Élites transnationales

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Ce numéro porte sur la sociologie politique des "élites transnationales" et interroge ce qui se joue dans la formation de positions dominantes qui se reproduisent d'une génération sur l'autre. Comment circulent les mécanismes qui assurent certains modes de reproduction et comment sont-ils compartimentés ? Comment se traduisent des expériences socio-historiques différentes, mais aussi leurs points de passages obligés, et les dynamiques sociales de diffraction et d'expansion qui leur sont inhérentes ?
Publié le : dimanche 15 novembre 2015
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EAN13 : 9782336395913
Nombre de pages : 200
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C&C
2015
98 Élites trans
e numéro de Cultures & Conflits est issu d’une table ronde organisée dans le
èmecadre du 12 congrès de l’Association Française de Science Politique, enCjuillet 2013, et porte sur la sociologie politique des « élites transnationales ». nationales
Loin d’accepter l’idée d’une méritocratie émergeant de la diversité sociale, ou d’une
oligarchie se reproduisant à travers des capitaux sociaux et familiaux, ce numéro interroge
ce qui se joue dans la formation de positions dominantes qui se reproduisent d’une
génération sur l’autre, et ce malgré des transformations profondes des enjeux internes
de chaque univers social particulier. Comment circulent les mécanismes qui assurent
certains modes de reproduction et comment sont-ils compartimentés, nationalement ou
professionnellement ? Comment se traduisent des expériences socio-historiques
différentes, mais aussi leurs points de passages obligés, et les dynamiques sociales de
diffraction et d’expansion qui leur sont inhérentes ?
INTRODUCTION
ÉLITES TRANSNATIONALES
Le comité de rédaction
ENQUÊTER SUR L’INTERNATIONALISATION DES NOBLESSES D’ÉTAT.
RETOUR RÉFLEXIF SUR DES STRATÉGIES DE DOUBLE JEU
Entretien avec Yves DEZALAY, par Didier BIGO et Antonin COHEN
L’EXTENSION TRANSNATIONALE DU DOMAINE DE LA LUTTE SYMBOLIQUE :
COMMENT LES SAVOIRS D’ÉTAT SUR LES FRONTIÈRES
PASSENT-ILS LES FRONTIÈRES DE L’ÉTAT ?
Médéric MARTIN-MAZÉ
LE CŒUR DES AFFAIRES DE LA ZONE EURO.
UNE ANALYSE STRUCTURALE ET SÉQUENTIELLE
DES ÉLITES ÉCONOMIQUES TRANSNATIONALES
Philippe BLANCHARD, François-Xavier DUDOUET, Antoine VION
LA SOCIALISATION ENTRE GROUPES PROFESSIONNELS
DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE. LE CAS DE L’INSTITUTIONNALISATION DES ACTIVITÉS
CIVILO-MILITAIRES FRANÇAISES EN EX-YOUGOSLAVIE
Grégory DAHO
REPENSER L’IMPACT DE LA SURVEILLANCE APRÈS L’AFFAIRE SNOWDEN :
SÉCURITÉ NATIONALE, DROITS DE L’HOMME, DÉMOCRATIE,
Yves DEZALAY - Médéric MARTIN-MAZÉ - PhilippeSUBJECTIVITÉ ET OBÉISSANCE
Zygmunt BAUMAN, Didier BIGO, Paulo ESTEVES, Elspeth GUILD, BLANCHARD, François-Xavier DUDOUET, Antoine
Vivienne JABRI, David LYON, R. B. J. (Rob) WALKER VION - Grégory DAHO - Zygmunt BAUMAN, Didier
BIGO, Paulo ESTEVES, Elspeth GUILD, Vivienne JABRI,
David LYON, R. B. J. (Rob) WALKER - Ana LONGONIREGARDS SUR L’ENTRE-DEUX
MURALISME MILITANT
Ana LONGONI
Cultures & Conflits
21,50 € sociologie Politique de l’international
Cultures & Conflits
issn : 1157-966 X
n° 98
isBn : 978-2-343-07829-8été 2015
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Cultures & Conflits
n° 98 - été 2015
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Les textes récents de la revue sont accessibles sur :
www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits.htm
Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles
(français/anglais) et tous les anciens articles publiés sur :
www.conflits.org
Résumés en anglais également disponibles sur :
www.ciaonet.org
Indexé dans Cambridge Sociological Abstracts, International Political
Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts, Linguistics &
Language Behavior Abstracts.Premieres_pages_98_c&c 23/10/15 15:47 Page3
Cultures & Conflits
n° 98 - été 2015
ÉLITES TRANSNATIONALES
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du Ministère de la Défense
et de TELECOM École de management.Premieres_pages_98_c&c 23/10/15 15:47 Page4
Cultures & Conflits
n° 98 - été 2015
Directeur de publication : Daniel Hermant
Rédacteurs en chef : Didier Bigo, Laurent Bonelli
Rédacteurs associés : Antonia Garcia Castro, Christian Olsson, Anastassia Tsoukala
Secrétariat de rédaction : Amandine Scherrer, Karel Yon
Ont participé à ce numéro : Colombe Camus, Konstantinos Delimitsos, Miriam
Perier, Mathias Delori
Comité de rédaction : David Ambrosetti, Anthony Amicelle, Philippe Artières, Tugba
Basaran, Marc Bernardot, Yves Buchet de Neuilly, Pierre-Antoine Chardel, Antonin
Cohen, Mathilde Darley, Stephan Davishofer, Marielle Debos, Yves Dezalay, Gülçin
Erdi Lelandais, Gilles Favarel-Garrigues, Michel Galy, Virginie Guiraudon,
Emmanuel-Pierre Guittet, Abdellali Hajjat, Jean-Paul Hanon, Fabienne Hara, Julien
Jeandesboz, Farhad Khosrokavar, Bernard Lacroix, Thomas Lindemann, Chowra
Makarémi, Antoine Mégie, Jacqueline Montain-Domenach, Angelina Peralva, Gabriel
Périès, Pierre Piazza, Francesco Ragazzi, Grégory Salle, Amandine Scherrer, Nader
Vahabi, Jérôme Valluy, Chloé Vlassopoulou
Equipe éditoriale : Colombe Camus, Romane Camus Cherruau, Konstantinos
Delimitsos, Mathias Delori, Nora El Qadim, Rémi Guittet, Magali de Lambert, Blaise
Magnin, Médéric Martin-Mazé, Elwis Potier, Johanna Probst, Audrey Vachet,
Christophe Wasinski
Comité de liaison international : Rita Abrahamsen, Barbara Delcourt, Elspeth Guild,
Jef Huysmans, Valsamis Mitsilegas, R.B.J. Walker, Michael Williams
Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles sur notre
site internet : www.conflits.org
Webmaster : Karel Yon
Diffusion : Amandine Scherrer
Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits - bureau F515, UFR DSP, Université
de Paris-Ouest-Nanterre, 92001 Nanterre cedex - redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de
leurs auteurs.
Conception de la couverture : Karel Yon
Illustration de couverture : Bureau d’Études, World Government, 2013 (détail)
http://bureaudetudes.org/
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, octobre 2015
ISBN : 978-2-343-07829-8Premieres_pages_98_c&c 23/10/15 15:47 Page5
SOMMAIRE / ÉLITES TRANSNATIONALES
Introduction /
p. 7 Le comité de rédaction
Élites transnationales
p. 15 Entretien avec Yves DEZALAY, par Didier BIGO
et Antonin COHEN
Enquêter sur l’internationalisation des noblesses d’État.
Retour réflexif sur des stratégies de double jeu
p. 53 Médéric MARTIN-MAZÉ
L’extension transnationale du domaine de la lutte symbolique :
comment les savoirs d’État sur les frontières passent-ils
les frontières de l’État ?
p. 71 Philippe BLANCHARD, François-Xavier DUDOUET,
Antoine VION
Le cœur des affaires de la zone euro. Une analyse structurale
et séquentielle des élites économiques transnationales
p. 101 Grégory DAHO
La socialisation entre groupes professionnels de la politique
étrangère. Le cas de l’institutionnalisation des activités
civilo-militaires françaises en ex-Yougoslavie
p. 133 Zygmunt BAUMAN, Didier BIGO, Paulo ESTEVES,
Elspeth GUILD, Vivienne JABRI, David LYON,
R. B. J. (Rob) WALKER
Repenser l’impact de la surveillance après l’affaire Snowden :
sécurité nationale, droits de l’homme, démocratie,
subjectivité et obéissance
Regards sur l’entre-deux /
p. 169 Muralisme militant
Ana LONGONI
Résumés / Abstracts /Premieres_pages_98_c&c 23/10/15 15:47 Page6Introduction_98_c&c 21/10/15 14:34 Page7
Elites transnationales
Introduction
Par le Comité de rédaction de Cultures & Conflits
e numéro de Cultures & Conflits est issu d’une table ronde organisée
èmeCdans le cadre du 12 congrès de l’Association Française de Science
Politique (AFSP) en juillet 2013. Cette rencontre visait à réunir des
chercheur(e)s se réclamant d’une sociologie politique de l’international au sein de
laquelle la sociologie critique, puisant ses racines dans les travaux de Norbert
Elias et de Pierre Bourdieu, occupe une place de premier rang. Dans une telle
perspective scientifique, l’anthropologie politique, soucieuse du terrain et des
savoirs réflexifs des acteurs d’un univers social donné, est centrale.
Il ne s’agit donc pas de renouer avec le fonctionnalisme et les approches
d’une science politique américanisée, pour qui la sociologie politique de
l’international serait un sous-domaine des études de politique internationale
permettant simplement de préciser des grandes hypothèses théoriques en mettant
un peu de chair sur les acteurs désincarnés qui hantent leurs récits. Le projet
d’une sociologie politique de l’international n’est en effet pas de donner de
l’épaisseur (thickness) socio-historique aux récits traditionnels concernant les
États, les organisations internationales ni de mieux repérer les systèmes
d’action et les mécanismes d’intégration. Ceux qui se réclament de cette
perspective se différencient en ce sens des tenants d’une English school attentive à la
sociologie historique et que Barry Buzan continue d’appeler de ses vœux.
Il s’agit, avec le développement au sein de l’International Studies
Association (ISA) de la section International Political Sociology – IPS (ainsi
que la revue du même nom) et de son pendant français (fortement porté par
les réflexions menées dans la revue Cultures & Conflits) de révéler les
différents impensés et formes de sens commun qui se présentent comme des
savoirs disciplinaires alors que très souvent il ne s’agit que d’orthodoxies d’un
moment, de dogmes qui se prétendent méthodes.Introduction_98_c&c 21/10/15 14:34 Page8
Les perspective mises en avant dans IPS invitent les chercheur(e)s à être
résolument « hétérodoxes », à mettre en tension les raisonnements logiques,
les récits et les positions de pouvoir qui ont fait jusqu’à maintenant que les
Relations Internationales (RI) aient pu se prétendre exceptionnelles en termes
d’objet, de méthodes et d’épistèmé. Il est au contraire nécessaire de penser
l’articulation des RI à une théorie politique prenant au sérieux ce que les relations
internationales disent d’elles-mêmes et ce qui a empêché la théorie politique
de questionner l’international, en se repliant sur le national-sociétal ou en
sautant la question pour se déclarer globale. Il faut aussi penser leur articulation
avec la géographie critique et les notions d’espaces pluriels qui remettent en
cause nombre de réflexions sur le territoire. Enfin, et surtout, il faut être à
même de penser le « pari » intellectuel qui vise à explorer les contradictions
des savoirs disciplinaires, à en faire la socio-genèse et présenter, à partir de là,
des formes alternatives de mise en relation des pratiques sociales.
Ces « lignes transversales » articulent le politique et les diverses formes de
politisation, ainsi que la dimension anthropologique qui sous-tend le rapport
à ce qu’on appelle l’observation sur le terrain et les modes de raisonnement sur
l’humanité, la citoyenneté, le cosmopolite. Elles encouragent une démarche de
recherche qui part des pratiques des acteurs et analyse leurs relations de
distinction et de mimétisme, ainsi que les processus qui encadrent ces relations.
Elles interrogent la question de l’international qui ne peut être réduite ni à une
question de niveau d’analyse ou d’objet ayant une existence propre et des
règles différentes, ni à un devenir global qui amènerait le monde
contemporain à devenir une société mondiale sans frontières. Elles invitent à penser cet
espace international en terme de dynamiques centrifuges des champs de
pouvoir déstabilisant les cadres traditionnels des rapports d’attraction vers un
centre de pouvoir caractérisant tant les États que les marchés. Elles amènent
enfin à repenser le rapport entre cet international et la sociologie et à penser le
social sans se référer immédiatement à une société civile capturée par un État,
mais au contraire à une multiplicité des univers sociaux dans lesquels un
monde pluriel est composé d’hommes pluriels.
Cette Paris School, comme elle a été nommée dans les cercles des
internationalistes anglo-américains et qui est intimement liée à la revue Cultures &
Conflits, désigne cette façon particulière d’approcher l’international. De
nombreuses publications lui ont donné une forte visibilité. Pourtant, si les débats
qui ont permis de constituer IPS au sein de l’ISA sont particulièrement riches
en Angleterre, au Canada, au Brésil, ou encore dans les pays nordiques, ils
n’ont pas eu le même impact en France, où les manuels de relations
internationales continuent de présenter uniquement les façons les plus traditionnelles
d’étudier l’interétatique et la « globalisation ».
8 Cultures & Conflits n°98 - été 2015Elites transnationales - Introduction 9
Introduction_98_c&c 21/10/15 14:34 Page9
Il était plus que temps que cela change et c’est le sens du pari de proposer
systématiquement des sessions IPS dans les congrès de l’AFSP. Les deux
tables rondes de 2013 ont permis de faire « retour » sur deux questions
centrales qu’une démarche IPS peut éclairer différemment : (1) celle de l’analyse
des positions dominantes dans un univers social donné et (2) celle de l’analyse
des mécanismes de violence, de pouvoir symbolique, d’arbitraire au sein
même des mécanismes dits de sécurisation ou d’(in)sécurisation.
La première question fait l’objet de ce numéro. La transdisciplinarité de la
démarche IPS est un moyen de rediscuter les questions les plus centrales et les
plus classiques de la science politique et des relations internationales avec
d’autres instruments d’analyse, débouchant sur la remise en cause des
terminologies les plus banales et les plus quotidiennes de la discipline. Elle permet
de se mettre à distance des formes d’essentialisme, et souvent de pensée
coloniale, qui caractérisent cette dernière.
Nous abordons donc ici cette question des « élites internationales ». Loin
d’accepter l’idée d’une élite, d’une méritocratie émergeant de la diversité
sociale, ou d’une oligarchie se reproduisant à travers des capitaux sociaux et
familiaux, ce numéro interroge ce qui se joue dans la formation de positions
dominantes qui se reproduisent d’une génération sur l’autre, et ce malgré des
transformations profondes des enjeux internes de chaque univers social
particulier. Comment circulent les mécanismes qui assurent certains modes de
reproduction et comment sont-ils compartimentés, nationalement ou
professionnellement ? Comment se traduisent des expériences socio-historiques
différentes, mais aussi leurs points de passages obligés, et les dynamiques sociales
de diffraction et d’expansion qui leur sont inhérentes ?
Nous ouvrons ce dossier par un long entretien avec Yves Dezalay, dans
lequel il retrace les enquêtes qu’il a réalisées, seul ou avec Bryant Garth, sur ce
qu’il appelle l’internationalisation des noblesses d’État et tout
particulièrement sur le groupe des « lawyers ». Il revient ainsi sur l’univers de ces «
marchands de droit », sur les oppositions internes à ce champ, notamment entre
professeurs européens et jeunes avocats d’affaire américains, et sur les modes
de compréhension des mécanismes d’héritage, des dynamiques de
transformation des positions et des recompositions de pratiques professionnelles a priori
plus ou moins similaires mais fortement marquées par leur inscription dans
des champs nationaux particuliers.
Comme Yves Dezalay le signale avec force, il ne s’agit pas de travailler a
priori sur des catégories comme un « champ juridique » ou sur les «
professionnels du droit », mais sur les dynamiques à partir desquelles un petit
groupe précis d’acteurs a une stratégie qui le place à la frontière entre
l’héritage social, le champ du pouvoir d’État, les champs ou les espaces du pouvoirIntroduction_98_c&c 21/10/15 14:34 Page10
international, et le monde académique. C’est cette étude qui permet de
comprendre les recompositions structurales de ces espaces interdépendants, leur
socio-genèse et leur diffraction spatiale. La réflexion sur les relations entre les
univers du droit, de la finance et de l’audit permet alors de comprendre
comment la question dite de « l’arbitrage » relève de batailles territoriales et de
rivalités de cousinage, ouvrant ainsi la voie à une question plus ambitieuse qui
est celle d’une démarche sociologique plus attentive aux différences
professionnelles qui sont à la fois le produit d’histoires nationales mais qui
nourrissent aussi la compétition internationale. Il ressort de cet entretien la notion
d’« agent double », ainsi qu’une réflexion sur les pratiques des juristes venant
d’Inde, de Corée, du Brésil, et qui permettent de comprendre les « guerres de
palais » dans lesquelles ils s’engagent. Ainsi Dezalay nous dit que ce qui
compte sociologiquement, « ce n’est pas simplement qui sont ces gens-là, mais
ce qu’ils contribuent à produire en termes d’institutions d’État, de dispositifs
de régulation ». La question des frontières du champ dans lequel ils évoluent
ne prend sens qu’en relation avec les effets pratiques qui y sont liés. À ce titre,
Dezalay parle d’« une sorte d’obsolescence des technologies et du savoir
juridiques qui est inscrite dans la dynamique structurale de ces champs
professionnels, et qui peut être plus ou moins accélérée selon les moments » et ce
serait elle, dans ce cas, qui permettrait de comprendre le cadrage des luttes et
leurs dynamiques. Comme le lecteur attentif le remarquera, ce que Dezalay
nous donne à voir dans cet entretien, au delà de la description de son travail et
de sa démarche, c’est un retour réflexif sur les modalités d’enquêtes et
d’observation qui part d’un refus de poser des cadres a priori et de s’enfermer dans
des questions rhétoriques de définition et de techniques qui seraient les seules
appropriées. Au contraire, pour lui, il est plus intéressant de maintenir
l’hypothèse de champs, et de la faire fructifier au lieu de la refermer à peine posée
comme si elle était un cadre d’analyse, un système, une structure. En effet
l’hypothèse d’un champ vaut bien plus par sa valeur heuristique sur les
dynamiques à l’œuvre et sur la possibilité de reformuler les questions de recherche
que sur une quelconque valeur de causalité que certains chercheurs tendent à
lui conférer en s’enfermant dans un certain déterminisme. Les questions de
méthode sont alors performatives et non reproductibles à l’identique. Nous
sommes loin de l’orthodoxie des manuels de méthode qui les veulent
reproductibles. Les méthodes dépendent de l’imagination sociologique des
chercheurs, et des trajectoires propres des enquêteurs, de leurs relations et
capitaux spécifiques, des dynamiques historiques dont ils sont les témoins, et qui
favorisent ou non, l’ouverture des univers sociaux à leurs questionnements.
Les expériences de vie et de recherche, les conseils qui peuvent en sortir sont
utiles, mais il ne peut s’agir d’un « catalogue de recettes pour “appliquer” » la
théorie des champs à un « objet » particulier. Un anti-discours de la méthode
se met en place à partir d’une leçon de vie et d’humilité joyeuse qui a aussi
pour effet de contrer ceux qui veulent faire de Bourdieu un dogme amendable
en fonction d’objectifs politiques ou une méthode d’analyse soluble dans la
10 Cultures & Conflits n°98 - été 2015Elites transnationales - Introduction 11
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science politique classique. Il n’y a pas à douter que cet entretien au ton
décontracté pose des questions centrales sur le type de sociologie que l’on
compte entreprendre et sur les objectifs qui sont ceux du chercheur, et nous
espérons qu’il donnera lieu à des commentaires et des réactions significatives.
Dans la même veine qu’Yves Dezalay, et sur la base de très nombreux
entretiens, voyages et études de documents concernant les projets de
développement et de sécurité associés aux frontières des pays d’Asie centrale, Médéric
Martin-Mazé présente une recherche sur ce qu’il appelle l’extension
transnationale du domaine de la lutte symbolique : comment les savoirs d’État sur les
frontières passent-ils les frontières de l’État ? Se distanciant des approches
neo-institutionalistes et constructivistes idéalistes qui lisent les actions des
organisations comme des réponses à des menaces transnationales, il insiste sur
le fait que les doctrines de gestion des frontières de l’Union européenne et de
l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) sont
forgées et mises en circulation en Asie Centrale à l’aune de luttes qui ont pour
enjeu générique l’imposition de la définition légitime de la réalité des menaces,
et pour enjeu spécifique la monopolisation des moyens légitimes de
circulation. À mesure que le monopole étatique de la violence symbolique se
fragmente, des guildes professionnelles poursuivent alors leurs luttes dans un
espace transnational qui tend à se densifier et à se différencier. Cela permet dès
lors de repérer des scènes différentes où joue la différenciation entre les sièges
des organisations et les terrains centrasiatiques, où s’opposent en fait
gardesfrontières finlandais et austro-hongrois. À partir de cette opposition dont il
retrace la genèse, il ressort une image différente de l’économie des luttes au
sein de l’espace de sécurité intérieure européen et du rôle de l’agence Frontex,
ainsi qu’une analyse précise des stratégies sur les différents terrains qui
aboutissent à des chassés-croisés de position. Se référant à Bernard Lahire, il
conclut en considérant que l’analyse des pratiques internationales doit se faire
au croisement de contextes sociaux particuliers, produits d’un processus de
différenciation socio-historique au long cours, et de patrimoines pluriels de
dispositions, résultant de parcours de socialisation professionnelle multiples.
Avec une ambition plus formalisatrice s’appuyant sur les interlocking
directorate studies et mobilisant les analyses de réseaux, un article co-écrit par
Philippe Blanchard, François-Xavier Dudouet et Antoine Vion se propose de
faire une analyse structurale et séquentielle des élites économiques
transnationales. Selon eux, et s’inspirant aussi des travaux d’Yves Dezalay, «
l’identification et la description fine des acteurs qui structurent cet espace transnational
contribuent à mettre à jour le phénomène transnational lui-même ». Ils
proposent ainsi de s’attacher aux dirigeants de grandes entreprises qui structurent
le cœur du milieu d’affaires de la zone euro. Cependant, leur description
repose moins sur des extraits d’entretiens et des éléments d’ethnographie des
pratiques que sur une perspective plus quantitative et plus formaliste. Et ilsIntroduction_98_c&c 21/10/15 14:34 Page12
s’en expliquent ainsi en proposant deux étapes : « l’analyse de réseau intervient
en première instance pour saisir le degré de proximité des acteurs
transnationaux : forment-ils un espace dense d’interconnaissances ou sont-ils isolés les
uns des autres œuvrant seulement à mettre en relation des entreprises deux à
deux ? ». Cela permet de repérer les interlockers transnationaux, ou
acteurclefs. Ces acteurs-clefs sont ensuite étudiés de manière réticulaire et
prosopographique afin d’en mieux saisir la cohésion, les similitudes et les différences.
En effet, l’analyse prosopographique permet de mesurer les points de
rapprochement entre types de carrière et les points d’éloignements liés aux tropismes
nationaux des formations, donc de la reproduction des élites. Enfin, en
rapprochant les deux modalités, ceci permet d’interroger le poids des dirigeants
issus de la finance au sein de ce petit groupe et de déterminer si le poids des
financiers au sein de l’économie est ou non disproportionné. La force de cette
approche tient à sa capacité de reconstituer les trajectoires professionnelles des
acteurs clefs, puis à préciser les profils des différents parcours et à voir à quels
types de secteurs ils appartiennent.
Dans un style assez différent, Grégory Daho présente une analyse de la
socialisation entre groupes professionnels de la politique étrangère en
s’interrogeant sur l’institutionnalisation des activités civilo-militaires françaises en
ex-Yougoslavie. Il s’agit pour lui d’étudier les relations entre militaires,
diplomates et industriels en observant l’évolution des formes de socialisation,
c’està-dire des processus d’intériorisation de normes et de références et
d’assimilation entre groupes professionnels, afin de souligner les dynamiques
intersectorielles qui les caractérisent. Il en résulte une étude historique des
transformations des années 1990 et 2000 qui fait émerger « des officiers des forces
spéciales, ni tout à fait militaires, ni espions, ni industriels qui forment une
nébuleuse fonctionnant discrètement par cooptation de réseaux et disposant de
capacités de reconversion certaines. Des officiers généraux héritiers de l’armée
d’Afrique aux parcours sans tâche qui refusent de se contenter de
l’immobilisme de la non-guerre nucléaire, qui trustent les positions d’autorité au sein
d’une armée réformée et deviennent les cadres du maintien de la paix. Des
urgentistes du MAE, plus “opérationnels” que “diplomates”, militants
socialistes tournés vers l’univers des ONG, qui se protègent mutuellement en
s’aménageant, dans la difficulté, un “espace de liberté” au sein de leur
institution ». Ceci permet, en comprenant les jeux intersectoriels, de se mettre à
distance de thèses qui insistent bien trop sur l’intentionnalité stratégique des
décideurs ou, à l’inverse, sur les pures logiques d’adaptation.
Enfin, en dehors du cadre de cette table-ronde de l’AFSP, nous présentons
une traduction en Français de l’article publié dans la revue IPS par un collectif
de chercheurs (Zygmunt Bauman, Didier Bigo, Paulo Esteves, Elspeth Guild,
Vivienne Jabri, David Lyon, R. B. J. Walker) qui s’était mobilisé pour
repenser l’impact de la surveillance après les révélations d’Edward Snowden, en
12 Cultures & Conflits n°98 - été 2015Elites transnationales - Introduction 13
Introduction_98_c&c 21/10/15 14:34 Page13
analysant leurs conséquences sur la sécurité nationale, les droits de l’homme,
la démocratie et les formes de subjectivité et d’obéissance. Le texte revient sur
les principales informations que Snowden a données concernant les pratiques
de surveillance de la NSA américaine et des autres services SIGINT qui ont
collaboré avec elle, ainsi que sur l’étendue et le caractère intrusif de cette
surveillance. Longtemps niées, les pratiques d’échange d’informations «
sensibles » entre services de renseignement nous donnent sans doute à lire une
transformation de la raison d’État et de son rapport au secret, à la vie privée et
à l’espace démocratique. La dimension intrusive et de grande échelle de la
surveillance semble être la conjonction de trois processus qui vont s’articuler : la
transnationalisation, la numérisation et la privatisation, conjonction qui remet
en cause les relations entre les professionnels nationaux de la politique et les
guildes transnationales de renseignement qui tentent d’avoir un monopole sur
les informations « sensibles ». Ce texte ouvre la question des choix qui
s’ouvrent à nous face à la surveillance : la résignation, la perplexité ou/et la
résistance ?Introduction_98_c&c 21/10/15 14:34 Page14Dezalay_98_c&c 21/10/15 14:34 Page15
Enquêter sur l’internationalisation
des noblesses d’État. Retour réflexif
sur des stratégies de double jeu
Entretien avec Yves DEZALAY
Propos recueillis par Didier BIGO et Antonin COHEN
Cultures & Conflits : Si Yves Dezalay, avec ou sans Bryant Garth, était à
notre place dans cette situation d’entretien, face par exemple à un représentant
des élites juridiques, par quelle question commencerait-il ?
Yves Dezalay : Très simple ! Parce que c’est toujours la même question, et
c’est une approche qui a été, non pas rationalisée, mais élaborée en fonction de
ce qui marche et de ce qui ne marche pas. C’est de demander : « Comment en
êtes-vous arrivé là où vous êtes ? » Comme les membres des élites juridiques
sont très souvent des héritiers, surtout les élites que nous interrogeons, les
élites internationales, la première question vise à les faire parler de leur famille.
Petite remarque : on s’est aperçu que c’était beaucoup mieux si cette question,
très visiblement sociologique, était posée par quelqu’un qui est un insider,
c’est-à-dire un Bryant Garth, qui demande en gros : « Depuis qu’on était
ensemble au jardin d’enfant, qu’est-ce qui s’est passé ? » Après cette première
mise en condition, il est beaucoup plus facile d’y revenir et d’approfondir cette
question des origines sociales, et elle apparait d’autant moins provocante
qu’elle est introduite par quelqu’un qui est visiblement du même milieu et de
même trajectoire professionnelle.
C&C : Habituellement, on aurait tendance à poser cette question à la fin
de l’entretien, en glissant un questionnaire sur les origines sociales…
Y.D. : Non, justement, c’est ce qu’on a fait quelquefois, et on s’est aperçu
que ça ne marche pas. C’est à peu près impossible, après avoir évolué dans des
plans généraux où vous parlez à des gens qui ont été ministres ou grands
professeurs, de leur dire : « Euh, finalement, mais racontez-moi quand même, un
petit peu, qui étaient papa-maman ». Ça ne marche pas du tout ! Alors qu’in-Dezalay_98_c&c 21/10/15 14:34 Page16
versement, ça marche très, très bien. Et comme les gens qu’on rencontre ne
sont pas choisis par hasard, ce sont des gens qu’on veut rencontrer parce qu’ils
ont occupé des positions, parce qu’on nous les avait signalés, des gens qui ont
la plupart du temps beaucoup écrit, ou sur lesquels on a beaucoup écrit, notre
souci, c’est au contraire d’avoir la part inconnue de ces personnages connus.
Une anecdote : on a interviewé Patricio Aylwin, premier Président de la
transition chilienne. Après deux heures d’entretien, on s’est aperçu qu’on n’était
pas encore arrivé à l’époque où il allait prendre le pouvoir. Mais ce n’était pas
grave parce que, sur son action dans le gouvernement de transition, on avait
déjà beaucoup d’information, tandis que sur la manière dont il décrivait sa
famille, ses enfants, ses parents, le milieu scolaire dans lequel il avait été, tout
le rapport des élites pendant la période avant le coup d’État de Pinochet, ça,
c’était absolument essentiel.
C&C : Et pourquoi vous pensez que c’est mieux au début qu’à la fin, vous
avez l’impression que, si on leur demande à la fin, ils ont le sentiment qu’on les
soupçonne de quelque chose ?
Y.D. : Non, mais on les ramène à des catégories vulgaires, après un
discours très construit. Non seulement ça, mais lorsqu’on va dans le sens de la
biographie, la manière dont ils vont ensuite parler de choses plus
institutionnelles, plus générales qu’ils ont faites (la théorie qu’ils ont mise sur pied, telles
institutions dont ils sont les pères fondateurs) est très différente. Ils ne
peuvent pas en parler de la même manière. Parce que, surtout, ce n’est pas la
première question seulement, c’est à chaque étape de leur vie et de leur carrière
qu’on pose ces questions, qui il y a autour, qui sont leurs copains, qui sont
leurs ennemis, qui sont leurs adversaires, etc., etc. Cette histoire, ou même le
rapport à une histoire plus générale, se pose alors dans des termes beaucoup
plus sociologiquement lisibles, surtout par rapport à une sociologie
structurale, que s’ils sortent des grandes idées qui sont celles que l’on va de toute
façon trouver dans tous les bouquins qu’ils ont publiés ou qui ont été écrits
sur eux. Autre point tout aussi important, cette démarche est essentielle si on
veut éviter le principal piège de cette sociologie des professionnels et des
discours d’État, qui est de tomber dans les catégories institutionnelles, qui ont été
créées précisément par ces gens-là, sans s’apercevoir qu’ils sont les mieux à
même de les manipuler ensuite, ou de les transgresser, ou de les réinventer, ou
de les exporter. Dernier élément, ce qui nous intéresse ce n’est pas simplement
une personne, c’est d’avoir ce qu’on appelle des biographies croisées qui
permettent justement, à partir d’une petite liste de noms de départ, d’accumuler
dans chaque entretien une dizaine de noms supplémentaires qui paraissent
importants (parce que ce sont des alliés, des maîtres, des protégés ou des
adversaires), et qui donc vont nous permettre ensuite d’avoir tout un
ensemble de biographies croisées qui permettent de retracer les transformations des
positions dans un espace social. D’une certaine manière, le travail de recherche
s’arrête quand on n’entend pas de nouveaux noms.
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C&C : D’accord, mais ça présuppose une sorte de relation de confiance.
Dans la mesure où cette relation de confiance n’existe pas au préalable, est-ce
que c’est vraiment possible ?
Y.D. : C’est sans doute très difficile. J’ai parlé avec Pierre Bourdieu d’une
partie de ma pratique de recherche, non pas de la théorie à ce moment-là, on
parle de la fin des années 1980, au moment où j’ai rencontré Bryant, et où j’ai
1commencé à travailler avec lui . C’est le moment où Bourdieu commençait à
se poser en grand prêtre de l’antimondialisation et le type avec qui je
travaillais cochait toutes les cases : American Bar Foundation, Banque mondiale,
State Department, etc., etc. Bourdieu m’a dit de manière tout à fait explicite, il
2y fait allusion dans la préface à Dealing in Virtue : « Pour faire de la
recherche comme ça, il faut trouver des alliances ». Sans la personnalité, au
sens plein, de Bryant, c’est-à-dire le personnage social qu’il représentait, il
était quand même le patron du principal centre de recherche de l’American
Bar, il avait des relations de confiance avec toutes les « law firms » du
continent nord-américain, il avait aussi ses entrées au State Department, à la
Banque mondiale, dans les ONG, etc., etc. Et en plus, il avait l’habitus d’un
Dean. Un Dean, c’est quelqu’un qui peut faire ce qu’on appelle un cold call
pour vous demander un million de dollars, sous prétexte que vous êtes un
ancien élève. Il avait donc une certaine aisance mondaine. Donc, on n’a jamais
eu un seul refus d’entretien. Et je dirais même plus : un refus d’entretien, ça
prouve qu’on s’est trompé. Là aussi, ce sont des méthodes peu orthodoxes par
rapport à ce qu’on apprend en Licence de sociologie. Il ne faut pas avoir une
liste de noms, avec pour tous la même liste de questions, qu’on suit
rigoureusement, même si elles ne sont pas toujours pertinentes pour la personne
interrogée. Approcher un univers nouveau, ça demande d’abord d’avoir une
stratégie d’investigation. Si vous voulez faire une enquête sur l’Église catholique,
vous n’allez pas demander d’abord au Pape de vous raconter ce qui se passe.
Vous allez essayer de comprendre comment les positions se situent, de
manière très grossière, et à l’intérieur de cet espace, utiliser la problématique
des champs pour comprendre les lignes de clivage, d’opposition, de lutte.
Ensuite, essayer de commencer peut-être par les gens qui sont, soit à la marge
de ces luttes, par exemple des nouveaux entrants qui ont intérêt à pratiquer
une bonne sociologie très pragmatique s’ils ne veulent pas voir la porte
complètement se refermer devant eux, ou des gens qui sont à l’inverse sur le pas de
la porte, qui ont été plus ou moins poussés vers la sortie par les nouvelles
générations, et qui, eux, ont des choses à dire. Et puis, ensuite, il faut jouer sur
les oppositions et les conflits de position. Un peu comme font les journalistes
d’enquête ou les détectives : « On m’a raconté telle et telle chose sur vous,
1 . Sur ce point : Dezalay Y., « Une leçon de réflexivité », in Mauger G. (ed.), Rencontres avec
Pierre Bourdieu, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2005, pp. 233-238.
2 . Dezalay Y., Garth B. G., Dealing in Virtue: International Commercial Arbitration and the
Construction of a Transnational Legal Order, (preface par Pierre Bourdieu), Chicago and
London, The University of Chicago Press, 1996.Dezalay_98_c&c 21/10/15 14:34 Page18
qu’est-ce que vous avez à répondre à ça ? » Avec une bonne stratégie
d’enquête, et en utilisant ces astuces tactiques, on doit normalement avoir 100 %
de réponses positives.
C&C : Dans votre travail, vous faites en effet une large place aux
entre3tiens, près de 400 dans Asian legal revivals , 600 à 700 dans Marchands de
4droit . Combien d’entretiens avez-vous accumulés au fil des années ?
Y.D. : Au cumul, nous ne sommes pas bien loin de 4 000 entretiens, dans
une quarantaine de pays.
C&C : Vous évoquez à quelques reprises dans vos travaux des «
informateurs », notamment dans Dealing in Virtue. Sont-ils à placer dans la même
catégorie que les interviewés ?
Y.D. : Non, en effet. Pour Dealing in Virtue, on a eu la chance de
commencer presque de plain-pied, parce que, pour ma part, j’avais commencé
auparavant par faire une petite enquête, toute petite, une vingtaine ou une
trentaine de personnes, une pré-enquête sur le monde de l’arbitrage, disons
franco-suisse, dont l’un des grands patrons à ce moment-là était Pierre Bellet,
premier magistrat français, patron aussi de tout un réseau de disciples et de
protégés à l’intérieur de la magistrature et l’un des très grands arbitres
internationaux de l’époque. J’avais fait ça parce que je travaillais avec des juristes, un
magistrat et un avocat, qui avaient un petit contrat de recherche sur la
médiation, on ne parlait pas encore d’ADR [Alternative dispute resolution], mais
c’était de la médiation-conciliation, ça s’adressait surtout à la justice de
voisinage, aux petits conflits. À ce moment-là, je commençais à travailler sur le
marché unique, à ce qui se passait dans le monde des affaires, dans le monde
de l’arbitrage, et j’avais donc fait quelques entretiens dans ce cadre-là. Bryant,
de son côté, avait un projet qui était sous le coude depuis un certain temps, qui
était de faire une recherche sur l’arbitrage. C’était un sujet qui n’avait jamais
été étudié. Très banalement, on devait faire comme on le fait généralement
dans ces collaborations internationales : « Moi, je fais l’Europe, toi, tu fais les
États-Unis, et un troisième s’occupe du tiers-monde ». J’avais des
introductions grâce à Bellet et quelques autres, surtout dans le milieu des grands
professeurs et des grands juges européens, Bryant avait une entrée par la grande
porte dans les plus prestigieux des cabinets nord-américains. Or, c’était
précisément cette complémentarité, mais aussi cette opposition entre ces deux
groupes d’agents qui étaient une des grandes dynamiques internes du monde
de l’arbitrage. On s’est rendu compte que voir les deux côtés, et pouvoir jouer
sur cette espèce de dualité, ça marchait très, très bien. C’est cette stratégie
3 . Dezalay Y., Garth B. G., Asian Legal Revivals: Lawyers in the Shadow of Empire, Chicago
and London, The University of Chicago Press, 2010.
4 . Dezalay Y., Marchands de droit. La restructuration de l’ordre juridique international par les
multinationales du droit, Paris, Fayard, 1992.
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d’enquête jouant sur nos oppositions et nos complémentarités qu’on a ensuite
continué d’exploiter. Là encore, c’est quelque chose qui n’est pas facilement
reproductible quand on parle à un jeune thésard ou un jeune chercheur qui
veut se lancer dans un domaine comme celui-là.
C&C : Avez-vous eu la tentation d’utiliser ces entretiens, s’il y en a
plusieurs milliers, d’une manière statistique, en faisant une analyse
lexicographique par exemple ?
Y.D. : Non, et pour deux raisons. D’abord parce que, par définition,
aucun de ces entretiens n’est le même. Tous ces entretiens sont à la fois
orientés en fonction du parcours de la personne que l’on rencontre et incorporent
aussi toutes les informations reçues de gens qui connaissaient cette personne,
ou s’opposaient à cette personne, ou travaillaient avec cette personne. Donc,
l’entretien de l’après-midi est différent de celui du matin. Et là encore, c’est ce
que je vous disais tout à l’heure, plutôt que d’avoir à demander : « Qu’est-ce
que vous pensez du néo-libéralisme ? », on demande : « Qu’est-ce que vous
pensez de Dupont ? », sachant que, effectivement, ils se sont opposés avec
Dupont sur ces thèmes-là. Et ça donne tout d’un coup une autre épaisseur
sociale, et historique aussi, à ce milieu. Ceci étant, il aurait été possible de
passer à une analyse plus systématique, plus quantitative. Mais cette analyse
n’aurait pu être faite qu’a posteriori, et par nous, et d’une certaine manière, ce
qu’elle aurait permis de mettre en évidence, c’était sans doute relativement
marginal par rapport à ce que notre analyse structurale, qualitative, avait
permis de mettre en évidence. Comme je vous dis que chacun de ces entretiens
était différent, à la limite, le dernier entretien enferme, presque, tous les autres.
Je me souviens, après une dizaine de jours d’enquête à Stockholm, Bryant m’a
dit : « Il est peut-être temps qu’on s’arrête, parce que tu ne fais plus seulement
les questions, mais aussi les réponses »…
C&C : Vous faites quand même le choix d’anonymiser les entretiens. Dans
Dealing in Virtue, ils ont tous un numéro, il y a beaucoup d’éléments
biographiques qui apparaissent sur de grands juristes, mais les entretiens en tant que
tels sont toujours numérotés.
Y.D. : Oui, parce que, là, c’était quand même un univers très, très
particulier. C’est un univers qui se décrit comme une mafia, qui est noyauté par un
petit réseau de 20 à 50 personnes qui contrôlent l’essentiel de ce marché,
depuis l’accès à ce marché jusqu’à la reconnaissance interne et la notoriété
externe. Il y a très peu de recherches, même socio-légales, sur ces questions-là,
pour la bonne raison que tous ceux qui s’intéressent à l’arbitrage, c’est
généralement parce qu’ils veulent y entrer, et que dans ce cas-là, il vaut beaucoup
mieux, effectivement, tenir des propos assez généraux sur la Lex Mercatoria
ou le droit des investisseurs, plutôt que de dire ce qu’a fait Dupont ou ce qu’a

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