Egogéographies

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296308909
Nombre de pages : 192
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Egogéographies
Matériauxpour une biographie cognitive

GEOTEXTES Collection dirigée par Daniel Dorv

La géographie connaît depuis quelques décennies de profonds bouleversements tant internes que dans ses rapports avec le monde qu'elle interprète, explique et contribue également à transformer. Ce contexte suscite un grand besoin d'outils théoriques, de synthèses solides, de mises au point conceptuelles, ou encore d'études de cas illustrant une problématique et/ou légitimant une démarche. S'adressant aux chercheurs, enseignants et étudiants, les ouvrages de la collection GEOTEXTES visent à mettre à leur portée des travaux originaux de grande qualité (brefs si possible), constituant de véritables outils de travail au service de la recherche géographique fondamentale dans toute sa diversité. A cette fin seront privilégiées des synthèses sur l'état de la réflexion dans divers domaines, ainsi que des ouvrages collectifs permettant de cerner un problème précis ou un champ d'investigations au travers d'une pluralité de perspectives.

Photo de couverture

(Ç)René Burri/Magnum.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3650-1

Gégextes

Jacques Lévy

Egogéographies
Matériaux pour une biographie cognitive

L'Harmattan
7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris.

Du même

auteur:

Géographies du politique (dir.), Presses de la FNSP/EspacesTemps, Révoluttons, fin et sutte, (avec P. Garcia et M.-F. MatteO, EspacesTempsRésonance, 1991.

1991.

Le monde: espaces et systèmes, (avec M.-F. Durand et D. Retaillé), Presses de la FNSP!Dalloz, 1992, 2e éd. 1993. L'espace légitime, Presses de la FNSP, 1994.

À Albert et à Fanny, toujours sur la brèche, toujours en quête.

Reconnaissance

Proposer un tel livre, c'est vraiment partir en reconnaissance. Pour le faire, j'ai eu besoin des conseils éclairés de plusieurs de mes amis. Leurs suggestions ont souvent consisté à tenter de me dissuader de publier ce texte, avec des arguments suffisamment pertinents pour me contraindre à d'importantes révisions qui auront au moins permis, je l'espère, de rendre plus clair mon propos. je veux donc remercier ces lecteurs. Dans l'ordre chronologique: jean-Claude RuanoBa rbala n, Dominique Desjeux, Marinette Lévy, Yveline Lévy-Piarroux, Charles Osuna, jean-François pradeau, Mireille Perche, Marie-Françoise Durand. Une mention spéciale revient à Patrick Garcia pour sa compétence graphique. Enfin, Maryline Crivello a maintes fois donné la preuve d'une bienveillante pugnacité qui mérite, pour le moins, ma gratitude.

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Introduction

Sujet, Verbe: complément

"En somme, il faut se servir de tous les secours que peuvent fournir l'entendement, l'imagination, les sens et la mémoire.»

René Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, 1629.

Parler de soi est tentant et dangereux. Ce peut être utile pour soi-même, éventuellement pour les autres, à certaines conditions. Si je décide de publier un texte qui va un peu audelà de l'exercice académique de "réflexion sur son parcours", c'est que, tout compte fait, je suis arrivé à la conclusion que les avantages l'emportaient sur les inconvénients. Après écriture, réécritures, lecture et relectures, le doute n'a pas disparu. Je ne suis pas sûr d'avoir su éviter les écueils que ce type d'entreprise fait surgir. Seul un certain goût du risque a pu m'aider à franchir le pas.

Attention,

travail

Le point de départ de la démarche provient d'une demande qu'on m'avait faite de raconter, devant des enseignants en formation, mon itinéraire depuis une vingtaine d'années. J'avais immédiatement senti poindre une interrogation un peu angoissante: pouvais-je me reconnaître dans des écrits probablement bien différents de ceux que j'écrirais aujourd'hui sur le même sujet? Était-il raisonnable d'apposer ma signature présente sous des discours devenus sans doute étrangers à moi-même? Ma première surprise fut de constater qu'il ne serait pas aberrant d'assumer ce que j'avais écrit vingt ans plus tôt. Il y avait certes d'évidentes différences de ton, de style.

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Certaines idées avaient disparu, d'autres avaient émergé, d'autres encore avaient subi une évolution plus ou moins marquée. Mais les publications qui avaient exprimé le plus clairement la réalité du géographe que j'étais dans les années soixante-dix, je pouvais sans trop de gêne les divulguer à nouveau. Aussi, lorsque, en 1992, j'ai dû sélectionner les textes que je placerais dans ma thèse de doctorat d'État, j'ai pu me tenir à un principe d'intérêt et non de conformité. J'ai donc retenu les articles ou les chapitres les plus consistants, ceux qui exprimaient, me semblait-il, une forte cohérence, et éliminé les contributions plus marginales. Parmi les textes relus, se trouve donc "Pour une géographie scientifique", écrit en j'avais alors tout juste vingt-deux ans - et publié en 1975. Publier ces textes ne signifiait pas dans mon esprit choisir la facilité de l'autoglorification. L'ambition était
1974

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de porter un regard critique sur ce qu'on peut appeler, à l'échelle d'une vie, la longue durée. Dans ce petit livre, je me suis exercé à réfléchir sur l'itinéraire dans son ensemble. C'est une manœuvre délicate, pour le lecteur comme pour l'auteur. Lorsqu'on tente de circuler sur le fil du rasoir de l'auto-analyse, on peut tomber de deux côtés. Celui du plaidoyer pro domo, nécessairement déplacé car, au fond, personne ne vous reproche d'exister: on peut argumenter sur chacun de ses actes, pas sur sa biographie. Celui du narcissisme nostalgique qui peut être une thérapeutique ef-

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ficace pour certains, mais laissera de marbre l'entourage du patient. J'ai finalement fait le pari que l'exercice pouvait comporter un certain intérêt pour autrui. En gros, on peut affirmer sans trop de risques que la subjectivité des chercheurs fait partie des facteurs de production de la recherche. Cette hypothèse paraît fondée même si l'on pense, ce qui est mon cas, que le travail scientifique consiste à tendre vers de l'objectif, c'est-à-dire vers une validité des énoncés indépendante de la personnalité de leur auteur - vers un "procès sans sujet", comme l'on disait naguère. Si tel est le but recherché, nul doute que l'atteindre suppose une attitude déterminée et stable, un effort continu, bref un travail. S'il y a travail, il y a travailleur et ce travailleur mobilise des ressources qui, par définition, sont distinctes des productions attendues. Autrement dit, fabriquer de la science implique de mettre en œuvre des dispositions étrangères à l'univers des discours scientifiques. Si l'on cherche à améliorer sa productivité, on peut donc avoir intérêt à s'interroger sur le fonctionnement du dispositif productif que constitue un individu. Comprendre comment une subjectivité cognitive, n'importe laquelle en général et la sienne en particulier, fonctionne devrait faire partie de l'entraînement à la recherche. En l'occurrence, il ne s'agit que d'un cas sans valeur exemplaire et abordé en outre de manière spécifique, celle de la diachronie. J'ai voulu essayer de comprendre la logique de l'évolution,

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faite de continuités et de ruptures, qui avait été la mienne. Mais pourquoi ne pas imaginer que ce genre de travail se généralise, devienne une "routine" presque standardisée du travail du chercheur et, plus largement, qu'une psychosociologie de la recherche, ouvrant sur des technologies permettant aux individus-chercheurs d'améliorer leurs capacité, prenne son essor?

Trop jeune ou trop vieux?
Cette perspective se distingue nettement, on le voit, des autobiographies de "savants" qui sont l'apanage d'une notoriété déjà bien établie et une sorte de cadeau de départ en retraite que l'on s'offre après une brillante carrière. Dans ces cas, même si cela s'est fortement atténué depuis les temps où l'on célébrait l'existence, forcément elle-même géniale, des génies, il demeure un parfum d'exception et de miracle. Parler de soi ferait partie des privilèges de personnalités hors du commun dont tout ce qu'ils auraient touché, les lieux de leur vie, les objets les plus quotidiens et leur parcours biographique, serait peu ou prou marqué par cette exceptionnalité. La démarche qui prévaut ici est toute différente. Elle part de l'idée que les activités d'invention, de création ne sont pas aisément intelligibles parce qu'elles sont fondées sur la rencontre le plus souvent aléatoire de représentations très éloignées les unes des autres au

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sein de l'espace mental. Or cette impossibilité de programmer une capacité d'innovation que pourtant l'on vise et pour laquelle la société nous passe parfois commande constitue le lot commun de tous ceux, et ils sont nombreux, qui y consacrent d'une manière ou d'une autre une part de leur énergie. Si le travail d'introspection peut être utile pour faire mieux en ce sens, on admettra qu'il concerne la totalité des intéressés - et pas seulement ceux qui ont déjà fait la preuve de leur talent et qu'il faille le mener le plus tôt et le plus souvent possible - et pas seulement lorsque l'on se dit, sans doute à tort, que l'on n'a "plus rien à prouver". Si l'on m'objectait que je suis trop jeune pour publier ce genre de livre, je répondrais que je me sens bien vieux, que j'ai perdu un temps précieux en attendant si longtemps avant de m'y atteler et qu'il est peut-être déjà trop tard... Reconnaissons toutefois que, dans son principe même, ce type de travail pose un problème épistémologique de fond: peut-il y avoir une biographie (ou une étude du psychisme) qui ne soit que cognitive? Le schéma théorique dans lequel je me situe repose justement sur l'idée d'interactions fondatrices entre ce que j'appelle le cognitif et l'affectif. Comment dès lors aborder l'un en laissant l'autre dans l'ombre? Aussi reconnais-je bien volontiers les faiblesses, sinon les apories, que comporte cet essai. J'ai opté pour un compromis qu'on peut certainement discuter. L'affectif y est présent, mais seulement lorsque ses relations avec le

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cognitif sont directes. Le fond de ma vie affective est résumé dans quelques énigmatiques. formules "paradigmatiques"

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et

Le singulier,

tranquillement

J'assume pourtant mon choix pour deux types de raisons. En me fondant d'abord sur un principe d'économie. Compte tenu de la question posée au départ (comment expliquer les similitudes et les différences du discours scientifique depuis vingt ans ?), il me semble possible d'atteindre une efficacité relativement forte avec la méthode utilisée. Inversement, on pouvait craindre, en élargissant le cadre de l'analyse, de subir des rendements rapidement décroissants, sauf à changer d'objet, celui-ci devenant alors l'ensemble du psychisme d'un individu. L'autre argument concerne l'éthique de la recherche, la "moralité de l'agir communicationnel", dirait Habermas, la possibilité de se confronter à la "communauté des chercheurs", diraient Popper et Kuhn. Il m'apparaît en effet évident que les conditions de la discussion de mes propos seraient particulièrement mal assurées si l'on multipliait les informations que je serais le seul à pouvoir produire et contrôler. C'est toute la question de l"'intimité" dans les sciences du psychisme, dont la psychologie mais plus encore la psychanalyse ont trop souvent tiré parti pour se proté-

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ger contre la réfutation.

La solution n'est donc pas évi-

dente et l'objectivation du subjectif mériterait d'être abordée dans l'esprit d'une rationalité contemporaine qui s'écarte autant du positivisme que des métaphysiques du Sujet. Dans le cadre que je me suis imposé, ce compromis correspond, me semble-Hl, à un équilibre acceptable entre la mobilisation des ressources utiles à la construction d'un objet théorique et la possibilité d'une mise en perspective de cette construction avec d'autres, réalisée par d'autres chercheurs sur d'autres objets. Ce type d'arbitrage ne constitue-t-il pas en fin de compte le lot commun de tout travail à visée scientifique? L'auto-investigation pose certainement des problèmes spécifiques du fait que celui qui cherche est à la fois le mieux informé et le plus mal placé pour parcourir son objet. Encore ne faudrait-il pas transformer cette difficulté en soupçon. L'individu est le plus mal placé pour parler de lui parce que tout ce qu'il pourra dire, j'y reviendrai, résonnera inévitablement avec les questions les plus brûlantes de son présent subjectif, mais n'est-ce pas, dans une large mesure, le fardeau de toute recherche? Faudrait-il renoncer à analyser les enjeux de la société présente parce que c'est notre société, les dynamiques de la nature environnante parce que c'est notre nature? L'attitude scientifique et plus généralement rationnelle ne consiste-t-elle pas justement à créer un univers fictif qui a la vertu de refroidir ce qui est le

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plus chaud pour permettre d'y toucher en se brûlant un peu moins les doigts? En tout cas, que l'exploration soit menée par l'intéressé ou par quelqu'un d'autre, il faudra peut-être commencer de s'habituer à travailler tranquillement sur des individus singuliers, comme on le fait pour des lieux singuliers, des événements singuliers et... un univers singulier. Le temps n'est plus où il suffisait d'étudier le représentant bien choisi d'un groupe pour comprendre le fonctionnement de toute une communauté, fût-elle la "communauté scientifique". La montée en puissance de l'individu défie la standardisation mais banalise la singularité. De plus en plus, chaque parcours personnel est porteur non seulement d'une succession spécifique de positions, mais aussi d'une manière spécifique de donner sens à cette succession. Les typologies simples, fondées sur l'imputation des dispositions d'un agent à un nombre très restreint de modèles légitimes, perdent progressivement en pertinence. Groupes sociaux à part entière, les individus exigeront toujours davantage qu'on s'intéresse à eux, qu'on les prenne au sérieux et, à moins de céder à la vaine crispation de celui qui ne se résout pas à se changer lui-même en changeant son regard, il faudra le faire.

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Un temps légitime
Cela posé, je ne veux pas exagérer l'ambition de cet exercice. Celui-ci comporte, d'une part, l'accumulation de matériaux biographiques, tels que je puis les reconstituer aujourd'hui. D'autre part, il propose des hypothèses interprétatives à partir d'une tentative de théorisation de la dimension cognitive du psychisme. Il ne faut pas voir ici une prétention à la scientificité en matière de "sciences cognitives". D'abord parce que, s'il est vrai que je n'ai pas hésité, dans les lignes qui suivent, à piller de bons auteurs, mes compétences en ce domaine sont plutôt celle d'un amateur que d'un professionnel. Ensuite parce qu'il ne faut pas pousser trop loin le paradoxe : un individu en sait certes plus que tout autre sur lui-même, mais ce qu'il sait demeure marqué, malgré tous les efforts qu'il peut déployer, par la subjectivité de son regard. Pouvais-je arriver à la conclusion que ma vie intellectuelle fût un échec complet, m'avouer cette conclusion en la révélant aux autres et continuer à vivre comme si de rien n'était? Pour que, en de telles circonstances, un livre de ce genre fût possible, il eût fallu une réunion hautement improbable de conditions déjà difficiles à remplir séparément les unes des autres: capacité à verbaliser des réalités pénibles, forte confiance

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dans la bienveillance d'autrui, optimisme struCturel toutes choses peu compatibles avec la conscience douloureuse d'un naufrage. En ce sens, l'existence même d'un document comme celui-ci constitue une information peut-être plus importante que son contenu. Une recherche explicite sur la mémoire - celle d'un individu comme celle d'une société - suppose toujours une représentation minima~e d'un futur acceptable. Il n'est donc nullement acquis que l'exercice auquel je me suis livré puisse être bientôt pratiqué par le plus grand nombre et rende possible des analyses comparatives simples sur les différents profils de travailleurs intellectuels. Cela réduit ipso facto l'apport éventuel de ce travail à la psychosociologie de la recherche. Ainsi, au-delà de toutes les dénégations imaginables, ce type d'expérience a inéluctablement pour résultante, dans son message comme dans sa tonalité, de justifier ou mieux de légitimer celui qui s'y livre. La légitimationest peut-être plus puissante encore lorsque l'on s'entoure de précautions, qu'on multiplie les restrictions, qu'on fait preuve d'esprit critique; car tout cela contribue finalement à donner de l'épaisseur, de l'intérêt et de la valeur à un itinéraire biographique qui constitue pour son acteur-analyste un enjeu permanent. Il ne semble pas possible, en effet, de se passer des matériaux de sa propre histoire pour supporter et inventer le présent. Autant assumer cette réalité et inviter le lecteur à intégrer ce biais dans son analyse et dans son ju-

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