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Ecrire l'Afrique et ses diasporas

De
274 pages
Qu'est-ce qu'un auteur africain ? Quel est son rôle ? Comment est-il perçu par le public africain et quelles sont les attentes de ce public ? Cette incursion au cœur des thématiques générationnelles et d'espaces culturels s'étendant du nord au sud du continent africain brise les cloisonnements et dépasse les frontières habituelles, brassant les œuvres et les témoignages d'écrivains sans discrimination de notoriété.
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écRIRE L’AFRIQUE
ET SES DIaSPORaS

Tous droits de traduction, de reproduction, d’adaptation
et de représentation
réservés pour tous pays.

© Acoria 2012
ISBN : 978-2-35572-030-7
Email : contact@acoria.fr
Site Web : www.acoria.fr

CaYa MakHÉLÉ

éCrire l’Afrique
et ses diAsporAs

— L’Afrique est un continent.
— Ah, bon ! Je croyais que c’était un pays !
ANONYmE

éCrire,et enCore?

Le paysage des littératures africaines est en mutation constante.
Preuve que cette littérature est vivante. Les auteurs explorent de
nouvelles thématiques, nous signifiant ainsi que leur vision du monde
s’est renouvelée. Entre exil et enracinement, affirmation de soi et
ancrage dans le patrimoine. Dans un monde aux repères de plus en
plus élargis, un monde où la mondialisation (acceptée ou contestée)
semble avoir une emprise considérable sur les modes de pensée, ces
auteurs apportent le témoignage d’une nouvelle génération
d’Africains, sans complexes et décidés à exister autrement dans
l’univers de la création littéraire. Cela pose de nouvelles questions.
Le processus de cette transformation de la vision des littératures
africaines a eu une longue maturation à travers diverses initiatives.
En 1985, Bruno Tilliette et moi-même constations déjà ces
différentes mutations, et souhaitions lancer une collection aux
éditions Autrement. Le texte de notre appel, dont l’esprit fut plus
tard repris par d’autres éditeurs comme Le serpent à plumes,
Gallimard avec sa collection « Continents noirs » ou Actes Sud,
disait : « Il existe aujourd’hui en Afrique une pépinière d’écrivains
de talent, qui ont vidé les angoisses, les querelles et les rancœurs
acculturées de la période du début des indépendances. Dans leurs
villes en train de se construire, ils ont d’autres objets d’observation,
d’autres sujets de préoccupation où puiser une inspiration dense,
crue, parfois provocante. » (Revue Autrement, hors série nº 15 sur
l’Afrique du Sud, p. 256.) Cette collection était destinée à des
auteurs porteurs d’une vision moderne et renouvelée de l’Afrique et
des Africains, voire qui dépasserait les strictes limites de leur
continent.

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L’idée d’un renouvellement qualitatif et thématique des écritures
africaines s’est également articulée sur les revendications des auteurs
eux-mêmes. En 1988, Bernard Géniès pour LeNouvel Observateur
rencontre à Lagos, lors d’un symposium sur les littératures africaines,
plusieurs écrivains africains porteurs de revendications particulières
ou provocatrices. Le cri qui s’élèvera de ce symposium sera :
« Africain d’accord, écrivain d’abord ! »Il constatera très vite
qu’avec l’Afrique, le débat finit toujours par se focaliser sur la
confrontation entre les partisans d’une littérature universelle à ceux
d’une littérature des particularismes locaux. Il en tirera cette
conclusion : « Leur point commun ? Raconter l’Afrique moderne
dans tous ses états. Ils ne sont pas toujours tendres, mais qui songerait
à le leur reprocher ? Plus importante chez eux est la volonté de créer,
d’imposer et d’explorer de nouveaux mythes. L’Afrique noire n’a
trop souvent livré d’elle-même qu’une caricature. Ses nouveaux
écrivains sont en train de lui façonner un véritable visage.
L’académisme d’hier, largement emprunté au modèle européen,
disparaît peu à peu. L’Afrique des lettres commence à naître. »
(Nouvel Observateur du 19-25 août 1988, p. 67.) Deux voix auront le
mérite de poser la question de la démocratie recentrant la littérature
au cœur de l’existence du citoyen : Sony Labou Tansi et Wolé
Soyinka. Sony précisera : « … on est tous un peu déboussolés. Alors
que l’Europe prétend nous aider, elle finance le sous-développement
et l’arbitraire. On étouffe tous les dynamismes. L’aide humanitaire ne
sert à rien. Il y a une seule urgence pour nous : c’est la démocratie. »
Wolé Soyinka ajoutera : « Nous devons demander le droit de choisir
nos dirigeants et de mettre en place un système qui permette de les
révoquer s’ils trahissent nos aspirations légitimes et concertées. »
Ces différentes velléités, déclinées sous de multiples
formulations, sont régulièrement évoquées lors de congrès,
colloques et symposiums depuis les années 50. Plusieurs décennies
plus tard, les sujets référents et les questions récurrentes que posent

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et se posent cette production littéraire sont toujours là comme alibis
de diverses réunions et manifestations, tout en s’ouvrant sur la
notion d’Africanité. C’est dire que le sujet de la place et du rôle de
l’écrivain semble essentiel et increvable, nous ramenant
perpétuellement aux mêmes interrogations : doit-on continuer à
écrire en anglais ou en français, langues coloniales ? Doit-on
désigner ces littératures comme africaines ou nationales ? Pour quel
public écrivent les auteurs africains puisque la majorité des
populations du continent ne lit pas dans ces langues et n’a pas les
moyens de se procurer ces ouvrages ? Le succès d’un auteur africain
doit-il nécessairement passer par Paris ou Londres ? Ces questions,
des rencontres culturelles comme Fest’Africa (qui n’existe plus
malheureusement), Étonnants voyageurs, le Salon du livre africain
de Genève, le Salon du livre d’Alger ou des revues aux destins
divers, s’en feront régulièrement l’écho.
Pour exemple, les rencontres autour du festival Étonnants
voyageurs en février 2002 à Bamako au Mali. Cette édition fut le
lieu de propos vifs et parfois exaspérés et exaspérants d’auteurs
africains. Jean-Luc Douin qui relate ces rencontres dans le Monde
du 22 mars 2002 en page 16 est persuadé que, chacun de ces auteurs
possède un numéro… (Pourquoi numéro et pas une pensée ou
vision ?)… bien au point pour « saper les discours convenus sur les
avatars des identités variables de l’écrivain, africain, ou congolais,
ou métis, ou francophone. » Il cite en exemple le romancier
congolais Henri Lopes qui aurait déclaré : « J’ai une première
identité, originelle, qui me rattache à mes ancêtres les Bantous.
C’est l’héritage que je n’ai pas choisi, et que j’assume. En termes
littéraires, mes ancêtres bantous sont les écrivains de la négritude,
plus ou moins ceux de la diaspora noire. Mais si je reste enfermé
dans cette identité originelle, j’en arrive à des attitudes qui peuvent
se traduire, par exemple, à considérer que celui qui est de l’autre
côté de la rivière, pourvu d’un tatouage inconnu, issu d’une tribu

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éloignée… est un ennemi. Donc, je dois dépasser cette communauté
familiale pour aller vers une communauté des esprits, et j’adopte
une identité internationale. C’est-à-dire que je me considère aussi
héritier de ce qu’ont écrit Confucius, Flaubert ou Aragon, ceux dont
l’œuvre m’inspire. C’est dans ce réseau international que j’échappe
aux préjugés inhérents à mon identité originelle. Mais à cette
identité internationale, j’ajoute l’identité personnelle, essentielle à
tout créateur, particulièrement à tout créateur africain. » Jean-Luc
Douin évoque également Kossi Efoui comme porteur d’un numéro
de remise en question de l’identification de la littérature africaine.
Kossi Efoui affirme de manière provocatrice que « la littérature
africaine n’existe pas ! » et il s’écrie : « La meilleure chose qui
puisse arriver à la littérature africaine, c’est qu’on lui foute la paix
avec l’Afrique ! »

ALORS POURQUOI ÉcRIVENT-ILS ?

Dans un hors série du quotidien français Libération du mois de
mars 1985, il fut posé à des écrivains issus des cinq continents et de
cultures diverses la question suivante :Pourquoi écrivez-vous ?Les
réponses de certains écrivains africains, que nous citons ci-après, sont
la preuve d’une permanence des idéaux, des motivations et des
enjeux auxquels plusieurs de leurs collègues d’Afrique se rattachent
encore aujourd’hui.
Es’kia Mphahlele dit écrire sous l’emprise d’une contrainte
intérieure. « Si je n’écrivais pas, j’aurais l’impression de nier une
partie de moi-même et de ma culture. La littérature est un acte
culturel contraignant. J’établis par cet acte ma relation avec le peuple
noir d’Afrique du Sud. À un niveau personnel, l’écriture représente
pour moi l’expression idéologique de mon être. Au niveau social,
étant professeur, et humaniste africain, j’utilise mon écriture comme
un outil d’enseignement, comme une extension de la conscience

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collective dans laquelle la culture doit être continuellement redéfinie,
renouvelée consolidée. »
La conscience collective évoquée ici, ne s’oppose pourtant pas à
la préservation de l’intégrité individuelle d’un Rachid Boudjedra qui
affirme : « J’écris parce que, maladroit devant les éléments de la vie,
j’ai besoin d’un support pour y accrocher mes idées fixes, mes
obsessions, mes fantasmes, mes convictions politiques, en un mot :
ma vision du monde en tant que mouvement du corps et de
l’intelligence. » Le « JE » qui le définit individuellement, le défini
également en tant qu’Algérien. « … j’ai subi trois blessures
symboliques. D’abord la guerre d’Algérie que j’ai vécue enfant et
adolescent. Ensuite, la mutilation (castration dirait Freud) que j’ai
vécue dans ma petite enfance lorsque j’ai été circoncis. Enfin, celle
de la perte d’un frère aîné, adoré, qui n’avait rien trouvé de mieux à
faire que de se suicider à vingt ans. D’où cette obsession du sang dans
mes livres, à cause de la guerre, et du sexe ! Parce que, à l’image
d’Ibn Arabi, j’essaye de survivre, en érigeant la provocation sexuelle
et politique en système pour réagir contre l’hypocrisie de la société
arabomusulmane et sauver ma peau en retombant, comme le chat de
Proust, sur un espace poétique qu’on appelle communément
littérature. »
Ici, l’art d’écrire est affirmé comme un système érigé pour
survivre. Cette notion de survie revient chez de nombreux écrivains
comme Breyten Breytenbach. « On écrit pour se mettre en mesure
d’inventer un je capable d’être la transaction de survie et de
multiplication des paroles ; pour façonner une vérité ; pour ériger des
châteaux de sable contre le déferlant silence de la mer ; pour trouver
le coquillage de l’amnésie. »
Les motivations de l’acte d’écrire évoluent forcément avec la
personnalité de l’auteur, ainsi que le temps et les époques, comme
l’explique Nadine Gordimer prix Nobel de littérature en 1991 : « Peut-
être la question pourrait-elle être “pourquoi avez-vous commencé à

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écrire ?” Car, si les motivations ont changé, la démarche initiale reste,
comme une base, pour toujours. J’ai commencé à écrire, enfant, parce
que je voulais être danseuse classique et que certaines circonstances
ont mis une fin brutale à mes études de danse. J’ai donc commencé à
écrire, poussée par ce que je ressentais alors comme une sorte d’élan
lyrique. Cela pouvait se danser, cela pouvait s’écrire, une sorte
d’émerveillement en face de la vie, une réaction vive et violente, parce
que j’étais en vie... Plus tard, au début de l’âge adulte, ce fut différent :
un besoin de trouver un sens à la vie extérieure, de créer mon ordre
dans le chaos aussi bien que dans la richesse. Dans le cours de ma vie
active, cet élan a dû se greffer sur certains difficiles impératifs. »
Depuis, l’apartheid a été aboli. Aussi pour tous les écrivains sud-
africains pour lesquels le racisme était la base du système politique du
pays, ce thème ne peut plus être traité de la même manière
aujourd’hui. Leurs regards se tournent indubitablement vers ce que
sécrète l’Afrique du Sud actuelle, dans sa quête d’une société
multiraciale confrontée à la mondialisation.
Le moteur principal semble être de manière constante « le refus de
l’oppression, de l’injustice, de l’abus de pouvoir et peut-être aussi
l’espoir de la résurgence finale… » comme le suggère Rachid
Mimouni qui croit « à la littérature comme cheval de Troie pour
corroder de l’intérieur la forteresse des mystificateurs qui nous
affirment que notre ciel est toujours bleu. Je crois à la littérature qui
met le doigt sur la plaie. Ce faisant, bien sûr, elle ravive la douleur,
qu’il n’est pas toujours possible de supporter. »
La quête des libertés fondamentales semble être l’identité à
laquelle se réfère l’écrivain africain dans une sorte de continuité
presque héréditaire. Francis Bebey s’en explique : « J’écris pour dire
halte au racisme aujourd’hui. Comme nos pères venus de leurs
lointains tropiques disaient halte au Nazisme en luttant à vos côtés sur
les champs de bataille de 39-45. Que les néo-fascistes, xénophobes et
autres racistes professionnels ne l’oublient pas ! Écrire, c’est avant

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tout lutter pour la liberté. C’est inviter les hommes à se rapprocher les
uns des autres pour rechercher dans la paix et la compréhension
mutuelle les types de bonheur qui correspondent respectivement à
leurs différences. »
Si Aminata Sow Fall récuse tout autant l’engagement politique
que le féminisme, elle s’inscrit quand même dans une relation
d’affirmation identitaire. « J’écris, précise-t-elle, pour être moi et
pour faire que mon peuple soit. Je crois que c’est à peu près cela que
Barthes appelait le “geste essentiel”de l’écrivain. »
L’écriture se dévoile aussi comme l’exaltation de la différence
pour mieux se définir soi-même. Aussi, Sony Labou Tansi dit écrire
parce qu’il est kongo, c’est-à-dire muntu, c’est-à-direhomme.Il
précise :«Mes mots ne sont pas des états d’âme, mais plutôt des
approches d’état-civil. Sartre prenait ses mots pour des épées. Je
prends les miens pour des cellules. J’appartiens à la partie de la Terre
qui aujourd’hui compte six cents ans de silence. Ce silence nous a
enseigné deux ou trois choses capitales : la beauté de la différence, les
rapports avec la nature, l’ouverture vers l’autre. Je ne veux pas dire
que nous soyons les meilleurs. J’écris sans doute pour témoigner de
ma différence, pour garantir celle-ci ; parce qu’elle est un
enrichissement pour l’humanité, parce qu’elle est la seule vraie
possibilité d’ouverture sur “l’autre” ; la seule vraie voie de rencontre
avec l’autre ; enfin, la seule garantie contre l’uniformisation,
l’intolérance et le fascisme. Évidemment, si bien gérée, la différence
garantit l’harmonie, mal gérée, elle engendre le chauvinisme et
conduit à l’aveuglement. Je ne suis ni meilleur ni pire qu’un autre :je
ne suis qu’un autre.Je doute avec ceux qui savent douter. Je
m’interroge avec ceux qui savent s’interroger. J’assume avec ceux
qui savent assumer. »
Comme on le voit, la question de l’identité reste au cœur du débat
de cette littérature, illustrée par les itinéraires et choix esthétiques des
auteurs auxquels nous avons donné la parole. Ici aussi, des points de

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vues vifs, polémiques, engagés ou réflexifs sillonnent cette
interrogation. Léopold Congo Mbemba revendique un héritage
commun à tous les Africains et peuples noirs. Amadou Elimane Kane
tient également à cet héritage commun, tandis que Koffi Kwahulé
précise : « Mon africanité traverse le monde d’est en ouest, du nord
au sud. Mon africanité est là où je me pose. » Les différentes actions
(festivals, ateliers d’écriture, colloques, etc.) concourant à faire
exister cette littérature sont utiles pour faire avancer la réflexion et les
revendications du public.

qU’EN EST-IL DE cE PUBLIc ?

Le public africain n’évoque que très rarement le contenu des
ouvrages. Son questionnement reste lié à la politique, à la quête
identitaire et au conflit intérieur qui agitent les Africains face à leurs
anciens colonisateurs, instituant une forme d’acculturation et
d’aliénation active encore aujourd’hui. Les accusations fusent, de
toute part, et surtout de personnes n’ayant pas lu ces auteurs.
Il est certain que le malentendu vient du fait que les livres ne sont
pas ou peu lus et que la réussite d’un auteur africain dans le pays de
l’ex-colonisateur le rend suspect. L’on entend souvent ce reproche :
« Vous êtes les jouets des éditeurs qui façonnent votre manière
d’écrire et vous font défendre des idées antipatriotiques. » Un
reproche qui souvent se transforme en acte d’accusation affirmant
que ces auteurs n’écrivent pas eux-mêmes leurs livres. Pour ce public,
l’écrivain reste en Afrique celui qui doit éveiller les consciences et
montrer l’exemple. Le plaisir d’écrire et de lire sans engagement est
une forme de démission patriotique. Le pire des égoïsmes est de lier
son expression littéraire à sa subjectivité.
Cette sensation de désertion s’exprime à la manière d’Amadou
Koné : « de même que j’ai pris conscience que la littérature ne
pouvait pas être un jeu, de même je me suis rendu compte que

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j’avais peu de certitudes à proposer à mes lecteurs. Il s’est alors agi
de m’interroger sur les questions qui me paraissent essentielles et
qui intéressent mon pays, mon continent, le monde. » Le livre doit
donc servir à exalter la culture et l’histoire. L’écrivain ne doit pas
donner des armes à « l’adversaire » pour le flageller. Tout s’agence
comme si les consciences demeuraient en état perpétuel de
« combat », même avec des pays qui se considèrent désormais
« indépendants ». Rachid Mimouni exprime bien cette notion de
combat permanent : « Dans l’Occident capitaliste, globalement
riche et démocratique, la crise des valeurs a entraîné l’élégant
désarroi de l’écrivain. Un scepticisme désabusé est de rigueur. Je ne
me fais aucune illusion sur la portée de l’appel. J’écris pour ceux
qui ne peuvent pas me lire, pour mon père et ma mère analphabètes,
et ces milliers d’autres, j’écris pour ceux qui veulent me lire dans
mon pays où l’on interdit mes livres, pour ceux qui de là-bas
m’encouragent, étonnés de me voir encore en liberté et qui semblent
même regretter que je n’aie pas été l’objet de quelques terribles
représailles. J’en déduis la nécessité de gueuler d’autant plus fort
que ma voix porte court. »
Avec les exigences d’originalité, l’écriture littéraire apparaît
comme le lieu par excellence de la différenciation individuelle. Il faut
pour chaque écrivain, réussir à raconter la même chose, mais de
manière personnelle et différente à la fois.
Là où l’écrivain recherche sa liberté de création et souhaite exalter
sa liberté d’expression, son lecteur potentiel l’accuse de trahison. Le
lecteur musulman accuse ces auteurs de lubricité, persuadé que pour
ces écrivains, la recherche du scandale par des scènes osées de sexe
est la clé du succès. Pour s’en défendre, le romancier Rachid
Boudjedra précise : « Le soufi Ibn Arabi écrivait déjà au IXe siècle
que l’écriture était essentiellement un acte sexuel. » Il le cite :
«Sache, que Dieu te préserve, qu’entre l’écrivant et l’écrit il se
produit toujours une opération d’ordre sexuel. C’est ainsi que la

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plume qui incise le papier et l’encre qui l’imprègne jouent le même
rôle que la semence mâle qui éclabousse les entrailles de la femelle
et les pénètre profondément pour y laisser les marques du divin. »
(Les Conquêtes Mecquoises, 2e voyage). Le lecteur d’Afrique
subsaharienne, lui, pointe du doigt ces écrivains qui ont abandonné
les luttes intérieures, pour une vie égoïstement individualiste dans des
pays qui protègent des chefs d’État autoritaires. Le rôle de l’écrivain,
particulièrement celui des auteurs de fiction, se doit d’être la
valorisation culturelle de ses origines. Ce public est persuadé que
l’écrivain est porteur de solutions capables de résoudre les
innombrables problèmes dans lesquelles sont empêtrées les sociétés
africaines, lui assignant ainsi un rôle social incontournable.

À QUOI SERVENT LES ÉcRIVaINS ?

Huit ans après l’adoption des Objectifs du Millénaire pour le
Développement (OMD) par l’ensemble des États membres de
l’ONU, huit écrivains ont porté un regard sans complaisance et
totalement libre sur ces objectifs. Le constat est amer et sans appel :
les inégalités se sont accentuées et le millénaire bien mal engagé.
Le recueil « Huit nouvelles » chez Calman-Lévy (2008), édité
avec le soutien du ministère français des Affaires étrangères et
européennes, ainsi que de l’Agence Française de Développement,
réunit certes des auteurs d’une grande qualité, mais montre aussi ses
limites. Chaque auteur s’est vu assigner l’un des huit objectifs. Zoé
Valdès (Cuba) sur la pauvreté et la faim. Sa nouvelle raconte le
courage et la générosité des Haïtiens malgré leur extrême pauvreté.
Björn Larsson (Suède) sur l’éducation, insiste sur le courage et
l’obstination d’un jeune rwandais à faire des études. Taslima
Nasreen (Bangladesh), gynécologue et militante de la cause des
femmes propose une nouvelle sur l’égalité des sexes et raconte la
vie d’esclave sexuel d’une jeune prostituée, « c’est triste d’être un

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être humain ». Avec Moussa Konaté (Mali) sur la mortalité
infantile, et Alain Mabanckou (Congo) sur le partenariat mondial,
c’est la mise en avant des inepties récurrentes d’un continent
immensément riche, dont les peuples n’espèrent rien à l’horizon.
Que dire de la santé des mères thème traité par Vénus Khoury-
Ghata (Liban), et des maladies par Philippe Besson (France). Le
drame absolu viendra peut-être de l’environnement avec les
interrogations de Simonetta Greggio (Italie). Que se passera-t-il,
lorsque la Terre notre mère nourricière ne voudra plus de nous ? La
réponse est évidente : nous serons tous « tricards » riches comme
pauvres.
Alors, la littérature peut-elle servir de support de vulgarisation de
ces objectifs ? Comment des populations qui n’ont accès ni à l’eau, ni
à l’électricité, dont la majorité des enfants ne vont pas à l’école, qui
ne mangent pas à leur faim et dont la santé est précaire peuvent avoir
accès à une telle « information » ? La certitude qu’aucun des
Objectifs du Millénaire pour le Développement n’a commencé à
pointer son nez dans les pays où les libertés fondamentales sont
bafouées est indéniable. Les populations qui souffrent de ces
privations le savent et les voient s’accroître chaque jour. Un recueil
de nouvelles ne peut rien y changer. Est-ce une raison de baisser les
bras ? Certes non ! Mais il ne faut pas non plus se cloîtrer dans ses
habits de riches, et disséquer, un verre de cognac à la main, les
souffrances de ces populations. Il n’y a qu’à relire ces auteurs pour
comprendre que toutes leurs œuvres participent d’un regard qui a
toujours questionné le monde et leur environnement. Certains de
ces auteurs ont souvent eux-mêmes été victimes du zèle et de
l’obscurantisme volontaire des politiques de leurs pays, ainsi que
des fanatiques religieux. Zoé Valdès a quitté Cuba et ne veut plus
depuis ce jour prononcer le nom de Fidel Castro, Taslima Nasreen
(Bangladesh) sur laquelle courre une fatwa, vit le cœur déchiré loin
des siens, Moussa Konaté s’est installé en France parce qu’être

19

écrivain au Mali ne nourrit pas la grande famille. Si la littérature
participe à la construction de la pensée, elle ne peut guère, on s’en
doute, obliger les politiques ou les décideurs économiques à
changer leurs comportements, afin que le monde aille mieux. Et
quand un projet politique s’en empare, il faut à la longue redouter
de retomber dans un vernis idéologique et revivre les affres d’une
révolution culturelle à la Mao Zedong.
Au-delà du consensus sur les Objectifs du Millénaire pour le
Développement, se sont les questions sur les moyens et façons d’y
parvenir qui s’imposent. Ici, le choix de la mobilisation par la
littérature nous ramène à une sorte de constat d’échec préétabli et
susceptible d’entretenir un malentendu avec le public. Car il y a bien
un malentendu entre l’écrivain et son public ! Lorsqu’on entend les
écrivains défendre leurs œuvres et expliquer les motivations qui les
ont poussés à écrire, ceux-ci apparaissent comme de parfaites
incarnations des préoccupations de leurs lecteurs potentiels. À
l’exemple de Breyten Breytenbach pour qui « l’écriture est un jeu
futile et primitif, mais également parce qu’elle est conduite de
conscience structurant la conscience, une métamorphose, une
communion de la lutte éternelle pour la justice. »
Ce malentendu est également entretenu par le statut actuel de
plusieurs écrivains, dont l’écriture est devenue une source
professionnelle de revenus, souvent confortables, vue d’Afrique.
Écrire pour défendre des pensées qui stagnent, des sociétés qui à
chaque avancé sociale font, l’instant d’après, un immense bond au
cœur des comportements sclérosants, n’est plus le pain béni des ces
auteurs. C’est le refus total d’une littérature perçue seulement comme
un acte social.
La question des politiques culturelles en faveur du livre est mise de
côté par ce public. Est-ce peut-être parce qu’il sait que les
gouvernements africains n’ayant pas réussi à trouver des solutions pour
le reste des problèmes de la société, n’en trouveront pas pour le livre ?

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Le clivage des générations ne se ressent pas du tout dans les
motivations d’écriture. Il se trouve de plus en plus de jeunes auteurs
porteurs d’un discours militant et radical, proche de celui des
auteurs de l’espace anticolonial. Les frontières des revendications
n’ont pas bougé tant que cela. Et comme le dit Amadou Koné,
chaque auteur est persuadé de décrire sa « vision et expérience du
monde ». C’est ainsi que Rachid Mimouni fait une mise en garde :
« Hier, avec talent et courage, nos aînés ont pris la plume pour
dénoncer l’oppression coloniale. C’est un titre d’honneur qu’il nous
plaît de rappeler. Mais leurs épigones ne doivent pas se tromper
d’époque et d’ennemi. »
Il semble donc qu’être auteur africain aujourd’hui c’est assumer
l’héritage de tous les grands mouvements littéraires africains comme
la Négritude, mais aussi des mouvements historiques et politiques,
tout en essayant de les dépasser pour se créer une personnalité propre,
sans oublier de prendre en compte le reste du monde dans sa vision
des choses. Il reste à persuader les lecteurs africains qu’aujourd’hui,
chaque auteur devrait avoir à cœur d’apporter le témoignage de sa
propre existence, de ses propres émotions, de ses propres convictions,
pour montrer la pluralité des sentiments et des destins.
L’écrivain africain fait donc partie d’unelittérature-monde,qui
souhaite rallier à elle les imaginaires, dans une sorte de syncrétisme
culturel. D’où le rejet des idées et des identités institutionnalisées
comme la francophonie.

lE maNIFESTE DES 44
uNE TENTaTIVE DE mISE à mORT DE La fRaNcOPHONIE

L’acte de naissance de la littérature-monde a-t-il fait bouger les
littératures de langue française ? Que dit ce manifeste signé par 44
écrivains ? Ces auteurs affirment que vouloir confiner la création
littéraire dans des catégories géographiques, linguistiques ou

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historico-politiques, l’étouffe, et qu’il faut désormais laisser la
liberté au souffle romanesque et poétique de l’imaginaire construire
le monde tout en étant lui-même le monde.
Le constat de départ est simple. Tous les grands prix littéraires
français, le Goncourt, le Grand prix du roman de l’Académie
française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens ont
été l’année du manifeste (2007) décernés à des auteurs de la
périphérie. Les auteurs du manifeste y voyaient là une sorte de
révolution copernicienne, énonçant ce qui se savait, mais n’osait
pas se dire, l’émergence d’un nouveau courant littéraire qu’ils
nomment « littérature-monde » en français, selon l’expression
d’Édouard Glissant. Pourquoi littérature-monde ?« Littérature-
monde parce que, à l’évidence multiples, diverses, sont
aujourd’hui les littératures de langues françaises de par le
monde, formant un vaste ensemble dont les ramifications
enlacent plusieurs continents. Mais littérature-monde, aussi,
parce que partout celles-ci nous disent le monde... »Ce retour du
monde en littérature annoncerait la fin de la francophonie, dernier
avatar du colonialisme.« Soyons clairs : l’émergence d’une
littérature-monde en langue française consciemment affirmée,
ouverte sur le monde, transnationale, signe l’acte de décès de la
francophonie. Personne ne parle le francophone, ni n’écrit en
francophone. La francophonie est de la lumière d’étoile morte.
Comment le monde pourrait-il se sentir concerné par la langue
d’un pays virtuel ? »Le manifeste décrit alors, le parcours
initiatique des instants cruciaux et annonciateurs de cette
littérature-monde. Il y a l’effondrement des grandes idéologies et
l’effervescence des mouvements antitotalitaires à l’Ouest comme
à l’Est, l’effervescence romanesque et poétique des littératures
« francophones », particulièrement caribéennes, et ceux que
Carlos Fuentes considère comme étant moins les produits de la
décolonisation que les annonciateurs du XXIe siècle.

22

L’annonce de cette mise à mort de la francophonie n’a pas été du
goût d’Abdou Diouf, secrétaire général de l’organisation
internationale de la francophonie. La polémique s’installe dans une
ambivalence entre l’institutionnel et la création, avec la publication
chez Gallimard dePour une littérature-monde, un ouvrage collectif
sous la direction de Jean Rouaud et Michel Le Bris. Ce coup
médiatique manifestement orchestré par Michel Le Bris, directeur
du festival du livre Étonnants voyageurs, en projet événementiel de
chacune de ses éditions, avait déjà été amorcé avec la polémique
« écrivainsafricains ou écrivains tout court », il y a quelques
années, enfermant des auteurs comme Kossi Efoui dans des
déclarations radicales. L’argument du manifeste nous fait penser à
ce vaste mouvement qu’est la mondialisation, mouvement contesté
par ces mêmes mouvances antitotalitaires qu’évoque le manifeste.
Le manifeste des 44 pose à nouveau la question récurrente de
l’identité littéraire. Les signataires de ce manifeste ne font pas moins
que de tenter de trouver une finalité et une définition à leur acte
d’écrire. En annonçant la mort de la francophonie, ils tentent de se
recréer eux-mêmes une nouvelle virginité et ainsi, tels des sphinx,
renaître de leurs cendres. Car plusieurs signataires de ce manifeste
sont les enfants de cette francophonie tant décriée. Ils ont comme
Ananda Devi et Alain Mabanckou obtenu le Prix des 5 continents qui
est le référent littéraire de l’institution francophone. Jean-Marie
Gustave Leclésio est lui-même membre du jury de ce prix. Alors,
comment expliquer leur volonté de mise à mort de la francophonie, si
ce n’est par le fait qu’aucune « révolution » ne peut survenir si ceux
qui sont concernés ne se remettent en question et scient les bases
mêmes des fondements de leur existence pour s’en inventer d'autres ?
Une parenté de destins se dégage au travers des démarches de
création contemporaines. Proposant la notion de « migritude »,
Jacques Chevrier a tenté de définir ces littératures aux frontières
désormais éclatées, mais qui conservent un socle référentiel

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évident. Des littératures qui parlent des bouleversements
individuels et collectifs, dans des nations dont les mythes
s’effondrent ou se construisent dans la déchirure. Une circulation
nomade, la présence du monde quel que soit l’endroit où l’on se
trouve, nécessite une poétique de la dissidence pour construire une
subversion littéraire du réel.

Au fil des pAroles d’éCrivAins

Réalisés entre 2003 et 2010, ces entretiens montrent les
fondements, autant que les convictions et les évolutions de pensée des
auteurs interviewés.
Traitant d’un ouvrage ou de l’ensemble d’une œuvre à un moment
précis, ces paroles au fil des mots racontent aussi comment se
construisent les imaginaires de ces écrivains, leur modernité, et la
place qu’ils s’octroient dans les littératures d’aujourd’hui.
Certaines de ces paroles issues d’un brassage de générations et
d’espaces culturels différents trouvent un écho à des préoccupations
actuelles, ou voient s’effondrer des certitudes laminées par le temps
en se confrotant les unes aux autres.

KebirM. AMMi

Né à Taza, près de Fès, au Maroc, Kebir M. Ammi est professeur
d’anglais en région parisienne. Il est l’auteur d’une œuvre,
désormais incontournable, qui ne se reconnaît qu’une seule patrie,
celle des mots et de la littérature qui se joue des frontières arbitraires.

vOUS êTES NÉ aU MaROc D’UN PèRE aLgÉRIEN ET D’UNE mèRE
maROcaINE, VOUS VIVEz EN fRaNcE DEPUIS PLUS DE TRENTE aNS aPRèS
UN LONg SÉjOUR aUX éTaTS-uNIS. qUELLE EST DONc VOTRE
aPPaRTENaNcE cULTURELLE ET cOmmENT La DÉFINISSEz-VOUS ?
Mes origines et mes voyages ont fait que je me sens très bien partout
aujourd’hui. Non seulement en Afrique et en Europe, mais en Asie
aussi et ailleurs. Je ne me laisse pas enfermer par une identité
étriquée, trop étroite et, finalement, extrêmement dangereuse. Je me
dis que je ne suis né dans un lieu précis et de parents précis que pour
aller à la rencontre des autres. Et les autres sont une nécessité.
« L’absence d’autrui, écrit Hannah Arendt, me prive d’existence. »
Personne n’a jamais si bien dit ça. Ou si, peut-être, l’émir Abd el
Kader, l’auteur duLivre des Haltes, dont le credo était : « Tout être
est mon être ».

COmmENT L’EXIL a-T-IL FORgÉ VOTRE IDENTITÉ SYNcRÉTIQUE ?
L’exil est toujours douloureux, surtout au début, quand on est jeune
et qu’on n’a pas encore le pied stable, la terre semble se dérober sous
vos pas, vous avez le sentiment d’être constamment sur le pont d’un
navire, mais on réalise, chemin faisant, que l’exil peut être source de
richesses. Il devient alors une espèce de compagnon, de premier
conseiller… Il vous permet d’avoir du recul, de considérer les choses
et les êtres avec de la distance. Vous n’avez pas le nez en permanence
posé sur vous. Vous êtes contraint de voir les autres, même si vous ne
le voulez pas. Ils sont là ! L’exil m’a donné l’occasion de rencontrer

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