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248 pages
Voici un regard sur la construction des identités politiques et culturelles des peuples des Balkans au cours du XXe siècle. Après l'analyse des causes de l'éclatement de l'ex-Yougoslavie, la crise de la Macédoine et le rôle des intellectuels et des médias dans le "nettoyage ethnique" en Croatie, en Bosnie et au Kosovo, il aborde les enjeux cruciaux qui permettront d'instaurer paix et stabilité dans la région.
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Identités culturelles et identités politiques dans les Balkans

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr i&J L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00240-4 EAN : 9782296002401

Muhamedin

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Identités culturelles et identités politiques dans les Balkans

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique; 75005 Paris FRANCE
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Collection Esthétiques Dirigée par Jean-Louis Déotte
Comité de /ecture:Jacques Boulet, Alain Brossat, Pierre Durieu, Véronique Fabbri, Pierre-Damien Huyghe, Jean Lauxerois, Daniel Payot, Michel Porche t, André Rouillé, Peter Szendy, Jean-Louis Flecniakoska, Anne Cossot, Carsten Juhl, Germain Roesz, Georges Teyssot, René Vinçon.
Serrétaire de rédaction: Frédéric Déotte-Beghdali

Pour situer notre collection, nous pouvons reprendre les termes de Benjamin annonçant son projet de revue: Ange/us Nov/lS « En justifiant sa propre forme, Ja revue dont voici le projet voudrait faire en sorte l]U'On ail confiance en son contenu. Sa forme est née de la réflexion sur ce qui fait l'essence de la revue et elle peuL, non pas rendre le programme inutile, mais é,-iter qu'il suscite une productivité illusoire. Les programmes ne valent que pour J'actiyité que quelques individus ou quelques personnes étroitement liées entre elles déploient en direction d'un but précis; une revue, qui expression vitale d'un certain esprit, est toujours bien plus imprévisible et plus inconsciente, mais aussi plus riche d'avenir et de développement que ne peut l'être toute manifestation de la volonté, une telle revue se méprendrait sur elle-même si elle voulait se reconnaître dam des principes, quels qu'ils soient. Par conséquent, pour autanl que l'on puisse en attendre une réflexion el, bien comprise, une telle attenle esl légitimement sans lirnites -, la réflexion que voici devra porter, moim sur ses pensées el ses opinions que sur les fondements et les lois; d'ailleurs, on ne doit plus attendre de J'être humain qu'il ait toujours conscience de ses tendances les plus intimes, mais bien qu'il ait conscience de sa destination. La véritable destination d'une revue est de témoi!,'11er de l'esprit de son époc1ue. L'actualité de cet esprit importe plus à mes yeux, que son unité ou sa clarté elles-mêmes; voilà ce quî Ja condanmerait - tel un quotidien - à l'inconsistance si ne prenait forme en elle une yie assez puissante pour sauver encore cc qui est problématique, pour la simple raison l]u'elle l'admet. En effet, l'existence d'une reyue dont l'actualité est dépourvue de toute prétention historique est justifiée... » Série Culture & politique (dirigée par Alain Brossat) On nous dit que les démocraties contemporaines sont exsangues, discréditées aux yeux de ceux-là même dont elles garantissent les libertés, abandonnées aux mains d'une caste d'ambitieux et de cyniques professionnels. Et si, c'était, plus simplement, plus radicalement aussi, que la forme classique de la démocratie moderne - la démocratie parlementaire, le système de représentation - avait épuisé sa force propulsive et ses rése!.,-es de légitimité? Et s'il sc trouvait plutÔt que, subrepticement, cette figure institutionnelle de la démocratie, et l'imagination symbolique qui la soutient s'effaçaient aujourd'hui de,-ant d'aulres formes celle d'une démocratie immunitaire qui se soucie de la protection des corps avant tout et celle d'une démocratie culturelle L1LJ1 rassemble et agrège le public, subslitue les paradigmes du speclacle et de la consommation à ceux de la délibération et de l'aclion, allège la citoyenneté en la réduisant aux conditions de la mise en conformité des conduites et des goûts? Cette collection est ouverte à toutes les directions de recherche s'appliquant à détecter les modes de contamination réciproque, dans les sociétés contemporaines, de la culture et de la politique, à observer et analyser l'émergencc de cette démocratie culturelle, cctte forme inédite de la conduite pastorale d'un troupeau humain instruit, informé, intelligent et revenu des passions politiques de jadis et naguère.

A mes compagnons de l'exil désiré, Valdete, Ylli et Bardhi

L'affrontement

des identités

L'éclatement de la deuxième Yougoslavie (1945-1991), dans ses formes les plus atroces, avec les massacres massifs des populations civiles et "le nettoyage ethnique", a marqué la fin du XXC siècle en Europe, suscitant des débats multiples et des polémiques dans les opinions publiques. Une partie des débats s'est attachée aux causes de l'éclatement, l'accent étant souvent porté sur le fait que ce processus de fragmentation s'est produit à contre-courant du processus d'intégration dans le cadre de l'Union européenne. Si dans ce cadre, la vie politique se déroule à un niveau non seulement inter-national ou trans-national, dans les Balkans, et en particulier, en ex-Yougoslavie, on constate l'échec de la formation des identités nationales intégratrices et l'émergence de mouvements identitaires régressifs et anachroniques. Cette divergence des tendances, fait dire aux analystes des Balkans que ces peuples sont marqués par un retard historique dans la formation des identités nationales, que ces peuples sont rattrapés par des conflits du XIXc siècle inachevés. Le retour aux origines mythiques se présenterait comme un retour aux conflits du XIXc siècle, comme un processus retardataire, audessous du niveau historique atteint par les grandes nations européennes, qui ont réussi à dépasser leurs conflits intracommunautaires et leurs conflits inter-étatiques. Le chaos et les conflits sanglants de communautés mal définies présenteraient un fort contraste avec l'harmonie des relations pacifiées des peuples de l'Europe de l'Ouest. Aux structures étatiques fédérales qui se décomposent s'oppose la nouvelle structure de l'UE qui se développe en s'élargissant. Les analyses qui ont essayé d'expliqucr les causes de l'éclatement de la fédération multinationale yougoslave ont abordé en particulier la question des conditions particulières dans lesquelles se sont formés les Etats balkaniques. Cette question implique celle de la formation des nations ou des peuples, les traits particuliers des représentations et conceptions de la nation et du peuple, le rapport entre les majorités et les minorités nationales

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dans des Etats multinations. Sur ces questions, se greffe le problème des identités "nationales" ou "ethniques", de leurs relations à l'intérieur d'un Etat pluriethnique ou entre les Etats voisins, de leur influence sur le mode de l'institution du pouvoir politique1. Ce qui caractérise les identités nationales dans les Balkans, au XIXe et au XXe siècles, c'est la domination très forte exercée par la collectivité sur l'individu et sur la singularité du soi. Certains analystes des Balkans ont privilégié l'explication selon laquelle ce sont les identités "artificielles" (particularistes et ataviques) qui ont mis en l'échec l'identité nationale yougoslave, supposée "naturelle". Cette explication relève d'une projection du modèle politique français sur un autre espace de l'Europe, qui a connu une histoire politique différente de celle de la France. Cette théorie artificialiste des identités ne correspond pas vraiment aux réalités historiques des Balkans. Mais, la théorie substantialiste et essentialiste des identités, fréquente dans l'espace balkanique, et qui suppose que certains groupes (peuples, ethnies) sont marqués par des traits constants, innés ou organiques, est encore moins convaincante. Nous partons de la supposition que les représentations identitaires, collectives et individuelles, se font et se défont, changent, mais aussi se perpétuent, à travers le cours de l'histoire politique et culturelle. Elles sont marquées par des événements qui les influencent et les infléchissent, mais elles agissent, à leur tour, sur les événements: quand les représentations identitaires, rigides et exclusives, deviennent dominantes, dans les situations de crise et de guerre, la tendance à l'élimination de l'autre identité, devient prépondérante. Nous allons tenter de saisir les ambiguïtés de la formation et de l'affrontement des identités dans la singularité des événements historiques.

1 Philippe Lacoue-Labarthe dans un article sur le thème de l'identité souligne élue « Le motif de l'identité - le motif du soi - est très antérieur au thème philosophique de la subjectivité, de la conscience» et que «la thématique de l'identité précède, au témoignage même de l'organisation des langues, le philosophico-politique, et semble même à cet égard fondatrice. En tout cas le Soi est antérieur à la polis, au logos et à la question de l'être. Du "religieux" y est sans doute présent, mais sous sa forme archaïque - ce qui n'est au reste nullement péjoratif. » TrClllseuroPéetme, Paris, 1995-96, p. 19. 6/7,

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Dans cette partie de l'Europe, il n'est pas rare que l'Etat remplisse la fonction d'instrument d'une majorité ethnique, dans l'oppression d'une ou de plusieurs minorités. Ainsi, l'affirmation d'une identité passe par l'oppression ou la négation d'une autre identité. Avant d'aborder la question de la formation et de la déconstruction des identités en ex-Yougoslavie, et en particulier la relation conflictuelle des identités albanaise et serbe, nous voudrions rappeler le cadre étatique dans lequel se déroule ce processus. En effet, dans les Etats de l'Europe du Sud-Est, nationalité et citoyenneté ne coïncident pas; l'acception de la "nationalité" ne dérive pas de la tradition politique française. La nation n'y est pas conçue comme projet politique, comme volonté de l'unité librement choisie, fondée sur la souveraineté de chacun, bien que le modèle français de l'Etat-nation soit évoqué dans les discours et les écrits des élites intellectuelles des peuples balkaniques. Cependant, Anne-Marie Tiesse, dans ses recherches sur la construction des identités nationales en Europe, soutient que le modèle français de la nation n'était pas purement politique, mais qu'il était travaillé, aussi, par les éléments culturalistes. Elle

rappelle que pour Ernest Renan, dont la thèse - «L'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours» - est citée comme
conception spécifiquement française, la nation est faite aussi « d'un riche legs de souvenirs ». En effet, dans le texte classique «Qu'est-ce qu'une nation?» (1882), Renan aff1rme que «le culte des ancêtres est de surcroît le plus légitime» et que « les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes »2. C'est cette deuxième composante de la définition renanienne de la nation, habituellement omise par ceux qui veulent souligner la spécificité
2 Anne-Marie Tiesse : La (réatioll des idelltités lIatiollales.Europe XVIII<'-XX' siècles, Seuil, Paris, 2001, p. 12. A la différences des auteurs Llui privilégient la particularité radicale de la définition française de la nation et de l'identité nationale, elle tente de montrer les éléments communs qui ont caractérisés la naissance des nations modernes européennes: «Appartenir à la nation, c'est être un des héritiers de ce patrimoine commun et indivisible, le connaître et le révérer. Les bâtisseurs de nation, par toute l'Europe, n'ont cessé de le répéter. Tout le processus de formation identitaire a consisté a déterminer le patrimoine de chaLlue nation et a en diffuser le culte.» Il s'agit, pour elle, «des montages tous différents à partir des mêmes catégories élémentaires ».

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du modèle français de la nation, qui a marqué, de manière prépondérante, la représentation de la nation chez les peuples balkaniques. Si la construction des identités nationales en Europe occidentale se déroule dans le cadre d'Etats puissants et relativement stables, dans les Balkans, les institutions politiques sont marquées par la précarité et la fragilité. De fait, les Etats actuels de l'Europe du sud-est ont pris naissance, au début du XXC siècle, à la suite de l'écroulement des deux grands empires austrohongrois et ottoman. Les mouvements nationaux des peuples balkaniques, au XIXc siècle déjà, pressentant l'écroulement des empires, élaborent des idéologies nationales à partir des critères de la langue, de la culture et de la mémoire historique, d'une part, et d'autre part, ils font référence au modèle français de l'Etat-nation et aux idées de la Révolution française. La nation, selon cette idée mixte, à la différence de l'expérience politique de l'Europe occidentale, précède la constitution des Etats balkaniques. La mixité des populations dans cette zone était un obstacle pour le projet qui voulait faire coin eider l'Etat avec un peuple, caractérisé par des traits "nationaux" ou "ethniques" homogènes (une langue, des coutumes et un patrimoine commun). Le travail de l'assimilation des minorités ethniques et linguistiques était une pratique courante, menée en particulier par les Eglises, activement engagées dans les projets nationaux, déjà avant la création des Etats. Le travail de la constitution des identités nationales des peuples balkaniques passe par des conflits violents interethniques et religieux, nourris par les ambitions des Etats de fixer des frontières de plus en plus larges. Dans l'effort d'homogénéiser "leurs" espaces, les peuples des Balkans pratiquent les politiques d'assimilation, d'expulsion et d'échanges de populations. La question des minorités est une question brûlante dans les Etats balkaniques: elle détermine les relations entre eux et apparaît comme pierre de touche du niveau de tolérance politique et culturelle d'un Etat balkanique. Les conventions internationales tentent de mettre de l'ordre et d'apporter des normes de protection des minorités. Finalement, les frontières des pays balkaniques seront fixées par l'ordre de Versailles, à l'issue de la Première Guerre mondiale, et découleront notamment des intérêts et des zones d'influence des puissances victorieuses, de la France

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et de la Grande-Bretagne surtout. Après la création des Etats, les élites nationalistes essaient de doter leurs Etats d'une longue histoire pré-étatique, glorifiant leur passé et cherchant à établir des continuités d'existence depuis l'Antiquité. C'est ce qui avait fait dire à Churchill que « Les peuples des Balkans sont chargés de plus d'histoire qu'ils n'en peuvent porter ».

La recherche des modèles
Au f1l du temps, les Etats balkaniques seront amenés à créer des instruments et des institutions destinés à gérer les diversités culturelles et religieuses. A titre d'exemple, la deuxième Yougoslavie avait construit un modèle qui devait relever le défi de la pluri-ethnicité. Nous allons situer le problème des rapports des identités albanaise et serbe, en particulier, dans le cadre de ce modèle. Ce qui nous amènera à repérer les présupposés théoriques et idéologiques qui lui ont donné naissance mais aussi son mode de fonctionnement et également les circonstances de son éclatement. La première Yougoslavie (1918-1941), était constituée comme Etat centraliste et unitaire, divisé en "ban ovine", qui imitaient la logique départementale française. Durant son existence de plus de deux décennies, cet Etat est secoué par des divisions entre partis politiques serbes d'un côté, croates et slovènes d'un autre. La pomme de discorde réside dans la structure même de l'Etat: les partis serbes arrivent à imposer le modèle unitaire, à l'encontre des partis croates et slovènes qui revendiquent un modèle décentralisé. Ces disputes politiques s'ouvrent déjà en 1917, lors de la signature de leur déclaration commune de Corfou, qui annonçait la création de l'Etat commun des peuples sud-slaves. Finalement, Belgrade reconnaîtra une autonomie politique de la Croatie, assez tard, en 1939, quelques jours avant l'éclatement de la deuxième Guerre mondiale, qui signifie la fin de la première Yougoslavie. La deuxième Yougoslavie, à la différence de la première, s'institue comme Etat fédéral, composé de six républiques (La Slovénie, La Croatie, La Bosnie et la Herzégovine, La Serbie, Le Monténégro et la Macédoine) et de deux provinces autonomes (le Kosovo et la V o'ivodine). La Constitution de 1946, garantit

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l'égalité des peuples, leur développement culturel et économique, octroie un statut aux minorités, stipule le droit d'usage de la langue des minorités dans certaines institutions publiques3. L'unité de l'émancipation de classe et de l'émancipation des nationalités sera définie par le Parti communiste yougoslave (FCY), qui a le monopole du pouvoir dans l'Etat et dans la société, comme une des positions stratégiques les plus importantes, qui devraient permettre le dépassement de la séparation de l'intérêt national de celui de classe, ou, au moins, le dépassement de la primauté de l'un sur l'autre. Le fameux «rapport dialectique» entre moment national et moment de classe se présente longtemps comme une formule originale et presque magique pour la résolution des problèmes complexes sociaux et nationaux. Elle recouvre, d'une part, la recherche d'une attitude flexible envers les problèmes politiques conditionnés par les relations entre les différents peuples (ou "ethnies", selon une acception courante en France), effort qui trouve une expression dans différents actes juridiques et documents politiques. Cet effort de concilier l'intérêt national et l'intérêt de classe se traduit par la strudure bipolaire du parlement fédéral: la chambre des nationalités traite des questions relatives aux intérêts des peuples tandis que la chambre des citoyens traite des questions socio-économiques, communes aux huit unités fédérales. D'autre part, cependant, cette formule n'a souvent qu'une fonction idéologique tendant à légitimer une pratique politique, qui ne

3 Le Parti communiste yougoslave, qui organise la lutte de la libération et s'accapare, ensuite, du pouvoir, critiquait la première Yougoslavie comme « prison des peuples» et sa politique discriminatoire. Dans un texte de la période de la guerre, Tito écrit: « Née à Corfou, à Londres et à Paris, la Yougoslavie de Versailles devint le pays le plus caractéristique de l'oppression nationale. Les Croates, les Slovènes et les Monténégrins devinrent des peuples soumis - des sujets inégaux de la Yougoslavie. Les Macédoniens, les Albanais et les autres devinrent des esclaves exposés à l'extermination. Les minorités musulmanes, allemandes et hongroises servirent d'instrument dans la lutte contre les Croates et les autres peuples de Yougoslavie », Sauralla dfela, Komunist, Belgrade, 1982, vol.13, p.96. Cité par Ivo Banac, historien croate, dans son article « L'effrayante asymétrie de la guerre », publié dans l'ouvrage collectif « VI/kovar, Sarajevo... », Editions Esprit, Paris, 1993, p. 155.

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prend en considération ni les intérêts de classe ni ceux de la nation, mais plutôt, la perpétuation d'un régime politique. La création de la république de la Macédoine, au sein de la fédération yougoslave, qui suppose comme substrat le peuple macédonien, sera critiquée par certains pays voisins, notamment la Bulgarie, comme une invention artificielJe, motivée par la volonté de créer une scission au sein du peuple bulgare. En fait, les dirigeants politiques, mais aussi les intellectuels bulgares considèrent, depuis longtemps, les Macédoniens comme des Bulgares et la langue macédonienne comme langue bulgare. Les tensions politiques entre les deux pays étaient permanentes autour de cette question. Après l'éclatement de la deuxième Yougoslavie et la création d'un Etat indépendant de Macédoine, en 1991, la Bulgarie reconnaît celle-ci comme Etat, mais elle ne cesse pas de contester J'identité macédonienne comme identité nationale4. Cependant, les élites macédoniennes avaient développé une idéologie de l'identité culturelle et politique macédonienne, selon le modèle caractéristique de l'Europe de l'Est (langue, culture, mémoire). La grande majorité de la population macédonienne s'est identifiée avec cette identité, elle n'a pas réclamé une identité bulgare. Pourrait-on qualifier d'invention artificielle, imposée par Tito, cette identité, acceptée et soutenue par la majorité de la population? Après la proclamation de l'indépendance de la Macédoine, en 1991, un autre litige est apparu, entre ce pays et la Grèce. Les dirigeants politiques grecs contestaient violemment le droit des

~ Dans son Histoire des Bolkolls, Fayard, 1991, Georges Castellan retrace brièvement le passé de ce pays: « Réutilisé au XIXc siècle le terme de Macédoine renvoyait au royaume de Philipe, dans l'Antiquité, mais n'avait plus été, par la suite, qu'un terme géographique désignant une région de l'empire byzantin, slavisée depuis le VIe siècle, entièrement englobée dans l'empire bulgare de Siméon (1331-1355). Les Ottomans l'avait COnLluisedans les dernières années du XIVe siècle et divisé en elâyet et salldjak aux frontières souvent modifiées. t\u milieu du XIX' siècle, les géographes européens désignaient du nom de Macédoine la région limitée par la Sar Planina au nord, l'Olympe et le Pinde au sud, le Rhodope à l'est, le lac d'Ohrid à l'ouest: 62.000km2 - deux fois la Belgique - peuplée par quelques deux millions d'habitants. Elle formait les deux elâyet de Thessalonique et de Monastir (Bitola), une partie du elâyet du Kosovo, crée en 1877, et le Sotl{fjok autonome de Selficc (Servia) p. 350.

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Macédoniens à utiliser ce nom et également le drapeau (dont l'origine remonte à Alexandre le Grand), les considérant comme héritage culturel appartenant aux Grecs. Ce conflit identitaire, entre deux pays balkaniques, prend une dimension plus large, internationale. Ainsi, la Grèce, comme membre de l'UE et de l'OTAN, arrive à bloquer, durant plusieurs années, la reconnaissance internationale de la Macédoine, et à imposer contre elle un embargo économique, qui aura des conséquences graves pour le nouvel Etat. Les tensions entre les deux gouvernements, sont accompagnées par de violentes manifestations nationalistes en Macédoine et en Grèce. L'enjeu identitaire de ce conflit, qui risquait de déstabiliser la région, était évident. Mais il couvre, pareillement, des ambitions et des projets géopolitiques, qui s'ouvrent au moment où les frontières changent, durant la guerre en Bosnie. Le compromis entre les deux pays s'établit, en particulier sous la pression des Etats-Unis, après la fin de la guerre en Bosnie et les accords de Dayton. Le 13 septembre 1995, les représentants de la Grèce et de la Macédoine signent au siège de l'ONU à New York, un accord partiel visant à réduire les tensions. D'une autre nature est le problème de l'identité bomiaque et musulmane en Bosnie. La Constitution yougoslave de 1974 légalise l'appellation "Musulman" comme appartenance nationale. Si, dans l'empire ottoman, des peuples islamisées des Balkans, dont les Bosniaques et les Albanais, utilisent parfois l'appellation "Turc" pour marquer leur appartenance religieuse, ici c'est le cas inverse. L'ambiguïté de l'identité des musulmans bosniaques, se traduisaient par la réticence à adhérer à l'identité croate ou serbe, bien qu'ils parlent la même langue. Et cependant, ce n'est pas la religion, comme composante de leur identité, qui crée l'écart différentiel(Lévi-Strauss). La majorité de la population musulmane ne pratique pas les rites essentiels de l'Islam5. Ils étaient incités, aussi bien par les idéologues de l'identité serbe que par ceux de

5 L'ambiguïté de l'identité politique et culturelle des Bosniaques est bien restituée par le politologue de Sarajevo, vivant à Paris, Tarik I-Iaveric, notamment dans son article «Les musulmans bosniaques entre l'ethnos et la démocratie», dans
Islam et chaJIgemellt social, Payot, J ,ausanne, 1999, p. 164.

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l'identité croate, à retourner à l'identité originelle, la vraie, qui ne serait pas souillée par l'empreinte turque.

Les supposées

idéologiques

du modèle yougoslave

Revenons aux conditions de la construction du modèle institutionnel, qui devait gérer la diversité des identités, en Yougoslavie. Bien que l'unité de l'émancipation de classe et de l'émancipation nationale soit affichée comme principe légitimant, différentes fractions du Parti et de l'Etat, durant diverses périodes de l'histoire de la deuxième Yougoslavie, vont mettre en avant soit le moment de classe soit le moment national. Ainsi, vers la fin des années 1940, juste après l'instauration du régime communiste, le débat sur « la question nationale» (les relations interethniques) est mis à l'écart. Cette attitude se justifie par la thèse selon laquelle après «le renversement de la bourgeoisie », le problème national n'est plus à l'ordre du jour et il n'a plus d'importance pour le développement du socialisme. Les tendances qui voulaient mettre en avant l'identité particulière et les intérêts d'une collectivité ou d'une unité fédérale, étaient taxées de "nationalisme". Cette position sera dénoncée, par certains intellectuels ou, plus prudemment, par des politiques, des républiques du nord (Croatie et Slovénie), comme position "unitariste" du peuple majoritaire en Yougoslavie, et parfois comme expression de l'hégémonisme grand-serbe. On évoque le fait que tout le pouvoir fédéral est concentré à Belgrade, qui est capitale fédérale, mais également capitale de la république de la Serbie. Les demandes de déplacement de certaines instances fédérales vers Zagreb ou Ljubljana, n'aboutirent pas. Les tensions entre les identités particulières, non seulement culturelles mais aussi politiques, et l'identité yougoslave, sont présentes, mais elles sont maîtrisées par le sommet fédéral. C'est de cette attitude que découle la tendance, caractéristique pour les années 1950, à priver les républiques fédérales de leur poids politique, en les réduisant à des institutions administratives, strictement subordonnées au pouvoir central fédéral. Dans le cadre de cette tendance, émerge le projet de la formation du « peuple yougoslave », analogue en cela au projet de

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l'URSS pour la formation du «peuple soviétique », à travers l'assimilation des peuples existants (serbe, croate, slovène etc.). Il s'agit de transformer des identités traditionnelles, qui ont connu de nombreux conflits dans le passé, en une nouvelle identité qui devrait dépasser la conflictualité. Ce projet coïncide avec celui de la création «du nouvel homme socialiste» et se propose d'apporter une solution définitive à la question nationale en Yougoslavie. Le renforcement de cette orientation de "classe" et centraliste, au sein du Parti, provoque de violentes réactions de la part des tendances opposées, qui aspirent à la décentralisation du pouvoir fédéral. Celles-ci voient dans le centralisme un danger, propice à ouvrir la voie à «l'hégémonisme grand-étatique» de la nation la plus nombreuse (serbe), et à empêcher ainsi l'affirmation des nations moins nombreuses. Dans les années 1980, l'engagement des hommes politiques et des intellectuels serbes pour le yougoslavisme sera qualifié, par les nationalistes en Serbie, soit comme un travail ingrat, un sacrifice inutile des intérêts nationaux (K. Cavoski, D. Cosic), soit comme une trahison. Les tenants de la décentralisation voyaient dans l'affermissement des républiques, comme Etats nationaux, l'instrument le plus efficace de leur développement. Ils reprochent au centralisme de bloquer la démocratisation du système, mais ils ne mettent pas en question les fondements du régime Parti-Etat et son aspiration à contrôler et à maîtriser la société civile. L'opposition entre ces deux tendances, dans les années 1970, se réduit au partage du pouvoir et des prérogatives entre les instances fédérales et celles des unités de la fédération. Cet antagonisme et cette tension, entre les tendances centralistes et centrifuges, se manifeste aussi à l'intérieur des associations culturelles et des milieux intellectuels. Les courants politiques en Croatie (S.D. Kucar et M. Tripalo) et en Serbie (M. Nikezic et L. Perovic)6, qui prônent, au début des
6 Marko Nikezic devient effectivement la figure de proue du courant hbéral, au sein du PC, en Serbie. Mais le point faible de sa position apparaît par rapport à la question du Kosovo. Dans une de ses déclarations, qui ProvOlluât des réactions véhémentes chez les cadres albanais du PC, mais aussi chez certains fonctionnaires serbes, il dit: «Les Serbes sont chez eux au Kosovo, et les Albanais peuvent se sentir comme s'ils étaient chez eux». Ainsi, c'est le rapport

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années 1970, des modifications partielles du système rigide nondémocratique, seront vite stigmatisées comme expressions du « libéralisme bourgeois» et écartées par le sommet fédéral. L'échec dans la réalisation du projet du « nouvel homme socialiste» recoupe celui de la création du « peuple yougoslave ». En fait, l'identité yougoslave, imposée par les élites d'orientation centraliste, n'a pas réussi à s'implanter. A peine 2% de la population du pays, selon les recensements, adhérait à cette identité générale. L'adhésion à cette identité, fut plus importante, dans des périodes de détente dans les relations entre les peuples de la Yougoslavie et les républiques de la Fédération. Quand les tensions émergeaient, la cote de cette appartenance baissait. Cependant, les références aux identités particulières n'excluaient pas une idée vague d'une appartenance commune yougoslave, d'autant plus qu'à l'extérieur, la Yougoslavie était perçue comme un Etat unitaire. Même si les appartenances particulières étaient mieux ancrées dans les consciences que l'appartenance générale. Ainsi, c'est l'ancienneté historique des identités particulières, qui les faisait apparaître comme "naturelles" et conférait à l'identité yougoslave un caractère "artificiel". Mais l'échec de l'adhésion à l'identité yougoslave pourrait être expliqué par la faiblesse et la précarité de la composante de la citqyenneté dans les identités des habitants de ce pays. Et cette précarité était due, principalement, au caractère non-démocratique du régime politique. Le régime autoritaire communiste laissait peu de place à des engagements proprement citoyens: la discipline imposée par l'Etat-parti ne favorisait pas les initiatives citoyennes et l'adhésion politique autour d'un projet commun.

envers la question identitaire (lui montre la limite de cette position libérale: à

cause de leur appartenance ethnique,les Albanais du Kosovo, bien qu'ils y vivent avec les Serbes, depuis des siècles, se voient privés de droit de citoyetllleté. « Une ligue dite de Prizren», Castellan, Histoire des Ba/kans, p.361. Voir, également Nod Malcolm, A short Histori of Kosovo, Londres.

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Les ambiguïtés de l'identité des Albanais entre yougoslavisme et albanité

du Kosovo:

C'est dans ce contexte que se pose la question de l'identité des Albanais du Kosovo et de leurs relations avec les Serbes, aussi bien ceux du Kosovo que de la Serbie. Dans la première Yougoslavie, les Albanais du Kosovo (mais aussi ceux de la Macédoine et du Monténégro) ne sont pas reconnus en tant qu'Albanais; ils figurent dans les registres du recensement de la population selon leur appartenance religieuse, donc comme musulmans, en majorité. Ils n'ont pas droit à l'usage public de leur langue. Mais, ni les Monténégrins, ni les Macédoniens, ni les Bosniaques ne sont reconnus. En revanche, dans la première constitution de la deuxième Yougoslavie (1946), les Albanais sont reconnus comme minorité, bien qu'ils constituent plus de 70% de la population de la province autonome. L'usage de la langue dans toutes les institutions, aussi bien de l'enseignement que dans celles de l'Etat, est garanti par la loi.

L'ambiguïté de l'identité albanaise des Kosovars est doublée de l'ambiguïté de la politique officielle du régime yougoslave envers la question nationale en général et envers la question des Albanais en Yougoslavie, en particulier. Un élément important, qui pourrait expliquer l'ambiguïté de l'attitude des Albanais du Kosovo envers la Yougoslavie comme Etat est d'ordre historique; à la différence des peuples sud-slaves, dont les élites développent le projet de la création de la Yougoslavie comme maison commune, les Kosovars oeuvrent déjà vers la fin du XIX" siècle, avec les Albanais des autres parties des Balkans, pour la création d'une autonomie politique. La Ligue de Prizren témoigne de ce projet7. L'entrée violente de l'armée serbe au Kosovo et en
7 « Le traité de San Stefano (mars 1878) prévoyait un véritable écartèlement des territoires shqiptars; aussi à l'appel d'Abdül Frashëri, une grande assemblée sc réunit à Prizren, le 10 juin 1878, au moment même où les Puissances sc rencontraient à Berlin. Elle regroupait quatre-vingt délégués des ryô!etdu Kosovo, Shkodër, Monastir et Janina, représentant les trois religions; comme Skanderbeg autrefois, ils décidèrent de former une ligue dite de Prizren ». Castellan, Histoire

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Macédoine, en 1912, avec le soutien de la Russie et de la France, a été vécue, par les Albanais et les Macédoniens, comme une occupation illégitime. Les Albanais du Kosovo se voient forcés de vivre dans le cadre de la Yougoslavie. Si la première Yougoslavie ignore ce sentiment, les dirigeants de la deuxième Yougoslavie affichent le souci d'accorder un statut aux Albanais. La preuve en est donnée par l'organisation d'une Assemblée de Prizren, oÙ les députés, nommés à la hâte, par le Parti communiste, proclament le rattachement du Kosovo à la Serbie, le 10 juillet 1945. Dans les conclusions, il est souligné, que « l'Assemblée régionale populaire, par cette résolution (...) exprime la volonté de toute la population de cette région de se rattacher à la Serbie fédérale, en en devenant une partie intégrante ». Il s'agit, en effet, d'un simulacre de la consultation de la volonté politique des Albanais. De la même manière, entre le 31 décembre 1943 et le 2 janvier 1944, a été organisée à Bujan une conférence, dans laquelle les délégués des unités antifascistes de partisans du Kosovo, parmi lesquels, un certain nombre de Serbes, lancent un appel à la population albanaise de participer à la lutte contre les troupes allemandes. Cet appel contient la promesse que la population albanaise, après la Libération, pourra se déclarer libre de son sort et user du « droit de l'autodétermination jusqu'à la sécession ». La résolution de la conférence de Bujan, du Conseil de la libération nationale pour le Kosovo et la Métohija, constate que «la population albanaise, majoritaire en cette région, a toujours aspiré de s'unir à l'Albanie ». A défaut de référendum, on organisa l'Assemblée de Prizren, qui ne pouvait qu'adopter la résolution sur le rattachement du Kosovo à la Serbie. Cependant, même sous cette forme dirigiste et arbitraire, l'organisation de cette assemblée témoigne du fait que le PCY était conscient du caractère problématique du statut du Kosovo et du sentiment des Albanais. Il est significatif que la participation des Albanais du Kosovo à la lutte de libération, durant la deuxième Guerre mondiale, ait été plus faible que celles des Albanais de l'Albanie. Si les partisans

des Balkans, p. 361. Voir, également Londres.

Noël Malcolm, A short Histoll of Kosovo,

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d'Albanie, avec l'accord de Tito, vont participer, avec les partisans yougoslaves, durant les années 1944-1945, aux combats contre les troupes allemandes, au Kosovo et en Bosnie, les Kosovars sont plus réticents. L'explication de cette attitude ne saurait éluder la situation d'oppression et de discrimination, réservée par l'Etat serbe et yougoslave, à la population albanaise. Selon certains témoignages, cette attitude est comparable à celle des peuples colonisés envers les troupes allemandes: celles-ci sont perçues comme des envahisseurs qui renversent le pouvoir du colonisateur. Cependant, à partir de 1942, au Kosovo aussi commencent à apparaître des unités mixtes albanaises et serbes de partisans. Par ailleurs, le Kosovo, a été libéré exclusivement par les unités kosovars dirigées par Fadil Hoxha, un des plus proches collaborateurs de Tito. Néanmoins, en septembre 1944, surgissent des insurrections de paysans, dans la zone du sud-ouest (DecanJunik) et dans la partie centrale du Kosovo, à Drenica, méfiants envers le nouveau pouvoir qui commence à s'installer. Ces insurrections sont qualifiées par le nouveau régime communiste comme « des actions contre-révolutionnaires ». Les combats entre les paysans insurgés et les partisans (albanais et serbes) de Tito vont durer jusqu'au mois de mars 1945. Selon de nombreux témoignages, l'insurrection n'était pas motivée par des raisons idéologiques: les formations du parti de Balli kombê'tar (Le Front national), formé en Albanie en 1940, et qui vont collaborer avec le pouvoir fasciste et nazi, n'étaient pas implantées dans la paysannerie kosovare. La méfiance était provoquée par les purges entreprises, dans certaines régions du Kosovo, par les partisans. Par ailleurs, ces deux zones ont une tradition d'insurrection contre le pouvoir serbe et yougoslave, durant tout le xx" siècle: il suffit de consulter la presse serbe des années 20, par exemple, pour constater l'ampleur de la résistance armée de la paysannerie de la Drenica. Et ce n'est pas par hasard que les conflits armés au Kosovo, à la fin du siècle, en 1998, commencent de nouveau dans la Drenica, et s'enchaînent vers Decan et Junik, cette fois contre les troupes de Milosevic. La continuité des insurrections est

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motivée par un refus d'oppression nationale et non pas par des options politiques particulières8. C'est dans ce contexte politique que se déroule le travail de formation de l'identité albanaise et yougoslave des Albanais du Kosovo. La politique officielle est marquée par une oscillation entre la reconnaissance du droit au développement de la culture et de la langue albanaise et l'aspiration à la construction de la nouvelle identité du peuple yougoslave, appuyée par le slogan de la « fraternité et de l'unité des peuples », qui composent la Yougoslavie. Cependant, la reconnaissance de ce principe n'assure pas, dans cette première période (1945-1966), l'application dans les faits du droit à l'usage de la langue albanaise, dans les institutions publiques au Kosovo, et en particulier dans l'enseignement. L'enseignement des lettres albanaises est extrêmement réduit : quelques brefs textes de Nairn Frashëri, Cajupi ou Migjeni, figurent dans les manuels scolaires de littérature, pour les élèves albanais du Kosovo, aux côtés d'un choix abondant de textes d'auteurs sud-slaves. L'interdit pesant sur l'enseignement de l'histoire des Albanais est radical: tout ce qui concerne l'histoire des Albanais dans les Balkans, avant la période de la lutte pour la libération en Yougoslavie (1941-1945) est oblitéré. Les élèves albanais apprennent par contre, de façon détaillée, l'histoire des peuples sud-slaves, depuis leur arrivée dans les Balkans, au VIc siècle. Cet interdit pesant sur les lettres et l'histoire albanaises n'est pas explicable par la primauté accordée à la formation de la nouvelle identité yougoslave; car, en même temps, l'enseignement de l'histoire ou des lettres traditionnelles des peuples slaves n'est
8 Il est intéressant de citer, à cc sujet, L'Encyclopédie militaire de la dcuxièmc Yougoslavie: « La bourgcoisc scrbc s'cfforçait d'assimiler, dc dénationaliser, et mêmc d'exterminer physiqucmcnt les Albanais. Cettc situation avait provoqué chez ceux-ci unc tclle haine cnvers la Yougoslavie bourgeoise, qu'ils attcndaicnt avec impatience que ce régime changc, même par une intcrvcntion étrangère... Les masses albanaises ont accueilli l'écroulement dc la Royauté dc la Yougoslavie avcc soulagcmcnt pour lcur situation, tandis que l'ompation a été véCIJcomme libérationde l'esca!vage (notrc soulignement) imposé par la bourgeoisie grand-serbe» Vojna emik!opedija, drugo izdanje, Belgrade, 1972. Cité dans Srbija i A!bami (La Serbic ct les Albanais), vol.3, Ljubljana 1989, p. 11.

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pas un tabou. Cet interdit provient, plutôt, de la tendance assimilationiste, qui avait cours aussi dans la première Yougoslavie. C'est ainsi que le projet de la construction de la nouvelle identité yougoslave, qui concernait tout le pays, est utilisé ici pour couvrir un projet traditionaliste, la volonté de l'assimilation des minorités. Les responsables politiques serbes, souvent, exigent des intellectuels et des cadres albanais, qu'ils renoncent à leur identité albanaise, à la faveur de l'identité yougoslave. Ce sacrifice devrait apporter la preuve de leur « vertu communiste », la preuve du choix du progrès, à l'encontre du nationalisme et du passé rétrograde. On loue ceux, parmi les Albanais, qui ne font usage que de la langue serbe dans la vie publique. La promotion politique et sociale est garantie, à ceux qui envoient leurs enfants dans les classes en langue serbe. Cette pratique entrait en contradiction avec le principe affiché de la nouvelle politique de la deuxième Yougoslavie, en matière de respects des diversités de langues et de cultures qui la composent9. La politique d'assimilation était motivée, en particulier, par le souci de rompre leJ'liem entre les Albanais de l'Albanie et ceux du Kosovo. Jusqu'en 1948, date de la rupture des liens entre la Yougoslavie et l'URSS, les relations entre le régime communiste de Enver Hoxha et celui de Tito, étaient plutôt bonnes. De nombreux accords avaient été signés, dont l'un concernait la présence d'enseignants d'Albanie au Kosovo, où le manque du personnel enseignant était sensible, après la guerre. Après la rupture Tito-Staline, les relations avec l'Albanie seront rompues, car celle-ci faisait partie des pays du camp soviétique. Dans cette période, le régime communiste de Tito tente de construire une nouvelle identitépolitique, une identité communiste anti-stalinienne. L'idéologie de "l'autogestion" des travailleurs sera amorcée à la suite de la rupture avec Staline. Mais, la construction
9 L'autcur dc cet article, durant sa scolarisation en primaire et secondaire, à plusieurs reprises a été conseillé par les professeurs serbes de passer dans unc classe en serbe, car « la scolarisation en albanais n'a aucune perspective». Cependant, après avoir terminé son bac cn albanais (12 ans dc scolarisation), il a pu sans difficultés suivre des études à Zagreb, en croato-serbe, comme plusieurs centaines d'autres élèves du Kosovo.

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du communisme non-stalinien se fait par des méthodes staliniennes: la terreur s'abat sur tous ceux qui sont soupçonnés de soutenir la politique de Staline, dont la figure était, par ailleurs, glorifiée depuis la formation du PC yougoslave. Sa politique "géniale" fut le credo des communistes yougoslaves, durant de longues années. Ainsi, ce virage brusque fut difficile à négocier pour de nombreux communistes III. Le gel des relations de la Yougoslavie avec l'Albanie, en 1948, provoqué par les divergences idéologiques et politiques avec Moscou, sera utilisé par les tendances nationalistes au sein du Parti communiste de la Serbie, pour développer une politique assimilatrice envers les Albanais du Kosovo. La suspicion envers les cadres albanais du Kosovo, qui étaient par ailleurs peu nombreux dans cette période, s'accentua. C'est de cette période que date l'appellation de "siptar' (mot partiellement infléchi en serbe du mot albanais "shqiptar', par lequel les Albanais se désignent depuis des siècles) utilisé pour les Albanais du Kosovo, à la différence du nom "A/banal;', réservé pour les Albanais de l'Albanie. Il s'agissait d'introduire artificiellement une coupure et une différence entre les populations albanaises des deux côtés de la frontière. D'une part on travaille à façonner la différence, par rapport aux Albanais de l'Albanie, et d'autre part, on favorise les pratiques de l'assimilation des "siptad' dans la communauté serbe et yougoslave. Cependant, ce procédé ne fut pas appliqué aux Hongrois de la V oïvodine, ni aux Italiens d'Istrie, en Croatie. Il est clair que cette distinction, dans les appellations, s'inscrivait dans une politique particulière envers les Albanais du Kosovo, qui représentait un enjeu important pour le nationalisme serbe. La nouvelle idéologie communiste, malgré la référence à la fraternité des peuples, à l'internationalisme prolétarien, n'arrivait pas à se libérer du poids du nationalisme serbe classique, dont une des visées était l'assimilation de « la minorité albanaise ». Cette politique tente de
10Paradoxalement, c'est dans la lutte contre les sympathisants de Staline, que fut

institué le petit goulag yougoslave à Goli Otok (L'île nue), dans les années 50. De nombreux témoignages et d'ouvrages littéraires publiés, dans les années 80, après la mort de Tito, révèlent l'ampleur de la terreur qui y était exercée sur les prisonniers politiques de toutes les appartenances ethniques.

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se présenter, également, comme une lutte contre le nationalisme albanais, bien que son contenu se traduise par une entorse aux droits garantis par la constitution yougoslave. Les cadres politiques serbes, dans leurs discours sur les Albanais, allient les éléments du nationalisme serbe à ceux de l'internationalisme et du patriotisme yougoslave. Les cadres albanais, se plient, la plupart du temps, à la politique restrictive des droits des Albanais, notamment dans le domaine de la culture et de l'enseignement. Ils montrent leur loyauté envers le pouvoir, dominé par les Serbes, en scolarisant leurs enfants dans les classes en langue serbe. Bien que la scolarisation en langue albanaise soit assurée, pour l'enseignement primaire et secondaire, les responsables politiques font passer le message: toute perspective d'accès aux instances publiques passe par la formation en « langue d'Etat », autrement dit en serbo-croate. Mais cette thèse est critiquée fortement par les dirigeants slovènes et macédoniens, qui invoquent, à ce propos, le principe constitutionnel de l'égalité des langues. L'apprentissage du serbocroate est cependant obligatoire dans les classes en langue albanaise. Les établissements scolaires, par ailleurs communs, sont gérés par la même administration. Pour différentes nécessités, administratives et scolaires, la majorité des Albanais est amenée à connaître le serbo-croate. Mais, ce n'est pas le cas avec les Serbes. A l'exception des villageois qui vivent dans des villages mixtes ou de certaines couches des anciens citadins, les Serbes ne connaissent pas l'albanais. A partir de la représentation de soi comme membres du peuple « constitutif de l'Etat », on en venait également à la définition du serbo-croate en tant que « langue d'Etat », à l'encontre des lois en vigueur!!. Dans cette situation, la
Il Aleksa Bogosavljcvic, officier royal de la gendarmcrie serbe et comandant

d'unc unité aux frontières avec les i\lbanais, dans son livre "Sur les j\lbanais" (Belgrade,1897) constate: « Tout le mal qui nous vient des ;\lbanais a pour cause le fait que nous ne les connaissions pas du tout, ou très peu, bien qu'ils nous

soicnt les plus proches voisins depuis très longtemps;

nous connaissons et

'" apprenons de nombreuses langues étrangères,., et on n'cn a pas un qui aurait connu, même superficiellement, sans faire mention de la connaissancc scientifique, la langue de ce peuple, qui a un passé historique si étroitcment lié avec le nôtrc, qui nous cst ennemi seulement du fait de notrc méconnaissancc réciproque. ,. et qui sera, inévitablement, un jour, un lien fort dans la ligue des

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