Ecrits sur l'aphasie (1861-1869)

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Paul Broca (1824-1869) fut un grand explorateur du cerveau et celui qui a découvert le siège de l'aphasie. L'objectif de l'ouvrage est de donner des repères historiques inédits sur la découverte du siège de l'aphasie et de permettre au lecteur l'accès aux articles originaux de Broca. Dans une première partie, sur la base de documents de l'époque, ce livre décrit l'histoire détaillée de cette découverte médicale. Dans une seconde partie, l'ouvrage rassemble pour la première fois toutes les publications originales de Broca sur la localisation cérébrale du langage articulé.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296350632
Nombre de pages : 188
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ÉCRITS SUR L'APHASIE
(1861-1869) Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme
moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIX'
siècle par des pionniers dont les oeuvres sont encore souvent citées mais
bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de
rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont
contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline
scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus
grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages
classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
On pourra utilement compléter l'étude de ces oeuvres en consultant les
articles contenus dans la revue « Psychologie et Histoire » consultable sur
le Web :
http://lpe.psycho.univ-paris5.frimembres/nicolas/nicolas.francais.html.
Dernières parutions
Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002.
Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003.
Serge NICOLAS, Un cours de psychologie durant la Révolution, 2003.
Alfred BINET, Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003.
Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003.
Pierre JANET, Trois conférences à la Salpêtrière (1892), 2003.
Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2003
L.F. LELUT, La phrénologie : son histoire, son système (1858), 2003.
Alfred BINET, Le premier test d'intelligence (Œuvres choisies II), 2003 Paul BROCA
ÉCRITS SUR L'APHASIE
(1861-1869)
Introduction historique et textes réunis par Serge Nicolas
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
ITALIE FRANCE HONGRIE
© L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-5925-4
EAN 9782747559256 SOMMAIRE
PREFACE DE L'EDITEUR
La vie et l'oeuvre de Paul Broca (1824-1880) 9
La localisation du langage avant Broca 19
La phrénologie de Gall et le langage 20
Flourens sur le cerveau et l'intelligence 26
La localisation du langage par Bouillaud 37
Les lobes antérieurs du cerveau : Siège
de l'organe du langage articulé (1825) 40
Premières critiques à l'Académie
de médecine (1839) 45
Nouvelles discussions à l'Académie
de médecine (1848) 50
L'aphasie de Broca 54
Découverte du siège de la faculté du
langage articulé (1861-1865) 55
Latéralisation du langage et discussion
à l'Académie de médecine (1865) 74
Dernières recherches et réflexions
de Broca 86
Conclusion 90
DOCUMENTS
SUR L'OEUVRE DE BROCA
Perte de la parole, ramollissement chronique
et destruction partielle du lobe antérieur
107 gauche du cerveau (Broca, 1861a)
Remarques sur le siège de la faculté du
langage articulé, suivies d'une observation
d'aphémie (perte de la parole) (Broca, 1861b)...... 111
Nouvelle observation d'aphémie produite par une
lésion de la moitié postérieure des deuxième et
troisième circonvolutions frontales (Broca,1861c). 137
Localisation des fonctions cérébrales. Siège de la
faculté du langage articulé (Broca, 1863) 147
Sur les mots aphémie, aphasie et aphrasie
(Broca, 1864) . 149
Sur le siège de la faculté du langage articulé
(Broca, 1865) 157
Nouveau cas d'aphémie traumatique
(Broca, 1866) 171
(Broca, 1869) 175
6
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR
PAUL BROCA (1824-1880)
ET
LA DECOUVERTE DE L'APHASIE
Histoire de la controverse sur la découverte de la localisation du
langage articulé (Gall, Bouillaud, Dax, Broca)
L'étude des facultés de l'entendement avait été en France pen-
dant trop longtemps abandonnée aux philosophes, qui en ont fait des
divisions arbitraires en se contentant de l'observation intérieure, de
l'interrogation de la conscience ; méthode insuffisante pour connaître
exactement ces facultés, leurs relations, leurs dépendances ou leurs
indépendances. Presque tous les philosophes jusqu'à cette époque ont
subordonné la pensée à la parole, et ont soutenu que la seconde était la
conséquence de la première. L'homme seul pense, ont-ils dit, lui seul
avait besoin de la parole ; ils ont prétendu qu'il n'y a que les mots
articulés qui puissent nous conduire aux idées abstraites ; que c'est le
langage qui développe nos facultés, nos penchants, etc. Les psychologues
qui ont soutenu cette théorie se sont figurés que l'observation intérieure,
que l'interrogation de la conscience suffisait pour la solution de telles
questions. Mais la physiologie pathologique allait montrer que la faculté spéciale du langage articulé se rattache à un acte dynamique plutôt
qu'intellectuel. Les observations de quelques médecins vont soulever une
grande difficulté philosophique : on va avoir des difficultés à comprendre
comment la conservation de l'intelligence peut coïncider avec la perte du
langage articulé. C'est l'histoire de cette découverte médicale, qui a tant
d'implications pour la psychologie, à laquelle nous allons ici nous
intéresser ici.
La principal artisan de cette révolution intellectuelle va être Paul
Broca (1824-1880) qui va néanmoins bénéficier largement des travaux de
ses devanciers, en particulier ceux de Franz-Joseph Gall (1758-1828) et
de Jean-Baptiste Bouillaud (1796-1881). Dans la continuité des travaux
phrénologiques de Gall, Bouillaud montrera d'abord que les lobules
antérieurs du cerveau ont le rôle essentiel de coordonner les mouvements
si merveilleux, et si compliqués, qui concourent à la production de la
parole ; une localisation sera ainsi trouvée pour le langage articulé dès
1825. Mais Bouillaud va être confronté à de multiples difficultés pour
imposer sa doctrine assimilée encore à la phrénologie de Gall par les
hautes autorités médicales de l'époque. La question reviendra à nouveau à
l'ordre du jour lorsqu'à partir de 1861, Broca décide de s'intéresser au
débat sur la localisation du langage articulé dans le contexte d'une
discussion qui eut lieu à la Société d'anthropologie de Paris dont il est le
fondateur. Broca va être le premier savant à montrer que les
manifestations du langage sont dépendantes de l'intégrité d'une portion
localisable de l'hémisphère gauche du cerveau. Du siège du langage
articulé on va être progressivement amené à parler de sa latéralisation :
une révolution en physiologie et en psychologie.
8 I - LA VIE ET L'OEUVRE DE PAUL BROCA
La biographie de Broca a été écrite par de nombreux auteurs
immédiatement après sa mort (cf., Pozzi, 1880, 1882 ; Reclus, 1880) et un
livre lui a plus récemment été consacré (cf., Schiller, 1979/1990). De fait,
nous n'insisterons ici que sur les aspects de sa vie et de son oeuvre
scientifique qui ont été à l'origine de son intérêt pour la question de la
découverte de la localisation cérébrale de l'aphasie motrice.
Fils d'un chirurgien des armées impériales et de la fille d'un
pasteur protestant maire de Bordeaux sous la Révolution, Pierre Paul
Broca naquit à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde) le 28 juin 1824. Il fit ses
classes dans le collège communal qui, sous une direction libérale, était
alors fréquenté par l'élite de la jeunesse protestante de France. Reçu à 16
ans bachelier ès lettres et ès sciences mathématiques, il se destinait tout
d'abord à l'École polytechnique vers laquelle le poussait un goût marqué
pour les hautes mathématiques. Mais la mort d'une soeur vint changer sa
décision. Ne voulant pas embrasser une carrière qui l'eût à tout jamais
éloigné de ses parents dont il était devenu l'unique affection, n'ayant du
reste aucune vocation décidée, il résolut aussitôt d'étudier la médecine
pour venir ensuite succéder à son père dans sa clientèle de praticien. Il
prit sa première inscription à la faculté de médecine de Paris en novembre
1841, fut nommé externe des hôpitaux au concours de 1843, interne au
concours de 1844 et interne lauréat, avec une année de prolongation au
concours de 1847. De nouveaux concours le firent nommer
successivement aide d'anatomie de la Faculté en 1846 par un jury
composé de Denonvilliers, Bérard, Duméril, Cloquet, Blandin et Marjolin
puis prosecteur de la Faculté en août 1848 par un jury composé de
Velpeau, Bérard, Denonvilliers, Blandin et Laugier qui lui posèrent la
question écrite suivante au concours : « Anatomie et physiologie de la
glotte. Discuter les indications de la trachéotomie.» Il fut reçu docteur en
médecine au mois d'avril 1849 avec un travail ayant pour titre : « De la
propagation de l'inflammation. Quelques propositions sur les tumeurs
dites cancéreuses », et en attendant le concours de l'agrégation qui ne
devait avoir lieu qu'en 1854, il fit à l'École pratique, comme professeur
particulier, des cours de chirurgie et de médecine opératoire qui
achevèrent de rendre son nom populaire parmi les étudiants. La même
année (1849), il fut nommé membre titulaire de la Société anatomique où pendant plus de vingt ans il fit près de 250 communications sur les points
les plus divers de l'anatomie normale, de l'anatomie pathologique et de la
tératologie. Ces débuts le conduisirent naturellement à suivre la carrière
de la chirurgie. Déjà de nombreux travaux avaient pu faire présager ce
que lui réservait l'avenir. Les Bulletins de la Société anatomique de cette
époque contiennent les recherches restées célèbres sur la pathologie des
cartilages, sur l'anatomie et la physiologie du rachitisme, sur la
pathogénie des pieds-bots, etc. Il n'est guère un de ces sujets où il n'ait du
premier coup fait une découverte, petite ou grande ; il n'en est pas un en
tout cas où il n'ait laissé la marque de son originalité. En 1853 s'ouvrit, un
an plus tôt qu'il n'était d'abord annoncé, le concours d'agrégation
(nécessaire à l'enseignement dans les Facultés) si impatiemment attendu.
Broca y déploya une science et surtout une érudition dont ses juges furent
vivement frappés. Sa thèse de concours, bien que rédigée en quinze jours
à peine, suivant les exigences du règlement, n'en est pas moins une oeuvre
Sur les achevée sur un des sujets les plus difficiles de la chirurgie : «
Il fut nommé major de la étranglements dans les hernies abdominales. »
promotion, aux applaudissements de tout l'amphithéâtre qui venait
d'assister à la lutte. Ce concours eut lieu en même temps que celui du
Bureau central, qui se termina également par sa nomination au titre de
chirurgien des Hôpitaux. Dans la période de six années qui s'étend de
1853 à 1859, Broca produisit successivement des travaux considérables
sur le cancer, sur les luxations sous-astragaliennes, sur la galvano-caustie
et enfin un ouvrage fameux sur les anévrysmes (1856). Le travail qu'il a
consacré à l'histoire et à la thérapeutique de ces lésions est un des plus
beaux monuments de la littérature médicale de l'époque. En même temps
Traité des tumeurs. Entre 1848 il réunissait les matériaux de son célèbre
et 1859, Broca avait prit une part des plus actives à la vie chirurgicale
Société de française ; il fut même secrétaire général, puis président de la
Après avoir rencontré E. E. Azam (1822-1899), professeur chirurgie.
suppléant de clinique chirurgicale à l'École de médecine de Bordeaux qui
lui fit connaître l'hypnotisme de James Braid (1795-1860), il présente les
7 et 14 décembre 1859 à la Société de chirurgie une note sur "L'anesthésie
chirurgicale provoquée par l'hypnotisme". Il écrit : "En réfléchissant avec
M. Azam sur la nature des phénomènes cérébraux qui constituent
l'hypnotisme, l'idée me vint de chercher si les individus hypnotisés ne
pourraient pas devenir insensibles à la douleur des opérations, comme le
seraient probablement certains cataleptiques, et comme l'ont été, dans
10 quelques cas, les sujets soumis aux pratiques du magnétisme". Cette
technique, trop peu fiable et trop compliquée à mettre en oeuvre, n'eut pas
de suite. Mais, à partir de 1859, malgré son entrée à l'Académie de
Médecine, section de médecine opératoire (1866), malgré sa nomination
aux chaires de pathologie externe (1867) et de clinique chirurgicale
(1868), il n'occupa plus une situation de premier plan dans ce domaine
même s'il resta un chirurgien consciencieux et très populaire jusqu'à sa
mort comme le prouve par exemple les comptes rendus de journaux
rédigés après l'opération de Ernest Bersot (1816-1880), fameux directeur
de l'École normale, atteint d'un cancer du maxillaire supérieur.
L'année 1859 marque en quelque sorte une ère nouvelle dans la
vie de Broca. Il achevait les cinq années de ses fonctions comme
chirurgien du Bureau central (il devait attendre trois ans encore que son
tour d'ancienneté l'appelât à prendre la direction d'un service dans les
hôpitaux). Ce long stage n'avait pas été un temps de repos : il l'avait mis à
profit pour compléter ses anciennes recherches et en commencer de
nouvelles, et l'un de ces travaux, par un concours remarquable de
circonstances, devait devenir le point de départ des études auxquelles il
consacra la seconde moitié de sa vie. Déjà en 1847, n'étant que simple
aide d'anatomie, il avait été adjoint pour l'étude des ossements à une
commission spéciale chargée par le préfet de la Seine de faire un rapport
sur les fouilles pratiquées dans l'ancienne église des Célestins. Pour
rédiger son rapport (qui a été réimprimé dans le tome I de ses Mémoires
d'anthropologie), Broca fut conduit à chercher et à lire les divers ouvrages
où il était plus ou moins question de la craniologie : depuis lors, quoique
entraîné par ses concours vers des études toutes différentes, il avait
continué à lire avec un vif intérêt les livres, bien rares alors, qui traitaient
de l'homme et des races humaines. L'ethnologie, - c'était le nom que
portait alors l'anthropologie, - au lieu d'étendre et de développer son
programme, comme cela eût été si désirable, tendait au contraire à le
circonscrire de plus en plus autour d'une question qui avait pour ainsi dire
fait oublier toutes les autres : celle du monogénisme ou du polygénisme.
de Paris, fondée en 1838 par William Edwards, La Société ethnologique
avait fini par se renfermer entièrement dans ce cercle, si bien qu'un jour,
en 1848, n'ayant plus rien à dire, elle cessa de se réunir. Il y avait donc dix
ans qu'elle n'existait plus lorsque Broca, ayant constaté certains faits
d'hybridité, crut pouvoir les communiquer à la Société de biologie (janvier
et février 1858). Le jeune chercheur n'avait pas prévu les pusillanimités
11 de certains de ses collègues. Les faits contenus dans son remarquable
Mémoire établissaient la fécondité illimitée des métis d'espèce,
contrairement à la doctrine des monogénistes. Pierre Rayer (1793-1867),
président de la Société, épouvanté de ces opinions hétérodoxes au premier
chef, supplia Broca d'interrompre ses communications à ce sujet. Il
consentit à calmer cet émoi, mais publia aussitôt dans le Journal de la
Physiologie ses mémoires sur l'Hybridité animale en général et sur
l'Hybridité humaine en particulier.
Cet épisode, qui avait vivement agité la Société de biologie,
montra à Broca la nécessité de fonder une nouvelle Société où les
questions relatives au genre humain pourraient se développer librement.
Mais ce projet rencontra des difficultés de plus d'un genre. La première
fut le recrutement des membres, Broca avait jugé nécessaire d'obtenir au
moins vingt adhésions avant de fonder la Société. On s'adressa d'abord
aux membres de l'ancienne Société ethnologique ; tous refusèrent de se
joindre au petit noyau formé par les six membres de la Société de biologie
qui, Broca en tête, prenaient l'initiative de cette téméraire entreprise. Il
fallut s'adresser ailleurs, et ce fut seulement au bout d'une année que,
grâce à bon nombre de signatures de complaisance (la moitié environ) la
liste des fondateurs fut portée à dix-neuf. Pendant ce temps, on avait fait
des démarches peu fructueuses pour obtenir l'autorisation de se réunir. Le
ministre de l'instruction publique, M. Rouland l'avait refusée. Il renvoyait
Broca au préfet de police, qui le renvoyait au ministre, espérant ainsi
lasser sa patience : car ces deux personnages, avec la perspicacité qui
distinguait les hommes d'État de ce temps-là, supposaient que le mot
anthropologie devait couvrir quelque machination politique ou sociale.
Toutefois, grâce à l'intervention du professeur Ambroise Auguste Tardieu
(1818-1879), un chef de division de la préfecture de police se montra
moins intraitable. Considérant qu'aucune loi n'interdisait les associations
de moins de vingt personnes, et après avoir examiné scrupuleusement la
liste des fondateurs, il consentit à donner à Broca l'autorisation de réunir
ses dix-huit collègues. Il le rendait, du reste, personnellement responsable
de tout ce qui pourrait être dit dans les séances contre la société, la
religion ou le gouvernement. Pour assurer l'exécution de ces dispositions
prudentes, un agent de police devait assister aux séances, et était chargé
de faire un rapport sur chacune d'elles ; l'autorisation devant être
immédiatement retirée si la Société abordait quelque question
théologique, politique ou sociale.
12 Ce fut dans ces conditions précaires que la Société
tint sa première séance, le 19 mai 1859. En d'anthropologie de Paris
substituant le mot anthropologie à celui beaucoup moins général
d'ethnologie, elle avait voulu montrer du premier coup l'extension toute
nouvelle donnée à son programme. Il embrassait, en effet, toute l'histoire
naturelle du genre humain, considéré soit dans le présent, soit dans le
passé, soit dans ses caractères généraux, soit dans ses subdivisions en
races ou variétés, soit dans ses origines, soit dans ses rapports avec le
reste de la nature. Ce programme ne comprenait donc plus seulement
races humaines ; il comprenait encore l'ethnologie ou étude des
genre humain, et il s'étendait en l'anthropologie générale ou étude du
outre sur un grand nombre de sciences auxiliaires : la zoologie, l'anatomie
comparée, la géologie et la paléontologie, l'archéologie préhistorique et
protohistorique, la linguistique, la mythologie, l'histoire, la psychologie,
la médecine elle-même. Et, comme au milieu d'études si diverses, si
divergentes, il était nécessaire de constituer une base centrale, les
fondateurs de la Société, qui étaient tous docteurs en médecine, jugèrent
avec leur jeune chef que cette base devait être établie sur ce qu'il y a de
plus fixe dans l'homme, c'est-à-dire sur son organisation et ses fonctions,
en un mot sur l'anatomie et la physiologie. La Société d'anthropologie
inclut prioritairement dans ses thèmes de recherches l'étude de nombreux
aspects biologiques et tout particulièrement le crâne et son contenu.
Lorsqu'on la vit à l'oeuvre, les adhésions arrivèrent promptement, et
Bulletins, lorsqu'elle eut lorsqu'elle eut publié le premier volume de ses
montré ainsi le caractère exclusivement scientifique de ses travaux, les
méfiances qu'elle avait suscitées avant de naître commencèrent à se
dissiper. Le ministre de l'Instruction publique, M. Rouland, daigna enfin
l'autoriser en 1861, et trois ans plus tard elle fut reconnue comme société
d'utilité publique, par un décret provoqué par le ministre, Victor Duruy
(1811-1894), et rendu sur l'avis favorable du Conseil d'État. Pendant les
trois premières années, Broca avait rempli les fonctions de secrétaire.
Cette tâche était lourde pour un homme qui intervenait sans cesse de sa
personne dans les discussions de la Société, et qui, malgré ses occupations
de toute nature, rédigeait incessamment pour elle de nouveaux mémoires.
Broca se chargea cependant sans hésiter de ce fardeau ; il était d'une haute
importance que les publications de la jeune Société fussent rédigées avec
talent et parussent avec exactitude.
13 C'est dans le cadre de la Société d'anthropologie qu'il avait
commencé la série de ses travaux sur le siège du langage articulé et avait
déjà pu établir la solidité d'une découverte qui suffirait seule à rendre son
nom immortel. En 1861, Broca est officiellement nommé chirurgien des
hôpitaux de Paris. C'est le 21 mars 1861, l'année même de sa prise de
fonction comme chef de service de chirurgie à l'Hospice de Bicêtre, que
Broca entre dans la discussion des localisations. Le 4 avril, Ernest
Auburtin (1825-1895), gendre de J.B. Bouillaud (1796-1881), traitait des
troubles de la parole en exposant ses divers arguments (et ceux de son
beau-père) en faveur du rôle des lobes frontaux. Le 18 avril, Broca
apporte au débat des localisations une observation récente du patient Tan
(Leborgne) publiée dans le Bulletins de la Société d'Anthropologie (vol.
2, pp. 235-238). Le 19 mai, il présentera à la Société d'anatomie le
cerveau de Leborgne (Bulletin de la Société Anatomique, 1861, vol. 6, pp.
330-357). À la fin de cette même année (1861), il décrit le cas d'un autre
patient (Lelong) présentant les mêmes caractéristiques. En 1863
l'accroissement de la Société avant rendu nécessaire l'institution d'un
secrétaire général triennal rééligible ; Broca fut naturellement élu à cette
fonction qu'il a remplie jusqu'à sa mort. C'est à cette période (2 avril
1863) que Broca reprit la parole à la Société d'anthropologie puis à la
Société d'anatomie pour tenter de confirmer ses idées sur la latéralisation
gauche du langage. Cette même année (1863), il est nommé chef de
service de chirurgie à l'Hôpital de la Salpêtrière où exerce Jean-Martin
Charcot (1825-1893). À partir de 1863, il va résolument s'engager dans
des travaux d'anthropologie pure bien que sa communication de 1865
« Sur le siège de la faculté du langage articulé » (Bulletins de la Société
d'Anthropologie, 6, 377-393) représente une des plus importantes
contributions de la neuropsychologie puisqu'il y affirme la latéralisation
de la faculté du langage articulé. L'année suivante, il est nommé chef de
service de chirurgie à l'Hôpital de la rue Saint-Antoine.
Broca avait publié, dès 1865, dans les Mémoires de la Société,
les fameuses Instructions générales pour les recherches et observations
anthropologiques, sorte de codification de tous les procédés et de toutes
les méthodes qui pouvaient aider et régulariser les observations des
savants et des voyageurs (elle fut plus tard complétée par les Instructions
craniologiques et craniométriques, qui parurent en 1875 dans les
Mémoires de la Société). L'influence de ce Mémoire, tiré à part et
largement répandu, a été immense. Broca a été l'âme de la Société
14 d'anthropologie. C'est lui qui l'a fondée', c'est lui qui l'a fait vivre. Dès les
premières années, il s'était occupé de la création d'une collection
craniologique qui, grâce aux médecins de la marine avec lesquels il
entretenait une correspondance active, fit des progrès assez rapides.
Toutefois, un musée reste stérile s'il n'est pas accompagné d'un
laboratoire. Le local de la Société ne se prêtait pas à son installation. La
fondation de ce laboratoire était d'autant plus nécessaire qu'il n'existait
encore rien d'analogue en aucun pays ; nulle part les élèves ne pouvaient
trouver les moyens de s'initier à la pratique de l'anthropologie. En 1867, il
occupe la chaire de pathologie externe, en remplacement de Léon
Athanase Gosselin (1815-1887) appelé à la Charité par la mort d'Alfred
Velpeau (1795-1867), et publie des travaux sur l'anatomie des primates et
sur la morphologie du cerveau. La nomination de Broca comme
professeur à la Faculté de médecine vint lui donner l'occasion et les
moyens de développer son programme anthropologique. Cette
nomination, précédée de quelques mois par son entrée à l'Académie de
médecine, dans la section de médecine opératoire, consacrait des travaux
de premier ordre en anatomie, en physiologie, en chirurgie. Le titre de
professeur permit d'abord à Broca d'obtenir, à l'École pratique de la
Faculté, un laboratoire pour ses recherches personnelles. Deux petites
pièces au-dessus du musée Dupuytren, où le nouveau professeur eut à
peine l'espace nécessaire pour réunir les livres, instruments et collections
les plus indispensables aux études craniologiques, tel fut le point de
départ de l'Institut anthropologique. Il choisit, comme préparateur
particulier, M. Hamy, qui demeura pendant quelques mois son seul
collaborateur. C'est alors que Broca commença ses recherches sur
l'anatomie comparée des primates. En même temps il s'efforçait de
compléter, par l'invention de nouveaux instruments craniométriques et
anthropométriques, le matériel instrumental de l'anthropologie.
Il succède en 1868 à A. Richet (1816-1891) à la chaire clinique
chirurgicale de la Pitié. La même année, le ministre de l'Instruction
publique, V. Duruy, eut l'heureuse idée de constituer l'École pratique des
hautes études (EPHE), en allouant des subventions annuelles et en
donnant un caractère officiel aux principaux laboratoires particuliers qui
' Les collègues de Broca à la Société d'anthropologie lui ont décerné le titre de Fondateur en
1869 à l'occasion du dixième anniversaire de l'existence de la Société. Ce titre est gravé sur
le socle de la statue de Voltaire qui lui fut alors offerte, et a été éloquemment commenté
dans une allocution de M. le professeur Béclard (Bull. Soc, d'anth., 2' série, t. IV, p. 498).
15 existaient déjà dans les divers établissements d'instruction. Le laboratoire
laboratoires de recherches de la nouvelle de Broca fut compris parmi les
École et M. Hamy reçut le titre de préparateur. Broca y institua aussitôt
un enseignement qui se développa très vite, car dès la seconde leçon le
nombre des élèves était trop grand pour l'exiguïté du local et le professeur
fut obligé de demander au doyen l'autorisation de continuer ses leçons
dans une salle plus spacieuse. Mais la même année, en 1868, le nom de
Broca figurait (avec ceux de Vulpian, Naquet, Littré, Sée, Axenfeld,
Robin) sur la liste des prélats dénonçant ces savants comme suppôts du
matérialisme et corrupteurs de la jeunesse. Ce brillant enseignement fut
ensuite interrompu par la guerre de 1870-71. Dès le début du siège,
l'hôpital de la Pitié fut encombré de blessés. Broca se consacra tout entier
à la chirurgie et à l'administration hospitalière. Il avait été nommé
membre du triumvirat qui dirigeait alors l'Assistance publique, il était en
outre à la tête d'une importante ambulance établie dans l'hôtel de Chimay.
Tout son temps était pris par ces actives fonctions et, pour la première
fois depuis de longues années, il oublia le chemin de son laboratoire.
En reprenant son enseignement après la guerre, Broca conçut le
relèvement de la France sous l'angle du progrès scientifique. Il fut, avec
Claude Bernard (1813-1878), un des plus actifs fondateurs de
(1872) ; il avait l'Association française pour l'avancement des sciences
dont le premier numéro fut publié aussi fondé la Revue d'anthropologie,
en janvier 1872. Les collaborateurs de ce journal et le personnel du
laboratoire formaient ainsi une petite phalange d'anthropologistes instruits
et zélés : Broca songea dès lors à développer l'enseignement de
l'anthropologie en fondant une école publique qui ne manquerait pas de
professeurs compétents. Ce fut à l'influence personnelle de Broca, à
l'ascendant qu'il exerçait sur ses collègues - dont l'avis favorable était
nécessaire - non moins qu'à son crédit auprès du ministère, qu'est due la
fondation de l'École d'anthropologie. Cette création se fit avec la rapidité
d'un coup de théâtre, grâce à l'ardeur, on pourrait dire à la passion avec
laquelle Broca s'y employa. En mai 1875, le doyen Würtz cédait, pour
l'installation des divers services de l'anthropologie, l'espèce de grenier qui
formait le second étage de l'église des Cordeliers, au-dessus du musée
Dupuytren. Au bout de deux mois, trente-cinq parts de 1 000 francs
chacune avaient été souscrites par 23 membres de la Société pour
subvenir aux frais d'installation et d'aménagement. Au mois de juillet, les
travaux commençaient ; dix mois après ils étaient terminés. Cette période
16 ne fut pas sans périls pour l'institution nouvelle. Les journaux du parti
clérical dénonçaient sans cesse les professeurs de la future école comme
athées et matérialistes. À l'approche de l'ouverture des cours, en
septembre et octobre 1876, ils organisèrent une campagne en règle, et
intimidèrent si bien le ministre de l'Instruction publique que celui-ci
hésita longtemps à autoriser le nouvel enseignement. Il consentit enfin à
donner des autorisations, mais seulement annuelles et individuelles, et
conçues dans des termes fort peu encourageants. Malgré toutes ces
tracasseries et les appréhensions qu'elles pouvaient faire naître pour
l'avenir, Broca inaugura le 15 décembre 1876, l'école dont il était le
directeur, par un discours intitulé : le Programme de l'Anthropologie.
C'était une introduction d'un style élevé, et en même temps une sorte
d'apologie de cette science, objet de tant de calomnies. Rarement Broca
fut plus éloquent qu'en prononçant ce plaidoyer pro domo suâ. Certes elle
était bien sienne, l'école qu'il ouvrait ce jour-là. Elle n'avait pas été fondée
avec le secours de l'État, sans lequel, en France, rien ne se fait d'habitude ;
elle était due entièrement à l'initiative privée, que Broca avait éveillée et
soutenue par ses exhortations et par son exemple. Plus tard seulement un
secours officiel lui fut donné. Frappé du grand succès de ce nouvel
enseignement et de ses tendances libérales, le Conseil municipal de Paris
et le Conseil général de la Seine lui allouèrent spontanément une
subvention annuelle de 12 000 francs. Cependant, les bureaux du
ministère conservaient toujours une attitude de méfiance et presque
d'hostilité. Chaque année les autorisations exigeaient de nouvelles
démarches et subissaient de nouveaux retards. Ces autorisations étaient
toujours individuelles, et, pour qu'il fût bien entendu que les cours étaient
isolés, il était interdit de les désigner sous le titre collectif d'École ou sous
tout autre titre indiquant leur solidarité. Il est juste de mentionner ici le
nom de Henri Martin, dont l'influence fut d'un fréquent secours à P. Broca
dans cette période difficile et celui de Edme Felix Alfred Vulpian (1826-
1887), doyen de la faculté qui aplanit bien des obstacles. Enfin, les
élections sénatoriales de 1878 en consolidant la République affermirent
du même coup toutes les institutions qui combattaient pour le progrès.
L'autorisation des cours d'anthropologie devint dès lors collective et
permanente. Bien plus, les Chambres votèrent pour l'Ecole une
subvention annuelle de 20 000 francs qui, jointe à l'allocation de 12 000
francs déjà mentionnée et à une rente de 2 000 francs, servie par un des
fondateurs, portait à 34 000 francs les ressources annuelles. L'avenir de
17 l'École était donc assuré. Broca, qui avait fondé la Société d'anthropologie
pouvait désormais être certain qu'elle ne périrait pas et que l'enseignement
des nouveaux professeurs perpétuerait le goût de sa science bien aimée. Il
venait ainsi de couronner l'édifice qu'il avait construit. La Société
d'anthropologie, le Laboratoire et l'École, réunis dans le même local,
d'Institut formaient ainsi une sorte de fédération sous le nom
Ces trois établissements offraient par leur ensemble, anthropologique.
toutes les ressources nécessaires pour les recherches et l'enseignement. À
côté des cours théoriques, le laboratoire constituait une véritable école
où tous les élèves étaient admis à s'exercer aux mensurations pratique
anthropologiques sous la direction de M. Topinard, directeur-adjoint, et
de Chudzinski et Kuhff, préparateurs. Non loin de là se trouvaient
l'importante bibliothèque de la Société et l'un des plus grands musées
anthropologiques du monde.
Dans les dernières innées de sa vie, Broca avait commencé une
série d'études sur la morphologie cérébrale. Il se proposait de faire pour le
cerveau ce qu'il avait accompli pour le crâne, et nul doute qu'il n'eût mené
à bien cette grande entreprise. Déjà en 1876 par son Mémoire sur la
topographie crônio-cérébrale il avait fixé les rapports qui existent entre
les scissures de l'écorce nerveuse et les sutures ou les points singuliers de
la calotte crânienne. L'année suivante, l'étude du cerveau du gorille
donnait une vive impulsion à ses recherches, en lui fournissant des faits
nouveaux et précieux. Dès lors se succèdent rapidement le Mémoire sur le
grand lobe limbique et la scissure limbique dans la série des mammifères,
Recherches sur les centres olfactifs et enfin le Traité sur la puis les
nomenclature cérébrale, admirable monument digne de servir de pendant
Sur les plis cérébraux de l'homme et des au célèbre mémoire de Gratiolet
Enfin, quand la mort est venue le surprendre, Broca travaillait à Primates.
un ouvrage complet sur la morphologie du cerveau qui devait résumer
magistralement le résultat de ses études. C'est après avoir été élu sénateur
inamovible le 5 février 1880 qu'il meurt à Paris le 8 juillet.
Médecin, chirurgien, anatomiste, biologiste, anthropologue et
neurologue, Broca a laissé une oeuvre considérable qu'on a parfois
comparé à celles de Claude Bernard (1813-1878) et Louis Pasteur (1822-
1895). C'est ici le neuropsychologue qui va nous intéresser, c'est
l'homme qui a posé sur de nouvelles bases la question des localisations
cérébrales du langage qui va faire l'objet de l'ouvrage que nous
proposons aux lecteurs.
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