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ECRITS SUR L'ANALYSE EXISTENTIELLE

Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspecti ve historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à vemr. Déjà parus
Les phénomènes d'autoscopie, Paul SOLUER, 2006. Vagabondages psy..., Albert LE DORZE, 2006. La théorie de l'émotion, William JAMES, 2006. Enrique Pichon-Rivière, une figure marquante de la psychanalyse argentine, Eduardo MAHIEU et Martin RECA (dir.),2006. Une psychothérapie existentielle: La logothérapie de Viktor Frankl, Pascal Le V AOU, 2006. L'esprit et le corps, Alexander BAIN, 2005. La folie au naturel. Le Premier Colloque de Bonneval comme moment décisif de l'Histoire de la Psychiatrie, J. CHAZAUD et L. BONNAFE, 2005. Unica Zürn et l'hommejasmin, J.-C. MARCEAU, 2005. La médecine psychologique, P. JANET, 2005. Le déchiffrement de l'inconscient, H. EY, 2005. L'évolution psychologique de la personnalité, P. JANET, 2005. Ey-Lacan du dialogue au débat ou l'homme en question, M. CHARLES, 2004. La spiritualité en perspectives, J. CHAZAUD (sous la dir.), 2004. Psychanalyse des psychonévroses et des troubles de la sexualité, S. NACHT, 2004.

Roland

Kuhn

ECRITS

SUR l' ANALYSE

EXISTENTIEllE

Textes réunis et présentés par Jean-Claude Marceau
Préface de Mareike Wolf-Fédida

L'Harmattan

<9 L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-02327-7 EAN : 9782296023277

PREFACE
Quel plaisir de contribuer à la réédition des publications françaises de Roland Kuhn! Lors de mon dernier séjour en Suisse, je m'étais promis de le revoir lorsque j'ai appris qu'il avait subitement trouvé la mort, le 10 octobre 2005. Ma pensée va donc d'abord à sa famille, puis à ses élèves. Fatalement les hommages n'interviennent que posthumes. Le présent ouvrage illustre son parcours éditorial en France. Voir ses publications ainsi réunies l'aurait rempli de joie. Je me rappelle du sens de la convivialité et de l'intérêt manifestés par Roland Kuhn lors de son séjour avec son épouse à Paris, à l'occasion du colloque «Phénoménologie, Psychiatrie, Psychanalyse» 1 organisé par Pierre Fédida et moi-même, en 1985 - vingt ans déjà. Pierre s'est formé auprès de Roland Kuhn, notamment pour la passation du test de Rorscharch et l'interprétation fine de ses différentes planches. Ce colloque a permis de rappeler au public français l'importance de la recherche de Roland Kuhn tout à la fois pour la phénoménologie, pour la recherche psychopharmacologique menée selon une approche daseinsanalytique (analyse existentielle), pour la formation du clinicien et, enfin, a mis en exergue la dimension philosophique inhérente à toute pratique soignante et psychothérapique. Lors de ce colloque, Pierre a réussi cet exploit de réunir trois de ses maîtres à penser: Wolfgang Binswanger (pour l'observation clinique et la psychothérapie dans le prolongement du travail avec son père Ludwig Binswanger), Roland Kuhn (qui lui a appris la rigueur du diagnostic,
Fédida P Wolf-Fédida M 1986 Phénoménologie Psychiatrie Psychanalyse rééd 2004 éd Le cercle herméneutique diff Vrin
1

l'étude du dossier médical et la finesse de l'interprétation au Rorschach) et Henri Maldiney (qui établit le pont entre la phénoménologie en Suisse et en France. Pierre s'est formé auprès de lui à Lyon, séjournant alternativement à Lyon et à Kreuzlingen). Quelle appréhension quand on réunit ainsi trois pères spirituels, en fait quatre, puisqu'en recevant son fils Wolfgang, il est impossible de faire abstraction de Ludwig Binswanger, à qui ce colloque était explicitement dédié. Tous les trois en effet ont accepté de se réunir à Paris pour rendre hommage à Ludwig Binswanger, chacun entretenant avec cette éminente figure un lien complexe et très différent de l'un à l'autre, Roland Kuhn étant explicitement reconnu comme le fils spirituel de Ludwig Binswanger. Cela s'est très bien passé et l'extra-territorialité, puisque ces retrouvailles eurent lieu en France, la magie de Paris, a certainement joué un rôle important. De son passage en France, Roland Kuhn a retiré la conviction qu'il lui fallait renouer avec le public français. Depuis, ses écrits ont été traduits, et mieux même, il s'est consacré à l'écriture en français, collaborant avec nous à de nombreux projets. Il a, par exemple, contribué au premier numéro de la «Revue Internationale de Psychopathologie ». Le présent recueil témoigne de la richesse de sa culture et de l'étendue de ses connaissances. Tous ceux qui se sont consacrés à la traduction, d'une manière ou d'une autre, savent que celle-ci quand elle se voue à des écrits complexes comporte souvent le risque de faire perdre le charme et la pertinence de l'original. La mise en forme finit par atteindre le contenu. Or dans l'analyse existentielle, comme l'explique L. Binswanger dans Rêve et existence, l'écriture est primordiale. Car nous pensons avec la langue et celle-ci « pense» pour nous puisqu'elle nous fait penser. L'intérêt des écrits français de Roland Kuhn est qu'ils prennent en compte cette complexité. Maîtrisant le 8

français lui-même, il a pu travailler avec des traducteurs qui ont été davantage des élèves et des amis. Les textes de R. Kuhn y gagnent en lisibilité et livrent un témoignage sur ce que les auteurs phénoménologues auraient pu expliciter s'il

n'y avait pas eu la « barrière de la langue ». Le lecteur de ce volume remarquera aussi que certains passages des écrits de R. Kuhn se distinguent par la fraîcheur et la franchise en toute circonstance. D'une part, ceci est certainement un trait de son esprit qui fait qu'il en vient par un humour un peu retenu à dire des choses que chacun aurait pu penser secrètement. Puis, il les dit franchement et le lecteur a envie de s'esclaffer. D'autre part, c'est le passage à une autre langue qui permet davantage de franchise. De ce fait, le lecteur français a accès à des textes plus explicites. l'en veux pour preuve ce document inédit, l'autobiographie qu'il a rédigée en français, mais aussi ses nombreuses allusions au passé à propos des historiens de la psychiatrie et du comportement des firmes pharmaceutiques - des passages savoureux que j'ai eu le plaisir de redécouvrir dans ce recueil. Je pense réellement que c'est un cadeau pour le lecteur français et je me vois déjà utiliser ces textes avec mes collègues chercheurs. En passant, un mot sur l'importance de l'épouse dans l'œuvre d'un maître à penser. Cet aspect est rarement évoqué. Je ne saurais pas répondre davantage à cette question, mais cela ne fait aucun doute pour ceux qui ont vu Roland Kuhn toujours accompagné, qu'il faudra un jour rendre hommage à sa compagne. Venons-en à l'importance de l'œuvre de R. Kuhn. l'essaierai de prendre du recul en adoptant un point de vue qui ne soit ni trop personnel, ni au contraire trop historique. Quels sont les enseignements dignes d'importance que je retire de la lecture ce ces textes et qui me semblent devoir être communiqués au lecteur français? Tâche ardue, car je 9

ne peux pas oublier que dans son projet - longuement mûri Jean-Claude Marceau avait initialement sollicité une préface de Pierre Fédida, qui avait été son directeur de recherche pour sa thèse de doctorat en psychopathologie fondamentale et psychanalyse consacrée à 1'« Analyse existentielle ». Ce dernier nous ayant quitté en 2002, J.-CI. Marceau s'est alors adressé à moi, qui avait également participé à son jury. Je me placerai donc ici en tant que directrice de recherche puisque j'assure l'enseignement de l'approche phénoménologique au

sein de l'Ecole doctorale « Recherches en Psychanalyse» de
l'Université Paris 72. Aujourd'hui, je soulignerai trois aspects sous l'angle desquels la lecture de R. Kuhn est incontournable, car il peut toucher trois publics différents: 10 L'excellente connaissance du test de Rorschach, due à ce que R. Kuhn s'est lui-même formé dans l'entourage de H. Rorschach. En fait foi son ouvrage sur le masque3 , dont la dernière réédition française date de 1992, qui constitue un ouvrage de référence aussi bien pour le courant du psychodiagnostic que pour la psychopathologie. 20 La découverte par R. Kuhn du premier antidépresseur, l'Imipramine (Tofranil), grâce à l'étude de ses malades selon la méthode de l'analyse existentielle. Cette expérience singulière est ce qui lui permet d'expliquer les circonstances de la mise en place de la psychothérapie et de rendre compte de l'évolution clinique d'un patient sous traitement psychotrope. Son témoignage est riche en réflexions et prises de positions s'agissant de l'utilisation d'une substance, de la mise au point d'un médicament, des effets secondaires, des aléas de la prescription et de
2 « Recherches en Psychanalyse» UFR Sciences Humaines Cliniques Université Paris 7 - Denis Diderot 3 Kuhn R Phénoménologie du masque Paris Desc1ée de Brouwer 1957 et 1992 10

l'observance. Enfin, il n'omet rien des incidences suscitées par les rivalités entre collègues au sujet des compétences cliniques de chacun. Ces écrits-là sont formateurs pour les psychiatres et ils concernent également tous ceux qui pratiquent la psychothérapie des psychoses et des dépressions. 3° L'actualité de la phénoménologie dans les débats de société concernant la médecine, la psychothérapie et les soins en institution. Ses écrits démontrent très clairement qu'un clinicien ayant affaire à la maladie dite mentale ne peut éviter de prendre position. Car il rencontre toujours une quantité d'a priori et de préjugés qu'il lui faut d'abord luimême surmonter - tout autant qu'il doit aider son patient à surmonter les siens. En somme pour R. Kuhn, la psychothérapie est une affaire de liberté, se référant par là aux sources de pensées de l'Antiquité, chère à L. Binswanger. De ce point de vue, les écrits de R. Kuhn sont précieux pour la formation des étudiants en psychologie et en médecine. J'énumère ces trois aspects en respectant l'ordre chronologique dans lesquels ils sont apparus dans l'œuvre de Kuhn - ce qui est normal. Toutefois, en y regardant de plus

près, on voit se dessiner le « fil rouge» de sa recherche. Une
logique immanente organise en effet la démarche de Kuhn: la maîtrise d'un outil diagnostic (test de Rorschach) se conjuguant avec une approche psychopathologique (l' analyse existentielle), l'exercice clinique (l'entretien et la psychothérapie) et la conception du médicament (antidépresseur). En tant que directeur de la clinique de Münsterlingen et professeur, il a répondu aux sollicitations de tous ses interlocuteurs: patients, familles, formation des infirmiers et collègues, sans oublier sa collaboration avec les 11

organismes de recherches. A croire que ce n'est qu'à partir de cette complexité que du nouveau a pu émerger. Selon les axes de recherche qui lui sont propres, le lecteur retiendra les passages qui sont le plus proches de ses préoccupations personnelles. Pour ma part, ce qui me frappe à la relecture de Kuhn, et en faisant le rapprochement avec d'autres autobiographies que j'ai lues dernièrement (par exemple celle de Kraepelin, pas encore traduite en français), ou des correspondances (notamment celle de Rorschach4, récemment parue en allemand, que j'ai eu l'occasion de commenter5), c'est cette caractéristique commune à tous ces psychiatres ayant marqué leur époque: l'engagement, qui mobilise à chaque fois ces grands psychopathologues. R. Kuhn compte incontestablement parmi ces grands noms. C'est ainsi que le lecteur réalise que certes, l'engagement de Kuhn a permis la découverte de cette substance antidépressive. Mais sa découverte aurait pu aller beaucoup plus

loin, s'il n'y avait pas eu un certain nombre de « mufleries»
commises à son égard. Il arrive un moment, chez un chercheur, où il se décourage quand on le prive de moyens et de reconnaissance. Il me paraît assez évident que Kuhn aurait pu contribuer de façon significative à la recherche sur la schizophrénie, s'il n'y avait pas eu une avalanche d'indélicatesses de la part des marques pharmaceutiques. Il est assez intéressant de réfléchir à la raison pour laquelle un psychiatre se concentre sur une catégorie nosographique plutôt que sur une autre. Ici ce sera la dépression. Mais nous savons aussi que les pathologies
4 Rorschach H Hermann Rorschach (1884-1922) Briefwechsel (choisi et édité par Christian Müller et Rita Signer) Bern G6ttingen Toronto Seattle Verlag Hans Huber 2004 5Wolf-Fédida M «La latence transgénérationnelle chez H Rorschach Réflexions d'après la correspondance de 1902 à 1922 » in Revue de cliniques projectives 2006

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n'existent pas toujours à l'état isolé et qu'il faut la connaissance de toutes pour se spécialiser dans une seule. Les chercheurs le disent tous plus ou moins explicitement. Autrement dit, la connaissance d'une seule pathologie dépend d'une considération transnosographique ; c'est-à-dire en comparant constamment les caractéristiques d'une affection psychopathologique à l'autre. La spécialisation en psychopathologie nécessite curieusement un grand champ de savoir qui exige la connaissance de toutes les autres maladies et de toutes les méthodologies pour effectuer son choix. Le lecteur voit très bien que Kuhn détaille les trois groupes: antidépresseurs, neuroleptiques et antiépileptiques. Il explique les erreurs qui surviennent quand on administre un médicament en se trompant de groupe. Comment, en effet, peut-on se tromper entre un déprimé, un schizophrène et un épileptique? semble s'exclamer Kuhn en jugeant des infirmières parfois plus compétentes que des confrères psychiatres. C'est que, effectivement, si l'observation clinique ne se réfère pas à la dimension existentielle, à la temporalisation et à la spatialisation, elle reste collée au signe, à la manifestation du symptôme. Dans cette réduction, on peut tout à fait confondre les trois catégories de patients.

Tous peuvent porter des signes de la dépression et tous pourquoi pas? - peuvent paraître schizophrènes. Mais qu'on ne pense pas pour autant que le souci de Kuhn ait été de l'ordre de l'étiquetage! Ce serait là se méprendre du tout au tout sur ses intentions. Bien au contraire! Il est regrettable que Kuhn ne puisse plus participer au débat sur la psychothérapie et sur l'évaluation et l'efficacité comparée des diverses techniques - débat qui taraude actuellement la France. Car son ouvrage réédité sur le masque, qui est le plus astucieux et le plus spécialisé qui ait été écrit dans le domaine de la phénoménologie du Rorschach - au même titre que l'approche de Françoise 13

Minkowska6 (sur les schizophrénies et les notamment) se conclut sur cette remarque:

épilepsies,

« Nous ne pouvons rien fournir au praticien qui lui soit mathématiquement utilisable. Une définition suivant la formule: " les interprétations de masques sont... " nous n'en avons pas trouvé parce que sans doute, elle ne peut exister. Et si l'on nous demande pour quelles raisons, nous pouvons répondre qu'elles sont celles-là mêmes pour lesquelles il n'existe pas seulement de fondement théorique au test de Rorschach, dans le sens où l'entend la théorie des sciences biologiques. »7 Il lui a fallu bien du courage pour terminer son document de recherche par cette mise au point. Mais, il va encore plus loin dans ses deux derniers paragraphes de conclusion: «

Notre but était de montrer ce que l'on peut tirer

d'une interprétation de masque dans un cas donné, comment il convient d'interroger le sujet à ce propos et les résultats, les uns analogues, les autres un peu différents, selon la personnalité propre de l'examinateur. On ne pouvait se contenter d'analyser ici, il fallait aussi essayer d'établir une synthèse; or, une synthèse représente toujours une œuvre créatrice à laquelle prend part la personnalité de celui qui l'élabore »8 Autrement dit, Kuhn rappelle ce que sont les objets de pensée propres à cette discipline, la psychologie, et l'on

se demande comment on peut - en ce début du nouveau millénaire - en arriver à l'oublier!
F. Minkowska est aussi catégorique dans son genre. Grande admiratrice de Rorschach, elle a pourtant abandonné
6 Minkowska Paris Desclée 8 Ibidem 14 F 1956 Le Rorschach à la recherche du monde de Brouwer réed L'Harmattan 2005 des formes

7 Kuhn R op cit P 205

la cotation au profit d'entités cliniques qu'elle a investies de manière phénoménologique, «l'adhésivité» notamment, devenue aussi parlante dans la psychanalyse, par la suite, en ce qui concerne le rapport à l'objet ou l'impossible constitution d'objet, l'individuation, etc. En creusant encore un peu davantage ce refus de l'outil mathématique chez Kuhn et chez Minkowska, qui, tous les deux, auraient été pourtant parfaitement compétents pour en user, on découvre un raisonnement intéressant. Illustrant le fait que plus on tente de cerner un objet de connaissance, plus ses frontières s'estompent, à raison même de la finesse accrue des investigations, Kuhn dit clairement s'agissant de la réponse de type masque, qu'on la retrouve dans toutes les catégories nosographiques, y compris dans la normalité. Son apparition dans un protocole n'est donc pas un indice de catégorisation propre à une configuration psychopathologique particulière, mais il faut considérer les circonstances de son apparition et l'importance pour celui qui l'a perçue. Cette réponse qui apparaît dans toutes les catégories conduit plutôt à diriger son attention sur la fluctuation des représentations. Ce n'est pas l'apparition en soi qui est intéressante, mais le contenu, l'impact et la congruence avec le support visuel. Et surtout, ce qu'il devient chez celui qui l'a perçu. La recherche de la signification du patient est importante et non celle de l'interprète! Certes, l'évocation du masque domine chez les adolescents ou les hommes. Mais comment l'interpréter? Kuhn dit lui-même qu'effectivement, ils sont plus préoccupés par le statut social et par la représentation. Mais il le dit pour montrer que ce genre d'interprétation atteste d'un certain sens logique. En revanche, l'interprétation toute faite n'est pas intéressante pour la psychothérapie. 15

Chez Minkowska, le lecteur voit se développer la notion de latence, à savoir la présence de signes d'épilepsie sans pour autant que le symptôme ne se soit déclaré; de même pour la schizophrénie. Dans la correspondance de Rorschach (op. cil.) j'ai pu également retracer cette notion de latence, cette fois-ci d'ordre transgénérationnel. Car Rorschach s'est intéressé aux phénomènes de contamination psychique (délinquance, secte, folie à deux ou trois, présence de maladie mentale dans les réponses aux planches sans que l'individu soit affecté). Je pense que nous sommes encore loin d'avoir fait le tour des affections psychiques et mentales et Kuhn nous aide à y réfléchir en dessinant une nouvelle orientation. En tant qu'auteur contemporain, il répond de manière beaucoup plus

concrète aux attentes du lecteur. Par exemple, dans « Forme
mythique et analyse de l'existence », il définit en quoi consiste le «voir phénoménologique ». Ensuite, il prend position sur le fait que la psychanalyse a enrichi la phénoménologie. Il est vrai qu'on a tendance à oublier que la phénoménologie et la psychanalyse se sont enrichies mutuellement et qu'elles continuent à le faire. Le travail est loin d'être terminé. Dans cette perspective, le lecteur découvrira dans
«

Approche de la pensée daseinsanalytique en psychiatrie et

psychothérapie» des réflexions sur la vie de famille et les échanges lors des repas. Si l'analyse existentielle permet d'éclairer les grandes pathologies, il faudra se rappeler qu'elles ne surgissent pas ex nihilo, mais qu'elles puisent leurs racines dans notre vie quotidienne. C'est pourquoi celle-ci demeure une ressource inépuisable pour des considérations phénoménologiques.

Mareike WOLF-FEDIDA Professeur de psychologie à l'Université Paris 7 16

PRESENTATION

L'analyse existentielle entre phénoménologie, psychiatrie et psychanalyse
Le psychiatre suisse Ludwig Binswanger est le créateur d'une méthode originale d'investigation, de compréhension et de traitement des psychoses, la Daseinsanalyse, qui s'efforce d'établir une synthèse entre la psychanalyse de Freud, la phénoménologie transcendantale de Husserl et l'analytique existentiale de Heidegger. Les travaux de Roland Kuhn, qui fut son élève, ont contribué à enrichir ce courant de pensée, à en asseoir les fondements et à en démontrer la fécondité pour la recherche comme pour la clinique, notamment dans le champ de la psychopharmacologie. Le présent recueil réunit les articles parus en français sur trois décennies (1971-2001) du professeur Kuhn. A travers ces textes d'une savante sobriété, toujours étayés sur des cas cliniques éclairants minutieusement analysés, se révèle combien c'est l'expérience même du penser qui est au cœur de l'approche de l'homme psychiquement souffrant, loin de tout réductionnisme biologique comme de toute réification sociale. L'originalité première de la pensée de Roland Kuhn est en effet de reconduire au cas par cas, pour chaque patient, une interrogation sur la question de l'être homme comme condition de possibilité d'une pensée et d'une pratique psychiatrique authentique, démarche singulière par laquelle son œuvre se révèle riche d'enseignements pour la psychopathologie contemporaine, hantée par le mythe néo-scientiste d'une évaluation objective des psychothérapies selon les critères et les procédures hétéronomes et universalisants d'une science

positiviste qui forclôt la question du sujet et réduit le patient à n'être plus qu'un simple objet d'étude ou de soins. A l'encontre de cette conception qui méconnaît le mode de constitution du savoir même qu'elle érige en un absolu, c'est bien davantage en référence à une réflexion philosophique inspirée par la phénoménologie, au sens des «Recherches logiques» d'Edmund Husserl, que Roland Kuhn développe ses travaux dans le cadre d'une vision unitaire qui s'efforce de penser ensemble les aspects biologiques et psychologiques, tout comme les points de vues de la psychiatrie pratique et scientifique. La psychiatrie phénoménologique de Roland Kuhn s'inscrit par là dans le prolongement de la Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger, que l'on pourrait traduire par « analyse de l'existence» ou « analyse de la présence ».

Si la psychopathologie phénoménologique s'enracine dans une longue tradition dans les pays de langue allemande, sa diffusion en France est beaucoup plus récente et modeste, en dépit des travaux de grande qualité qui lui ont été consacrés et de l'essor qu'elle connaît actuellement. Dans le champ de la psychiatrie, ce courant de pensée se trouve illustré par les travaux d'Henry Ey et d'Eugène Minkowski, ainsi que par les publications du groupe de l'Evolution Psychiatrique. Il faut mentionner également les travaux de l'Ecole de Marseille, initiés par Arthur Tatossian, et ceux de Georges Lantéri-Laura. Dans le champ de la psychanalyse, l'œuvre extrêmement originale de Pierre Fédida, professeur à l'Université Paris 7, ne cesse de se référer aux grands auteurs de la psychiatrie phénoménologique allemande et porte la marque de sa formation clinique auprès de Ludwig Binswanger et Roland Kuhn. Dans le champ philosophique enfin, cette tradition se trouve reprise par toute l'œuvre d'Henri Maldiney, par les travaux menés au sein du 18

département de philosophie de l'Université de Créteil autour de Françoise Dastur, qui anime par ailleurs l'Ecole Française de Daseinsanalyse, et par les travaux d'anthropologie phénoménologique menés actuellement de façon fort originale par Marc Richir, qui intègre à sa réflexion certains apports de la psychanalyse à travers l'œuvre de Winnicott. Mentionnons encore, dans une approche clinique riche de perspectives, l'ouvrage de Mareike Wolf-Fédida, «Théorie de l'action psychothérapique », consacré non seulement à la cure analytique mais aussi aux aménagements, d'ordre plus phénoménologique, rendus nécessaires par les pathologies psychotiques comme préalables à l'instauration d'un cadre analytique véritable. Citons aussi le Séminaire de Phénoménologie et Psychiatrie animé pendant plus d'une décennie par le Docteur Georges Charbonneau, auquel nous devons par ailleurs la réédition de ces deux œuvres majeures de la tradition française que sont le rapport sur «La phénoménologie des psychoses» d'Arthur Tatossian et les

actes

du

colloque

«

Phénoménologie

Psychiatrie

Psychanalyse », organisé par Pierre Fédida et Mareike Wolf. L'analyse existentielle trouve enfin un écho dans les écrits de Jean Dury, à la clinique de La Borde, à travers notamment l'influence de la pensée d'Henri Maldiney. L'introduction de la pensée de Ludwig Binswanger a connu en France plusieurs étapes. Dans les années cinquante, l'initiative en revient à Michel Foucault qui fait paraître « Le rêve et l'existence », accompagné d'une longue préface de sa propre plume. Alfred Storch publie dans l'Evolution Psychiatrique un résumé du maître ouvrage de Binswanger
«

Schizophrénie

», tandis que Jacqueline

Verdeaux

établit

une traduction d'un de ces quatre cas de schizophrénie, « Le cas Suzanne Urban ». Dans les années soixante-dix paraissent deux recueils de textes de Binswanger, «Analyse 19

existentielle et psychanalyse freudienne », présenté par Pierre Fédida, et «Introduction à l'analyse existentielle », préfacé par Roland Kuhn et Henri Maldiney. Les années quatre-vingt-dix enfin sont marquées par un regain d'intérêt pour cette pensée avec la parution de la correspondance entre Ludwig Binswanger et Sigmund Freud, et d'une série de traductions de ses ouvrages, à l'initiative notamment de l'Ecole de Marseille: «Mélancolie et manie », «Délire », « Erik Ibsen et le problème de l'auto-réalisation dans l'art », « Le problème de l'espace en psychopathologie », «Sur la fuite des idées» et « Trois formes manquées de la présence humaine ».

La diffusion de la pensée de Binswanger en France dans les champs de la psychopathologie et de la psychanalyse a bénéficié du rayonnement intellectuel du professeur Pierre Fédida, sous la direction duquel nous avons nous-mêmes soutenu une thèse de doctorat en psychopathologie fondamentale et psychanalyse consacrée à « l'Analyse existentielle ». La jeunesse de Pierre Fédida fut surtout marquée, il est vrai, par le séjour qu'il fit entre 1958 et 1966 à la prestigieuse clinique Bellevue située à Kreuzlingen, sur le lac de Constance, qui était dirigée par Ludwig Binswanger, ainsi qu'à la clinique de Münsterlingen dirigée par Roland Kuhn. Il y acquit une solide formation clinique et théorique, dont toute son œuvre porte la trace. C'est ainsi que l'un de ses premiers travaux consacré à la question du corps dans la schizophrénie a pour titre de façon significative, «Le corps et les fondements de l'intersubjectivité lecture de la cinquième méditation cartésienne de Husserl ». Dans un texte fondamental, «Le vide de la métaphore et le temps de l'intervalle », figurant dans son ouvrage « L'absence» paru en 1978, c'est à nouveau au cas Suzanne Urban de Ludwig Binswanger qu'il se réfère pour 20

avancer que face aux impasses auxquelles conduit la cure analytique avec les patients psychotiques, «il serait plus juste de sortir ici d'un préjugé topique de la métapsychologie freudienne et de donner la place qui lui revient à l'approche de l'existant dans la psychanalyse des cas réputés difficiles» 1.

Pierre Fédida sera à l'origine de plusieurs rencontres autour de l'analyse existentielle qui connurent un certain retentissement. En 1985, il organise avec ses amis Roland Kuhn, Henri Maldiney, Jacques Schotte, Arthur Tatossian et Claude Van Reeth un colloque international «Phénoménologie Psychiatrie Psychanalyse », en hommage à l'œuvre de Ludwig Binswanger. Face à l'influence grandissante des neurosciences dans la psychiatrie contemporaine, il s'agissait alors d'expliciter et de mettre au jour les fondements anthropologiques de sa phénoménologie clinique. Vingt ans après, il nous faut citer ce passage de sa présentation qui n'a semble-t-il rien perdu de sa brûlante actualité: «Dans la conscience désormais informée et résolument critique de sa propre histoire, la psychiatrie clinique sait que sa propre

spécificité qui tient à son objet - tel un homme souffrant
psychiquement de sa maladie d'être-homme - n'a des chances de devenir scientifique qu'à ne rien négliger des avancées de la génétique, de la neurobiologie, à ne rien méconnaître des progrès de la neuropharmacologie et, cependant, à ne pas s'abstraire pour l'oublier de l'anthropologie où se réfléchit la pratique de ses soins thérapeutiques. Il faut dévoiler à la psychiatrie l'idée qui la guide, n'a cessé de répéter Binswanger. Plus que toute autre spécialité médicale, la psychiatrie peut se présenter dans une pseudo-scientificité sous le couvert d'un conglomérat de
1

Fédida P

«

Le vide de la métaphore et le temps de l'intervalle»

dans 21

L'Absence

Paris Gallimard 1978 p 197-238

sciences et de techniques aussitôt affaiblies qu'appliquées: la biologie moléculaire, la chimie, la psychologie, la sociologie A l'inverse, sa pratique clinique - lorsqu'elle

se donne le temps de la compétence de ses moyens - fait
alors médecin celui dont la formation hospitalo-universitaire dé-responsabilise son métier par un mésusage des techniques si remarquables qui devraient rester au service d'une intelligibilité clinique si singulière. Devenir médecin en se formant réellement à la psychiatrie: tel est le chemin que découvrent ceux dont la curiosité scientifique et philosophique ne les quitte pas. On n'hésiterait pas à prétendre que cette clinique de la psychiatrie - qui rejoint celle de l'ancienne tradition médicale - est par la procédure de sa démarche, phénoménologique »2. Les travaux de Pierre Fédida ne cessent de conjuguer psychanalyse et phénoménologie pour mieux parer aux risques de déshumanisation induits par une approche strictement objectivante des troubles mentaux: « Appeler à la pratique d'une psychiatrie clinique rigoureuse qui soit exigeante de perceptions fines et exactes des processus psychiques mis au jour et transformés par l'écoute du transfert, c'est reconnaître que la cure psychanalytique et psycho thérapeutique est la procédure

technique radicalement rigoureuse de cette psychiatrie

»3.

En 1989, il organise à nouveau avec Jacques Schotte dans le cadre de la Décade de Cerisy, une rencontre autour du thème « Psychiatrie et Existence ». En croisant les voies tracées par les œuvres majeures d'Eugène Minkowski, Ludwig Binswanger, Erwin Strauss, H Von Gebsattell et Viktor Von Weizsacker, l'ambition n'était autre que de replacer la question de l'homme au cœur de la pensée psychiatrique en se donnant pour projet de sortir la
2 Fédida P Wolf M Phénoménologie Cercle Herméneutique 2004 3 Ibid 22 Psychiatrie Psychanalyse Paris Le

compréhension de la maladie de ses procédures objectivistes, sans pour autant céder aux facilités du subjectivisme psychologique, soit d'interroger l'existence dans sa dimension pathique : «Il convient de faire se réfléchir dans l'expérience humaine ce que le pathei mathos de l'Agamemnon d'Eschyle désigne comme formation de la subjectivité par la souffrance. Cette mise en forme constitutive du vécu en expérience est l'activité d'une élaboration des perceptions de soi et de l'autre - de l'autre pour une présence - dans et par le langage. Une psychopathologie digne de ce nom ouvre sa dimension phénoménologique et existentielle à la situation de la rencontre - à ce qui a lieu entre - et elle subordonne les actes de description à une perception et une compréhension chaque fois inaugurées. A cette condition, l'objectivité du pathologique prend sens de l'altérité de l'autre dans le processus thérapeutique de sa désaliénation» 4. Pour autant qu'elle reste attentive à la clinique, la phénoménologie est alors à même de participer aux progrès de la connaissance dans la recherche en psychopathologie. C'est ainsi qu'en 1986, il accueille dans la revue
«

Psychanalyse à l'Université»

un article de Roland Kuhn,

intitulé «Clinique et expérimentation en psychopharmacologie », dans lequel le psychiatre helvétique retrace les conditions historiques et méthodologiques de la recherche qui le conduisit à la découverte des effets antidépresseurs de l' Imipramine. Roland Kuhn y insiste sur le fait que la démarche du chercheur clinicien en psychopharmacologie ne se limite point à la découverte des effets d'une molécule mais consiste tout aussi bien à «inventer l'entité morbide pour laquelle une substance peut être un médicament
4 Fédida P Schotte J Psychiatrie 1991 et existence Grenoble Jérôme Millon

23

spécifique ». L'intuition qui oriente la pratique du clinicien n'a pourtant rien d'arbitraire: «C'est une intuition fondée sur les structures élémentaires et originelles de l'existence humaine. On ne connaît pas une telle structure en faisant de la pharmacologie, on ne l'apprend pas non plus par la psychopathologie généralisante qui se sert de l'induction pour trouver les règles qui mènent à décrire et à comprendre l'existence de personnes psychiquement malades. Seule une formation philosophique permet de connaître les directions fondamentales de réflexions qui conduisent à une expérience authentique aussi bien de l'existence humaine normale que pathologique »5, La scrupuleuse honnêteté dont témoigne Roland Kuhn dans ses travaux cliniques est la marque d'un chercheur authentique. A l'heure où de brillantes et séduisantes synthèses nous sont présentées sur le fonctionnement de l'esprit, appréhendé à partir d'une analyse des réseaux neuronaux et des apports de la physique quantique à la compréhension de la transmission synaptique
-

version idéologique contemporaine somme toute fort

classique de l'homme-machine de La Mettrie -, c'est à une leçon de modestie et d'humanité que nous invitent les écrits de ce «petit psychiatre de campagne suisse»6, comme se plut à le qualifier un historien français de la médecine. Au pays de Molière, le lecteur averti des vertus dormitives de l'opium n'en savourera qu'avec plus de délices les propos de cet authentique savant qui, comme tel, ne méconnaît point les limites de sa discipline et n'hésite pas à nous faire pénétrer dans la cuisine de la psychiatrie, où l'auteur analyse avec des accents parfois proches de la sociologie de Pierre Bourdieu ce qui fait le lot de sa pratique quotidienne: la construction
5 Kuhn R «Clinique et expérimentation en psychopharmacologie» Psychanalyse à l'Université t 11 n° 411986 p 105-116 6 Ibid 24

sociale de la recherche en psychopharmacologie dans son rapport aux dispositifs technico-scientifiques d'évaluation standardisés et à la logique de marché, les querelles de chefferies que suscite l'emploi d'un nouveau médicament, l'incertitude régnante quant aux effets et au mode d'action d'une molécule, et surtout les limites intrinsèques d'une psychiatrie prescriptive pour aborder les troubles de la pensée qui ne sont nullement réductibles à ceux de

l'humeur:

«

L'action

des médicaments

sur les idées

délirantes, écrivait-il en 1986, est dans la plupart des cas imprévisible et souvent nulle» 7. Présenter de façon globale l'œuvre de Roland Kuhnquelques trois cents publications et conférences qui s'étagent sur près de cinquante années d'enseignement, dont une bonne centaine inédites - n'est pas chose aisée. Nous sommes donc très reconnaissant au professeur Kuhn d'avoir bien voulu rédiger à l'attention des lecteurs de ce recueil un article autobiographique inédit retraçant son parcours personnel, au fil duquel on croise nombre de grandes figures de la psychiatrie helvétique de la seconde moitié du XXème siècle: Ludwig Binswanger bien sûr, mais aussi Jakob Klaesi, Jakob Wirsch, Otto Briner, Ernst Grünthal et Arnold Weber. Outre aux quatorze écrits ici réunis, parus dans divers ouvrages et revues, le lecteur pourra se reporter à deux autres travaux de Roland Kuhn traduits en français, sa préface à la « Contribution à la conception des aphasies» de Sigmund Freud et sa thèse d'habilitation publiée sous le titre «Phénoménologie du masque à travers le Test de Rorschach» .

Dans la longue préface à la
conception
7

«

Contribution à la

des aphasies », Roland Kuhn montre combien ce

Ibid

25

travail de Freud, qui ressortit historiquement à ses écrits préanalytiques, présente un intérêt qui n'est plus guère d'ordre neurologique mais qui concerne bien davantage les conditions historiques d'apparition de la psychanalyse. En fin connaisseur des travaux des psychanalystes français contemporains, il mentionne tout particulièrement l'ouvrage de Jacques Nassif, «Freud l'inconscient », où l'auteur « se propose, entre autres, d'interpréter au moyen d'une exégèse de l'étude sur les aphasies et d'un point de vue lacanien, le discours de Freud sur le fonctionnement du langage. La thèse est celle de la méconnaissance qu'a connue dans l'histoire des théories de l'aphasie la contribution de Jackson, méconnaissance qui néanmoins a abouti à cet évènement du discours en tant que coupure dont Freud fut le grand bénéficiaire» 8. Roland Kuhn souscrit à cette vision d'un emploi métaphorique du vocabulaire neurologique dans les écrits de jeunesse de Freud, même s'il s'en tient pour sa part, tout comme son maître Binswanger dans son texte sur les « Aphasies» de Freud, à une psychanalyse avant tout conçue comme science de l'interprétation, ce qu'il illustre par exemple en retraçant le destin dans l'œuvre de Freud du concept d'appareil psychique provenant de Meynert: «L'origine de ce concept montre l'aspect historique du problème, la signification que Freud lui confère et le sens herméneutique. De telles recherches se situent à un tout autre niveau: ce n'est qu'à partir d'une connaissance approfondie de la problématique, aussi bien neurologique que psychiatrique, et plus spécialement psychanalytique, qu'elles peuvent être menées. Binswanger disposait d'un horizon aussi vaste »9.

8

Kuhn R Préface à la Contribution Freud Paris PUF 1983 P 5-38 9 Ibid 26

à la conception

des aphasies

de S

Dans sa «Phénoménologie du masque à travers le Test de Rorschach », Roland Kuhn nous rappelle comment la découverte de ce test vient s'inscrire dans le mouvement intellectuel et artistique du «Cavalier bleu », qui s'était organisé autour de Kandinsky dans les années 1905-1914 et allait ouvrir la voie au post-impressionnisme allemand: «Les thèses de doctorat soutenues à cette époque en psychiatrie se ressentent de cette influence du "Cavalier bleu", en particulier pour celle de Rorschach dont plusieurs traces révèlent qu'il ne fut pas insensible à la mouvance des idées et des réalisations artistiques de cette époque précise. L'étude minutieuse des textes de Rorschach nous permet d'affirmer que son œuvre n'aurait pas été la même si elle

n'avait pas subie l'influence du "Cavalier bleu" »10. Car il
existe une affinité d'essence entre le type de résonance intime d'un protocole et le mouvement intérieur qui anime une forme plastique. Nous avons pour notre part montré, dans un article consacré à la naissance de l'art abstrait, combien de Worringer à Kandinsky, l'avènement du «modèle intérieur »11 participait de cette esthétique de l'Einfühlung qui se développe à l'époque en étroite résonance avec la notion freudienne de régression. La dimension esthétique, que Roland Kuhn découvre au fondement de l'existence, touche ainsi au cœur même de l'homme, à sa personnalité profonde, découvrant «un paysage nouveau où se tissent l'un à l'autre et se réconcilient Science et Humanité» 12, A ses yeux, du reste, le phénomène esthétique n'a été que trop négligé par la psychiatrie dite
Kuhn R Postface à la Phénoménologie du masque à travers le Test de Rorschach Paris Desclée de Brouwer 1992 p 217-221 11 Marceau JC « Abstraction et Einfühlung Le"modèle intérieur" de Worringer à Kandinsky» Pleine Marge n° 38 2003 p 27-44 12 Kuhn R Postface à la Phénoménologie du masque à travers le Test de Rorschach ibid 10

27

moderne alors que «cette dimension esthétique doit faire partie de la stratégie thérapeutique ». L'ouvrage de Roland Kuhn comporte une préface du philosophe Gaston Bachelard, traduisant l'affinité profonde qui unit leurs œuvres respectives. On ne peut manquer d'évoquer ici un parallèle avec un autre psychiatre, Gaston Ferdière, le médecin d'Antonin Artaud, qui voyait dans la folie une pensée lyrique essentiellement délirante qui s'organise selon les lois de la pensée du rêve et se reconnaissait dès lors deux maîtres en psychiatrie, non point des médecins, ni des professeurs de la faculté de médecine, mais des « maîtres du rêve» 13: André Breton et Gaston Bachelard. « Le masque, écrit Bachelard, est une synthèse naïve de deux contraires très proches: la dissimulation et la

simulation »14. Lorsqu'un patient voit dans une tache d'encre
autre chose qu'une tache, il fait œuvre de création et, d'être virtuel, ce masque révèle l'intentionnalité à l'état pur, dévoilant la volonté de dissimuler, mesurant en quelque sorte
« la sincérité de la dissimulation, le naturel de l'artificiel ».

Le masque imaginé est cet objet transitionnel que le patient construit dans son rapport au monde, c'est-à-dire à autrui: «La dissimulation est systématiquement une conduite intermédiaire, une conduite oscillante entre les deux pôles du caché et du montré ». «Le masque virtuel est alors un véritable schéma pour une analyse. Interpréter le masque virtuel, c'est pénétrer dans la zone même ou l'idéation et l'imagerie échangent sans fin leurs actions ». C'est pourquoi «l'interprétation des masques n'est donc pas éloignée de

l'interprétation des rêves »15.
Ferdière G « Surréalisme et aliénation mentale» dans Alquié F Entretiens sur le surréalisme Paris Mouton 1968 p 293-323 14 Bachelard G Préface à la Phénoménologie du masque à travers let Test de Rorschach ibid 15Ibid 28 13

A travers une telle analyse des masques imaginés, Roland Kuhn élabore ainsi toute une phénoménologie de l'artifice et du semblant, qui se trouve rehaussé au rang d'élément primordial dans le processus de prise de conscience du monde: « L'être qui veut l'artifice, poursuit Bachelard, a besoin d'une prise de conscience très nette. Cette prise de conscience est d'autant plus vigoureuse que son objet est plus fluent. Sur le problème de l'être qui se dissimule on voit en action le maintien d'une conscience de dissimulation. On devra donc reconnaître aux interprétations de masque une plus grande stabilité qu'aux autres

fantasmes »16, Les masques ainsi formés par l'imagination
constituent l'étoffe même d'une réalité psychique mouvante. Le patient pourra ainsi faire varier ses interprétations au cours de la passation, dévoilant par exemple toute une gamme de tonalités affectives que sollicite en lui la succession des planches. «Et alors le psychiatre, par le Rorschach, a déclenché un thème de la psychanalyse classique; il est replacé devant l'examen de la conscience rêveuse, autant dire de la conscience naturelle ». C'est là une façon de souligner combien ces masques imaginés sont constitutifs du psychisme même du sujet et comme tels toujours tissés de langage: «On les saisit surtout dans l'interprétation. Ils sont en quelque manière des visages parlés, des visages décrits par la parole» 17, On lira avec intérêt « Le psychiatre devant l'œuvre de Gaston Bachelard », article dans lequel Roland Kuhn nous rappelle combien les travaux menés par Ludwig Binswanger et lui-même sur la Daseinsanalyse et l'analyse rorscharchienne ont orienté les recherches du philosophe dans de pareilles directions. Ce n'est point tant, du reste, le
16 17

Ibid Ibid

29

versant scientifique et épistémologique de l' œuvre bachelardienne qui intéresse au premier chef Roland Kuhn, que sa dimension proprement littéraire, à travers sa description de l'activité onirique de l'imagination: «Les recherches de Bachelard sur la rêverie poétique et l'imagination matérielle des quatre éléments traditionnels du feu, de l'eau, de l'air et de la terre, nous rendent attentif à des aspects de l'activité de la vie psychique spontanée, non

thématisée et par là, dans un certain sens "inconsciente" »18. Ce qu'il s'efforce d'interroger, c'est donc avant tout cette force qui sourd au travers de la poésie bachelardienne : « Le langage de la vie courante se sert des anciens éléments dans les expressions métaphoriques. De nos jours, nos paroles ont en grande partie perdu la puissance de telles expressions métaphoriques. Mais il y a encore des hommes doués qui portent en eux une vie cachée qui se trahit dans les rêves de leur sommeil et souvent aussi dans leurs rêveries du jour ». A ses yeux, l'apport essentiel du philosophe est d'avoir dépassé la psychanalyse en recourant à l'investigation phénoménologique de ces rêveries en grande partie inconscientes et non thématisées: «Ainsi Bachelard a découvert la parenté des rêveries pré scientifiques avec l'imagination poétique. Puisque les auteurs de ces rêveries, les alchimistes ou poètes, ne sont pas présents pour fournir les 'associations libres' que le psychanalyste demande à ses patients, Bachelard a dû se servir d'une autre méthode pour cerner le sens de ces rêveries. Cette méthode indépendante de l'auteur de la rêverie est la description phénoménologique
»19.

Kuhn R « Le psychiatre devant l' œuvre de Gaston Bachelard» de littérature comparée n° 2 1984 P 235-242 19 Ibid 30

18

Revue

Dans «L'importance de la philosophie d'Henri Maldiney pour la psychiatrie contemporaine », Roland Kuhn aborde une autre pensée philosophique qui n'a cessé de nourrir en profondeur ses propres réflexions. L'originalité d'Henri Maldiney est en effet d'avoir conjugué ses travaux sur l'esthétique à une réflexion sur la psychopathologie, et plus particulièrement sur la psychiatrie, en étendant ses recherches aux œuvres d'Esquirol, Freud, Jung, Szondi, Von Weizsacker, Strauss et Prinzhorn. Les écrits que Maldiney a consacrés à la maladie mentale, tout en faisant preuve d'une grande rigueur conceptuelle, n'ont point ce style desséchant des travaux purement spéculatifs que l'on rencontre parfois dans ce champ, mais s'appuient toujours sur des cas cliniques, généralement de psychotiques, qui furent par ailleurs de grands créateurs, puisqu'en la circonstance le processus pathologique s'y montre pour ainsi dire à vif. C'est ainsi que Maldiney a consacré des analyses aux psychoses de H6lderlin, Nietzsche et Van Gogh, ne cessant d'entretenir par ailleurs un dialogue avec ses amis psychiatres, Roland Kuhn mais aussi Jacques Schotte, Jean Oury, Salomon Resnik et Jacqueline Verdeaux. Le propre de sa démarche est de partir d'une analyse de l'existence humaine par la méthode phénoménologique, aussi bien dans l'œuvre d'art que dans la psychopathologie. Dans «Le dévoilement des concepts fondamentaux de la psychologie à travers la Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger », Maldiney met en exergue le rôle primordial de ce phénomène pré-réflexif et comme tel non thématisé que Heidegger nomme la «Stimmung» et que l'on peut traduire par atmosphère ou humeur, cette dimension renvoyant à la question du « comment» et non du « quoi»

dans

le

mode

d'apparaître

du

phénomène.

«

Les

comportements et les conduites, écrit Maldiney sont les modes de la présence, d'une présence qui n'est jamais 31

réductible

à la

représentation
»20.

comme

l'entendent

les

philosophies de la conscience

Cette tonalité affective qui

précède l'advenue de l'objet, est ainsi ce qui détermine primitivement notre mode d'habiter: «Un comportement, une conduite, une parole constituent une certaine manière d'être au monde, une certaine manière d'habiter... Son sens

se dévoile dans le comment de cet habiter. Nous habitons sains ou malades - le même monde, mais nous différons dans la manière de communiquer avec lui. Notre manière propre se dénonce dans ce que Erwin Strauss appelle les structures pathiques et Ludwig Binswanger les structures thymiques ou climatiques de l'espace et du temps de la présence ». Ainsi, «la Daseinsanalyse est d'abord une analyse des structures spatiales et temporelles de la présence »21,

La prédominance de l'analytique existentiale de Heidegger dans l'œuvre de Maldiney le conduit du reste à délaisser quelque peu l'analyse de la structure noéticonoématique de l'intentionnalité telle que la conçoit Husserl dans ses premiers écrits, pour focaliser toujours davantage son attention sur les synthèses passives dont il traite dans son œuvre tardive. Ce rôle primordial accordé à l'analyse de la « Stimmung » et de la synthèse passive lui permet dès lors d'éclairer sous un autre jour les intuitions fondamentales que les cliniciens psychanalystes regroupent sous le terme d'inconscient. Ainsi en vient-il, dans «Psychose et Présence », à articuler à partir de leur opposition les deux

concepts de transpossibilité et de transpassibilité : « Etre présent (lat. prae-sens) c'est être à l'avant de soi. Imminente à soi la présence est précession d'elle-même. Impossible au
20 Maldiney H « Le dévoilement des concepts fondamentaux
»

de la

psychologie à travers la Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger
Regard parole espace Lausanne L'Age d'Homme 21 Ibid 32 1973

dans