Éléments de Sociologie Phénoménologique

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La sélection d'articles rédigés par Alfred Schütz (1899-1959) présentée dans ce recueil livre les repères essentiels permettant de saisir la pensée du fondateur de l'idée de sociologie phénoménologique. Dans ce cadre, les notions centrales de compréhension, de phénoménologie, de sens, de temporalité, de connaissance et d'action sociale, par exemple, sont revivifiées par leur insertion dans un creuset novateur, croisant phénoménologie husserlienne et sociologie compréhensive weberienne.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296368811
Nombre de pages : 158
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ÉLÉMENTS DE SOCIOLOGIE PHÉNOMÉNOLOGIQUE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

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(1901-1976), 1998. Douglas HARPER, Les vagabonds du nord ouest américain, 1998. Moniqu~ SEGRE, L'école des Beaux-Arts 19ème, 20ème siècles, 1998. Camille MOREEL, Dialogues et démocratie, 1998. Claudine DARDY, Identités de papiers, 1998. Jacques GUILLOU, Les jeunes sans domicile fixe et la rue, 1998. Gilbert CLAVEL, La société d'exclusion. Comprendre pour en sortir, 1998. Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. Laurence ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie, Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales, 1998. Lise DEM~LY, Evaluer les établissements scolaires, 1998. Claudel GUYENNOT, L'Insertion, un problème social, 1998. Denis RUELLAN, Daniel THIERRY, Journal local et réseaux informatiques, 1998.

cg L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6886-1

Alfred Schütz

ÉLÉMENTS DE SOCIOLOGIE PHÉNOMÉNOLOGIQUE

Introduction et traduction par Thierry Blin Préface de Michel Maffesoli

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements du traducteur: Je tiens à remercier le Professeur Michel Maffesoli, sans le soutien duquel ce travail n'aurait été réalisé. Monsieur Patrick Pharo (directeur de recherche au CNRS, directeur du CERSES) m'a fait part de nombreux conseils précieux. Je dois beaucoup à la fréquentation de Monsieur Jean Griffet (Maître de Conférence à la Faculté des Sciences du Sport d'AixMarseille II). Je dois également énormément au soutien du Professeur Bruno Péquignot (Université de Franche-Comté). J'ai également bénéficié des conseils du Professeur Jacques Colette (Université Paris I). Mon ami Ahmed Nebti est l'auteur d'une relecture de ces traductions.

PREFACE
Les textes d'Alfred Schutz se suffisent à eux-mêmes. L'excellente introduction de T. Blin, comme son ouvrage précédent le signalent, sans conteste, comme un spécialiste averti de cet important auteur. Fort brièvement, et au seul titre d'avoir, il y a maintenant dix ans, rendu attentif, en France, à cette perspective sociologique, qu'il me suffise donc de rappeler en quoi celle-ci est des plus pertinente pour nous aider à saisir la spécificité et l'indéniable vitalisme d'une socialité post moderne naissante. Foin des querelles de mots, a fortiori celles des chapelles! Souci d'empiricité chez Schutz rappelle le traducteur, et c'est, en effet, chose heureuse. Quel que soit le terme par lequel on l'a désigne, la société qui est en train de surgir sous nos yeux n'a plus rien à voir avec celle qui a, lentement, émergée après le Moyen-Age. La «postmédiévalité» que l'on a, progressivement, nommée «modernité» (I) s'est fondée sur le pivot central d'un individu rationnel, maître de lui, autonome et pouvant, à partir de là, s'associer à d'autres individus autonomes pour faire ensemble l'Histoire et la Société. Inutile de revenir là-dessus. Mais si le terme de Sorokin: saturation, a un sens, c'est bien ici. Précisément en ce qu'il nous rend attentif à un glissement sociétal d'importance. Celui d'un être ensemble où l'émotion, la passion, l'affect sont, aussi, des facteurs d'agrégation sociale. Toutes choses mettant l'accent sur l'expérience et l'interactivité que cela ne manque pas de sécréter. En ce sens, ce que T. Blin dans son introduction souligne bien, les analyses proposées par A. Schutz vont «in media res» : la prise en compte du monde de la vie, du présent, du sens commun, de ce qui est donné (taken for granted), en bref
.

1

Cf. Maffesoli: « De la postmédiévalité
Postmodernité

à la postmodernité », in Y.
Montréal, Liber, 1998.

Boivert,

et Sciences humaines,

d'un monde concret en appelant à une concrétude de la pensée, à un savoir vécu. Il y a là, fonnulé d'une autre manière, ce que j'ai appelé une raison sensible (2).Une pensée organique sachant saisir, d'une manière globale, les divers éléments de l'expérience commune. En termes phénoménologiques, le « Lebenswelt » ou l'intersubjectivité comme donnée ontologique. Maintenant que prennent fin, peu à peu, les sécurisants, mais combien abstraits dogmes théoriques de quelqu'ordre qu'ils soient, une telle sociologie phénoménologique apporte une bouffée d'air frais. En ayant indiqué le cap, elle peut favoriser le retour de la pensée hauturière. C'est à la jeune génération de chercheurs à en prendre le risque! Michel Maffesoli Professeur à la Sorbonne

2 Cf. P. Watier, La sociologie et les représentations de l'activité sociale, Méridiens Klincksieck, Paris, 1996 et P. Tacussel, Mythologie des formes sociales, Méridiens Klincksieck, 1995. Je renvoie aussi à mon livre, M. Maffesoli, Eloge de la raison sensible, Grasset, Paris, 1996. II

BREVE INTRODUCTION A L'OEUVRE ET A LA VIE D'ALFRED SCHÜTZ "Il Y a certes actuellement un groupe de sciences qui ont elles aussi pris déjà pour thème la subjectivité dans son activité de connaître, nous voulons parler de la psycholoiie et des disciplines biologiques, sociologiques et de celles relevant des sciences de la culture, qui toutes sont en rapport étroit avec la psychologie; mais nous savons aussi que ces sciences sont des sciences 'positives' ou 'dogmatiques'. En d'autres termes, elles procèdent, elles aussi, dans toute leur démarche méthodique, avec cette naïveté qui est incapable sur le plan théorique de rendre justice à la connaissance en tant que fonction d'origine (Urprungsfunktion) (donation de sens, fondation d'être) des objets connus." Edmund Husserl, Philosophie première (1).

Alfred Schütz (Vienne, 1899 - New York, 1959) (2) étudia le droit (il se consacra jusqu'à une date tardive à son travail d'avocat d'affaires) et les sciences sociales à Vienne. Ses premières recherches, correspondant aux années 1924-1928, relèvent d'un mode de questionnement d'inspiration
1 Deuxième partie, "Théorie de la réduction phénoménologique", Paris, PUF, collection "Epiméthée", traduit de l'allemand (avec un "avant-propos") par Arion L. Kelkel, p. 37. 2 Voir en cette matière Helmut R. Wagner, "The Place of Alfred Schütz in Phenomenology and his Contribution to the phenomenological Movement in North America", in American Phenomenology, édité par Eugene F. Kaelin et Calvin O. Schrag, DordrechtILondonlBoston, 1989, pp. 59-71; et la préface de H.L. Van Breda au tome I des Collected Papers (Dordrecht/London/Boston, Kluwer Academic Publishers, édité et introduit par Maurice Natanson, 1990, pp. VI- XIII). 7

bergsonienne (3). Le bergsonisme, quoique toujours présent, occùpe une place moins importante dans son premier et principal ouvrage qu'il publia en 1932: Der sinnhafte Aujbau der sozialen Welt: Eine Einleitung in die verstehende Soziologie (Vienne, Springer-Verlag, 1960) (4). Ce qui émerge alors en tant que matière principale de la réflexion schützéenne relève d'une confrontation de la sociologie weberienne et de la phénoménologie husserlienne. En réponse à l'envoi d'un exemplaire de ce travail, Husserl adressa au jeune chercheur un message enthousiaste: "Je suis désireux de rencontrer un phénoménologue aussi sérieux et profond, un des rares qui ont pénétré au coeur du sens du travail de ma vie (un accès qui est malheureusement si difficile), et ql1ipromet de la poursuivre en tant que véritable Philosophia perennis qui seule peut être le futur de la philosophie" (5). A l'invite de Husserl, il se rendit à Fribourg afin de rejoindre par ses recherches un groupe de phénoménologues dans les travaux duquel le fondateur de la phénoménologie plaçait beaucoup d'espoirs. Husserl apprécia la collaboration du jeune chercheur et lui proposa de devenir son assistant. Schütz ne put cependant pas répondre favorablement à cette proposition. Les relations entre le fondateur de"la phénoménologie et l'initiateur d'une "sociologie phénoménologique" ne siinterrompirent pas pour autant puisque Schütz continua à visiter fréquemment le maître de Fribourg et correspondit avec celui-ci jusqu'à sa mort (1938).
3 Sur cette période de la pensée schützéenne voir l'article de Helmut R. Wagner intitulé "The bergsonian period of Alfred Schütz", publié in Philosophyand Phenomenological Research, 38, 1977, pp. 187-199, et l'introduction ainsi que les notes de l'éditeur de la traduction anglaise des manuscrits intitulés Lebensform und Sinnstruktur, traduction intitulée Life forms and meaning structure, Library of Congress, éditée et introduite par Helmut R. Wagner, 1982. 4 Traduction anglaise sous le titre The Phenomenology of the Social World,' Northwestern University Press, 1967, traduit par George Walsch et Frederick Lehnert, introduit par George Walsch. Cet ouvrage sera désormais cité sous la forme The Phenomenology. Der sinnhafte Aujbau der sozialen Welt, sera cité Der sinnhafte Aujbau. 5 Lettre en date du 3 mai 1932 citée in Collected Papers I, op. cit., p. X 8

Les signes annonciateurs de l'occupation par les nazis de l'Autriche l'amenèrent à quitter ce pays. TI séjourna à Paris pendant un an, avant d'émigrer aux Etats-Unis d'Amérique en juillet 1939. A l'initiative de Marvin Farber il lui fut proposé de se joindre à la mise en place de l'International Phenomenological Society et de devenir membre de l'équipe éditoriale de la revue Philosophy and Phenomenological Research. Il fut nommé lecturer puis Professeur à la Graduate Faculty of Political and Social Science de la New School for Social Research. Hormis l'ouvrage majeur de 1932, les travaux de Schütz tiennent pour l'essentiel en une série d'articles aujourd'hui regroupés dans les quatre tomes des Collected Papers (6). Au moment de sa mort Schütz rédigeait un ouvrage qui devait s'intituler Die Strukturen der Lebenswelt. Les manuscrits transmis par lIse Schütz ont donné lieu à trois publications. L'une de ces publications est ici présentée sous le titre "Quelques structures du monde-de-Ia-vie". Les deux autres publications ont pour titre Reflections on the problem of relevance (7) et Die Strukturen der Lebenswelt (8). Ces repères biographiques étant posés, que faut-il entendre lorsque le thème d'une "sociologie phénoménologique" est

6 Collected Papers I, op. cit.; Collected Papers IL Studies in Social Theory, The Hague, Martinus Nijhoff, édité et introduit par Arvid Brodersen, 1976, 300 p.; Collected Papers IlL Studies in Phenomenological Philosophy, The Hague, Martinus Nijhoff, édités par lIse Schütz, introduit par Aron Gurwitsch, 1975, 191 p. Collected Papers IV, DordrechtIBostonILondon, Kluwer Academic Publishers, 1996, édition, préface et notes par Helmut Wagner et George Psathas, en collaboration avec Fred Kersten, 284 p. 7 New Haven and London, Yale University Press, édité, introduit et annoté par Richard M. Zaner, 1970, 186 p. 8 Manuscrits mis en forme par Thomas Luckmann, Frankfurt, Suhrkamp, 1979 (Bd 1), 1983 (Bd 2). Première édition Darmstadt, 1975. Traduction anglaise sous le titre The Structures of the Life- World, London, Heinemann, préfacé par Thomas Luckmann, traduit et introduit par Richard M. Zaner et Tristram Engelhardt Jr., 1974, 335 p. 9

évoqué? Quelle est la nature de son objet? Quelles seront les règles fondamentales de son approche du social? L'objet d'une sociologie phénoménologique relève bien évidemment du domaine de la réalité sociale. Ceci énoncé la difficulté reste entière. Les Collected Papers proposent de définir la réalité sociale comme étant "la somme totale des objets et occurrences au sein du monde social culturel tel que l'expérimente la pensée de sens commun d'hommes vivant leurs vies quotidiennes parmi leurs semblables, connectés avec eux en de multiples relations d'interaction" (9). Une des tâches premières pour une sociologie phénoménologique tiendra donc en une description des modes d'organisation de ses expériences de la réalité sociale par l'homme de la vie quotidienne, des représentations, et notamment de l'organisation de ses expériences interactives sous formes de types (10). Par ailleurs, ces relations d'interaction constitutives de la réalité sociale peuvent s'entendre dans leur relation aux structures subjectives de perception de l'être de cette réalité,
9 "Concept and theory formation in the social sciences", Collected Papers I, op. cit., p. 53. 10 Ce souci descriptif en tant qu'élément constitutif d'une sociologie phénoménologique se manifeste également chez les deux disciples d'Alfred Schütz que sont Peter Berger et Thomas Luckmann. "La méthode que nous pensons être la mieux adaptée à la clarification des fondements de la connaissance dans la vie de tous les jours est celle
de l'analyse phénoménologique, une méthode purement descriptive

(...)

L'analyse phénoménologique de la vie quotidienne, ou plutôt, l'expérience subjective de la vie de tous les jours, s'abstient de toute hypothèse causale ou génétique, tout comme d'assertions relatives au statut ontologique des phénomènes analysés" (La construction sociale de la réalité. Paris, Méridiens Klincksieck, collection" Sociétés" , traduction Pierre Taminiaux, préface de Michel Maffesoli, 1989 (20 tirage), p. 33). Pour une discussion de la position de Berger et Luckmann à l'endroit des relations entre philosophie, phénoménologie et sociologique théorique, voir l'addendum proposé dans Phénoménologie et sociologie compréhensive. Sur Alfred Schütz de Thierry Blin, Préface de Michel Maffesoli, Paris, L'Harmattan, collection "Dossiers de sciences sociales", 1995; cet ouvrage introduit par ailleurs à une lecture critique des fondements de la sociologie phénoménologique forgés par Alfred Schütz. 10

c'est-à-dire, dans des structures de conscience subjectives de l'expérimenter mondain. L'architectonique conceptuelle forgée par la psychologie descriptive issue de la réflexion husserlienne sera donc, en la matière, d'un grand secours en ce qu'elle fournit une philosophie de la conscience susceptible d'éclairer ces structures. D'aucuns estimeront que Schütz emprunte par là-même un dédale qui devrait l'amener à butter sur les apories d'une phénoménologie qui, pour répondre à son exigence d'apodicticité, se doit selon son fondateur, d'opérer un travail de constitution transcendantale. Lgegologie transcendantale husserlienne ne s'éloigne-t-elle pas des enjeux proprement sociologiques? Peut-on rendre compte de l'intersubjectivité dans le cadre d'une egologie transcendantale? Conscient de ces difficultés, Schütz va progressivement affirmer une critique de ce thème nodal que constitue le transcendantalisme husserlien, en insistant sur les insolubles apories générées par le "solipsisme" (ou ce que Schütz se représente comme tel) transcendantal (11). Désirant développer ses recherches au niveau des sciences culturelles mondaines, Schütz prend l'intersubjectivité comme une donnée ontologique, un a priori structurel, un allant de soi structurel et développe ses analyses en matière de description des structures de la Lebenswelt dans la sphère de l'attitude naturelle; ce qui diffère donc d'une approche phénoménologique (puisqu'il n'y a pas de travail de constitution opéré sur le socle de ce que la réduction phénoménologique a dévoilé). TI est à noter par ailleurs que dés 1932 (12),la question du positionnement de ses travaux à l'endroit du transcendantalisme husserlien présentait une difficulté pour Alfred Schütz. Ce problème était
Il Voir à ce sujet Alfred Schütz, "L'importance de Husserl pour les sciences_ sociales", in Sociétés, traduit de l'anglais par Thierry Blin, n043, 1994, pp. 99-107; "Le problème de l'intersubjectivité transcendantale chez Edmund Husserl", in Cahiers de Royaumont, Philosophie, traduit de l'allemand par M. de Gandillac, n° III, 1959, pp.334-381. 12 The Phenomenology, op. cit., pp. 43-44. Der sinnhafte Aujbau, op. cit., pp. 41-42.

Il

brièvement évoqué en une note appendice dans laquelle Schütz déclarait que son objet, l'analyse du phénomène du sens au sein de la vie sociale mondaine, "ne requiert pas la réalisation d'une connaissance transcendantale qui aille au-delà de cette sphère ou un séjour approfondit au sein de la région de la réduction phénoménologico-transcendantale" (13). Ce que Schütz retient et développe pour son propre usage c'est l'idée d'une description eidétique des structures de la conscience développée dans le cadre d'une psychologie intentionnelle, c'est-à-dire d'une psychologie descriptive eidétique. TI s'agit de livrer les structures d'essence (14) du monde-de-Ia-vie en tant qu'il est
13 "Die absicht dieses Buches, die Sinnphanomene in der mundanen Sozialitat zu analysieren, macht eine darüber hinausgehende Gewinnung transzendentaler Ehrfahrung und somit ein weiteres Verbleiben in der transzendental-phenomenologischen Reduktion nicht erforderlich", Der sinnhafte Aujbau, op. cit., p. 42; The Phenomenology, op. cit., p. 44. 14 Husserl propose dans Expérience et jugement la définition suivante de la procédure eidétique et de son objet: "Il apparaît alors qu'à travers cette multiplicité de figures successives il y a une unité, que dans ces variations libres d'une image originelle, par exemple d'une chose, un invariant reste nécessairement maintenu comme la forme générale nécessaire, sans. laquelle quelque chose comme cette chose, prise comme exemplaire de son espèce, serait d'une manière générale impensable. Cette forme se détache à l'intérieur de l'exercice de variation volontaire, et, la nature de ce qui différencie les variantes nous restant indifférente, elle se donne comme un contenu absolument identique, un quid invariable selon lequel se recouvrent toutes les variantes: une essence générale" (Paragraphe 87 a), traduit par Denise Souche-Dagues, avant-propos de Lud~ig Landgrebe, Paris, PUF, collection "Epiméthée", 1970, p. 414). Il est intéressant de noter que dans le but de spécifier les sciences de la culture, Ernst Cassirer accorde également un rôle pivot à ce qu'il nomme l'''abstraction idéifiante" qu'il réfère précisément à Husserl. "Si nous décrivons Léonard de Vinci, l'Arétin, Marsiglio Ficino et Machiavel, Michel-Ange et César Borgia comme des 'hommes de la Renaissance', nous ne voulons pas dire par là que l'on découvre chez eux tous un caractère particulier bien défini, au contenu fixe, qu'ils auraient en commun. (eo.)On ne peut espérer ni exiger que les résultats d'une abstraction 'idéifiante' de ce genre puissent jamais recouvrir un seul cas concret" (voir Logique des sciences de la culture, traduit de 12

l'objet d'interactions opérées, produites par des sujets dotés de conscience. Par ailleurs, Schütz ne rejette cependant pas, en matière de dissection des caractéristiques de la conscience intime du temps, la notion de réduction phénoménologique dans le cadre de laquelle le sujet se saisit comme moi pur ou transcendental par la mise en oeuvre d'une "mise entre parenthèses" du monde (15), par la suspension de toute adhésion naïve (quotidienne ou scientifique) à l'endroit du donné mondain (16). En conséquence, si l'étude portant sur la vie sociale quotidienne ne requiert pas de constitution des phénomènes opérée dans le cadre de la sphère de la réduction transcendantale, les résultats de la description eidétique de la sphère de la conscience intime du temps (17), à l'instar des
l'allemand par Jean Carro, avec la collaboration de Joël Gaubert, précédé de "Fondation critique ou fondation herméneutique des sciences de la culture?", Paris, éditions du Cerf, "Passages", 1991, p. 160). 15 Rappelons qu'''il faut se garder d'interpréter faussement l'expression de mise hors circuit phénoménologique des objets en cause, la formule parlant de leur mise-hors-jeu (ce qui est une expression corrélative justifiée de la mise hors jeu des actes et des intérêts). L'être, la valeur, la fin qu'en tant que spectateur phénoménologique je n"ai' plus à ma disposition au sens normal, j'en dispose cependant toujours en un autre sens, en un sens modifié" (Philosophie première, op. cit., p. 155). Ce qui est mis entre parenthèses ne disparaît pas, mais tout au contraire apparaît en tant qu'objet intentionnel corrélatif d'actes subjectifs produits par un ego phénoménologiquement pur. C'est un nouveau type de "clairvoyance" à l'endroit du donné mondain qui a cours. "Revenir au contenu phénoménologique pur ne signifie donc a priori rien d'autre que produire tout d'abord les structures pures de l'objectivité intentionnelle, à ses actes et à ses objets, et saisir ceux-ci dans leur pureté phénoménologique avec l'indice du 'comme si'" (Philosophie première, op. cit., pp. 166-167). 16 Cette épochè phénoménologique est définie au paragraphe 32 (ttl'épochè phénoménologique") du chapitre premier ("La thèse de l'attitude naturelle et sa mise hors circuit") de la deuxième section des Idées directrices pour une phénoménologie, Paris, Gallimard, "Tel", traduit de l'allemand et introduit par Paul Ricoeur, 1950. 17 "Haben wir einmal die 'Problematik der inneren Zeitigung der immanenten Zeitsphare' in eidetischer Deskription korrekt erfasst, so dürfen wir ohen Gefahr unsere Ergebnisse auf die Phanomene der 13

conclusions de l'analyse phénoménologique produites dans cette même sphère, pourront en permanence être transposés dans le domaine de la vie sociale quotidienne. Schütz met néanmoins délibérément de côté les problèmes de subjectivité et d'intersubjectivité transcendantales et se situe en dehors de cette "psychologie phénoménologique" qui, selon Husserl, est en dernière analyse une psychologie de l'intersubjectivité pure et rien d'autre qu'une "phénoménologie constitutive du point de vue naturel" (18). Par son questionnement de la phénoménologie husserlienne, de la structure du monde-de-Ia-vie et plus particulièrement des structures spatio-temporelles de la Lebenswelt se révèle le dessein de fonder l'ininterrogé (selon Schütz) dans la sociologie de l'action weberienne (19), c'est-à-dire les structures de la conscience (20). Plus encore, l'enjeu réside dans l'élucidation des concepts majeurs de la sociologie weberienne tels que compréhension, sens subjectif, action, motif ..., qui, selon Schütz, manquent de précision du fait même de l'absence d'une compréhension suffisamment précise des structures de la conscience, et notamment, de sa structure temporelle, du fait d'une absence de mise en équation de chacun des modes de

natürlichen Einstellung anwenden", Der sinnhafte Aujbau, op. cit., p. 42. 18 Idem. 19 Voir sur la parenté bifide d'Alfred Schütz, Robert Williame, Les fondements de la sociologie compréhensive: Alfred Schütz et Max Weber. La Haye, Martinus Nijhoff, 1973,202 p. 20 The Phenomenology, op. cit., pp. 10-11 et 13-15; Der sinnhafte Aufbau, op. cit., pp. 8-9 et 10-12. Schütz adresse également ce reproche à Dilthey, Simmel ..., auteurs intéressants en ce qu'ils s'attachent à l'étude du monde social en tant que structure de sens, mais qui omettent d'interroger les éléments constitutifs de ces structures sur Ia base d'une philosophie de la conscience et notamment de la conscience en tant qu'elle s'inscrit dans une structure temporelle. Seuls des auteurs comme Théodore Litt (L'individu et la communauté, L'âge d'homme, CoItection "Raison Dialectique", 1991, 347 p.) ou Freyer (Theorie des objektiven Geistes, Leipzig, 1923) entamèrent cette démarche. 14

l'agir avec une attitude spécifique de l'ego à l'endroit de l'écoulement temporel. Une illustration de la nécessité de recourir à l'appareillage méthodologique fournit par la phénoménologie husserlienne est offerte à travers l'étude de la notion pivot d'''action sociale". Le "social" désignant une relation entre deux personnes ou plus, l'''action'' renvoyant au comportement auquel un sens subjectif est attaché, l"'action sociale" (21) sera donc une relation sociale entre deux personnes ou davantage, relation dans laquelle les sujets inter-agissent, prêtent à Autrui la capacité d'être significativement orienté vers eux, de comprendre le sens de leur action, et produisent des motifs subjectifs, des motifs-en-vue-de (in-order-to-motives) (22) sur leur action et sur celle d'Autrui. La notion d'action sociale renvoie ainsi à celle de sens (23). Or, au coeur de ce concept de sens, niche une problématique que Weber ne put développer du fait de son absence de distinction entre actio (l'action telle qu'elle est vécue dans son déroulement) et actum (l'action accomplie). A ces distinctions se noue la notion d'action projetée, révélant le vécu imaginaire, le vécu au "future perfect tense" de l'action à réaliser. Le modo futuri exaeti renvoie à la
21 Voir Economie et société, Paris, Plon, 1971, traduction par J. Freund, P. Kamitzer, P. Bertrand, E. de Dampierre~ J. Maillard et 1. Chavy, sous la direction de J. Chavy et d'E. de Dampierre, p. 4. 22 Auxquels s'adjoindront' des "motifs parce-que" (because-motives) produits par le sociologue et, plus naïvement, par l'acteur (au sens où son stock de connaissance sera généralement plus incomplet en la matière et en ce qu'il ne maîtrisera pas les règles de procédure sociologiques). 23 Pour Weber, "la notion de sens veut dire ici ou bien (a) le sens visé subjectivement en réalité, 1) par un agent dans un cas historiquement donné, 2) en moyenne ou approximativement par des agents dans une masse donnée de cas, ou bien (b) ce même sens visé subjectivement dans un pur type construit conceptuellement par ragent ou les agents conçus comme des types", Economie et société, op. cit., p. 4. Pour une étude de la notion d'''action'' chez Alfred Schütz voir Thierry Blin, "Sociologie phénoménologique et ratio mundi {à partir d'Alfred Schütz)", in Sociétés, 0°49, 1996. 15

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