Ecris-moi le placement familial

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L'ensemble de l'institution et des dispositifs du "placement familial" reste confronté à des évolutions importantes. Ce sont à la fois les jeunes et leurs familles d'accueil, les organisations et les attentes sociales qui bougent. Les frontières entre sphères privées et professionnelles se brouillent parfois et obligent à redéfinir l'intimité, l'espace privé, l'engagement personnel et professionnel. Cette réflexion est rassemblée autour de cinq grands thèmes qui interrogent à la fois le sens, les situations, les pratiques et les méthodes.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782336277677
Nombre de pages : 207
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ALLOCUTION D’OUVERTURE Véronique BAYON Présidente de l’ANPF Mesdames, Messieurs, Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue dans cette belle Maison de la Chimie qui nous reçoit aujourd’hui au cœur de Paris. C’est avec un grand plaisir et une certaine émotion teintée de fierté que je vous accueille et ouvre avec vous ces 17e journées nationales d’étude de l’Association nationale des placements familiaux. L’Association nationale des placements familiaux fête ses vingt ans ! Vingt ans déjà ! Vingt ans que des professionnels issus du placement familial ont pris l’initiative de regrouper les praticiens de services pour enfants, adolescents et jeunes majeurs dans le but de promouvoir, soutenir et défendre le travail en placement familial, de faciliter la recherche et développer la réflexion à partir des pratiques. Vingt ans que nous participons et contribuons à l’évolution des politiques publiques en favorisant les échanges et les confrontations avec les différents praticiens du secteur social et médico-social. Cet anniversaire était une occasion à ne pas laisser passer et à célébrer de façon extraordinaire en proposant une démarche de travail de préparation tout à fait exceptionnelle ! Coïncidence du calendrier, nous fêtons les vingt ans de l’ANPF quarante ans après mai 1968. Il aurait été dommage de ne pas reprendre à notre compte ce joli slogan : « Soyons réalistes, demandons l’impossible ! » L’imaginaire ne s’alimente-t-il pas à toutes les sources dont il dispose ? Ce colloque, nous l’avons rêvé et… nous l’avons réalisé ! Ceux qui connaissent le fonctionnement de l’ANPF savent que la réussite des journées dépend essentiellement de la mobilisation des membres de la délégation régionale sur qui repose leur organisation.

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Nous avons cette année fait le pari, ambitieux peut-être, un peu fou sûrement, de mettre chacune des huit régions au travail (deux par deux pour six d’entre elles) sur l’un des cinq thèmes à traiter, sur la préparation et l’animation de leur atelier, sur la présentation avec le fil rouge de l’intervention théorique s’y afférant et sur la finalisation de l’ensemble sous la forme de cahiers pratiques du placement Familial. Le résultat de ces travaux fera en effet l’objet d’une édition de cinq livrets : les « Cahiers pratiques du placement familial » reprenant les cinq thèmes au programme de ces journées. Ce projet était une ambition forte qui nécessitait la participation de tous. Un peu plus de deux cents personnes se sont réunies régulièrement dans les régions pour construire ces deux journées. Les régions ont été pour certaines accompagnées dans leur tâche par des fils rouges dont je salue aujourd’hui la disponibilité et le travail de réalisation de passage à l’écrit. Il me faut remercier chaleureusement les membres du conseil d’administration, coordinateurs et administrateurs régionaux, ainsi que chacun des membres des comités de pilotage et d’organisation de chaque région. Merci à Patrick Breton et Jean-Pierre Goury pour les régions d’Ile-deFrance, merci à Annette Carel et Hervé Jochum pour la région Est, qui ont travaillé de concert avec Maryse Caballero et Claire Turbiaux pour la région Ouest, à Vincent Ramon et Philipe Souffois pour la région Nord, à Marie-Thérèse Savignet et Claude Royer pour la région Sud-Est, à Jean-Pierre Kieffer, pour la région Centre-Ouest, qui a travaillé avec Gérard Ouldbabaali pour la région Sud-Ouest. Je vous exprime toute ma reconnaissance pour la disponibilité, la générosité, l’intelligence que vous avez déployées pour faire aboutir ce chantier. Merci à tous ! Vous avez su relever le défi et vous engager personnellement dans cette aventure collective ! Merci enfin à la Maif, notre partenaire. Chacun dispose dans sa valisette de deux brochures ANPF infos. La première, que l’on doit au talent déployé par Christian Le Moënne pour nous mettre au travail, introduit les ateliers et représente la compilation du cheminement des comités de pilotage des régions durant l’année de préparation. La seconde retrace brièvement, sous des regards différents, l’histoire du placement familial parallèlement à celle de la protection de l’enfance dans notre pays. 6

Nous recensons aujourd’hui 586 participants, qui représentent la diversité des professions de nos services : – 38 % d’assistants familiaux et assistantes familiales ; – 32 % de travailleurs sociaux ; – 18 % de personnel d’encadrement, chefs de service ou directeurs ; – 10 % de psychologues et médecins psychiatres ; – 2 % de secrétaires et comptables. Je salue également la présence de nombreux collègues de onze conseils généraux : la Côte-d’Or, la Gironde, la Haute-Loire, la Haute-Vienne, la Dordogne, le Doubs, la Martinique, la Meurthe-et-Moselle, le département de Paris, la Seine-et-Marne et le Val-de-Marne. Bienvenue à tous et à toutes ! Ces journées d’étude représentent, nous l’espérons, l’assurance de sauvegarder des espaces de réflexion et d’échanges, pour résister à la routine de l’engrenage et du passage à l’acte. Ici vous ne trouverez ni paisibles certitudes affirmatives, ni pensées arrêtées sur des assises catégoriques, mais une invitation à des discussions, souvent vives, fructueuses, et toujours pleines d’intérêt. C’est avant tout l’occasion d’échanger en ne s’imposant surtout pas l’objectif de penser un système unifié. C’est un voyage, à travers bien des récits et tant d’histoires de ces enfants blessés, égratignés, écorchés, qui vous est proposé lors de ces deux journées. Le placement familial permet à l’enfant de grandir auprès d’adultes assumant partiellement ou quasi totalement les fonctions que ses parents ne sont pas, temporairement ou durablement, en mesure de remplir. Cette prise en charge individualisée effectuée dans un cadre sécurisé offre une réponse riche mais complexe. Elle ne va pas de soi pour l’équipe. Elle n’est pas sans risque pour la famille d’accueil, qui est souvent mise à rude épreuve. Comment décrire ces rencontres étranges qui modifient l’existence de ceux et celles qui les vivent ? Vivre au quotidien avec un enfant n’est pas toujours facile mais, en raison de cette situation, ne pouvons-nous pas voir ou ressentir des sentiments plus intensément ? Et développer ainsi notre aptitude à consoler, à comprendre la souffrance ? Comment raconter le travail de celles et ceux qui, au quotidien, ont la faculté d’entendre, de comprendre et d’aimer à un degré parfois rarement atteint ? 7

Refusant d’enjoliver les choses, nous avons écarté dans nos travaux tout compromis et toute complaisance, toute retenue ou tout atermoiement. Comment raconter les difficultés, les drames, derrière les portes refermées des familles d’accueil ? L’amour ou l’absence d’amour de l’autre peut devenir frustrant, inquiétant, étouffant. Comment parler des difficultés de collaboration entre assistants familiaux et travailleurs sociaux, des affres de la visite à domicile plus particulièrement ? Le fait de retirer un enfant à des parents en trop grande difficulté pour l’élever eux-mêmes et le confier à une famille d’accueil a semblé longtemps une solution naturelle à la question de la séparation. Les postulats sur lesquels reposait cette conviction se sont révélés inexacts. Suffit-il en effet seulement d’un bon environnement, de nouvelles images parentales, de bienveillance et de visites médiatisées pour qu’un enfant déplacé se porte bien, voire mieux ? Comment raconter de façon construite une réalité aussi instable ? Les événements que nous traversons avec ces enfants entre deux familles nous laissent souvent perplexes. Et quel espoir y aurait-il pour les enfants accueillis lorsque qu’ils pensent d’avance que l’on doit tout cacher, ne plus rien attendre ? Comment peut-on aimer lorsque, dès ses jeunes années, on a été bafoué, souillé, maltraité, égratigné ? L’enfant ne sait-il alors partager que la perversion hallucinante qui a empoisonné son cœur ? Ces jeunes nous parlent de la chair, de ce qui la fait battre. Du désir que l’on tranche. Des mues, de l’enveloppe, des bleus, des écorchures, des plaies qu’on envenime à force de gratter. Leurs révoltes, leur douceur inquiètent, leurs élans exaspèrent. Leur âme semble bien à l’étroit dans une carapace trop tendre. Et les rages d’adolescents, nous les connaissons. Ils brûlent leurs vaisseaux comme s’il ne devait rester de ces années qu’une épouvantable angoisse qui n’a jamais cédé. Ils se fatiguent à fabriquer des regrets ou des craintes dans un enchevêtrement de sentiments, des plus sauvages aux plus révoltés, de ceux que l’on garde au bord du cœur au risque de l’étouffer, se détruisant soi-même. Comment les aider à combler l’absence de tendresse ?

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La jeunesse est toujours au centre des débats et des préoccupations de nos politiques. Les violences et les souffrances des jeunes sont l’expression de changements dans nos sociétés qu’il nous faut prendre en compte et sur lesquels nous devons nous interroger. De la volonté de dépister des anomalies dès la prime enfance à celle d’organiser le quadrillage des comportements jugés déviants, la civilisation produit des progrès dont elle ne mesure pas les effets pervers. Les enfants et adolescents ne pourraient être tenus pour responsables du délitement du lien social et de l’effritement des mécanismes qui, autrefois, permettaient la résolution des microconflits. D’où vient ce modèle sécuritaire qui s’installe sous nos yeux ? Et à quelle conception de la liberté se réfère-t-il ? Ni la démagogie ambiante, ni l’oreille trop attentive à nos propres angoisses ne peuvent être de bons guides. Et le durcissement continu de la répression ne saurait être l’unique réponse à la délinquance des jeunes. Le droit ne doit pas être un facteur de complication ni de division. Il doit être une aide et une source d’apaisement. L’ANPF réaffirme que les jeunes sont une ressource, non une menace et qu’il est possible de les aider à une intelligence de leur propre action, au lieu de s’en tenir à démasquer, impuissants, la domination qu’ils subissent ou qu’ils exercent. Plus que jamais, seule la dimension institutionnelle permettra au placement familial de faire face aux évolutions sociales, aux évolutions des situations rencontrées. Seule une réflexion soutenue nous permettra d’évoluer et de proposer des alternatives cohérentes à tous les jeunes que nous accueillons et à leurs familles. Notre culture nous a appris à être des acteurs responsables, à démontrer notre capacité à réfléchir, choisir et décider. Votre présence aujourd’hui est le premier témoignage du sens aigu de nos responsabilités et de l’engagement que nous souhaiterions promouvoir au sein de l’ANPF. L’ANPF a également pour vocation de définir des orientations politiques, portées par ses adhérents, et de les soumettre au débat. 9

L’ANPF est membre fondateur du Conseil national des associations de protection de l’enfant (Cnape), qui se veut un lieu démocratique de rencontre, de réflexion commune et d’expression politique entre le niveau de gouvernance associative et celui d’expertise professionnelle des secteurs d’activités. L’ANPF siège au Comité national de l’organisation sanitaire et sociale (Cnoss), qui est consulté et amené à se prononcer sur les projets de décrets relatifs aux conditions techniques minimales d’organisation et de fonctionnement des établissements et services. L’ANPF, grâce à vous et par ses travaux, continuera de soutenir avec conviction et exigence un engagement militant au service de l’enfant, du jeune et de sa famille. Elle proposera sans cesse dans les institutions un questionnement et une élaboration qui n’enferment l’autre ni dans une pseudo-vérité, ni dans une pseudo-réponse, même individualisée. La question qui se pose dans l’année à venir au sein de nos services, avec les travaux de l’évaluation interne, est celle de la lisibilité accrue des projets et de notre clinique pour les usagers, les professionnels, les prescripteurs et les financeurs. Du fait même de la population que nous accueillons, nous devons être conscients qu’il n’existe pas d’autre choix que de produire des dispositifs forcément fragiles et incertains. Plus que jamais, la légitimité de nos services reposera sur nos capacités à rendre compte, à mettre nos actions en perspective, à démontrer leur pertinence et leur efficience au regard de nos interlocuteurs et de nos partenaires. Nous refusons le symptôme d’une société marquée par le développement de l’individualisme ainsi que par un modèle prégnant de la performance et de la réussite sans faille. Nous devons donc être en capacité de prendre position et de garder notre cap en tenant compte des nécessaires évolutions, ce qui exige vigilance, rigueur et courage dans les prises de position. Ce sont ces engagements personnels au sein de notre collectif que nous pouvons constater au conseil d’administration, dans les groupes régionaux – et dont votre présence aussi nombreuse témoigne aujourd’hui –, qui nous feront évoluer, enrichir nos pratiques en ouvrant d’autres voies à notre réflexion.

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Quelles belles journées en perspective ! Comment cela va finir ? Je ne sais pas… Sans tomber dans la science-fiction, il s’agit de poser la question « qu’en sera-t-il demain ? » Au départ, c’est une gageure : le principe n’est pas de prédire mais d’ouvrir le champ des perspectives. L’avenir n’est-il pas la capacité que chacun de nos imaginaires puisse constituer un imaginaire collectif ? A toutes et à tous, je souhaite que la réflexion, les analyses et les échanges respectueux de ces deux journées contribuent largement à apporter des propositions de constructions, de chemins, de mots clés qui aideront chacun de nous à se constituer un savoir. Merci et bonnes journées à toutes et à tous !

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NOUVELLES LETTRES INÉDITES DU FILS DE GULLIVER OU JACK EDWARD SE SOUCIE FORT DE LA FAMILLE BURTON Daniel GORANS Psychiatre pour enfants et adolescents à Nantes (44) Résumé des épisodes précédents : Fin 1717, Jack Edward (8 ans et demi), Jane (11 ans) et Mary (14 ans), les trois enfants de L. et M. Gulliver ont été confiés aux bons soins de deux familles d’accueil – les Burton et les Sympson – du fait de l’enfermement en hospice de leur père, suivi du suicide de leur mère. Un an plus tard, Gulliver est guéri. Il récupère ses enfants et se remarie avec Kate, jeune veuve d’un capitaine au long cours et mère de Joshua. De nombreuses lettres ont été échangées entre tous les acteurs de cette histoire, y compris M. Swift, bienfaiteur de la famille, et les docteurs Blackmore et Whiteless. Après le retour de Jack Edward auprès de son père, le docteur Whiteless propose à Madame Burton d’accueillir un autre enfant, Robin (trois ans et demi). Ce qui suit est la traduction des manuscrits de plusieurs de ces lettres, trouvées par hasard il y a quelques années en Angleterre. Southwell, 6 février 1720 Chère Madame Burton, J’ai appris l’accident survenu à votre mari le mois dernier. Ma chère sœur Mary nous en a fait le récit lors de sa dernière visite à Southwell. J’espère qu’il se rétablit promptement. Transmettez-lui mes respects et les vœux de guérison rapide de la part de toute notre famille. Je vous avais écrit mes craintes lorsque vous m’aviez annoncé l’accueil prochain de Robin. Elles étaient certes motivées par la peur que vous me puissiez oublier. J’étais à mille lieues d’imaginer que la présence de ce petit enfant pourrait vous nuire. Votre précédente lettre exposait combien Robin était agité, parfois même la nuit, et combien il paraissait difficile de le raisonner tant son entendement était étrange. Mais savoir qu’il est la cause de l’accident de Monsieur Burton me fait 13

enrager et me donne envie de le rosser même si l’éloignement m’en empêche. Connaissant votre douceur, je doute qu’il ait été tancé et corrigé comme sa faute le lui ferait mériter ! L’existence à Southwell est paisible. Joshua a souffert d’une mauvaise toux ces dernières semaines, les décoctions fournies par l’apothicaire pour soigner son mal semblent enfin le rebiscouler. Père a acquis un livre qui l’enthousiasme et dont il nous lit un passage chaque soir : Robinson Crusoé, cet homme passionné de navigation et de voyages échoué sur une île déserte. Père veut savoir s’il est encore en vie afin de le pouvoir rencontrer. Les aventures de M. Crusoé ont été écrites par M. Defoe, une connaissance de M. Swift. Je suis heureux de percevoir le bonheur de mon père à faire ces lectures mais me tourmente prou : je prie en mon for intérieur pour qu’il ne lui vienne pas à nouveau l’envie de partir naviguer. Je sais, pour en avoir secrètement parlé avec elle, que Jane partage mes craintes. Je crois que Kate, ma jolie belle-mère, a les mêmes soucis. Pensez-vous que je doive m’en ouvrir à elle, voire à mon père ? J’espère avoir vite de vos nouvelles et pouvoir être rassuré sur la santé de votre mari. J’ai prié mon père de me laisser vous rendre visite, si vous m’y autorisez. Protégez-vous des méfaits de Robin ! Dites mon amitié à vos trois fils et surtout à Roger. Avec toute mon affection, Jack Edward Gulliver Londres, le 19 février 1720, Cher Jack Edward, Mon époux et moi sommes très touchés par votre sollicitude. Il se remet doucement d’une mauvaise rupture des deux os de la jambe droite et a échappé de justesse à l’amputation. Il est empêché de travailler et en est fort marri. Sa jambe est immobilisée par des attelles retenues entre elles par des bandes de toile très serrées. Le docteur Whiteless l’a autorisé la semaine passée à marcher en s’aidant de béquilles. Il le vient visiter souvent, prescrit au passage quelques remèdes pour soulager ses souffrances et consolider ses os. Il lui donne aussi des nouvelles de ses chevaux qu’il a aimablement proposé de confier à ses palefreniers, le temps de la guérison. Celle-ci devrait survenir au plus tard dans un mois. Nous sommes tous impatients. Roger et Paul m’aident davantage. Michael a quitté la maison il y a 14

deux semaines pour apprendre le métier auquel il se destine chez un maître forgeron de Canterburry en qui Monsieur Burton a toute confiance. Mary et Andrew nous rendent parfois visite, lorsque Maître Haendel leur en laisse le temps : les répétitions de l’Académie royale de musique sont exigeantes et ils semblent tous deux aussi passionnés par leur travail de musicien qu’épris l’un de l’autre. Quant au petit Robin, il ne mérite point tant votre ressentiment. Même s’il a tiré profit de l’arrêt de la calèche du fait de l’embarras d’une ruelle proche de la Tamise pour se sauver. Même si c’est en tentant de le rattraper avant qu’il ne tombe dans les eaux glacées du fleuve que Monsieur Burton a glissé sur une flaque gelée et chu. Il a à peine quatre années et les perturbations de son entendement sont toujours graves, même si elles ont décru en six mois. Il fait des progrès constants : il prononce désormais quelques mots, a cessé de hurler souvent nuitamment et semble très attaché à nous, ce que nous lui rendons bien. Je ne vous répèterai jamais assez combien cela n’ôte pas une once de la grande estime et affection que nous continuons à vous porter. Vos missives sont attendues, surtout par Monsieur Burton depuis qu’il est empêché de se mouvoir autant qu’il le voudrait. Lorsque mon époux a chu, il a poussé un cri qui a stoppé Robin tout net, l’empêchant ainsi de prendre un bain glacé qui aurait sans doute entraîné sa mort. Je dois vous instruire que rien ne le fascine ni ne l’attire tant que l’eau. Dans les jours qui ont suivi l’accident, lorsqu’il voyait les souffrances de Monsieur Burton, Robin se portait de violents coups à la tête en huchant tant et plus. Il fait parfois cela, lorsqu’il est fort contrarié. Point n’a été besoin de le corriger, mais bien davantage de le rassurer pour éviter qu’il ne se blesse lui-même. C’est à cause ou grâce à vous et à l’obligeant Monsieur Swift que nous avons découvert combien nous pouvions tenter de soulager les tourments d’enfants au cœur et à l’âme peinés. Robin a des difficultés considérables et nous labourons fort à leur amenuisement, avec l’aide attentionnée du Docteur Whiteless. Il ne nous est pas possible de nous y consacrer à demi, ce ne serait sans doute d’aucune utilité. Soyez assuré que nous n’oublions pas pour autant de prendre soin de nous. Mon époux vous fait dire pour exemple qu’il n’emmènera plus Robin seul en calèche avec lui. Nous vous accueillerons avec une grande joie si vous nous venez visiter. Avec toute notre affection, Margaret Burton

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Cher Monsieur Swift,

Southwell, le 28 février 1720

J’espère que cette missive vous trouvera en excellente santé et point trop harassé par vos innombrables charges. Entouré des miens, je coule des jours heureux à Southwell, même si Johnny et Betty ne nous visitent que rarement car il leur faut faire le voyage depuis l’Ecosse et si Mary, désormais à Londres avec Andrew, son promis, ne peut guère venir que deux fois l’an. Nous préparons leurs noces pour l’été en accord avec les Sympson, parents d’Andrew. Dès que la date et le lieu en seront fixés, je vous l’indiquerai tant votre présence parmi nous serait une grande joie. J’ai acquis en décembre de l’an écoulé un ouvrage dont la lecture m’enchante : Robinson Crusoé. Certes, les aventures et mésaventures de cette honorable personne sont dissemblables des miennes. Pourtant, plusieurs points nous rapprochent : son irrépressible attirance pour les voyages et la navigation et la chance d’avoir survécu à d’épouvantables dangers. Cela m’a conduit à consacrer davantage de temps à l’écriture de mes mémoires afin de vous les pouvoir confier avant la fin de l’année. J’ai cependant une faveur à vous demander : si, comme je l’espère, Monsieur Defoe est de vos connaissances, auriez-vous l’obligeance de lui demander des nouvelles de Monsieur Crusoé que je brûle de pouvoir rencontrer ? Je suis disposé à l’aller voir n’importe où dans le royaume, car s’il est toujours en vie, ce que je souhaite de tout cœur, il est dans sa 88e année. Dans un tout autre domaine, votre ami le Docteur Whiteless, à qui je demeure tant redevable, vous a-t-il instruit de l’accident survenu à Monsieur Burton ? Il se serait rompu la jambe droite en tentant d’attraper le petit Robin pour empêcher qu’il ne se noie dans la Tamise. Jack Edward se tourmente beaucoup à ce sujet et me supplie de le laisser aller quelque temps à Londres. Il me dit vouloir aider Madame Burton le temps que son mari reste empêché de se mouvoir normalement. Je suis indécis et redoute de lui permettre ce voyage, surtout seul alors qu’il n’a pas atteint l’âge de dix ans. De plus, cela interromprait les leçons qu’il reçoit de son précepteur et laisserait sa sœur Jane bien esseulée malgré la compagnie de Joshua. Kate est d’un avis contraire et j’incline à ne rien lui refuser. Je crains surtout qu’une fois rendu à Londres, la force des liens noués avec l’excellente famille Burton ne l’incite à vouloir y demeurer. Je quiers donc votre avis sur ce sujet et vais écrire tout de go au bon Docteur Whiteless pour savoir son opinion. Mes meilleures pensées vous sont destinées, Lemuel Gulliver 16

Cher Docteur Whiteless,

Southwell, le 2 mars 1720

J’ai appris l’accident survenu à Monsieur Burton et en suis désolé, mais rien ne me rassure tant que de le savoir à vos bons soins. Cet accident tourmente Jack Edward au-delà de ce qui me semble raisonnable. Chaque fois qu’il se présente ainsi, je redoute qu’il ait hérité de la fragilité de mes humeurs. Ce pourquoi, je sollicite quelques instants de votre précieux temps pour m’aider à trancher à propos d’une requête de mon fils : il me prie de le laisser aller rejoindre la famille Burton afin, prétend-t-il, de les aider à s’occuper de Robin. Je crois surtout que son attachement à cette famille demeure trop vif et qu’il se languit de les revoir, peut-être même espère-t-il secrètement pouvoir chez eux demeurer plutôt qu’auprès de moi. J’ai également requis l’avis de notre cher Monsieur Swift et serais ravi que vous ayez l’opportunité de vous entretenir ensemble de la réponse à m’apporter. Avec ma gratitude et mes sincères remerciements, Lemuel Gulliver Londres, le 12 mars 1720 Cher Lemuel, M. Defoe est bien de mes connaissances. Plus jeune que moi de quelques années, nous avons plusieurs points communs : il écrit, entre autres des pamphlets, a créé un journal, The Weekly Rewiew (la revue hebdomadaire), s’intéresse à la politique, même si nous sommes loin de défendre des opinions identiques en cette matière ou en matière de religion. J’ai moi-même acquis un exemplaire de Robinson Crusoé et en apprécie fort la lecture. J’ai demandé des nouvelles de Monsieur Crusoé : il est hélas décédé l’an passé, mais Monsieur Defoe, à qui j’ai conté quelques miettes de vos aventures, serait ravi de vous pouvoir connaître. Il pourrait ainsi vous parler de Monsieur Crusoé dont il est demeuré très proche jusqu’aux derniers instants. Quant à votre fils, j’ai eu l’opportunité d’échanger quelques propos avec mon ami le Docteur Whiteless. Votre double demande nous a conduits à vous apporter sans délai une réponse unique : vous pourriez envisager un séjour à Londres, accompagné de votre épouse et de vos enfants. Jack Edward logerait chez les Burton le temps de ce séjour, le reste de la 17

famille à mon domicile londonien sis Little Ryder Street, certes moins spacieux que ma demeure dublinoise, mais disposant de tout ce qui convient à l’accueil des hôtes de passage. Je vous ménagerai alors un entretien avec Monsieur Defoe, tandis que votre jeune épouse pourrait visiter la capitale et en montrer quelques curiosités à votre fille et à son fils. De plus, vous auriez sans aucun doute tout loisir de voir votre fille Mary et son agréable fiancé. Je vous prie d’accepter ma proposition. Dans l’affirmative, apportez avec vous ce qui est déjà rédigé de vos mémoires : mon impatience d’en découvrir la teneur est immense. Dans l’attente et l’espoir de vous vite revoir, Jonathan Swift Londres, le 27 avril 1720 Chère Ann, Comment se porte la famille Sympson ? Je vous veux conter par le menu tous les événements survenus depuis que je vous avais avertie au mois de janvier de l’accident de mon époux. Il marche enfin sans l’aide de ces horribles béquilles, même s’il a une légère boiterie. Il peut à nouveau sillonner rues et ruelles de Londres en faisant claquer son fouet et en maudissant les embarras causés par les charrois, badauds, piétons et les files d’attente aux barrières de péage installées cette année. Andrew, votre cher fils, toujours accompagné de Mary, nous a souvent visités pour proposer son aide. Jack Edward a été instruit de l’accident lors d’un passage de sa sœur à Southwell et a sollicité la possibilité de nous venir voir pour, lui aussi, apporter son aide mais également pour nous protéger d’autres nuisances que nous causerait Robin. Je ne suis pas certaine d’en avoir saisi la raison, mais toute la famille Gulliver a pris la diligence pour notre belle capitale : tandis que Jack Edward logeait chez nous (vous imaginez sans peine quel plaisir nous avons éprouvé à nous retrouver), le reste de la famille demeurait chez le bon Monsieur Swift. Dès que mon époux a été autorisé à reprendre son travail, il a été sans cesse sollicité pour conduire les uns ou les autres à différentes promenades ou pour des rencontres, dîners et autres rendez-vous. Jack Edward a tenu à s’occuper sans relâche de Robin, lequel s’est aussitôt attaché à lui, à sa manière, c’est-à-dire en ne s’éloignant jamais de plus de quatre pieds sans toutefois lui porter le moindre regard. 18

Au commencement, je redoutais que Jack Edward ne mette à exécution sa menace d’infliger une correction à Robin ou bien qu’il ne se lasse et ne s’impatiente des bizarreries et gestes surprenants de son petit compagnon. Il m’a une fois encore étonné par sa bienveillance et sa bonté. Il a insisté pour que je lui conte la triste histoire du garçon, ce que je n’ai entrepris qu’avec l’accord du Docteur Whiteless. Il a même versé plusieurs fois des larmes, surtout lorsqu’il a su que la mère de Robin avait péri de phtisie lorsqu’il avait seulement six mois et que son père l’avait délaissé, l’enfermant dans sa masure, tandis qu’il allait courir les auberges y rejoindre des compagnons de beuverie. Une rixe meurtrière alors qu’il était pris de boisson l’a conduit dans les geôles de Newgate où il est encore serré aujourd’hui. Robin fut confié à la mère de sa mère, elle-même fort mal allant. La brave femme s’en est occupée aussi bien que possible, mais, le trouvant très peu semblable aux autres enfants, a demandé l’avis du religieux en charge de sa paroisse et, de fil en aiguille, s’est trouvée face au Docteur Whiteless. Ce dernier m’a demandé si j’étais disposée à tenter une expérience peu aisée en accueillant le petit garçon : il m’a avertie que ce serait une tâche éprouvante pour moi et ma maisonnée. Le montant de la pension proposée nous a incités tout le moins à essayer. Robin est arrivé le premier jour de juillet, l’an dernier. Il ne proférait que des grognements, se frappait lorsque nous l’approchions, se terrait dans les recoins de notre petite demeure à la moindre occasion. Il semblait ne jamais s’ensommeiller et me contraignait à l’avoir à portée de regard presque jour et nuit. Monsieur Burton et nos trois fils se sont vite plaints que je les délaissais et que Robin leur était le plus souvent insupportable. J’étais obligée de le nourrir après que les repues familiales soient terminées, de laver souvent son linge souillé, de l’apprivoiser en lui parlant et en lui récitant comptines et fabulettes. Je pense que Michael a un peu précipité son départ à Canterbury pour me manifester son désaccord d’avec mon engagement auprès du petit garçon. Il n’a pipé mot de ses pensées profondes mais je le connais suffisamment pour l’avoir deviné. Bien entendu, le Docteur Whiteless ne ménageait point sa peine pour me soutenir et me prodiguer conseils et recommandations en nous venant visiter chaque semaine. Petit à petit, soit que nous nous soyons accoutumés, soit que les progrès fussent réels, la présence de Robin fut moins difficile. Il recherchait beaucoup la compagnie de mon mari, qui a fini par s’attacher à lui. C’est au cours d’une promenade proposée par lui que l’accident est arrivé. 19

J’espère que tous ces détails ne vous importunent pas, mais ils me paraissent nécessaires à l’entendement de la suite de mon récit. Mon second, Paul, qui sait l’écriture grâce aux leçons de Monsieur Teatch, précepteur appointé par Monsieur Swift pour Jack Edward lorsqu’il résidait chez nous, écrit sous ma dictée et se plaint de la longueur de la missive. Il n’accepte de poursuivre que parce qu’elle est pour vous. Jack Edward, une fois arrivé, a dû attendre de pouvoir rencontrer le Docteur Whiteless avant que d’être autorisé à s’occuper de Robin. Il me semble que le bon docteur voulait sonder le cœur, l’esprit et l’humeur du jeune Gulliver pour s’assurer qu’il ne risquait point de trop grand chamboulement. Il lui a aussi prodigué mille conseils en lui demandant de bien vouloir tenir un journal afin, peut-être, d’en tirer la substance d’une communication dans une rencontre entre savants dans une société dont je n’ai point retenu le nom. Jack Edward a tenu à partager la chambre de Robin, qui a cessé ainsi de nous venir désommeiller plusieurs fois chaque nuit. Je me suis alors rendue compte combien j’étais lasse. Monsieur Burton était ravi que nous puissions à nouveau clore l’huis de notre chambre et y vivre en mari et femme sans la crainte constante de voir surgir le petit Robin. Les premières nuits de Jack Edward furent très éprouvantes : Robin s’agitait bruyamment sur sa couche, émettait des sons étranges, se levait sans cesse pour venir toucher l’autre garçon qui occupait un espace devenu sien et tentait parfois de s’immiscer dans sa couche. Il ne s’est point découragé et, tant qu’il est demeuré à Londres, a consacré une grande part de son temps à jouer avec Robin, à l’accompagner dans des promenades, à tenter de lui donner des rudiments de bonne conduite et d’instruction. J’ai eu le sentiment qu’il me privait de ma tâche tout en arrivant plus vite à ses fins que moi-même. Dans le même temps, j’ai pu davantage me consacrer à mes devoirs d’épouse et de mère, me rendant compte combien j’avais dû délaisser tout cela depuis quelques mois. Mon époux a reçu davantage de soins utiles à sa guérison et pris patience plus aisément en acceptant les lectures que lui faisait Jack Edward lorsqu’il n’était pas occupé avec Robin. Jack Edward a en sus trouvé le temps de jouer avec Roger et de lui faire répéter, tout comme à Paul, ses leçons. Parfois, son père le faisait quérir pour qu’il le puisse accompagner à quelque visite ou invitation. Et puis un beau jour, il nous a annoncé son proche départ. Nous avons une fois encore requis l’avis du Docteur Whiteless pour connaître la meilleure façon de préparer Robin à ce nouveau changement, cette nouvelle séparation. Nous éprouvons tous du chagrin. Robin cherche « Jed », comme il l’a nommé, dans le moindre recoin. Il s’éveille à nouveau la 20

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