Ecrits populaires de psychologie

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Cet ouvrage propose une sélection des écrits populaires de Alfred Binet parus dans la Revue des Deux Mondes entre 1891 et 1894. Les textes portent sur les altérations de la personnalité, les maladies du langage, le calculateur Jacques Inaudi, le problème de l'audition colorée, la psychologie expérimentale, les grandes mémoires, et la psychologie de la prestidigitation.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296467460
Nombre de pages : 194
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ECRITS POPULAIRES DE
PSYCHOLOGIE


ŒUVRES CHOISIES

VI


Introduction de Serge NICOLAS






































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56053-6
EAN : 9782296560536

Alfred B INET







ECRITS POPULAIRES DE
PSYCHOLOGIE
Publiés dans la Revue des Deux Mondes
(1891-1894)



ŒUVRES CHOISIES

VI

Les altérations de la personnalité
Les maladies du langage
Le calculateur Jacques Inaudi
Le problème de l’audition colorée
La psychologie expérimentale
Les grandes mémoires
La psychologie de la prestidigitation


Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas

La psychologie est aujourd’hui la science fondamentale de l’homme
emoral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIX
siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais
bien trop rarement lues et étudiées. L’objectif de cette encyclopédie est de
rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d’un autre siècle qui ont
contribué à l’autonomie de la psychologie en tant que discipline
scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus
grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages
classiques de psychologie qu’il est difficile de se procurer aujourd’hui.

Du même auteur
A. BINET, Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003.
A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d’intelligence (O.C. II, 1905).
A. BINET, L’étude expérimentale de l’intelligence (1903), 2004.
A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l’intelligence (O.C. III, 1908).
A. BINET, La graphologie : Les révélations de l’écriture (1906), 2004.
A. BINET, La suggestibilité (1900), 2004.
A. BINET, & V. HENRI, La fatigue intellectuelle (1898), 2005.
A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’échecs (1894)
A. BINET, La psychologie du raisonnement (1886), 2005.
A. BINET, L’âme et le corps (1905), 2005.
A. BINET, & Ch. FÉRÉ, Le magnétisme animal (1887), 2006.
A. BINET, Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006.
A. BINET, & Th. SIMON, La mesure de développement de l’intelligence (1917).
A. BINET, Psychologie de la création littéraire (Œuvres Choisies IV), 2007.
A. BINET, & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008.
A. BINET, Etudes de psychologie expérimentale (1888), 2009.
A. BINET, Les idées modernes chez les enfants (1909), 2010.
A. BINET, La psychologie individuelle (Œuvres Choisies V), 2010.
H. BEAUNIS & A. BINET, 2011, Travaux du laboratoire (1892-1893), 2011.

Dernières parutions
J.-M. CHARCOT, Leçons sur les maladies du système nerveux (1872)
H. HELMHOLTZ, Optique physiologique (1856-1866) (3 vol.), 2009.
A. COMTE, Cours de philosophie positive (1830-1842) (3 vol.), 2009.
A. M. J. PUYSEGUR, Suite des mémoires… (1785), 2009.
V. COUSIN, De la méthode en psychologie (1826-1833), 2010.
W. JAMES, Habitude et mémoire (Œuvres choisies II), 2010.
W. JAMES, L’intelligence (Œuvres choisies III), 2010.
H. EBBINGHAUS, La mémoire (1885), 2011.




Premières recherches d’Alfred Binet au
laboratoire de Psychologie de la Sorbonne


Par Serge NICOLAS
Université Paris Descartes


1
La nomination officielle de Théodule Ribot (1839-1916) à la
Chaire de "Psychologie expérimentale et comparée" au Collège de France
le 18 février 1888 a été le premier acte officiel dans la reconnaissance de
2
la nouvelle psychologie en France . C’est le professeur de physiologie
3
Henry Beaunis (1830-1921), membre du fameux groupe de 'l'école de
4
Nancy' qui demanda la création d’un laboratoire de psychologie
physiologique. L’acte officiel annonçant la création effective du nouveau
laboratoire et qui nommait Henry Beaunis Directeur fut signé le 29
5
janvier 1889 . Cette direction n'était pas usurpée dans la mesure où il était

1
Nicolas, S. (2005). Théodule Ribot : Philosophe breton, fondateur de la psychologie
française. Paris : L’Harmattan. ― Nicolas, S., & Murray, D. J. (1999). Théodule Ribot
(1839-1916), founder of French psychology : A biographical introduction. History of
Psychology, 2, 277-301.
2 Nicolas, S., & Charvillat, A. (2001). Introducing psychology as an academic discipline in
France : Théodule Ribot and the "Collège de France" (1888-1901). Journal of the History of
the Behavioral Sciences, 37, 143-164.
3 Nicolas, S. (1995). Henry Beaunis (1830-1921) : Directeur-fondateur du laboratoire de
Psychologie Physiologique de la Sorbonne. L'Année Psychologique, 95, 267-291. Nicolas,
S., & Ferrand, L. (2002). Henry Beaunis (1830-1921) : A physiologist among psychologists.
Journal of Medical Biography, 10, 1-3.
4 Nicolas, S. (2004). L'hypnose : Charcot face à Bernheim. Les écoles de la Salpêtrière et de
Nancy. Paris : L’Harmattan.
5
Marcel Turbiaux [Henry Beaunis. Quelques souvenirs sur les débuts du laboratoire de
psychologie physiologique de la Sorbonne. Bulletin de Psychologie, 55, 281-309.] nous
dit par une note (p. 289) : « C’est par un arrêté du ministre de l’Instruction publique ― et
non par un décret ―, du 29 ― et non du 23 janvier ―, [comme le dit Beaunis dans ses
Mémoires inédits] ― que fut créé le laboratoire de psychologie physiologique à l’EPHE et
Henry Beaunis nommé directeur dudit laboratoire (Bulletin administratif du ministère de
l’Instruction publique, n° 839, 2 février 1889, p. 131). »
5 un digne représentant de la psychologie physiologique française et le
promoteur de l'idée de la création d'un tel type de laboratoire qui fut
rattaché à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) dans la section des
Sciences naturelles. En 1890, le laboratoire fut transféré au troisième
6
étage du bâtiment .

Premières synthèses (1891-1892)

Jean Philippe (1862-1931), professeur au Collège Arago, fut le
premier à intégrer le laboratoire en 1891 comme préparateur. A la même
7
époque, Alfred Binet (1857-1911) , qui venait de quitter le service de
Jean Martin Charcot (1825-1893), fut recruté par Beaunis. Binet qui était
en train de travailler sur la problématique de la personnalité venait de
8
faire paraître le 15 février 1891 un article sur le sujet dans la Revue des
Deux Mondes. Il y montrait que notre conscience n’embrasse pas et ne
connaît pas tous les phénomènes psychologiques qui se produisent dans
notre organisme. A côté des successions d’idées, d’émotions et de
mouvements, dont nous prenons connaissance, dont nous saisissons
l’enchaînement logique, et qui constituent, par leur ensemble, notre moi,
il peut exister des successions de même nature, c’est-à-dire des opérations
intelligentes et conscientes pour elles-mêmes, qui s’accomplissent sans
notre concours et même à notre insu. Cette activité, qui tantôt collabore
avec l’activité de notre moi, tantôt travaille silencieusement pour son
propre compte, n’est inconsciente que dans un sens tout relatif ; elle est
ignorée de notre moi, voilà ce qui la fait paraître inconsciente, et ce qui
lui donne l’apparence d’un mécanisme automatique. De plus, elle ne se
compose pas seulement d’états désagrégés, sans lien les uns avec les
autres ; ces états peuvent se coordonner, se grouper de différentes
manières, et, en évoluant dans certaines conditions pathologiques, devenir
des personnalités. Ces idées seront pleinement développées l’année
9
suivante dans un ouvrage qui s’inscrit dans la tradition française des
recherches en psychologie pathologique fondées sur l’étude de l’hystérie

6 e
Oléron, G. (1966). Le 75 anniversaire du laboratoire de Psychologie Expérimentale et
Comparée de l'École Pratique des Hautes Études. Bulletin de Psychologie, 19, 965-976.
7 Pour une biographie : Andrieu, B. (2010). Alfred Binet. De la suggestion à la cognition.
Lyon : Chronique Sociale. ― Wolf, T. H. (1973). Alfred Binet. Chicago : Chicago
University Press.
8
Binet, A. (1891). Les altérations de la personnalité d’après les travaux récents. Revue des
Deux Mondes, 103, 839-855.
9 Binet, A. (1892). Les altérations de la personnalité. Paris : Alcan.
6 et de la suggestion. Il s’agira de son œuvre la plus aboutie en
psycho10
pathologie .
Dès son arrivée (1891), Binet s’applique au développement de
nouveaux thèmes de recherches et à la mise en place au laboratoire de
travaux pratiques pour montrer aux élèves le maniement des principaux
appareils, et pour leur donner quelques notions d'anatomie sur les centres
er
nerveux. C’est à cette époque qu’il fait paraître le 1 janvier 1892 dans la
Revue des Deux Mondes un nouvel article portant cette fois-ci sur les
maladies du langage. L’étude de la maladie est un procédé d’analyse qui
11
avait été utilisé avec succès par son maître Ribot. Dans cet article, Binet
parle de l’aphasie qui est une altération d’une opération psychologique
particulière, le langage, dont l’acquisition repose sur la mémoire. C'est
Charcot qui a construit la théorie psychologique la plus complète du
langage, en se servant des éléments fournis par l'aphasie. Charcot a pris
pour point de départ l'existence de quatre formes d'aphasie, dont chacune
est indépendante des autres, car elle peut se présenter isolément ; il a donc
été conduit à admettre que le langage, dont ces phénomènes sont des
altérations diverses, est lui aussi composé d'un certain nombre
d'opérations mentales autonomes ; et, comme ces opérations sont en
définitive des acquisitions de la mémoire, il en résulte que chaque
individu possède, quand il emploie le langage conventionnel, quatre
espèces de mémoire ; il y a une mémoire spéciale pour la lecture, une
autre pour la compréhension des mots entendus, une autre pour
l'expression des mots par la parole, et une quatrième pour leur traduction
graphique. Chacune de ces mémoires utilise des matériaux qui lui sont
propres ; elle se suffit à elle-même et n'a pas besoin du concours des
autres pour jouer son rôle. Cette théorie de la pluralité des mémoires était,
dans une certaine mesure, nouvelle en psychologie. Les anciens auteurs
ne l'avaient pas connue ; pour eux, la mémoire était une faculté unique,
toujours identique à elle-même ; ils étaient trop bons observateurs pour
n'avoir pas remarqué que chaque personne n'évoque pas avec la même
exactitude tous les genres de souvenirs ; mais ces inégalités naturelles des
diverses formes de la mémoire étaient mises sur le compte de l'attention et

10 Nicolas, S., & Ferrand, L. (2011). La psychologie cognitive d’Alfred Binet. L’Année
Psychologique, 111, 87-116.
11 Voir Ribot, Th. (1881). Les maladies de la mémoire. Paris : Baillière. — Ribot, Th.
(1883). Les maladies de la volonté. Paris : Alcan. — Ribot, Th. (1885). Les maladies de la
personnalité. Paris : Alcan. — Ribot, Th. (1889). La psychologie de l’attention. Paris :
Alcan. Tous ces ouvrages ont été réédités récemment en fac similé chez L’Harmattan.
7 de l'habitude. Si Ribot a réagi contre cette tendance, Charcot a
définitivement établi l'existence des mémoires partielles, au moyen d'observations
irréfutables. Les idées que Charcot a émises le premier sur la constitution
psychologique de l’individu ont eu un grand retentissement dans le
monde philosophique comme dans le monde médical. A l’époque on
parlait beaucoup du type visuel, du type auditif et du type moteur. En fait,
nous avons chacun notre manière de nous souvenir, de penser, de
raisonner, etc. Chacun des individus appartenant à un type distinct se sert
à sa façon de l’appareil compliqué du langage ; il emploie de préférence
une de ses mémoires et néglige les autres. Cette question de la mémoire,
déjà centrale dans ses travaux sur la personnalité, va devenir une
problématique importante dans ses travaux ultérieurs au sein du laboratoire.

Premières recherches originales sur l’audition colorée (1892)

A l’époque, l’activité du laboratoire était déjà importante comme
en témoigne le recueil des « Travaux du laboratoire de psychologie
physiologique des Hautes Etudes (A la Sorbonne) » pour l’année 1892.
Ce recueil, paru au début de l’année 1893, est un résumé des recherches
effectuées au sein du laboratoire de la Sorbonne pour l’année 1892 et
publiés par Henry Beaunis et Alfred Binet qui venait d’être nommé
Directeur-adjoint. Pour Binet, on peut sans doute faire de la bonne
psychologie sans laboratoire, et avec le seul secours d’une main, de papier
et d’un crayon ; mais on ne peut guère, dans la plupart des cas, prendre
des mesures. C’est là l’utilité des laboratoires ; ils sont munis d’un
ensemble d’appareils de précision, chronomètres, appareils enregistreurs,
chambres noires, etc., qui permettent de mesurer les phénomènes
psychologiques élémentaires. Si cette branche d'études n'a pas été
12 13
négligée par Binet et ses collaborateurs , son objectif était de favoriser

12
Binet, A. (1892). La perception de la durée dans les réactions simples. Revue
Philosophique de la France et de l’Etranger, 33, juin, 650-659.
13 Delabarre, E. B. (1892). L’influence de l’attention sur les mouvements respiratoires.
Revue Philosophique de la France et de l’Etranger, 33, juin, 639-649. — Passy, J. (1892a).
Note sur les minimums perceptibles de quelques odeurs. Comptes Rendus Hebdomadaires
des Séances et Mémoires de la Société de Biologie, 44, 30 janvier, 84-88. ― Passy,
J. (1892b). Sur les minimums perceptibles de quelques odeurs. Comptes Rendus
Hebdomadaires des Séances de l’Académie des sciences, 114, 8 février, 306-308. ― Passy,
J. (1892c). Sur la perception des odeurs. Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances et
Mémoires de la Société de Biologie, 44, 19 mars, 239-242. ― Passy, J. (1892d). Sur
quelques minimums perceptibles d’odeurs. Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances de
l’Académie des sciences, 114, 28 mars, 786-788. Charles Henry, qui avait réalisé des
8 des études portant sur des fonctions psychologiques plus complexes.
C’est dans cet ordre d'idées que seront réalisées en 1892 des recherches
sur l'audition colorée et des observations et expériences sur le calculateur
Jacques Inaudi et d'autres calculateurs professionnels. L’importance de
ces deux orientations d’étude est attestée par la publication en 1892 dans
14
la Revue des Deux Mondes d’articles de synthèse sur ces sujets . Mais
au-delà de l’étude de ces fonctions complexes (imagination, calcul, etc.)
de l’esprit, il est intéressé plus spécifiquement par la question de la
15
mémoire. En octobre 1892, Binet explique parfaitement le lien qui
rattache les unes aux autres les études successives qu’il mène à l’époque
et qui leur donne leur unité : « Nous cherchons, à propos des problèmes
les plus divers, à exposer et à faire bien comprendre la théorie moderne
des images mentales et des types de mémoire ».
Pour Binet, l’audition colorée permet d’étudier un type de mémoire
particulier : la mémoire visuelle. Ses premières recherches originales au
sein du laboratoire de la Sorbonne semblent en effet avoir débuté avec
l’étude de ce phénomène. L’audition colorée est une forme spéciale de
synesthésie : la synesthésie « graphèmes-couleurs » (elle représenterait
65 % des synesthésies) qui est aujourd’hui un phénomène considéré
comme d’ordre neurologique. L’origine de son étude systématique date
des années 1880-1890, époque au cours de laquelle de nombreux travaux
concernant l’audition colorée ont été publiés dont ceux précurseurs de
16 17
Galton (1880, 1883) et Bleuler et Lehmann (1881). La première
monographie en français sur ce thème est due au médecin français
18
Ferdinand Suarez de Mendoza (1890) qui définit l’audition colorée de la
manière suivante : « L’audition colorée est une faculté d’association des

recherches dans cette voie depuis 1891 [cf. Henry, Ch. (1892). Le problème de l’odorance.
Revue Scientifique, 49, 16 janvier, 65-76] va fermement critiquer l’ami de Binet. Ceci ne
sera pas sans conséquence ultérieurement sur les relations Binet-Henry.
14
Binet, A. (1892a). Le calculateur Jacques Inaudi. Revue des Deux Mondes, 111, 15 juin,
905-924. — Binet, A. (1892b). Le problème de l’audition colorée. Revue des Deux Mondes,
er113, 1 octobre, 586-614.
15 er Binet, A. (1892). Le problème de l’audition colorée. Revue des Deux Mondes, 113, 1
octobre, 586-614. (voir page 601).
16
Galton, F. (1880). Visualised numerals. Nature, 21, 252-256. ― Galton, F. (1883).
Inquiries into human faculty and its development. London : Macmillan.
17 Bleuler, E., & Lehmann, K. (1881). Zwangsmäßige Lichtempfindungen durch Schall und
verwandte Erscheiningen auf dem Gebiet anderer Sinnesempfindungen. Leipzig : Fues
Verlag.
18
Suarez de Mendoza, F. (1890). L’audition colorée. Etude sur les fausses sensations
secondaires physiologiques et particulièrement sur les pseudo-sensations de couleurs associées
aux perceptions objectives des sons. Paris : O. Doin.
9 sons et des couleurs, par laquelle toute perception acoustique objective
d’une intensité suffisante, ou même sa simple évocation mentale, peut
éveiller et faire apparaître, pour certaines personnes, une image lumineuse
colorée ou non, constante pour la même lettre, le même timbre de voix ou
d’instrument, la même intensité et la même hauteur de son ; faculté
d’ordre physiologique, qui se développe dans l’enfance et persiste
généralement avec les années sans variations notables. » (p. 12). C’est en
psychologue que Binet va étudier l'audition colorée qui est en résumé la
faculté peu commune de colorer les sons. Jusqu’au moment où on
interroge ces sujets sur leurs impressions, ils sont convaincus que la
faculté de colorer les sons est une faculté naturelle, normale, commune à
tous ; et ce n’est pas sans inquiétude qu’elles apprennent le contraire.
Tout se passe dans l’imagination du sujet ; les impressions de couleur
dont il a conscience à l’audition de certaines voyelles ne sont pas des
sensations réelles. Il faut bien avouer qu’il n'est pas facile de décrire ce
phénomène aux personnes qui ne le présentent pas spontanément mais
l’authenticité de ce phénomène ne fait aucun doute aujourd’hui. Prenons
l'audition colorée sous sa forme habituelle et courante : elle consiste dans
ce fait que les lettres, les mots et les phrases paraissent avoir une couleur ;
cette couleur, dont la nuance est parfois déterminée avec beaucoup de
précision, reste constante en général pour chaque lettre et pour chaque
mot. Ainsi, il y a des personnes qui affirment que l'a est rouge, l'e est gris,
l'i est noir, etc., sans qu’il n’y ait véritablement d’accord entre les
personnes qui présentent ce phénomène (si l’on met en présence l’une de
l’autre deux personnes qui ont l’audition colorée, elle ne s’entendent
jamais ; chacune est vivement choquée par les couleurs que l’autre
indique).
Deux cas (M. X. et Mlle R.), étudiés en 1891-1892 au sein du
19
laboratoire de la Sorbonne par Beaunis et Binet , vont faire l’objet d’une
étude préliminaire publiée dans la Revue Philosophique d’avril 1892.
Réalisant de multiples séries d’expériences psychométriques (mesure des
temps de réaction), il montrent notamment : 1° l’existence d’une
association automatique individuelle entre l’audition d’une voyelle et la
dénomination de la couleur des lettres prononcées par l’opérateur ; 2°
l’existence d’un lien étroit entre les capacités de mémoire visuelle et
l’audition colorée. Une nouvelle étude de cas (M. E. G.), publiée à la

19
Beaunis, H., & Binet, A. (1892). Recherches expérimentales sur deux cas d’audition
colorée. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger, 33, 448-461.
10 même période, confirme le lien étroit existant entre l’audition colorée et
20
la mémoire visuelle . D’ailleurs, lorsque Binet et Beaunis font paraître
dans la Revue Scientifique du 10 septembre 1892 dirigée par Charles
21
Richet leur questionnaire pour les peintres, statutaires, dessinateurs
relativement à la mémoire visuelle des couleurs et des formes, celui-ci
er
comporte une question sur l’audition colorée. C’est le 1 octobre 1892
que Binet fait paraître dans la Revue des Deux Mondes un article
22
important de synthèse sur le problème de l’audition colorée . Il y
réaffirme son hypothèse selon laquelle les personnes qui ont une audition
colorée appartiennent à la catégorie des visuels, même s’il n’est pas
absolument certain que l’audition colorée concorde toujours avec le type
de la mémoire visuelle et qu’il y ait entre les deux choses une relation
causale. Ce qui est certain cependant c’est que l’association entre le son et
la couleur date de l’enfance ; c’est donc une association indissoluble. Il
résume ainsi les connaissances sur l’audition colorée : « un point est
certain, c'est que les impressions de couleur qui sont suggérées par
certaines sensations acoustiques sont des images mentales ; un point est
probable, c'est que les personnes qui éprouvent ces impressions
appartiennent au type visuel ; un point est possible, c'est que la liaison des
impressions soit le résultat de perceptions associées » (p. 607). Cet article
eut un retentissement considérable dans la presse quotidienne, surtout
23
après les accusations de plagiat dont fut à tort l’objet Binet. Ce thème de

20 Binet, A., & Philippe, J. (1892). Etude sur un nouveau cas d’audition colorée. Revue
Philosophique de la France et de l’Etranger, 33, avril, 448-464.
21 Binet, A., & Beaunis, H. (1892). Questionnaire pour les peintres, statutaires, dessinateurs
relativement à la mémoire visuelle des couleurs et des formes. Revue Scientifique, 10
septembre, 50, n° 11, 340-344.
22 er Binet, A. (1892). Le problème de l’audition colorée. Revue des Deux Mondes, 113, 1
octobre, 586-614.
23 er A la suite de l’article sur « l'audition colorée » paru le 1 octobre 1892 dans la Revue des
Deux Mondes, le Petit Var a publié un article du professeur de philosophie du lycée de
Toulon M. Derepas dans lequel ce dernier reprochait à Binet d'avoir absolument copié la
thèse du docteur Jules Millet, un jeune médecin de marine décédé quelques mois plus tôt. Le
quotidien Le Temps du 11 octobre 1892 fait paraître la lettre suivante de Binet au sujet des
attaques dont il est l'objet :

Laboratoire de psychologie de la Sorbonne (Hautes études) Paris, 10 octobre.
Monsieur le directeur,
Je lis dans plusieurs journaux parisiens datés d'hier, dimanche, qu’un journal de
province m'accuse d'avoir « pillé » une thèse de M. Jules Millet, dans l'article que je viens de
publier à la Revue des Deux Mondes, sur l'audition colorée.
Permettez-moi de répondre en quelques mots à cette accusation, que j'ai apprise
avec le plus grand étonnement, et que rien ne justifie.
11 recherche sera poursuivi au début de l’année suivante (1893) par
luimême et ses élèves sur d’autres personnes présentant une audition
24
colorée . De ces dernières recherches, il ressort que l’audition colorée est
en lien étroit avec la mémoire visuelle et qu’elle est le résultat
d’associations mentales d'une force irrésistible.

Premières recherches sur les calculateurs prodiges (1892)

C’est à la faveur de l’étude d’un calculateur de profession par
l’Académie des Sciences que Binet va s’intéresser à la question de la
mémoire auditive. Le 8 février 1892, le mathématicien Gaston Darboux
(1842-1917) présente lors d’une séance à l'Académie des Sciences un
jeune homme de 24 ans, appelé Jacques (Giacomo) Inaudi (1867-1950).
Ce jeune piémontais était connu à l'époque comme un grand calculateur
mental professionnel. Venu s’installer en France dans sa jeunesse, Inaudi
25
était connu pour exécuter mentalement dès son plus jeune âge , avec une
rapidité surprenante, des opérations arithmétiques portant sur un grand

Il y a un an environ, M. Millet, alors interne à Toulon, m'écrivit pour me
demander des renseignements sur les expériences que je faisais, à cette époque, au
laboratoire de psychologie des hautes études sur l'audition colorée ; il me disait qu'il avait
choisi cette question intéressante comme sujet de thèse médicale, et, ne trouvant pas à
Toulon des éléments de travail suffisants, il désirerait avoir des indications sur l'état de mes
recherches, et des conseils.
Je lui répondis aussitôt. Je lui exposai assez longuement les précautions à prendre
dans ces genres d'études et je lui indiquai les résultats de mes expériences, qui, à cette
époque, étaient encore inédites. M. Millet publia à peu près intégralement, dans son travail,
les indications que je lui avais données, et il a cité mon nom à plusieurs reprises. Il m'envoya
sa thèse que je lus avec intérêt.
er
L'article que je viens de publier (dans le numéro du 1 octobre de la Revue des
Deux Mondes) et où je résume mes idées personnelles, ne présente d'autre rapport avec cette
thèse que l'identité du sujet traité. Aussi je ne parviens pas à m'expliquer l'accusation de
plagiat dont je suis l'objet. Je crois pouvoir ajouter que, si M. Millet, dont je viens
d'apprendre la mort par les détails de cette polémique, était encore vivant, il serait
certainement aussi étonné que moi. Ceux qui désirent être pleinement édifiés n'ont qu'à
comparer mon article et la thèse en question. Cette dernière a été publiée à Paris, cette année
même, par M. O. Doin, éditeur, place de l'Odéon.
Je vous serai reconnaissant, monsieur le directeur, d'insérer dans votre journal ma
lettre de rectification.
Agréez, etc. Alfred BINET
24
Henri V. (1893). Note sur un cas d’audition colorée. Revue Philosophique de la France et
de l’Etranger, 35, mai, 544-558. ― Philippe, J. (1893). Une observa-tion d’audition colorée.
Revue Philosophique de la France et de l’Etranger, 36, septembre, 330-334. ― Binet, A.
(1893). Application de la psychométrie à l’étude de l’audition colorée. Revue Philosophique
de la France et de l’Etranger, 36, septembre, 334-336.
25
Broca, P. (1880). Sur un enfant illétré doué de la faculté de faire mentalement des calculs
etrès compliqués. Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, 3 série, 3, 244-249.
12 nombre de chiffres. Afin d'étudier cet étonnant personnage, l'Académie
nomma une commission où siégeaient plusieurs mathématiciens et le
neuropsychiatre Jean-Martin Charcot à qui fut tout spécialement confiée
l'étude psychologique de ce calculateur prodige. Dès la première heure,
Binet fut invité par son ancien maître à examiner Inaudi au point de vue
26
psychologique à la Salpêtrière. Suite au rapport de Charcot publié dans
les Comptes-Rendus Hebdomadaires des Séances de l’Académie des
Sciences le 7 juin 1892 et dont le texte sera repris dans diverses revues
27
scientifiques par la suite en raison de son grand intérêt, Binet va faire
paraître un premier article sur Inaudi publié le 15 juin 1892 dans la Revue
28
des Deux Mondes . En s’appuyant principalement sur le rapport de
Charcot, Binet souligne les principales conclusions auxquelles on est
arrivé. Premièrement, Inaudi est capable d'effectuer des opérations
arithmétiques compliquées et calcule très vite même s’il n'est pas
beaucoup plus rapide que des calculateurs de profession (caissiers de
29
supermarché), à qui l'on permettrait de faire les opérations sur le papier .
Son trait essentiel est de faire des opérations de mémoire. Les résultats
véritablement extraordinaires auxquels il arrive reposent en effet avant
tout sur une mémoire prodigieuse. Deuxièmement, Inaudi présente un
développement remarquable de la mémoire des chiffres. Ainsi, il est
capable de répéter des séries de 24 chiffres dans l'ordre (l'empan normal
est de 6 ou 7 chiffres) ou à rebours ; de plus cette mémoire des chiffres se
conserve extrêmement longtemps. Troisièmement, Inaudi est un exemple
remarquable de mémoire partielle. Chez lui, les autres mémoires, même
celle des lettres (empan de 6), sont très peu développées ; ce qui va dans
30
le sens de l’existence de mémoires indépendantes . Quatrièmement,
l'étude d’Inaudi révèle l'existence d’un type de mémoire particulier : la
mémoire auditive (il entend les chiffres, il ne les voit pas). On a cherché à
la Salpêtrière à mettre bien en lumière le caractère auditif de sa mémoire
en lui proposant l'expérience suivante ; on lui présente 5 nombres de 5

26 Charcot, J. M. (1892). Rapport de la commission chargée de l’examen du calculateur
Inaudi. Comptes-Rendus Hebdomadaires des Séances de l’Académie des Sciences, 114, 7
juin, 1329-1335.
27
Voir par exemple : Charcot, J. M. (1892). Rapport sur M. Inaudi. Gazette Hebdomadaire
de Médecine et de Chirurgie, n° 26, 25 juin, 307-309.
28 Binet, A. (1892a). Le calculateur Jacques Inaudi. Revue des Deux Mondes, 111, 15 juin,
905-924.
29
Binet, A., & Philippe, J. (1892). Notes sur quelques calculateurs de profession. Revue
Philosophique de la France et de l’Etranger, 34, août, 221-223.
30 Ribot, Th. (1881). Les maladies de la mémoire. Paris : Baillière.
13 chiffres, disposés en échiquier en le priant de les apprendre ; puis on lui
demande de les dire suivant telle direction, par exemple la diagonale du
carré. Pour un visuel, rien de plus simple ; il a dans la mémoire le tableau
fictif du carré de chiffres. Au contraire, l'auditif ne voit rien, les chiffres
ne sont pour lui qu'une succession de sons ; il n'y a pas pour ces sons des
relations d'espace. Soumis à l’expérience, Inaudi est parvenu à dire les
chiffres selon la diagonale ; il y est arrivé assez lentement, et en étant
obligé d'énoncer les 5 nombres successivement pour prendre dans chacun
d'eux le chiffre devant faire partie de la diagonale. Il résulte de tout ceci
que Inaudi ne se sert pas des représentations visuelles comme base de ses
calculs ; il est donc auditif. Il est le premier exemple connu d'un grand
calculateur mental qui n'est pas visuel. Inaudi ne se sert pas dans ses
opérations d'images visuelles, mais d'images auditives (il entend les
chiffres mais ne les voit pas). Le calcul mental met en œuvre ses organes
phonatoires et Binet a montré, qu’à partir des expériences qu’il a
réalisées, la suppression articulatoire des chiffres (chanter une voyelle) a
pour conséquence de diminuer ses performances lors du calcul mental.
Cinquièmement, les tours de force des calculateurs prodiges ne peuvent
pas être attribués à leur intelligence. En effet, Binet n'a pas constaté chez
les calculateurs prodiges d'hérédité bien marquée pour l'aptitude au calcul
mental.
Mais l’article publié dans la Revue des Deux Mondes de juin
1892 ne rapporte pas en détails les expériences réalisées par Binet sur
Inaudi et on ne voit pas apparaître clairement la part de Binet dans ce
travail de synthèse. On sait qu’Inaudi fut invité à plusieurs reprises par
Binet à venir au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne
pour y être examiné. Par la suite d’autres articles seront publiés par Binet
31
et ses collaborateurs dans la Revue Philosophique avant que l’ensemble
32
de ces travaux ne soient réunis sous forme d’ouvrage . De façon à tester
33
scientifiquement l’existence des mémoires partielles, Charcot et Binet
compareront même les performances de Inaudi avec celles d’un
calculateur mental grec du nom de Périclès Diamandi. Charcot et Binet
vont ainsi consacrer en juin 1893 une fameuse étude comparative publiée

31 Binet, A. (1893). Notes complémentaires sur M. Jacques Inaudi. Revue Philosophique de
la France et de l’Etranger, 1893, 35, 106-112.
32 Binet, A. (1894). Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’échecs. Paris :
Hachette.
33
Charcot, J. M., & Binet, A. (1893). Un calculateur de type visuel. Revue Philosophique de
la France et de l’Etranger, 35, 590-594.
14 dans la Revue Philosophique et destinée à étudier les différences de
stratégies et de performances entre ces deux calculateurs qui devaient
apprendre des tableaux de 25 chiffres présentés visuellement. Les
résultats montrèrent que lorsqu'on lui présente visuellement 5 nombres de
5 chiffres disposés en échiquier, Inaudi est le plus rapide pour les
apprendre mais il prend beaucoup de temps à retrouver les chiffres (voir
plus haut) suivant telle ou telle direction (diagonale du carré par exemple)
contrairement à Diamandi. Ces données étaient compatibles avec ce qui
était attendu par les auteurs qui avaient fait l’hypothèse de l’existence de
mémoires visuelles et auditives indépendantes. En effet, un calculateur de
type auditif se souvient d’une série de sons dans un ordre temporel, alors
qu’un calculateur de type visuel mémorise les chiffres dans un
arrangement spatial. Ainsi, Diamandi peut répéter les chiffres avec une
égale facilité dans n’importe quel ordre contrairement Inaudi. Seul
Diamandi se représente les chiffres visuellement (mais pas sous la forme
d'une image photographique). Il effectue toujours un recodage qui lui
permet de représenter visuellement le matériel sous la forme de sa propre
34
écriture . C’est en compagnie de son premier élève Victor Henri
(18721940) que Binet va réaliser ses dernières séries d’expériences dans le
35
domaine de la mémoire experte .

L’importance de la psychologie descriptive (1893)

Lorsque Binet dresse le panorama des recherches en psychologie
au plan mondial après une analyse des travaux présentés au Congrès
36
international de psychologie qui s’est déroulé à Londres en 1892, il
souligne que la méthode expérimentale n’est pas la seule que les
psychologues doivent utiliser. Il existe aussi des recherches de
psychologie purement descriptive qui n’utilisent pas d’appareils. Comme
le mot l'indique, on appelle psychologie descriptive toute étude de
psychologie qui se contente de noter les phénomènes, sans chercher à les
soumettre à la mesure et au nombre. Malgré les apparences, la

34
Pour des recherches ultérieures sur Diamandi : Binet, A. (1894). Expériences sur M.
Périclès Diamandi, calculateur mental. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger,
37, janvier, 113-114. ― Binet, A. (1894). Psychologie des grands calculateurs et joueurs
d’échecs. Paris : Hachette.
35 Binet, A., & Henri, V. (1894). Simulation de la mémoire des chiffres. Revue
Philosophique de la France et de l’Etranger, 37, janvier, 114-119.
36
Binet, A. (1893). La psychologie expérimentale d’après les travaux du congrès de Londres
(1892). Revue des Deux Mondes, 116, 15 mars, 431-449.
15 psychologie descriptive n'est pas une psychologie de l’à peu près ; le
caractère simple et même, si l'on veut, un peu rudimentaire de sa méthode
ne lui enlève pas tout intérêt. Chaque méthode doit être appropriée à
l'objet qu'on cherche à étudier, et il peut être regrettable, dans telle
condition, de ne pas employer une méthode perfectionnée, comme il peut
être absolument ridicule de l'employer dans d'autres circonstances. La
légitimité de la psychologie descriptive tient à ce qu'elle porte sur des
phénomènes spontanés, qu'il faut recueillir dans la forme naturelle où ils
se présentent, et qui périraient s'ils étaient soumis aux violences de
l'expérimentation. Ces faits spontanés si curieux à connaître, si utiles à
noter, ils nous entourent, ils sont partout. « Qu'on étudie, par exemple, les
méthodes de travail des auteurs dramatiques et des compositeurs de
musique, ou la mémoire des joueurs d'échecs qui jouent sans voir, il est
clair que ces études ne peuvent se faire que par l'observation. La
psychologie descriptive est donc, avant tout, la psychologie des
37
interrogations, des questionnaires et des enquêtes » . La psychologie
descriptive n'a pour méthode que l'interrogation, la causerie, ou la
question écrite. « La crainte de la simulation est une de celles qui m'ont le
plus souvent tourmenté. J'ai longtemps, pour ma part, cherché une pierre
de touche ; je me suis convaincu peu à peu que, lorsqu'on ne fait pas de
psychologie avec des appareils qui, par leur disposition même, servent de
contrôle aux expériences, la garantie se trouve dans l'accord des
observations. Lancez un questionnaire et attendez les réponses ; si dans
ces réponses vous en trouvez vingt, cinquante, cent, qui contiennent la
même affirmation, écrite presque dans les mêmes termes, vous pouvez
avoir confiance ; cette affirmation répétée et rebattue, qui fait l'effet d'un
lieu commun, est certainement importante ; elle doit contenir une part de
vérité ; on peut la conserver précieusement. Méfions-nous, au contraire,
38
du fait rare, accidentel, qui ne se rencontre qu'une fois » . Les faits ne
peuvent être acceptés qu'à une condition, c'est qu'on puisse réunir des
observations concordantes, prises sur des personnes différentes par des
expérimentateurs différents. « Le critérium de la vérité pour la
psychologie descriptive, — nous l'avons dit et nous le répétons, — c'est la
concordance des observations ; en dehors de cette règle, il n'y a
39
qu'illusion et chimère » . Ainsi, pour Binet le laboratoire n’est pas

37
Ibid. p. 441.
38
Ibid., p. 443.
39 Ibid., p. 445.
16 seulement un atelier où l’on expérimente, au moyen d’outils
perfectionnés, sur les états de conscience. « Un laboratoire est aussi ― ou
plutôt devrait être aussi ― un centre de travail régulièrement organisé, où
se trouveraient classés tous les documents psychologiques, quelle qu’en
40
fût la provenance » . La méthode des enquêtes par questionnaire,
41
inaugurée par Francis Galton sur les images mentales puis utilisée par
les grands psychologues de l’époque comme William James sur les
42 43
hallucinations , Edouard Claparède et Théodore Flournoy sur l’audition
44
colorée, Théodule Ribot sur les idées générales , a été appliquée de
manière systématique par Binet au cours de l’année universitaire
18921893.

L’enquête sur la mémoire des joueurs d’échecs (1892-1893)

Voici comment Binet a été amené à s'occuper de la mémoire des
45
joueurs d’échecs . En février 1891, il apprit par hasard qu'un jeune
Alsacien, Alphonse Goetz (1865-1934), venait de jouer au café de la
Régence huit parties sans voir. Il eut un entretien avec lui, et lui demanda
d'expliquer les moyens d'action dont il se servait. Se rappelant une
46
observation bien connue qu’Hippolyte Taine a publiée dans son livre sur
l'Intelligence, il supposa qu'un joueur se sert de la mémoire visuelle pour
jouer sans l'échiquier. Goetz voulut le convaincre que le jeu sans voir n'a
aucun rapport avec la mémoire visuelle en publiant un court article sur le
jeu sans voir dans « La Stratégie », un journal spécialisé dans le jeu
47
d’échecs . Goetz soutenait l’idée que le joueur sans voir ne se représente
pas l’échiquier comme s’il le voyait, mais il calcule et raisonne. Binet ne

40 Binet, A. (1894). Introduction à la psychologie expérimentale. Paris : Alcan (p. 133-134)
41 Galton, F. (1880). Statistics of mental imagery. Mind, 5, 301-318.
42 James, W. (1889). Report of the Congress of physiological psychology. Mind, 14,
614615.
43
Flournoy, Th. (1893). Des phénomènes de synopsie (audition colorée), photismes,
schèmes visuels, personnifications. Genève : Eggimann. ― Flournoy, T., & Claparède, E.
(1892). Enquête sur l’audition colorée. Archives des Sciences Physiques et Naturelles, 28,
505-508.
44
Ribot, Th. (1891). Enquête sur les idées générales. Revue Philosophique de la France et
de l’Etranger, 32, 376-388. ― Ribot, Th. (1892). Enquête sur les variétés de concepts.
Revue Scientifique, 50, 289-292.
45 Binet, A. (1893). Les grandes mémoires : Résumé d’une enquête sur les joueurs d’échecs.
Revue des Deux Mondes, 117, 15 juin, 826-859.
46
Taine, H. (1870). De l’intelligence. Paris : Hachette.
47
Binet, A. (1894). Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’échecs. Paris :
Hachette (pp. 340-351).
17 comprit pas bien son explication. Dérouté dès le début, il interrompit son
étude mais la complexité du problème l’intriguait. Il décida de reprendre
cette question en septembre 1892 sous la forme d'une enquête. Un
questionnaire, qui a été publié d'abord en français dans la revue « La
Stratégie », puis traduit en quatre ou cinq langues, et lancé dans les cinq
parties du monde des échecs, l’a mis en relation avec tous les maîtres de
l'échiquier ; ceux de Paris ont bien voulu se rendre au laboratoire de
psychologie de la Sorbonne pour répondre à ses questions et se soumettre
à quelques expériences directes. Binet écrivit aussi des lettres
personnelles aux grands maîtres de l’échiquier d’alors afin de recueillir
leur opinion, celle de l’Allemand Siegbert Tarrasch (1862-1934), un des
plus forts joueurs au monde et l’un des meilleurs pédagogues échiquéens
de tous les temps, fut si intéressante qu’elle a même été publiée
48
ultérieurement par Binet .
C’est en janvier 1893 que Binet livre pour la première fois des
49
conclusions sur cette question . La mémoire visuelle elle-même présente
un certain nombre de formes distinctes, et c'est pour élucider ce point que
Binet écrit cette note dans la Revue Philosophique de Ribot. Parmi les
joueurs d'échecs qui ont la faculté de jouer sans regarder l'échiquier, il en
est un très grand nombre qui disent que, pendant le jeu, ils se représentent
l'échiquier et les pièces comme s'ils les voyaient ; cela signifie qu'ils ont
une mémoire visuelle dans laquelle les caractères les plus importants de
l'échiquier sont représentés. Ainsi, ils voient nettement, dans leur esprit, la
couleur des cases et la couleur des pièces ; s'ils jouent avec les blancs
(comme c'est l'usage pour le joueur sans voir) c'est à la couleur qu'ils
distinguent les pièces des deux camps ; quant à la distinction entre les
pièces différentes d'un même camp, elle se fait par la forme car ils se
représentent aussi la forme des pièces ; le Roi par exemple n'a pas la
forme du Fou, et le Cavalier n'a pas celle de la Reine ; ils ont l'image nette
de ces silhouettes différentes, ce qui leur permet de ne jamais les
confondre dans leur souvenir, et de ne pas croire qu'un Roi occupe telle
case, quand c'est le Cavalier qui s'y trouve placé. Chez quelques joueurs
de cette catégorie, la représentation mentale de la forme est si nette qu'ils
peuvent dire quel est le type d'échiquier dont ils se servent mentalement

48 Binet, A. (1894). Mémoire des joueurs d’échecs (travaux du laboratoire de psychologie
physiologique pendant l’année 1892-1893). Revue Philosophique de la France et de
l’Etranger, 37, février, 222-228.
49
Binet, A. (1893). Mémoire visuelle géométrique. Revue Philosophique de la France et de
l’Etranger, 35, janvier, 104-106.
18 (forme Régence, forme Staunton). Cette espèce de mémoire visuelle est
celle qui certainement paraît la plus facile à comprendre ; elle est en
quelque sorte une copie de la perception visuelle correspondante. Binet
lui attribue le nom de mémoire visuelle concrète mais fait remarquer que
quoique concrète cette mémoire visuelle présente un certain degré
d'abstraction car lorsque l'on parcourt visuellement d'un regard les pièces
posées en bataille sur l'échiquier, on voit une foule de petits détails
accessoires et insignifiants, or ces petits détails ne sont pas représentés
dans la mémoire visuelle concrète. Celle-ci opère par conséquent un choix
inconscient, retient les sensations qui sont ou paraissent utiles au but
qu'on se propose d'atteindre, et laisse tomber les autres (voir Taine, 1870
pour des remarques analogues). Chez d'autres joueurs sans voir, la
mémoire visuelle prend une forme un peu différente de la précédente ; ces
joueurs ont, comme les autres, le sentiment de voir l'échiquier pendant
qu'ils jouent à l'aveugle ; et c'est bien cette vision mentale qui leur permet
de juger la position et de combiner les coups. Seulement, ils ne
perçoivent, dans leur esprit, ni la couleur des pièces, ni leur forme.
Comment distinguent-ils les pièces ? Par leur portée, par leur action, par
leur mouvement possible. Ils se représentent le mouvement que la pièce
peut faire, le sens dans lequel elle marche, le point qu'elle peut atteindre
dans l'armée ennemie. Pour eux, le Fou est essentiellement une pièce qui
a une marche oblique. C'est cette portée qui se grave dans la mémoire. Il
50
s’agit d’une mémoire visuelle géométrique , c'est une mémoire des
positions et des mouvements. Les joueurs qui utilisent cette mémoire sont
en général capables de se représenter la couleur et la forme des pièces,
s'ils le veulent ; mais ils trouvent que cette visualisation est inutile. Il
semble que ce soit principalement les joueurs de première force, ceux qui
peuvent jouer plusieurs parties simultanément qui se servent de la
mémoire visuelle géométrique. Le 15 juin 1893 Binet fait paraître un
51
article de synthèse dans la Revue des Deux Mondes qui est le résultat
final de l’enquête menée dix mois auparavant sur les joueurs d’échecs.


50
Cette expression a été suggérée par Charcot.
51
Binet, A. (1893). Les grandes mémoires : Résumé d’une enquête sur les joueurs d’échecs.
Revue des Deux Mondes, 117, 15 juin, 826-859.
19

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