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Educateur spécialisé

De
269 pages
Très convoité pour ses conventions collectives et un marché du travail plutôt favorable, le métier d'éducateur spécialisé est aussi séduisant pour son accessibilité qui, même en l'absence de titres scolaires, permet la réalisation d'aspirations sociales. Cet ouvrage montre que les éducateurs spécialisés sont en réalité confrontés à un marché du travail qui, sans être totalement fermé, ne permet pas de carrières professionnelles multicolores.
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ÉDUCATEUR SPÉCIALISÉ

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan I@wanadoo.fr diffusion .harmattan@wanadoo. fI' ISBN: 978-2-296-06703-5 EAN : 9782296067035

([) L'Harmattan,

Jacques Queudet

ÉDUCA TEUR SPÉCIALISÉ
Un métier entre ambition et repli

Préface de Charles Suaud

L'Harmattan

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vi/brod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Dernières parutions Fathi Ben MRAD, Hervé MARCHAL et Jean-Marc STEBE (sous la dir.) Penser la médiation, 2008 Francisco MANANGA, Les conditions de travail dans le secteur social. Approches juridiques d'un exercice professionnel bien particulier,2008. Geneviève BESSON, Le développement social local, Significations, complexité et exigences, 2008. Philippe BREGEON, A quoi servent les professionnels de l'insertion?, 2008. Nathalie GUIMARD, Le locataire endetté, 2008. Jean LOBRY, Dominique ALUNNI, Culture ouvrière, éducation permanente etformation professionnelle, 2008. Camille THOUVENOT (coord.), La validation des acquis de l'expérience dans les métiers du travail social, 2008. Grégory GOASMA T, L'intégration sociale du sujet déficient auditif, 2008. Hélène CHERONNET, Statut de cadre et culture de métier, 2006. Hervé DROUARD, Former des professionnels par la recherche, 2006. Teresa CARREIRA et Alice TOMÉ (dir.), Champs sociologiques et éducatifs, enjeux au-delà des frontières, 2006.

Jean-Pierre AUBRET, Adolescence, Penser de nouvelles frontières, 2006.

parole

et éducation.

Remerciements

Cet ouvrage est issu d'une thèse de sociologie que j'ai soutenue à l'Université de Nantes en juin 2005. Je tiens à remercier particulièrement Charles Suaud pour sa direction pendant ce travail et pour les conseils qu'il m'a prodigués tout au long de l'élaboration de ce livre. Mes remerciements vont aussi aux professionnels de l'Education spécialisée qui m'ont accordé de leur temps pour répondre à un questionnaire et (ou) me parler de leur métier. Merci aussi à celles et ceux qui, dans mon entourage, m'ont soutenu tout au long de ce travail et m'ont aidé par des relectures et par leur attention.

A Yannick

Préface
Conçu et réalisé à la ITontière d'une culture professionnelle - celle de formateur dans une école d'éducateurs spécialisés - et d'une discipline universitaire - la sociologie -, ce livre s'adresse à différents publics. À travers ce texte issu d'une thèse de sociologie, Jacques Queudet présente une étude de cas-limite qui enrichit la sociologie des professions. Il propose en même temps un document pédagogique qui rompt avec le genre dogmatique du manuel pour lui substituer un outil intellectuel de première utilité pour donner aux futurs professionnels les moyens de davantage maîtriser le déroulement d'une carrière à venir. Sur le plan théorique, Jacques Queudet s'est fixé un beau défi en voulant objectiver le métier d'éducateur spécialisé qui échappe pratiquement à tous les critères par lesquels la sociologie reconnaît et distingue ce qu'est une profession. Fondées sur des expériences individuelles ou familiales plus que sur des savoirs, dotées d'une faible technicité, largement ouvertes socialement en raison d'un faible droit d'accès, les activités des éducateurs spécialisés sont très hétérogènes et, souvent, peu différentes de celles d'autres métiers proches et concurrents. Comble d'infortune, le mot qui les désigne, « éducateurs », ne fait pas recette auprès des recrues qui lui préfèrent l'appellation d'accompagnateur ou celle plus valorisante encore de conseiller. Pareille situation a au moins le mérite de contraindre à renoncer à une problématique fonctionnaliste toujours prompte à mettre une relation de nécessité entre une identité professionnelle et des propriétés techniques plus ou moins repérables pour un état de développement de la division du travail. Reste à donner, autrement, un fondement objectif à un sentiment collectif pourtant bien réel d'être« éduc. spé. ». Jacques Queudet s'y emploie avec finesse en allant chercher, dans une logique relationnelle, des affinités cachées entre la position incertaine des éducateurs spécialisés parmi les autres métiers de l'encadrement social et sanitaire, le rapport à soi que les éducateurs partagent avec bon nombre de leurs clients, et les représentations avec lesquelles ils se pensent le plus volontiers en tant que

professionnels. « C'est peut-être le mot « entre» qui le [le métier d'éducateur spécialisé] caractérise le mieux: entre le monde du travail et celui du loisir, entre le métier d'enseignant et celui de soignant, entre les cadres et les ouvriers, entre les corporations et les professions savantes, entre l'éducation et la rééducation» (p. 17). Cette position inconfortable, sans base stable, dispose les éducateurs spécialisés à privilégier le sens de la relation interindividuelle; faute d'un capital intellectuel solide, ils sont tenus de s'engager d'une manière totale, corps et âme, qui explique pour partie l'usure au travail que beaucoup ressentent tôt et pour des raisons qui ne sont probablement pas que physiques. Se voyant volontiers « accompagnateurs» des jeunes inadaptés ou handicapés qu'ils encadrent, ils en partagent sans le savoir aussi certains traits comme celui qui consiste à «prendre sur soi », que ce soit «pour exercer leur métier» ou «pour se sortir de leurs difficultés» (p. 248). Ce livre Éducateur spécialisé: un métier entre ambition et repli, opère un mouvement qu'on pourrait qualifier d'« effet microcosmos », par allusion au film qui porte ce titre. Vu d'un regard ordinaire, un peu éloigné, le métier d'éducateur spécialisé est un métier «plat» et immobile, avec ses trois secteurs relativement étanches que sont le handicap, l'inadaptation sociale et la santé. Les passages de l'un à l'autre sont assez rares et les stratégies individuelles de mobilité peu développées pour des raisons autant structurelles qu'idéologiques. Jacques Queudet prend acte de cet état de fait mais ne s'en contente pas, sous peine de ne plus comprendre les valeurs ou, plus simplement, le goût que les éducateurs engagent dans leurs pratiques quotidiennes de faire correctement leur travail.
D'une part, il fait feu de tout bois, autrement dit des moindres possibilités de «bouger» d'un poste à l'autre, d'une institution à l'autre, plus rarement d'un secteur à l'autre, de l'internat vers le milieu ouvert, pour voir comment les éducateurs font avec un espace qui offre peu de possibilités de promotion. Il faut une vraie connaissance du milieu, mise au service d'une analyse sociologique attentive, pour décrire les chemins que les éducateurs

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spécialisés parviennent malgré tout à se frayer dans un espace offrant aussi peu d'occasions de mobilité. D'autre part, par le jeu de reconstitutions de carrières et la réalisation d'entretiens, il nous fait entrer dans leur univers mental; on accède à leurs valeurs de métier comme le sens d'une profonde fidélité aux institutions qu'ils servent, mais également à ce qui fait leur fragilité. S'il est dit que la mobilité est plus voulue (dans 64 % des cas) que subie, on apprend que les changements sont le plus souvent motivés par des conflits de personnes, des déceptions professionnelles ou la recherche d'aménagements de situations individuelles de repli.
Sans que cela soit dit explicitement, Jacques Queudet en écrivant ce livre a fait œuvre de pédagogie, d'une manière originale. Il offre ainsi aux formateurs d'école de service social en général et d'éducateurs spécialisés en particulier un outil de première importance pour enseigner ce qu'est ce métier. On trouvera des informations claires sur les antécédents, les modes de formation et de certification de même que sur les structures institutionnelles du métier d'éducateur spécialisé, mais le plus intéressant réside dans la description des conditions sociales qui accompagnent son fonctionnement. L'ouvrage fait accéder au cœur de la culture du métier, c'est-à-dire à tous ces principes invisibles, et parfois contradictoires, qui donnent du sens à tel aspect de la pratique ou qui, au contraire, disqualifient telle autre facette. C'est ainsi que le travail en milieu ouvert - et inversement pour le milieu fermé - est au sommet des valeurs du métier, tout en étant bas dans la division du travail, surtout quand les années d'ancienneté s'accumulent. Il est certain, enfin, que Éducateur spécialisé: un métier entre ambition et repli sera une référence pour les professionnels et tout spécialement pour ceux et celles qui cherchent à le devenir. Encore convient-il de préciser ce que ces derniers peuvent en attendre. Il ne faudrait pas réduire l'intérêt du livre au fait de permettre de mieux rationaliser des choix de carrière, posés en toute connaissance de cause. De manière plus constructive, il devrait donner aux postulants les outils intellectuels qui leur seront

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nécessaires pour chercher à transfonner les conditions et les enjeux d'un métier qui, dans sa fonne actuelle, porte encore fortement les marques des dépendances du passé à l'égard des grandes institutions de l'encadrement social et sanitaire. Charles Suaud Professeur de sociologie Université de Nantes

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INTRODUCTIONl
Le métier d'éducateur spécialisé est aujourd'hui exercé en France par environ 990002 personnes, ce qui en fait la profession3 la plus nombreuse au sein des professions sociales après celle d'assistante maternelle. Il se réfère à différents domaines (social, médical, pédagogique, juridique, et bien sûr éducatif) ouvrant sur une grande diversité de pratiques possibles. La pluralité des publics de personnes handicapées ou inadaptées, implique une diversité des structures dans lesquelles peuvent exercer les éducateurs spécialisés, une diversité d'employeurs, de partenaires et de pratiques professionnelles.

Bien que ce métier soit jeune, il fait partie de ce que l'on nomme aujourd'hui les professions canoniques du travail social avec les assistants sociaux et les animateurs. Ce qualificatif laisse à penser un métier structuré, bien identifié socialement4 pour son rôle et dans ses pratiques. En fait, il n'en rien et c'est la raison de cet ouvrage. Nous voudrions ici, dans la continuité d'une thèsé soutenue en juin 2005 à l'Université de Nantes (département de
1

Afin de ne pas alourdir ce document, nous avons transféré les annexes sur le site Internet de l'IFRAMES la Classerie (http://www.ifi-ames.org/classerie/index.html) établissement de formation aux métiers d'éducateurs spécialisés et de moniteurs éducateurs dans lequel nous exerçons. Le lecteur y trouvera tous les tableaux auxquels nous faisons référence dans cet ouvrage ainsi que le texte intégral de la thèse que nous avons soutenue en juin 2005 à l'Université de Nantes. 2 Direction de la Recherche des Etudes de l'Evaluation et des Statistiques (DRESS), Etudes et résultats, n0441, novembre 2005. 3 Nous choisissons de nommer « métier» l'activité professionnelle des éducateurs spécialisés, au lieu de « profession» qui, en sociologie suppose entre autres, des règles de fonctionnement communes, un prestige, une autorégulation efficace, dont ne disposent pas, nous le verrons, les éducateurs spécialisés. Une « profession» est un métier qui a obtenu le monopole de l'exercice professionnel et la capacité de se préserver de l'arrivée de profanes. Lorsque nous utilisons le terme profession (comme ici sans les guillemets), c'est dans son sens commun à savoir un ensemble d'individus exerçant le même métier. 4 S'inscrivant clairement dans le monde du travail. 5 Queudet J. Les carrières professionnelles des éducateurs spécialisés: entre ambition et repli, thèse de doctorat de sociologie, Nantes, 2005.

sociologie), rendre compte, à travers les carrières professionnelles des éducateurs spécialisés, de la complexité d'un métier fortement inscrit dans des savoir-faire inhérents à la sphère domestique (élever des enfants).
Une vie professionnelle est marquée par des paliers, des seuils à franchir qui, la plupart du temps, viennent consolider, renforcer, ou fixer la position professionnelle d'un agent dans l'espace professionnel dans lequel il exerce. La métaphore de l'escalier à grimper illustre assez bien l'effort à fournir pour effectuer les passages, souvent obligés, qui marquent un parcours professionnel. La trajectoire individuelle, nommée carrière professionnelle (nous nous en expliquerons plus loin) est liée à l'organisation de l'activité professionnelle et au contexte social dans lequel elle se déroule. Selon la profession considérée, le chemin à suivre est plus ou moins complexe avec des échelons à monter, soit par concours comme dans la fonction publique, soit par ancienneté, soit encore après des formations complémentaires. La carrière possible est d'autant plus évidente que la profession est structurée, reconnue, bien organisée avec des droits spécifiques, protégée contre l'intrusion de ceux qui n'auraient pas la qualification préconisée pour exercer6. Ainsi, une fois la porte d'entrée franchie, le parcours professionnel peut se dérouler selon une ligne toute tracée avec quelques chemins de traverse, souvent dus aux trajectoires personnelles et aux circonstances de la vie. La carrière professionnelle ne se résume pas à une simple suite d'étapes construites administrativement. Son déroulement est plus compliqué, car si étapes il y a, elles sont marquées par des changements de positions professionnelles auxquelles sont associées diverses gratifications, des responsabilités et des pratiques professionnelles nouvelles. C'est ici que se situe notre propos. Il ne s'agit pas seulement d'examiner les différents statuts qui jalonnent une carrière professionnelle, mais de regarder ce que ces statuts impliquent en termes de positions professionnelles dans un espace social donné et de repérer les gratifications financières, économiques, symboliques qui y sont associées. Autrement dit, il
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A l'inverse,

les professions

peu organisées
parfois

que nous nommons
d'agents

«métiers

», sont

soumises

à des «intiltrations»

massives

sans qualitication.

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s'agit de penser les rapports entre un espace plus ou moms structuré et des agents plus ou moins bien armés pour se positionner. Le métier d'éducateur spécialisé est attractif socialement. Il bénéficie de conventions collectives plutôt favorables et d'un marché du travail peu touché par le chômage? Il est aussi séduisant car le baccalauréat suffit8 pour se présenter aux épreuves de sélection d'entrée dans un centre de formation ce qui permet la réalisation d'aspirations sociales en l'absence de titres scolaires. Les jeunes diplômés se présentent sur le marché du travail avec une formation polyvalente donnant accès à toutes les institutions et services du secteur professionnel. Ils disposent ainsi d'un très large éventail d'emplois ouvrant sur des pratiques professionnelles variées ce qui augure de parcours professionnels dynamiques.
Pourtant la thèse que nous développons ici est celle d'un décalage entre les espérances que laisse pressentir le métier et les faibles chances objectives de les réaliser. Les éducateurs spécialisés vivent en réalité des carrières professionnelles plates, sans aspérités, souvent uniformes, parfois réduites à un assujettissement à un établissement employeur. Ils s'engagent, une fois le diplôme d'Etat obtenu, sur les différents terrains de l'Education spécialisée. Chaque secteur9 de travail possède ses spécificités, ses façons de faire, un environnement qu'il est nécessaire d'intégrer. Cela nécessite une adaptation qui tend à spécialiser les agents dans leur secteur d'activité. La carrière professionnelle se réduit alors principalement au parcours balisé autour de deux axes: celui d'un travail en internat ou en externat et l'accès à un poste de chef de service ou de direction. A chacun de ces axes sont associées des responsabilités particulières, des gratifications financières mais

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OREES, Les trois premières années de carrière des professions sociales, Etudes

et Résultats, n05l9, septembre 2006. 8 Cette obligation peut être contournée par l'obtention d'un examen de niveau organisé par la DRASS ou par la possession d'un diplôme professionnel du travail social de niveau équivalent ou inférieur à celui d'éducateur spécialisé. 9 Trois grands secteurs structurent l'Education spécialisée: l'inadaptation sociale, le handicap et la santé mentale.

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aussi symboliques et des pratiques professionnelles différentes. Les éducateurs spécialisés entrent dans ce métier sans se préoccuper du déroulement possible de leur carrière. Ils s'attachent à l'établissement employeur dès lors qu'ils y trouvent matière à leur propre valorisation sans mesurer les effets de blocage que cela peut entraîner dans le parcours professionnel. Ils vont parfois jusqu'à s'interdire l'accès aux postes hiérarchiques qui concrétiserait l'avancement le plus gratifiant: ils écartent fréquemment cette ambition qui leur paraît incompatible avec l'altruisme nécessaire à leurs yeux dans l'exercice de ce métier. Dès lors, l'évolution des situations professionnelles passe par de menus changements, de minimes différences, des petits riens souvent acquis de longue lutte et qui finissent par être vécus subjectivement comme des promotions par les agents. Il y a ainsi désajustement entre l'attente des impétrants et la réalité des carrières. Les éducateurs spécialisés se trouvent confrontés à l'ambivalence de ceux qui vont devoir utiliser un système qu'ils contestent. Ils vivent leur métier entre enthousiasme et déception au sein d'établissements spécialisés auxquels leur attachement se concrétise, d'un côté par la contestation de l'ordre instituélO et de l'autre par des luttes individuelles servant leurs intérêts personnels dans la recherche de la position professionnelle convoitée. Confrontés à un espace professionnel peu homogène constitué de sous-espaces, ils vivent souvent «mal dans leur peau» [...] c'est-à-dire dans leur poste, dans la fonction qui leur est assignée!! ». Le déroulement des carrières se concrétise alors par une posture très individualiste qui privilégie la protection de soi à celle du métier.
Il n'existe pas une carrière professionnelle pour les éducateurs spécialisés, mais des carrières très différentes en termes de pratiques professionnelles, de gratifications financières et symboliques selon le secteur d'intervention (social, médical, handicap). Les secteurs ne sont pas étanches mais leur perméabilité est toute relative. Ils fonctionnent sur des logiques tendant à
10 Souvent par le biais de revendications militantes. C'est par exemple au nom de la défense des intérêts du public accueilli qu'ils revendiquent d'autres conditions de travail. I] Bourdieu P., Questions de sociologie, Paris, Minuit, ] 980, p. 76.

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spécialiser les agents et à les fidéliser autour de deux grands secteurs: celui du handicap et celui de l'inadaptation sociale. A l'intérieur de ces deux grands domaines, les carrières seront hiérarchisées selon les modes d'intervention et selon le public12 objet de l'intervention. Présupposer que les éducateurs spécialisés peuvent, en raison de leur formation polyvalente, travailler avec tous les publics ne va pas de soi. La culture professionnelle est imprégnée de représentations qui influent sur les carrières. Par exemple, il existe un supposé travail plus facile avec des personnes handicapées qui pèse sur les parcours professionnels et cela dès le début de la formation.

L'enquête
Afin de rendre compte des carrières possibles, nous avons réalisé une enquête par questionnaires auprès d'éducateurs spécialisés diplômés ayant entre sept et dix-sept ans d'ancienneté13. Plutôt que de nous adresser aux établissements et services de l'Education spécialisée, ce qui nous aurait conduit à ne retrouver que les éducateurs spécialisés en exercice, nous avons travaillé à partir des adresses qu'ils avaient au moment de leur formation. Nous nous sommes, pour cela, appuyé sur les centres de formation. Cette approche nous a permis de mesurer la mobilité professionnelle, d'évaluer le taux de sortie de la profession et de repérer les interruptions momentanées dans les parcours professionnels. Nous avons pu disposer d'un échantillon de sept cent quarante et une réponses, que nous avons complétées par trente-deux entretiens d'une durée moyenne d'une heure trente chacun. La combinaison de données quantitatives et qualitatives nous permettant de rendre
12 Dans chacun des secteurs (handicap et social), les publics, « objets}) de l'intervention éducative, conduisent à des pratiques professionnelles très différentes. Les outils, les partenaires sont singuliers selon qu'un éducateur spécialisé intervient dans le secteur du social avec un public de jeunes cas sociaux ou avec un public de demandeurs d'asile. Dans le secteur du handicap les pratiques seront très différentes avec des adolescents handicapés mentaux ou des adultes polyhandicapés. 1361,3% de femmes et 38,3% d'hommes. Voir la constitution de l'échantillon en annexe A sur le site Internet de l'IFRAMES la Classerie.

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compte du processus professionnelles.

de

déroulement

des

carrières

Nous avons retenu pour notre étude le métier d'éducateur spécialisé. Ces professionnels s'inscrivent dans un ensemble plus large, celui des travailleurs sociaux qui regroupe d'autres métiers ou professions du social, de l'animation ou de l'éducation. Certains métiers sont très proches (moniteur éducateur, éducateur de jeunes enfants) et concurrencent les éducateurs spécialisés sur les postes de travail. Notre choix de ne prendre en compte que les éducateurs spécialisés, est dicté par leur nombre qui les situe loin devant les autres professions entrant dans la catégorie « travailleurs sociauxl4» et aussi parce que c'est un métier que nous avons longtemps exercé, que nous connaissons de l'intérieur. Ceci n'est pas sans poser problème lorsqu'il s'agit d'avoir une position de chercheur, supposé être à distance de son objet afin de ne pas être pris dans les méandres de la subjectivité. Le risque est de prendre, pour un savoir démontré ce qui n'est qu'un supposé de l'expérience. A l'inverse, un terrain connu, un langage professionnel familier, sont des points d'appui qui se sont avérés utiles dans la rencontre avec le milieu professionnel. Ce métier a fait l'objet de beaucoup d'écrits, mais de peu de travaux de recherche. Il existe une littérature abondante qui cherche à trouver ou retrouver le «sens» du travail éducatif, littérature produite le plus souvent par des psychologues ou des psychiatres voire des juristes. Des éducateurs spécialisés ont également témoigné sur leurs pratiques professionnelles mais ils sont peu nombreux. Du côté de la sociologie, si on écarte la thèse de Claude Dubar15(l970) qui portait sur le rapport entre « idéologie et choix professionnel », c'est vraisemblablement Francine Muel-Dreyfusl6 en 1983 qui a proposé la première

14 Voir à ce sujet:
PUF, 4ème édition

Thévenet A., Désigaux 1., Les travailleurs sociaux, Paris,
1998.

15 Dubar c., Idéologies et choix professionnels

corrigée,

des éducateurs spécialisés.

Th. 3ème C. : Paris VIII, 1970. 16Muel-Dreytùs F., Le métier d.éducateur,

Paris, Minuit, 1983.

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analyse du métier. Alain Vilbrod17, plus récemment (1995) a travaillé sur les déterminants sociaux de l'entrée dans le métier. A notre connaissance, il n'existe qu'une seule recherche sur les carrières professionnelles des éducateurs spécialisés, celle de Thibault Lambertl8. Nous serons donc appelé à y faire référence ainsi qu'aux autres travaux cités précédemment.

La problématique
« ... La carrière est cette séquence même de statuts, de rôles, d'honneurs, pour autant que la profession (et non pas le talent personnel, ni la famille, ni le hasard, ni d'autres circonstances) en déterminent la chronologie »19. C'est par une approche pluraliste que nous nous proposons d'appréhender les carrières professionnelles. Elle emprunte à la fois au fait professionnel tel qu'en parle Emile Durkheim et aux approches interactionnistes. Elle veut pouvoir rendre compte de l'impact structurel sur la trajectoire professionnelle et de l'intériorisation que peut en faire l'individu, en gardant à l'esprit que la trajectoire est la partie objective d'un processus symbolique de construction de soi, au bout duquel l'individu se perçoit et finit par être différent. La voie que nous avons décidé de suivre s'inscrit dans une perspective constructiviste et interactionniste qui consiste à mettre en évidence les stratégies des individus pour éviter de possibles déclassements et les effets d'imposition des structures objectives sur le déroulement des carrières professionnelles. Le but est de montrer comment les éléments objectifs, constitutifs du métier, et les éléments subjectifs émergeant principalement des propos tenus par les répondants sur des choix passés, peuvent
17 Vilbrod A., Devenir éducateur une affaire defamille, Paris, L'Hannattan, 1995. 18 Lambert Thibault., Les éducateurs spécialisés, étude démographique de leurs origines sociologiques et de leurs devenirs professionnels, Paris, CTNERHI, 1981. 19 Tréanton J-R., Le concept de « carrière ». Revue française de sociologie, 1960, I, p. 73. - 15 -

rendre compte du déroulement des carrières professionnelles. Les parcours professionnels des éducateurs spécialisés ont leurs racines dans les expériences les plus précoces qui constituent, petit à petit, un capital utilisable dans le présent et dans l'avenir. Comme tout capital, il n'est pas figé et se développe au fil des expériences. Il sert de matrice guidant l'agent dans le dédale des expériences possibles, sans qu'il en ait toujours conscience. Les choix qu'il sera appelé à faire, lui apparaîtront le résultat de sa propre réflexion, oublieux de tout cet héritage rémanent. Certains interviewés ont insisté sur les choix de publics qui s'offraient à eux une fois le diplôme obtenu, situation que connaissent moins les diplômés sortant aujourd'hui des centres de formation. En revanche, ils ont aussi montré que les aléas de leur scolarité, le peu de connaissance par leurs parents du milieu scolaire et de ses enjeux, l'impact symbolique du baccalauréat et leur propre révolte d'adolescent, avaient réduit considérablement ce « champ des possibles» au moment de l'orientation professionnelle.
Il est bon de rappeler20que l'analyse sociologique des pratiques professionnelles porte, non seulement sur les professionnels concernés, mais aussi sur les rapports que cette profession entretient avec les autres professions environnantes. Tous les groupes professionnels cherchent à développer leurs intérêts propres et à revendiquer le monopole de l'exercice de leur activité. Lorsque ce n'est pas possible, ils mettent en place des stratégies de distinction. Ce n'est donc pas l'organisation qu'il est nécessaire d'analyser mais les rapports de force qui sont à l'œuvre dans les différents champs d'exercice professionnel. Le secteur de l'Education spécialisée s'est considérablement développé durant les cinquante dernières années. La création de structures spécialisées pour les adultes handicapés ou inadaptés a ouvert de nouveaux emplois possibles pour les éducateurs spécialisés, jusque-là plutôt confinés sur des emplois avec des enfants ou des adolescents. Ces professionnels sont face à une multitude de postes possibles dans des espaces professionnels divers, cependant les perspectives de promotions ou de changements d'emploi sont
20 Chapoulie J.-M., Le corps professoral dans la structure française de sociologie, XV, 1974, p. 155-200. de classe. Revue

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limitées et se traduisent par des carrières professionnelles endogènes qui se déroulent principalement sur un mode linéaire. L'absence d'une mobilité professionnelle équivalente à la diversité des emplois, trouve pour une part son explication dans l'hétérogénéité des conditions de travail selon les emplois. On peut citer en exemple les écarts dans les contraintes professionnelles selon les publics accueillis. Toutefois, cet argument n'est pas suffisant et la réponse est beaucoup plus complexe. Ce qui caractérise ce métier, c'est sa position intermédiaire dans ses différentes dimensions, que ce soit dans son rapport au travail, dans l'identification du métier, dans l'utilisation de techniques spécifiques, dans sa subordination à d'autres professions. C'est peut-être le mot « entre» qui le caractérise le mieux: entre le monde du travail et celui du loisir, entre le métier d'enseignant et celui de soignant, entre les cadres et les ouvriers, entre les corporations et les professions savantes, entre l'éducation et la rééducation.
Cette position intermédiaire, qui se traduit par une « impossible »21, est la conséquence de deux logiques de professionnalisation socialisation professionnelle qui s'affrontent et cela depuis le début du processus de professionnalisation, celle de la qualification, logique de formation savante construite à l'université et celle de la compétence, logique de corporation de métier fondée sur l'apprentissage et la possession de qualités personnelles. Les éducateurs spécialisés pris dans cet étau constitué d'un côté par la concurrence des moins diplômés (moniteurs éducateurs, aides médico-psychologiques) et de l'autre par celle des diplômes universitaires, incapables de s'organiser en profession, se trouvent assez vite limités dans leurs parcours professionnels. Confrontés à un marché du travail ouvert mais à leurs dépens, ils luttent individuellement en personnalisant leur poste de travail. Ils habillent leurs emplois en les adaptant à leurs aspirations. Cette stratégie est souvent une sauvegarde individuelle dans un métier qui renvoie, tout compte fait, à ce que chacun pense pouvoir faire, à savoir éduquer.
21

Vilbrod A., op. cil., p.70. - 17 -

Notre propos a pour objectif d'articuler deux dimensions. Celle de l'espace professionnel et celle de l'intérêt de l'individu. Il est nécessaire de les penser ensemble. C'est bien en interrogeant la position occupée par les agents dans l'espace professionnel et les stratégies individuelles engagées que nous pourrons comprendre les carrières professionnelles des éducateurs spécialisés. Elles sont le résultat d'un croisement entre un espace professionnel structuré qui trace un chemin à suivre et une histoire personnelle qui donne des dispositions à suivre ce chemin plus ou moins bien balisé. Avant de les regarder dans le détail, un état des lieux s'impose. Il nous faut d'abord décrire le métier d'éducateur spécialisé puis regarder comment est structuré l'espace professionnel. Le diplôme date de 1967, et le processus de professionnalisation ne s'est enclenché que depuis quelques décennies. Pour autant les fondations sont anciennes, maçonnées sur plusieurs siècles d'éducation, d'enseignement, de répression, de soin, dans des institutions chargées d'une histoire encore lisible sur les murs de certains établissements contemporains. Le métier s'est construit sur le terreau du XIXe siècle et du début du XXe siècle pour éclore dans la période de la guerre et de l'après-guerre 39-45, dans une lutte de pouvoir dont nous rappellerons quelques-uns des enjeux.
L'autonomie des individus dans le choix de leur métier puis dans le déroulement de leur carrière professionnelle est somme toute très relative. L'engagement vécu comme un choix personnel sur la base de dispositions individuelles, puis le déroulement de la carrière professionnelle, sont aussi le produit des sélections, des formations et du marché du travail. En paraphrasant Pierre Bourdieu, nous dirions que l'Etat, en contribuant de façon déterminante à faire le marché (du travail) du handicap et de l'inadaptation, contribue à déterminer la distribution des éducateurs spécialisés dans les différents secteurs du handicap de l'inadaptation ou de la santé, et du même coup à induire les pratiques professionnelles. Nous pensons, en écrivant ceci, à cet hôpital psychiatrique de la région rennaise qui, pour ne pas perdre de « lits », a ouvert une unité pour « handicapés ». Le personnel et les malades accueillis (ces derniers changeant de statut pour devenir des « handicapés») ont dû mettre en place, pour les uns de

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nouvelles pratiques professionnelles, pour les autres de nouveaux comportements, sauf à prendre le risque de ne pas être à leur place, celle qui leur est assignée institutionnellement. Le terme au cœur de cet ouvrage est celui de «carrière» (la succession des postes de travail qu'occupent des agents durant le temps de leur exercice professionnel). Cette carrière professionnelle nous l'inscrivons dans un espace, celui d'institution, dans une histoire, celle de l'Education spécialisée et dans des secteurs, ceux dans lesquels exercent les éducateurs spécialisés.

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CHAPITRE

1

LE MÉTIER D'ÉDUCATEUR SPÉCIALISÉ

1. Un écart entre le titre et les postes
Educateur spécialisé, un titre qui laisse imaginer une technicité indispensable, réservée aux seuls qualifiés, mais aussi un métier méconnu que les titulaires ne savent pas toujours mettre en valeur dès lors qu'ils sont appelés à en décrire le contenu.

11. L'univers professionnel

des éducateurs

spécialisés

Les éducateurs spécialisés participent à l'éducation d'enfants, d'adolescents ou d'adultes dépendants (pour des raisons physiques, psychiques ou de précarité sociale). Ils n'ont pas le privilège de ce type d'action. Nombreuses sont les professions qui se veulent éducatives et qui gravitent autour de celle d'éducateur spécialisé. Certaines utilisent le terme d'éducateur dans le patronyme de leur métier, mais en réalisant des tâches professionnelles différentes, comme les éducateurs techniques ou sportifs, d'autres accomplissent les mêmes tâches professionnelles dans certains domaines d'activité (les éducateurs de jeunes enfants, les moniteurs éducateurs). Cette inflation de professions éducatives rend peu lisibles les contours de la profession d'éducateur spécialisé. L'adjectif« spécialisé », censé venir nommer le secteur professionnel de «l'Education spécialisée », crée un malentendu en laissant penser qu'il s'agit de techniques spécifiques au regard d'un public particulier. Il est fréquent pour un éducateur spécialisé de s'entendre demander sa spécialité à l'annonce de son métier. Ces délimitations imprécises ont deux effets immédiats, d'une part

celui de rendre plus complexe le marquage statistique du fait de confusions entre professions proches, d'autre part le brouillage d'une identité professionnelle. La première difficulté pour aborder ce métier est de pouvoir rendre compte des différents domaines d'activité professionnelle. Ceux-ci sont multiples, en raison de la diversité des publics avec lesquels ces professionnels sont susceptibles de travailler. De nombreux paramètres influent sur leur positionnement professionnel: la spécificité du public (âge, difficultés), la structure d'accueil, les tâches professionnelles, les savoirs à mobiliser, les partenaires, les politiques sociales. Tous ces éléments, s'ils peuvent être étudiés séparément, demandent à être pensés ensemble car ils influent de manière systématique sur les parcours professionnels.
Dans les institutions spécialisées, les éducateurs sont présents du matin au soir et parfois la nuit22. Ils réalisent des tâches très diverses, allant de l'accompagnement des usagers dans la vie quotidienne à la transmission de savoirs dans le cadre d'apprentissages, en passant par des réunions avec d'autres professionnels et l'élaboration de projets. Il nous faudra différencier leurs tâches professionnelles, en les regroupant en activité centrale23 (ou principale) et activités périphériques (ou secondaires). Pour chaque éducateur spécialisé, selon le secteur
22 Le service de nuit est assuré dans la continuité de la soirée et se poursuit le plus souvent par le lever. Ce sont des nuits «couchées» qui ne peuvent pas se comparer à un travail de nuit avec des tâches à réaliser. La fatigue est variable selon le lieu, le groupe accueilli et la responsabilité qui en découle. C'est un temps de travail peu valorisé, estimé et compté 3h, mal aimé des éducateurs spécialisés qui, nous le verrons dans les entretiens, supportent de plus en plus mal cette contrainte au fur et à mesure qu'ils avancent dans leur carrière professionnelle. L'évolution du droit du travail imposant des temps de récupération, notamment en raison du passage aux 35h, a pour conséquence d'engendrer une nouvelle fonction voire un nouveau métier, celui de surveillant de nuit. De plus en plus d'établissements spécialisés font appel à des surveillants de nuit pour assurer la sécurité du public accueilli après le départ du personnel éducatif dégageant ainsi ce dernier de cette tâche. Les éducateurs spécialisés malgré leur peu d'entrain pour assurer le service de nuit, voient avec inquiétude arriver cette nouvelle concurrence. 23 Hughes E-C., Le regard sociologique, Essais choisis, Paris, EHESS, 1996.

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d'intervention, existe une activité centrale qui regroupe les tâches professionnelles les plus fréquentes et une ou des activités périphériques qu'il réalise occasionnellement ou qui ne représentent qu'une petite part des tâches réalisées. Etudier les carrières professionnelles revient aussi à comprendre comment les éducateurs spécialisés se dégagent petit à petit de l'activité centrale ou au contraire cherchent à la renforcer en diminuant, autant que possible, les activités périphériques ou les désagréments qu'elles occasionnent.
Il est difficile de décrire le travail des éducateurs spécialisés tant les différents modes d'accueil et d'intervention engendrent des pratiques spécifiques. Afin d'y voir plus clair, nous pouvons poser d'entrée que l'activité centrale de l'éducateur est d'éduquer tout comme celle de l'instituteur est d'enseigner. Cependant, si l'acte d'enseigner est associé à des pratiques professionnelles bien repérées, à un cadre celui de la classe, l'action éducative renvoie à des pratiques mal identifiées et à des cadres différents selon l'exercice professionnel. Lorsque l'on interroge les éducateurs spécialisés sur ce qu'ils font concrètement, la réponse tourne le plus souvent autour de l'instauration d'une relation de qualité avec un usager. Le support principal de l'activité professionnelle est peu décrit, au profit du sens du travail et d'une compétence relationnelle. Lors de nos interviews, rares ont été les répondants qui ont relaté que leur tâche principale consistait à aider les usagers à se laver, à manger, à s'habiller. Dans les internats pour enfants et adolescents, il est exceptionnel que soient décrits comme pratique professionnelle principale, la toilette des enfants, la surveillance des devoirs scolaires, l'organisation et l'animation d'un jeu, l'encadrement d'un repas, la préparation d'un petit déjeuner, bref autant d'activités référées à la sphère privée. On voit alors l'importance, pour ces professionnels, d'intellectualiser leur activité professionnelle au détriment du contenu.

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L'activité

centrale et les activités périphériques

Les premiers éducateurs dans les années 1945 avaient pour activité centrale l'encadrement de groupe d'enfants ou adolescents afin de les observer puis de les orienter. C'est cette capacité à encadrer qui fondait la compétence. Être avec les jeunes dans les institutions spécialisées, les occuper, leur enseigner la discipline, l'obéissance, leur pennettre d'accéder à des apprentissages, tels étaient les objectifs généraux à atteindre pour penser une insertion sociale.
Les groupes étaient importants, vingt jeunes, parfois plus, pour un adulte. Aujourd'hui les groupes dépassent rarement dix à douze individus et l'encadrement est assuré, dans la plupart des temps d'intervention, par deux professionnels. Le développement du secteur de l'Education spécialisée, à travers la multiplication des structures d'accueil, des publics, fait que l'activité centrale et les activités périphériques sont différentes selon le cadre de l'exercice professionnel et renvoient à des stratégies divergentes dans la conduite de la carrière. La stratégie la plus probable que nous avons relevée dans les entretiens, consiste à glisser petit à petit d'une activité constituée d'interventions professionnelles dirigées sur du collectif (groupe d'enfants, d'adolescents ou d'adultes), vers une activité faite d'interventions axées sur l'individu. Il ne s'agit pas, ou pas seulement, d'un changement de posture théorique (ou éthique) faisant de l'individu « le centre de la prise en charge »24, mais d'un changement d'activité centrale entraînant des modifications dans les horaires de travail, les contraintes institutionnelles, les tâches réalisées ainsi que dans la valorisation symbolique du travail. L'évolution du paradigme de l'Education spécialisée qui reposait sur des grands collectifs pour aujourd'hui plutôt privilégier les petites unités de vie, a été pour une part retraduite par les éducateurs spécialisés par la nécessité de privilégier les prises en charge individuelles, ce mode d'intervention renvoyant à des professions beaucoup plus valorisées socialement. Selon le
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Loi N°2002-2

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