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Economie et psychanalyse

De
310 pages
Sous couvert du Progrès entendu comme la quête du Bien, le sujet de la parole est de plus en plus muselé par un discours hégémonique : le discours scientifique, technologique et marchand. Colonisé par les exigences néolibérales (rendement, productivité, efficacité, évaluation, etc.), l'auteur interroge ce qu'un tel discours implique dès lors qu'il place l'argent au centre des préoccupations, n'accordant d'importance qu'aux profits réalisés par une minorité au détriment de l'intérêt général.
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ÉCONOMIE
ET PSYCHANALYSE
Le progrès en question Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Derniers ouvrages parus
Claude OBADIA, Les lumières en berne ? Réflexion sur un présent en
peine d’avenir., 2011
Levent ÜNSALDI, Le développement vu de Turquie, 2011.
Maurice T. MASCHINO, Cette France qu’on ne peut plus aimer,
2011.
Véronique WASYKULA, RMI : vous devez savoir, 2011.
Antoine BRUNET, Jean-Paul GUICHARD, L’Impérialisme
économique. La visée hégémonique de la Chine, 2011.
Louis R. OMERT, Le Sursaut. Essai critique, social et philosophique,
2011.
Jean-Pierre DARRÉ, De l’ère des révolutions à l’émancipation des
intelligences, 2011.
Jean-Pierre LEFEBVRE, Pour une sortie de crise positive, Articuler
la construction autogestionnaire avec le dépérissement de l’État,
2011.
Jean-René FONTAINE et Jean LEVAIN, Logement aidé en France,
Comprendre pour décider, 2011.
Marc WIEL, Le Grand Paris, 2010.
Theuriet Direny, Idéologie de construction du territoire, 2010.
Carlos Antonio AGUIRRE ROJAS, Les leçons politiques du
néozapatisme mexicain, Commander en obéissant, 2010.
Florence SAMSON, Le Jungle du chômage, 2010.
Frédéric MAZIERES, Les contextes et les domaines d'interventions de
l'Attaché de Coopération pour le Français, 2010.
Noël NEL, Pour un nouveau socialisme, 2010.
Jean-Louis MATHARAN, Histoire du sentiment d'appartenance en
eFrance. Du XII siècle à nos jours, 2010.
Denis DESPREAUX, Avez-vous dit performance des universités ?,
2010.


Dominique Jacques Roth





ÉCONOMIE
ET PSYCHANALYSE
Le progrès en question







Préface de Charlotte Herfray































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http ://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54322-5
EAN : 9782296543225








N’incitez pas les mots à faire une politique de masse.
René Char


















A toutes celles, en particulier Charlotte Herfray, et à tous ceux qui
m’ont donné de leur temps. Qu’ils en soient ici chaleureusement
remerciés.


Que la pensée soit…

L’art de citer à bon escient est l’art de souligner des liens entre ce
qui fut entrevu par d’autres à l’occasion d’observations ou
d’intuitions, les conduisant à des démonstrations qui mettent en
1lumière ce qui « ek-siste » et qui interroge. L’ouvrage de Dominique
Jacques Roth, construit en référence à un questionnement sur le
progrès, comporte beaucoup de citations et de nombreux renvois à des
auteurs préoccupés par ce que devient notre culture à travers les crises
qui l’ébranlent. Ainsi cet ouvrage est-il de l’ordre d’une recherche qui
nous concerne tous.
Le terme de progrès qui est son objet est un terme qui plaît bien
aux humains. Il évoque le mieux-être, l’abondance et bien des
facilités. Or ce qui se révèle sous le signifiant de progrès c’est souvent
l’« hybris », c’est-à-dire la démesure, l’excès tant redouté des Grecs
anciens. Cette démesure peut conduire à l’orgueil, à l’insolence, à
l’abandon à la violence… Bien des auteurs, dont D. J. Roth, mettent
en lumière les ravages véhiculés par la croyance en un monde allant
vers un progrès sans faille grâce au « stm » qui se nourrit d’une
philosophie prometteuse de maîtrise et de jouissance pour les
humains.
Le sigle « stm » désigne chez D. J. Roth la dominance
« scientifico-technico-marchande », comme le ressort qui anime les
croyants de l’ordre marchand. Mais cet ordre qui envahit subtilement
nos rêves économiques et politiques est peut-être l’annonce de la mort
de l’humanisme. Car les humains ne peuvent être réduits à être des
objets de l’ordre marchand. Ils sont sujets de leurs vies et se savent
mortels. De plus ils sont habités (plus ou moins, j’en conviens) du
sens de la responsabilité du fait qu’ils sont libres : « Nous sommes
libres et responsables » comme Henrik Ibsen le fait dire à Hedda
Gabler dans la pièce du même nom.
L’auteur de Economie et Psychanalyse n’est pas le seul qui porte
plainte contre les avatars du monde moderne qui se met en place sous
nos yeux. Son travail s’appuie sur de nombreux discours qui
reprennent cette hypothèse et les interrogations qui s’y rattachent.
Reprendre des interrogations c’est les reconnaître parce qu’on y
adhère. Notre pensée rejoint ainsi d’autres pensées qui ont déjà été
sensibles à des faits qui nous frappent ou à des raisonnements qui
soutiennent nos hypothèses. Les analyses de certains autres
soutiennent les nôtres et viennent ainsi étayer notre raisonnement
préoccupé par la question du changement dont les signes viennent se

1. « Ek » est un ablatif de séparation.
9
signifier en douceur. Mais si les effets positifs du changement nous
charment, il y a beaucoup de difficultés à en accepter les effets
négatifs. Car dans tout changement il y a naissance et mort sous
roche ! Quand le familier s’éteint et disparaît, sa disparition est
souvent évoquée à travers le vocable de « mort » qui est comme un
salut à ce qui disparaît et un hymne au « neuf » qui apparaît. Comment
les hérauts du « neuf » n’en chanteraient-ils pas les louanges dès lors
que ce qui est « neuf » permet à leurs illusions de maîtrise de
perdurer?
Mais le changement évoque encore autre chose qui a trait à nos
façons de penser les problèmes. Si nous nous situons dans la maison
de la logique dialectique, nous savons que ce qu’on appelle le
changement résulte d’accumulations « quantitatives » qui aboutissent
à un changement « qualitatif » indéniable dans l’ordre de la réalité
(dont les phénomènes relèvent de l’observation), voire du Réel (dont
les phénomènes ne relèvent pas forcément de l’observation mais
néanmoins font effet…). La logique dialectique nous enseigne que
tout changement est un résultat consécutif à une succession de
« changements quantitatifs » qui vont aboutir à un « changement
qualitatif » qui s’impose à la perception et à l’entendement. Rappelons
que la « loi du changement qualitatif » est un des « temps » les plus
importants de la démarche dialectique : à 100 degrés l’eau devient de
la vapeur ; à 0 degré elle devient solide. Si nous ne prenons pas en
compte les transformations relatives à l’accumulation des degrés, leur
finalité qui produit la disparition de l’eau liquide ne peut que nous
échapper.
Le travail accompli par D. J. Roth prend place, à mon avis, parmi
les discours de ceux qui se sont interrogés sur le changement et sur
l’éthique que celui-ci véhicule. Il se questionne ainsi sur de nombreux
discours qui donnent droit de cité au langage, non pas dans le sens
d’un outil à faire passer des messages (ainsi que nous l’enseignent les
théories de la communication), mais comme une « faculté inhérente à
la condition humaine, la faculté de symboliser », selon la définition
qu’en donne Emile Benvéniste, linguiste, membre de l’Ecole de
Prague. Rappelons que celle-ci arrêta ses travaux lors de la prise du
pouvoir en Europe par le fascisme. Les théories de la communication
nous sont arrivées après la guerre, dans les valises du plan Marshall.
Elles sont très loin des théories de l’Ecole de Prague qui nous
enseignent que le langage est une fonction spécifique qui permet aux
êtres humains de représenter l’absence au moyen de « symboles », le
symbole représentant toujours autre chose que lui-même.
Les analyses de D. J. Roth situent le changement non seulement du
point de vue sociologique mais surtout en interrogeant les théories qui
10
ont pour objet le sujet singulier, sujet du changement, qui est un sujet
parlant ! Chez les humains, c’est la parole qui fonde la capacité de
penser. Elle se fonde sur ce lien étrange qui donne ce qu’on appelle
l’« autorité » que nous reconnaissons à ceux qui vont occuper une
place spécifique dans notre système de représentation ce qui donne à
leur parole un certain poids. L’autorité est bien différente du pouvoir
qui renvoie à une place dans l’ordre d’une hiérarchie qui est du
domaine de la réalité. Les paroles émanant de personnes à qui nous
reconnaissons de l’autorité auront de l’influence sur nous. Leurs
discours peuvent nous tirer vers la liberté de l’esprit, comme ils
peuvent renforcer notre aliénation à des discours obscurantistes.
La visée des médias, c’est de nous plaire. Ainsi diffusent-ils une
pensée lourde d’une indigence symbolique au ras des pâquerettes et
n’ont-ils que faire de la culture ! Leur visée n’est guère de nous
entraîner vers le « désir » de savoir. Il s’agit plutôt de distraire le
« parlêtre » et non de lui proposer de sortir de son indigence
symbolique. Nous devons à Jacques Lacan le néologisme de
« parlêtre », sa clinique lui ayant confirmé que c’est notre parole qui
nous représente. Il se situe ainsi dans le droit fil de Sigmund Freud
dont la clinique a permis de découvrir que le sujet humain est un sujet
conflictuel et divisé, voire divisé contre lui-même, et que seule sa
parole lui permet d’être au clair sur son « désir ». Ce sujet ne se
connaît ni ne se reconnaît s’il ne se parle pas ! Dans la même lignée
nous trouvons Pierre Legendre, juriste et psychanalyste, qui nous dit
que « nous sommes de la vie qui parle. » De telles définitions nous
tirent loin du sujet de la philosophie ; elles nous tirent vers le sujet de
la psychanalyse où le sujet est un sujet « barré » spécifié par son
énonciation.
Les recherches effectuées par Dominique Jacques Roth ne
permettent jamais de réduire l’humain à son héritage biologique, mais
l’adhésion de l’auteur aux théories du langage ouvre la voie de nos
héritages symboliques qui sont riches ou indigents, selon la manière
dont nous avons été institués dans le langage qui va témoigner de
notre pensée. Ainsi l’auteur nous entraîne-t-il du côté d’une
épistémologie qui prend en compte le phénomène humain comme un
phénomène où l’être pensant, en devenir, se construira à travers les
images et les représentations dont il est habité, qui ne sont pas sans
rapport avec les signifiants qui lui ont été transmis par ses
« répondants » et qu’il aura su prendre en compte ou non. Pour les
êtres de « désir » que nous sommes, l’amour ou la haine du
symbolique définiront la manière dont nous allons aimer ses richesses.
Selon ce qui nous a été transmis, selon ce que nous aurons entendu et
selon notre « désir », notre esprit sera riche ou indigent… les images
11
et les représentations qui germent en nous permettront de nous tourner
vers la lumière ou vers les ténèbres, selon le « désir » dont nous
sommes habités et selon le prix que nous accepterons de payer pour
acquérir les richesses offertes! Et Freud nous a appris que le « désir »
(au sens que lui donne la théorie psychanalytique) est indestructible !
Notre auteur nous invite d’autre part à ne pas ignorer l’histoire et
ses avatars. Le devenir est dépendant des découvertes scientifiques.
Les modifications à travers lesquelles le temps et l’espace
infléchissent ce devenir, les gains qu’ils véhiculent, les pertes qu’ils
avouent et ce que les marchands en font ne peuvent pas ne pas
modifier notre vie quotidienne. Même si certaines cultures sont plus
riches que d’autres, chacune est constituée de discours dominants qui
colonisent les esprits selon la manière dont nos « répondants » nous
aurons préparés à y accéder. Bien des discours de notre culture
présente, imprégnée des théories de la communication, adhèrent à un
système de valeurs quasi fasciste puisqu’il faut que « le message
passe » !! Nous n’oublierons pas qu’un tel principe est favorable à la
colonisation des esprits. On peut aussi nous inscrire au service de
finalités d’autant plus douteuses qu’elles sont dissimulées et
présentées comme des vérités, comme on peut ouvrir notre pensée à
l’esprit de critique sur la base d’arguments appropriés. Confrontés à
des logiques centrées sur l’importance de l’« être » ou de l’« avoir »,
nous pouvons « choisir » la soumission ou la résistance et les règles
éthiques qui les fondent.
L’érudition dont le travail de notre auteur porte témoignage nous
permet d’enrichir nos connaissances, d’éclairer notre esprit, d’éveiller
notre discernement, de guider certains de nos choix, de prendre du
recul vis-à-vis des présupposés qui fondent notre adhésion à tel ou tel
discours et tout ceci au nom de notre vieil humanisme européen qui
nous a enseigné l’importance de la liberté. Ainsi Economie et
Psychanalyse ouvre-t-il la curiosité de ceux qui tentent d’avancer en
connaissance. Il ferme celle de ceux qui ont besoin d’être colonisés
par la langue de bois des médias et condamnés à la babélisation de
leur pensée personnelle, pour suivre les hordes qui ignorent que les
êtres humains ont entre leurs mains de subtils outils pour lutter contre
la barbarie ! Mais il faut payer le prix…
Charlotte Herfray
Juillet 2010
12
LIMINAIRE

C’est là un projet déjà ancien que de reprendre ma thèse soutenue il
y a douze ans, intitulée De la subversion du sujet dans l'ordre
marchand, dont l'actualité récente a confirmé le propos.
1 La lecture du dernier livre d'Ignacio Ramonet Le krach parfait m’y
a encouragé. Ce livre constitue à mes yeux un raccourci si saisissant
témoignant d’une certaine forme de barbarie, celle d'un monde
prétendu « civilisé », tel que le libéralisme puis surtout le
2néolibéralisme s'est employé à le transformer en moins de quarante
ans, qu'il m'a paru nécessaire d’étendre mon propos aux discours
scientifique et technologique, tel un noeud intriqué, dont chaque terme
m'apparaît étroitement lié aux deux autres.

Il existe une inter-réaction réciproque où la technique, la science et
le marché se renforcent l'un l'autre pour aboutir à ce que nous
connaissons aujourd'hui sous le vocable de globalisation (pour les
Anglo-Saxons) ou de « mondialisation » en France.
3 Alors que les thuriféraires du discours « stm » organisé comme un
4système de semblants ne cessent de se targuer de l’excellence de leurs
méthodes, j'ai voulu rendre compte du sort réservé au sujet dont la
parole, semble-t-il, dérange l'ordre des mots fabriqués par les discours
de la science, de la technologie et du marché.
5 J’ai voulu interroger aussi l’impuissance de tant de livres dont les
démonstrations pourtant brillantes ont totalement échoué à infléchir le
discours politique.
Comment se fait-il que de si nombreux textes publiés, empreints de
tant de justesse, inspirés par le seul intérêt général, n'aient marqué
6qu'une poignée de lecteurs sans conduire aujourd’hui quelque homme
intègre à défendre ces thèses pour donner naissance à une écologie
politique au-dessus de tout soupçon ?
Cette question, je la mûris depuis une lecture pour moi inaugurale, à

1. Ignacio Ramonet, ancien Directeur de publication du Monde Diplomatique, était
membre du jury de ma thèse.
2. Le « néolibéralisme » pour satisfaire son appétit financier, a libéré les activités
humaines de toute bride étatique et éthique.
3. J'emploierai le sigle « stm » tout au long de ce livre pour désigner la dominance
« scientifico-technico-marchande ».
4. Considéré comme la part de réalité introduite par le signifiant.
5. La liste suivante n'étant pas exhaustive, je pense par exemple aux livres de Jean
Baudrillard, Cornélius Castoriadis, Dany-Robert Dufour, Jacques Ellul, André Gorz,
Jacques LACAN, Pierre Legendre, Théodore Roszak, Jean Ziegler etc…
6. Seul René Dumont les a défendues à l’occasion de l’élection présidentielle de 1974,
dans l’indifférence générale.
13
1savoir, celle du rapport du Club de Rome , m'ayant conduit vers des
auteurs qui m'apparaissaient alors comme des pionniers. L'adolescent
que j'étais, choqué par les sirènes marchandes qu’a stigmatisées la
révolte de Mai 68, ne comprenait pas qu'une machine à laver par
exemple, ou tout autre bien de consommation, fût fabriquée par des
ingénieurs payés pour abréger la durée de vie de ses composants, de
sorte qu'elle doive rendre l'âme au bout d'un certain nombres d'heures
d'utilisation, pour obliger les gens à en acheter de nouvelles -moins
durables encore- et ainsi de suite.
Ce gaspillage -auquel je ne reconnaissais rien d'économique-
m'apparaissait choquant pour ne pas dire insoutenable, alors que le
plus grand nombre en Occident ne cessait de réclamer les dividendes
du « progrès » à cor et à cri. Par la suite, ma suspicion à l'égard des
« élites » s'est installée : je doutais par exemple que les auteurs de
2L'informatisation de la société aient pu assurer de bonne foi que la
société moderne évoluerait « en double », selon que les préférences
des uns ou des autres s’orienteraient soit vers l'usage de l'outil
informatique soit plutôt vers l'utilisation du support papier.
Peignant et modelant depuis de longues années, j'ai pu constater il y
a peu qu'il m’était impossible d'ouvrir mon atelier au public dans le
cadre d'une manifestation régionale intitulée « Ateliers Ouverts » sans
passer obligatoirement par une inscription via Internet. « Eh bien, ne
vous inscrivez pas… Monsieur! » m'a répondu une secrétaire à qui je
faisais part de ma réprobation face à ce qui m'apparaissait comme une
discrimination vis-à-vis des artistes modestes ne disposant pas
d’ordinateur ou d’Internet.
C'est à partir de telles tracasseries quotidiennes, de petites
expériences de l'ordre du détail et de nombreuses révoltes minimales
accumulées, qu'au fil des ans l’instance politique a perdu pour moi sa
crédibilité sur fond de discours invoquant la croissance à tout prix,
quelles qu’en soient les conséquences, sociales, écologiques,
humaines.
Je ne comprenais pas comment l’appât du gain pouvait régner à ce
point partout dans le monde. Nombreux sont les écrits jalonnant
l'histoire humaine, pour ne citer que l'Ecclésiaste, qui ne cessent de
pointer cette vanité. J’en suis venu à poser l'hypothèse que les
gouvernants n'ont peut-être jamais eu les moyens de s'opposer à la
toute-puissance des lobbies : Pierre Mendès-France, par exemple, n'a
pas eu une longévité gouvernementale suffisante.
Alors que chez les Grecs la politique se devait d’être éthique, dans

1. Halte à la croissance. Rapport sur les limites de la croissance. Paris,
Fayard, 1972.
2. Alain MINC, Pierre NORA. L'informatisation de la société. Paris, Le Seuil, 1978.
14
quelle mesure le souci éthique caractérise-t-il l'action politique
1contemporaine dominée par la raison d’Etat ?
La tâche la plus difficile consiste probablement à nouer le dialogue
avec des contradicteurs rompus à la langue de bois, comme elle l’est
pour un animal d’avoir à survivre parmi ses prédateurs. J'ai toujours
rêvé qu’un chef d'Etat se réclame un jour publiquement du magnifique
poème de Boris Vian : Le déserteur. Cela est aussi inimaginable
qu’une religion qui prendrait le parti de… la laïcité.

Ayant renoncé à publier mon travail de thèse en 1999 après qu'un
2éditeur m'eut reproché de désespérer le lecteur, j'en affirme
aujourd'hui le propos en y intégrant des textes plus récents. D'où vient
cette résipiscence ?
Du divan d'abord, car si le psychanalyste s'intéresse à ce que
produit le sujet, c'est-à-dire à sa parole, il s'intéresse aussi au champ
social et aux discours dans lesquels le sujet de la parole se trouve
immergé. Les affaires de la cité concernent aussi ce qu’il en est de
notre inconscient. L’inconscient, pour Lacan, c’est la manière du sujet
d’être imprégné par le langage, d’en porter l’empreinte. La culture
dans laquelle nous baignons et les signifiants qu’elle véhicule
contribuent à mettre en place l’inconscient qui nous régit
Ma résipiscence vient ensuite d'une dette … qui insiste, datant des
rapports Warren, Meadows et Forrester au début des années 1970, qui
m'ont marqué de manière indélébile. Leurs contributions alertaient les
élites et l’opinion publique sur les dangers inhérents à la dilapidation
des ressources énergétiques de la planète dans l’indifférence et le
mépris généraux. Ils avaient raison trop tôt à une époque où … il était
encore temps. A présent il est probablement trop tard.
3 Dans La marque du sacré , Jean-Pierre Dupuy s'est employé à
penser au plus proche de l'apocalypse, me rappelant quelques
4développements de L'effacement de l'avenir , empreint d’un
pessimisme méthodique pour échapper au nihilisme, ou du moins pour
en retarder les effets. Pierre-André Taguieff défendait l’idée que seule
la conviction d'une marche mythique vers le pire permettrait
d'échapper au Réel « stm », car la quête des Lumières s’inscrit
désormais dans le Réel :

1. L’Etat désigne une ferme domination sur les peuples et la raison d’Etat a été définie
au XVIème siècle comme la connaissance propre à fonder, conserver et agrandir une
domination et seigneurie. (Giovanni Botero)
2. Je songe ici aux propos amers qu’a tenus René Dumont lors d’un entretien filmé
peu avant de disparaître : « Je n’avais pas les moyens de leur promettre l’enfer », a-t-il
dit.
3. Jean-Pierre DUPUY. La marque du sacré. Paris, Carnets nord, 2008.
4. Pierre-André TAGUIEFF. L'effacement de l'avenir. Paris, Galilée, 2000.
15
« Ce qui est Réel, c’est ce qui fait trou dans ce semblant, dans ce
1semblant articulé qu’est le discours scientifique . »

En tout état de cause, qu'il s'agisse du sujet dans la cure ou de
l'individu dans le champ social, la question « vers quoi ? » demeure
irréductible, urgente et inéliminable.
Chacun, disait Sénèque, aime mieux croire que juger. Les
décideurs, croyant toujours qu'ils pourront éviter les catastrophes,
refusent de se sentir menacés. L'optimisme humain -comme le
journalisme, disait Cioran- bricole dans l'incurable.
En France, de nombreux ouvrages prémonitoires ont été publiés
2bien avant les années 1980, entre autres : Le système technicien , La
3 4décroissance et plus récemment Ecologica, sans effet. Alors
pourquoi y revenir, pourquoi insister ? Cela doit faire partie de mon
symptôme… La nécessité d'écrire, qui peut avoir des racines
traumatiques, insiste souvent dans l'écho d'une lucidité :

« la blessure la plus rapprochée du soleil »,

écrivait René Char. Aussi n'ai-je pu m'empêcher de prendre la plume
pour tenter de faire front à la parole vide, à la parole arrogante, aux
discours spécieux, aux propos cyniques, à la langue de bois et au
mépris de l'éthique ravalée au statut de « morales locales à géométrie
variable » .

Les légions engagées dans le sillage « stm » nient la responsabilité
des discours conjugués de la science, de la technologie et du marché
dans la dévastation du monde et s’évertuent à présenter la
mondialisation comme une entreprise fascinante.
5 A l'instar de la LTI de Victor Klemperer, le discours « stm »
amplifie ses effets délétères, ce qui ne l'empêche pas de présenter le
libéralisme comme un bienfait indiscutable pour l'humanité et une
avancée décisive dans la course de l’homme vers le bonheur, bref, une
science bienfaisante et uniquement bienfaisante, porteuse d'une bonne

1. Jacques LACAN. D’un discours qui ne serait pas du semblant. Le Séminaire,
XVIII. Paris Le Seuil, 2006, p.28.
2. Jacques ELLUL. Le système technicien. Paris, Calmann-Lévy, 1977.
3. Nicholas GEORGERSCU-ROEGEN. La décroissance. Editions Pierre-Marcel
Favre, Lausanne, 1979.
4. André GORZ. Ecologica. Paris, Galilée, 2008.
5 . Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIème Reich, journal d’un philologue, livre de
Victor KLEMPERER, Paris, Albin Michel, 1996.
16
1finalité inéluctable dont Hiroshima ne serait qu'un détail ou un avatar
contingent.
Ce discours ne serait pour rien dans la survenue d'une crise dont les
gouvernants se plaisent à dire qu'il ne s'en produit qu'une par siècle.
Pour les thuriféraires de ce discours, c'est encore l'Etat qui serait trop
présent, trop envahissant au détriment du libéralisme que « trop
d'Etat » entraverait. Le rôle des Etats se limiterait à nationaliser les
pertes pour laisser la « main invisible » aux nouveaux marchands du
Temple, appelés traders.
Le gouvernement français qui s'est longtemps évertué à parler de
« croissance négative », bel oxymore, a enfin employé le mot
récession le 12 février 2009.

Tout porte à croire que le Réel importe peu, pourvu que la
définition soit sauve. Politiciens et experts maintiennent que le
réchauffement climatique n’aurait pas d'origine humaine et qu’il serait
seulement le résultat fortuit de cycles de refroidissement et de
réchauffement comme le monde en a connu par le passé.
Aveuglement idéologique ou « passion de l'ignorance », gouverner
a rarement voulu dire « prévoir ». Les élus n'ont d'autre objectif que
leur réélection, entretenant leur appétit de pouvoir à la faveur
d’improbables mythes.
Ceux qui les premiers portaient l’illusion d'une croissance
2perpétuelle n'ont jamais envisagé qu'il y aurait des seuils qui
pourraient engendrer des mutations majeures. Tout mythe, aimait à
rappeler Claude Lévi-Strauss, dénote une fiction « choisissant de
transposer tous les aspects de la réalité sociale dans une perspective
3paradoxale. »

A la télé le 4 février 2009, passait un « docu-fiction » où il était
question de « cataclysmes annoncés par les scientifiques », au lieu de
parler de ceux qu'ils n'ont su… éviter. Quelques mois plus tôt, la
même chaîne relayait quelques projets humains démiurgiques tels que
la « re-glaciation » de la calotte glaciaire, confiante dans des prouesses
de la science, persuadée qu’elle protègera l'humanité de ses faux pas,
tutoyant l'impossible, là où les psychanalystes parlent de « Réel » en
désignant ce qui revient toujours à la même place : là où « ça ne va
pas. »


1. Post hoc, ergo melius hoc : ce sophisme revient à poser qu'un ordre de succession
est comme tel un mouvement d'amélioration.
2. Ou tipping points : points de basculement.
3. Claude LEVI-STRAUSS. Paroles données. Paris, Plon, p. 22, 1999.
17
Lorsque la catastrophe se produit, il s'agit d'abord de rassurer les
populations, comme après la déflagration de Tchernobyl ou, plus tard,
après l'explosion de l'usine AZF à Toulouse. Il importe avant tout de
ne pas faire de vagues.

Le rapport que nous entretenions jusqu’alors avec le monde a
radicalement changé en 1938 à l'occasion des premières fissions de
l'atome. S’il n’est de monde qui ne connaisse le désordre, jamais
auparavant l'humanité ne s'est cependant trouvée en situation de
laisser ses déchets à la charge de quelques milliers de générations, en
guise d’héritage. Ceci est nouveau.
Dans L'acte analytique, Lacan posait qu'on « juge une civilisation
1sur son aptitude à savoir évacuer sa merde » . Aussi n'est-il pas rare
que des municipalités soient invitées à accueillir les déchets nucléaires
en contrepartie de la construction d'une piscine ou d'un gymnase en
guise de compensation…
Le cortège de projets caractérisés par la dissolution de toute limite -
génie génétique, clonage thérapeutique et bientôt reproductif, OGM,
2bombe à neutrons, nanotechnologies, NBIC , brevetage du vivant,
etc…- emboîte désormais le pas à l'événement inaugural d'une
démesure appelant sa némésis.
Les nouveaux maîtres du monde s’emploient à faire croître l'empire
de la honte et la haine de l'Occident pour faire triptyque de quelques
titres de livres de Jean Ziegler.
L'attitude consistant à dire : « Nous le savons, mais nous ne le
3croyons pas » serait probablement plus honnête qu'une position
laissant croire « que nous ne savions pas et que nous nous serions
4trompés. » On passe ici son temps à compléter la fantasmagorie
« stm » avec des illusions, avec des mensonges.

Le discours ambiant étant homogène à l'ordre auquel le plus grand
nombre se soumet, nous insisterons sur le fait que le danger provient
d’une servitude humaine qui n’est pas que volontaire, mais qu’elle
5résulte aussi d’un ordre formel éludant la volonté humaine.



1. « La civilisation, c’est l’égout ». Le Séminaire XVIII, D’un discours qui ne serait
pas du semblant, leçon du 12.05.1971.
2. Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique et sciences Cognitives.
3. Jean-Pierre DUPUY. La marque du sacré. Carnets Nord, 2009, p. 77.
4. Mathieu PIGASSE. Vice-Président de la Banque Lazare, sur France Culture le
17.02. 2009.
5. Voir le chapitre IX : « Catamode, servitude volontaire ou servitude formelle? »
18
Le discours dominant, certes, n’est pas le fait d’un sujet pas plus
que le discours scientifico-technico-marchand n’est doué d'âme. En
revanche, les écrits élaborés par des cohortes de clercs se muent
invariablement en énoncés intangibles, diluant la responsabilité de
myriades de signataires. Si les prescriptions que ce discours distille
relèvent de décisions bien humaines, elles sont difficilement
imputables à des personnes nommément identifiées, car à quels
individus nommément désignés pourrait-on imputer la responsabilité
de l’existence des paradis fiscaux, des produits bancaires à risque ou
des avatars catastrophiques des grandes spéculations mondiales ?

Le référentiel psychanalytique censé éclairer cet essai n'est certes
pas lui-même exempt de toute critique du moins dans ses modalités
anglo-saxonnes qui usent de la psychanalyse comme d’une discipline
adaptative aux contraintes qu'impose le libéralisme.
Si la psychanalyse -du moins la psychanalyse d’obédience lacanienne
et freudienne- n'a pas vocation à concilier les contradictions, elle peut
cependant les interroger et contribuer à une analyse critique du discours
« stm ». On peut aussi montrer comment la manipulation de la
communication devient le nouveau « haut fourneau » du capitalisme
idéologique. Ce dernier, en dépit des innombrables scandales à l’origine
desquels il se trouve, n’en demeure pas moins arrogant.

Une prise de conscience citoyenne advient timidement depuis que
« l'homme civilisé » s’est mis à dilapider les ressources naturelles
constituées au cours de quelques centaines de millions d'années, en
quelque deux cents ans, alors que l’on trouve toujours des zones très
étendues de misère extrême à l’intérieur même des pays riches. On
trouve également, entre pays comme entre classes sociales, des
inégalités inimaginables qui ne cessent de croître.
D'aucuns, parmi les élites planétaires (dirigeants, économistes
libéraux, intellectuels etc.) considèrent cependant avec fierté que, sans
le capitalisme, nous circulerions encore avec des charrettes, sans
jamais reconnaître l'immense part de souffrance que la mondialisation
a générée pour des populations croissantes dans le monde, sans
compter ses effets délétères sur la faune et la flore.
Tant de promesses, tant d'intelligence et de connaissances, tant de
spécialistes et d'expertises, tant de méthodologie, de statistiques, de
savoir-faire et d’analyses pointues, tant de décideurs, de protocoles et
de précisions accumulées, pour aboutir à tant de catastrophes, que nul
1n'a su écarter.

1. « Ils croient sans doute que la science et la technique nous sortiront d'affaire
comme elles l'ont toujours fait dans le passé ». J -P. Dupuy. La marque du sacré. p.
19
Tous les scientifiques, essentiellement rivés à leur spécialité sans
vue d'ensemble, n'ont pas nécessairement la clairvoyance du prix
Nobel de physique Richard Feynman posant que « ce qui n'est pas
entouré d'incertitudes ne peut être la vérité ». « Le vrai se dérobe au
milieu de toute cette exactitude » écrivait Heidegger dans La question
de la technique, si ce n'est au contraire quelque chose de plus vrai
encore, qui se révèle… là où ça cloche.

La psychanalyse depuis longtemps, du moins dans ses « demeures »
freudienne et lacanienne, appréhende les choses humaines en termes
de conflit et de discontinuité plutôt qu'en termes de continuité :
Malaise dans la civilisation, Avenir d'une illusion, -du côté de Freud-
Les non dupes errent, Ou pire,-du côté de Lacan- et des voix s'élèvent,
minorités parlantes, ici vilipendées ou réprimées, là disqualifiées dans
l’indifférence ou le mépris généraux, pour considérer que, parmi les
destins que l'homme s'invente, celui de disparaître n'est peut-être pas
le moindre.







31. Carnets nord. 2009.
20
INTRODUCTION


« Celui qui a résolu de vivre selon son désir
devient insaisissable »
1 Raoul Vaneigem

« Ne rien céder sur son désir,
c'est ne pas le ravaler au besoin »
Lucien Israël


Cet essai s'articule autour d'une préoccupation, préoccupation ayant
pour centre le sujet, le sujet de l'inconscient et de la psychanalyse,
divisé par la parole et sa jouissance aux prises avec son désir, sujet
insaisissable, fugace, ouvert dans des positions précaires et
différenciées, dans l'avènement de positions singulières, exclusives de
toute substantialité.
Ce sujet nous apparaît de plus en plus entravé dans un réseau de
déterminations qui, sous prétexte de « progrès », l'enferment et
l'enserrent dans un ordre objectivant, unifiant, ne laissant de place à
d'autre préoccupation et à d'autre destin que sa réduction à une
2modalité fonctionnelle, à la qualité de vecteur productif,
essentiellement rivé à l'ordre économique dominant.
Comment le discours de la science, la technologie et ses
prolongements managérial et marchand s'y prennent-ils pour ravaler la
complexité et l'imprévisibilité d'un sujet labile par essence à une
position régressive, prévisible, qui le voue de plus en plus à n'exister
que dans une réduction à sa détermination comptable, mesurée à
l'aune d'actes conformes, financièrement rentables?
Pour reprendre l'argument générique d'un colloque de psychiatrie,
un monde atomisé, sans autre repère que celui des marges
bénéficiaires, noyé dans une sur-information et un zapping forcenés,
succède aujourd'hui à une société autrefois fortement ritualisée.

Les systèmes sociaux protecteurs se dissolvent progressivement
dans un environnement complexe, insidieux et labile, où émergent de
nouvelles idéologies, où se dessinent de nouvelles menaces, où
naissent de nouvelles contraintes sournoisement infiltrées qui, pour

1. Raoul VANEIGEIM. Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations. Paris,
Gallimard, 1967.
2. Le fonctionnalisme est une lecture de la société comprise à partir des fonctions qui
assurent sa stabilité.
21
être plus diffuses, n'en sont pas moins angoissantes.
Le futur se décline désormais au sein d'une société dont l’idéal de
solidarité s'effrite en vénérant l'argent qui est devenu la fin en soi. Le
libéralisme n’aurait-il d’autre dessein que la pérennisation de sa
logique auto-référente ?
1 Et si cet ordre était un désordre, un chaos ? S'il confondait les fins
2et les moyens ? Dans la « novlangue » anonyme qu'il a créée, le
discours « stm » est parvenu à maîtriser la non-solution de ses
problèmes. « Il sait même survivre à son mal-fonctionnement »,
écrivait André Gorz dans Adieux au prolétariat. La société « stm »
n’hésite pas à transformer des ruminants en carnivores, détournant
sans vergogne l'espèce animale de ce qui, depuis des millénaires,
constitue sa spécificité biologique dans l’unique but d'accroître ses
profits. Elle n’hésite pas à décimer la faune, à dévaster la flore. Quel
est ce monde qui se met en place et quel sort réserve-t-il à l'humain ?
Je me souviens qu’en 1972 un professeur d'économie, annonçant
que l'eau allait bientôt devenir un bien économique, avait suscité
l'hilarité générale dans l'amphithéâtre. Moins de deux décennies plus
tard l'eau est devenu un bien économique au point que le XXIème
siècle, qu'une publicité encore présente dans les esprits
s'enorgueillissait de nous faire aimer, n'engage plus vraiment à
l'optimisme. Nous poserons donc la question du devenir du sujet dans
une société qui n'a cure de la destruction de son environnement. Que
penser encore des procédés de clonage susceptibles de s'appliquer à
l'humain, pour l'assigner à une destination sociale qu'il n'aura pas
choisie et le priver par la même occasion tant de sa filiation que de sa
parole ?
Quels espoirs ce discours laisse-t-il subsister pour le « sujet de la
parole » muselé par les exigences fonctionnalistes (rendement et
productivité), qui n'accordent plus de valeur qu'à un chiffre, celui qui
se situe en bas et à droite des comptes de résultat destinés à être
présentés aux membres des Conseils d'Administration ?

Telles sont les questions que nous tenterons d'éclairer à l'aide du
discours analytique, afin de rendre compte comment l'univers « stm »
qui agit comme une sphère d'absorption des dimensions imaginaire et
symbolique, fait de sa rhétorique une pliure signifiante, pour y coincer
le sujet et en finir avec sa division constitutive.
Ausculter le présent, c'est faire l'inventaire de problèmes autrefois
inconnus ; en effet, la démographie galopante, le risque nucléaire civil
et militaire, la pollution généralisée mettant les équilibres écologiques

1. Ignacio RAMONET, Géopolitique du chaos. Paris, Galilée, 1997.
2 . Il s'agit d'un discours d'énonciation sans énonciateur.
22
en péril, les nouvelles pandémies d’origine humaine, la dilution du
sujet dans l'asymptote économique constituent autant d'avatars du
progrès, inconnus il y a encore soixante-dix ans. De tragédie humaine
en tragédie humaine, l'histoire ne conduit pas, selon la formule
d’Adorno « de la barbarie à l'humanité » mais plutôt « de la fronde à
la bombe H. »
Scruter l'avenir, c'est y découvrir mille motifs d'inquiétude et assez
peu de réconfort, mais suffisamment d'angoisse pour sécréter -il y a
vingt ans déjà- l'organisation de journées sur le thème suivant : « Le
1progrès, une idée morte ? ». Etre « pessimiste par la raison » et
2« optimiste par la volonté » ne suffit peut-être plus aujourd'hui, pour
dédouaner notre société du mépris croissant qu'elle oppose au sujet de
la parole ployant sous le joug des discours scientifique, technologique
et marchand.
Faudrait-il donc s'habituer -passivement- au productivisme
conquérant, au consensus libéral occidental, à « l'esprit de Davos », à
la prévalence de l'argent, sans interroger les faits constitutifs de leur
apparition ni appréhender les conséquences de cette vision ? Le
3réalisme cynique auquel nous accoutument nos dirigeants doit-il nous
faire accepter l’« horizon indépassable » d'un discours qui s’impose en
invoquant les « nécessités mondiales »?
Cet essai, influencé par la découverte freudienne de l'inconscient et
de ses avancées lacaniennes, crédite les thèses de Jacques Ellul
développées dès 1954 dans La technique ou l'enjeu du siècle. Ces
thèses concluent à la prévalence scientifique et à l'hégémonie
technologique impactant toutes les disciplines.
J.Ellul insiste notamment sur le fonctionnement auto-référent de la
4science qui possède sa cause en soi, que ni la politique ni l’économie
ne semblent en mesure d'infléchir ou de réfréner. Sa critique de l'ordre
scientifique en tant que discours dominant s'articule autour du constat
que rien ne peut ni ne doit s'opposer à ce que la science et ses
surgeons technologiques pourraient faire advenir dans le monde.

« Qu’importe que la terre saute, si la vérité est à ce prix »,

disait Joliot-Curie, prix Nobel de chimie…


1. Les treizièmes rencontres de Pétrarque de Montpellier organisées par France-
Culture et Le Monde en 1997
2. Litote d’Antonio Gramsci.
3. « Il semble que le réalisme soit une philosophie où l’on ait toujours raison » dit
Bachelard dans La philosophie du non, Paris, PUF, Coll. Quadrige, 1984, p. 32.
4. Jacques ELLUL. L'illusion politique. Paris, Robert Laffont, 1965.
23
L'originalité de la position d'Ellul consiste à théoriser l'impuissance
humaine à planifier et à gérer les découvertes scientifiques sous l'égide
d'une réflexion à caractère téléologique dont le défaut ne peut que se
constater.
Refuser de poser cette question du dessein de la science implique
que le progrès ne serait pas assujetti à un objectif finalisé. Les
transformations technologiques et sociales sont essentiellement
générées non par une volonté humaine concertée, planifiée, consciente
d'un but précis à atteindre, mais par l'impossibilité de se soustraire aux
retombées découlant des dernières trouvailles aléatoires de la
recherche fondamentale.
J. Ellul se demande si ce qui conditionne le développement techno-
scientifique en l'absence de dessein majeur n’est pas le soin apporté
aux conditions de perpétuation de sa propre reproduction. Il avance
que, si la technologie avait un dessein, il serait possible d'en imaginer
la planification et l'issue souhaitées. Force est de constater qu'à l'instar
de la science la technique constitue un système autonome dont l'auto
référence vide progressivement l'homme de sa dimension éthique, que
seule une visée téléologique et finalisée du progrès, à ce jour
inexistante, serait en mesure d’éclairer.
Avec lui, nous soutiendrons que la plupart des grandes découvertes
1ont peu à voir avec une quelconque volonté préalable et consciente .
Qu'il s'agisse du radium, de l'alunissage, des nouvelles techniques
de création du vivant, du scanner, du compact disc ou du téléphone,
toutes ces applications ne font que répondre aux hasards que la
logique interne du système techno-scientifique a permis de révéler. Le
fait que certaines de ces applications aient été imaginées quelques
siècles avant que l'état d'avancement technologique ait permis de les
réaliser n'infirme en rien que leur mise en œuvre effective n’ait été
prévue ou planifiée selon un projet conscient préalable.
Comment maîtriser les découvertes fortuites que l’on aurait peut-
être préféré ne pas faire ? Adam Ferguson, contemporain d'Adam
Smith, spécifiait déjà le paradoxe d'un ordre

« qui résulte bien de l'action de l'homme mais non de ses
2desseins. »


1. La conscience est une qualité labile du psychisme, largement conditionnée par
l'existence des processus primaires, inconscients. S. FREUD. Résultats, idées,
problèmes. Tome II. Paris, PUF, cinquième Edition. 1998, p. 128.
2. Adam FERGUSON. An Essay on the History of Civil Society. Londres (1767).
Cité par Philippe Arondel, dans L'impasse libérale. Paris, Desclée de Brouwer, 1995.
24
Ou alors faudrait-il croire qu’un dessein immémorial présent en
l'homme depuis ses origines aurait consciemment et volontairement
abouti à la civilisation industrielle, à deux conflits étendus à l'échelle
de la planète, à la destruction de la biosphère, aux guerres
d'extermination, aux manipulations génétiques, à la vache folle, aux
techniques de clonage et aux risques nucléaires?
Le « pessimisme de la raison » étant peu répandu, que reste-t-il de
« l'optimisme de la volonté »? Une errance dans d’inimaginables
1 2dérives dont toutes les conséquences ne sont encore pas avérées. A
l'instar de Gorgias, d'aucuns interviennent avec véhémence pour
défendre la « neutralité » de la science, argumentant que seule la
responsabilité humaine peut être incriminée pour son « mauvais
usage ». Que l'homme, dont

« la qualité d'être conscient reste la seule lumière qui nous
3guide et nous éclaire dans les ténèbres de la vie psychique » ,

ne sache pas s'abstenir de l'usage mortifère de ses technologies
4légitime-t-il pour autant son développement sans limites sous l'égide
5d'une conscience vacillante ?
Tout ce que l'homme a cherché à relier à une valeur supérieure qui
l'inspirait disparaît progressivement. Cette disparition est initiée par et
au profit de la triade « stm » comme discours investi du pur pouvoir
de mise en œuvre de sa technologie.
Serions-nous parvenus au stade historique de l'élimination des
conditions de possibilité de tout choix, de tout ce qui n'est pas
technique ou marchand, avènement dont le commentaire présenterait
un danger majeur pour la survie du discours dominant ?

Cet essai ne vise aucunement au récolement exhaustif de ses objets.
Un tel récolement révèlerait au mieux leur variabilité en fonction des
conjectures liées à son apparition et à son inscription dans le temps.

1. Quarante guerres dans le monde à la fin du XXème siècle ayant occasionné plus de
victimes que la Seconde Guerre mondiale, démographie exponentielle, exclusion et
paupérisme croissants.
2. Mise en œuvre du clonage reproductif, réfugiés climatiques par centaines de
millions, effets secondaires des nanotechnologies, avatars nucléaires, usage probable à
venir de la bombe à neutrons, dommages collatéraux liés aux applications du génie
génétique, risques non maîtrisés d’une alimentation transgénique généralisée, etc…
3. Sigmund FREUD. Résultats, idées, problèmes. Tome II. Paris, PUF, cinquième
Edition, 1998, p 295.
4. Jean-Pierre LEBRUN. Un monde sans limites. Erès, 1997.
5. La maxime rabelaisienne « science sans conscience n’est que ruine de l’âme »
ressassée par des générations de potaches aurait-elle perdu toute pertinence ?
25
1 « Les preuves fatiguant la vérité » , l'accumulation des faits ne
ferait qu'édulcorer la tentative de mise en perspective qui préside à
notre effort : celui de montrer que c’est au cœur même des certitudes
les plus ancrées que gisent les oppositions les moins conscientes.
Le plus difficile tout au long de cet essai sera de compter avec notre
ignorance ou nos résistances inconscientes,

« ce savoir qui ne se sait pas, qui se supporte du signifiant
2comme tel. »

3 Dans notre montage de fiction, nous prélèverons des fragments de
4Réel dans le champ de l’Umwelt, pour traduire avec des mots
l'ambition hégémonique du discours « stm », sous le double éclairage
économique et psychopathologique. Dans toute la mesure du possible,
nous nous efforcerons d'en répondre sur le mode analytique.

Nous avertissons enfin le lecteur du caractère récurrent et progressif
des thèmes abordés, au-delà du découpage formel des têtes de chapitre
et des intitulés de paragraphes.

Dans la première partie, nous affûterons les concepts
d’«humanisme » et de « sujet ». Nous distinguerons également les
notions de « moi » et d’«être » et définirons le concept de sujet dans
son acception lacanienne- c'est-à-dire celle du sujet ancré dans le
langage- tel qu'il sera employé tout au long de ce travail.

La deuxième partie s’efforcera de montrer comment les éléments
constitutifs du discours « stm » touchent à une rationalité fondée sur la
promesse aujourd'hui déliquescente… des Lumières. Nous y
aborderons des aspects historiques en nous efforçant de rendre compte
de la manière dont, au cours des siècles, le profit a été institué comme
impératif social, impératif dont la pertinence souffre de plus en plus en
raison du penchant hégémonique et fonctionnaliste de ce discours à
exclure le sujet de sa parole et de son désir, pour établir sa
domination.

1. Le mot est attribué au peintre Georges Braque. L’intégrisme de la preuve est le
fossoyeur du sujet.
2. Jacques LACAN. Encore. Le Séminaire, XX. Paris, Le Seuil, 1975, p. 88.
3. L’esthétique de ce démontage/remontage ira dans le sens d’une relance des
paradoxes et des perplexités qui trouvera son point d’orgue dans le chapitre IX intitulé
« Catamode », de manière à problématiser les conditions de production du Réel
contemporain .
4. Toute prise de parole se fonde sur des semblants disposés -ou « dys-posés »- et mis
en relation. C’est en cela que la parole prend position.
26
Dans la troisième partie, nous tenterons d'éclairer le signifiant
« progrès » au regard des rapports que la science entretient avec le
sujet de l'inconscient. Nous nous emploierons aussi à montrer
comment le discours « stm » conduit progressivement le libéralisme
au totalitarisme d'un discours dont les chiffrages visent à l'effacement
du sujet de la parole. Nous observerons aussi comment le sujet exilé
d’une parole propre est contaminé par les signifiants que ce discours a
lâchés dans ce monde.

La quatrième partie a pour objet d'éclairer comment le discours
« stm » s'est rendu tributaire du mythe scientifique qui rechigne à dire
son nom : hybris ou démesure.

Dans la cinquième partie, nous étudierons les conditions de la
croyance appliquée au champ « stm ». Nous nous efforcerons de
définir les conditions de la croyance d'un discours qui, faisant fi de
tout souci épistémologique ou éthique, se gausse du sujet de la parole
et se fait fort de maintenir le faux espoir d'une promesse disparaissant
au profit de son intérêt supposé.

La sixième partie tentera de démonter les mécanismes de la
jouissance du discours « stm ». Nous essayerons de montrer comment
ce discours s'y prend pour dire le dernier mot sur les choses, sans
qu’aucune parole ne sache en limiter la jouissance insue, aspirée par la
pulsion de mort.

Dans la septième partie, nous verrons comment ce discours
hégémonique tente de subvertir la division subjective caractéristique
du sujet de la parole. Nous nous emploierons à rendre compte de la
manière dont, torturant l'homme par sa « novlangue », les thuriféraires
de ce discours n'ont de cesse d’écarter le sujet de sa parole de son
désir.

La huitième partie s’emploiera à examiner comment le discours
« stm » oscille entre religion et sacrifice, organisant et planifiant le
sacrifice de la parole du sujet au profit d'un discours de maître qui n'a
cure de distiller ses énoncés auto référents et mortifères ancrant
l'homme dans le court terme, en le vouant à la satisfaction forcée de
besoins créés de toutes pièces.

La dernière partie visera à clarifier les notions de servitude
volontaire et de servitude formelle sur fond de discours « stm »
prétendant maîtriser le Réel.
27














I

SEUILS





Les idéologies s'étiolent et se succèdent. Mais comment échapper
au discours idéologique? Les sciences exactes sont également prises
dans des débats idéologiques altérant les critères visant à situer la
science au-dessus des autres savoirs.
L'anthropologie a fortement contribué à relativiser la prétendue
« supériorité » du discours « stm » et l'épistémologie elle-même n'est plus
la même aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. Il demeure que le rapport que
nous entretenons avec nos savoirs confère une valeur nouvelle à ceux-ci.
Car sans ce rapport à quoi nous serviraient ces savoirs ?
C’est l'indifférence à ce rapport qui conduit les tenants du discours
libéral à se désintéresser de la parole du sujet, considérant son corps
hors langage, comme pur moyen d’atteindre une fin triviale que l’on
peut résumer en deux mots : « more money! ».

Un humanisme paradoxal

Nous employons le terme d'humanisme pour désigner le
mouvement optimiste qui a pris naissance à l’orée du XVIème siècle
et qui, à l'instar de Protagoras, plaçait l'homme au centre du monde.
Pour les humanistes de la Renaissance, ce courant figurait une
culture propre à affiner les qualités humaines, qui pouvait et devait
rendre l'homme digne, dénonçant ce qui l'asservit et le dégrade.
Erasme estimait que seule la parole était capable de transformer des
« hommes de pierre » en personnes civilisées de moeurs honnêtes,
assimilant la parole à l’outil privilégié de la culture. Pour ce
mouvement, le langage constitue un levier d'humanisation et une arme
contre la barbarie.
Ni Erasme ni Rabelais n'étaient révolutionnaires. La violence les
effrayait, mais ils croyaient au triomphe nécessaire de l'esprit. Le
projet humaniste visait à émanciper l'homme pour lui permettre de se
libérer des vérités imposées. L'humanisme impliquait l’esprit critique
et la tolérance. Ce courant de pensée a pris un tour politique avec
Ronsard et la guerre civile dénoncée par Michel de l'Hopital.
Aujourd’hui, la nature politique de l'enjeu à défendre dans
l'humanisme s'est renforcée. Mais ce signifiant est aussi convoqué
pour couvrir les barbaries. Dans sa Lettre sur l'humanisme, Heidegger
met en cause le rationalisme et accuse l'histoire de la philosophie
d'être à l'origine de l'oubli de l'être, n'hésitant pas à demander s'il faut
maintenir le mot « humanisme », compte tenu du malheur
qu'entraînent les étiquettes de ce genre.
31