Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

EDUQUER AVEC LES PARENTS

De
272 pages
Comment caractériser et comment situer les pratiques qui se trouvent rassemblées depuis maintenant une quarantaine d'années sous le label de l'action éducative en milieu ouvert ? Avec beaucoup de précisions, Jean Lavoué en décortique la configuration complexe, qui met en rapport des prescripteurs, des services d'intervention, des professionnels en chair et en os, des familles situées et in fine des enfants ou des adolescents en souffrance.
Voir plus Voir moins

(Ç) L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8916-8

,

Eduquer

avec les parents

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l' heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Déjà parus Eliane CARlO, Le malade mentale à l'épreuve de son retour dans la société. Fabrice DHUME, RMI et psychiatrie. Raoul LÉGER, La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Claire JOUFFRA Y, L'action sociale collective en collège. Valérie SCHMIDT-KERHOAS, Les travailleurs sociaux et le droit pénal. Camille THOUVENOT, L'efficacité des éducateurs. Charlotte LE VAN, Les grossesses à l'adolescence. Normes sociales, réalités vécues, 1998. T. CARREIRA, A. TOMÉ, Éducation au Portugal et en France, 1998. Brigitte JUHEL, L'aide ménagère et la personne âgée, 1998. J. Yves DARTIGUENA VE, J-François GARNIER (dir), Travail social: la reconquête d'un sens, 1998. René SIRVEN, De la clinique à l'éthique, 1999. Emmanuel JOVELIN, Devenir travailleur social aujourd'hui, vocation ou repli?, 1999. Pierre NÈGRE, La quête du sens en éducation spécialisée, 1999. Conservatoire National des Archives et de l'Histoire de l'Éducation Spécialisée, Elles ont épousé l'éducation spécialisée, 1999 Sophia ROSMAN, Sida et précarité: une double vulnérabilité, 1999. Mario PAQUET, Les professionnels et les familles dans le soutien aux personnes âgées dépendantes, 1999. Anne GUILLOU, Simone PENNEC (eds), Les parcours de vie des femmes, 1999. Gilles ALLIÈRES, Les sous-mariniers et leurs familles, 2000.

Jean Lavoué

,

Eduquer

avec les parents

L'action éducative en milieu ouvert: une pédagogie pour la parentalité ?

Préface de Michel

Chauvière

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur

AUX EDITIONS L'HARMATTAN

Travail social La reconquête d'un sens, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Yves Dartiguenave et JeanFrançois Garnier, Paris, L'Harmattan, 1998

CHEZ D'AUTRES

EDITEURS 1996

Soleil des grèves, Quimper, Calligrammes,

Jean Sulivan, je vous écris, Editions Desclée de Brouwer, Paris,2000 Topo-guide de l 'A.E.M O., ouvrage collectif réalisé par le Carrefour National de l'Action Educative en Milieu Ouvert, CNAEMO Editions 2000

pour Anne,
à nos enfants qui nous enseignent

Une civilisation qui perd cette sorte de respiration entre la Jonction critique et poétique de la parole et laJonction efficace du travail est condamnée à terme à la stagnation. Une civilisation ne conserve de mouvement que si elle assume tous les risques de la parole et institue le droit à l'erreur comme une fonction politique indispensable.

Paul RICOEUR Histoire et vérité

PREFACE

Ce livre tombe bien et c'est sans hésitations que je confie ces quelques mots à son auteur. Jean Lavoué est un professionnel de l'éducation spécialisée qui s'interroge sur le sens de sa pratique quotidienne dans le champ de la protection de l'enfance. S'il cherche à la clarifier pour en affermir la légitimité, il réagit aussi aux mutations du cadre juridique et institutionnel propre à ce type d'action, bien conscient que jamais le travail social ne se fonde sui generis. Par-delà les aspects techniques, traités avec beaucoup d'expérience et de recul, ce livre possède, à mes yeux, deux mérites essentiels. Il vaut tout d'abord comme témoignage d'un travailleur social situé pour l'ensemble des professions éducatives qualifiées. Ce trait est d'autant plus important que nous traversons une période difficile, marquée par de fortes contraintes budgétaires et politiques, en même temps que se développent des stratégies de délégitimation. On peut en effet lire régulièrement des condamnations sans nuances du travail social qui nourrissent le soupçon systématique plus que l'analyse. Que l'on discute librement des fondements et que l'on évalue la pertinence des différentes approches de la question sociale est une nécessité incontestable. Mais on ne peut admettre un climat général de mise en examen. En titrant récemment "À quoi sert le travail social ?", le numéro d'Esprit de mars-avril 1998 a pris le risque de tirer sur l'ambulance, malgré d'excellents articles. C'est une analyse que prolonge avec pertinence Jean Lavoué dans l'un de ses papiers. Plus près de nous, les récentes interventions de Martine Aubry, pour dénoncer des travailleurs sociaux qui ne seraient plus sur le Il

terrain, participent hélas! de la même caricature. Alors, que des travailleurs sociaux prennent la parole et surtout la plume pour dire ce qu'ils font réellement, comment ils le théorisent et comment ils s'organisent collectivement, est de nature à rééquilibrer un débat public devenu trop inégal. Mais le contexte général n'est pas tout. Cet ouvrage se porte sur une question loin d'être anodine. En titrant "Éduquer avec les parents" ou "Se tenir aùx côtés des parents", Jean Lavoué montre un parti pris, il fait un choix tout à la fois stratégique et éthique, il se comporte comme un professionnel engagé. Point n'est besoin de se demander si les travailleurs sociaux doivent être des militants, comme récemment lors d'un colloque à Toulouse. Il ne sert à rien de vouloir rapprocher deux bords de l'action sociale que la professionnalisation aurait - on ne sait pourquoi - écartés l'un de l'autre. Dans cet ouvrage, l'auteur nous rappelle tout simplement que l'action sociale organisée est nécessairement un engagement; on pourrait même écrire qu'elle est un arrachement, tant la réponse collective aux souffrances sociales n'est jamais acquise. Telle qu'abordée ici, la responsabilisation des parents n'est pas un a priori, ni un impératif moral, ni une incantation conjoncturelle contre les incivismes. C'est avant tout le choix motivé d'un référentiel pour l'action, validé par l'expérience professionnelle. À un moment où la parentalité fait l'objet d'une délégation interministérielle à la famille, orientée depuis 1998 vers le soutien aux initiatives locales, la parole d'un acteur de la protection de l'enfance est à entendre et à méditer. Composé à partir d'articles rédigés durant une dizaine d'années pour diverses revues institutionnelles, un tel ouvrage s'inscrit donc en résonance avec l'actualité contemporaine du champ social. Au demeurant, Jean Lavoué se tient à distance raisonnable de certains débats fonnels, s'agissant par exemple du territoire ou du partenariat. De même, il oppose au principe de subsidiarité, très en vogue aujourd'hui, le principe de responsabilité, sans rejeter la question de l'autorité. S'il ne néglige nullement ces moyens et références pour l'action sociale, il n'en fait pas une fin en soi.

12

De même, il évite tout néo-romantisme de la marge ou de l'exclusion, pour se concentrer, avec une belle constance, sur les seuls enjeux cliniques et sociaux d'une pratique éducative construite en milieu naturel. Que faisons-nous, nous équipes éducatives "habilitées", quand nous nous tenons aux côtés des parents? De cette posture modeste, ferme et audacieuse en ces temps de démagogie facile, il faut lui être gré. La lecture fait naître une série d'interrogations. Elles sont importantes pour l'avenir de l'AEMO, mais elles valent aussi pour toute la dynamique clinique de l'action sociale, dans le nouveau contexte d'affaiblissement des grands systèmes de protection, d'une part, de localisation et de politisation des actions de solidarité, de l'autre. Comment caractériser et comment situer les pratiques qui se trouvent rassemblées depuis maintenant une quarantaine d'années sous le label de l'action éducative en milieu ouvert ? Née de la critique de l'internat rééducatit: mais aussi d'une recherche de protection dans l'intérêt de l'enfant, l'AEMO, qu'elle soit judiciaire ou administrative, occupe une place à part dans I'histoire professionnelle. Avec beaucoup de précisions, Jean Lavoué en décortique la configuration complexe, qui met en rapport des prescripteurs, des services d'intervention, des professionnels en chair et en os, des familles situés et in fine des enfants ou des adolescents en souffrance (en danger ou en risque de danger). Pour l'éducateur, se positionner avec justesse et utilité n'est jamais simple. Loin des codes de déontologie et des référentiels de compétence, l'auteur plaide pour une éthique de la responsabilité éducative partagée, c'est-à-dire tout à la fois institutionnelle, professionnelle, personnelle et politique. On retrouve là des enjeux tout à fait contemporains, parfois exprimés en d'autres termes, comme dans ce débat entre qualifications et compétences qu'anime le groupe CQFD social (C'est la Qualification qu'il Faut Développer). L'articulation du judiciaire et de l'éducatif n'est pas qu'affaire de valeurs ou d'intentionnalité, Jean Lavoué le sait parfaitement. Elle s'incarne dans des structures, dans des mandats, dans des financements, dans des théories... pour une intervention bien particulière, puisqu'elle se situe dans le cadre 13

privé de la vie familiale. Dans de telles conditions, les problèmes ne manquent pas auxquels l'auteur se propose de répondre par deux fortes affirmations, étroitement liées: l'AEMO doit être résolument ancrée dans le champ de la clinique, d'une part; l'AEMO a une mission pédagogique au sein de la société civile, de l'autre. Cette réhabilitation de la clinique est sans doute l'aspect le plus précieux de cet ouvrage. Entre l'ingénierie de projet et l'offre de service solvabilisable, beaucoup de travaux récents oublient complètement la dimension clinique de l'intervention, l'accusant d'être on ne sait pourquoi - symptomatologique, psycho-individuelle, assistancielle, voire répressive.

-

Et pourtant! Bien des exemples montrent que la clinique, c'est-à-dire le choix de se situer «au chevet» du malade, quels que soient les symptômes et l'incertitude des interprétations, est au fondement historique de l'intervention sociale. De plus, cette clinique n'est pas toujours synonyme d'un refus de considérer la part du social, des circonstances ou des déterminations économiques. Bien au contraire. L'orientation institutionnelle, à laquelle Jean Lavoué veut manifestement redonner ses lettres de noblesse, a fait la preuve de la nécessité absolue de ne plus séparer l'individuel et le collecti£: malgré l'indécidable de nombreuses situations. Les transformations considérables dans l'approche de la folie, ces vingt-cinq dernières années, en font la preuve. Avec lès mêmes convictions, cet ouvrage aborde la dimension culturelle dans l'accompagnement de l'enfance en danger et de sa famille. L'entre-deux culturel est toujours un risque pour l'éducateur, un de plus pourrions-nous écrire, qui invite à considérer la fonction d'hospitalité du travail social. C'est là une heureuse proposition, que Jean Lavoué développe plus amplement dans un ouvrage collectif récent (L'Harmattan, 1998) et qui peut sans aucun doute inspirer la réflexion sur d'autres champs que l'action socio-éducative. L'humanitaire n'a pas le monopole de cette hospitalité. Les travailleurs sociaux sont aussi souvent là, au quotidien, pour accueillir dans de bonnes conditions matérielles et éthiques une lourde part de la souffrance sociale. Face à la violence urbaine, autre thème abordé par le livre, une telle attitude clinique garde toute sa pertinence. Mais à la 14

condition de bien faire le départ entre les responsabilités propres des professionnels, dans des limites qu'il faut toujours bien préciser, et celles, plus importantes encore, de la société civile et des politiques dans l'organisation de l'action publique. L'erreur serait évidemment de ne faire porter le chapeau qu'aux professionnels de l'action socio-éducative, ce que certains n'hésitent pourtant pas à faire. Jean Lavoué nous en donne une belle illustration lorsqu'il aborde la mobilisation sociale pour l'enfance maltraitée. Si le problème est réel, il nous montre que les formes contemporaines de son énonciation sont discutables et qu'il importe de ne pas confondre les solutions à mettre en œuvre avec la médiatisation de la cause. Reste la question de la famille ou, plus politiquement, du familial. Quel sens attribuer à l'inflexion "familialiste" du social qui transparaît dans cet ouvrage? En l'espèce, pourquoi et comment passe-t-on de l'intérêt de l'enfant, norme forgée il y a plus d'un siècle dans l'esptit du droit, à l'accompagnement parental, certains diraient à l'assignation parentale, nonne ultracontemporaine émergente? Faut-il que la protection de l'enfant devienne une protection de la famille, la clinique de l'enfant une clinique du groupe familial? L'ouvrage de Jean Lavoué suscite ces questions. Après tout, si le cadre juridique de l'autorité parentale s'impose à toute action éducative en milieu ouvert, qu'elle soit opposable ou participative, épuise-t-on pour autant les fondements de la question éducative? Si les parents sont les principaux acteurs de l'éducation en milieu ouvert, le professionnel n'est-il qu'au service des parents? On pourrait craindre qu'après avoir été centrée sur l'enfant, ce "passeport pour l'avenir", l'éducation spécialisée en vienne à davantage considérer son environnement que sa personne. L'approche systémique et diverses autres '1:héories circulaires" ne semblent pas tout à fait étrangères à ce déplacement. L'analyse transgénérationnelle et groupale, à laquelle Jean Lavoué souscrit dans l'ouvrage, se réfère davantage à la théorie classique du sujet, dans la tradition analytique, potentialiste ou citoyenne. L'actualité de ces derniers jours vient d'ailleurs illustrer ce débat. Après l'annonce du gouvernement, faut-il ou non proposer aux jeunes filles mineures la pilule du lendemain dans les infirmeries des collèges et lycées, pour les protéger de 15

grossesses précoces non désirées? Le Planning familial, les différents éducateurs de santé disent oui, mais à la condition d'un suivi et d'une vraie politique d'information des adolescents. Les parents d'élèves disent non, n'y voyant qu'un "constat d'échec anticipé des actions préventives" (Libération 30.11.1999), sans avouer qu'il y va aussi de leur autorité parentale. En tout cas, la décision du gouvernement s'appuie visiblement sur les garanties techniques cliniques qu'apportent les professionnels de santé dans l'école (en l'espèce, les infirmières) plus que sur la représentation familiale, dont on peut toujours craindre les divisions et les risques d'atermoiements sur de pareils sujets. Ce qui revient à affinner clairement que la jeune fille, comme citoyenne et quel que soit son âge, est bien au centre de cette action de santé publique et que son accompagnement est une affaire sérieuse. Au total, par les stimulantes réflexions qu'il nous propose, Jean Lavoué montre que continue d'exister un espace spécifique et légitime du travail social professionnalisé. À distance maîtrisée des émotions, des normes gestionnaires comme des injonctions répressives ou productivistes, ce travail singulier se fonde tout à la fois dans l'intelligence sociale collective, quand elle est porteuse de sens pour les personnes en souffrance, et dans un savoir-faire éprouvé au sein d'un métier sinon d'une profession salariée. Au débat nécessaire sur les conditions optimales de l'intervention sociale, ses propos apportent non seulement des contenus de pratique, mais aussi un effort de théorisation, pour avancer. C'est bien ce dont manque le travail social, aujourd'hui. L'éthique de la discussion qui fonde les régimes démocratiques n'est jamais l'ennemi de l'éthique de la conviction, personnelle autant que professionnelle, surtout quand elle s'accompagne d'une volonté de partage. Puisse ce livre, qui veut partager une expérience éducative de terrain, susciter les controverses qu'il mérite.

Michel Chauvière Décembre 1999 16

INTRODUCTION

Ce livre est un recueil d'articles écrits au cours d'une dizaine d'années passées à la direction du service d'Action Educative en Milieu Ouvert (1) de l'association de Sauvegarde de l'Enfance du Morbihan: un anniversaire en quelque sorte! Surtout l'occasion de faire le point. De rassembler une réflexion quelque peu éparpillée et qui n'était pas du tout destinée initialement à une telle publication. Beaucoup des articles réunis ici ont été conçus en lien avec des thématiques de revues, notamment les publications de la Sauvegarde de l'enfance ou du Carrefour National de l'Action Educative en Milieu Ouvert, ou bien en réponse à des demandes d'intervention. Ils n'avaient donc pas vocation à constituer à terme un tout cohérent et organisé. Toutefois, ce regard en arrière sur une dizaine d'années de direction institutionnelle et d'animation d'équipes de professionnels du milieu ouvert permet de dégager des axes, des orientations fortes, des valeurs autour desquelles se développe une telle action collective. J'espère que ceux-ci seront suffisamment perceptibles dans ces pages. Ils mettent surtout en évidence le souci d'une véritable élaboration clinique de la pratique éducative en milieu ouvert ancrée dans une réflexion éthique sur la nature des responsabilités qu'elle implique. Cette réflexion est donc aussi et avant tout une œuvre collective, et je tiens à exprimer ici ma reconnaissance à l'ensemble des professionnels du service d'A.E.M.O. de la Sauvegarde du Morbihan pour la qualité de leur engagement et
(1) Dans l'ensemble du livre, nous reprenons le sigle A.E.M.O. qui est l'appellation courante des services éducatifs en milieu ouvert. 17

leur exigence toujours maintenue d'une technicité de l'intervention ainsi que d'une conception très impliquante du travail en équipe professionnelle au service d'une humanisation permanente des pratiques. Le travail social comme d'autres organisations n'échappe guère en effet aux risques constants de sclérose, de routine et de bureaucratisation s'il ne se donne sans cesse les moyens d'insuffler une réflexion et surtout une parole authentique sur le sens tout autant que sur les limites de la tâche entreprise. C'est donc avant tout par la qualité de leurs échanges, entre eux mais aussi avec l'ensemble de leurs partenaires, que les professionnels d'un service construisent les véritables conditions d'une réponse aux questions qui leur sont adressées. Ainsi « se tenir aux côtés des parents» qui éprouvent de graves difficultés dans ce qui leur tient le plus à cœur, leur permettre de se mettre à l'écoute de ce qui rate ou de ce qui se répète avec souffrance dans l'éducation qu'ils proposent à leurs enfants, sans prendre pour autant leur place, suppose sans doute ce long apprentissage du travail institutionnel: l'ensemble du dispositif vise alors tout autant à une clarification permanente des rôles et des places de chacun qu'à une circulation toujours plus aisée de la parole signifiante par laquelle se transmet la vie. Je souhaite simplement que ces pages puissent ainsi contribuer à transmettre, au-delà de l'espace professionnel où elles ont été élaborées, quelque chose de ce mouvement qui les anime. Au-delà de mes collègues de travail les plus proches, en particulier Jean-Guy Hémono, directeur adjoint associé à la construction permanente d'un dispositif institutionnel au service de la clinique éducative, j'adresse également mes remerciements à tous ceux qui font vivre des associations rendant possible l'élaboration d'une telle pratique et de la réflexion qui l'accompagne: Claude Pierre, Guy Le Huidoux, Adrien Le FormaI, responsables de l'Association de Sauvegarde du Morbihan, qui soutiennent avec efficacité l'engagement et les valeurs professionnels, Denis Vernadat, président ainsi que tous les cQIlègues du Conseil d'Administration du Carrefour National de l'Action Educative en Milieu ouvert, l'équipe d'Espace Social, l'ensemble des rédacteurs qui ont accepté aimablement cette nouvelle publication d'articles qu'ils avaient déjà accueillis dans les pages de leurs revues, Marie-Jo et JeanMarie Pinazo, enfin, qui ont relu l'ensemble du manuscrit. 18

Se tenir aux côtés des parents

COMMENT UN SERVICE D'ACTION EN MILIEU OUVERT DEVIENT-IL EDUCATIF?

Autant poser la question: comment une famille devient-elle lieu d'éducation? Car c'est bien sous cet angle-là qu'il convient d'aborder la professionnalité de tout service éducatif, et plus particulièrement d'un service d'action éducative en milieu ouvert. L'éducation n'est jamais donnée d'emblée. Aucune théorie, même si elles sont parfois bien utiles, ne saurait en livrer les recettes! Et moins que nulle part ailleurs dans ces familles dont le juge des enfants nous désigne les enfants comme étant en situation de danger moral, physique ou précisément « éducatif». Pourtant, si cette éducation est accessible à une intervention professionnelle faite d'analyse, de compréhension et d'action, c'est qu'elle repose sur certains principes clairs. L'éducation est un processus qui vise à conduire chacun à occuper sa juste place: un parmi d'autres! Son lieu par excellence est bien la famille mais non le seul! Et tout se passe comme si celle-ci jouait avant tout le rôle d'une structure nécessaire pour assurer ce passage de l'enfance à l'âge adulte (e-ducare : conduire hors de... ). Des règles, dont certaines immuables à travers l'espace et le temps, la géographie et l'histoire, fixent le jeu de cette structure, toutes ne visant finalement qu'à accompagner la croissance du sujet humain, de cet enfant incapable encore de proférer une parole en son nom (in-fans) à l'adulte capable, lui, de transmettre la vie et de mettre en œuvre à son tour cet 21

inestimable creuset relationnel où se fabrique la subjectivité humaine. Citons pour mémoire cet interdit universel de l'inceste qui barre à l'adulte parent le mélange de son désir, et de sa place, avec celui de son enfant, au risque ae la plus grande confusion et du meurtre symbolique du sujet en devenir qu'est l'enfant: comment celui qui n'aurait pas été respecté et protégé comme enfant dans le désir de ses parents pourrait-il encore plus tard imaginer, créer et finalement offrir à son tour, à sa propre descendance, cette place d'enfant, c'est à dire cette étape nécessaire à la maturation du sujet humain? Nous sommes témoins malheureusement trop souvent de cette répétition dévastatrice des mauvais traitements et des abus de tous ordres d'une génération à l'autre, où des parents immatures, n'ayant pas connu d'enfance, disputent à leurs propres enfants, comme à des rivaux insupportables, cette place à jamais inaccessible: exemple parmi tant d'autres, cette déclaration textuelle, lors de son audition à la gendarmerie, d'une mère incarcérée pour de sévères mauvais traitements à l'encontre de son bébé de 10 mois: « Je m'en suis prise à Frédéric et non à l'aîné, car Frédéric avait plus besoin de soins, et je n'avais pas envie de lui en donner. » D'une manière générale, on peut dire que lorsque l'adulte ne se trouve pas à sa place de parent, l'enfant lui non plus n'accède pas à la sienne: autant de situations suivies, autant d'exemples qui nous permettraient d'indiquer en quoi cette place de l'enfant doit être restaurée, et comment nous y travaillons, quitte parfois à envisager pour lui des périodes d'accueil en dehors de sa famille. Ainsi, c'est bien souvent l'ensemble des fonctions familiales qui sont atteintes en même temps: la structure est entièrement malade. On ne soigne pas directement une structure qui est une représentation abstraite. Il n'y a pas de modèle unique de la structure, même si des règles invariantes la constituent, ni d'analyse théorique absolutisable : c'est bien par les personnes prises dans leur globalité de sujet, leur parole, leur histoire, que l'on peut modifier quelque chose à l'ensemble relationnel qui les fait être, et transmettre ainsi, de manière plus ou moins adéquate, cet art d'éduquer.

22

Inversement cependant, on peut affirmer qu'aucune aide centrée directement sur tel ou tel membre d'une famille ne peut négliger cette dimension de la structure d'ensemble, sans risquer finalement de proposer un remède qui serait pire que le mal. Entretenir par exemple un adulte dans un statut d'enfant, en jouant soi-même plus ou moins consciemment et sans l'analyser vraiment, le rôle du bon parent réparateur peut ainsi conduire aux ruptures les plus imprévues et à de graves désillusions. Le parent doit répondre de sa place de parent. A cette responsabilité, nous devons l'aider à accéder. Sauf, bien entendu, cas avérés de pathologie lourde interdisant à tel ou tel adulte de jouer véritablement son rôle, ce qui oblige parfois, en connaissance de cause, à de longues "interventions-béquilles" en soutien de cette place défaillante. On comprend dès lors l'incessante concertation des professionnels engagés dans ce travail de clarification, ces multiples réunions où s'effectue la nécessaire analyse des fortes pressions qu'ils subissent risquant de les emporter, eux aussi, dans la confusion des rôles et des places régnant en général dans ces familles. C'est une tâche continue, supposant parfois de lourdes tensions internes. Mais elle est nécessaire pour que des services comme les nôtres jouent pleinement leur rôle éducatif. Ainsi, tous ces espaces de transmission de la vie que sont ces familles deviennent autant de lieux où adviennent davantage d'autonomie et de liberté pour le sujet. S'il fallait donc se risquer à résumer en quelques mots ce qui constitue une équipe éducative en milieu ouvert, nous dirions qu'il s'agit de la composition subtile de plusieurs facteurs: proximité, cordialité et compréhension d'abord dans la relation, clarté aussi dans l'organisation, les repères, les lois et dans l'articulation avec les instances extérieures délimitant notre action, plaisir enfin dans le jeu, la créativité et la participation au développement de l'enfant. En développant tout cela à la fois, avec les inévitables difficultés, mais dans une certaine clairvoyance institutionnelle, un service d'A.E.M.O. ne cesse pas de devenir éducatif. Il n'en a jamais fini avec cette tâche, comme aucune famille ne peut jamais prétendre être devenue, une fois pour toutes, l'espace 23

d'éducation idéal. Ce serait bien plutôt dans la chute de cette prétention à l'idéal et des images qui le sous-tendent que s'affirmerait au contraire l'espace de la responsabilité dont le visage de l'autre est l'expression même (1). N'est-ce pas l'aliment essentiel et paradoxal de la subjectivité humaine que de tendre sans cesse à dépasser les structures qui sont pourtant nécessaires à son déploiement?

(1) Emmanuel LEVINAS Ethique et Infini, Fayard, 1982. Toute l'œuvre de Lévinas est une phénoménologie, une « épiphanie », du visage.

24

L'ENFANCE: UN PASSEPORT POUR L' AVENIR
On croit être élevés par des adultes mais ce n'est pas vrai. On est élevé par des gens qui ont été enfants: C'est donc leur enfance à eux qui nous élève. Christian Bobin

Beaucoup de spécialistes, de professionnels, éducateurs, psychologues et autres travailleurs sociaux, gravitent dans ce domaine, pourtant privé par excellence, de la famille. C'est qu'en effet le métier de parent ne va pas de soi! Pour certains, c'est à longueur de vie qu'il faut composer avec le chômage, les difficultés financières, la maladie, l'alcool, la souffrance affective, la pauvreté culturelle... Or tous ces manques, on peut comprendre qu'il est bien difficile de les assumer devant celui qui manque de tout et qui attend tout de vous: l'enfant. Rien ne va de soi alors et surtout pas ce fait d'être père, d'être mère, d'être seulement des «parents acceptables» pour reprendre ces voeux modestes mais réalistes d'un grand accompagnateur de cette enfance blessée, Bruno Bettelheim (2). Mais que tentent de faire ces professionnels devant tant de difficultés? Inutile de préciser qu'ils ne prétendent pas les régler toutes! Dans une association comme la Sauvegarde de l'enfance

(2) Bruno BETTELHEIM Pour être des parents psychanalyse du jeu, Robert Laffont, Paris, 1988

acceptables,

une

25

c'est d'abord toute une conception de l'éducation, une certaine éthique, qui inspirent leur action. Que ce soit dans les services de milieu ouvert, de placement familial, dans les internats, le projet d'intervention repose sur des valeurs communes l'intuition de la valeur de la personne humaine, la recherche de mise en éveil de toutes ses potentialités, qu'elles soient relationnelles, psychologiques, corporelles, affectives, intellectuelles, culturelles, la mobilisation de ses ressources propres, dans une approche globale, non morcelée, faite de proximité, de durée et de confiance en ses capacités. Chaque service, à partir de sa mission spécifique, joue alors sa propre partition où les supports techniques, pédagogiques, assurent le développement de cette visée d'ensemble. Ainsi le scénario-type d'une action éducative en milieu ouvert, conduite par un service intervenant auprès des enfants et des parents dans le milieu familial lui-même, peut être décrit autour de trois phases: D'abord comprendre l'origine des difficultés qui mettent en danger l'enfant. Ensuite, dégager les objectifs qui permettront d'y mettre un terme: cela peut-être une aide à la communication dans le couple ou bien entre parents et enfants; la protection des enfants et la cessation des maltraitances à leur égard; la responsabilisation des parents et le renforcement de leurs rôles parentaux; la socialisation et l'ouverture de la famille; le développement des capacités d'autonomie de chaque membre de la famille... Parfois certains de ces objectifs seulement et d'autres fois l'ensemble seront retenus, toujours dans le souci prioritaire de l'éveil et du bien-être des enfants. Tout un ensemble de moyens concrets sont alors mis en œuvre dans les domaines éducatifs, sociaux, thérapeutiques, juridiques. Il s'agit soit d'un travail symbolique, de signification ou de médiation, soit d'un accompagnement tout à fait pratique à travers des activités de soutien scolaire, de loisirs, de vacances familiales ou simplement d'organisation matérielle de la maison.
Sans faire de miracles, ces travailleurs de l'ombre comme on a pu les appeler s'efforcent ainsi de retisser la trame d'une vie

26

familiale dont les accrocs remontent bien souvent loin en amont dans la vie des parents. Devant la souffrance infligée à l'enfant, un immense respect s'impose: à l'égard de celui-ci d'abord qu'il s'agit bien sûr de protéger avant tout; mais aussi à l'égard des parents qui, s'ils doivent parfois être remis en cause dans leurs comportements, mériteront surtout d'être compris dans leur propre enfance meurtrie. Les conseiller et les aider visera surtout à leur permettre de créer les conditions d'affection, de protection et de sécurité dont leurs enfants ont un besoin si vital pour le développement ultérieur de toute leur personnalité. Comment celui qui n'aurait pas été respecté et protégé comme enfant dans le désir de ses parents pourrait-il encore, plus tard, imaginer, créer et finalement offrir à son tour, à sa propre descendance, cette place d'enfant, c'est à dire cette étape nécessaire à la maturation du sujet humain? Nous sommes témoins malheureusement trop souvent de cette répétition dévastatrice des mauvais traitements et des abus de tous ordres d'une génération à l'autre, où des parents immatures, n'ayant pas connu d'enfance, disputent à leurs propres enfants comme à des rivaux insupportables, cette place à jamais inaccessible. Il n'y a plus d'éducation possible parce qu'il n'y a plus de places clairement repérées, plus d'enfants, de père, de mère, plus de chemin indiqué d'une place à une autre à travers le fleuve des générations, et donc plus de structure capable de transmettre la vie humaine qui est, on le sait, bien plus que du biologique. Réouvrir des espaces d'éducation dans ces familles, cela signifie d'abord pour un service comme le nôtre, permettre à chacun de leurs membres de retrouver sa place d'enfant, de fils, de fille, de frère, de soeur ou de parent, de père, de mère, de conjoint, sans exclure les repères importants qu'offre aussi souvent la famille élargie. Cela passe par un travail incessant sur notre propre institution, sur nos places respectives, sur la signification qu'elles peuvent représenter pour les familles que nous aidons, au delà des mots échangés, et sur les chances de changement que peut valoir pour elles toute parole dite avec 27