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Élites et ordres militaires au Moyen Âge

Depuis une trentaine d'années, l'étude des ordres militaires au Moyen Âge a enregistré un profond renouvellement auquel Alain Demurger a particulièrement œuvré. Derrière l'histoire politique, par-delà les rouages institutionnels, la recherche s'est toujours plus attachée à considérer les hommes. Pourtant, la question des élites, s'agissant des frères, n'a jamais été analysée sinon de façon ponctuelle. En considérant à la fois les élites sociales, nobles ou citadines, les élites de pouvoir et de gouvernement et les propres élites des ordres militaires, ce livre n'apporte pas seulement un nouvel éclairage sur l'histoire des frères. Il contribue plus largement à la connaissance des sociétés médiévales, du xiie au xve siècle, depuis la péninsule Ibérique jusqu'à la Baltique et à l'Orient méditerranéen.


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Couverture

Élites et ordres militaires au Moyen Âge

Rencontre autour d'Alain Demurger

Philippe Josserand, Luís Filipe Oliveira et Damien Carraz (dir.)
  • Éditeur : Casa de Velázquez
  • Année d'édition : 2015
  • Date de mise en ligne : 7 mars 2017
  • Collection : Collection de la Casa de Velázquez
  • ISBN électronique : 9788490961476

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9788415636885
  • Nombre de pages : IX-465
 
Référence électronique

JOSSERAND, Philippe (dir.) ; OLIVEIRA, Luís Filipe (dir.) ; et CARRAZ, Damien (dir.). Élites et ordres militaires au Moyen Âge : Rencontre autour d'Alain Demurger. Nouvelle édition [en ligne]. Madrid : Casa de Velázquez, 2015 (généré le 13 mars 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cvz/1250>. ISBN : 9788490961476.

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© Casa de Velázquez, 2015

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Depuis une trentaine d'années, l'étude des ordres militaires au Moyen Âge a enregistré un profond renouvellement auquel Alain Demurger a particulièrement œuvré. Derrière l'histoire politique, par-delà les rouages institutionnels, la recherche s'est toujours plus attachée à considérer les hommes. Pourtant, la question des élites, s'agissant des frères, n'a jamais été analysée sinon de façon ponctuelle. En considérant à la fois les élites sociales, nobles ou citadines, les élites de pouvoir et de gouvernement et les propres élites des ordres militaires, ce livre n'apporte pas seulement un nouvel éclairage sur l'histoire des frères. Il contribue plus largement à la connaissance des sociétés médiévales, du xiie au xve siècle, depuis la péninsule Ibérique jusqu'à la Baltique et à l'Orient méditerranéen.

Sommaire
  1. Introduction

    Élites et ordres militaires : quelques pistes pour une rencontre

    Philippe Josserand
  2. Ouverture

    1. Alain Demurger, une carrière à l’ombre des ordres militaires

      Michel Balard
    2. Éléments pour une prosopographie du « peuple templier »

      La comparution des Templiers devant la commission pontificale de Paris (février-mai 1310)

      Alain Demurger
      1. LES PROCÉDURES, 1307-1312
      2. LES PROCÈS-VERBAUX, SOURCE D’UNE ENQUÊTE PROSOPOGRAPHIQUE
      3. LE RECENSEMENT DES TEMPLIERS VENUS DÉFENDRE L’ORDRE
      4. CONFRONTER LES LISTES
      5. IDENTIFIER LES TEMPLIERS
  3. I. — Les ordres militaires et les elites sociales

    1. Le monachisme militaire, un laboratoire de la sociogenèse des élites laïques dans l’Occident médiéval ?

      Damien Carraz
      1. L’ATTRACTION DES ÉLITES AU SEIN DES ORDRES MILITAIRES
      2. LES FRÈRES GUERRIERS ET LEURS RÉSEAUX SOCIAUX
    2. Le combattant noble arménien : un miles Christi ?

      Gérard Dédéyan
      1. LES VARDANANK’ : DE NOUVEAUX MACCABÉES
      2. L’HEROÏSME CHRÉTIEN SELON LES ARMÉNIENS
      3. L’EXALTATION DU MARTYRE
      4. LA « GUERRE SAINTE » DES ARMÉNIENS : UNE PRÉ-CROISADE ?
      5. DE LA BATAILLE D’AWARAYR (451) À LA DÉFENSE D’ÉDESSE (1144)
      6. DU DZIAWOR AU CHEVALIER
      7. RALLIEMENT À L’IDÉE DE CROISADE, REFUS D’ORDRES RELIGIEUX-MILITAIRES NATIONAUX
    3. L’aventure de la petite aristocratie allemande

      Le recrutement de l’ordre Teutonique en Prusse entre 1230 et 1309

      Sylvain Gouguenheim
      1. UN FAIBLE NOMBRE D’HOMMES POUR UNE VASTE TERRE
      2. DES HOMMES VENUS DU CŒUR DE L’ALLEMAGNE
      3. LA PRUSSE, TERRE D’ÉLECTION DE L’ARISTOCRATIE DES NON LIBRES
      4. CARRIÈRES ET PERSPECTIVES DE CARRIÈRES
    4. Entering the Hospital

      A Way to the Elite in the Fifteenth Century?

      Zsolt Hunyadi
    1. Formas de asociación laical en las órdenes militares hispánicas

      Reinos de Castilla y León (siglos xii-xiii)

      Carlos de Ayala Martínez
      1. PLANTEAMIENTO
      2. ÓRDENES MILITARES Y «FAMILIARIDAD»
      3. EL ÁMBITO CASTELLANO-LEONES: LA AMBIGÜEDAD TERMINOLÓGICA
      4. MODELOS DE VINCULACIÓN: APROXIMACIÓN CLASIFICATORIA
    2. L’ordre de la Passion de Jésus-Christ de Philippe de Mézières

      Une utopie de chevalier

      Philippe Contamine
    3. Le recrutement de l’ordre de la Jarretière en Angleterre

      Jean-Philippe Genet
  1. II. — Hierarchies et elites au sein des ordres militaires

    1. La sociologie des ordres militaires

      Une enquête à poursuivre

      Luís Filipe Oliveira
    2. Rangs et dignités dans l’ordre du Temple au regard de la règle

      Simonetta Cerrini
      1. LE CHRIST BELLATOR, LABORATOR ET REX AU SOMMET DE LA HIÉRARCHIE DE L’ORDRE DU TEMPLE
      2. LES HIÉRARCHIES DU TEMPLE SELON LA RÈGLE EN LATIN ET SA TRADUCTION EN LANGUE D’OÏL D’OUTREMER
      3. LES RANGS ET LES FONCTIONS DES TEMPLIERS D’APRÈS LES RETRAITS ET LES AUTRES STATUTS
      4. Annexe
    3. En torno a los criterios de distinción interna en la orden de Calatrava

    1. Luis Rafael Villegas Diaz
      1. UN INELUDIBLE ESCENARIO DE FONDO
      2. ALGUNAS DE LAS DIFERENCIAS DETECTABLES
      3. UNAS DIFERENCIAS DIFUSAS
      4. A MODO DE CONCLUSIÓN
    2. The Careers of Templar and Hospitaller Office-Holders in Western Europe during the Twelfth and Thirteenth Centuries

      Alan J. Forey
    3. The Priests in the Military Orders

      A Comparative Approach on Their Standing and Role

      Jürgen Sarnowsky
      1. THE INSTITUTION OF THE PRIEST BRETHREN IN THE MILITARY ORDERS
      2. RECRUITMENT AND SOCIAL STANDING OF PRIEST BRETHREN
      3. THE ROLE OF PRIEST BRETHREN IN THE INTERNAL ORGANIZATION OF THE MILITARY ORDERS
      4. THE SCOPE OF THE ACTIVITIES AND TASKS OF THE PRIEST BRETHREN WITHIN THE ORDERS
    4. Les lieux de pouvoir des ordres militaires au Portugal

      Isabel Cristina Ferreira Fernandes
      1. L’ORDRE DE SAINT-JEAN-DE-JÉRUSALEM OU DE L’HÔPITAL
      2. LES ORDRES DU TEMPLE ET DU CHRIST
      3. L’ORDRE D’AVIS
      4. L’ORDRE DE SANTIAGO
      5. D’AUTRES LIEUX DE POUVOIR
      6. CONSIDÉRATIONS FINALES
    5. La arquitectura militar del Temple en la Corona de Aragón como símbolo del poder feudal

      Joan Fuguet Sans et Carme Plaza Arqué
      1. PRIMERA ETAPA (1148-1236): EL DISTRITO DE RIBERA
      2. SEGUNDA ETAPA (1233-1307): EL MAESTRAZGO
      3. LOS CASTILLOS
      4. CONSIDERACIONES FINALES
  1. III. — Les ordres militaires et les elites de pouvoir

    1. «Nolite confidere in principibus»

      The Military Orders’ Relations with the Rulers of Christendom

      Helen J. Nicholson
    2. Les relations du Saint-Siège avec les ordres militaires sous le pontificat d’Honorius III (1216-1227)

      Pierre-Vincent Claverie
      1. LE FINANCEMENT DE LA CINQUIÈME CROISADE
      2. LA PROTECTION CANONIQUE DU SAINT-SIÈGE
      3. LES INTERVENTIONS POLITIQUES DE LA PAPAUTÉ
      4. LES ARRÊTS OU COMMANDEMENTS DE LA COUR DE ROME
      5. LES COMMISSIONS DU SIÈGE APOSTOLIQUE
    3. Giovanniti al servizio dei papi (secc. xiii-xiv in.)

      Francesco Tommasi
    4. Les ordres militaires au service des pouvoirs monarchiques occidentaux

      Kristjan Toomaspoeg
      1. ORIGINE DES LIENS ENTRE ORDRES MILITAIRES ET MONARCHIES
      2. LES MODALITES DU SERVICE CURIAL
      3. LE PATRONAGE ROYAL
    5. Les ordres religieux-militaires et les pouvoirs arméniens en Orient (XIIe -XIVe siècles)

      Marie-Anna Chevalier
      1. UNE PRISE DE CONTACT DÉLICATE : DES DÉBUTS DE RELATIONS INDIFFÉRENTS OU CONFLICTUELS
      2. LA POSITION DE FORCE DES POUVOIRS ARMÉNIENS
      3. DES RELATIONS PLUS CHAOTIQUES ET IRRÉGULIÈRES
    6. Les Hospitaliers catalans entre Rhodes, l’Italie et la Catalogne (1420-1480)

      Pierre Bonneaud
      1. LA PRÉSENCE MASSIVE DES FRÈRES CATALANS À RHODES
      2. LES FRÈRES CATALANS EN ITALIE
      3. LE MAINTIEN DE LIENS AVEC LA CATALOGNE
    1. Observations on the Fall of the Temple

      Anthony Luttrell
    2. Conclusion. Les ordres militaires à la rencontre des élites

      Nicole Bériou et Damien Carraz
  1. Sources et bibliographie

    1. Sources

    2. Bibliographie

  2. Index des noms propres

Introduction

Élites et ordres militaires : quelques pistes pour une rencontre

Philippe Josserand

Depuis quelque trente-cinq ans, l’étude des ordres religieux-militaires a enregistré un profond renouvellement1 : un peu partout, les rencontres sur le thème se sont multipliées2, des revues spécialisées sont apparues3, et plusieurs cycles de colloques réguliers surtout, à Toruń, en Pologne, à Palmela, au Portugal, ou encore à Londres4, ont développé des analyses toujours plus comparatives et davantage intégrées dans les préoccupations des médiévistes. De ces avancées, l’ouvrage collectif Prier et combattre. Dictionnaire européen des ordres militaires au Moyen Âge, qui a réuni deux cent quarante auteurs issus de vingt-cinq pays, s’est fait l’écho, tout en voulant susciter des questionnements nouveaux5. C’est peu de dire que, dès le début des années 1980, Alain Demurger a amplement participé à ce mouvement historiographique. Il est celui qui, en France, depuis trente ans, a le plus contribué à l’étude des ordres militaires6, et ses principaux travaux, traduits en de nombreuses langues, ont profondément influencé tous ceux qui, en Europe voire au-delà, se sont intéressés au passé médiéval de ces institutions.

En 2009, Alain Demurger a eu soixante-dix ans. L’occasion était belle de saluer son œuvre en lui consacrant un volume qui, fruit d’une rencontre célébrée à Lyon, rassemble autour de l’un de ses textes ceux d’une vingtaine de ses collègues qui, depuis des horizons très divers, ont tout comme lui fréquenté les ordres religieux-militaires. De cette pluralité de points de vue, on peut attendre des questionnements larges et nouveaux, dans l’esprit des recherches de celui auquel on veut rendre hommage. Parti du Temple, Alain Demurger a en effet étendu sa réflexion à l’ensemble des autres ordres militaires7 : à partir d’une interrogation sociale, institutionnelle et politique, liée à sa longue pratique de l’administration capétienne de la fin du Moyen Âge8, il a abordé leur histoire dans sa totalité, s’intéressant à ce que l’archéologie, l’analyse du bâti subsistant ou encore la numismatique ont apporté à l’étude des textes, lesquels ont en priorité retenu son attention. Surtout, derrière les ordres, par-delà les rouages institutionnels, Alain Demurger s’est toujours attaché à considérer les hommes, ces frères auxquels, pour le Temple, il consacre des recherches prosopographiques dont il s’apprête à révéler l’ampleur9, après avoir suivi déjà, il y a quelques années, l’itinéraire singulier de Jacques de Molay et de son coreligionnaire Berenguer de Cardona10.

Jamais Alain Demurger n’a cessé de s’inscrire dans les champs nouveaux ouverts par la recherche sur les ordres militaires depuis trente ans, et c’est en se fondant sur eux qu’il est apparu pour ainsi dire naturel d’organiser ce volume. L’idée est de mieux connaître, de mieux comprendre les rapports que les Templiers, les Teutoniques et leurs pairs ont pu entretenir avec les élites médiévales, s’associant à elles, les attirant à eux et s’intégrant, le cas échéant, en leur sein, en particulier à la faveur du service de l’État. Sur ce dernier point comme sur d’autres qui lui sont liés, des contributions importantes, classiques ou récentes, peuvent représenter de très intéressants jalons, mais la question des élites, s’agissant des frères, n’a jamais été envisagée autrement que de façon ponctuelle. On sait bien sûr toute la labilité de cette notion qui, formée bien après le Moyen Âge, ressortit à la sociologie et, en particulier, aux analyses de Vilfredo Pareto11. Pourtant, depuis plus d’une quinzaine d’années, d’importants travaux consacrés au haut Moyen Âge ont démontré la fécondité de son emploi12, l’utilisant afin de désigner le groupe minoritaire composé de « tous ceux qui jouissent d’une position sociale élevée, passant non seulement par la détention d’une fortune, d’un pouvoir ou d’un savoir, mais aussi par la reconnaissance d’autrui13 ». D’élites, de façon quelque peu paradoxale, il n’est guère question pour le Moyen Âge central14, alors que le mot y trouve bel et bien tout son sens. Alain Demurger, avec l’esprit que l’on lui connaît, dirait sans doute que, preuve en est, les ordres militaires les ont rencontrées, et c’est sur cette rencontre que je voudrais lancer quelques pistes, convaincu qu’elle ne relève pas du troisième type et que, la catégorie conceptuelle opérant, l’histoire des élites comme celle des ordres militaires ont tout à gagner au présent volume.

« Les spécialistes savent bien que les membres des ordres militaires n’étaient pas des moines et qu’il leur était explicitement interdit de prendre la croix, de même qu’ils sont conscients que la guerre juste développée par ces institutions n’était pas une croisade, mais parfois le titre de leurs œuvres montre qu’il peut leur arriver malencontreusement d’oublier ces réalités » : ces mots sont ceux d’Anthony Luttrell qui, avec quelque ironie sans doute et en tout cas beaucoup de justesse, rappelait récemment combien il est important toujours de caractériser exactement les Templiers et leurs émules15. De tels hommes étaient certes des religieux — et jamais leurs contemporains, à la différence des historiens, ne l’ont oublié —, mais ils n’étaient pas des religieux comme les autres du fait de l’activité à laquelle ils se consacraient ou qu’à tout le moins ils se donnaient pour but, la guerre pour la défense de la chrétienté. Du siècle, de ses théâtres, de ses engagements comme de ses cadres, que la plupart des clercs alors n’avaient de cesse de fustiger, les frères des ordres militaires ne se sont jamais tenus à l’écart. C’est même cette façon d’être au monde qui, pour paraphraser Simonetta Cerrini, constituerait « la révolution des Templiers16 ». Le mot, évidemment, peut apparaître fort et même exagéré, mais le Temple, sans conteste, a changé la donne et son irruption dans le paysage, en 1120, puis sa reconnaissance officielle par le Saint-Siège, en 1129, ont transformé les cadres de l’expérience chrétienne en validant le « concept » d’ordre religieux-militaire17.

L’ordre du Temple, on le sait, fut l’exemple qui permit la création de structures du même type dans la péninsule Ibérique comme dans l’espace baltique ainsi que la transformation d’institutions à l’origine strictement charitables telles que Saint-Jean de Jérusalem ou encore Saint-Lazare18. Il existe ainsi dans l’Église latine, comme Alain Demurger n’a eu de cesse de le manifester, une « famille » des ordres religieux-militaires, liée à toute la tradition du monachisme occidental et en même temps profondément distincte19. Certains historiens de la spiritualité l’ont senti, comme Kaspar Elm ou André Vauchez20, et Bernard de Clairvaux, sur lequel il ne serait pas sans intérêt de revenir, l’a formulé le premier dans son traité De laude novæ militiæ, qu’il faudrait définitivement traduire par l’Éloge de la chevalerie nouvelle tant c’est l’adjectif qui doit être mis en valeur21. Parler de révolution est peut-être excessif, mais accordons à Simonetta Cerrini qu’il s’agit bel et bien là d’une « expérience neuve », comme elle l’a très justement souligné dans le titre de sa thèse de doctorat22. Dans la chrétienté latine du XIIe siècle, les Templiers et leurs émules ont promu une façon nouvelle d’être au monde, liée intrinsèquement à leur mission. La protection des pèlerins se rendant à Jérusalem s’est très vite effacée devant la défense des États latins d’Orient et, plus largement, de la chrétienté partout où cette dernière se trouvait en proie aux « Infidèles », et c’est un tel objectif qui a impliqué d’organiser de l’arrière vers le front de continuels transferts de moyens dont l’époque n’offrait guère d’équivalents23.

Dans tout l’Occident, de France, d’Angleterre, mais aussi du nord de la péninsule Ibérique ou des terres d’Empire, des envois d’équipements, d’armes, de chevaux, d’argent ou d’hommes ont été régulièrement acheminés ou à tout le moins réalisés par les ordres militaires à destination des zones de guerre, que ce soit dans l’Orient latin, sur la frontière d’al-Andalus ou aux confins de la Prusse et de la Livonie. On ne saurait trop souligner que l’on touche ici à leur raison d’être même. Dans un bilan des recherches françaises sur les ordres militaires paru il y a sept ans, Alain Demurger l’a rappelé avec force : « C’est en fonction de “la” mission [des frères] qu’il faut étudier leur implantation locale et leurs activités à l’arrière ». Et l’auteur d’ajouter : « À cet égard, leur insertion dans un tissu social dont les membres sont, à des niveaux et des titres divers, impliqués dans la croisade et dans la défense de l’Église et de la foi, mais aussi dans ce que j’appellerai pour faire vite les valeurs chevaleresques, est fondamentale »24. D’emblée, quel que soit l’espace considéré, l’intégration des frères aux cadres de la société locale s’est avérée essentielle. En France, le travail que Damien Carraz a consacré au Bas-Rhône l’a très justement montré25, faisant écho à ce que Luís F. Oliveira et moi-même avons établi pour la péninsule Ibérique26. Partout, dans l’installation des ordres militaires — que ceux-ci aient fait figure ou non de « tard venus27 » —, les relations avec les pouvoirs, locaux ou régionaux, laïques ou ecclésiastiques, furent déterminantes. Elles le sont restées bien après la phase d’expansion expérimentée par les frères jusque dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Pro ipsorum captando adiuterio et favore : la raison alléguée par le maître de l’Hôpital Déodat de Gozon en 1347 afin d’autoriser Juan Fernández de Heredia à recevoir comme chevaliers au prieuré de Castille quatre fils de la noblesse locale traduit mieux que bien des développements la richesse et la complexité du rapport entre les frères et les membres des couches investies tant par elles-mêmes que par les autres d’une certaine supériorité sociale28. Entre les ordres militaires et les élites, les affinités furent d’emblée réciproques. Leurs relations peuvent avoir été symbiotiques, comme à l’échelle du Bas-Rhône29, mais quand bien même elles ne le furent pas, toujours elles se sont révélées nécessaires, la mission que les frères s’étaient donnée opérant précisément à ce prix.

Rappeler la difficulté qu’il y a à parler d’élites pour le Moyen Âge n’a rien d’original. Le mot, entre le singulier et le pluriel duquel Vilfredo Pareto avait coutume de distinguer30, vient de la sociologie et, passé par l’anthropologie, il a été progressivement adopté en histoire à partir des années 197031. Utilisé d’abord pour les périodes moderne et contemporaine, puis pour les sociétés protohistoriques et antiques, il n’a intégré qu’assez tard le vocabulaire des médiévistes. Encore ne l’a-t-il pas fait sans mal, comme il ressort des débats qui eurent lieu lors du colloque réuni à Rome en 1996 autour des élites urbaines32. Soulignant « les flottements sémantiques du vocable », Élisabeth Crouzet-Pavan avait estimé que « l’emploi des termes du temps est encore préférable à tous les autres »33. Pourtant, s’il faut assurément « traquer les mots », comme Claude Gauvard l’avait alors rappelé, on peut s’accorder avec celle-ci pour raisonner « sur un concept global, constitué a priori comme opératoire »34. Bien des intervenants présents à Rome le firent, et, désireux dans ses conclusions de bien cerner l’objet du colloque, Jacques Le Goff affirma qu’« élites » était « le concept le plus intéressant par la diversité de ses références, à condition qu’il soit bien employé au pluriel, la diversité demeurant une caractéristique essentielle des réalités auxquelles renvoie le terme35 ». Depuis lors, la labilité du concept n’a cessé d’être relevée36, mais c’est précisément cette souplesse — Philippe Depreux l’a souligné en préalable aux importants travaux consacrés au haut Moyen Âge que j’évoquais — qui devrait permettre de « mieux définir la stratification sociale » et « de regarder aux marges, de scruter les zones de contact entre des catégories sociales mieux établies »37, c’est-à-dire plus fondées au plan juridique que ne le sont évidemment les élites.

Au seuil du présent volume, toutefois, un effort de définition s’impose. « À un niveau de généralité extrême », comme l’ont manifesté voici plus de trente ans les sociologues Raymond Boudon et François Bourricaud, « les élites peuvent être considérées comme collaborant au guidage des systèmes sociaux38 ». Cette approche est fondée sur l’idée qu’il y a dans toute société une minorité qui dirige, constituant, pour reprendre les mots du sociologue allemand Otto Stammer, « une minorité choisie dotée de qualités sociales, morales, religieuses et politiques particulières » (« eine ausserlesene Minderheit von besonderer sozialer, sittlicher, geistlicher und politischer Qualität39 »). À quelque échelle que l’on situe l’analyse, y compris aux plus modestes, éclairées notamment par Laurent Feller, c’est cette étroite catégorie qui possède « la capacité à prendre des décisions pesant sur le destin de tout un groupe40 ». Dans la façon dont elles se percevaient, dont elles se donnaient à voir, les élites médiévales, ces « virtuoses de la mise en scène et des rites » pour reprendre la belle expression attachée par Jacques Le Goff à celles des villes41, se sont toujours affirmées comme supérieures et se sont considérées au-dessus. Il y a chez elles une volonté de différenciation, de distinction, voire d’exclusion. Les mots utilisés pour les désigner, en latin comme dans chacune des langues vernaculaires, le manifestent, se déclinant le plus souvent sur un mode comparatif42 : on parle des nobiliores, des sapientiores, des honestiores, des meliores viri, et un mandement royal envoyé aux Dijonnais en 1377 s’adresse aux « “plus poissans”, qui disposent d’une “force et puissance de fait”43 ». Au Moyen Âge, les critères de l’appartenance aux élites étaient multiples : la naissance, l’aisance, le savoir constituaient bien sûr des facteurs importants, mais la renommée, l’exercice d’une charge ou la faveur du prince pouvaient jouer un rôle tout aussi déterminant. En réalité, comme Régine Le Jan l’a justement rappelé44, c’est surtout par leur combinaison que valent de tels éléments, pour la plupart susceptibles de se cumuler, et c’est ensemble qu’ils contribuent à définir les groupes et les individus formant les élites médiévales, reconnus à titre personnel et collectif, par eux-mêmes et par les autres, comme porteurs d’une qualité particulière et donc d’une supériorité sociale.