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Effets de voix

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Si le poète devance le psychanalyste, ce livre tente de dégager les processus de subjectivations qui s'engagent lorsqu'on produit de la voix. Semblables à une rafale de fables, ces écrits libèrent des sons, des sonorités, des visions, traversées de désirs – libérés ou retenus, rythmes, visibilités, invisibilités dans le champ du désir.

Avec le soutien du CNL.


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Effets de voix

 

Anne Décamps

 

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation de l'ouvrage : Si le poète devance le psychanalyste, ce livre tente de dégager les processus de subjectivations qui s'engagent lorsqu'on produit de la voix. Semblables à une rafale de fables, ces écrits libèrent des sons, des sonorités, des visions, traversées de désirs – libérés ou retenus, rythmes, visibilités, invisibilités dans le champ du désir.
Auteur : Anne Décamps, psychologue clinicienne et psychanalyste auprès d'enfants, d'enfants sourds-muets, déficients auditifs, ou présentant des troubles graves du langage.

La voix… un affect mutant !… une impulsion !

Une voix… déconcertante ! …Une rythmicité musicale… dans un espace polyphonique…

La voix… un devenir !

La voix… un horizon multiple !

La voix…/hors représentation, telle la musique !

La voix… un phénomène de vitesse, territorialisation, déterritorialisation, reterritorialisation

Une voix que l’on cherche ! Une voix qui se cherche ! Une voix en attente…

La voix… vacuité de l’air !

La voix se cogne aux murs ! Ligne de fuite, …entre l’être et le rien

La voix… une interjection ! une onomatopée

La voix… un corps saigné à blanc !

La voix … flux sonores

La voix… …emplie de…

La voix… Le son de la voix …Une voix qui vient… on ne sait d’où…

La voix… un cri… !

Le Rythme… la vibration de la voix

La voix… vers une prose poétique

Une image pour dire la voix… Un Poème inédit de Serge Pey…

Trajectoires

Dégagement d’une position d’analyste

Une conception de la psychanalyse

Bibliographie

 

Introduction

 

Mise en scène de la voix, toujours mouvante ; elle ne peut être cataloguée, codifiée, même si dans le chant elle appartient à une catégorie, une classification. Chaque voix a sa spécificité ; à chaque instant, son intensité.

La voix circule, se précipite, se pose, ou s’amenuise.

Elle est le dedans-dehors qui parfois, rejoint le spectaculaire… qui, toujours, se déploie dans un dispositif, un processus : celui de la vie… jouxtant avec la mort… à bout de souffle.

La voix s’habille, se déshabille pour jouer sa partie.

Elle libère ou retient les sons à travers mouvements, corporalités, souffles, respirations.

Partenaire du langage ou en crise avec lui, la voix est un parcours sémiotique qui flirte avec le symbolique, l’imaginaire, le réel ou qui divorce des chemins qui lui sont tracés… Silence !

La sémiotique de la voix est susceptible de trahir les assignations bien ordonnées, ou bien de s’y assujettir.

La voix comme acte, actrice, actante est le lieu du nouage entre le pré-verbal et le verbal :

– rencontre furtive qui produit un éclat de voix ;

– instantanéité qui produit des bifurcations, de nouvelles intensités, explosions, expulsions, implosions, chutes sonores, comme visibilités des devenirs des subjectivations, des subversions dans le champ du désir ;

– invocations, évocations, interpellations, incantations, apparitions…

Dans son aspect versatile, elle renverse les logiques significationnelles, interprétatives, et implique l’élément sonore dans la dynamique du transfert… efficience sémiotique sur une surface symbolique, attachée au réel… son côté scandé par le Chronos, son côté déchaîné par l’Aïon. Elle produit des flux sonores qui travaillent au corps.

Toujours engagée dans un dispositif, qu’il soit de la vie quotidienne, clinique, voire théâtral, spectaculaire, elle ne supporte pas de définitions fermées, échappant subrepticement aux énoncés.

Matière sonore, elle attaque le texte, et le renouvelle sans cesse.

La voix nous fait signe… interpellation d’un questionnement permanent qui hante les discours constitués. Dans ses mouvances, ses échappées, elle est, ce qui ne se laisse pas entendre : variations sémiotiques, a-signifiante, a-temporelle : telle, parfois incongrue, elle joue avec les signes-sons… les met en fusion ou en scission… le langage, les discours se chargeront de coder les flux, de les territorialiser… Mais les flux décodés du désir, des signes-sons perceront aussi les formes de contenu …ainsi les petits délires fugitifs de la voix suscités par une libido trop fluide et trop visqueuse… Violence à la syntaxe, par dérapage, blocage, accélération de sons. Ce sont les moments délicieux de la voix… moments « où le langage ne se définit plus par ce qu’il dit, encore moins par ce qui le rend signifiant, mais par ce qui le fait couler, fluer et éclater, le désir{… » un processus et non pas un but,… une production.}

Scène, avant-scène de l’inconscient…

Théâtre du désir…

Energie de la tentation…

Tentatives d’invention …de la subversion ?

Rafale de fables…

La voix…

 

Le rideau s’ouvre avec « Joséphine la Cantatrice ou le Peuple des Souris… » C’est en mars 1924 que Franz Kafka écrit cette nouvelle : il meurt trois mois après… Joséphine est une adepte de la musique et sait l’exprimer. Son chant provoque un transport dans l’auditoire ; ce qui est d’autant plus étonnant que la race de ce peuple n’aime pas la musique. Mais il se passe une chose étrange dans ce phénomène. Cette étrangeté provient du fait que l’on croit comprendre ce chant alors qu’on ne le comprend pas vraiment.

« Le sentiment qui sort de ce gosier est une chose que nous n’avons jamais entendu auparavant et que nous n’avons même pas la capacité d’entendre… Est-ce même du chant ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un couinement ? Et naturellement nous savons tous couiner ; c’est le talent qui est propre à notre peuple, ou plutôt ce n’est même pas un talent, mais une expression caractéristique de notre vie. Nous couinons tous, mais il ne devient évidemment à l’esprit de personne de faire passer cela pour un art, nous couinons sans y prêter attention et même sans le remarquer et il y en a beaucoup parmi nous qui ne savent pas que le couinement est un de nos caractères distinctifs…

Mais, malgré tout, ce qu’elle (Joséphine) émet n’est plus seulement un couinement ; pour comprendre son art, il ne suffit pas de l’entendre, il faut aussi la voir… quand on est assis devant elle, on sait que ce qu’elle couine ici, n’est pas un couinement… Est-ce son chant qui nous ravit ou n’est-ce pas plutôt le silence solennel dont sa faible petite voix est entourée ?… Un rien, un hasard, le moindre contretemps, un craquement du parquet, un grincement de dents, un dérangement dans l’éclairage, tout lui paraît propre à rehausser l’effet de son chant… Quels efforts abominables elle est obligée de faire pour arracher de son gosier, je ne dis pas un chant, mais le simple couinement… Couinement ! Plus qu’un chant !… La voix propulse sa rébellion face “aux fausses informations et aux demi-vérités”… Couinement !… qui s’élève quand le silence s’impose à tous les autres… est presque un message que le peuple adresse à chacun de ses membres. »

Couinement s’adressant à un peuple, qui par certains aspects, est terriblement enfantin et par d’autres terriblement et « prématurément vieux ». Son message n’est pas toujours perçu ni entendu ; seul un esprit d’enfance peut l’entendre, y porter de l’intérêt ; cet enjouement souvent incompréhensible reste le vestige d’une oreille d’enfance qui se maintient et qui permet de saisir ce couinement « perlé, et que rien ne saurait le détruire… Le couinement est l’idiome de notre peuple ; simplement, beaucoup d’entre nous couinent leur vie entière sans le savoir ».

Le couinement de Joséphine est un combat qui résiste au vieillissement et à l’affaiblissement de la voix… Ce couinement !… elle le tiendra jusqu’au bout, débarrassée de toutes vocalises… Ce couinement est un combat, elle le mènera, dans le sens qu’elle même désire Franz Kafka (« Joséphine la Cantatrice ou le Peuple des Souris », p. 203-229 ; in Un artiste de la faim, éd. Gallimard, coll. Folio).

Nous nous attarderons auprès de ce couinement, ce couinement de la voix, son grain si présent et pourtant si négligé…

Le rideau s’ouvre, la voix couinée du texte se déroule sans grand chapitre, ni sous chapitre ; simplement des couinements qui s’égrainent au gré des sons…

Certains enfants laissent leur voix dans une résidence clôturée, refusant d’entendre l’extériorité d’un monde conçu comme un piège. D’autres sont happés dans un dehors qui les prend de vitesse et expulsent des sons comme un moulin à musique sans pouvoir s’en différencier…

Un jour ou un autre, il nous arrive de bouder la voix, de la refuser, et devenir des abonnés absents…

Quiconque« a » de la voix, peut rencontrer ces mésaventures…

La voix s’éteint, ou trébuche, s’altère, s’évanouit et même s’enkyste dans le silence.

Des enfants cour-circuitent le langage, utilisant la voix pour faire disjoncter le « conteur » de fables qu’est le langage.

Parfois la voix s’éraille, fugue, nous trahit. Elle se déploie dans un dire qui peut nous paraître étrange. L’intonation, l’accent décalé dérangent la parole conventionnelle. Décodage de sens par décodage de sons.

D’autres enfants propulsent des sons comme manifestations de détresse, arrêtant l’émission sonore, et donc le déroulement d’une phrase qui reste en suspens : on parle de manque de mots. La voix se déterritorialise par rapport à la langue. La voix se donne immédiatement ou bien reste privée dans un corps intérieur qui reste en latence. La retenue, l’entorse, la rétention face à la libération sonore peuvent être intenses, d’une rare violence. La voix se défend, s’amenuise, ou s’exprime dans un galimatias, se confronte à des incidents pulsionnels, provoquant des dérapages, des glissements sonores, des inversions, des accrochages. La voix devient orpheline ; l’articulation de la voix circule et titube dans le corps.

Ces enfants, petits ou grands, ces enfants que l’on appelle « dysphasiques », nous ressemblent à certains moments : trébuchement de la langue, manque de mots… et avec l’âge, nous-même… oubli des noms, de mots que l’on cherche par un euh… d’exaspération.

Ces enfants ne sont pas tous atteints de pathologie neurologique lourde : ils ne sont pas autistes ; ils sont très souvent intelligents.

Pourtant les neuro-sciences accourent face à ces défaillances de la voix ; elles prescrivent souvent des pratiques, des méthodes, des systèmes rééducatifs qui se polarisent sur des procédés de répétition dans une obsession de l’« objet-voix ». Alors, l’individu « objet-voix » prend le devant de la scène sur le sujet de sa voix. Bien sûr, nous sommes tous d’accord, la voix est un phénomène complexe, et c’est pourquoi elle ne peut être soumise, domptée à l’univers exclusif de la rééducation telle qu’on peut la concevoir lorsqu’un muscle s’est atrophié.

Donner de l’énergie à la voix ne supporte pas le poids des appareils de rééducation de la musculation.

Que nous apprend la voix ? La voix, seulement la voix, celle qui transporte le monde sonore, le monde sonore du monde intérieur et extérieur ?

Circulation de jouissance dans la voix, transport, transit…! Circule la jouissance du corps, lieu privilégié de l’assomption des désirs ; voix et jouissance- jouissance de, dans la voix, modifiant notre propre rapport au corps, établissant un lien érotique entre soi et soi, soi et l’autre qui se met en position de la recevoir. La voix, de ce fait, affecte toutes nos connaissances, ne s’exprimant que dans une rencontre. Le soliloque serait-il lui aussi une adresse que nous ne comprenons pas toujours ?

La voix enrubanne celui qui l’émet et celui qui la reçoit… Invocations, évocations, interpellations – elle dérange toutes théories scientifiques, mais aussi toutes approches théoriques superlatives. Elle interpelle celui qui l’entend, le démettant de toutes certitudes, le déroutant de tout agrippement aux principes univoques de la causalité. Multivoque ! La voix est multivoque, même si elle paraît unique – Multivoque-unique !

À vouloir l’enfermer dans un système conforme, uniforme, total,, voire totalitaire, elle devient « pitrerie »… jusqu’à devenir aphone, jappements, ou entre en résistance.

Certains enfants se taisent, refusent de donner libre – cours à la voix, à ce qui soutient, soutend, retient la subjectivité.

Dans un monde qui se flatte de revêtir la spécificité de la communication, la voix peut tomber dans la banalité, la conformité, ou bien, dans le meilleur des cas, évoquer des interstices sonores auprès desquels émerge la subjectivité. La voix, ses modulations, sa complexité, est le lieu où le sujet s’autorise, « s’auteurise », souvent sans le savoir. Elle se déguise, et dans ce déguisement, elle fait parfois tomber le masque. Elle décolle la colle du conforme, l’adhésif qui adhère à la peau. De la dé-subjectivation à la subjectivation, la voix procède par sauts, faisant éclater la glu de la langue, du langage qui obture parfois ce que l’on veut dire, sans pouvoir le dire.

Pour parler de la voix, nous écouterons plusieurs voix à travers quelques textes : car la voix est aussi dans l’écrit. Écouter le contenu du texte mais aussi entendre les voix, leurs intensités, leurs rythmes pour laisser couler, déployer les mouvements sonores qui se dégagent de ces écrits – et percevoir des styles de vie qui en émergent.

La voix,… en s’approchant d’elle,… en catimini, …on approche les multiples facettes de la vie… pour se laisser surprendre… alors multiples processus de subjectivation,… variations de la vie qui constituent la subjectivité.

La voix est une puissance toujours en devenir. C’est une voie de passage !

À nous entretenir avec elle, nous suivons le trajet d’une vague, dans ses ondulations, son volume, ses mouvements, sa force plus ou moins intense, ses plis, ses replis, son rouleau, ses déplis, son avancée. Elle vient échouer dans un mouvement de retrait où elle s’invagine dans la vague suivante. La vague vocale charrie une multitude de mondes qui se transforment, se percutent, se nourrissent, se détruisent, se territorialisent, se déterritorialisent, se reterritorialisent, se tordent, se courbent, se cassent, se reconstituent. La voix est une oscillation qui participe de l’agencement du sujet, du monde. Elle est un ruban de torsions, un mouvement vagal, un processus constitutif de subjectivité. Elle est à la fois jouissance, la déchirure de la jouissance, et le micropore qui panse, ajuste les coupures. Son tracé est aussi fulgurant que celui du « Z » de Zorro ; il pourfend le magma ambiant, l’atmosphère amniotique. Donc, impossible d’aborder la voix simplement. La voix est bigarrure qui transgresse la cuirasse des notions sécurisantes, des certitudes confortables. À la suivre, elle nous amène dans ses rythmes, ses arythmies, à poser des notions complexes et nous propulse dans le domaine de l’imprévisible, ne supportant pas les clichés calculés emportés par le CQFD.

Cette réflexion autour de la voix est un mouvement qui, pourrait-on dire, comporte un commencement aléatoire et une fin sans fin, car la voix est une infinitude, un événement difficile, une amorce compliquée, une impossible saisie, une approche incertaine. La voix est impossible à dire : appelant les mots pour la rencontrer, on la trahit aussitôt, elle se dissipe d’elle-même, nous laissant dépourvu. Néanmoins – essayer de suivre son flux… après avoir entendu cette remarque percutante d’André Meschonnic{1} :

« Les psychanalystes ne s’aperçoivent pas qu’ils pratiquent leur écoute flottante avec une langue de bois. N’ayant pour leur discours que des concepts de la langue, et au lieu du rythme, la métrique. »

Lorsque la parole se vide c’est qu’elle est passée sous la coupe de sémiologies… alors la voix…

Jetez les dés ! Faites vos jeux
La voix/un objet sans garantie