rationalité collective qui doterait un territoire d'une capacité stratégique. Par contre, le territoire apparaît bien comme une configuration organisationnelle arrangeant à la fois des firmes et des institutions. Cependant, la nouveauté du problème et en même temps sa difficulté résident dans le fait que cette configuration spatialisée entre en concurrence avec d'autres pour attirer des entreprises. On observe alors que le jeu concurrentiel des territoires croise le jeu concurrentiel des firmes dans des "rencontres productives". "La rencontre productive qui émerge ou non de la dialectique firme/territoire, ce n'est pas seulement la recherche d'une solution à un problème productif préexistant. C'est aussi la possible émergence des problèmes inédits, qui favorisent la rencontre ou au contraire l'éloignement, selon que les ressources disponibles ou mobilisables à l'échelle du territoire s'avèrent ou non à même d'offrir

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Dynamiques territoriales et mutations éconolniques

des solutions satisfaisantes aux problèmes en cause" (Colletis et alii, 1997). Ainsi, le chemin paraît encore long pour que la notion de "territoire" accède au rang de concept plutôt que d'outil intuitif de description analytique. "Une récente enquête (Baumont et alii, 1994)a proposé aux chercheurs de langue française différents termes de l'économie spatiale afin d'en analyser l'usage et de tenter d'en stabiliser les définitions. Le mot territoire arrive en llème rang selon la fréquence de citation2 et est cité nettement plus souvent par les géographes (56 %) que par les économistes (21 %). Dans cette enquête, les définitions varient entre celle, très riche, du chasseur des premiers âges: "Portion de la surface terrestre sur laquelle s'exercent des conflits entre groupes sociaux en vue de s'assurer sa domination et donnant lieu à des mutations dans l'usage du sol" à celle plus sèche pour laquelle le territoire est une "entité identifiable et non fractionnable, un organisme en quelque sorte". Cette dernière définition rappelle la monade de Leibnitz en ce sens que le dedans constitue un tout, une "complétude", par rapport à un dehors. C'est cette recherche du .bon niveau d'agrégation des agents que poursuivent les interventions réunies dans cet ouvrage. Mais plus que le territoire, réalité définie qui s'incarne dans des configurations territoriales du type "districts industriels", "milieux innovateurs" ou encore" systèmes productifs locaux", ce que nous cherchons à saisir c'est le mouvement qui amène les acteurs à constituer du territoire pour se situer dans le processus de production, la concurrence et plus généralement, le rapport au monde. On peut donc dire que le territoire est un résultat. On ne peut l'appréhender qu'à la condition qu'il soit tangible, statistiquement observable dans toute une variété de forme. Mais cette entité identifiable et non fractionnable reste changeante, provisoire et inachevée. C'est un objet insaisissable. Par contre, la territorialité est un présupposé (Pecqueur, 1992), c'est une modalité de comportement stratégique propre à chaque individu dont on postule qu'elle est permanente et attachée à l'essence du comportement individuel plutôt qu'à un quelconque contexte. Le titre de l'ouvrage le suggère, ce sont les dynamiques territoriales plus que le territoire qui sont confrontées aux mutations économiques. En dépassant la notion de territoire (résultat d'une combinaison positive de critères) par la notion de territorialité (hypothèse générale sur les stratégies individuelles), on replace l'espace vécu par les acteurs au coeur des processus de développement, de création de valeur et de coordination marchande. Une première partie de cet ouvrage explore l'état des lieux dans la littérature et dans les faits afin de préciser les contours des dynamiques territoriales.
.

2 Respectivement derrière: distance-espacement, espace, externalités spatiales, localisation, centrecentralité, région, réseau, ville, accessibilité et mobilité spatiale et devant: interactions spatiales, coOts de transport, polarisation, aire de marché ou aire d'influence et hiérarchie urbaine.

B. Pecqueur : Introduction

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En ouverture à cette recherche, la contribution de Claude Lacour s'attache, à travers la métaphore de la "tectonique des territoires", à rendre compte des phénomènes cachés ou latents des dynamiques productives. Le territoire comme objet d'analyse est à relativiser, il convient d'en ajuster l'importance. n fonctionne comme un espace qui à un moment donné et pour une durée provisoire remplit les conditions lui permettant de jouer un rôle d'intermédiation entre les multiples trajectoires d'acteurs. Après avoir retracé l'évolution récente de cette notion de territoire, et ses divers avatars, l'auteur souligne les limites d'une approche vouée au tout local, tout en mettant en évidence ce qui unifie les débats. Un "paradigme invisible" se construit qui intègre les mouvements longs, l'historicité et la prise en compte des contextes à l'action des acteurs. C'est peut-être un néo-institutionnalisme et un néofonctionnalisme qui émergent de l'analyse territoriale. La ville est un milieu privilégié d'exercice des processus de territorialisation. G. Léchot et o. Crevoisier observent la spécificité des interactions qui lient les acteurs en milieu urb~n à travers l'exemple des villes de l'Arc Jurassien. Les liaisons intra et interurbaines éclairent la dynamique régionale d'une manière particulière. En produisant des extemalités par la proximité, la variété et l'accessibilité, le milieu urbain de cette région concourt à la construction d'un véritable système territorial de production jurassien. La .problématique du territoire n'est pas seulement analysable dans un contexte urbain et industrialisé, elle peut être utilisée pour l'observation des processus productifs dans les pays en voie de développement industriel. Ainsi H. Schmitz élabore-t-il depuis quelques années une réflexion critique sur le modèle du district industriel en fonction de l'observation empirique qu'il mène dans divers pays du Tiers-Monde. Il nous propose ici une analyse du cluster de la chaussure de la Vallée du Sinos au Brésil3. Au-delà du cas de figure, l'auteur défend l'idée du caractère structurant de la demande en phase de décollage du développement dans les pays peu industrialisés. C'est donc la combinaison de cette demande souvent animée par les institutions publiques, avec une organisation de PME développant des relations de réseaux denses, qui permet une "efficacité collective" des clusters. Ceux-ci ne correspondent pas à la forme canonique mais plus empiriquement, ils constituent une agglomération de petites entreprises en un même lieu et dans un même secteur de production comprenant aussi l'articulation plus ou moins forte de ces entreprises avec le secteur infonnel. On le voit, la relation de proximité influe ou du moins importe dans les processus de production diversifiés du Tiers-Monde.

3 On trouvera une synthèse récente des convergences entre théorie du développement et dynamique territoriale dans l'ouvrage édité par L. Abdelmalki et C. Courlet : Les nouvelle." logiques du développement. l'Harmattan. Paris. 1996. On lira notamment la contribution de B. Azevedo sur la Vallée du Sinos et celle de K. Nadvi et H. Schmitz pour une théorie des "clusters".

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L'exploration des aspects et des lieux d'application des dynamiques de territorialisation se poursuit avec la contribution de "M. Bel. Celle-ci montre comment la relation de proximité vient qualifier la relation marchande à partir de l'exemple du marché de la formation. En matière de services aux entreprises et notamment concernant la formation, le demandeur ne se contente pas de s'adresser au marché pour obtenir l'offre correspondante. La demande et l'offre sont co-produites à l'issue d'un processus itératif d'identification des besoins et de construction de la réponse. Le marché de la formation se construit en associant offreur, demandeur et souvent un organisme interface qui contribue à élaborer le produit final. M. Bel montre que ce processus est en général fortement ancré dans la proximité et encadré (voire limité) par des dynamiques proprement tenitoriales. La première partie de l'ouvrage se clôt sur un état des lieux critique proposé par G. Benko, M. Dunford et A. Lipietz. Les auteurs du livre de référence Les régions qui gagnent (1992), prolongent avec M. Dunford leur réflexion en passant en revue la littérature qui a fleuri autour des districts industriels. Ils s'élèvent en particulier contre une tautologie selqn laquelle "les agglomérations s'agglomèrent pour tirer parti des économies d'agglomérations" et nous renvoient à la question difficile de la genèse des phénomènes d'agglomération. La question reste pendante depuis les premiers travaux de R. Cantillon (1775/1952)4.Les auteurs évoquent l'évolution contrastée des districts industriels et leur crise. Cet examen les amène à reprendre les critiques faites au livre fondateur de M. Piore et Ch. Sabel (1984) notamment par B. Coriat (1990)sur le caractère réducteur du modèle de spécialisation flexible comme alternative au fordisme. Les nouvelles formes d'organisation de la production à partir d'une concentration de petites et moyennes entreprises se déploient de façon très diverse et trouvent des prolongements prometteurs dans le Sud. Il reste à penser comment les configurations spatiales de ce type permettent une coordination spécifique entre les acteurs. Les auteurs réaffirment le rôle de la "gouvernance" comme mode de régulation des rapports entre unités productives, ce que contestera, plus loin, la contribution de B. Maris. Ce faisant ils bouclent le tour d'horizon des diverses déclinaisons actuelles des dynamiques territoriales et ouvrent le débat aux questions de recherche et aux nouveaux chantiers de l'analyse du territoire. La seconde partie de l'ouvrage a l'ambition d'exposer les grandes options de recherche qui se développent dans un champ qui privilégie la dynamique territoriale et se situe aux confins de disciplines diverses
4 L'origine de l'agglornération serait. pour Cantillon, l'organisation de la rencontre entre acheteurs et vendeurs: "II est plus naturel et plus facile que les villageois apportent leurs denrées les jours de par les marchands et entrepreneurs dans rnarché pour les y vendre et qu'ils y achètent les rnarchandises les villages pour y recevoir en échange les denrées des villageois. En effet, les circuits des marchands dans les villages multiplieraient la dépense des voitures sans nécessité".

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(économie, géographie, sciences de la cognition, socio-psychologie...) en utilisant des outils et des méthodes en plein renouvellement. A. Larceneux montre comment l'économie spatiale et régionale est interrogée par l'abandon des hypothèses de convexité des préférences et l'affirmation du cadre de la concurrence imparfaite. Au sein de la théorie spatiale, le point crucial est bien le passage d'une problématique de la conCUITenceet de la localisation à l'organisation productive et son rapport avec les territoires. Les travaux de Coase puis de Williamson ont permis de lier territoire et organisation, au sens où Coase a mis en évidence un lien de type organisationnel entre internalisation des fonctions de la firme et marché, a montré que la distance n'est plus pure contrainte exogène à la firme et a pris en compte les innovations technologiques. Plus récemment les travaux de Schelling ont intégré le rôle des stratégies d'acteurs dans la coordination. Ainsi, avec la boîte à outils que développe aujourd'hui la nouvelle micro-économie, la question des interactions entre territoires peut être traitée et la convergence théorique es~, pour l'auteur, non seulement possible mais engagée. Un .aspect essentiel de l'analyse des dynamiques territoriales réside dans le rôle de l'histoire longue qui marque la construction territoriale. En ce sens, la fréquentation mutuelle des acteurs au sein d'un territoire développe des phénomènes de mémoire et d'apprentissage collectif. Le texte de C. Dupuy et J. P. Gilly montre comment peuvent s'articuler les logiques de grands groupes industriels avec leur site d'implantation considéré comme un système local d'innovation. Cette rencontre renvoie aux processus cognitifs. Elle montre aussi, d'une part, que le processus d'apprentissage permet de substituer à l'approche allocative traditionnelle, une approche centrée sur la création de ressources et d'autre part, qu'il existe un espace théorique pour la méso-analyse. Celle-ci ne s'en tient ni aux seules stratégies d'individus ni à la globalité d'un tout qui surdéterminerait les stratégies individuelles. La méso-analyse explore les relations interorganisations, les modes d'élaboration d'interfaces entre le monde de la multinationale et le monde du milieu local pour en dégager un rapport de compatibilité. La proposition collective des chercheurs lyonnais L. Abdelmalki, D. Dufourt, T. Kirat et D. Requier-Desjardins développe les apports de la théorie institutionnaliste en montrant que la Nouvelle Economie Institutionnelle (NEI) ne s'autorise que très partiellement de la très riche école institutionnelle inaugurée au début du siècle par T. Veblen et défendue ensuite par les auteurs comme W. C. Mitchell ou J .R. Commons ou plus récemment par G. M. Hodgsen. Pour les auteurs, le territoire peut être considéré comme le lieu d'exercice d'une régulation des transactions aux sens de J. R. Commons (transactions d'échange, transactions de direction et transactions de répartition). L'utilisation de l'outil conceptuel de l'analyse institutionnelle met en évidence une logique spatiale du changement institutionnel qui n'est pas

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macro-économique. Le territoire n'est pas une réduction homothétique
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et isomorphe du système productif national. Ainsi, pour comprendre les

processus de changement technologique, une notion comme le Système National d'Innovation, produit des théories évolutionnistes, n'est pas adéquate à l'échelle infranationale. n convient de lui substituer la notion de Systèmes Territorialisés d'Innovation. L'approche institutionnelle apporte quelques réponses aux spécificités des réalités tenitoriales. Dans le texte suivant, Bernard Maris questionne un autre champ conceptuel, celui de l'Approche en Termes de Régulation (ATR). Pourquoi le "compromis institutionnalisé" de l'ATR ne pourrait-il pas structurer les dynamiques territoriales comme peut le faire l'institution? La réponse à la question est négative, en ce sens que "l'ATRfonctionne sur un territoire inadapté à l'économie institutionnelle et l'économie institutionnelle utilise une notion d'institution inadaptée à la Nation". Ainsi, l'ATR serait fondamentalement d'essence macroéconomique même si elle en fait une critique radicale. Cette impossibilité de l'ATR à rendre compte des logiques des différents mondes (au sens de Le Boltanski et L. Thevenot, 1991) rend, pour l'auteur, illusoire l'utilisation de concepts comme "la gouvemance" proposé par Georges Benko et Alain Lipietz (1992) pour décrire l'ensemble des modes de régulation entre le pur marché et la pure politique. La contribution de Bernard Maris en contrepoint de celle de Georges Benko, Alain Lipietz et Mick Dunford, éclaire bien le débat qui se développe à propos des dynamiques territoriales sur l'efficacité concurrente des outils conceptuels que sont les approches en termes de régulation et celles en termes de convention. La contribution de Bernard Pecqueur rappelle que le territoire est un construit et en ce sens, relève de la représentation. Les approches récentes des psychocogniticiens ont apporté des éclairages concourants avec les travaux de T. C. Schelling sur les processus de constitution d'une connaissance commune, partagée par les acteurs du territoire. Cette élaboration d'un dispositif cognitif collectif passe par des stratégies de discrimination où les acteurs bâtissent un dedans et un dehors généralement situé géographiquement et inscrit dans la longue durée. Enfin, le tour d'horizon des problématiques actuelles qui peuvent aider à la compréhension des dynamiques territoriales se conclut avec une réflexion de Michael Storper sur la perspective évolutionniste d'une analyse des trajectoires industrielles à l'échelle des territoires. Partant d'une approche critique des modèles cycliques régionaux, M. Storper montre les limites d'une théorie du cycle du produit trop mécaniste et ignorante de la diversité et de la complexité du développement sectoriel et de ses conséquences sur la localisation de l'activité. L'auteur développe les diverses voies que peuvent prendre les évolutions technologiques à l'échelle du territoire. Le papier met l'accent sur l'endogénéité des processus d'innovation à travers la dimension cognitive critique de la technologie et montre les zones d'incertitude

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quant aux trajectoires technologiques tant que "nous ne savons pas encore passer des petits processus d'interaction et d'évolution aux grandes régularités". En définitive, cet ensemble de contributions fait le point à un moment donné, d'une part, des grandes questions soulevées par la définition du fait territorial et, d'autre part, des outils conceptuels à la disposition de l'économiste pour progresser dans l'analyse des dynamiques territoriales. Le moment de cette mise au point paraît d'autant plus opportun que, vingt ans après la fin des trente glorieuses, on voit se dessiner les premiers contours du futur et le poids du local qui se constitue en référence à l'affirmation des phénomènes de la globalisation. De la proximité à l'interconnexion mondiale des marchés, c'est un nouveau rapport à l'espace qui naît du point de vue de la production et de l'échange. Ce livre a l'ambition de désigner quelques aspects du vaste chantier de recherche qui s'ouvre désormais.

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PARTIE I
DE QUEL TERRITOIRE PARLE-T-ON?

CHAPITRE 1 LA TECTONIQUE D'UNE MÉTAPHORE Claude DES TERRITOIRES: A UNE THÉORISATION LACOUR

IIClest à travers ses limites que l'on comprend une théorie Il... Rosenfeld cité par Prigogine-Stengers (1992, p.125)

On est aujourd'hui d'accord sur un constat apparemment unanime: il y a bien un intérêt majeur et largement partagé pour la dynamique spatiale de l'économie contemporaine ou pour la dynamique territoriale, ~ntérêt aussi pour reconnaître une. complémentarité des

dynamiques territorialeset industrielles.

Si hier encore, on parlait de crise économique, crise de la pensée, crise de l'espace... (Aydalot, 1984),on peut croire à un renouveau de la théorie spatiale nourrie de réflexions venant de l'industrie, des territoires, des systèmes productifs localisés. n y aurait "résurgence de l'économie régionale" (Sabel, 1989), même si les rapprochements peuvent paraître encore formels ou sémantiques. (Encyclopédie d'Economie Spatiale, 1994). Un enthousiasme créatif a fait suite à la désespérance de l'ambiance de crise, s'appuyant sur des références, des concepts, des exemples communs: Troisième Italie, Vallée de l'Arve, Choletais, Silicon Valley, technopoles, développement local, innovations, trajectoires technologiques... Il donnerait à penser que des fondements solides apparaissent pour construire une théorie moderne du développement, voire même proposer une théorisation de la société post-industrielle (Greffe, 1992). Cette excitation intellectuelle, ce foisonnement apparemment convergent d'idées, seraient commandés par une redécouverte des mouvements longs (Hall-Markusen, 1985), des préoccupations prospectives (Godet, t 99 t): le "cinquième Kondratieff", les enjeux et les produits du post-fordisme (BurrowsLoader, 1994)de la nouvelle géographie économique (Krugman, 1991, 1994)et la reconnaissance de nouvelles fractures.

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