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Ecologisme et travail

De
254 pages
Il s'agit ici de rompre avec le normativisme qui pense les formations politiques à l'aune du parti traditionnel pleinement inscrit dans le jeu électoral. Restituer les biographies des militants aide au con,traire à reconstituer des logiques miltiples à divers niveaux d'engagement : associatif, réticulaire, syndical et politique.
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Ecologisme et travail

Sociologies et environnement Collection dirigée par Salvador JUAN
Le «progrès» est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète Hëlderlin, avec la menace croit ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptib le de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le produc-tivisme ou la domination des appareils technocratiques. Ouvrages parus

Stéphane CORBIN, La vie associative à Saint-Lô, 2003. Frédérick LEMARCHAND, La vie contaminée, 2002. Michèle DOBRE, L'écologie au quotidien, 2002. S. JUAN et D. LE GALL (dir.),Conditions et genres de vie, 2002. Salvador JUAN, La société inhumaine, 2001.

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-&767-3 EAN : 9782747587679

Gérard BOUDESSEUL

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Ecologisme et travail
Usages de l'espace vécu chez les militants Vefts

L'Harmattan 5-7~e de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan

Hongrie

Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

INTRODUCTION

Les Vefts sont réputés ne pas se laisser enfermer dans des catégories préconçues. Certains ayant longtemps rechigné à considérer leur action comme relevant d'emblée du champ politique, il est alors tentant, encore aujourd'hui, de leur assigner une contribution essentiellement thématique ou sectorielle. Pour d'autres, leur entrée en politique demeurant mal assurée, on invoque une étrange incapacité à se débarrasser des oripeaux d'un passé mouvementiste et... mouvementé, ou alors, leur ambition affichée de « faire de la politique autrement» est régulièrement comparée au marigot des querelles personnelles et des «chefs de tentes », par une analogie aussi champêtre que ludique qu'ils ne réfutent pas. Le propos de l'ouvrage et de rompre avec ce normativisme qui pense les formations politiques à l'aune du parti traditionnel pleinement inscrit dans le jeu électoral, dirigé et animé par des professionnels, dont le portrait a maintes fois été dressé depuis qu'un auteur nord-américain a fait passer à la postérité le postulat de rationalité d'anima/us politicus (Downs 1957). D'où les jugements fréquents en termes de retard, de handicap, de carence ou encore de dérive. Plus encore, lorsque les formations politiques trouvent une origine dans des mouvements sociaux le plus souvent rétifs à entrer 5

dans un moule institutionnel, on invoque la part de I'héritage, un pathos, des «travers» et des «démons» agrémentés du qualificatif de «vieux ». Peu de jeunes démons dans les arènes, semble-t-il. Par opposition, les incantations à la modernité isolent en un vaste magma, devenu par le fait inexplicable, toutes ces formes de résistance à opérer une transition salvatrice vers la forme du parti standard. Il en va de cette «résistance» à la forme partidairel comme de la résistance au changement si souvent invoquée: elles fournissent de «bonnes raisons» de croire en l'inéluctabilité du changement i. e. de la transition souhaitée. Boudon, dont la sollicitation peut ici paraître insolite, a attiré de longue date notre attention sur l'incongruité d'un tel syntagme: comment peut-on faire l'hypothèse d'une résistance à un fait qui n'existe pas encore? Car si des modèles de société ou de parti assignés à une transformation ne manquent pas, le processus luimême est toujours inédit. Le parallèle vaut d'être mené un peu plus loin: ces «bonnes raisons» de préjuger d'une transformation reposent sur un naturalisme de la situation, un déterminisme de l'individu et une opposition binaire entre les élites techniciennes innovantes et les« masses inertes» (Valade 1992 : 311-349). Tout d'abord, ces simplismes normatifs font bon marché de la part d'indétermination qui précède toute conjoncture politique et chacun des choix du militant, du cadre comme de l'adhérent, sans parler des aléas qui affectent les cumuls et agrégations collectives de comportements individuels. De même, la pré-existence d'un système de représentations par nature, ou par tradition, hostiles à la forme partidaire peut difficilement être postulée. Enfin, ce propos ne fait qu'entériner un processus de construction des enjeux politiques (médiatisation, mise sur agenda...) qui contribue à une coupure, voire un gouffre, entre masses supposées inertes et élites supposées lucides. La faiblesse principale de ces approches tient finalement au fait qu'elles réduisent la personne à un acteur anonyme: celui-ci est sans visage, ou s'il en a un, il est calqué sur les statuts et les rôles associés qu'il endosse.
1 Le néologisme « partidaire » désignera tout au long de ce propos « avoir la forme du parti» d'un point de organisationnel, alors que l'adjectif courant « partisan» sera réservé à « prendre parti », qui induit une intention, un sens visé à l'action. 6

Restituer les biographies de militants aide au contraire à reconstituer des logiques multiples, qui entrecroisent les niveaux de l'engagement, leurs temporalités, ainsi que les formes organisationnelles dans lesquelles elles se stabilisent, au moins pour un temps, à divers niveaux d'engagement: associatif, réticulaire, syndical et politique. Le plan de l'ouvrage traduit la volonté de se tenir à distance des discours conformes aux statuts et attributions, et par extension, des discours « maisons» imprimés par la raison organisationnelle ou doctrinale, volonté aussi de reconnaître à chacun une parcelle suffisante d'humanité et de jugement pour ne pas réduire les militants à des types sociaux à la Zola. D'où le soin particulier à recueillir dans une première partie, des récits de vie de militants, en recherchant les catégories mobilisées qui révèlent une mise en cohérence spécifique du temps et de l'espace. Le temps pour le récit, l'espace pour l'expérience. Une vingtaine de récits de militants Verts ayant en commun une expérience associative ou syndicale, font ainsi la part entre les logiques d'héritage et d'appropriation de l'environnement, vu dans sa conversion d'un simple espace de sociabilité à un discours et une action politiques. Les cheminements font ressortir la fidélité à certaines convictions en même temps qu'un certain détachement à l'égard des organisations syndicales ou politiques qui les ont à leurs yeux portées, conduisant sur le long terme à une forme de nomadisme. Une seconde partie délimite le périmètre d'une culture commune à partir du travail de la mémoire collective, entremêlant les expériences associatives, syndicales et politiques. Cette culture, hétérogène dans ses filiations, peut trouver, à un moment donné, une unité organisationnelle à chacun de ces niveaux. De ce fait, l'installation dans la durée des formes d'engagement ne tend pas à les rapprocher spécifiquement de la forme du parti traditionnel. Les militants peuvent s'en tenir à une sorte de syndicalisme du horstravail ou syndicalisme civil, ou encore préférer la forme associative au modèle du parti. Une hypothèse intermédiaire envisageable serait que les formes hybrides de l'engagement risquent d'avoir la vie plus longue que les modèles d'organisations qui peuvent leur servir de réceptacle. Cette partie, reprend le fil de 7

la mémoire collective pour recenser quelques cadres ayant durablement contribué à forger une expérience commune aux militants devenus Verts. Les effets de croyance incitent à un petit détour par la sociologie des religions. Enfin, une troisième partie réinvestit le cadre organisationnel mis entre parenthèses dans les parties précédentes, afin d'en rechercher l'effet propre mais aussi les modes d'articulation au quotidien entre logiques des mouvements sociaux, expérience syndicale et engagement politique. Cette partie tente de reformuler les questions habituellement posées aux partis politiques en général, et aux Verts en particulier. Premièrement, les Verts doivent-ils être considérés comme un mouvement, ancien ou nouveau? L'apport de Melucci, peu cité en France, amène à se détacher des questions de forme organisationnelle, ainsi que des théories essentialistes des mouvements sociaux, pour tenter de percevoir ce qui se trame de nouveau dans un mouvement, en particulier dans ses dimensions symbolique et réflexive. C'est la contribution de l'engagement associatif qui est ici la plus sollicitée. La seconde question reprend la recherche inaugurée par Michels, d'un effet propre de l'organisation, en l'éclairant par les recherches menées dans les pays voisins: apports respectifs de Kitschelt sur les paradoxes éthiques et fonctionnels des Verts allemands et belges, et de Panebianco quant aux effets de coalitions internes aux partis italiens sur la conjoncture politique externe. C'est alors la contribution de l'expérience syndicale qui est sollicitée. La troisième question synthétise les différentes approches de la notion d'institutionnalisation en les confrontant à l'état de développement des Verts. L'institutionnalisation symbolique aurait plus de portée que l'institutionnalisation partidaire, étatique ou pastorale, si l'on admet de désigner ainsi les diverses applications auxquelles a pu donner lieu la théorie bourdieusienne des champs. Les questions récurrentes sont finalement celles de la réceptivité des sciences sociales à l'émergence du nouveau en matière d'engagement et de construction du fait politique. Dans le cas des Verts, il est vrai que l'on est parfois tenté de parler tout au plus de « militants Verts organisés» que de parti, tant l'expérience de l'action collective et la conversion de l'environnement en tant qu'espace de sociabilité en ressource idéologique, débordent du 8

cadre partidaire et résistent à s'y soumettre. D'autre part, le privilège accordé à l'approche qualitative par les récits de vie, met en lumière un point dont on se demande s'il présente une spécificité chez les militants: la mobilisation de catégories dont certaines ont une portée heuristique, et dont les sociologues n'ont par conséquent pas le monopole. La thématique en vogue de la réflexivité des acteurs sociaux, parfois promus au rang «d'auteurs sociaux », trouverait ici de quoi alimenter quelques bonnes feuilles: abordée dans sa globalité, elle serait caractéristique de la modernité par opposition à une tradition unidimensionnelle, celle de la rationalisation industrielle où l'on ne choisit qu'à l'intérieur des statuts et cadres assignés (Giddens 1984, Beck 1986). Abordée de manière plus contingente, elle est un outil du changement dans les organisations, au fil d'une séquence d'apprentissage « en double boucle» par lequel un acteur dépasse les comportements défensifs et les stratégies d'esquive qui lui permettent de perpétuer une routine, pour ensuite s'interroger sur le bien-fondé des choix opérés par l'organisation dans son ensemble, les valeurs directrices, désignées sous le terme de « programme-maître» (Argyris, Schon 1978, Argyris 1995). Par ailleurs, la réflexivité a aussi été promue au rang de référentiel de compétences dans certaines professions, comme les enseignants (Schon 1987, Paquay 1994). Elle recouvre donc un bien largement partagé par le sociologue et l'acteur observé. Plus encore, le sociologue est lui-même menacé d'illusÜJ, la raison des acteurs, comme des sociologues dépendant pour beaucoup de leur position sociale, des attributs auxquels ils peuvent prétendre, et enfin de leur inscription dans un processus de changement (Dobré 2002 : 221, Juan 1985 : 488). Si les récits de militants qui se définissent spécialement comme inscrits dans un processus de ce type, ne doivent pas a priori être considérés d'une exceptionnelle réflexivité, ils exigent toutefois une vigilance particulière quant aux formes rationalisées qu'ils présentent: le sociologue et le militant, lorsqu'ils ne font pas cause commune, doivent lever des implicites dérivés du fait qu'ils sont tous deux préoccupés de ce qui fait lien. Enfin, une spécificité des récits de militants écologistes peut aussi être recherchée: la place de l'espace dans l'élaboration d'une trame temporelle. L'environnement viendrait en quelque sorte soumettre chaque 9

représentation du temps à son contexte spatial, avec ce qu'il charrie de contingent et d'hétérogène. Ces deux aspects ont leur importance sur le plan méthodologique, puisqu'ils conditionnent d'une part le degré de généralité que l'on peut reconnaître à la méthodologie des récits de vie, et d'autre part, la possibilité de cumuler le savoir issu des biographies individuelles dans leur spatialité, surtout lorsqu'elles sont recueillies en grand nombre.

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CHAPITRE 1 L'ENVIRONNEMENT EST-IL AUX ANTIPODES DU TRAVAIL?

Les relations entre les formes écologistes et syndicales de l'engagement n'ont guère suscité d'intérêt particulier jusqu'à présent. Du reste, pourquoi en aurait-il été autrement? Le premier a certes quelque peu mobilisé l'attention, du fait des mouvements sociaux qui l'ont révélé au monde, du fait aussi que les réactions aux menaces globales sur l'environnement ne se sont finalement pas confinées dans un étroit «Not ln My Back Yard », principe selon lequel on est surtout hostile à une nuisance lorsqu'elle affecte son jardin. La dimension politique semble toutefois handicapée par un amateurisme, sinon une cyclothymie électorale, qui voueraient définitivement l'écologisme à jouer au mieux la mouche du coche, au pire à susciter la dérision des commentateurs. Quant au syndicalisme français, sa pérennité ne fait pas de doute, lorsqu'on le redécouvre au détour d'un mouvement social ou de la négociation d'une loi, quitte à le vouer aux pires gémonies. Mais on en parle surtout en termes de crise, pour s'étonner chaque jour qu'il fasse un peu mieux que survivre. Et puis, l'univers syndical paraît à cent lieues des préoccupations écologistes: il est réputé ne

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devoir s'agiter que dans la sphère du travail, comme le suggèrent joliment les euphémismes fondateurs de « la défense des intérêts matériels et moraux des salariés ». Dans ce digne partage, l'écologisme aurait hérité symétriquement du hors-travail, et encore, seulement d'un point de vue environnemental. Si l'on voulait filer la métaphore laborieuse, on définirait l' écologisme comme le promoteur des conditions paysagères de la reproduction de la force de travail! Force est de constater que ces oppositions sont aujourd'hui difficilement tenables. Côté écologie, ni les performances électorales, ni les participations à des exécutifs ne livrent d'indicateurs très fiables de sa contribution au lien social et politique, ou quant à la pertinence des questions posées, par leurs porte-parole, tant sur l'exercice de la démocratie que sur d'éventuels choix de société. Ces thématiques du discours écologiste sont du reste, souvent comprises comme un débordement des compétences coutumières. Or, ce débordement en appelle un autre, à moins qu'il ne s'en fasse l'écho: celui des risques au travail. Les salariés directs ou indirects des firmes pétrolières savent bien qu'il ne fait pas toujours bon vivre sur un bateau épuisé, ou dans une usine de produits chimiques, sans parler des intérimaires les plus exposés aux radiations dans les installations nucléaires. On s'épargnera les ironies faciles sur les risques de retombées du travail sur le corps au travail, et partant, sur le corps social. Les quelques détracteurs de la douce barbarie et de la domination discrète semblent bien isolés lorsqu'ils dénoncent avec obstination l'inanité de deux sphères étanches au profit d'un vaste dedans anesthésiant, aux parois brumeuses. Les acteurs de l'écologie et du syndicalisme seraient donc amenés à converger dans un champ d'actions et de préoccupations communes, même si ce champ ouvre aussi l'occasion de sérieuses empoignades, lorsqu'on s'interroge par exemple sur la pérennité de l'emploi dans le secteur de l'énergie nucléaire, ou encore sur la volonté collective de déplacer une usine dangereuse, rattrapée par l'urbanisation. Le discours officiel des partis et syndicats a peu de chances de laisser filtrer cette convergence objective. Pourtant si l'on se tourne vers la « base» et les échelons intermédiaires de ces appareils, on est fort surpris de constater que les échanges sont beaucoup plus avancés qu'on ne le croit généralement: la vie 12

quotidienne mêle irréductiblement le travail, la santé du corps et de l'esprit au travail, la sécurité salariale et affective, ainsi que le risque global. En un mot, la vulnérabilité au travail est intrinsèque de la vulnérabilité sociétale. A contrario, on ne saurait disserter longuement sur la vulnérabilité sociétale sans ancrer la démonstration dans sa dimension laborieuse. Rechercher des indicateurs, ou mieux, des révélateurs de cette convergence, implique de retracer la carrière de ceux des militants qui sont susceptibles d'être les mieux placés pour en parler: les titulaires d'une double ou triple carte, militants écologistes, associatifs, ayant une activité syndicale présente ou récente. Bien que la multitude ne soit pas impérieusement nécessaire à la construction du sens, la population en question dépasse l'anecdote. Tableau 1. Proportion de syndiqués parmi les Verts selon qu'ils sont adhérents, dirigeants ou délégués à un congrès
Adhérents France (1999) Adhérents dans le département (2001) Dirigeants département (2001) Dirigeants région (2001) Délégués région à l'AG fédérale de Toulouse (2000) 44% 39% 70% 50% 69%

Lecture: 39 % des adhérents Verts du département principal d'observation, ont déclaré être syndiqués.

Les informations éparses disponibles montrent qu'ils sont plutôt nombreux: 44,2 % des adhérents en 1999 sur le plan national (Boy 2000), proportion proche de celles que nous avons relevées dans trois départements de l'ouest français: l'un, le principal département d'observation, est plutôt urbanisé et industrialisé avec une part croissante de PME, un autre à dominante rurale est en déclin démographique, et un troisième est structuré par un fort pourcentage d'emplois d'origine administrative sur un fond rural. Le taux de syndicalisation constaté dans 13

le département principal d'observation serait à pondérer, selon un dirigeant départemental des Vefts, par une part significative d'adhérents dont la situation d'emploi ne les conduit guère à se poser la question de se syndiquer: 14 % sont pour une moitié chômeurs ou emploi-jeunes, et pour une autre, de statut indépendant: ostréiculteurs, architectes, psychologues. En ne prenant en compte que les salariés en emploi, le taux de syndicalisation se monterait à 46 %. Un redressement du même ordre porterait le taux de syndicalisation des Verts salariés en emploi en France à un peu plus de la moitié. Deux sous-objets politiques? L'écologisme semble frappé d'illégitimité politique. Alors que sont fréquemment évoquées les divisions idéologiques et les stratégies groupusculaires, une source de confusion plus probable provient du décalage entre les discours principaux et leurs sources d'inspiration qui donnent lieu à de multiples interprétations. Les discours se situent généralement à l'intérieur d'une palette à trois couleurs (Dobré 2002 : 175-199): la tradition critique radicale est fondée sur un humanisme de la «vie authentique» censé réunir les trois registres de l'environnement, des rapports sociaux et de la subjectivité humaine (Guattari 1989), ou encore une «morale du comportement quotidien» fondée sur une libération par rapport au travail et une réalisation de soi faite de convivialité et de démocratie locale (Simmonet 1990). Le discours fondamentaliste est plus ancré dans l'environnement promu au rang d'une vision biocentrique du monde, revendiquant des droits de la nature, que l'on peut considérer comme une variante de la deep ecology anglo-saxonne. Le discours rationaliste gestionnaire, enfin, table sur une recherche d'efficacité sans changement sociétal, animé par l'espoir d'une gestion perfectionnée des ressources naturelles. Or, les sources d'inspiration ne coïncident que très approximativement avec ces discours: elles reposent sur des représentations à géométrie variable de la place à accorder aux rapports homme/nature, à la capacité de l'économie de marché ou des grands appareils, dont l'Etat, à réguler ces derniers, ainsi enfin qu'aux potentialités de la science. Tout d'abord, les rapports homme/nature portent la marque de l'économie néo-classique, 14

quels que soient les néologismes dont celle-ci est affublée (libéralisme, néo, post...). Le paradigme standard de l'économie néo-classique repose sur une définition utilitariste des besoins par la maximisation de la satisfaction en termes de biens convertibles en équivalent général monétaire. Cet hédonisme du rapport homme/nature relègue au second plan la satisfaction et les gratifications des rapports entre humains comme non significatifs ou comme extemalités. Prendre le contrepied de cet héritage a donné lieu aux revendications de frugalité qui inspirèrent les premières recommandations du Club de Rome. Toutefois, ces revendications se sont inscrites dans des dynamiques peu cohérentes entre elles, voire divergentes: de la frugalité « critique », à la frugalité «bourgeoise», en passant par la frugalité « populaire» (Dobré 2002 : 64). La capacité du marché ou des appareils administratifs et politiques à réguler ces relations n'est pas moins ambivalente. Pour les uns, il convient de s'en remettre à la régulation concurrentielle, comme dans la version marchande de l'économie « soutenable », pour laquelle il vaut mieux échanger des droits à polluer sur un marché que de ne pas intégrer du tout cette dimension dans les paramètres des entreprises, et ainsi la confiner au rang d'extemalité. Pour d'autres, il est préférable de laisser faire les institutions existantes, sur le plan national ou supra-national, afin qu'elles réglementent ou compensent les « accidents» du marché. Enfin, certains s'en remettent plutôt à des appareils administratifs spécialisés habités par des experts qui ont eux-mêmes un grand crédit auprès d'une frange écologiste (Greenpeace, laboratoires d'analyse.. .). Et enfm, nombre de dénonciateurs des dégâts du progrès souhaiteraient s'en remettre à un Etat ou une assemblée future qui veilleraient sur le Bien collectif dans le cadre d'une société transformée. La troisième source d'inspiration fait, elle aussi, l'objet d'interprétations divergentes: la mise en cause des usages de la science peut se faire au nom même d'une « bonne» science, ou d'une science neutre utilisée à « bon» escient, en particulier dans la dénonciation des « erreurs» commises, ou encore dans les espoirs d'une « dématérialisation» des contraintes; ou, enfin, dans un scepticisme généralisé qui conduit à s'opposer à toutes les formes d'un scientisme jugé envahissant. Il est vrai qu'une grande 15

partie du déficit de légitimité de l'écologisme provient vraisemblablement de ces ambivalences à l'égard de la science. Mais il est frappant de constater que lorsque les Verts ont rencontré quelque écho sur le plan politique et électoral, c'est justement au nom de la science et de la marche vers la modernité que se sont émus une série d'intellectuels tels que Ferry, Gauchet et autres animateurs des revues Le Débat ou Esprit, invoquant le «péril écologique» (Dobré 2002 : 182). Incidemment, la sociologie de l' écologisme, est doublement handicapée: en tant que sociologie, son assise institutionnelle est rarement considérée comme une priorité par les pouvoirs publics, par exemple sur le plan budgétaire et au travers de l'exigence de « rendement». A fortiori faire la sociologie d'acteurs dont le rapport à la science est ambivalent ne garantit pas une grande légitimité. L'écologisme en tant que fait social hybride mêlant mouvement social, engagement associatif, expression politique, est de plus abordé par des chercheurs de spécialités et d'horizons souvent différents. Ainsi, certains sociologues d'obédience tourainienne auront plutôt privilégié les moments d'émergence de cette variété de mouvement social, alors que leur prise de parole politique, ou en tout cas publique, est plutôt commentée par des partisans des projets écologistes ou de sociologues proches qui ont été sollicités (Castells, Jonas.. .). Enfm, la participation aux élections et à certains exécutifs ont suscité la réflexion d'auteurs spécialisés plutôt en sciences politiques. Quelques auteurs, que nous citerons abondamment, ont toutefois promu une approche transversale, privilégiant la genèse des parcours militants, mais en travaillant à une délimitation plus large de la sociologie des mouvements sociaux, mettant en regard les projets à l' œuvre, leurs dynamiques et leurs expressions. En dépit de ces approches transversales, prévaut un certain cloisonnement des recherches qui, si elles ne s'ignorent pas, ne sont guère favorables à une accumulation des résultats. Cette sectorisation se retrouve curieusement dans la perception commune du mouvement écologiste: celui d'une minorité active. Il ne redevient sujet public que périodiquement, lors d'accidents ou lorsque la vie 16

politique l'y invite, au bénéfice de la légitimité du jeu électoral. Légitimité du reste elle-même fragilisée. En retour, la légitimité scientifique de l'écologie comme objet de recherche serait ellemême sujette à caution dans une spirale descendante de l'oubli du quotidien. Si c'était le cas, une partie des sciences politiques en porterait peut-être une responsabilité particulière, pour celle du moins qui privilégie la forme partidaire de l'engagement politique et son inscription dans les fêtes de l'alternance démocratique, tendant à accorder une attention oblique, à tout ce qui se situe dans l'avant et dans l'après du vote de l'individu citoyen. Le vote reste, dans bien des cas, perçu comme le verdict ultime, et non comme un passage, au sens littéral de cheminement pas à pas dans ce lieu exotique qu'est l'isoloir. Un prisme politico-électoral tendrait ainsi à imposer comme une scorie périphérique ce qui constitue, pourtant, l'essentiel de la vie sociale. De ce survol, certainement trop rapide, il ressort que les sources d'inspiration sont de l'ordre de la constellation, les combinaisons pouvant s'étendre considérablement, alors que les discours à usages publics sont réduits par la contrainte qu'exercent les canaux de la mobilisation sociale d'un côté, et par celle de l'offre politico-électorale de l'autre. L 'histoire du fait syndical, quant à elle, est dépendante dans sa dimension politique, des relations tumultueuses entre partis et syndicats, qui ont donné lieu à toutes sortes de combinaisons évoquées dans de nombreux manuels: de l'imprégnation réciproque anglo-saxonne à l'hostilité déclarée en France, en passant par le partenariat bien compris à l'allemande. Il en est ressorti l'impression que chacun aura fait de son mieux pour préserver un teITitoire distinct. Nombre d'études politologiques ont plus qu'obtempéré à cet air du temps: les nomenclatures de comportements politiques ne mentionnent pratiquement jamais quelque activité syndicale que ce soit: l'adhésion à un syndicat, la participation aux élections sociales, le mandat d'élu, le rassemblement ou la manifestation syndicale. Une revue de la littérature sur le sujet mentionne deux ouvrages, sur vingt-six recensés, qui incluent l'appartenance à un syndicat (Grawitz, 17

Leca 1985). La difficulté à inclure le syndicalisme dans l'étude des comportements politiques tient, il est vrai aussi, à l'objet lui-même. Le syndicalisme est surtout connu au travers de ses organisations, ce qui n'est guère surprenant, puisqu'une grande partie de l'énergie syndicale a été dépensée dans I'histoire pour obtenir la reconnaissance de son existence, la fixation et la légitimation des règles, dont le droit du travail est lui-même issu. C'est ce qui a inspiré, avec les variations que l'on sait, entre les années 1960 et 1990, l'insertion du syndicalisme dans une problématique de la régulation sociale ou des relations professionnelles, prises d'un point de vue global. Or, les instruments coutumiers de la sociologie politique tendent à altérer la texture du fait syndical, en exportant un modèle propre aux partis politiques auxquels manquerait simplement, un programme de conquête du pouvoir: existence d'un vaste appareil supporté au moins en partie par des professionnels, inscrits dans une compétition électorale qui obligent périodiquement à rechercher un soutien de la base. Une tripartition historiquement située

Les relations historiques entre les syndicats, les partis et plus rarement les associations, ont été traitées, pour beaucoup, d'un point de vue institutionnel, doctrinal, ou macro-sociétal, donnant lieu à de nombreuses typologies2. Or la sociologie des militants, amène à porter un autre regard sur la question de la définition des uns et des autres. Ces relations ont-elles ce caractère d'évidence que leur forme contemporaine impose comme légitime, en tant que « déjà-là» institutionnel? Côté parti, il est d'usage de se référer à la définition canonique donnée par Weber en tant que sociation3. Or la sociation est « une relation fondée sur un compromis ou une
2 Launay 1990, Mouriaux 1983, 1985, 1992, 1993, IRES 1992. 3 «On doit entendre par partis des sociations reposant sur un engagement (formellement) libre ayant pour but de procurer à leurs chefs le pouvoir au sein d'un groupement et à leurs militants actifs des chances - idéales ou matérielles - de poursuivre des buts objectifs, d'obtenir des avantages personnels, ou de réaliser les deux ensemble. Ils peuvent constituer des associations éphémères ou permanentes» (Weber (1922) 1971 : 292). 18

coordination motivés rationnellement, en finalité ou en valeur». Dire qu'un parti est avant tout une relation incite à la prudence quant aux formes prises historiquement par ces relations au cours du siècle: ne pas les considérer comme données une fois pour toutes, et encore moins projeter des listes de critères empruntés à l'une ou l'autre de ces formes vers un avenir incertain. Ainsi que le suggère Offerlé, il n'y a pas de défmition substantialiste possible du parti. Valorisant cette lecture relationnelle, il veut montrer « que les partis ne sont qu'une des formes historiquement déterminées d'entreprise politique: que s'ils revendiquent, à l'époque moderne (avec un inégal succès), le monopole d'activité sur le marché des biens électifs, ils sont de plus en plus concurrencés sur d'autres marchés par d'autres producteurs eux aussi de biens politiques »4. De ce point de vue les tentatives d'étiquetage des Verts dans la palette des partis, laissent dans l'ombre la diversité des formes à l' œuvre et la genèse de l'expérience militante qui a contribué à les forger. Côté syndical, on est brutalement pris du même doute. Et si les mots « syndicat, syndicalisme, syndiqué », et les mots du syndicalisme eux-mêmes, désignaient des réalités différentes de celles que nous en livre une histoire abrégée et réifiante, ethnocentrée sur les organisations, les discours officiels, et les motions de congrès? Il n'est jusqu'à la séparation du syndicalisme et des partis, qui ne soit la résultante d'une construction circonstancielle peu conforme aux projets qui leur ont pourtant donné le jour. L'indépendance syndicale, récurrente dans le discours syndical comme dans celui de ses analystes, n'a rien d'un donné atemporel. Dans une France qui cherche à assurer son industrie et sa république, le patronat voyait là un moyen de pacifier les ouvriers en les mettant à l'abri des meneurs et des « ténèbres» ; les gambettistes nourrissaient, de leur côté, l'espoir d'étendre leur recherche d'auxiliaires électoraux au-delà des villages et des campagnes, alors que quelques députés et sénateurs
4 Un peu plus loin, reprenant les propriétés des champs chez Bourdieu, l'auteur propose d'analyser le parti comme «un espace de concurrence objectivé entre des agents ainsi disposés qu'ils luttent pour la définition légitime du parti et pour le droit de parler au nom de l'entité et de la marque collective dont ils contribuent, par leur compétition à entretenir l'existence ou plutôt la croyance en l'existence» (Offerlé 1987 : 13-15). 19

plus radicaux firent valoir une chance pour les ouvriers de s'organiser par eux-mêmes. La loi du 21 mars 1884 relative à la création des syndicats professionnels est loin d'incarner la victoire d'un camp sur un autre, ou la conquête définitive d'une autonomie bien comprise. Elle aura plutôt entériné la reconnaissance réciproque de deux élites, l'une politique et dominante, l'autre syndicale et dominée dans « un champ professionnel juridiquement circonscrit et symboliquement subordonné» (Barbet 1991 : 20). Les syndicats se trouvent, pour longtemps, cantonnés dans les intérêts particuliers, alors que les intérêts généraux disparaissent au fil des huit années de délibérations qui ont précédé la promulgation de la loi de 1884, pour être réservés au politique. Toutefois, les syndicats doivent aussi leur destinée revendicative contemporaine au fait qu'ils ont été privés d'organiser des services et des œuvres sociales. L'absence de loi générale sur les associations pesa lourd, souhaitée pourtant dès cette époque par Waldeck-Rousseau, et qui ne verra le jour qu'en 1901, soit dix-sept ans plus tard. Paradoxalement, Waldeck-Rousseau, alors Ministre de l'Intérieur, n'aura cessé de «favoriser l'essor de l'esprit d'association », « des œuvres et institutions» que «sont appelées à engendrer» les associations à caractère professionnel, et qui étaient pour lui « moins une arme de combat qu'un instrument de progrès matériel, moral et intellectuel »5. Autant dire que la question de la hiérarchie des relations coopératives et revendicatives, s'appropriant des questions aussi générales que la lutte contre l'oppresseur, et le bien public, n'a pas été close, mais largement ouverte par ces deux lois. À un siècle de distance, ce rappel nous permet de mieux percevoir la complexité des interactions contemporaines entre l'associatif: le syndical et le politique. Les relations nouées par les membres, entre eux et avec l'extérieur, détenteurs de pouvoir ou non, deviennent un fil conducteur transversal aux formes organisationnelles, non pour escamoter celles-ci, mais dans l'espoir d'en restituer l'originalité, particulièrement, dans le cas des Verts, lorsqu'elles se présentent comme peu conformes aux modèles standardisés. Aujourd'hui, le renouveau des associations, suscite des espoirs nombreux, tant sur le plan paradigmatique que

5 Circulaire

d'août

1884, citée par Barbet

1991; 27.

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dans l'hypothèse d'une nouvelle citoyenneté, mais partage les auteurs quant à la portée historique de leur développement. Certes, l'association est aujourd'hui fréquemment promue au rang d'alternative face à la déliquescence du lien social, alors que la société ne cesse d'afficher ses déficits d'intégration. La genèse des associations montre tout d'abord que si elles sont fondées à l'origine pour rapprocher symboliquement des ,individus partageant une même foi, leur développement aux XVIIIemeet XIXemesiècles est contemporain d'une revendication de liberté et d'égalité du citoyen (Chanial1998). Toutefois, leur développement récent partage les auteurs, puisqu'elles peuvent être considérées comme une forme moderne institutionnalisant d'anciennes solidarités communautaires ou comme un véhicule par excellence de la logique du don, se présentant comme une alternative radicale à la logique de l'intérêt, ou encore comme emblème de reconquête d'une nouvelle citoyenneté (ChaniaI2001, Ion 2001). Or, selon d'autres auteurs, la forme associative serait aussi très largement résiduelle, dans un espace laissé vacant par le marché d'une part, et l'Etat d'autre part (Laville 1997), se trouvant de ce fait fondamentalement hétéronome, révélatrice d'un certain état de décomposition, particulièrement dans les champs syndical et politique (Barthélémy 2000) . Sur le versant le plus pessimiste, leur articulation au politique se trouverait de plus en plus médiatisée par les politiques publiques, dont les associations tendraient à devenir les auxiliaires, s'intégrant à des grands appareils de plus en plus complexes, en particulier, dès lors qu'elles seraient contaminées par une utilité économique quelconque, à commencer par une dépendance qui ne serait pas seulement financière à l'égard des distributeurs de subventions (Juan 1999). Selon qu'on privilégie l'émergence d'espaces de démocratie, la tendance à la marchandisation des services associatifs, ou la professionnalisation de leurs membres, les logiques hétérogènes de la subjectivité critique, de l'intérêt ou de la stratégie pourraient se superposer à la vertu intégratrice reconnue par tous, sauf si elles devaient la dégrader. Un raisonnement analogue peut être tenu pour le syndicalisme, qui apparaît, dès lors, comme une excroissance du fait associatif qui le précède, avec toutefois, dès sa 21

fondation, un ancrage explicite dans les catégories du marché. Un paradoxe demeure: si la légitimité syndicale en terme de représentativité est soumise à l'assentiment du plus grand nombre, sous forme d'adhérents ou d'électeurs, sous réserve de variantes nationales, la légitimité des associations échappe en grande partie à ce prisme au bénéfice du sens prêté à son action et des valeurs qui les animent. Le mouvement social concret, quatrième temps de la partition? L'origine de la plupart des partis écologistes se trouve dans ce que les auteurs subsument souvent sous l'appellation de nouveaux mouvements sociaux. La signification de ce label a quelque peu évolué depuis que Touraine l'a fait admettre à la postérité. Pour lui, leur originalité provenait de leur inscription dans une triple perspective d'identité, d'opposition, et de totalité. Décentrant l'analyse des conflits hors des rapports de travail, son analyse se voulait aussi une sociologie de l'action (observée) et une sociologie en actes (du sociologue). Toutefois, la difficulté à rassembler des conflits nécessairement pluriels dans un modèle standard, alternatif aux conflits de travail, a conduit de nombreux auteurs à sillonner les divers territoires de ces mouvements, pour tenter d'en retirer quelques constantes. Le plus petit dénominateur commun semble tenir dans la définition que proposa Blumer dans les années 1930, souvent citée: une action concertée, une entreprise collective visant à établir un nouvel ordre de vie (Fillieule, Péchu 1993, Neveu 1996). Cette définition, d'un côté, s'affranchit de la nécessité d'un conflit, qui n'est que possible et, d'un autre, exclut les rapports de travail, qui perdent ainsi leur statut de passage obligé vers un nouvel ordre social, même lointain. Pourtant, les analyses des modalités de participation et de mobilisation des membres de ces mouvements ne sont pas incompatibles avec les conflits du travail, ou dérivés du travail. De même, 1'hypothèse émise par plusieurs auteurs, de l'émergence d'un « nouveau» modèle de nouveaux mouvements sociaux souligne seulement la distance entre une identité de classe et une identité citoyenne locale. Pour le reste rien de bien incompatible n'en ressort.
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La découverte d'une demande de temps libre chez les cadres en fournit un exemple. D'un côté, est constatée de longue date leur présence majoritaire dans un grand nombre d'associations (Coulangeon, Menger, Roharik 2002 : 39-55). D'un autre, la loi sur la Réduction du Temps de Travail fait découvrir tardivement qu'ils ne sont pas prêts à dépenser leur temps sans compter au bénéfice de l'entreprise. Si l'engagement associatif est souvent expliqué par la détention d'un capital culturel et relationnel, outre une aisance à s'exprimer en public et à multiplier les rôles sociaux, l'abandon d'un syndicalisme autonome au profit des confédérations interprofessionnelles montre que la délégation de pouvoir dont les cadres bénéficient ne les empêche pas de prendre leur distance avec leur employeur (Bouffartigue 2001). La spécialisation d'une association, sa réticence à se laisser enrôler dans de grands groupements verticaux ou dans les rouages de l'Etat, outre la défiance à l'égard des formes traditionnelles d'organisation politique et syndicale, en un mot, la quête d'une citoyenneté, ne sont pas incompatibles avec des références identitaires puisant au registre des rapports de travail et des classes sociales. Enfin, la traduction politique à laquelle a abouti une partie des mouvements écologistes a donné à ceux-ci une plus grande visibilité, et a suscité des recherches empruntant, pour les unes à la sociologie des partis politiques (Faucher 1999, Villalba 1996), pour les autres à la sociologie des organisations (Ollitrault 1996, Rihoux 2001). Une interrogation fréquente porte sur la transition attendue entre mouvement social et parti politique. Des traits originaux sont parfois identifiés, sans toujours se départir d'un certain normativisme (Sainteny 2001). Réhabiliter conjointement en un seul registre relationnel, l'association, le mouvement, le syndicat et le parti, se heurte finalement à quatre contraintes dont il conviendra de s'affranchir: premièrement, ne pas réduire les comportement et les valeurs, ainsi que le mode de régulation, à leur traduction organisationnelle, afin d'accéder à des degrés variables de formalisation et d' achèvement ; deuxièmement, considérer le pouvoir, non comme le but ultime, dans une perspective téléologique, mais comme un rapport quotidien entre acteurs, groupes, classes, qui coopèrent et s'affrontent, en particulier dans la définition de l'ordre social; troisièmement, restituer à l'acteur sa juste part de rationalité et de 23

maîtrise de son environnement, supposer que l'intention contenue dans le discours politique peut (mais non nécessairement) être suivie de l'effet attendu; quatrièmement, éviter de confiner l'engagement dans une alternative entre vie privée et vie publique qui impliquerait, en même temps qu'elle renforcerait, la coupure entre une base, sortant épisodiquement de la sphère privée pour donner un bref assentiment sur la chose publique, à un corps constitué de professionnels, généralement de sexe masculin, tout à leurs affaires. .. publiques, bien entendu.

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PREMIERE

PARTIE FIDELITES ET

LE RECIT BIOGRAPHIQUE: NOMADISME

J'ai suivi quelques-uns de ces militants qui partagent une grande partie de leur temps entre ces mondes réputés si disjoints de l'association, du syndicat et du parti. Pourquoi cet intérêt et pourquoi les Verts? La question m'a été posée, à la suite d'une recherche sur des cultures syndicales locales: « Mais si " tes" militants sont aussi attachés à leur culture locale, n'est-ce pas parce qu'ils sont aussi très attachés à leur environnement immédiat? » Je n'ai su que répondre. Dans un premier temps j'ai interprété la question comme une allusion ironique à une sorte de localisme, résurgence d'un entre-soi villageois révolu. Puis, à la réflexion, je me suis demandé si l'attachement fréquent à la défense localement contextualisée des conditions de travail et en premier lieu de l'emploi, ne pouvait pas se traduire pour quelques-uns au moins, par un investissement direct dans leur environnement, c'est-à-dire non médiatisé par les questions de travail, a fortiori lorsque cellesci prennent la dimension déshumanisée du conglomérat, de la firme virtuelle et de l'arbitrage supranational. La récolte, sans être foisonnante, a rapporté quelques beaux spécimens. Douze récits de 25