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Echanges intellectuels entre la France et le Québec (1930-2000)

De
272 pages
Les relations entre la France et le Québec n'ont jamais été, au plan culturel, simples. Les auteurs décrivent ici minutieusement les échanges entre la revue Esprit et quatre revues québécoises. Echanges, transferts certes, mais rien au plan culturel n'est évident : comme dans toutes communications il y a des décalages, des parasites, du bruit. Toute l'histoire des relations entre Esprit et les revues québécoises est une histoire de malentendus. Mais, "de la nécessité du malentendu pour que se produise l'échange..."
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" Echanges intellectuels en tre la France et le Québec

1930-2000
Les réseaux de la revue Esprit avec La &lève, Cité libre,Parti pris et Possibles

" Echanges intellectuels entre la France et le Québec 1930-2000

Les réseaux de la revue Esprit avec La RElève,
Cité libre, Parti pris et Possibles

Stéphanie

Angers et Gérard Fabre

Préface de Marcel Fournier

L'Harmattan

@

Les Presses

de l'Université Imprimé 2004

Laval2004 au Canada

Tous droits Dépôt

réservés.

légal 4e trimestre

ISBN PUL 2-7637-8072-5 ISBN Harmattan 2-7475-7564-0

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris Tél. 0140467920 Fax 01 43 25 82 03

À la mémoire de Jean-Marie Domenach

TABLE DES MATIÈRES

Préface de Marcel Fournier Introduction ... ... .....

XIII
1

PREMIÈRE PARTIE LES FRÉMISSEMENTS

Chapitre 1 - Esprît, un acteur à part entière
de la vie intellectuelle............................................. 1. Esprit sous Mounier ................................................................. 2. Le contenu de la revue ........................................................... 3. Synthèse de l'évolution du réseau Esprit jusqu'au décès de Mounier................................................ 9 9 14 16

Chapitre 2 - La Relève, au cœur des échanges
avec les intellectuels européens ............................ 1. Présentation de La RElève........................................................ 2. Les contextes de la crise puis de la guerre, et leur impact sur les transferts intellectuels................... 3. La nature des échanges........................................................... 4. Esprit, caution et source d'inspiration de La RElève............... 17 17 22 31 38

DEUXIÈME PARTIE L'ÂGE D'OR
Chapitre

3 - Béguin, Domenach et EsPrit: un lourd héritage ....................................................

49 49 53

1. Albert Béguin: une parenthèse pour une revue en crise .................................................... 2. Jean-Marie Domenach : assurer la relève des générations..................................................................

x

ÉCHANGES

INTELLECTUELS

ENTRE

LA FRANCE

ET LE QUÉBEC

Chapitre 4

-

Citélibre: l'«esprit» de Mounier ...........................

59 61 73 76 81 91 93 100 103

1. Présentation de Cité libre......................................................... 2. L'éclatement du réseau citélibriste ........................................ 3. La nature des échanges entre Esprit et Cité libre..................... 4. Les articles des citélibristes parus dans Esprit........................ 5. Domenach: la raison souverainiste........................................ 6. Les échanges vécus par les acteurs des deux périodiques.... 7. Les articles de Cité librefaisant référence au personnalisme 8. De la nécessité du malentendu pour que se produise l'échange TROISIÈME PARTIE LE DÉTACHEMENT Chapitre 5 - Les reconfigurations d'Esprit... 1. Paul Thibaud: de la guerre 2. Olivier Mongin 3. L'évolution du
Chapitre 6

107 107 112 114
117

un directeur issu de la tourmente d'Algérie : diriger Esprit aujourd'hui «milieu Esprit»

-

Parti pris: l'utopie à l'ordre du jour

1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10.

Tout pour la Révolution Présentation de Parti pris.. L'action du groupe Parti pris Nouvelle orientation et déclin Les parcours biographiques des animateurs de Parti .pris Regards rétrospectifs sur Parti pris Les échanges entre Esprit et Parti pris Les poètes québécois et l'engagement d'Esprit en faveur de l'indépendance du Québec Les points de convergence entre Esprit et Parti pris.. La singularité de Parti pris, au regard de La RElèveet Cité libre

117 121 125 126 128 133 137 145 147 152

TABLE

DES MATIÈRES

XI

Chapitre 7 - Possibles: l'autogestion comme ligne d'horizon 1. Une révolution en douceur: l'utopie autogestionnaire au secours du projet souverainiste 2. Un phare de la résistance au néolibéralisme 3. Les échanges entre EsPrit et Possibles 4. Les passerelles idéologiques entre Esprit et Possibles Conclusion - La francophonie, d'un pays à une planète 1. Un fil rouge entre les cinq revues: l'obsession de la question nationale 2. Vie et mort des périodiques 3. Les raisons du lien privilégié d'Esprit avec le Québec 4. L'intérêt d'une perspective diachronique 5. La plasticité des réseaux intellectuels franco-québécois Bibliographie Annexe 1 Tableaux des acteurs des revues Annexe 2 Notices biographiques Annexe 3 Les textes traitant du Québec dans Esprit (1952-1997) Annexe 4 Séjour des collaborateurs d'Esprit au Canada et aux États-Unis de l'après-guerre à 1961.. Annexe 5 Lettre de Jean-Marie Domenach à Gérard Pelletier

155

155 156 162 164

171
171 172 173 175 176 179 193 231 237 245 247

PRÉFACE

Marcel Fournier

Professeur titulaire Département de sociologie Université de Montréal.

Un titre, «Échanges intellectuels», et un sous-titre, «Les réseaux de la revue EsPrit», suffisent pour imposer une nouvelle approche dans l'étude des relations culturelles entre la France et le Québec. Finie la perspective des influences et des emprunts (littéraires, etc.) qui est dominante dans l'histoire littéraire et culturelle du Québec. Influences? Emprunts? On peut certes difficilement éviter d'en parler, mais comme le montrent clairement Stéphanie Angers et Gérard Fabre, on ne peut pas analyser ces «influences» ou ces « emprunts» sans étudier leurs conditions de mise en circulation et de réception. Il n'y a rien, disait Marcel Mauss, qui ne circule plus facilement que les idées. Et pourtant... Elles s'envolent mais où et comment atterrissentelles? On ne peut faire siennes des idées qu'en les transformant, voire en les travestissant. Les anthropologues connaissent bien les phénomènes de syncrétisme...
Les relations France-Québec: de l'influence à l'échange

Les relations entre la France et le Québec n'ont jamais été, au plan culturel, simples. La mère patrie a occupé et occupe au sein de la francophonie une position d'autant plus dominante qu'en raison de son poids démographique et de sa force économique, elle y exerce un leadership politique. Le principal marché pour la littérature de langue française est la France, et les maisons d'éditions et les prix les plus prestigieux sont français. Paris demeure le centre de la vie intellectuelle de langue française le plus actif, mais la capitale française ne joue plus, par rapport au Québec, le rôle de la Métropole et le

XIV

ECHANGES

INTELLECTUELS

ENTRE

LA FRANCE

ET LE QUÉBEC

Québec ne se trouve pas dans la situation d'une (ancienne) colonie, même si les échanges culturels, nombreux, sont souvent inégaux: par exemple, le Québec importe plus de livres de la France qu'il en exporte en France. Les éditeurs québécois revendiquent une politique d'exportation du livre québécois, tout en rêvant de mesures protectionnistes contre le livre français. À l'image de la relation matriarcale mère-fils (ou fille), Angers et Fabre proposent de substituer celle d'une relation plus égalitaire. Entre cousin? Les auteurs ne le disent pas, mais ils décrivent minutieusement les échanges entre la revue EsPrit et quatre revues québécoises : correspondances, visites, échange d'abonnements et de textes. À la notion d'influence, ils préfèrent avec raison celle de «confluence" et aussi celle de «diffluence ». On oublie l'idée de hiérarchie pour parler en termes de réseau intellectuel et de structure de sociabilité. Les auteurs utilisent aussi la notion de transfert (culturel ou intellectuel). Une notion qui n'est cependant pas sans ambiguité: qui dit «transfert» pense, s'il est amateur de sport, au changement de club d'un joueur professionnel, s'il est ingénieur, au transport automatique de pièces en cours de fabrication, s'il est en télécommunication, au transfert d'appels, s'il est juriste, au transfert de propriété, s'il est économiste, aux dépenses de transfert, et s'il est démographe, aux transferts linguistiques. Sans oublier évidemment la signification que cette notion a en psychanalyse. Sans oublier non plus la notion, maintenant fort populaire dans les milieux de gestion de la recherche, de transfert de connaissance (il y a même des revues savantes dites de transfert). L'intérêt de l'usage de cette notion de transfert dans la présente étude est peut-être de pouvoir tirer profit à la fois de la neutralité apparente de cette notion et de sa grande polysémie.
Les malentendus

Échanges, transferts, certes, mais rien, au plan culturel, n'est évident: comme dans toute communication, il y a des décalages, des parasitages, du bruit. D'où les confusions. En un mot, on s'entend mal et parfois pas du tout, surtout lorsqu'on ne parle pas la même langue: «Lost in translation », tel est le titre du dernier film de Sofia Coppola qui met en évidence les difficultés de communication entre les USA et le Japon. Les situations sont drôles, presque caricaturales. S'agissant des relations entre la France et le Québec, il n'y a évidemment pas de

PRÉFACE

xv

problème de langue: tout le monde parle la même langue, même s'il y a des différences dans les accents ou dans la maîtrise du français dit standard. Certes les communications sont nombreuses et apparemment faciles, mais les malentendus demeurent fréquents car ni les référents ni les contextes économique, politique et social ne sont les mêmes. S'il est un mot qui revient fréquemment sous la plume de Stéphanie Angers et de Gérard Fabre c'est celui de«malentendu». Non sans raison. Toute l'histoire des relations entre la revue Esprit et les revues québécoises en est une de malentendus. «De la nécessité du malentendu pour que se produise l'échange", écrivent les auteurs. Dès
La Relève, il y a eu malentendu et «confusions idéologiques

"...

À qui la faute? Aux Français ou aux Québécois? À tout le monde, et à personne. Nous vivons sur deux continents éloignés, et nos histoires contemporaines sont fort différentes. Le Québec n'a connu la Seconde Guerre mondiale que de loin, et la sensibilité collective des Québécois à l'égard du fascisme ou de l'antisémitisme n'est pas la même qu'en Europe. Toute l'histoire de la résistance nous émeut, mais elle ne nous divise pas comme c'est le cas en France. Nous ne sommes pas pour autant en dehors de l'histoire (universelle), et les Jean-Louis Roux l'apprennent à leurs dépens lorsqu'on découvre leur passé antisémite. Même un chanoine Groulx, auréolé de toute sa gloire, n'y échappe pas: la question du fascisme vient, depuis quelques années, troubler son repos éternel. Il y aurait, selon Gérard Bouchard, non pas un, mais deux Chanoine Groulx: l'un qui a bien compris ce qui se passait au Québec, et l'autre qui s'est mépris sur ce qui se passait en France et en Europe. Même pendant la période de 1'«âge d'or" des relations entre la revue Esprit et les milieux intellectuels québécois, la proximité idéologique des revues est mêlé de non-dits, d'incompréhensions, de malentendus. Le plus étonnant de cette histoire d'amitiés et de sympathies c'est qu'elle se termine sur une profonde divergence au sujet de l'avenir du Québec: les citélibristes continuent à défendre énergiquement leur conception fédéraliste du Canada alors que les responsables d'Esprit se montrent, à la suite du fameux «Vive le Québec libre" du général de Gaulle, sympathiques à la cause souverainiste, la revue devient alors «le premier organe indépendantiste" en France. Les poètes québécois, Gaston Miron en tête, sont un peu responsables de cette conversion.

XVI

ÉCHANGES

INTELLECTUELS

ENTRE

LA FRANCE

ET LE QUÉBEC

Un récit captivant

Un récit captivant de plus de 70 ans de la vie intellectuelle et littéraire au Québec et aussi en France à travers quatre revues qui ont eu des liens avec Esprit: La RElève, Cité libre,Parti pris et Possibles.Un tel choix est à prime abord étonnant, surtout en ce qui concerne les deux dernières revues: qu'est-ce que Parti pris et Possiblesviennent-ils faire dans cette histoire? Je laisse le lecteur découvrir la réponse... mais se produit au fil des ans un « détachement», et les échanges deviennent plus sporadiques, se limitant parfois aux seuls échanges de numéros. Plus d'une cinquantaine d'intellectuels sont mis en scène, d'un côté et de l'autre de l'Atlantique. L'approche de la biographie collective que privilégient les auteurs permet de suivre les itinéraires scolaires, professionnels, politiques de plusieurs générations d'intellectuels : au Québec, de Paul Beaulieu à Paul Chamberland en passant par Pierre E. Trudeau et Gérard Pelletier; en France de Mounier et Maritain à Paul Thibaud et Olivier Mongin en passant par Jean-Marie Domenach, On voit apparaître ici et là Gaston Miron et aussi Marcel Rioux, collaborateur à Cité libreet Parti pris et fondateur de Possibles. Cette fresque constitue une contribution importante à notre connaissance de l'histoire de la vie intellectuelle au Québec. Stéphanie Angers et Gérard Fabre réunissent une foule d'informations nouvelles, résument de manière synthétique la vie souvent tumultueuse de
chaque revue et de leurs collaborateurs

-

bravo pour la formules

des

encadrés - et fournissent une lecture analytique originale basée sur une typologie qui distingue les réseaux intellectuels selon qu'ils sont critiques, partisans ou professionnels. Une leçon se dégage: pour survivre, les revues doivent changer, et, comme Possiblesqui a près de trente ans d'histoire, délaisser le militantisme ou la partisanerie pour devenir «professionnelles ». Dès lors, les relations entre intellectuels québécois et français deviennent plus formelles ou ponctuelles et perdent de leur caractère émotif, affectif. Un mythe Il Y a un mythe «Esprit» au Québec: cette grande revue française, son fondateur Emmanuel Mounier et la philosophie - le personnalisme - que celui-ci incarne, tout cela aurait aurait mené le

PRÉFACE

XVII

Québec sur la route de la modernisation et aurait préparé la Révolution tranquille. Parlant de l'arrivée au pouvoir des libéraux en 1960, Julien Harvey souligne le «rôle important» de la revue EsPrit (qui a commencé, selon lui, sa révolution tranquille en Europe dès 1932, autour de Henri-Irénée Marrou, Emmanuel Mounier, Paul Vignaux) 1. Rôle important? Du côté français, on y croit: Esprit a été, selon son directeur Jean-Marie Domenach, «une source de libération spirituelle et nationale» pour le Québec. Mais, du côté québécois, même si Cité libreapparaît comme une «véritable équipe canadienne d'Esprit», on se montre plus nuancé. À la question «Qu'avez-vous emprunté au personnalisme et à la revue Esprit? », Gérard Pelletier est presque tenté de répondre: «Tout et rien ». L'ouvrage de Stéphanie Angers et Gérard Fabre permet de mieux cerner l'influence du personnalisme et son mode de diffusion au Québec. Tout a tourné autour du renouveau du catholicisme, mais les choses sont plus complexes qu'on ne le pense. Il y a eu des résistances, des oppositions au sein même des milieux catholiques: pensons à l'ouvrage De la primauté du bien commun contre les personnalistes (1943) de Charles de Koninck, professeur de philosophie à l'université Laval. Le personnalisme représentait la recherche d'une troisième voie entre l'individualisme et le collectivisme, et il permettait de lier, via l'engagement social, vie privée et vie publique, et surtout il offrait, contre les diverses formes d'autoritarisme, la possiblité de dessiner et de délimiter des espaces de liberté. À l'école, il s'agissait non plus de «casser le caractère» de l'enfant mais de développer sa «personnalité »... On libérait ainsi la Cité et on ouvrait les possibles; on laissait place à la relève et tous les parti-pris pouvaient enfin s'affirmer.
Des regards croisés

La collaboration étroite entre un Français et une Québécoise, permet de réaliser, ce qui est très difficile dans les études en littérature et en sciences sociales, une véritable étude comparée des échanges intellectuels. Deux sensibilités, l'une française et l'autre québécoise, qui se retrouvent, à part égale. Des regards croisés, qui s'appuient sur une connaissance intime des deux univers intellectuels et politiques.

1. Julien Harvey, «Les sources de la Révolution tranquille», in M. R. Lafond (dir.), La Révolution tranquille 30 ans après, qu'en reste-t-il ?Hull, Éditions de Lorraine, 1992, p. 81-90.

XVIII

ÉCHANGES INTELLECTUELS ENTRE LA FRANCE ET LE QUÉBEC

Comme quoi les liens de nature interpersonnelle et affective sont toujours, dans les échanges entre la France et le Québec, au fondement des réseaux intellectuels.

INTRODUCTION

Au cœur des réseaux intellectuels qui se tissent entre la France et le Québec francophone à partir des années trente, se tient une revue française de sensibilité catholique, Esprit, fondée par le philosophe personnaliste Emmanuel Mounierl. Les liens historiques entre les deux sociétés ont prospéré pour une large part sur un terreau catholique, mais Esprit ne répond pas aux critères attendus de conservatisme, voire d'obscurantisme religieux. Au contraire, c'est une revue d'« ouverture », qui s'oppose aux courants hostiles à la République et défend des idées situées à gauche, que ce soit sur la scène internationale (lors des guerres d'Éthiopie et d'Espagne) ou en France (en soutenant l'expérience du Front populaire). «Inclassable» (Winock 1975 : 54), elle dérange à sa naissance la hiérarchie ecclésiastique française et les milieux catholiques traditionnels, qui la boudent. Seul le réseau de l'influentJacques Maritain la cautionne pour obtenir les souscriptions nécessaires à son lancement. La dimension internationale de la revue est un autre élément capital (Winock 1975: 47, 167 et 401) : «[Mounier] avait fondé Esprit sur un réseau d'allégeances: correspondants et responsables de «groupes Esprit» en province et à l'étranger [...]» (Domenach 1972: 17). L'intérêt d'Esprit pour la Belgique, la Suisse (Winock 1975: 61), mais aussi le Canada français, se poursuit dans l'aprèsguerre avec les directions d'Albert Béguin et de Jean-Marie Domenach. Réciproquement, des années trente jusqu'à la Révolution tranquille, certains jeunes intellectuels québécois s'efforcent de sortir de leur cadre culturel en regardant vers l'Europe, la France en particulier: pour eux, lire Esprit, c'est un peu répondre à l'appel du large. S'agit-il pour autant d' ilifluences?Nous parlerons plutôt de conjluences2

1. Le postulat du personnalisme réside dans «l'affirmation de la valeur absolue de la personne humaine» (LuroI1989a: 10). Quatre notions sont convoquées à cette fin : liberté, responsabilité, engagement et vocation. 2. Le mot confluence renvoie à confluent (lieu de rencontre de deux cours d'eau) et confluer (se rejoindre, se réunir, se diriger vers un même lieu).

2

ÉCHANGES

INTELLECTUELS

ENTRE

1..1 FRANCE

ET LE QUÉBEC

intellectuelles, entre les deux rives (les deux rêves?) de l'Atlantique. Les revues constituent bien des lieux de rencontre, des points de jonction, des bassins de réception, où confluent deux courants d'idées, d'abord étrangers l'un à l'autre: elles opèrent comme des affluents qui se rejoignent dans un mouvement symétrique. La notion d'influence obéit trop à un principe d'asymétrie pour être appropriée ici : elle suppose un pôle émetteur, prédominant, auprès duquel se nourrit ou se ressource un récepteur passif, docile, au diapason. Or, pour reprendre la formule limpide de Vincent Descombes, «les idées ne peuvent passer d'une culture à l'autre qu'aux conditions posées par celle qui les reçoit». Autrement dit, les translations culturelles ne sont pas à sens unique: recevoir ne signifie pas toujours acquiescer car le destinataire pose ses conditions, sans lesquelles l'échange ne peut avoir lieu.
Ce rééquilibrage

-

qui est une forme

de partage

(plus ou

moins conscient et voulu) - est au cœur de la problématique des «transferts culturels », à telle enseigne que les confluences repérées entre intellectuels français (collaborant à Esprit) et québécois (de La RElèveà Cité libre) peuvent engendrer des diffluences3 (avec Parti pris, Possibleset même auparavant Cité libre). À la fin des années soixante, le décor en effet va changer. Et les malentendus se multiplier. Entre Esprit et les intellectuels québécois, les ponts ne sont pas rompus, une certaine sympathie subsiste. Cependant, chacun suit son propre cours, évolue dans des directions différentes. En cette dispersion réside ce que nous appelons diffluences:les courants ne cherchent plus à converger, quand bien même les collaborations se poursuivent ponctuellement. Ces inflexions couvrant soixante-dix années de l'histoire franco-québécoise font l'objet de cet ouvrage: elles traduisent une part non négligeable des transformations des deux sociétés, sous un angle sans doute restreint, inusité, mais riche en découvertes. Dans cette étude de revues, nous privilégions une approche biographique fondée sur des portraits de groupe, afin de mettre en contexte les écrits et les déterminations sociales des acteurs. Ces questions textuelles et sociographiques peuvent être soulevées sous un jour nouveau par une restitution biographique aussi minutieuse que possible. Au cours de notre cheminement, nous verrons comment

3. Le mot diffluence signifie: division d'un cours d'eau, d'un glacier en plusieurs bras qui ne se rejoignent pas.

INTRODUCTION

3

des institutions ou des groupes interviennent de façon déterminante dans l'itinéraire des intellectuels. Sirinelli (1988) a montré l'importance de l'École normale supérieure de Paris dans les trajectoires de bon nombre de clercs français: l'équipe initiale d'Esprit n'échappe pas à ce modèle éducatif. Côté québécois, le projet de fondation de La Relève est né au Collège Sainte-Marie de Montréal, lieu crucial de sa maturation (la ville de Montréal étant, plus largement, le foyer de création des quatre périodiques québécois étudiés4, selon un phénomène de concentration de la vie intellectuelle et éditoriale qui n'est pas propre à la France). Les revues, cependant, ne sont pas analysables seulement en termes d'institutions: elles reposent sur des réseaux, lesquels demeurent dans un «entre-deux», opérant« entre logique informelle et principe d'institution» (Colonomos 2000 : 19). Pour chaque cas étudié, nous montrerons comment les revues développent des «structures de sociabilité» qui servent de ciment idéologique et entretiennent des liens de cordialité, voire d'amitié, entre les rédacteurs; comment elles peuvent s'inscrire dans des générations intellectuelles, où convergent les engagements d'une même classe d'âge (Sirinelli 1986). Nous mettrons également en reliefles logiques de réseau qui traversent les revues, avec leurs mécanismes plus ou moins feutrés d'adhésion et d'exclusion. La notion de réseau intellectuel permet d'articuler savoirs et pratiques, ces deux registres étant forcément imbriqués: les intellectuels ne vivent pas dans des monades, ils doivent faire face à des enjeux collectifs à partir desquels ils se définissent et produisent des connaissances. Ainsi les voyages génèrent et alimentent les contacts nécessaires à la mise en œuvre des réseaux transnationaux. Ils donnent lieu à des appropriations ou à des rejets, et donc à des productions concrètes, objets de coopération, de publication, de collaboration à des revues. Nous dégagerons trois figures de réseaux intellectuels - critique, partisan et professionnelsans prétendre épuiser la gamme

4. D'autres périodiques québécois ont bien sÛTétabli des collaborations avec Esprit: par exemple, Maintenant, publié par les dominicains ou Liberté,animée par des écrivains (Hubert Aquin) et des poètes indépendantistes (Gaston Miron, Fernand Ouellette). Cependant, nos quatre revues se démarquent des autres, en raison de leur importante contribution à l'histoire culturelle et intellectuelle du Québec. Chacune d'elles appartient à une décennie différente dont elle exprime plus ou moins les problèmes et les défis: ainsi en est-il de La Relève pour les années trente, de Cité librepour les années cinquante, de Parti pris au cours des années soixante et - à un degré moindre - de Possiblespendant les années soixante-dix et quatre-vingt.

4

ÉCHANGES INTEILECTUELS

ENTRE LA lRANCE ET LE QUÉBEC

des variations possibles. Le premier traduit une volonté de changement social plus ou moins radical, dont l'expression publique emprunte des canaux autres que politiques, soit éthiques soit artistiques5. Le deuxième appuie (par des articles, des déclarations publiques ou tout autre moyen) un parti ou une famille politique. Le troisième partage avec les deux précédents l'ambition de défendre des valeurs «universelles", mais va mettre en avant, pour cela, des aptitudes «techniques" : son engagement correspond à une professionnalisation de l'activité intellectuelle, permise par un niveau élevé de prestige. Chacune de ces figures, dont l'origine remonte à un contexte historique donné6, revient de façon plus ou moins régulière tout au long du vingtième siècle. Nous en observons diverses manifestations, à la fois en France et au Québec, sans qu'elles coincident nécessairement sur le plan de la chronologie. Ces premiers jalons posés, nous allons dérouler en détailles phases marquantes de l'histoire croisée des quatre revues québécoises et du périodique français.

5. Une bonne illustration d'un réseau intellectuel critique au Québec serait donnée par la publication du R£fus global en 1948. Les signataires de ce manifeste contestent le pouvoir politique d'un double point de vue, moral et artistique, dans la lignée des réseaux intellectuels critiques des Lumières, dont les membres accèdent à un statut social relativement élevé (au risque de le perdre et de devoir s'exiler). La contestation indirecte du pouvoir politique apparaît comme un dénominateur commun: adopter une stratégie de contoumement est nécessaire car le champ politique est fermé. 6. Le siècle des Lumières pour les réseaux critiques (Koselleck 1979), l'entre-deuxguerres pour les réseaux partisans, les années soixante-dix et quatre-vingt pour les réseaux professionnels.

INTRODUCTION

5

PREMIÈRE PAIU'IE

Les frémissements

La première percée d'Esprit au Québec, à travers notamment La Relève, coïncide avec une phase historique de bouleversements majeurs: les années critiques de la Grande Dépression, les années traumatisantes de la Seconde Guerre mondiale, la découverte des camps de concentration, l'explosion de la première bombe atomique et, presque sans transition, l'entrée dans un autre conflit mondial-la Guerre froide où toutes les cartes du jeu international se brouillent avant d'être redistribuées. Ces temps sont propices à des confusions idéologiques qui, tout à la fois, favorisent et parasitent les échanges entre revues intellectuelles.

ChaPitre

1

ESPRIT, UN ACTEUR À PART ENTIÈRE DE lA VIE INTELLECTUELLE

1. EsPRIT SOUS MOUNIER Dès sa fondation en 1932, Esprit affiche la volonté de s'inscrire dans des réseaux intellectuels internationaux. Le sous-titre «Revue internationale - Édition française" apparaît sur la couverture au cours des premières années de publication. Au début, cette sensibilité pour l'étranger s'exprime à travers le compte rendu de manifestations personnalistes en Belgique, en Suisse, en Pologne, en Roumanie, au Danemark et au Canada français. Tout au long de son histoire, la revue porte un intérêt aux questions internationales qui dépasse largement la vie des cercles personnalistes. Dans le contexte sociopolitique entourant la création d'Esprit, la génération dite non conformiste l, à laquelle appartiennent les fondateurs, joue un rôle moteur. Une source de confusion vient de la cohabitation au sein du milieu personnaliste de deux rameaux, celui d'Esprit et celui d'une autre revue des années trente, Ordre nouveau (Balmand 1987). Certains chercheurs voient dans cette matrice

1. Au sujet de l'idéologie des «non-conformistes", voir surtout Loubet deI Bayle (1969,1998) et, dans une problématique de transposition au cas canadien-français, Angers (2002). Pour résumer, le mouvement Ordrenouveau et sa revue prônent, sur une base personnaliste, une «révolution communautaire» nécessaire à la régénération du tissu social (Balmand 1996 : 849). Alexandre Marc, en particulier, le fondateur d'Ordre nouveau, a pu se sentir proche d'une des branches dissidentes du national-socialisme allemand, incarnée par Gregor Strasser, mais il désapprouvera toujours le «mysticisme biologique» et le racisme nazis (Hellman 1981: 63). Les animateurs de la revue ne forment pas, du reste, un bloc religieux monolithique: Marc est un émigré russe d'origine juive (Roy 1993: 464), de Rougement, un Suisse protestant, Daniel-Rops un catholique fervent. Par sa valorisation de l'héroïsme, le personnalisme d'Ordre nouveau présente un aspect résolument nietzschéen qui le démarque d'Esprit. Si Mounier ne se dérobe pas devant le défi de la «mort de Dieu », il entend cependant le relever par l'ancrage de sa philosophie dans un christianisme rénové et réaffirmé.