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Eclectisme et intégration en psychothérapie

De
318 pages
Qu'est-ce que l'éclectisme et l'intégration en psychothérapie ? L'intégration est-elle réalisable ? En pleine "guerre des psys", une telle ambition n'est-elle pas une provocation, une gageure impossible voire une mauvaise farce ? L'auteur tente de montrer pourquoi et comment une approche intégrative est possible et souhaitable au-delà d'un simple éclectisme technique et cela en dépit des conflits d'écoles. Elle présente l'étude du courant de pensée dont elle est porte-parole.
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ÉCLECTISME ET INTÉGRATION EN PSYCHOTHÉRAPIE

Françoise Zannier

ÉCLECTISME ET INTÉGRATION EN PSYCHOTHÉRAPIE
Intérêts et enjeux d’une profession

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11113-4 EAN : 9782296111134

PREFACE
La psychothérapie est un humanisme
En guise d'introduction, citons l'avertissement du philosophe Roger-Pol Droit dans son ouvrage polémique « Votre vie sera parfaite » : « On vous donne à présent des conseils pour tout. Plus un seul aspect de l’existence ne demeure sans experts, gourous et autres coachs, tous prêts à prendre en main votre vie. Situation ridicule : la vie n’a pas besoin, pour se développer, de tant d’artifices et de boniments. Situation dangereuse : beaucoup risquent d’y perdre leur autonomie. En dénonçant les travers de ceux qui vous mentent et manipulent avec cynisme, je souhaite contribuer à vous rendre votre liberté, ou à vous permettre de mieux la défendre. »On retrouve souvent ce contresens dans de nombreux débats et écrits sur le sujet. Pour moi, la psychothérapie est un humanisme dessinant un monde où chaque être humain pourrait se développer et devenir lui-même, en desserrant le plus possible les contraintes imposées par le contexte social. La psychothérapie s’inscrit, entre autres, dans le contexte du développement personnel. Ses objectifs énoncés sont ambitieux : traiter certains troubles psychiques ou du comportement, mieux communiquer, devenir plus créatif, développer la confiance en soi voire prévenir l'apparition de difficultés. Cette idéologie du bien-être ou mieux, du bonheur, a fait l’objet de critiques souvent fondées : ce concept récent qui s’inscrit dans notre ère postmoderne, devient le leitmotiv d’une vie en société qui promeut à la fois un idéal gestionnaire et d'une jeunesse éternelle et épanouie. Heureusement, il demeure des espaces de reconnaissance non compétitifs qu’il convient de préserver avec vigilance afin que le culte de la performance n’envahisse pas la totalité de la vie sociale et de la subjectivité. La réflexion de Françoise Zannier concerne des symptômes ou comportements cliniquement significatifs, comme en témoignent une souffrance marquée ou une altération marquée du fonctionnement social ou professionnel. Au cours des dernières décennies, les barrières entre les écoles de pensées proposant un modèle psychothérapique ont eu tendance à s’abaisser, du moins sur le plan international. Il en est de même sur le plan des pratiques. Théoriciens, universitaires, chercheurs et cliniciens ont écouté et appris les uns des autres. La prise en compte des données des neurosciences est de plus en plus fréquente ainsi que la reconnaissance du bien fondé de la chimiothérapie dans certaines indications. Dans la Grèce classique, les aèdes contaient qu’un odieux personnage du nom de Procuste, attirait les voyageurs dans sa demeure où se trouvaient un grand lit et un petit lit. Il obligeait les petits visiteurs à se coucher dans le grand lit, et les grands à se coucher dans le petit lit ; puis il les étirait, ou leur coupait les membres, afin de les mettre à la dimension de leur couche. Nul n’en réchappait jamais. L’ayant vaincu, Thésée le fit mourir en le soumettant au même supplice. 5

Une version plus ancienne mais plus pénétrante, attestée par Plutarque dans sa Vie de Thésée, ne parlait que d’un seul lit ; d’un lit surnaturel qui ne correspondait à la taille d’aucun être humain, pas même à celle de Procuste. Sous cette forme, le conte acquiert la valeur d’un mythe comportant un sens caché. Le déchiffrage de ce sens caché est facilité par l’identité du héros. Dans la mythologie grecque en effet, tout comme Prométhée et Héraclès, Thésée apparaît non seulement comme un champion du bien contre le mal, mais surtout comme un libérateur de l’Homme face aux forces qui tentent de le dominer et de l’asservir. Alliés à l’humanité naissante, tous trois s’efforcent d’affranchir les êtres humains des forces maléfiques, d’éliminer les oppresseurs et d’asseoir les bases d’une civilisation de l’Homme libre. On peut alors aisément décrypter le message : Acceptez l’Homme tel que la Nature l’a modelé ; acceptez chaque Individu avec toutes ses particularités ; ne rejetez aucune personne simplement parce qu’elle ne correspond pas à l’idée que vous vous faites de l’être humain. Nos patients ne doivent pas subir le sort des victimes de Procuste… Comme l'auteur de ce livre, je défends une conviction légitimée par une multitude d’études épidémiologiques et cliniques : aucun modèle, aussi sophistiqué soit-il, ne permet d’expliquer la complexité du psychisme humain. Les positions dogmatiques de défense d’un système unique se privent d’éclairages pertinents d’une réalité multidimensionnelle, laquelle se prête rarement à une compréhension à partir d’une logique uniforme. De même, aucune technique de soin ne peut être appliquée indifféremment à toute forme de souffrance mentale. On le sait : on soigne autant avec ce que l’on est qu’avec ce que l’on sait. L’efficience thérapeutique doit souvent plus à la qualité du thérapeute qu’à la technique utilisée. Les recherches menées sur l’efficacité des psychothérapies mettent en évidence l’importance de facteurs communs indépendants d’un système théorique particulier. Ces facteurs communs incluent la qualité de l’alliance de travail thérapeutique, les compétences relationnelles du thérapeute et son expérience, ou la volonté de changement du patient. À l’évidence, les différences de terminologie couvrent souvent une profonde communauté de contenu et de sens. La défense et illustration de l'éclectisme et de l'intégration rédigée avec érudition par Françoise Zannier s'inscrit, de façon militante, dans cette perspective ambitieuse. Professeur Pierre Angel Professeur des Universités en psychopathologie Psychiatre des Hôpitaux

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INTRODUCTION Une recherche clinique en psychothérapie nécessite que soient précisés les fondements épistémologiques sur lesquels le travail entrepris repose. En effet, la capacité réelle ou supposée de généralisation d'une théorie est étroitement associée au cadre épistémologique dans lequel elle s’inscrit. Comme nous allons le voir, cette remarque vaut plus encore dans les sciences humaines que dans les sciences exactes, et particulièrement dans le domaine que nous allons étudier. Dans celui-ci en effet, chaque notion, chaque concept est souvent polysémique. Les mêmes mots utilisés dans différents contextes ou par des auteurs différents, peuvent avoir des significations différentes, à commencer par le mot « sciences ». Dans ces conditions, il est indispensable d’avoir des connaissances suffisamment précises et étendues pour bien comprendre ces différences. Comme son objet, la discipline étudiée est de nature éminemment herméneutique. En effet, les écoles et les conceptions du psychisme1 sont multiples et diversifiées, y compris à l’intérieur d’un même courant de pensée. Dans ces conditions, le langage utilisé par les professionnels n’est jamais neutre ou dépourvu d’intentions. Il reflète les positions prises vis-à-vis des objets concernés, leurs apriori et leurs présupposés. De même, il génère en théorie comme en pratique, des implications étroitement liées à ces positions. Le simple fait d’évoquer une césure entre sciences exactes et sciences humaines est en soi une prise de position n’ayant rien d’anodin ou de « neutre ». En effet, actuellement, nombre d’auteurs ne voient pas les choses ainsi : « on a pris l’habitude de séparer sciences dures et sciences molles, sciences de la nature et sciences de l’homme ; or cette distinction apparaît désormais clairement inappropriée » … ou encore : « La méthode psychanalytique ellemême peut être étudiée par des procédures objectives. Cette proposition ne recueille pas l’assentiment unanime des psychanalystes considérant que la dimension intersubjective qui guide la pratique clinique est d’une nature qui la rend totalement non pertinente pour des approches objectives. Il existe aujourd’hui suffisamment de travaux pour considérer que cette position négative de principe mérite très largement d’être débattue »2. Ces assertions laissent entendre que ce qui est affaire d’épistémologie, de construction cognitive et sociale du concept de « psychisme », et peut-être surtout d’éthos personnel3, peut faire l’objet de discussions susceptibles de faire apparaître un consensus et d’annuler les clivages traditionnels, l’un des principaux enjeux étant d’évaluer et de comparer les résultats des différentes approches, en fonction d’outils de mesure et de catégories de troubles ou de symptômes, elles-mêmes sujettes à discussions. Dès lors, même si l’intention est louable, nous n’adhérons pas à cette requête qui, sous couvert de « validation scientifique d’efficacité », revient à disqualifier les approches cliniques qualitatives4 en tant que telles, et vise à établir la méthode 7

expérimentale (et par extension quasi-expérimentale), comme étant la seule approche scientifique possible ou réelle. De notre point de vue, les visions de la science objectivant la subjectivité, au moyen de procédés mathématiques et statistiques5 en particulier, ne présentent un intérêt que dans certains contextes, et notamment du point de vue d’attentes plus administratives que cliniques à proprement parler. De ce point de vue, les recherches en clinique utilisant des procédures (quasi-) expérimentales sont souvent éloignées des recherches cliniques. En effet, elles s’inspirent du projet mathématique de la nature6 et notamment des modèles médicaux dans lesquels seuls les aspects quantitatifs des données sont essentiels. C’est pourquoi dans le même temps, elles occultent la nature profondément qualitative, complexe et singulière du psychisme, et son autonomie par rapport au corps qui en est le support matériel7. Les différences opposant ces approches à celles qu’elles ambitionnent de contrôler, sont ainsi méconnues ou occultées, un postulat fondamental de ces dernières étant que les faits psychiques et les « états mentaux » ne se mesurent pas, comme cela a été fortement affirmé lors du débat autour du rapport INSERM de 2004. De très nombreux auteurs déclinent ce postulat de multiples manières, n’empêchant pas qu’il est sans cesse remis en question par le camp adverse qui au nom d’une vision uniciste de la Science, montre un certain hégémonisme dans ses prétentions. Dans ces conditions, les approches quantitatives et qualitatives [(semi)expérimentales et cliniques] s’opposent plus souvent qu’elles ne sont congruentes dans notre domaine, l’école cognitivocomportementale étant pratiquement la seule qui utilise couramment la méthodologie d’évaluation quasi-expérimentale. Les approches en question et les théories psychothérapeutiques reposent ainsi soulignons-le, sur des présupposés philosophiques différents concernant la nature du fonctionnement psychique et la manière dont celui-ci peut et doit être appréhendé. On songe ici au reproche adressé à l’INSERM8, d’avoir utilisé des instruments cohérents 9 avec une seule des catégories de psychothérapie étudiées et d’avoir ainsi défavorisé les autres, nous y reviendrons. En tout état de cause, comme on l’aura sans doute compris, il est inconcevable pour nous de s’intéresser à la problématique de l’intégration en psychothérapie, sans faire état des dissensions existant entre les écoles, ni chercher à comprendre ce que tout cela signifie. Car en effet, comme on peut le constater, dans la volonté louable de faire apparaître un consensus et plus généralement « de faire science » (I. Stengers), peuvent transparaître une négation de l’autre, un déni ou un hégémonisme conscient ou inconscient, mais néanmoins réel pour beaucoup de professionnels. Pour cette raison, il importe donc à notre sens, d’être vigilant quant aux présupposés et implications réelles ou potentielles des différents choix théoriques et méthodologiques. Car en effet, les prétentions hégémoniques réelles ou supposées de spécialistes avertis de la réalité massive de l’Autre jusque dans ce qu’il a de plus radical10, montrent à quel point les réactions à 8

cette réalité peuvent être différentes, cela même si des contraintes politiques et institutionnelles pèsent de manière assez évidente sur les attitudes en question. Dans ces conditions, laisser entendre que si les parties en présence ne sont pas d’accord, c’est parce qu’elles ne se sont pas bien comprises et qu’il conviendrait de s’expliquer pour y parvenir, serait soit un peu naïf, soit peu respectueux de l’altérité en question, cette question posant à elle seule un problème éthique peu banal. C’est une des raisons pour lesquelles nous nous éloignerons le plus possible ici des prétentions qui sous-tendent ce qu’il faut bien appeler « le scientisme », idéologie laissant croire en la toute puissance et en l’unicité de « la » Science. Car ces prétentions agissant au su ou à l’insu des protagonistes, se révèlent impuissantes dans les faits à atteindre leurs objectifs…nous y reviendrons. Pour cette même raison, les fondements philosophiques de la présente thèse seront examinés dans la première partie afin de préciser nos conceptions. A cet égard, il est essentiel de prendre au sérieux le fait que les options philosophiques d'un auteur, qu'elles soient explicites ou implicites, conscientes ou inconscientes, concernant aussi bien les fondements des sciences que la nature de la conscience, ou encore celle des rapports entre le corps et l'esprit, sont déterminantes quant à la manière dont ces questions sont traitées en théorie et en pratique, et quant aux « effets de vérité »11 qu'elles sont susceptibles de produire. Par ailleurs, comme ce travail se propose de le montrer, il est tout aussi important de tenir compte du fait que les psychothérapies ont une histoire et une réalité s'inscrivant à la fois dans celles des sciences, des formations sociales et de contextes socioprofessionnels déterminés se recoupant dans ce domaine, indépendamment de l’organisation administrative délimitant les disciplines. Ainsi, comme nous le verrons, les psychothérapies se sont constituées au carrefour des sciences biologiques, médicales, expérimentales et enfin humaines, ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de difficultés et de contradictions liées au caractère hybride de leurs origines, méthodes et objets. Par conséquent, c’est en décortiquant autant que possible les tenants et les aboutissants de cette histoire, que pourra apparaître une représentation plus ou moins globale et détaillée d’un domaine, à propos duquel énormément de choses sont dites, qui tiennent rarement compte de la complexité que nous voulons aborder ici. Ainsi, par exemple, les liens qu’entretiennent les psychothérapies avec la philosophie, la psychiatrie, la psychanalyse, la psychologie, etc.… renvoient à la question de savoir plus précisément en quoi et comment ces savoirs se sont constitués à partir de connaissances hétérogènes, de courants de pensée diversifiés, de connaissances partielles, dont aucune ne peut prétendre détenir la vérité ontologique de ses objets. A cet égard, nous n’ambitionnons évidemment pas de tout expliquer, mais seulement de présenter une synthèse de certains points essentiels pour ce que nous estimons être une compréhension juste et correcte des choses. Disons simplement pour l'instant que dans ce domaine plus encore sans doute que dans 9

tout autre, il conviendrait au minimum que chacun puisse préciser dans quels cadres il se situe, en faire état et l’expliquer de manière à ce que la communication ait le degré de transparence nécessaire à la compréhension éclairée que chacun est en droit d'attendre.

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1. QUESTIONS PHILOSOPHIQUES « Les savants croient se libérer de la philosophie en l'ignorant ou en la vitupérant ... Ils ne sont pas moins sous le joug de la philosophie, et la plupart du temps hélas, de la plus mauvaise. Ceux qui vitupèrent le plus la philosophie sont précisément esclaves des restes vulgarisés des pires doctrines philosophiques ». Engels (F.) (9, p.211), Dialectique de la nature, Editions Sociales, 1975. Comme nous l'avons évoqué, il est important de situer le travail suivant dans son contexte élargi qui va de la philosophie aux sciences humaines, en passant par l'épistémologie et la médecine, et plus précisément ici, la psychiatrie. En effet, une réflexion approfondie sur les psychothérapies12 qui sont partie prenante des sciences de l'esprit13, ne peut être menée à bien sans que soient d’abord examinées des questions générales relatives aux domaines cités et que des réponses leur soient apportées, qui constituent dans leurs principes les fondements de cette réflexion. Nous rejoignons ici la position suivante : « A de rares exceptions près, les réflexions et les positionnements épistémologiques sont inexistants. Rien n'a guère changé depuis cette remarque de Jean Paul Sartre dans L'Imaginaire : La faute de la plupart des psychologues est de négliger cette tâche préliminaire et de s'engager dans la voie de la recherche, de l'hypothèse, de l'expérimentation, de l'induction, sans avoir au préalable suffisamment défini l'objet sur lequel ils opèrent14 », à quoi nous ajoutons « la position depuis laquelle ils opèrent ». Dans le même sens, nous étudierons ensuite les théories référentes de notre travail, au niveau des méthodes et des techniques, c’est-à-dire de leurs instruments conceptuels. Cela étant, il ne s’agira pas évidemment de tout dire, mais seulement de faire apparaître des points importants, comme autant de pistes de réflexion et de propositions pour des travaux ultérieurs. Dans ce but, suivant un schéma allant du plus général au plus particulier, nous commencerons par une réflexion métathéorique afin que la thèse présentée s'inscrive dans un cadre conceptuel explicite, dépouillé des ambiguïtés ou des implicites aboutissant potentiellement ou réellement à des malentendus, confusions ou conflits stériles dont nous sommes parfois les témoins impuissants. Cette réflexion prend place dans le cadre de la recherche fondamentale. Dans la première partie, nous examinerons les théories des théories, c’est-à-dire notamment leurs présupposés philosophiques, afin de nous situer parmi ceux-ci, et d’éclairer le lieu depuis lequel nous prenons position. Il va sans dire que celle-ci relève d’un choix personnel. Cet engagement pris en regard des parties en présence, représente pour nous la meilleure voie du point de vue de l’éthos dont nous nous faisons le porte-parole, partant du principe que toute science repose sur une décision métaphysique implicite relative à l’être ou à l’essence du domaine qu’elle explore15 (A. Boutot). En l’occurrence, nous postulons que 11

les théories du psychisme sont de nature fondamentalement herméneutique16, c’est pourquoi il est illégitime et vain de vouloir imposer une quelconque forme de pensée unique. Cela ne veut pas dire que tout se vaut, loin s’en faut, mais plutôt que le pluralisme conceptuel est notre destinée commune, qu’on l’accepte ou non et qu’on le veuille ou non, s’agissant ici en fait d’une question éthique avant d’être scientifique. C’est aussi une des raisons pour lesquelles on peut considérer que chaque théorie étudie un niveau de réalité particulier et dévoile une partie seulement du réel étudié17. De même, chaque méthodologie est une approche possible mais non la seule. Le lecteur ne trouvera donc pas ici une vision « unidimensionnelle et mutilante"18, ignorant ou feignant d’ignorer le contexte élargi dans lequel elle se situe et les autres points de vue existant sur les mêmes choses. Les oppositions et les contradictions ne seront ni ignorées, ni niées, mais au contraire étudiées le plus précisément possible dans le cadre du présent travail. Partant du principe qu’elles sont à la fois la raison des conflits et la condition de leur dépassement ou de leur transformation éventuels, nous procéderons ainsi à ce que nous considérons être une saine confrontation des parties, afin de prendre position en connaissance de cause et d'affiner notre jugement. Nous insistons cependant sur le fait que ce choix ne correspond en rien à un relativisme dans lequel tout se vaut. Tout au contraire, il est question entre autres choses de cerner ce que chacune des écoles étudiées apporte d’original ou de spécifique, de manière à utiliser ces apports de manière synergique et à bon escient. Le choix d’une option en psychothérapie, relève consciemment ou non d’une appréciation ou d’un jugement de valeur moral en dernière instance, qui implique toutes les autres parties concernées, et qui ce faisant, devient un choix politique. En effet, par sa raison, l’homme accède à un monde moral, où il ne s’agit plus simplement de savoir ce qui est mais ce qui doit être, et où règne la liberté19. Il n’y a donc pas lieu de l’ignorer ou de faire « comme si » c’était sans importance, mais au contraire de permettre à chacun d’exercer son jugement, grâce à une connaissance éclairée de la problématique globale dans laquelle il a à se situer. De ce point de vue, l ‘éclectisme et l’intégration ne représentent rien d’autre qu’une réponse au problème de l’altérité qui se trouve posé au cœur des sciences humaines, anciennement nommées sciences morales20. Ce problème fondamental auquel nous sommes confrontés, nécessite de recevoir des solutions justes et pertinentes, vis-à-vis desquelles nous détenons certaines clés. Avant d’aller plus loin, précisons qu'une recherche fondamentale n'est pas pilotée par l'aval d'une application rentable pour l'économie d’un pays, mais par l'existence de recherches antérieures ayant posé des questions nouvelles. Une telle application n’est pas impossible, mais elle n’est pas son objectif premier21. Au moment où l'Evidence Based Medecine tente de s’imposer dans le champ des psychothérapies, ce que consacre le très controversé rapport d'expertise INSERM, nous voulons souligner que la primauté accordée aux approches quantitatives ne saurait traduire un véritable souci pour la qualité des soins22. De plus, sans reprendre l’ensemble des critiques adressées à ce travail23, nous 12

voulons souligner qu’il relève essentiellement selon nous, comme les travaux sur lesquels il s’appuie, du positivisme24 épistémologique inhérent aux approches expérimentales, les mesures de variables « observables »25 symbolisant le hiatus entre approches quantitatives et approches qualitatives. Cette méthodologie quantitative généralisée dans les TCC, crée comme on le sait un déséquilibre en leur faveur, accentué par le fait que pour cette même raison, elles sont majoritairement représentées. Par ailleurs en outre, des variables qualitatives importantes ne sont pas prises en compte dans les études retenues, bien qu’étant évoquées dans le rapport et connues des professionnels, dont notamment : l’hétérogénéité des pratiques internes à une même catégorie de psychothérapie26, celle des groupes de patients regroupés sous les mêmes « étiquettes »27, celle de la qualité des relations patient-thérapeute (transfert et contre-transfert). En résumé, l’expertise INSERM s’appuie sur des études visant à évaluer « les psychothérapies » via leurs effets, comme s’il s’agissait d’« instruments standardisés », d’« objets concrets » indépendants des praticiens, des techniques utilisées, des patients et des relations patient-thérapeute. L’écartement de facteurs subjectifs et intersubjectifs importants rend ces études possibles via la réduction des « objets » aux seuls critères intéressant les chercheurs28. Il s’agit d’une démarche positiviste dans laquelle ces derniers se croient situés en exclusion de leurs objets d’étude considérés comme « naturels », non construits et indépendants de leur « lunette d'approche »29. Ces « objets » (les psychothérapies) sont réifiés, conçus comme ayant des propriétés invariables et identiques entre eux dans chaque catégorie. Une partie importante des données se trouve ainsi amalgamée à des résultats censés porter sur des catégories uniformes30. En définitive, le rapport donne l’impression qu’avec des protocoles ad hoc, ne faisant état des biais et des difficultés propres à leurs objets et à leurs méthodes que pour les écarter31, les méthodes quantitatives réussissent à « prouver » ce qu’elles veulent démontrer, ni mieux ni moins bien que les méthodes qualitatives auxquelles elles reprochent leur soidisant manque de scientificité. A bien y regarder, on s’aperçoit que l'avantage des méthodes quantitatives réside essentiellement dans la maîtrise de la formalisation mathématique/statistique et de sa puissance persuasive, qui deviennent sujettes à caution dès qu’on étudie finement les paramètres utilisés et qu’on inventorie ceux qui sont écartés ou présentés comme allant de soi, « évidents » ou « naturels ». En tout état de cause, les approches quantitatives excluent l’évaluation subjective individuelle dont il est question dans cette thèse, car elles visent une exploitation statistique de données effectuées sur des groupes32. S’inscrivant dans le « projet mathématique de la nature33 », elles ont l’avantage de pouvoir être pratiquées à grande échelle car les données sont uniformisées et réduites à leurs aspects ou à leurs significations les plus simples (« évidentes»), dans le cadre adopté. Leur principal inconvénient est cependant de perdre en profondeur ce qui est gagné en étendue, tout cela au détriment de ce qu’il y 13

aurait véritablement à comprendre, du point de vue psychothérapeutique en question. Pour le dire autrement, la nécessité d’évaluer tous les traitements du psychisme y compris les psychothérapies, aboutit au non-sens consistant à utiliser les outils appliqués aux médicaments pour tous les traitements, sachant qu'en psychothérapie, on ne travaille pas sur les symptômes de « groupes homogènes de malades » mais sur le psychisme d’une personne unique (E. Zarifian, 2005). De ce point de vue, le hiatus entre approches quantitatives et qualitatives, ou si l’on préfère, entre recherche en clinique et recherche clinique, oblige au réexamen et à la discrimination des questions soulevées. Dans un souci de compréhension et d'éthique concernant la position que nous voulons soutenir, nous avons donc été amenée à clarifier les choses, en décloisonnant autant que possible les champs de savoir impliqués en amont et autour du concept de psychothérapie (épistémologie, méthodologies, psychiatrie, psychanalyse, psychologie, ...) afin d’éclairer au mieux ce concept par les moyens dont nous disposons. Ce cheminement représente en outre selon nous la meilleure manière d’étudier l’intérêt de l’éclectisme et de l’intégration en psychothérapie, leur place dans les champs étudiés, et le rôle de coordination que ces concepts peuvent éventuellement jouer, vis-à-vis de disciplines plus ou moins hétérogènes entre elles aux différents niveaux que nous venons d’évoquer.

1.1. EPISTEMOLOGIE « L'épistémologie est la théorie de la science en général, c’est-à-dire la théorie qui essaie de définir les fondements, les méthodes, les objets et les finalités de la science. En grec le terme d' " épistémè " signifie la science et le terme "logos" signifie le discours : on peut donc dire en traduisant littéralement le terme à partir du grec qu'elle est le discours sur la science. » Gilles Gaston Granger, Professeur au Collège de France. Dans les lignes suivantes, nous allons aborder les questions intéressant notre travail à partir des oppositions réalisme vs instrumentalisme, et positivisme vs constructivisme, car les paradigmes qui en constituent les termes déterminent le mode de pensée d’un auteur34. Ils sont donc décisifs quant à la manière dont les choses sont comprises par les différents acteurs d’un champ de connaissances. Comme on va le voir, ces paradigmes peuvent être rapprochés deux à deux. En effet, le réalisme est congruent avec le positivisme tandis que l’instrumentalisme l’est avec le constructivisme. La présence d’un des termes de chaque couple implique ou admet ainsi souvent celle de l’autre lui étant associé. Ces positionnements, qu’ils soient conscients ou non, explicites ou non, sont pratiquement toujours à l’œuvre dans une œuvre scientifique. Ils sont 14

fondamentaux pour comprendre le raisonnement d’un auteur et la portée réelle ou supposée de son œuvre, c’est pourquoi il paraît indispensable d’en faire état pour pouvoir en tenir compte. REALISME VS INSTRUMENTALISME Une des premières questions dans une démarche de recherche, est de savoir dans quel(s) contexte(s) ou dans quel(s) cadre(s) plus général(-aux) elle se situe, et notamment quels sont à l'intérieur de ce(s) cadre(s), les présupposés philosophiques sous-jacents aux corpus étudiés. D’une manière générale, l'histoire des sciences et des paradigmes autour desquels elles se constituent, montre la valeur relative et transitoire de ces paradigmes35, et notamment les oppositions ou les contradictions existant entre eux. Le passage de la physique newtonienne à la physique quantique est une des illustrations de cet état des choses, à savoir que le réel auquel nous avons affaire peut être perçu, compris et expliqué de différentes manières, en fonction de « la lunette », i.e. de la théorie utilisée. Rappelons ici que pour Popper, une théorie n’est scientifique que si elle peut être réfutée. Par ailleurs, les expérimentations ne permettent pas de « vérifier » des hypothèses, mais seulement de les « corroborer », c’est-à-dire « d’aller dans leur sens », autrement dit de les maintenir tant qu’elles n’ont pas été falsifiées. Face à ce réalisme épistémologique affaibli, les théories et les hypothèses non réfutées étant vues comme « probablement » vraies, Kuhn soutient qu’une théorie n’est pas appelée à être réfutée, mais seulement à être remplacée. En tout état de cause, en physique notamment, les faits semblent ne donner entièrement raison ni à l’un ni à l’autre de ces auteurs, mais à un autre venu plus tardivement, dont les assertions sont sans précédent à notre connaissance. Cet auteur nommé Basarab Nicolescu, a tiré des conclusions de l’avènement de la physique quantique en introduisant la notion de niveaux de réalité, cette dernière étant dans son sens ontologique, la partie expliquée du réel auquel elle se réfère36. Les théories en question décrivent en effet des niveaux de réalité différents, l’un étant celui de la physique classique, l’autre le niveau subatomique. Pour autant, cela ne signifie pas qu’elles s’invalident réciproquement, ou que l’une est appelée à remplacer l’autre, mais plutôt qu’elles ont des champs d’applications différents. Pour notre propos, nous voulons remarquer que si ce point de vue est pertinent dans le domaine des sciences exactes, il paraît l'être encore plus dans celui des sciences humaines, et particulièrement en psychothérapie. En effet, notre postulat concernant la nature herméneutique des théories du psychisme, nous amène à considérer les théories proposées par les différentes écoles de psychologie reconnues au niveau universitaire, comme autant de lunettes d’approche de différents niveaux de réalité… expliquons-nous. Les théories psychothérapeutiques prises au sens de savoirs techniques, sont dérivées de 15

théories psychologiques proposant des modèles de fonctionnement psychique (et de dysfonctionnements) à partir desquels des écoles se sont constituées. Par analogie, on peut considérer que ces modèles décrivent ou construisent37 chacun à leur manière un niveau de réalité ou une partie du réel, et qu'à ce titre ils sont plus certainement opposés que contradictoires, nous y reviendrons. Notons cependant au passage que la pluralité des théories fait courir à chacun(e) le risque de prendre pour une notion générale, une notion empruntée à un système particulier, cela d’autant plus qu’à de rares exceptions près, les réflexions épistémologiques sont inexistantes. Au contraire des clarifications souhaitables, l’immersion totale dans une théorie, et l’utilisation fréquente d’un style impersonnel en 3e personne (« le psychisme est composé de différentes instances… », « la dépression est une maladie… », « les psychothérapeutes doivent... »…), et corollairement, l’occultation de la pluralité des points de vue ou leur dénigrement réciproque selon les cas, laissent à chaque fois penser qu’on a affaire au discours de « La Science » et que celleci est « une », alors que nous n’avons le plus souvent affaire qu’au réalisme philosophique d’auteurs présentant leurs théories et leurs croyances comme des vérités uniques et/ou absolues, isomorphes avec le réel étudié, ceci en dépit de ce qu’une attitude authentiquement scientifique permettrait légitimement de soutenir. Ce faisant, leur attitude témoigne d’un militantisme un peu outrecuidant pour des visions de monde n’engageant qu’eux-mêmes, nous rappelant parfois violemment que «l’homme est la mesure de toute chose»38. Ces points aveugles occultent ainsi la nature de leurs rapports avec leurs théories comme avec leurs objets d’étude, et induisent les publics non avertis en erreur, autant qu’ils entravent le libre exercice de l’esprit critique et du jugement. De même, l' « abstentionnisme » ou l'ignorance vis-à-vis des questions soulevées, s’exprimant notamment dans des affirmations péremptoires concernant les réalités étudiées, aboutissent à des travers redoutables tels que l'obscurantisme, l'hégémonisme, ou encore le sectarisme pris au sens large, dont personne pourtant ne souhaite être soupçonné. A cet égard, certains chercheurs ont pourtant proposé des avancées importantes. Elliott, Fisher et Rennie (1999) notamment, se sont engagés dans un processus systématique visant à rechercher un consensus parmi une grande variété de chercheurs qualitatifs associés à des groupes tels que la Society for Psychotherapy Research. Parmi leurs règles, on trouve : « assumer sa perspective personnelle », incluant la description des orientations théoriques de l'auteur, ses anticipations personnelles, ses valeurs, etc... et le rôle que celles-ci jouent dans la conception de la recherche et dans l'analyse conceptuelle »39. On est donc loin ici de la prétendue « neutralité » ou de « l’objectivité scientifique » du chercheur ou du psychothérapeute, que certains prennent au sérieux et posent comme une exigence rédhibitoire de la formation de ceux-ci. Tout montre au contraire que l'observation, la compréhension et le traitement d’une problématique ne sauraient être neutres. Le découpage du monde, la 16

sélection/construction des objets et des techniques applicables se font toujours par rapport à une théorie préexistante et aux valeurs qu’elle contient, ces valeurs entrant en résonance avec celles du praticien. C’est pourquoi en réalité, les exigences de positionnement évoquées, rapprochent beaucoup plus les psychothérapies de l’esprit scientifique qu’elles ne les en éloignent, même si cela peut paraître paradoxal à ceux pour qui le seul modèle scientifique « réel » ou « vrai » est celui des sciences dures. Dans cette perspective, le positionnement philosophique d’un auteur est comme on vient de le voir, un élément essentiel, sachant que « l'instrumentalisme est la position selon laquelle nos théories scientifiques sont de simples outils explicatifs et prédictifs qui sont en eux-mêmes dénués de toute valeur de vérité (une théorie scientifique n'est ni vraie, ni fausse) », et que « le réalisme est, par contraste, la position considérant nos théories scientifiques comme des représentations vraies ou fausses de ce qu'il y a dans le monde (une théorie scientifique est soit vraie, soit fausse) » 40. L'importance de ce positionnement tient notamment au fait que n'engageant pas les mêmes convictions, il n'a pas non plus les mêmes implications, c’est-à-dire qu'il n’accorde pas la même place aux autres positionnements et œuvres. Dans le domaine des psychothérapies, tout cela a une importance considérable, comme en témoignent la controverse déclenchée dans les milieux psys par l’expertise de l’INSERM et bon nombre d’autres querelles à propos desquelles les médias ont évoqué à bon droit « la guerre des psys », qui en réalité est plutôt un ensemble de guerres qui ne datent pas d’hier et sont constituées de différentes batailles. C’est une des raisons pour lesquelles nous voulons insister sur le fait qu’à notre sens, les auteurs de notre domaine respectant les valeurs scientifiques devraient toujours prendre soin de préciser leurs positions épistémologiques en particulier, de manière à communiquer plus rationnellement et plus clairement, ceci étant sans doute la meilleure voire la seule manière d’éviter nombre de quiproquos ou de malentendus. Tout cela étant, le plus souvent, seul le réalisme philosophique paraît expliquer que des praticiens ou des chercheurs ne se posent pas de questions à ce niveau, et ne cherchent pas plus à savoir, si ce n’est de manière superficielle, partielle voire partiale, comment les mêmes troubles ou symptômes peuvent être considérés, traités et évalués, d'un autre point de vue que celui de leur formation et de leurs croyances, encore que des formations intégratives ont été mises en place à Lyon et à Paris notamment, montrant que cette ouverture laisse de moins en moins de professionnels indifférents. Par ailleurs, il est question à l’heure où nous écrivons ces lignes, d’assurer à tous les étudiants en psychologie clinique, des bases d’enseignement de plusieurs psychothérapies, comme c’est la cas depuis de nombreuses années à Paris 8, et de créer un Doctorat d’exercice en huit ans qui inclura l’étude approfondie de plusieurs modèles, ce que nous appelons de nos vœux. De la même manière, seul le réalisme philosophique permet d’expliquer que les auteurs de l’expertise INSERM, semblent considérer l’évaluation quantitative17

expérimentale comme les seules et uniques « vraies » méthodes scientifiques41, Les psychothérapies se trouvant ainsi tirées du côté des sciences naturelles et expérimentales sans plus d’explications. Dans ces conditions, comme c’est souvent le cas, le principal reproche qui peut être fait à ces études, c’est qu’en croyant nous proposer plus qu’un modèle, elles atteignent l’essence même de notre expérience, et dépassent ce qu’il est scientifiquement possible d’affirmer (D. Anzieu). Au point où nous sommes, précisons que l'éclectisme et l'intégration dont il va être question, s'inscrivent nécessairement dans une conception instrumentaliste. En effet, comme on vient de le voir, une chose est de considérer qu'une théorie ou une méthode n'est pas nécessairement vraie, mais qu'elle est utile, autre chose est de croire ou de laisser entendre, que cette théorie est vraie ou juste, c’est-à-dire isomorphe avec le réel, étant sous-entendu qu'elle est « la seule » vraie ou juste. Car ceci invalide explicitement ou pas tout ce qui ne se situe pas dans son champ, et justifie ou sous-tend « les guerres que les différents camps se livrent », faute souvent de prendre la peine ou le temps de suffisamment clarifier leurs assises, et de connaître précisément les arguments des théories adverses. Dans la mesure où par ailleurs, une théorie est destinée à être soumise à un groupe scientifique, de manière à être appréciée pour ce qu'elle est, qui a partie liée avec ce qu'elle est considérée être, il en va d'un souci de transparence et d'honnêteté intellectuelle maximales, si l'on peut dire, de clarifier ces préalables. Ajoutons ici que si la possibilité était donnée ou l’exigence faite à chacun de se positionner du point de vue dont nous venons de parler, cela aboutirait certainement à un approfondissement de la réflexion tel que les clivages et les rivalités entre les groupes professionnels s’en trouveraient sans doute atténués, et en tous cas mieux compris et acceptés. Au lieu de cela, la méconnaissance voire l’ignorance dans laquelle chacun se trouve souvent des positions philosophiques sous-jacentes aux discours des uns et des autres, tout autant que des siennes propres, fait constamment le lit de l'obscurantisme scientiste selon lequel le but de « la » science, ici « la » science psychothérapeutique, serait l'affirmation de vérités «éternelles » ou ultimes qui en réalité sont inaccessibles, comme l’évoque la citation en exergue de cette partie. Autrement dit, quelle que soit la position épistémologique sous-jacente, aucune théorie empirique ne peut être tenue pour apodictiquement établie (ndlr : d'une manière qui prouve l'adéquation explicite du savoir à l'être), de sorte que rien ne permet d'exclure que nous ayons un jour à renoncer à telle ou telle de nos théories actuelles42. Nous voyons ressurgir ici la question de la réfutabilité introduite par Popper, pour départager ce qui appartient au domaine scientifique, de ce qui lui est étranger c’est-à-dire idéologique, encore que nous n'employons pas le mot « scientifique » dans le même sens, pour ce qui concerne les sciences humaines en général et les psychothérapies en particulier. Nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, en pratique, tout se passe souvent «comme si» ce qui n'est 18

qu'une vérité relative voire transitoire, propre à un système de pensée donné, était une vérité absolue, non susceptible d'être discutée ou réfutée, au point que l’on se demande parfois si « la toute puissance infantile » n’est pas inconsciemment, le mécanisme maître de tout système explicatif qui ne prend pas garde de rester ouvert, c’est-à-dire d’inclure une part d’indétermination, de doute et d'ouverture dans ses développements, mais encore une distance vis-àvis de ses objets. Ceci explique aussi que certains auteurs semblent parfois «englués » dans les discours les constituant dans leur identité, comme sujets détenteurs d’un savoir excluant toute mise en question de leurs croyances et toute prise de recul finalement, par rapport à leurs assertions. En voulant imposer des vérités uniques, comme si « la Vérité » et « la Raison » étaient uniques, ils se comportent comme si leurs objets se situaient en exclusion de leur point de vue, ou étaient indépendants de « leurs lunettes », et retombent en cela dans le piège qu’ils dénoncent parfois par ailleurs. C’est fréquent dans les sciences humaines, et particulièrement dans le domaine des psychothérapies. Certains discours suivent une logique linéaire et univoque, où n'apparaissent jamais les mouvements de retour de la pensée sur elle-même, les hésitations, oppositions, contradictions ou paradoxes qui pourtant l'alimentent et contribuent à sa richesse. A contrario, le texte freudien est un exemple de ce genre, considéré par beaucoup comme une référence majeure, car il n’en apparaît que plus authentique et donc crédible. N’apparaissent pas plus les différences de conceptualisation existant entre les courants, si ce n’est au travers d’allusions prenant la forme d’un éclectisme verbal informel, ne remettant pas pour autant en question les convictions et les options spécifiques des auteurs. Rappelons ici que Popper reprochait au Freudisme d'être un système de pensée non réfutable et non falsifiable, ce qui selon lui le ramenait à une idéologie43. Grâce à l’éclairage précédent, du moins nous osons le croire, on conçoit que cette objection n’est pas recevable d’un point de vue instrumentaliste, dans lequel c’est l’utilité, non la corroboration ou la réfutabilité des hypothèses qui est le critère le plus important, c’est-à-dire les résultats que telle ou telle théorie, telle ou telle technique, permettent d’obtenir. En outre, pour prendre un exemple trivial mais néanmoins probant, la concordance de certaines données psychanalytiques et de faits, que chacun(e) peut sans trop de difficultés observer en soi-même, de même que leur valeur heuristique, devraient en principe rendre les détracteurs de la psychanalyse beaucoup plus modestes et circonspects qu’ils ne le sont souvent. Encore une fois donc, le problème en son fond n’est pas tant celui de la nature dernière de l’objet étudié (le psychisme, ndlr) que celui de « la lunette d’approche »44 du chercheur, ce problème ouvrant la question de la compatibilité des lunettes entre elles. En tout état de cause, nous ne voyons pas en quoi l’objection en question concerne la psychanalyse, car elle se situe clairement dans le paradigme herméneutique des sciences. En outre, elle a largement fait les preuves de sa valeur heuristique et pragmatique. Et de plus, 19

l’existence de nombreuses dissidences et divergences internes, montre qu’il ne s’agit aucunement d’un système monolithique ou dogmatique, que les contradictions y ont droit de cité, la réfutabilité des thèses constituant le champ psychanalytique étant pour ainsi dire incluse dans celui-ci. Pour les raisons qui précèdent, la psychanalyse et les psychothérapies n’ont donc pas à être « confondues » avec les sciences expérimentales, ou « traitées » comme telles. Leurs objets ne sont pas des objets concrets, mesurables et évaluables par des procédés mathématiques ou statistiques45, sauf dans des contextes précis (macro-études notamment) où ils sont réduits à des aspects peu utilisables par les thérapeutes46, les résultats de ces études étant dès lors à relativiser et surtout rapporter expressément à leurs contextes de production. Pour étayer cette position, nous voulons également rappeler que le principe du tiers inclus est largement admis et reconnu en psychologie clinique, ce qui n’est pas le cas dans les sciences naturelles ou expérimentales, et dans les approches quantitatives fondées sur des principes logiques classiques et des modèles mathématiques. Comme on le sait, une proposition mathématique est en principe soit vraie, soit fausse47. Cela sous entend qu’il n’y a pas de troisième possibilité. Elle ne peut pas être « ni vraie ni fausse ». De même elle ne peut pas être « à la fois vraie et fausse ». Les mathématiciens appellent cette propriété le tiers exclu. Le caractère vrai ou faux doit être vu comme un attribut de la proposition, comme par exemple, la faculté de voler est un attribut de l’espèce des goélands. C’est cet attribut que le mathématicien se donne pour tâche de découvrir48. A l’inverse dans les sciences humaines, et notamment dans les approches qualitatives, on n'est jamais nécessairement dans une logique du tiers exclu : une proposition n'est pas toujours ou vraie ou fausse, elle peut être à la fois vraie et fausse, ce qui constitue une réalité paradoxale, ou bien n’être ni vraie, ni fausse, donc indécidable, que ce soit provisoirement ou définitivement, ou enfin être successivement vraie puis fausse, ou inversement, ceci à des moments plus ou moins rapprochés de la réflexion et selon la conjoncture psychodynamique concernée. On voit mieux ainsi pourquoi les « objets » des approches qualitatives ne sont pas des objets réifiables, observables et mesurables, ou encore univoques, comme ils sont souvent conçus dans les approches quantitatives. Leur évaluation peut par conséquent se passer de chiffres et des certitudes figées que ceux-ci supposent en même temps qu’ils génèrent. Pour notre part, nous croyons que pour être pertinente, l’évaluation doit être relative et nuancée, souple et dynamique, en un mot suffisamment fine. Pour cela, elle doit utiliser des mots tenant compte de l’incertitude, des suspensions, paradoxes, fluctuations, renversements... autrement dit de la dynamique potentielle ou réelle des significations, toutes choses inhérentes à la nature fondamentalement sensible et qualitative des données empiriques49. Comme on le constate, les jugements d’existence et d’attribution concernant les « objets psychologiques » sont tributaires des positions épistémologiques déterminant les systèmes explicatifs et évaluatifs utilisés, et plus généralement 20

de l'intentionnalité à l'œuvre dans ces systèmes, c’est-à-dire des questions et des besoins auxquels ils apportent des réponses. S’agissant de significations qui renvoient à d’autres significations, il paraît discutable de leur appliquer les mêmes règles méthodologiques qu’à des objets concrets, tels que des molécules par exemple, dont les propriétés sont fixes et stables, au niveau atomique de la physique classique tout au moins, donc beaucoup plus indépendantes des acteurs, que ce n’est le cas ici. Il paraît tout autant discutable d’évaluer une approche clinique qualitative à partir des critères de la recherche en clinique, c’est-à-dire d’une démarche (quasi-)expérimentale, celle-ci présentant l'inconvénient de simplifier et réifier systématiquement ce qui est vie, mouvement, fluctuation, contradiction, suspension, processus dynamique, utilisation du langage ou effet de sens selon les cas 50. Dans ces conditions, les clarifications souhaitées comme des préalables nécessaires à la présentation d’un travail de recherche, paraissent d’autant plus justifiées que chacun se doit de bien connaître le contexte élargi où il se trouve, afin de « choisir son camp » en pleine connaissance de cause. Dans cette même mesure, toute tentative d’empiètement d’un « camp » sur l’autre ou d’annexion de l’un par l’autre, paraît par ailleurs illégitime, comme on en conviendra certainement. Nous illustrerons cette idée en citant Popper51, auteur peu suspect d’avoir un esprit non scientifique : « Je n’ai aucun goût pour les tentatives faites dans les domaines extérieurs aux sciences physiques pour singer ces dernières en mettant en pratique leurs prétendues « méthodes »… L’idée qu’il n’y a de science dans une discipline qu’autant qu’il s’y trouve de mathématique, ou qu’autant qu’elle se prête à la mesure ou qu’il y a en elle de « précision », repose sur une conception totalement erronée. Bien au contraire, la maxime suivante vaut pour toutes les sciences : ne vise jamais à plus de précision que n’en requiert le problème posé ! ». Cela étant, on voit bien qu’il s’agit ici d’une pseudo-précision apportée par la formalisation mathématique, car celle-ci est hétérogène « par nature » avec les processus psychiques qu’on ne saurait réduire à leurs composantes physiquesbiologiques sans les dénaturer. Tout cela explique aussi en partie pourquoi la spécificité de la méthode expérimentale, à savoir l’étude de deux variables indépendantes (« la psychothérapie » croisée avec « la maladie»), faisant varier la variable dépendante (« le résultat »)52, n’est pas un souci essentiel de notre point de vue. En effet, il nous importe plus de réfléchir aux processus qu’aux « structures », qu’il s’agisse de ceux constituant les actes thérapeutiques ou de ceux définissant les problématiques abordées. En outre, au lieu d’évaluer une catégorie de psychothérapie ou de comparer plusieurs d’entre elles, nous croyons préférable d’identifier et de retenir ce qui est spécifique dans chacune, partant du principe que chacune apporte des éléments de compréhension et des techniques utiles voire irremplaçables, vis-àvis des aspects qu’elle éclaire. Cette recherche des apports en substance de chaque théorie passera comme on va le voir par l’étude de leurs points communs et de leurs différences. Pour toutes ces raisons également, nous ne 21

nous attachons pas tant à diagnostiquer une maladie ou un syndrome53 qu’à étudier un vécu, des faits et des problèmes précis, afin de trouver des solutions ou des réponses qui sont co-construites avec les patients. Chacun participe ainsi activement à la recherche de solutions (ou de réponses) qui ne sont pas prédéfinies et plaquées par « le spécialiste », sur « une maladie » ou sur « un sujet-objet » passif et/ou naïf, mais diversifiées et adaptées au cas par cas. Reprenant certains principes de l’ethnopsychiatrie issus de la pensée foucaldienne concernant les pratiques d’assujettissement, nous reconnaissons au patient une position d’expertise. En effet, la connaissance (conscience) qu’il a de ses problèmes et attentes vis-à-vis de la thérapie notamment, intervient à part autant voire plus importante que celle du thérapeute, dans la co-construction en question. Les problèmes et les solutions, les questions et les réponses, nous intéressent ainsi essentiellement en tant que processus à comprendre et à traiter, ceci tant sur le plan intrapsychique que sur celui des interactions en jeu dans la relation thérapeutique. Notons ici que les notions de maladie psychique et de diagnostic sont ambiguës et sources de difficultés, car il ne s'agit pas de catégories naturelles54, comme dans le cas des maladies physiques55. En outre, comme l’explique Ronald Laing, « les attributs que l'on prête à un individu le définissent et le situent dans une position particulière. En lui assignant une position particulière, les attributions le « mettent à sa place » et ont par conséquent force d'injonction »56. On a cependant parfois tort de croire que ce type d’approche aboutit à nier les expériences et les faits pathologiques, alors qu’il s’agit seulement d’une « lunette d’approche » différente. Quoi qu’il en soit, on voit un peu plus clairement ainsi, les limites du modèle médical appliqué aux « maladies psychiques ». Dans de nombreux cas, le fait notamment de nommer un état pathologique et de désigner comme étant « psychotique », « schizophrène », « paranoïaque » ou autre, une personne qui présente des troubles psychiques a nécessairement en effet des incidences considérables sur ses rapports avec elle-même, son sentiment d’identité, sa confiance et son estime personnelle, et plus généralement la manière dont elle se perçoit et est perçue par son entourage. D’un point de vue systémique, ces phénomènes de désignation ne sont donc pas seulement des projections qui protègent le groupe, l’empêchent de se remettre en question et l’ «innocentent» en quelque sorte. Ils renforcent inconsciemment des problèmes auxquels ils s’efforcent consciemment d’apporter des solutions. La violence inhérente à certaines «étiquettes diagnostiques», et nous ajoutons, au réalisme épistémologique qui les accompagne souvent, induit le jugement dans une vision péjorative et figée des processus, cela d’autant plus aisément que les « patients désignés » endossent souvent sans discuter « le statut » attribué par un médecin auquel est encore souvent attribuée une toute-puissance imaginaire. D’après Tobie Nathan, le diagnostic psychiatrique est un des éléments les plus importants qui arrachent l'individu à ses groupes d’origine, familial, social et 22

professionnel, pour lui faire intégrer un groupe de patients57. Si la psychiatrie fait peur, c'est bien ainsi parce qu’elle produit une désaffiliation, une exclusion qui redouble celle dont les personnes concernées peuvent se sentir victimes du fait de leur mal-être. L’être souffrant déclaré psychotique devient Autre58. Il est désigné socialement comme différent, faible, insuffisant, « incapable » d’affronter la vie normalement.... Son présent et son avenir sont hypothéqués par cette "insuffisance" sanctionnée par un diagnostic psychiatrique officiel dont il gardera souvent pour toujours les traces ou les stigmates. Toutefois, comprenons-nous bien : ce n’est pas la réalité des expériences, de la souffrance et des vécus pathologiques qui est mise en questions ici, mais seulement certains aspects des traitements cliniques et sociaux, qui leur sont réservés. Dans ces conditions, en effet, l’intention de soigner s'ambiguïse, elle rejoint une forme opposée à l’idée de soin, qui est celle de la désinsertion et de l’exclusion sociale, au travers d’un système censé venir en aide. En outre, même dans les cas où le statut de malade est accepté ou même souhaité par le patient qui y trouve parfois un refuge, un bénéfice secondaire à l’incapacité dans laquelle il est ponctuellement ou durablement, de résoudre ses problèmes autrement, il n’en demeure pas moins que dans de nombreux cas, d’autres solutions pourraient certainement être envisagées, qui ne renforceraient pas ainsi une situation d’incapacité personnelle avérée. Pour toutes ces raisons, du fait des difficultés et des apories soulevées par les faits exposés, notre choix de pratique professionnelle s’est orienté vers un travail avec des personnes demeurant adaptées à une vie sociale et/ou professionnelle (quasi-)normale, et ne présentant pas de symptômes délirants. En outre, nous avons été amenée parce que cela est apparu à la fois possible et souhaitable, à utiliser différentes techniques thérapeutiques en fonction de la problématique et de la personnalité de chaque patient, de ses besoins et attentes, et enfin du moment de l’intervention. C’est ce que nous développerons plus loin. Cette approche trouve des indications dans un grand nombre de difficultés, à titre préventif ou curatif. Elle présente l’avantage d’intégrer des instruments empruntés à plusieurs théories et pouvant être utilisés pour traiter différents aspects des problématiques. Elle peut aussi être appliquée à des pathologies lourdes, en milieu hospitalier par exemple. Dans les conditions que nous venons d’expliquer, on comprendra que nous n’utilisons aucune tâche « pré-formatée » supposée résoudre les problèmes telle qu’elle est définie dans un manuel ou dans un schéma préétabli. Au contraire, nous déterminons au cas par cas et au fur et à mesure du travail, les techniques utilisables, et les adaptons à chaque situation et à chaque personne. Ces choix prennent place dans un processus thérapeutique qui est aussi un processus relationnel contenant des aspects transférentiels et contre-transférentiels, où les phénomènes d'empathie et de compréhension réciproque, notamment, déterminent de manière essentielle ce qu'il est possible ou non de faire. Nos actes thérapeutiques s’inscrivent ainsi dans une relation prise dans le plein sens du terme, cette relation ayant entre autres choses le sens d’un véritable partenariat. Pour cette raison, il n’y a pas 23

d’ordre préétabli par le professionnel, des étapes et des techniques utilisées, mais une progression inscrite dans un échange tenant compte des désirs et attentes du patient, de sa compréhension des choses, des solutions envisageables, des méthodes et des moyens utilisables, et enfin de l’ici et maintenant de sa problématique (son humeur ou son état d’esprit du moment, un évènement ponctuel ou des éléments nouveaux, peuvent notamment infléchir le programme d’une séance, voire celui de la thérapie toute entière). Pour les mêmes raisons, on comprendra qu’il n’y a aucun intérêt pour nous à utiliser des protocoles préétablis et réducteurs, introduisant les faits dans un moule méthodologique et les objectivant dans un ensemble de données quantifiables et comparables, où les mesures font courir le risque de les confondre avec « les objets » à étudier (P. H. Keller). En d’autres termes, autant établir un diagnostic est nécessaire pour justifier et quantifier un arrêt de travail, autant quantifier un état dépressif peut paraître fondé pour définir une dose d’antidépresseur ou comparer des traitements biologiques, par exemple59..., autant ces actes sont peu utiles lorsqu'il s'agit de comprendre, d'analyser finement des processus psychiques et de construire des solutions qui ne sont pas seulement des mises au repos ou des aides chimiques dont l’utilité n’est souvent pas à démontrer au demeurant. Comme nous l’avons dit, cela ne signifie pas que nous ne nous sentons pas concernée par la nécessité d’évaluer, celle-ci n’étant pas à confondre avec celle de quantifier. Il convient mieux cependant dans le cadre où nous nous situons de répondre à celle-ci d’une manière beaucoup plus significative et nuancée que ne peuvent faire les approches quantitatives. Partant du principe qu’il convient d’étudier finement « les objets » (discours, symptômes,...), mais aussi les méthodes et leurs présupposés, afin d’améliorer ce qui peut l’être, avant de se soucier des résultats à proprement parler, nous sommes convaincue que dans des circonstances favorables, ceux-ci suivent d'eux-mêmes, si le travail qui précède est bien fait. L'important n'est donc pas tant la fin que les moyens, le but que le cheminement. Plus généralement, nous considérons que les principales écoles de psychothérapie « se valent », comme le montrent un certain nombre d'études et d'articles60, mais qu’en revanche leurs opérateurs sont plus ou moins adaptés selon les cas, les problématiques et les moments des traitements. Ne s’adressant pas aux mêmes "niveaux de réalité" (B. Nicolescu), ils ne présentent pas le même intérêt, mais peuvent être utilisés alternativement ou successivement, comme l’existence de différentes interventions pratiquées simultanément le montre parfois, sans que cela représente une aberration épistémologique ou praxéologique. C’est ce que nous verrons plus en détails dans les pages suivantes. Précisons ici que si nous avons opté pour l’approche intégrative, c’est essentiellement dans un souci de reconnaissance des principales approches, de décloisonnement et de pluralisme, en un mot, d’ouverture à l’altérité. C’est aussi en raison des rapprochements qui peuvent être faits entre les théories retenues, celles-ci n’étant pas en tous points si foncièrement différentes qu’on 24

peut le croire, en dépit de leurs vocabulaires spécifiques et des présupposés philosophiques divergents sur lesquels elles sont construites, ceux-ci n’étant pas nécessairement décidables. Nous sommes persuadée au contraire, que des analogies et des complémentarités sont décelables sur les plans théorique et pratique notamment, et que leurs différences peuvent être utilisées à bon escient, le but étant le cas échéant, d’utiliser différentes techniques de manière synergique. C'est ce que nous développerons plus loin. Quoi qu’il en soit, au niveau évoqué plus haut, il existe bel et bien « plusieurs poids et mesures » dans les différentes approches de la pathologie ou du mal-être, évoquant ce que Françoise Sironi nomme des constructions politico-cliniques du réel61. D’un côté, les approches quantitatives, utilisant des points de repère « objectifs » (diagnostics, actes codifiés, évaluations chiffrées, découpage des problématiques en variables objectivées,..), trouvent leurs principaux développements dans les approches biologique (EBM), psychométrique et cognitivo-comportementale62. De l’autre, les approches qualitatives, psychodynamiques et relationnelles, sont centrées sur les différences fines et sur la singularité de chaque sujet, les signifiants ne venant à aucun moment aplatir les signifiés (L. Althusser), la recherche du sens individuel et l’approche historisée des faits étant fondamentales. Nous savons que n'observons pas la nature même, mais la nature soumise à notre méthode d'investigation (Heisenberg), c’est pourquoi de ce point de vue, toute théorie peut être réfutée (rejetée) ou remplacée dès lors qu’elle perd sa valeur heuristique ou qu’elle est supplantée par une théorie plus utile. En dehors de ces considérations, la question de la réfutabilité (démonstration de la fausseté) n’a d’intérêt que d’un point de vue réaliste63, dans lequel une théorie ou une hypothèse est soit vraie (corroborée est le terme plus juste), soit fausse, isomorphe ou non avec la réalité étudiée, mais ce n’est pas la seule conception possible. Cela étant, il faudrait admettre notamment que la psychanalyse, comme toutes les méthodes qualitatives en général, ne saurait se plier aux règles de la méthode expérimentale, tout simplement parce qu’elle n’est ni une science naturelle ni une science expérimentale. L’inconscient psychanalytique n’est pas un objet naturel mais un objet essentiellement culturel, même s’il est fondé sur et investi par des forces biologiques dites pulsionnelles. Pour cette raison, comme on l’a évoqué, les hypothèses de travail et leur réfutation (rejet ou substitution) ou au contraire leur vérification (corroboration), sont incluses dans des processus où rien n’est figé, ni déterminé une fois pour toutes, ou encore de manière univoque. Comme en ce qui concerne l’appareil psychique, ce qui convient à une instance (groupe psychanalytique, par exemple) ne convient pas à une autre. Dans l’univers du logos, on trouve toujours le positif et le négatif, le pour et le contre, le plus et le moins, l’endroit et l’envers des choses, la profondeur et la distance s’inscrivant entre un signifiant et un signifié, ou entre un signifiant et un autre signifiant (Eros/Thanatos, projection/introjection, passivité/activité,…), 25

toutes choses saisies dans un processus dialectique tenant compte des contrastes, oppositions et contradictions propres à la dynamique subjective. Ainsi tous ces aspects trouvent des échos au sein des oppositions entre écoles, toutes choses symbolisant le problème de l’altérité au sens large. C’est pourquoi nous le répétons, le jugement poppérien commet l’erreur d’appliquer aux sciences humaines et à la psychanalyse en particulier, les mêmes principes que ceux valant pour les sciences de la nature, dans lesquelles les objets ont des propriétés stables, univoques et non-contradictoires, la physique et la chimie classiques64 étant leurs principaux référents. C’est aussi pourquoi le paradigme herméneutique, constructiviste et instrumentaliste, auquel nous nous référons ici, nous dispense d’accorder crédit à ce jugement. Finalement, ce que Popper nous fait gagner en nous mettant en garde contre l’utilisation abusive des mesures, nous le perdons dans le placage de concepts propres aux sciences expérimentales, sur des sciences qui n’en sont pas. Quoi qu'il en soit, nous y insistons, l'absence de positionnement épistémologique est fréquemment un point aveugle pour les professionnels, les étudiants et le public, qui n'ont souvent qu’une connaissance superficielle de ces questions, et adhérent de manière exclusive à une théorie ou à une école, sans prendre conscience de « l'égarement » où cette méconnaissance les conduit. Cette même carence explique sans doute en grande partie le cloisonnement des écoles de psychothérapie et les rivalités opposant les praticiens du soin psychique, de manière plus ou moins explicite et consciente. Du point de vue quantitatif-expérimental dominant, tout se passe en fait comme si les impératifs de certitude, de crédibilité et d'efficacité en particulier, étaient tels qu’il convient d'ignorer ou d'occulter tout ce qui évoque des oppositions ou des paradoxes susceptibles de faire désordre, à commencer par ceux qui soustendent les discours scientifiques. L’influence du cartésianisme en particulier, se fait souvent sentir, selon lequel « les mathématiques constituent un système catégorico-déductif dont la vérité est absolue, totale et définitive. C'est pourquoi, selon cette idéologie, elles doivent servir de modèle à toute science et à tout discours qui se veut d'être vrai65. Comme l’explique le professeur BarraJover, les bons théoriciens sont de bons propagandistes66. Néanmoins le temps est sans doute venu d’en finir avec l’esprit de chapelles et le caporalisme savant de certains, car en pratique comme en théorie, on est souvent loin du précepte selon lequel il n'est de croyances authentiques que de croyances ouvertes (Max Bouderlique67). Cela paraît d’autant plus nécessaire que l'hommage rendu à l'idole Certitude, réprime l'audace des questions, mais aussi compromet la rigueur et l'honnêteté des tests68. Notre travail prend ainsi le parti de « bousculer » un peu les « certitudes » censées assurer les beaux jours de l’esprit de clan parfois perceptible dans les disciplines concernées. C’est aussi ce qui fait son esprit novateur, en accord avec la Charte des Thèses. Partant du principe que les apories soulevées constituent la matière des objets et des faits sur lesquels il conviendrait de travailler afin de tenter de les dépasser, ou du moins de les intégrer dans une approche mieux adaptée, nous considérons 26

qu’elles déterminent le caractère dynamique de la pensée présentée ici, tout en en constituant le socle. Il sera donc notamment question de voir en quoi une analyse des processus s’appuyant sur une position instrumentaliste, peut légitimer l'utilisation d'outils et de techniques appartenant à des théories différentes, et permettre d'intégrer leurs oppositions, sans sombrer dans la confusion ou s'égarer en dehors des chemins de la science, c’est-à-dire de la connaissance éclairée des faits psychiques. Pour finir, nous voulons rappeler que dans tous les cas, la science s'achemine vers le but infini encore qu'accessible de toujours découvrir des problèmes nouveaux, plus profonds et plus généraux, et de soumettre ses réponses, toujours provisoires, à des tests toujours renouvelés et toujours affinés69. POSITIVISME VS CONSTRUCTIVISME Autant que la première, cette opposition est paradigmatique des différentes positions rencontrées dans les sciences et particulièrement dans notre domaine. Son analyse permettra par conséquent d’en préciser les termes et les rapports aux objets qui s’y entretiennent. Nous l’avons dit, il serait incongru d'aborder le thème des psychothérapies70 d'une manière naïve ou dogmatique, qui pose qu'à un problème correspond une explication ou une solution, sans interroger plus loin la nature des faits, celle des liens existant entre eux et notamment celle du contexte élargi dans lequel ils sont appréhendés71. En premier lieu pour être plus précise, nous constatons que le principe de causalité dans son acception unilinéaire classique [une cause - un effet (problème) - une solution] utilisé dans les sciences naturelles dites dures et dans la méthode expérimentale, est difficilement applicable dans les sciences humaines. Dans notre domaine en particulier, nous souscrivons au postulat de Hume, selon lequel il existe un lien non pas ontologique, mais épistémique entre induction et causalité (appelé connexion nécessaire). De ce point de vue, nous ne sommes portés à affirmer qu'un événement A est cause d'un événement B que dans la mesure où nous avons remarqué l'existence d'une succession constante ou régulière entre évènements de type A et évènements de type B. La causalité n'est ainsi probablement rien d'autre qu'un besoin de l'esprit humain72, correspondant à la nécessité de donner du sens aux choses et de trouver des explications nécessaires à leur maîtrise. Cela étant, ce principe ne provient pas de l’expérience elle-même, mais de nos attentes vis-à-vis de celle-ci. C’est un principe non démontré mais non réfuté, en chimie et en physique classiques notamment. Sa fragilité tient cependant au fait que dans l'expérimentation, on ne peut en aucun cas être entièrement sûr qu'une (ou plusieurs) variable extérieure non contrôlée n'intervient pas et ne détermine pas le résultat à notre insu. Quoi qu’il en soit, dans nos disciplines, la causalité est souvent envisagée sous d'autres formes : champ causal plutôt que ligne isolable de causalité, action réciproque (cause comme effet de l'effet, notion de boucle de rétroaction) plutôt 27

que dichotomie cause/effet73, notion d’implication de nombreux facteurs (J. Piaget), toutes choses ne permettant pas de procéder à des vérifications simples. Dans le sens expliqué ici, une proposition nomologique ne représente pas une loi de la nature mais une généralisation de notre expérience passée exprimant notre attente de voir certains phénomènes se produire74 à l'avenir. Ainsi, nous pouvons seulement affirmer que nous observons des corrélations, des régularités que nous construisons à partir de nos connaissances et expériences. La position philosophique qui s’en suit, ne peut être qu'un empirisme constructif75, congruent avec l'instrumentalisme que nous avons abordé. Autrement dit, la mise en actes des données de la connaissance dans des expériences, permet d’observer des répétitions ou des régularités, et d’inférer les conditions de reproduction des phénomènes, non la nature dernière de ces phénomènes. De plus, dans tous les cas, ce sont les théories qui déterminent ce qu'on peut observer (Einstein), autre manière de dire que nous n'observons pas la nature même, mais la nature soumise à notre méthode d'investigation76, dans laquelle nous sommes inclus en tant qu’agent. C’est pourquoi dans les approches qualitatives, les effets de contexte et de subjectivité ne doivent et ne peuvent pas être neutralisés, mais au contraire analysés77. Pour prendre un exemple, l’évaluation du niveau d’anxiété d’un patient, renvoie à la définition de « l’anxiété » utilisée par le chercheur. Celle-ci étant une pure signification, il est peu probable que différents chercheurs se réfèrent à une seule et même définition, et par conséquent, évaluent cette « variable » de la même façon. Ces remarques renvoient aux questions de la construction individuelle du sens (interprétation) et de l’inscrutabilité de la référence (Quine)78. Le chercheur pourra ainsi estimer avoir affaire à une peur, des craintes, une angoisse ou une phobie le cas échéant, ce qui n’est pas la même chose. L’ « équivalence » de ces qualificatifs avec « l’anxiété » prévue par un questionnaire n’étant pas démontrable, elle ne peut être établie que « conventionnellement », donc de manière plus ou moins réductrice. De même, l’état psychique de l’évaluateur peut être une source de variation (E. Zarifian, 2005), s’ajoutant à sa définition de l’item à évaluer. Comme on le voit encore ici, le but de la science, et a fortiori de la notre, n'est pas, ne peut pas être la vérité en tant que telle mais l'adéquation empirique, c'est-à-dire la « vérifiabilité » de phénomènes « observables », qui en dernière analyse, sont eux-mêmes construits. Ainsi, la seule croyance qui intervient dans l'acceptation d'une théorie est la croyance que la théorie est empiriquement adéquate. Pour le dire autrement, accepter une théorie fait intervenir l'opinion que la théorie réussit, mais le critère du succès n'est pas la vérité, il est l’adéquation d’une action du point de vue de ce qui est « observable », c’est-à-dire construit en fonction de la théorie utilisée et de la subjectivité du chercheur. Pour comprendre cette position, il faut distinguer croyance et acceptation. Croire p c'est croire que p est vraie. Toutefois on peut accepter p sans avoir en vue sa vérité, mais en faisant valoir une valeur comme sa richesse informative ou heuristique79. Cette remarque vaut particulièrement pour l'éclectisme et l'intégration en psychothérapie, car la valeur informative et 28

heuristique des théories utilisées, justifie une méthodologie empruntant des éléments à plusieurs d’entre elles. Ces emprunts ne sont pas faits d’une manière anarchique ou confuse, mais en tenant compte de leur adéquation avec les faits étudiés, et de leur complémentarité le cas échéant, celle-ci s’établissant en fonction de la problématique, du moment du traitement et de la réceptivité du patient. Les différents aspects d’une problématique renvoient souvent en effet à des théories et à des concepts différents mais pas nécessairement incompatibles, nous y reviendrons. Nous verrons aussi que la notion d’analyse dialectique est importante car elle permet d’appréhender les oppositions et les contradictions, les paradoxes et les équivoques, comme inhérents à la réalité des faits étudiés. Elle autorise à passer d’un terme à l’autre des oppositions, sans craindre de contrevenir aux règles de la logique formelle ou de la causalité linéaire qui ne sont pas toujours de mise, tant il est vrai que la pensée humaine est complexe, dans son fonctionnement normal comme dans ses dysfonctionnements, et contient toujours une part d’irrationnel, d’impensé et/ou de négatif, telle que le sens des choses ne peut être épuisé. Cette complexité renouvelle en permanence le questionnement des sciences humaines. Autrement dit, la dialectique permet d’appréhender les réalités psychiques dans un ordre qui ne doit rien aux mathématiques, et qui pour cette raison, approche au plus intime, la réalité des faits psychiques. Nous voyons ici une raison supplémentaire de revendiquer la légitimité des approches cliniques qualitatives dans ce domaine qui leur est par nature, essentiellement similaire. Cet argument corrobore une conception du psychisme et de la psychothérapie relevant plus sûrement de la philosophie et de l’herméneutique que des sciences naturelles ou expérimentales. Dans ces dernières, l'idée de « méthode » a le sens d'une imposition à toutes les recherches, d'une unique manière de travailler : primat de la causalité et de l'induction (ou des corrélations, ndlr), privilège de la répétition, absence d'imagination. À quoi il faut opposer l'idéal herméneutique et constructiviste d'une « compréhension » non répétitive du monde et des hommes80. A partir d'une conception de « la » science acceptée sans justification, et de l'érection en norme absolue du savoir méthodique des sciences exactes, « la » science repose(rait) sur cette évidence sereine que tous les énoncés de la recherche doivent être vérifiables et d'une manière générale ne peuvent être considérés comme des connaissances que lorsqu'elles incluent un procédé de vérification ou de falsification81. A l’opposé, l'empirisme constructif est congruent avec le constructivisme social, dans lequel toute expérience humaine a toujours une dimension sociale. Dans cette optique, la réalité82 est «construite », « inventée » par des individus, parties prenantes de groupes sociaux, les intentionnalités particulières des uns s’inscrivant de manière plus ou moins congruente dans celles à la fois collectives et spécifiques des autres. Cette construction intervient en fonction de croyances et de valeurs personnelles croisées avec un contexte historique, culturel et social, porteur de croyances et de valeurs similaires.

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En d’autres termes, les phénomènes historiques, tout en partageant la soumission de la nature au déterminisme, sont aussi des phénomènes signifiants. Comme tels, ils évoquent une causalité intentionnelle, celle des acteurs sociaux dont il faudrait, pour cerner cette dimension, reconstituer les choix sédimentés dans l’historicité83. Ainsi, au fond de l’interrogation épistémologique, du «comment savez-vous ?», il y a l’incertitude sur « Qui parle ? » lorsqu’on s’exprime, « on » étant le savant mais aussi l’homme ordinaire, c’est-à-dire soi (cf. P. Ricoeur : ipséité/mêmeté) dans ses rôles et attributs d’acteur engagé dans des interactions intéressées avec son monde84. Le constructivisme social conteste la revendication positiviste d'atteindre une connaissance générale fondamentale et objective du monde grâce à la méthode des sciences naturelles. Il affirme au contraire qu'une telle connaissance est toujours déterminée en partie par le contexte culturel et subjectif du sujet connaissant. Tout phénomène, demandent les constructivistes, ne doit-il pas déjà être une entité construite pour accéder au statut scientifique ? Si ce doute est fondé, on peut se demander si la conviction [positiviste, ndlr] selon laquelle la science est suspendue à des observables n’est pas ce qui empêche de reconnaître ce qui se passe réellement dans le travail de connaissance à l’œuvre dans la science85. L'esprit positif, quant à lui, renonce à la question du « pourquoi » (cf à chercher les causes premières des choses). Il se limite au « comment » en formulant des lois de la nature exprimées en langage mathématique. Ces lois formalisent les relations constantes qui unissent et expliquent les faits, à partir d’observations et d’expériences répétées. L’explication du « comment » édifie ainsi une connaissance assurée mais mécanique, en utilisant une méthode uniciste et unilatérale. Au contraire, l'interprétation vue comme une construction individuelle ou collective, fait accéder à des vérités révisables, infiniment reprises, différentes des vérités uniques, uniformes et intouchables, de l'explication (C. Ruby). Elle interdit de dissocier un événement (et ses causes) du milieu dans lequel il se produit, et de la formation que les hommes en reçoivent, en le modifiant parfois et en se modifiant. Enfin, elle ne vise pas tant une maîtrise qu’elle favorise la rencontre de l'homme avec lui-même. Dans le sens que nous venons de voir, les vérités « éternelles » promises par les sciences sont limitées à des perspectives et à des contextes culturels, historiques et sociaux particuliers86. SCIENCES EXACTES VS SCIENCES HUMAINES « La conscience et la vie sont d'une qualité autre que tous les phénomènes de la nature. Ils sont hétérogènes au domaine du quantitatif, du mesurable c'est pourquoi aucune loi de mathématique ne pourra jamais rendre compte de nos émotions ni du développement du vivant » Bergson

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L’analyse de cette troisième opposition permettra de compléter celle des différents cadres épistémologiques où nous nous situons et de montrer un peu plus en quoi ceux-ci sont spécifiques des psychothérapies. Comme précédemment, nous n’avons pas la prétention de tout expliquer ou de présenter une nouvelle forme de « pensée unique » parmi d’autres, mais seulement d’apporter un point de vue relativement nouveau, étayé sur des connaissances contextuelles approfondies. Comme nous l’avons vu en introduction, l’expression « sciences humaines » soulève diverses questions, certaines étant relatives à l'association même de ces deux termes. En France, elle est une façon usuelle de nommer les études de psychologie et de sociologie depuis la Seconde Guerre mondiale, à l’époque où elle a remplacé l'ancienne appellation de « sciences morales ». En 1942, l'ouvrage de Wilhelm Dilthey les sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften) a été traduit en français sous le titre Introduction aux sciences humaines. Par un décret du 23 juillet 1958 (publié au Journal officiel du 27 juillet 1958), on transforma les facultés des lettres en facultés des lettres et sciences humaines, afin d'y promouvoir l'enseignement d'une partie des sciences sociales (la psychologie et la sociologie), au voisinage des humanités littéraires. L'expression « sciences humaines » est une locution idiomatique typiquement française. L'anglais l'emploie parfois, mais dit plus couramment social sciences87. Les sciences de l'homme ayant pour objet l'étude des conditions naturelles et culturelles des activités humaines, l'expression «sciences humaines» correspond plus à une façon de parler qu'à une catégorie conceptuelle capable de nous orienter sans équivoque dans la classification des sciences. Les études de psychologie clinique en particulier, permettent d'aborder des réalités relevant d'une science mixte. Ceci s’éclaire du fait qu’en France en particulier, les premiers psychologues, du moins ceux qui revendiquèrent et créèrent ce titre, furent pratiquement tous des médecins éclairés, des philosophes et des humanistes ayant une double, voire une triple formation. Pour cette raison, entre autres, la psychologie n'en a jamais complètement fini avec les attaches médicales qui ont fondé ses assises, ceci tant sur le plan épistémologique que praxéologique, la santé psychique s’étant longtemps trouvée confondue avec la santé mentale (organique) dont elle ne s’est jamais complètement émancipée, pour des raisons dont nous reparlerons plus loin. De fait, le raisonnement médical a précédé puis accompagné la psychologie, discipline qui ne compte guère plus de cent cinquante ans d'existence. En France, la première licence de psychologie remonte aux années 1940. La psychologie est ainsi très jeune par rapport à la médecine, ce qui crée un déséquilibre. Il n'est donc pas étonnant que le modèle médical continue d’influencer ce domaine pourtant très différencié de la médecine88, qui est influencée par celui-ci en retour. Inversement, du fait de ses racines communes avec la médecine, la psychologie est souvent tentée par le raisonnement et la démarche médicale89. Quoi qu'il en soit, comme on l’a vu concernant les positions épistémologiques 31