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Ecrits allemands - III

De
215 pages
Ce volume comprend six contributions que Georges Gurvitch (1894-1965) dédiait à la sociologie allemande. Deux inédits en forment le point d'orgue : un cours de 1937 sur les principaux représentants de la sociologie allemande au XXe siècle, ainsi que la traduction d'une conférence tenue à Bonn en 1963 sur la spécificité de la sociologie française en comparaison de la sociologie
allemande. Convaincu de la nécessité d'une mixité européenne de la discipline, Gurvitch souhaite normaliser la référence allemande au sein de la sociologie française ainsi qu'exercer son influence sur la reconstruction de la sociologie allemande.u
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Ecrits allemands - III
Sociologie

site: www.1ibrairicharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr «d L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00607-8 EAN : 9782296006072

Georges Gurvitch

Ecrits

allemands
Sociologie

-

III

Textes traduits et édités par Christian Papilloud et Cécile RoI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Sociologies européennes Série dirigée par Christian PapiIloud et Cécile Roi

L'Europe hante la sociologie. Elle est sa mauvaise conscience et sa tradition, son horizon et son mythe. Sociologies Européennes l'interroge. Cette série se consacre à la connaissance des transformations qui ont affecté et affectent les sociétés et les cultures de l'Europe. Elle accorde une large place à la recherche fondamentale en histoire et en théorie des sciences de la société et de la culture. Elle soutient le développement innovant d'outils de contextualisation et de conceptualisation basés sur les discours et les pratiques socio-culturelles en Europe. Elle accueille des travaux contemporains à dominante universitaire qui portent sur le problème plus général du changement social, tout en aménageant des passerelles pour l'essai ou le témoignage. Déjà parus
Georges Gurvitch, Ecrits allemands-L Fichte, textes édités par Christian Papilloud et Cécile RoI, 2005. Georges Gurvitch, Ecrits allemands-IL Philosophie du droit, philosophie sociale et phénoménologie, textes édités par Christian Papilloud et Cécile Rol,2005.

Table des matières

Notice éditoriale

Il

SOCIOLOGIE

Les principaux représentants de la sociologie allemande au XXO siècle (1937) (traglnent)

15 51

La situation présente de la sociologie et ses tâches (1951) Réponse à une critique - Lettre ouverte au Professeur Leopold von Wiese ( 1952) La vocation de la sociologie française est de produire une jonction entre la sociologie théorique et las recherche empirique (1963) La sociologie en profondeur (1969) Microsociologie (1969)

55

65 79 85

MATÉRIAUX

Textes originaux

89 91 159 195 205

Rapport éditorial Annexes au volulne III Sigles et bibliographie Index

Notice éditoriale
Le présent ouvrage constitue le dernier des trois volumes des écrits allelllands de Georges Gurvitch. Il contient la reproduction d'un cours dédié aux « principaux représentants de la sociologie allemande au XXOsiècle» (1937), « Réponse à une critique Lettre ouverte au Professeur Léopold von Wiese» (1952). Suivent ensuite la traduction française de «La situation présente de la sociologie et ses tâches» (1951), celle d'une conférence tenue à Bonn portant le titre « La vocation de la sociologie française est de produire une jonction entre la sociologie théorique et la recherche eIllpirique» (1963), et deux articles du dictionnaire de sociologie de Bernsdorf: « La sociologie en profondeur» et « Microsociologie » (1969). * * * La traduction de la conférence de 1963, « La vocation de la sociologie française est de produire une jonction entre la sociologie théorique et la recherche eIllpirique » a posé quelques problèmes. Son allemand est relativement approxitnatif, tant du point de vue grammatical qu'orthographique. Gurvitch le reconnaissait dès les premières lignes de son manuscrit: « Je vous prie de Ill' excuser que lllon allemand ne sera pas toujours correct, car je peux beaucoup Illieux le lire et l'écrire que le parler; (surtout depuis que j'ai dû apprendre à parler anglais) ». Certains mots n'existant pas, il nous a fallu parfois quelque iInagination pour les traduire. En ce cas, nous Inettons le tenlle original allemand entre parenthèses et en italique. Le titre, Vom Beruf der franzosischen Soziologie, die Einheit von soziologischer Theorie und empirischer Sozialforschung zu erreichen, fut également sujet à caution. Il est possible de le traduire littéralelllent par: « De la vocation de la sociologie française à atteindre l'unité de la théorie sociologique et de la recherche sociale elllpirique ». Nous avons toutefois opté pour le titre français que Gurvicth lui a attribué: « la vocation de la sociologie française est de produire une jonction entre la sociologie théorique et la recherche eInpirique » (Gurvitch, A.N., Dossier FI? 28495). Nous n'avons pas pris en cOInpte les nombreuses ratures, certains termes rayés étant quasi-illisibles. De plus, leur signalement aurait constitué un obstacle à la lecture du texte. Enfin, lorsque Gurvitch se réfère à l'Essai sur le don de Marcel Mauss, ses citations sont si éloignées de l'original que nous les avons laissées telles quelles. Comlne dans le cas de la transcription du cours de Gurvitch de 1937, les nUIlléros entre crochets renvoient aux pages des 11lanuscrits originaux, et les lettres entre crochets aux ajouts (corrections orthographiques essentiellelnent). Les termes en italique suivent en revanche les Illises en exergue faites par Gurvitch lui-même. Précisons également que nous n'avons pas repris les deux articles allemands que Gurvitch signait en 1958 pour le manuel de Gottfried Eisermann, die Lehre von der Gesellschaft. La «Rechtssoziologie» et la «Wissenssoziologie» constituent en effet des traductions peu remaniées de certains passages de la Sociology of Law de

Il

1942 puis du Traité de 19501. Ces articles ne furent pas repris dans les éditions ultérieures du manuel. ComIlle dans les volumes précédents, le lecteur trouvera des annexes COIllportant du matériel bio-bibliographique en fin de VOILl1lle, se clot par un index qui des noms relatif aux trois ouvrages des écrits alleInands de Georges Gurvitch. * * * Nous réitérons ici tous nos remerciements aux institutions, aux archivistes et aux personnes qui ont bien voulu nous soutenir dans notre recherche. Il nous faut néanmoins rajouter ici les noms de Gottfried Eisermann, qui malgré son âge, a accepté de nous apporter quelques précisions par correspondance, de MM. Illner et Elias de la René Konig Gesellschaft zu Koln, ainsi que de M. Olivier Corpet qui a bien voulu nous ouvrir les portes de divers fonds déposés à l'IMEC.

1 Eisermann précisait d'aiIleurs : « La majorité des lecteurs connaissent déjà la 'sociologie de la connaissance' dans sa version allemande, qui ne s'écarte qu' accessoiren1ent de celle-ci, et qui ne nous selnble pas constituer une version corrigée (cf. mon manuel de sociologie: Die Lehre der Gesellschafi, Stuttgart, 1958, pp. 408-452). (Eisermann, 1961 : 508).

12

Sociologie

Les principaux représentants de la sociologie allemande au XXO siècle (fragment) (1937)

1ère conférence, le 21 janvier 1937 Les [A]llemands ont toujours eu la tendance à traiter de la société dans un esprit philosophique. L'étude positive des faits sociaux a été de préférence relnplacée chez eux par une philosophie sociale, ou Inêlne par une Inétaphysique sociale. Cela est vrai non seulelnent pour le début du XIX siècle, oÙ la philosophie sociale prédominait sur la sociologie proprement dite dans tous les pays, mais encore pour le XIX siècle tout entier et pour le premier quart du XX siècle. Dans les doctrines sociologiques des trent[ e] dernières années que nous allons étudier ensemble, cette prédominance de la philosophie et de la Inétaphysique sociale sur la recherche positive est très nettelnent accusée. Cela n'empêche pas que la sociologie allemande ait un esprit éminemment pratique. Elle a toujours tendance à tirer des directives d'ordre politique, des échafaudages théoriques. Les sociologues allelnands, sauf à de rares exceptions, sont restés jusqu'à aujourd'hui des doctrinaires, qui sous des jugements de réalités cachent des jugelnents de valeurs. Leur sociologie veut être à la fois théorique et normative. Elle a la prétention d'imposer un [1] idéal et de guider la conduite. C'est que, dans les fonnules les plus abstraites de la Inétaphysique sociale allemande, se cache à de rares exceptions près, l' affirmation d'un idéal, d'un systèlne de j ugelnent de valeurs préconçues. Les sociologues allelnands déduisent sans peine cet idéal, ces valeurs, ces prescriptions de la connaissance de la réalité sociale, ou plutôt COlnlne ils le prétendent, de l'être social véritable, puisqu'ils mettent d'avance dans cette réalité, dans cet être, ce qu'ils prétendent ensuite y retrouver. Dans ce sens la méthode d'une grande partie des sociologues allemands rappelle celle des alchimistes qui prétendaient créer de l'or, tandis qu'ils le Inettaient d'avance dans la combinaison chimique qui devait le produire. Si bien que l'histoire de la sociologie allemande du Xxo siècle ne peut pas être entièrement détachée de l'histoire des idéaux politiques et sociaux que les [A]llemands de cette époque ont professés. L'idéal prédominant est celui du tout, de l'ensemble détaché de ses parties, qui doivent lui être sacrifiées. L'individu, [2] la personne huInaine, est dépourvue de toute valeur, ou n'en possède qu'une très relative en comparaison avec celle de l'ensemble. Cet ensemble auquel tout doit être sacrifié est la communauté - Gemeinschaft soit instinctive, soit mystique, Inais toujours dOlninante, toujours transcendante à ses membres. Cette Gemeinschaft est tantôt identifiée avec le peuple eVolk), tantôt avec la nation, tantôt et de préférence avec l'Etat, et en ces [ill.] derniers temps avec la race nordique. Cette sociologie à la fois antiindividualiste et anti-rationaliste a été certainelnent utilisée par la doctrine natio15

nale-socialiste, dont elle a préf[ig]uré tantôt d'une façon consciente, tantôt d'une façon inconsciente l'avènement. Je passerai d'abord en revue dans Illon cours, les principaux représentants de cette tendance anti-individualiste et anti-rationaliste de la sociologie allemande récente. Je traiterai ainsi avec vous de Ferdinand T6nnies auteur d'un livre célèbre, Gemeinschaft und Gesellschaft, qui a fait époque dans la sociologie allelllande, ensuite de la sociologie de Max Scheler, philosophe et moraliste [3] bien connu, qui a prolongé et cherché à corriger la théorie fondamentale de Tonnies sur la Gemeinschaft ; le même Scheler dans un ouvrage très curieux écrit pendant la guerre Illondiale «Die Ursachen des Deutschenhasses », a essayé de donner une application sociologique de l'isolement de l' Allelllagne dans le Illonde. Nous analyserons pour terminer cette série les conceptions de Spengler et de Spann~ sociologues les plus proches de l'idéologie nationale-socialiste, le prelllier s'étant surtout occupé de la philosophie de l'histoire (Untergang des Abendlandes), le second de la sociologie économique, mais tous les deux ayant tracé des plans d' organisations sociales très précis, où ont puisé les Nazi. Spengler dans son livre Preussentum und Sozialismus, Spann dans son ouvrage der Wahre Staat. D'ailleurs des 4 sociologues lllentionnés, ce ne sont que les deux derniers qui ont eu des tendances politiques quelque peu analogues à la [4] doctrine nationale-socialiste. Au contraire les deux prellliers, Tonnies et Scheler, en ont été extrêmelllent éloignés. En effet~ Tonnies a été partisan du socialisme délllocrate, et Scheler d'un catholicisllle libéraI; pour cette raison leurs ouvrages sont tombés à I'heure actuelle dans un discrédit total en Allelllagne. N'empêche que les Nazi usent et abusent de l'idée de Gemeinschaft lancée par Tonnies et approfondie par Scheler; il est vrai en déformant son sens, pour autant qu'ils les lient à la théorie de la race et du sang. Après avoir examiné les doctrines des sociologues allelllands qui ont volontairelllent ou involontairement servi de source au national-socialisllle, nous passerons dans la seconde partie du cours à l'examen des doctrines ayant une tendance plus rationaliste et pour ainsi dire plus occidentale. Ces doctrines distinguent tantôt nettement les jugelllents de valeurs et les jugements de réalité, en se refusant en lllêllle telllps, en sociologie, de prendre position dans la discussion au sujet des valeurs du tout et de la personne, dans le conflit entre l'individualisme et le totalitarisllle, tantôt en prenant la direction inverse des [5] théories précédentes, ces doctrines ont une tendance individualiste prononcée. La prelllière nuance est représentée par la llléthodologie de I'histoire et la philosophie de la culture de Heinrich Rickert, et pour la sociologie de Max Weber, la seconde par la sociologie de von Wiese. Nous insisterons dans la seconde partie de notre cours sur cette autre série de penseurs pour démontrer que pas tout dans la pensée allelllande, lllême dans les décennies qui ont directement précédé l'avènement du national-socialisllle a été peint sous la même couleur. Bref, nous chercherons à démontrer qu'on peut nettelllent distinguer des courants dans la sociologie allemande récente qui ne peuvent en aucune façon servir ni directement ni indirectelllent de source à la doctrine nationale-socialiste. Avant d'aborder le sujet lllême, je voudrais vous donner quelques indications d'ordre bibliographique et quelques conseils au sujet de votre travail ainsi que préciser Illes exigences aux exalllens. Tout d'abord: 16

Bibliographie:

Aron, La sociologie allemande contemporaine, 1936, ec. Alcan, nouvelle encyclopédie philosophique. G. Gurvitch, Remarques sur la classification des fOrIlleSde la sociabilité (Archives de Ph. du Dr. et de Soc. Jur, 1935, n° 3-4, p. 70-91 [ilL] à l'exposé de certaines idées de Tonnies, Scheler, et von Wiese). Le lllêllle, Les tendances actuelles de la philosophie allelllande, 1930, chap. sur Scheler, p. 101-125, en part. 117-125). Sur Spann, en particulier Wagner, Essai sur l'universalisme économique de Spann, Paris, 1934 ; Sur Tonnies : Richard - Sociologie générale et Coste, Sociologie 1912 Sur Max weber: ouvrage mentionné d'Aron, p. 97-154; Halbwachs, les origines puritaines des Protestants, 1925, revue d'histoire et de philosophie

Ouvrages des sociologues eux-mêmes en [aJllelnand Tonnies, Gemeinschaft und Gesellschaft. I. ed. 1887, depuis nOlllbreuses éditions. Sont surtout importantes les deux prelllières parties, dans édition de 1922~ p.3-169. Max Scheler, Die Ursachen des deutschen Hasses, 1917 Über die Natur und Formen der SYlllpathie Spengler, Preu[B]entum und Sozialismus, 1920, 78 éditions, seulement 99 pages (lecture obligatoire pour tous) Spann, Der Wahre Statt, 1921 [7] H. Rickert, Naturwissenschaft und Kulturwissenschaft. NOlllbreuses éditions à partir de 1902, petit livre de 130-140 pages. Max Weber, GesammeIte Aufsatze zur Religionssoziologie, 1920 dont le plus important est le 1 article du premier volume Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalislllus 8p. 17-207). Wirtschaft und Gesellschaft, 1925

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Gesalll1llelteAufsatze zur Wissenschaftslehre, 1922 - dont les études les
plus illlportantes sont: Die Objektivitat der sozialwissenschaftlichen Erkenntnis (p. 146-214) ; Der Sinn der Wertfreiheit der soziologischen Wissenschaft (457-502), Über einige Kategorien der verstehenden Soziologie (403-480). Von Wiese, Systelll der Soziologie (und der Beziehungslehre, I. ed. 1926, II. ed. 1933) Le lllêllle, Hauptprobleme der Soziologie, Goschen, 1931. [8]

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Pour l' exall1en, en plus des notes de mon cours, le petit livre d'Aron, 1110narticle des Archives et l'extrait de mes Tendances, j'exigerai la traduction et le commentaire d'un texte sociologique allell1and. Chaque candidat doit choisir deux textes, en les préparant soigneusell1ent. Il doit m'avertir des textes choisis le jour de l'examen. Les textes reCOlTIlTIandés votre choix sont les suivants: à 1. 2. 3. 4. 5. 6. Tonnies, GelTIeinschaft und Gesellschaft, 1. partie, p. 85-143. Spengler, Preu[13]entum und SozialislTIUS,p.I-20 Spann, der wahre Staat, deux chapitres, n'importe lesquels. Scheler, Die Ursachen des Deutschenhasses Rickert, Kulturwissenschaft und Naturwissenschaft Max Weber, Ges. Aufsatze zur Religionssoziologie (I., p.17-207).

De ces 6 textes, vous devez en choisir deux, mais un de ces deux textes choisis doit être obligatoirelTIent [9] Tonnies ou Spengler [10].

2ème conférence [Cette conférence, qui s'étalait sur les pages Il à 40, est absente. Elle devait porter., d'après le plan du cours esquissé précédelTIlTIent par Gurvitch sur Tonnies et sur Scheler] .

3ème conférence, 4 février [1937J COlTIlTIe nous l'avons vu Scheler considère toute nation COlTIlTIe personnalité une collective cOll1plexe fondée sur le mystère de l'amour. Il n'était à ce point de vue que logique, qu'il se demande quels sont les caractères spécifiques et distinctifs de ces grandes personnalités collectives complexes que sont les nations française, allelTIande, anglo-saxonne, etc. Cette question devait l'intéresser d'autant plus que d'après lui toutes les valeurs morales ont un caractère strictement individualisé et singulier ; ce sont des originalités qui constituent les qualités morales. En particulier, chaque nation COlTIlTIe personnalité complexe doit être considérée COlTIlTIe support des valeurs morales originales, qui ne deviennent visibles uniquement que par telle ou telle Nation. Ainsi la sociologie de Scheler assume la double tâche de décrire la figure particulière des différentes nations et l'originalité des valeurs que chacune d'elles incarne ou est encore appelée à réaliser. A vrai dire, seule la description du caractère de la nation allelTIande et des valeurs qui lui sont les plus chères peut être considérée COmlTIevéritable, plus ou lTIoins objective et réussie. Les [ill.] que des autres nations, en particulier [ill.] de la nation française et anglo[ -]saxonne sont plutôt fantaisistes. [41] Nous allons tout de suite nous en persuader.

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COlnlnençons sur la caractéristique de la nation allemande. Scheler lie cette caractéristique à une question tragique. Il se demande oÙ sont les causes du fait incontestable que les [A]llelnands ne sont pas en général populaires à l'étranger, qu'ils ne sont pas aimés dans le monde? L'Allelnagne en avait fait l'expérience pendant la [G]rande [G]uerre, et c'est cette expérience qui a inspiré à Scheler son ouvrage Die Ursachen des Deutschenhasses (1917), dont nous aborderons maintenant l'exposé. Scheler cOlnmence par la constatation que la première fois que le Inonde entier, 1'hulnanité entière a eu un sentitnent commun, a eu un Gesamterlebnis fut la [G]rande [G]uerre. Et cette première communion de l'hulnanité dans des sentitnents collectifs fut celui de la haine (Gesamthass). Cependant cette haine fut de préférence dirigée par tous les autres peuples sur la nation allemande. On dit parfois en Allemagne que la raison en est qu'on ne connaît pas à l'étranger les [A]llelnands. Cela n'est pas une explication, parce qu'on ne les connaît pas justelnent à cause qu'on les hait. [42] On dit encore que le monde n'aiIne pas les [A]llemands parce qu'on les craint - on, dit Scheler. Ce ne sont pas les peuples qui craignent le plus l'Allemagne qui les haïssent le plus. Les [F]rançais [les] haïssent moins que les [A]nglais, quoiqu'ils expriment plus bruyamlnent leur haine. Par cette expression extérieure ils calment leur haine (sich aushassen), tandis que les [A]nglais, plus réservés, haïssent toujours davantage, sich einhassenent. La crainte lnême est le résultat de la haine, et non pas sa cause. - On ne peut pas dire non plus que c'est la guerre qui a déclenché la haine, comme le disent les pacifistes. D'abord cette haine a existé avant la guerre, ensuite les combattants véritables ne se haïssent pas. Ce sentilnent leur est attribué seulelnent par les pacifistes qui confondent à tort l' assassinat et l'esprit héroïque de la guerre. Enfin, on ne peut attribuer la haine contre les [A]llemands à un conflit d'intérêts économiques. La lutte d'intérêts éconolniques conduit aussi peu à la haine, que l'hanllonie d'intérêts à l'alllour. D'ailleurs la nation française qui est en hanllonie d'intérêts éconollliques avec l' Allelllagne éprouve quand mêllle une haine profonde contre les Allelllands. Il faut donc rechercher ailleurs les raisons de la haine contre les [A]llelllands. [43] Les causes doivent être d'une part recherchées du côté des nations qui haïssent l'Allelllagne, d'autre part du côté des Allemands eux-mêmes. Dans la prel11ière direction il est d'après Scheler intéressant de constater que toutes les classes économiques et sociales de l'étranger haïssent les [A]llelllands avec la mêllle force et de la 11lême façon. Ce sont les classes moyennes, la petite et la llloyenne bourgeoisie de différentes nations qui éprouvent le plus de haine contre les [A]llemands. C'est l'individualisme économique et l'esprit capitaliste, nés dans les nations occidentales qui se l110ntrent le plus hostile à l'Allemagne, qui a adapté le capitalislne que par imitation et qui dans son esprit profond reste rattaché à la tradition corporative et solidariste du [M]oyen-[ Â ]ge. Dans ce sens la haine contre les [A]llelllands est le résultat de l'incolllpréhension que témoigne la Gesellschaft rationaliste et lnercantile de l'Occident pour la Gemeinschaft [44] instinctive et sentimentale, caractéristique de l' Allelllagne. De là suit encore une autre raison de la haine: comllle la Gesellschaft n'est qu'une couche superficielle et décOlllposée de la Gemeinschaft, la haine de l'Occident européen pour l'Allemagne est une haine de la périphérie pour le centre, le Kern, le cœur de l'Europe. Cela aussi bien au 19

point de vue géographique qu'au point de vue du fond des choses. Car l'Allemagne reste l'incarnation de la Gemeinschafl, qui est le support de la culture. - Or la haine contre les [A]llemands est l'effet de l'esprit capitaliste, caractéristique de la Gesellschaft, peut être vérifié par le fait que plus dans un pays prédomine la bourgeoisie, surtout Inoyenne, et l'industrialisme, et plus les [A]llemands sont haïs. Par exemple, elle est plus haïe en Angleterre et en Belgique, qu'en France, moins en Italie, Inoins encore dans les Balkans et encore moins en Russie, malgré la guerre. D'autre part, dans les Inilieux aristocratiques et dans les Inilieux prolétariens des différents pays il y a Inoins de haine [45] contre les Allemands que dans les Inilieux bourgeois. Les royalistes français par exemple sont moins anti-allemands dans leur esprit que les radicaux-socialistes. Et les comlnunistes russes qui n'étaient jaInais des pacifistes ont eu moins de haine pour les [A]llemands, que les libéraux et les démocrates russes. Cette liaison de la haine contre les [A]llemands avec l'esprit capitaliste et individualiste fait entrevoir les traits du caractère allemand qui provoquent cette haine. C'est la combinaison de l'esprit militaire de la Prusse et de la morale du travail, les deux combinés avec l'idée corporative du [M]oyen-[ Â]ge et du christianislne, qui servent de repoussoir contre l'Allemagne. Car un de ses traits les plus originaux et fondamentaux est une combinaison de l'extrême droite et de l'extrême gauche, de l'autoritarisme militaire et du culte du travail, l'affinité secrète entre la monarchie prussienne et le socialisme [46]. Avant d'aller plus loin, relnarquons que cette caractéristique préalable de l'AlleInagne, caractéristique que Scheler lui-même ne considérait pas comlne entièrement positive et qui lui a servi de point de départ pour la critique de la nation allemande, a certainement inspiré Spengler. Celui-ci dans son ouvrage L'idée de Prusse et le socialisme a glorifié la nation allelnande pour cette liaison de l'extrême droite et de l'extrême gauche qui n'était pas sans inquiéter un penseur plus profond - Scheler qui le prelnier avait signalé cette combinaison paradoxale. Des deux traits caractéristiques de la nation allelnande, le culte, l'adoration du travail et l'esprit Inilitaire, c'est surtout le premier qui d'après Scheler repousse les autres nations. L'[A]llelnand se présente à l'étranger surtout comme un hOlnme qui travaille sans mesure et sans goût particulier. Quand, avant la guerre dit Scheler, on avait delnandé à un très fin intellectuel français ce qui le repoussait le plus dans le caractère national allemand, il avait répondu: les [A]llemands travaillent trop. Cette réponse parut à Scheler extrêmement profonde et il se propose de préciser les différents sens de cette caractéristique. Les [A]llemands [47] apparaissent aux autres nations comme des parvenus historiques (welthistorische Elnporko[lnln]linge) et ils le sont effectivelnent dans le bien et dans le ma1. Le travail délnesuré caractéristique des [A]llemands a plusieurs aspects dont certains peuvent faire la gloire nationale et dont d'autres au contraire sont fort déplorables et justifient pour ainsi dire la haine que provoque la nation allemande. Scheler distingue les 5 aspects suivants du travail allemand: 1. la joie au travail; 2. l' organisation rationnelle du travail; 3. les motifs du travail; 4. le tempo, la cadence et l'intensité du travail; 4. la relation du travail à la forme du produit ainsi que la place que prend le travail dans la vie de l'homme. Quant aux deux prelniers traits - la 20

joie au travail et la capacité à son organisation rationnelle - la nation allelnande peut en être fière et ce n'est pas eux qui repoussent les autres nations. Quant aux Inotifs du travail, la situation devient plus cOlnpliquée car 1'[A]llemand est pressé au travail par le devoir, par l'impératif catégorique. Or le devoir abstrait est une idée essentiellelnent prussienne qui opprilne l'âme hUlnaine. [48] Dans une morale saine, le désir, l'attirance doit primer le devoir et le devoir doit être dépassé dans l'attirance qui affranchit l'âme. Cette morale d'attirance et d'affranchisselnent manque totalement au travail allel11and. Malgré la joie au travail, le travail allemand est dépourvu d'attirance; c'est un travail qui opprime, qui subjugue, et qui pour cette raison se transforme facilement dans un travail obligatoire, imposé, exigé, [ill.] travail oppressif. Mais encore beaucoup plus graves sont les autres inconvénients du travail allemand rattaché à ces trois derniers aspects. C'est ici que d'après Scheler doit coml11encer l'autocritique du travail allemand. 1) Tout d'abord, la cadence, le tempo, la vitesse et l'intensité du travail allemand sont Inalsains. Il y a une exagération dans la manière allemande de travailler. Cette exagération se Inanifeste déjà dans le fait que les [A]llemands ne connaissent pas de joie hors du travail. En dehors du travail, ils ne savent pas que faire de leur temps et ils travaillent davantage uniquelnent pour employer et remplir leur temps. Les autres nations savent très bien COl11ment rofiter de leurs loisirs; elles éprouvent une joie p immédiate de vivre qui est étrangère aux [A]llelnands. Ceci a pour résultat que la cadence et l'intensité du travail allel11and sont tout à fait anormales; elles se développent dans des proportions qui ne correspondent ni aux vrais besoins, ni à la valeur et à la qualité du produit. L'ilnpulsion au travail est devenue chez les [A]lleInands automatique. Ils ont désappris de prier, de méditer, de contempler, de se réjouir de la vie. Il leur manque cette sagesse française de profiter de chaque l110ment agréable de la vie. Ils ne connaissent pas ce repos auquel les [A]nglais attachent une si grande importance pendant leur week end. Les [A]llel11ands ne cherchent que l'oubli de soi-même dans leur travail démesuré 2) Le second trait inquiétant du travail allemand qui se rattache directement au premier, est l'absence de style et de forme de produit, le Inanque de goût esthétique du travail, la baisse de la qualité au profit de la quantité. La marchandise allelnande peut ilnlnédiatement être reconnue par cette absence de fonne et de Inesure, par sa grossièreté. Ceci irrite les Inarchands des autres pays. Non pas qu'il s'agisse de la crainte de la concurrence allemande, mais du mépris, du dégoût pour cette défaillance de style, de forme et de mesure. D'ailleurs ce manque de style et de goût se l11anifeste non seulement dans le produit, mais dans l'attitude de l' [A]llemand. Les [A]nglais ont élaboré l'idéal du gentleman, les [F]rançais de l'honnête hOl11me,les [J]aponais celui de Bushiko, etc. Les [A]llemands au contraire n'ont pas un idéal personnel. Cela tient tout d'abord au fait que l'holnme en Allemagne s'identifie totalement à sa profession. Nulle part le Beruf, la profession ne domine autant sur l'homme qu'en Allelnagne. Ici on peut 21