Ecrire

De
Publié par

« [.] la philosophie politique noue une liaison particulière avec l'écriture. Celui qui s'y adonne ne peut entièrement céder à l'illusion de se détacher de son temps, de la société qu'il habite, de la situation qui lui est ainsi faite, des événements qui l'atteignent, du sentiment d'un avenir qui se dérobe à la connaissance et qui à la fois excite son imagination et le ramène à la conscience de ses limites. Il sait, au moins tacitement, que son oeuvre tombera dans les mains des lecteurs que ses propos affectent parce qu'il lève des questions qui, directement ou indirectement, les concernent et portent atteinte à leurs préjugés. Il ne peut pas fournir des arguments à des hommes qu'il tient pour des adversaires, des imbéciles ou les dévots d'une doctrine, ni en séduire d'autres, empressés à se saisir de telle ou telle de ses formules et, sans l'entendre, à se faire ses partisans, à l'élire comme le héros d'une cause. Ecrire, c'est donc pour lui, tout particulièrement, l'épreuve d'un risque. [.] Nul doute, c'est au vrai qu'il tend, sans quoi il ne serait pas philosophe ; mais il lui faut se frayer, par un chemin sinueux, un passage dans le monde agité des passions. » C'est ce passage singulier que Claude Lefort éclaire magistralement dans ce volume d'essais, abordant des auteurs aussi différents que Tocqueville et Sade, Guizot et Machiavel, Orwell et Pierre Clastres, Salman Rushdie et Leo Strauss. Au fil de ce parcours se dégagent les éléments d'une « autobiographie intellectuelle » qui font de Ecrire ; à l'épreuve du politique la meilleure introduction qui soit à l'oeuvre de Claude Lefort.
Publié le : vendredi 1 avril 1994
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702157947
Nombre de pages : 400
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
etc/frontcover.jpg
DU MÊME AUTEUR

Éléments d’une critique de la bureaucratie, Gallimard (réédition TEL, 1979).

Le Travail de l’œuvre : Machiavel, Gallimard (réédition TEL, 1986).

Un homme en trop : réflexions sur l’Archipel du Goulag, Le Seuil, 1976.

Les Formes de l’Histoire : essais d’anthropologie politique, Gallimard, 1978.

Sur une colonne absente : écrits autour de Merleau-Ponty, Gallimard, 1978.

L’Invention démocratique : les limites de la domination totalitaire, Fayard, 1981.

Essais sur le politique : XIXe-XXe siècle, Le Seuil, 1986.

Mai 68, La Brèche/Vingt ans après, avec Cornélius Castoriadis et Edgar Morin, Complexe, 1988.

Le corps interposé*1
1984 de George Orwell

1984 en 1984... Il m’arrive de douter que le livre à présent célébré soit le même ou tout à fait le même que celui qui habite ma mémoire. Je me félicite de l’hommage. Ce qui est dit est généralement bien dit. Mais tout se passe comme si, en vertu d’une opération que je ne m’explique pas, le livre qu’on nous présente avait maigri. Irrésistiblement, j’évoque cette autre opération dont nous parlait Orwell lui-même : sous le règne de Big Brother, la langue maigrissait. Devenue novlangue, les spécialistes taillaient infatigablement dans sa chair. S’en voyaient retranchés peu à peu les mots « inutiles », de sorte qu’elle ne puisse plus se prêter au « crime de pensée ».

De quelle opération s’agit-il ? Donnons-lui un autre nom : censure. 1984 a été l’objet d’une première censure qui n’a rien de mystérieux. Certains se permettaient d’ignorer le modèle du stalinisme et d’autres, à l’inverse, le lieu de l’intrigue, situé en Oceania, à Londres, très précisément. Cette censure-là me paraît largement levée. Mais il en est une autre qui persiste, plus surprenante, puisqu’elle est le fait de commentateurs politiquement avertis qui déclarent faire grand cas de la lucidité de l’écrivain. Encore ce dernier mot qui vient sous ma plume est-il mal choisi et l’inexactitude me fait-elle devancer ce que je veux dire. Il y a peu de temps en effet, j’entendais, au cours d’une émission de télévision, affirmer par trois hommes compétents qu’Orwell n’était pas un « grand écrivain » (pouvoir de l’épithète...). Ce qui me paraît donc censuré, c’est tout simplement l’art d’Orwell, cet art qui fait le charme terrifiant de 1984 et porte au plus profond de nous-mêmes son énigme. Le phénomène, d’ailleurs, ne date pas d’hier. Je relève dans la préface aux Essais choisis, publiés en 1960 par Gallimard, ces mots de B. Crick (auteur d’une récente biographie très admirée) : « 1984 est moins un roman qu’un mélange de l’essai politique et de la science-fiction. Les amours de Winston et de Julia, si pathétiques qu’elles soient, s’effacent dans l’intrigue du roman devant des idées... »

 

1984 – pour reprendre une expression que l’auteur applique une première fois à la langue, une seconde à Winston, au terme de ses interrogatoires – a été « épluché jusqu’à l’os ».

Voici donc son squelette : chacun évolue sous le regard de Big Brother ; la vie privée est détruite, chaque demeure possède son télécran-espion ; la réglementation s’étend à tous les aspects de la vie, jusqu’à la pratique de la sexualité ; les valeurs fondamentales sont renversées à la faveur de slogans tels que « la guerre c’est la paix », « la liberté c’est l’esclavage », « l’ignorance c’est la force » ; la conspiration est fabriquée par le régime, qui l’entretient éternellement comme la condition de sa légitimité ; le pays combat une puissance étrangère dont on ne sait si elle existe, et l’identité de l’adversaire change, tandis que la propagande proclame qu’il fut toujours le même ; la vérité – vérité de l’entendement ou vérité de fait – est abolie : sur ordre, deux et deux font cinq, l’individu torturé voit cinq doigts là où quatre lui sont mis sous les yeux ; la matérialité des faits passés s’évanouit ; la maîtrise du temps devient totale, comme l’atteste le slogan : « Qui a le contrôle du passé a le contrôle de l’avenir, qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé » ; la pensée se trouve contrainte à un constant dédoublement qui implique la coexistence du fait de savoir et du fait de ne pas savoir ; l’épuration de la novlangue cherche à atteindre cet état de perfection où le stock de mots disponibles rendra impossible la pensée hérétique.

Arrêtons là un inventaire que nous pourrions poursuivre au-delà de ce que nous rapportent les commentaires habituels. Tout ce qui vient d’être mentionné fait certes connaître l’intelligence politique d’Orwell et, si nous continuions l’exploration, nous mettrions en évidence d’autres articulations, plus subtiles, de ce squelette de théorie. Orwell a formulé, me semble-t-il, nombre de thèmes qui furent traités à la même époque par Hannah Arendt, notamment dans l’avant-dernier chapitre de son ouvrage sur les Origines du totalitarisme.

Mais, s’en tiendrait-on là, une part essentielle de 1984 resterait ignorée. Son dessein même nous échapperait. De fait, pour dire ce qu’il s’efforçait de dire, pour mettre en mots et faire partager son expérience de l’univers totalitaire, c’est bien un roman qu’Orwell a voulu composer, c’est une investigation littéraire qu’il a entreprise. On le présente pris de timidité devant la théorie, préférant le détour d’une fiction. N’est-ce pas plutôt qu’il s’avançait dans une région qu’il savait se dérober à la lumière crue du concept et qu’à travers des personnages et une « histoire » il s’est senti le pouvoir de s’y aventurer. Quelle région ? Celle de la psychologie ? Mais ne se prêterait-elle pas aussi bien à la théorie ? Celle, dirais-je où se défont les frontières de l’« intérieur » et de l’« extérieur », de l’existence personnelle et du politique.

 

L’histoire ne semble guère, à ma connaissance, avoir retenu l’attention des critiques. On croirait qu’elle est un simple praticable conçu pour faciliter l’exercice de la démonstration. Résumons-la.

Winston Smith est employé au ministère de la Vérité, il travaille au Commissariat aux archives. Son rôle consiste à remanier en fonction des décisions du jour les documents portant trace d’un passé qu’il convient d’effacer. Habité par un doute depuis quelque temps, il prend la résolution de tenir un journal. Journal intime s’il en fut, dont la découverte le perdrait. Le hasard le met à plusieurs reprises en présence d’un membre éminent du Parti, dans lequel il croit, sans preuve aucune, reconnaître un allié, et, bientôt, un agent de la grande conspiration, dénommée Fraternité. Cet homme, O’Brien, entre en contact avec lui, se présente, en effet, comme un agent de Goldstein, lui fait parvenir par un émissaire supposé clandestin le Livre, document secret, sacré, dans lequel sont consignées les analyses de Fraternité. Pure mystification : Winston, arrêté, emprisonné, verra O’Brien entrer dans sa cellule à la tête d’un groupe de policiers ; il apprendra que celui-ci n’a pas cessé de le surveiller, qu’il est lui-même l’auteur ou l’un des auteurs du Livre. O’Brien deviendra son tortionnaire ; tour à tour implacable et bienveillant, il incarnera la toute-puissance. Il imaginera pour lui un supplice spécialement adapté à sa personnalité. Winston devra trahir le seul être qu’il aime et, une fois psychiquement broyé, s’assujettir à Big Brother. Sa perte semble ainsi provoquée par la confiance inconditionnelle qu’il a placée dans un faux conspirateur. Mais elle semble aussi annoncée par un besoin d’amour, né de sa rencontre avec une jeune femme. Julia lui avait d’abord inspiré de la méfiance et de l’hostilité, tant elle paraissait incarner le type de la militante robuste et dévouée au Parti. Littéralement racolé par elle, il découvre un être indépendant, plus lucide sur le régime qu’il ne le fut jamais, politiquement cynique. Sa passion lui fait dénicher une chambre, située dans un magasin d’antiquités, vestige, croit-il, de l’ancien monde, tenu par un vieil original, complice, croit-il, de son bonheur. C’est là que, de loin en loin, les deux amants se réfugient avec d’infinies précautions, sans cesser de redouter le moment de leur découverte. Un jour où Winston s’exclame dans l’angoisse « nous sommes morts », une voix réplique « vous êtes morts ». Le tableau qui surplombait le lit masquait l’orifice à travers lequel ils avaient été constamment épiés. L’antiquaire lui-même se révèle être un agent de la police secrète. Emprisonnements, tortures, trahisons réciproques. De l’aventure, Winston sort comme un mort vivant.

Telle est, brièvement retracée, la petite intrigue qui se ferait le support de la théorie. Ainsi présentée, elle paraît justifier l’opinion de B. Crick, ou bien encore celle d’Irving Howe, que rapporte Simon Leys dans un récent essai (Orwell ou l’horreur de la politique, Hermann, 1984) : « Quand Orwell écrivait 1984, la littérature ne pouvait être que le dernier de ses soucis. » Leys, pour sa part, la juge erronée. Mais il ne dit rien qui fasse ressortir les qualités du roman, concédant, au contraire : « Il est vrai que d’un point de vue artistique, 1984 présente certaines maladresses et est loin de posséder la perfection d’Animal Farm ; ces défauts mineurs peuvent probablement s’expliquer tant par l’envergure ambitieuse de l’ouvrage que par les difficiles conditions physiques et morales dans lesquelles Orwell dut l’exécuter. » A quelles « maladresses artistiques » est-il fait allusion ? je ne sais. Ce qu’il y a de vague dans le propos me déroute le plus. Le balancement entre « défauts mineurs » et « envergure ambitieuse » me fait craindre que Leys, comme tant d’autres, ne tranche entre l'essentiel et l’anecdotique.

 

Revenons sur l’histoire.

Winston, tirant parti d’une alcôve qui le soustrait au télécran dans son studio, s’assoit à sa table pour entreprendre la rédaction de son journal. A peine a-t-il marqué la date en tête de la feuille, 4 avril 1984, la question lui vient : « pour qui écrit-il ? » « Pour l’avenir, pour les gens qui ne sont pas encore nés », se dit-il. La réponse, au lieu de le satisfaire, le laisse perplexe. Les inconnus des temps futurs ne l’entendront pas s’ils sont semblables à ses contemporains et, s’ils sont différents, ne comprendront pas ce qui lui importe. Le voilà pris de panique devant la feuille blanche. Le journal, apprenons-nous, lui paraissait destiné à transcrire le monologue intérieur qu’il poursuivait depuis des années. Son projet avait germé peu de temps auparavant, après qu’il eut découvert, dans un magasin d’antiquités, situé dans un quartier sordide, un livre qu’une envie soudaine lui était venue de posséder. Ce livre ne se distinguait par rien de remarquable, sinon qu’il lui apparaissait comme un troublant vestige du passé. Charrington, l’antiquaire, le datait d’une quarantaine d’années, mais nul doute, à ses yeux, qu’il ne fût bien plus ancien. Le livre avait allumé en lui le désir d’écrire. Ainsi le rôle que jouera, dans la suite, le magasin d’antiquités, est-il ausitôt annoncé. Nous verrons plus tard Winston, après avoir erré à nouveau dans le quartier sordide – en fait prolétarien –, retomber, comme par hasard, sur la même boutique et, comme par hasard, subir à nouveau l’attrait d’un objet, celui-là plus étrange, plus inutile, plus ancien encore que le livre : une boule de verre, dont Charrington lui dit qu’elle contient un petit corail, en provenance de l’océan Indien. L’objet, qui participera autrement de son destin, s’avérera être resurgi de son océan intérieur, de l’océan de ses pensées.

Au moment où il prend la plume, Winston s’aperçoit que lui, qui n’a cessé de s’entretenir avec lui-même, n’a rien à écrire. Il écrit pourtant. Apparemment n’importe quoi. Il relate un événement de la veille. Il s’agit d’une séance de cinéma. On passait un film de guerre, un « très bon film », qui montrait un navire plein de réfugiés, bombardé quelque part en Méditerranée. J’extrais ce passage : [...] on vit ensuite un canot de sauvetage plein d’enfants que survolait un hélicoptère. Une femme d’âge moyen, qui était peut-être une Juive, était assise à l’avant, un garçon d’environ trois ans dans les bras. Le petit garçon criait de frayeur et se cachait la tête entre les seins de sa mère, comme s’il essayait de se terrer en elle, et la femme l’entourait de ses bras et le réconfortait, alors qu’elle était elle-même verte de terreur, elle le recouvrait autant que possible, comme si elle croyait que ses bras pourraient écarter de lui les balles. [...] ». Le récit fait alors part des applaudissements des spectateurs et de l’indignation d’une femme, au poulailler, protestant qu’« on ne doit pas montrer ça devant des enfants » – femme, note Winston, à laquelle il n’est sans doute rien arrivé de grave, car « personne ne s’occupe de ce que disent les prolétaires ».

Cette page une fois rédigée, Winston s’interrompt, étonné : il ne comprend pas « ce qui l’a poussé à écrire ce torrent de stupidités ». Le lecteur l’ignore pareillement. Toutefois, il le devinera beaucoup plus tard, quand Winston racontera à Julia un souvenir d’enfance.

Winston ne sait pas pourquoi il écrit, encore moins ce qu’il doit écrire, il se demande seulement pour qui il écrit et sa réponse le déconcerte. Cependant, Orwell fournit au lecteur un indice qui, après coup, lui fera entrevoir le mobile et le destinataire. Avant même de nous livrer le contenu de la première page, il note : « minuscule, quoique enfantine, son écriture montait et descendait sur la page, abandonnant d’abord les majuscules, finalement même les points. » Je souligne « enfantine » car Winston écrit sous l’attrait de l’enfance ; ses pensées, il ne les adresse pas à des gens qui ne sont pas encore nés, mais à des morts.

Encore doit-on préciser qu’il ne subit pas seulement l’attrait du passé, il est habité par la question du passé, il veut le savoir. L’homme qui va perdre toute quiétude, se lancer dans une aventure qui lui sera fatale – combattre le pouvoir totalitaire et se libérer de l’aliénation –, cet homme, nous le découvrirons vite, est hanté par le passé. Sa passion politique ne se dissocie pas de son tourment intime. La volonté de savoir ce qu’il en est du secret du régime ne fait qu’un avec la volonté de savoir ce qu’il en est de son propre secret. Autant dire que ce qui est devant lui, apparemment au dehors, comme une énigme est aussi en lui ou comme derrière lui ; ou, inversement, que ce qui est enfoui en lui est aussi devant lui. Et autant dire encore, puisque ce qui se tient au plus profond c’est lui-même, que ce qu’il ne sait pas, d’une certaine manière il le sait ; qu’il détient la réponse à toutes les questions qu’il pose, en croyant ne pas la connaître.

 

Le destin de Winston n’est pas décidé par O’Brien, encore moins par Julia. Il est le sien. L’ascendant qu’exerce sur lui O’Brien tient en ceci : cet homme sait et l’avertit qu’il sait ce qu’il croit ne pas savoir. Ainsi, quand il pénètre dans sa cellule et que Winston le perçoit soudain comme l’agent du Parti, O’Brien lui dit brièvement : « Vous l’avez toujours su. » Quand le même O’Brien expose sa théorie du pouvoir et tourne en dérision l’espoir que mettait Winston en une révolte des prolétaires, il déclare que ceux-ci ne se soulèveront ni dans des milliers ni dans des millions d’années, et ajoute : « Ils ne le peuvent pas. Je n’ai pas à vous en donner la raison, vous la savez déjà. » Quand, après toutes les tortures, annihilé au point de voir cinq doigts au lieu de quatre, Winston est invité avec mansuétude à poser les questions qui le tourmentent, la dernière sera celle-ci : qu’y a-t-il dans la chambre 101 (cette salle d’épouvante du ministère de l’Amour), et il s’entendra répondre : « Vous savez ce qu’il y a dans la salle 101, Winston, tout le monde sait ce qu’il y a dans la salle 101 » – et, en effet, de ce savoir il fera finalement l’épreuve.

Auparavant, Orwell notait, après avoir rapporté un entretien entre les deux hommes au cours duquel Winston s’imaginait avoir affaire à un conspirateur : « Même pendant qu’il parlait à O’Brien, alors que le sens des mots le pénétrait, il avait été secoué d’un frisson glacial. Il avait la sensation de marcher dans l’humidité d’une tombe et qu’il avait toujours su que la tombe était là ; et qu’elle l’attendait n’arrangeait rien. »

L’art d’Orwell est ici particulièrement remarquable, car il ne prête à son personnage que le sentiment d’avoir toujours su ; il lui prête cette simple pensée : « Le dernier pas serait quelque chose qui aurait lieu au ministère de l’Amour. Il avait accepté. La fin était impliquée dans le commencement. » Il ne lui accorde pas la conscience de ce qu’il sait ; il le garde dans une demi-ignorance de ce que fut le commencement, celui-ci ne lui apparaissant que dans une « pensée secrète, involontaire », datant de quelques années. Cependant, deux chapitres plus loin, lors de la scène cruciale qui se déroule dans l’appartement d’O’Brien, nous est dévoilé autrement le cours des pensées de Winston. Celui-ci vient de jurer fidélité à Fraternité, de s’engager à lui obéir aveuglément, à commettre éventuellement tous les crimes au service de sa cause. Son hôte, avant de le quitter, lui propose de porter un toast : « A quoi devons-nous boire cette fois, dit-il avec la même légère teinte d’ironie. A la confusion de la police secrète ? A la mort de Big Brother ? A l’humanité ? A l’avenir ? – Au passé, répondit Winston. » Plus importante que l’idée de la révolution apparaît en ce moment celle de la défense, de la réappropriation de ce qui a été. Pour lui, est impossible le partage entre le désir de l’action politique et l’attrait du passé. Ce qu’il juge particulièrement ignoble, on le voit ailleurs, c’est le slogan du Parti : « Qui a le contrôle du passé... » Or cette ignominie, il ne peut se contenter de la condamner comme un fait qui lui serait étranger. Elle le blesse au plus intime de sa pensée. Il s’acharne à comprendre.

Tout ce que rapporte Orwell sur la falsification du passé, et qui témoigne de son intelligence du totalitarisme, nous ne devons pas le défaire de l’interrogation qui travaille son personnage. Dans la première partie du livre, il écrit : « Ce qui affligeait le plus Winston et lui donnait une impression de cauchemar (je souligne), c’est qu’il n’avait jamais clairement compris pourquoi cette colossale imposture était entreprise. Les avantages immédiats tirés de la falsification du passé étaient évidents, mais le mobile final restait mystérieux. Il reprit sa plume et écrivit : je comprends comment, je ne comprends pas pourquoi. » Cette dernière formule apparaît à trois reprises. Ce qui fait la singularité et la perte de Winston, c’est la recherche de l’ultime mobile, le désir qui le traverse de savoir pourquoi. Désir inséparable de celui de retrouver le passé.

Le souvenir de la femme juive enveloppant l’enfant dans ses bras, d’un geste inutile, s’éclaire, disions-nous, par un souvenir d’enfance qu’il raconte à Julia dans la chambre-refuge du magasin d’antiquités. Ce récit est lui-même suscité par un rêve, dont il s’est réveillé en larmes, « trop complexe pour être traduit par des mots ». Dans ce rêve, « toute sa vie semblait s’étendre devant lui comme, un soir d’été, un paysage après la pluie. Tout s’était passé à l’intérieur du presse-papier en verre, mais la surface du verre était le dôme du ciel... » Ce presse-papier, c’est le petit objet découvert chez l’antiquaire qui l’avait séduit : « un bloc de verre nous avait-il été précisé alors, qui formait presque un hémisphère ». Il lui prêtait « une douceur particulière, rappelant celle de l’eau de pluie... au milieu du bloc se trouvait un objet rose et convoluté qui rappelait une rose ou une anémone de mer ». Après avoir signalé par le truchement de l’antiquaire qu’il s’agissait d’un corail de l’océan Indien encastré dans du verre, Orwell insiste sur le charme que ressentait Winston : « Ce qui lui plaisait, ce n’était pas tellement sa beauté que son air d’appartenir à un âge tout différent. Le verre doux et couleur d’eau de pluie ne ressemblait à aucun verre qu’il eût jamais vu. L’apparente inutilité de l’objet le rendait doublement attrayant. » Comme sorti d’un rêve, quand il l’a vu pour la première fois sur l’étalage de l’antiquaire, le petit bloc a replongé dans le rêve, associé à l’eau de pluie, et l’on dirait qu’il contient le rêveur : « Tout s’était passé à l’intérieur du presse-papier », dit-il au réveil. Il ajoute ensuite : « Le rêve comprenait aussi, en vérité – c’est en quoi, en un sens, il avait consisté –, un geste du bras fait par sa mère et répété trente ans plus tard par la femme juive qu’il avait vue sur le film d’actualités... » Telle est son émotion, qu’il confie à Julia : « Sais-tu... que jusqu’à ce moment je croyais avoir tué ma mère ? » Le souvenir du rêve fait surgir le souvenir d’enfance que nous annoncions, et lui révèle qu’il ne l’a pas tuée, du moins « pas matériellement ». « C’était un souvenir qu’il avait volontairement repoussé de sa conscience pendant des années. » En quoi consiste-t-il ? En une vision, la dernière vision de sa mère, qui ramène « un faisceau de petits faits ». Ceux-ci ont trait à la période de son enfance qui suit la disparition de son père. Sa mère a changé, il semble qu’elle ait perdu toute énergie : « Il était évident, même pour Winston, qu’elle attendait un événement qu’elle savait devoir se produire. » Lui revient en mémoire « son corps volumineux et bien proportionné », ou, dit-il plus loin, « son corps sculptural [...] courbé sur le fourneau à gaz ». Il se souvient surtout de sa faim, une faim qui le rendait despotique, voleur, vorace. Les détails sont tous importants : notamment, il fouillait dans les poubelles ; mais retenons seulement la scène finale provoquée par le partage d’une tablette de chocolat entre lui et sa petite sœur, de trois ans plus jeune que lui. Furieux de ne recevoir que les trois quarts de la tablette, il arracha soudain des mains de l’enfant le dernier morceau et bondit hors de la pièce, mais se retourna avant de s’enfuir. Là est la vision : « Les yeux anxieux de sa mère étaient fixés sur son visage... sa mère entoura l’enfant de son bras et lui pressa le visage contre sa poitrine. Quelque chose lui dit que sa sœur était mourante... » Si cette vision s’est exprimée en lui, c’est, apprenons-nous, qu’il ne revit jamais ni sa mère ni sa sœur. A son retour, quelques heures plus tard, elles avaient disparu sans qu’il y eut aucune trace de leur enlèvement. Orwell note : « Le rêve était encore très net dans l’esprit de Winston, surtout le geste du bras, enveloppant, protecteur, dans lequel la signification complète de ce rêve semblait contenue. » Ce mot « semblait » nous laisse, nous lecteurs, dans le même demi-savoir, dans la même demi-ignorance que Winston. Il nous faudra attendre le supplice de la chambre 101 pour en savoir davantage. Pour dire un mot de plus de cet épisode du roman, signalons que le rêve du presse-papier ne libère pas seulement le souvenir d’enfance, il rappelle à Winston un autre rêve fait deux mois plus tôt, soit – si je ne me trompe –, après le début de son journal, mais avant qu’il n’eut été séduit par le fameux objet. « Exactement comme sa mère était assise sur le petit lit sale recouvert d’un couvre-pieds blanc, l’enfant agrippé à elle, il l’avait vue assise dans un navire qui sombrait, loin au-desous de lui. Elle s’enfonçait de plus en plus, chaque minute, levait encore les yeux vers lui à travers l’eau qui s’assombrissait. »

Il faut encore admirer l’art d’Orwell, car dans les tout débuts du livre, il rapportait un premier rêve de Winston. « Sa mère [...] était assise en quelque lieu profond, au-dessous de Winston, avec, dans ses bras, la jeune sœur de celui-ci. Il ne se souvenait pas du tout de sa sœur, sauf que c’était un bébé petit, faible, toujours silencieux, aux grands yeux attentifs. Toutes les deux le regardaient. Elles étaient dans un endroit souterrain – le fond d’un puits par exemple ou une tombe très profonde –, mais c’était un endroit qui, bien que déjà très bas, continuait à descendre. Elles se trouvaient dans le salon d’un bateau qui sombrait et le regardaient à travers l’eau de plus en plus opaque [...]. Il était dehors, dans l’air et la lumière, tandis qu’elles étaient aspirées vers la mort. Et elles étaient là parce qu’il était en haut. » La première allusion à sa culpabilité : « il savait dans ses rêves que la vie de sa mère et de sa sœur avait été sacrifiée à la sienne » n’apportait alors au lecteur aucune information... « Il ne pouvait se souvenir de ce qui était arrivé. » Nulle association n’était faite entre la scène du film et la vision de son enfance. Pourtant, les deux éléments dont il devait plus tard découvrir la signification, le regard et l’eau, étaient présents.

Si je parle de l’art d’Orwell, ce n’est pas parce qu’il monte une intrigue dont le sens se donne peu à peu, mais parce qu’il fait en sorte que son lecteur sente en même temps que son personnage l’étrange familiarité des événements qui jalonnent sa vie depuis le début du journal. Non seulement, en effet, le lecteur découvre dans l’après-coup la raison des « stupidités » de la première page ; mais il devine, comme Winston, qu’il y a quelque chose à savoir dans ce qui lui advient qui le concerne au plus près. Entre la couleur de l’eau de pluie, la boule de verre, le canot où se tiennent la femme juive et l’enfant, le fond du puits ou le salon du navire dans lequel s’enfoncent sa mère et sa sœur et s’éloignent leurs regards, se tisse un réseau d’images qui le captent. La boule de verre exerce sur nous-mêmes un attrait sans que nous sachions pourquoi elle séduit, mais sa transparence abolit la distance des regards, la quasi-cristallisation de l’eau abolit celle de l’intérieur et de l’extérieur, l’indestructibilité du petit corail donne à l’enfant Winston et à l’être du passé l’immortalité. Le rêve que fait Winston n’a pas besoin d’être interprété par lui, il produit lui-même son interprétation : le rêveur est à l’intérieur du presse-papier et se descelle ainsi le geste du bras – double geste, celui de la femme dans le canot et celui de la mère, qui au réveil ramène la scène de l’enfance. Ce geste lui-même, Orwell en fait pour Winston l’emblème de la grâce – de la gratuité et de l’amour. Alors qu’il vient de se saisir du souvenir perdu, il s’exalte, sans pouvoir communiquer ses pensées à Julia, qui s’est endormie à ses côtés en l’écoutant (petit détail à retenir car, on le verra, le passé ne la fascine pas). Il aime sa mère pour ce geste gratuit, il aime pareillement la femme juive et il hait le Parti : « Quand on aimait, on aimait, et quand on n’avait rien d’autre à donner, on donnait son amour. Quand le dernier morceau de chocolat avait été enlevé, la mère avait serré l’enfant dans ses bras. C’était un geste inutile [...]. La femme réfugiée du bateau avait aussi couvert le petit garçon de son bras qui n’était pas plus efficace contre les balles [...]. Le Parti avait commis le crime de persuader que les impulsions naturelles, les sentiments naturels étaient sans valeur [...]. » Il poursuit : « Ce qui importait c’étaient les relations individuelles, et un geste absolument inefficace, un baiser, une larme, un mot dit à un mourant pouvaient avoir une signification. » Emporté, alors par cet amour, sa pensée rebondit tout à coup dans une direction imprévue : « Winston pensa soudain que les prolétaires étaient demeurés dans cette condition . Ils n’étaient pas fidèles à un parti, à un pays ou une idée, ils étaient fidèles l’un à l’autre. Pour la première fois de sa vie, il ne méprisa pas les prolétaires et ne pensa pas à eux simplement comme à une force inerte qui naîtrait un jour à la vie et régénérerait le monde. »

L’on se tromperait toutefois si l’on imaginait que les pensées de Winston coïncident avec celles d’Orwell. Autrement compliqué est le dessein de l’écrivain. Il ne se borne pas à décrire l’entrelacement des pensées de Winston, sa double quête de la vérité politique et de la vérité qui l’habite comme individu. Il suggère que ce qui fait la conscience de Winston, ce qui meut le plus profondément ses pensées, le désir qui les nourrit, non seulement est voué à le perdre, depuis le premier jour, parce que cela n’a pas de place dans l’univers où il vit, mais qu’il y a quelque chose en lui qui se prête au fantasme qui gouverne le totalitarisme.

 

Revenons au début du livre, à la rédaction du journal... Winston vient d’écrire la première page ; il s’étonne de sa stupidité. Orwell enchaîne : « Mais le curieux était que tandis qu’il écrivait, un souvenir totalement différent s’était précisé dans son esprit, au point qu’il se sentait presque capable de l’écrire. Il réalisait maintenant que c’était à cause de cet autre incident qu’il avait soudain décidé de rentrer chez lui et de commencer à écrire son journal ce jour-là. » Alors que le récit de la première page portait sur un événement de la veille, le souvenir qui lui vient à présent concerne un événement du matin même. Ce jour-là, il y avait une séance de cinéma obligatoire : Les Deux minutes de la haine. Goldstein, apparu sur l’écran, déclencha comme d’ordinaire une hystérie collective. Premier fait remarquable : Winston ne peut résister à cette poussée de haine, mais, à son paroxysme, celle-ci change d’objet : il voit Big Brother à la place de Goldstein. Puis un nouveau transfert s’opère : il déverse sa haine sur une jeune femme qui est dans la salle, qu’il a vue passer plusieurs fois et qui s’est manifestée à lui par son regard (un regard qu’il croit inquisiteur, au point qu’il la suppose une espionne) ; il est saisi par un fantasme de viol, de destruction de son corps. Le second événement remarquable, c’est qu’il a fait durant la séance une double rencontre. Je dis double, parce que les deux personnages, qui ne lui sont pas inconnus, apparaissent dans le même lieu, dans le même champ de vision, un moment. L’un, c’est précisément cette femme, Julia, l’autre, c’est un membre éminent du Parti, un homme corpulent avec un visage puissant, un « physique de champion de lutte », O’Brien. Or, deux choses l’ont vivement troublé : un geste et un regard.

O’Brien a un geste étonnamment élégant, dans ce milieu de militants aux corps laids et vulgaires, un geste pour ajuster ses lunettes sur son nez « qui était d’une manière indéfinissable curieusement civilisé [...]. C’était un geste, qui, si quelqu’un pouvait encore parler en termes semblables, aurait rappelé celui d’un homme du XVIIIe siècle offrant sa tabatière ». Voilà qui suffit à intriguer Winston, au point de lui faire rêver que son orthodoxie politique n’est pas parfaite. Il est séduit : « C’était un homme avec qui l’on aimerait parler. » Mais le plus grand trouble lui vient au moment où s’achève le spectacle et que les spectateurs se lèvent. « Son regard saisit un instant le regard d’O’Brien [...]. Il y eut une fraction de seconde pendant laquelle leurs yeux se rencontrèrent, et dans ce laps de temps Winston sut – il en eut l’absolue certitude – qu’O’Brien pensait la même chose que lui. Un message clair était passé. C’était comme si leurs deux esprits s’étaient ouverts et que leurs pensées avaient coulé de l’un à l’autre par les yeux. » Ajoutons que, quelque temps plus tard, Winston fera un rêve ; une voix qu’il identifiera au réveil comme celle d’O’-Brien lui dira : « Nous nous rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres. » Le rêve donnait la parole à l’homme avec qui l’on aimerait parler. Son sens se révélera plus tard.

La double rencontre est une double méprise. Julia lui fera bientôt passer un message qu’il n’imaginait pas, griffonné sur un bout de papier : « Je vous aime. » Elle n’était donc pas une espionne ; elle se montrera un être indépendant, non conformiste, qui hait le Parti. Winston provoquera sa perte, car elle ne songe nullement à se révolter, mais seulement à vivre aussi librement que possible, à satisfaire ses appétits sexuels et à aimer – à l’aimer. Quand à O’Brien, nous l’avons dit, après s’être fait passer pour un conspirateur, il prendra Winston au piège et deviendra après son arrestation son tortionnaire.

Capture, donc, par un regard, par un geste du bras. Ce geste gratuit qui paraît émerger du passé, ce regard qui le trouble tiennent au souvenir d’enfance à jamais imprimé en lui. Inutile d’insister... La conscience qui revient de son aliénation en Big Brother, conscience révoltée (il s’engagera dans la conspiration), est une conscience leurrée, envoûtée par une image du corps qui est enfouie en lui comme l’est le passé.

 

On ne finirait pas de recenser les notations de Winston sur l’apparence physique des êtres qu’il côtoie, qu’il s’agisse des corps compacts, ternes, dépourvus d’humanité, des employés du ministère ou des militants du Parti, ou bien qu’il s’agisse de corps soudain illuminés par la grâce, celui de Julia ou celui, pourtant grossier, d’une prolétaire qui accroche en chantant du linge sur une corde, dans la cour voisine de son refuge. Mais ne perdons pas de vue l’essentiel : Winston n’est pas seulement la victime d’O’Brien, le représentant du pouvoir totalitaire ; il ne tombe pas seulement dans le piège qu’un autre lui a tendu ; il est d’abord sa propre victime, il est pris à son propre piège. Et, de fait, on verra que sous la torture, la figure d’O’Brien ne cessera de le fasciner : « Il était le tortionnaire, le protecteur, il était l’inquisiteur, il était l’ami... »

L’interrogation anxieuse de l’autre, de l’existence de son corps, conduira finalement Winston à poser cette question à O’Brien : « Big Brother existe-t-il ? » Son interlocuteur répond : « Naturellement, il existe. Le Parti existe. Big Brother est la personnification du Parti. » Il insiste : « Existe-t-il de la même façon que j’existe ? » – « Vous n’existez pas », dit O’Brien. Un sentiment d’impuissance l’envahit, mais il s’obstine encore : « Je pense que j’existe, dit-il avec lassitude. Je suis né, je mourrai. J’ai des bras et des jambes, j’occupe un point dans l’espace. Aucun autre objet solide ne peut en même temps que moi occuper le même point. Dans ce sens, Big Brother existe-t-il ? » – « Ce sens n’a aucune importance. Big Brother existe. » Il redemande : « Big Brother mourra-t-il jamais ? » – « Naturellement, non. Comment pourrait-il mourir ? » Quelques pages plus haut, Orwell a relaté un dialogue semblable. Ce n’était pas la réalité du corps, mais la réalité du passé qui faisait l’objet de l’interrogation intrépide de Winston, de la négation ironique d’O’Brien. Ce dernier concluait : « Cette réalité n’existe que dans l’esprit du Parti qui est collectif et immortel. »

La défense acharnée de la conscience de soi s’étaie chez Winston sur la certitude du corps circonscrit dans l’espace, sur la certitude du passé, de l’événement qui a eu lieu – garantie par la mémoire qui s’inscrit dans des documents intangibles –, sur la certitude de la mort, liée à l’existence de l’individu comme tel. Sa passion de la finitude est au service de sa liberté. Et pourtant, le Soi vacille devant l’énigme du corps, du passé, de la mort ; il est menacé du dedans par la foi en l’indestructibilité de l’apparence comme telle et de l’événement. L’attrait du corps, l’attrait du passé refont ainsi sourdement la croyance en l’immortalité – en cette immortalité que la voix d’O’Brien fait résonner dans son apologie du Parti.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant