Economie morale des quartiers populaires de Sao Paulo

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L'insurrection urbaine de toutes les villes du Brésil en juin 2013 n'était ni prévisible, ni programmée par quiconque. Même si chaque ville a une histoire particulière, les réponses que chacune trouve à ses problèmes ne portent pas que la trace de cette singularité mais prennent aussi un sens politique. Au-delà de tous les impacts des "politiques de la ville", surgit et se développe une économie morale des quartiers populaires qui s'affiche comme ressource, valeur ou civilisation.
Publié le : mardi 1 juillet 2014
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EAN13 : 9782336353241
Nombre de pages : 132
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Robert Cabanes
Économie morale des quartiers populaires de São Paulo
RECHERCHES A M É R I Q U E S LATINES
ÉCONOMIE MORALE DES QUARTIERS POPULAIRES DE SÃO PAULO
Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin La collectionRecherches Amériques latinespublie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à l’Argentine et au Chili. Dernières parutions Jose Maria TAVARES DE ANDRADE,Une mythologie brésilienne, 2014. German A. DE LA REZA,En quête de la confédération. Essais e d’intégration des républiques hispano-américaines au XIX siècle, 2014. Alexandra ANGELIAUME-DESCAMPS, Elcy CORRALES, Javier RAMIREZ, Jean-Christian TULET (dir.),La petite agriculture familiale des hautes terres tropicales. Colombie, Mexique, Venezuela, 2014. Marcio de Oliveira,Brasilia entre le mythe et la nation, 2014. Patrick HOWLETT-MARTIN,La politique étrangère du Brésil (2003-2010). Une émergence contestée, 2013. Denis ROLLAND, Marie-José FERREIRA DOS SANTOS et Simele RODRIGUEZ,Le Brésil territoire d’histoire. Historiographie du Brésil contemporain, 2013. César CARILLO TRUEBA,Plurivers. Essai sur le statut des savoirs indigènes contemporains, 2013. Aristarco REGALADO PINEDO,L’ouest mexicain à e e l’époque des découvertes et des conquêtes (XVI – XVII siècle),2013. Guillermo ZERMENO PADILLA,La culture moderne de l’histoire. Une approche théorique et historiographique, 2013. Guillaume LETURCQ, Frédéric LOUAULT, Teresa Cristina SCHNEIDER MARQUES (dir.),: un laboratoireLe Brésil pour les sciences sociales, 2013.
Robert Cabanes ÉCONOMIE MORALE DES QUARTIERS POPULAIRES DE SÃO PAULO
© L’HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-04062-2 EAN : 9782343040622
INTRODUCTION La position des quartiers populaires des banlieues des grandes villes dans l’ensemble du monde où le libéralisme règne en maître depuis 30 ans a quelque chose de commun : croissances démographiques imposantes dues aux migrations, nationales ou intercontinentales, taux de chômage bien plus élevé que les moyennes nationales, discriminations de fait dues au manque d’équipements de toutes sortes, urbains comme nationaux, et la plupart du temps discriminations raciales. Bien évidemment, les histoires et les cultures sont très différentes selon les pays, voire entre les villes d’un même pays, mais la mécanique ségrégative urbaine qui redouble celle de la société est partout présente. Et comparable : les multiples visages de la pauvreté ne peuvent masquer qu’elle est toujours le produit des dynamiques d’exploitation et d’inégalités. C’est dans ce cadre et cet esprit, que nous voudrions placer cette "étude de cas" : dans la perspective de comparaisons avec d’autres villes du monde, qui analysent les réponses proposées par les habitants, appuyées, détournées ou combattues par les pouvoirs publics et politiques, réponses qui paraissent indispensables pour comprendre les contradictions du monde contemporain. Étudier la dynamique sociale de classes populaires de la 1 banlieue suppose de s’intéresser à plusieurs questions
1  Le terme de banlieue en France correspond à celui de périphérie au Brésil. Ce texte se réfère à une recherche de plusieurs années menée en coopération entre l’Université de São Paulo (Vera Telles) et l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement (R. Cabanes, I. Georges). Elle a donné lieu à la publication de trois livres : Vera TELLES et Robert CABANES (org.),Nas tramas da cidade,; R. CABANES, Isabel Ed. Humanitas, São Paulo, 2007 GEORGES (org.),São Paulo, la ville d’en bas;, L’Harmattan, 2009 R. CABANES, I. GEORGES, Cibèle RIZEK, V. TELLES (org.),Saïdas de emergência, ganhar/perder avida na periferia de Sao Paulo, Boitempo, 2011. Ce texte est une présentation personnelle des contributions de ces ouvrages, complétées par des enquêtes de terrain que j’ai effectuées entre 2010 et 2013. Les références d’auteurs, de pages et chapitres qui sont
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(dynamiques du travail, de l’espace domestique, du monde associatif, de la culture politique) qui prennent en elle, et par leurs relations, une configuration singulière. La banlieue est fréquemment pensée dans sa relation à la ville officielle comme 1 un "univers ambivalent" , à la fois lieu de bannissement et de domination et lieu de la vraie vie et de l’innovation sociale. On voudrait ici montrer comment cette tension, toujours présente, se dédouble et se développe dans des rapports sociaux 2 antagoniques qui opèrent dans la plupart des champs sociaux, et tenter d’évaluer la puissance des forces qui agissent dans le sens d’une émancipation ou d’une contestation des dominations. Il ne s’agit donc pas de réifier le terme de banlieue comme une "essence" urbaine postulant une homogénéité sociale, comme les sciences sociales ont pu le faire parfois en employant le vocabulaire de "la communauté", ni, non plus, d’utiliser les problématiques de la pauvreté conçues-construites par les politiques publiques, et parfois reprises par les sciences sociales dans une optique de domination-protection-reproduction des couches dominées. Il s’agit de repérer les modifications des rapports sociaux qui apparaissent au sein des mondes populaires et dans leurs relations avec les diverses instances de la société environnante au long de ces trente dernières années. Sans prétendre à l’exhaustivité en abordant l’ensemble des mondes populaires et des champs sociaux de la banlieue, on recherche les dynamiques sociales qui nous paraissent les plus prégnantes actuellement, en prêtant attention
signalées par SP VEB (São Paulo, la ville d’en bas) concernent le livre en français de 2009. 1  Voir l’un des premiers ouvrages mettant en parallèle trois continents : Michel IMBERT, Paul-Henry CHOMBART DE LAUWE (org.),La banlieue aujourd’hui,L’Harmattan, 1982, ou celui, initiateur, de Georges BALANDIER, Sociologie des Brazzavilles noires,Presses de la Fondation e Nationale des Sciences Politiques, 1985 (1 édition 1955). Et enfin, celui de Patrick BRUNETEAUX, Daniel TERROLLE (org.),L’arrière-cour de la mondialisation, ethnographie des paupérisés,le premier qui met en œuvre, à notre connaissance, une perspective comparative mondialisée, Éd. du Croquant, 2010. 2 Danielle KERGOAT, "Articuler les rapports sociaux : classes, sexes, races", e Raison Présente2011, et2 trimestre  n° 178, Se battre, disent-elles…La Découverte, 2012.
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à l’antagonisme des rapports sociaux qu’elles révèlent. L’approche proposée ici en termes de définition et d’articulation des rapports sociaux de domination, d’exploitation ou d’oppression ne s’attache pas à approfondir ces concepts d’un point de vue théorique. Ni à déterminer s’il s’agit d’expérience ou de conscience de classe. Elle cherche plutôt à décrire les stratégies mises en œuvre par ceux qui les subissent pour y réagir. Ainsi la critique des concepts est effectuée par les représentations et l’action que les acteurs sont 1 capables de mettre en œuvre dans chaque champ , et qui constituent une mesure de leur puissance. C’est l’ensemble de ces actions et constructions sociales, en chaque champ de rapports sociaux, qui se rejoignent pour définir des pratiques et 2 des valeurs d’économie morale . Ce concept, forgé pour rendre compte d’un ensemble articulé de pillages, émeutes, résistances et valeurs des mondes populaires affrontés à l’émergence 1  Dans l’esprit du livre de M. KOKOREFF,La force des quartiers, Payot, 2003, lorsqu’il déclare qu’il lui "paraît nécessaire d’en finir avec cette espèce de vision schizophrénique conduisant l’analyse à privilégier tantôt les carences (la désorganisation sociale, les violences), tantôt les ressources (les mouvements associatifs et politiques, la culture hip-hop)",p. 12. 2  EP THOMPSON,La formation de la classe ouvrière anglaise, Seuil-e Gallimard, 1984, 1 éd., 1963. Ce concept, développé par l’auteur en 1971, "The moral economy of theEnglish crowd in the eighteenth century, Past and present",50, 76-136, est repris par Didier FASSIN et Jean-Sébastien EIDELIMAN (sous la direction de)Économies morales contemporaines, La Découverte, 2012, pour décrire des formes segmentées de constitution d’économies morales soit à partir de situations précises où des acteurs sont en dispute-coopération, soit à partir de publics ou de groupes sociaux spécifiques. Dans un ouvrage antérieur, D. FASSIN, (La raison humanitaire, une histoire morale du temps présent, Gallimard-Seuil, 2010) utilise le terme "d’histoire morale" pour s’interroger sur les variations de l’économie morale. Par exemple sur les modalités de la prise de puissance d’une idéologie dominante actuellement où les termes d’exclusion, de malheur, de souffrance et de traumatisme ont remplacé ceux d’inégalité, de domination, d’injustice et de violence. Prenant en compte les possibilités de variation de ce concept dans le temps et l’espace, on veut décrire ici, en référence à une période historique de 30 ans qui aboutit à la situation contemporaine, la constitution d’une "économie morale des quartiers" qui est une réponse à "l’économie morale de la discrimination" (voir Michel KOKOREFF et Didier LAPEYRONNIE, Refaire la cité, l’avenir des banlieues,Seuil, 2012). Plus précisément, c’est dans les quartiers populaires des banlieues ou des périphéries que ces phénomènes s’articulent en prenant force et sens.
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