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Eloge de l'imparfait

De
208 pages
De la coïncidence de ces deux formes mineures que rien ne destinait a priori à se rencontrer, des présocratiques à Kenneth White en passant par les néoplatoniciens à Alexandre Vialatte, cet Eloge de l’imparfait trace un chemin de grande randonnée poétique sur les lisières des lettres.
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ELOGE DE L'IMPARFAIT

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A collection Sémantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leur science passant apparemment pour trop difficile et

leur lectorat trop restreint aux yeux des « grands
éditeurs »... alors même que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et appliquée-confrontée à la psychologie, à la sociologie, à l'éducation et aux industries de la langue. Le rythme de parution adopté - un titre par mois permet la publication rapide de thèses, mémoires ou recueils d'articles.
Sémantiques s'adresse principalement aux linguistes, mais son projet éditorial la destine aussi aux chercheurs, formateurs et étudiants en lettres, langues et sciences humaines, ainsi qu'aux praticiens lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes...

o L'Harmattan, 1997-

ISBN:

2.7384.4808.9

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Arabyan

Pierre Garrigues
" ELOGE DE L'IMPARFAIT

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur

Essai Poétiquesdu fragment, KIincksieck,1995

Poèmes Paris lignes, Encres Vives, 1995 Fragments de lumière grecque, Encres Vives, 1996 Mont Athos Fragmentaire, Encres Vives, 1996 Prague Roman inachevé d'une sainte à barbe, Encres Vives, 1997 Fragments des pauvres merveilles, Friches, 1996 Sonnets des vivants et des morts, Ecbolade, 1996

JE CROIS QUE LA NATURE MÊME D'UN ÉLOGE veut et ne veut J pas l'éloge de la chose ou de l'être contraire, la supposant a priori.
Gorgias et l'éloge d'Hélène, Esope et celui de la langue: les effets de moire dont on pare le discours sophistique sont vraiment le fruit d'un jeu du fond et de la forme. Jeu grave et terrifiant si l'on songe un instant que plus rien dans le discours n'est stable, ne se fonde sur un sens, une vérité ou une logique. Ne serait-ce pas là l'intuition fondamentale d'Héraclite? La Différence, la chose neutre, repoussant de telle sorte la limite du sens et du dislcours que toute parole est indifférente... Je le répète, si les sceptiques ont bien vu en l'Ephésien l'un des leurs, c'est qu'il se prête à ce jeu. Pourtant la différence est toujours différente, tout s'écoule toujours. Le problème est tel: si les éloges de l'imparfait et du parfait sont en dernier lieu indifférents quant à leur différence, il faut admettre que: - Tout se vaut; - Leur indifférence se résout dans une Différence impensable; - Il y a une vérité totalitaire du cosmos qui justifie et enveloppe les différences...

J'avoue mon embarras et j'opte pour la seconde solution. Je ferai donc l'éloge de l'imparfait comme un funambule au-dessus du vide: d'un côté n'importe quoi, de l'autre l'absolue nécessité. L'imparfait, je l'ai dit, postule le parfait. Comme absence, retrait, perte, ou chimère. L'imparfait ne peut non plus demeurer dans la satisfaction béate de son manque d'être. Au fond, l'éloge a la vertu hygiénique qu'attribuaient les sophistes au discours, un instant d'équilibre heureux, commun, commun aussi bien aux hommes qu'aux mots et aux choses.

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Pierre Présumey, dans un recueil intitulé Viatique, préface ainsi soixante quatre petits éloges: Le petit éloge sera utilitaire. Destiné à soutenir le moral de la troupe intérieure, il devra demeurer facilement sous la main, comme un expédient salutaire. Le petit éloge s'attachera prioritaire ment à des biens menacés d'oubli. Nécessairement en chemin il rencontrera le prosaïsme; il devra en faire aussi son pain, car il n'est qu'un viatique (...) Le petit éloge ne peut fournir que peu de ressource et pour peu de temps. Pour de plus longues courses, se munir d'autres provisions. Eh bien, que mon éloge soutienne lui aussi le moral des troupes; certes, il le fera de manière moins légère, mais il rencontrera la poésie, l'être, le non-être, l'imperfection et son contraire, qui sont peut-être des biens menacés d'oubli, au même titre que le poireau, le couteau, ou un air de Charlie Parker... Viatique, comme ces oboles qu'on glissait dans la bouche des morts, ces cailloux, ces pièces de monnaie qu'on jetait aux carrefours ou dans les fontaines. C'est de vie et de mort qu'il est question, de l'aiôn héraclitéen dans son rapport contrarié aux mots, aux choses, aux êtres. Il sera loisible ainsi de le lire, de l'écrire, de l'oublier, selon des perspectives, un temps et une géométrie variables: - Il n'en demeurera rien; - Sa désécriture progressive est le sens de son écriture; - Il est voué à se répéter infiniment et indéfiniment; - Le cycle de sa lecture et de son écriture, selon une intuition parménidienne, se sera accompli sans que le moindre fragment de temps ne se soit écoulé, ni que le moindre fragment d'espace n'ait été ontologiquement parcouru... Toute pensée antique suppose en effet des portes, des voies, des chemins virtuels dont le choix détermine la réalité du discours, qu'il soit qualifié de toujours étant, toujours vrai, véridique... Si tu meurs avant de mourir tu ne mourras pas quand tu mourras. Cette phrase gravée sur le mur d'un monastère du mont Athos m'a toujours fasciné... La traduction française n'en rend d'ailleurs pas la résonance paradoxale: quatre formes verbales absolument identiques, dont l'identité même creuse la différence. Si tu mourras avant que tu

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mourras, tu ne mourras pas après que tu mourras... Imperfection d'un procès dont la séparation est une nature d'autant plus profonde qu'elle trouve sa formulation dans un chiasme trompeur: le miroir est brisé parce que le sens et la vie n'y peuvent coïncider, le langage et l'intuition, le réel et la réalité. C'est là sans doute en de tels lieux de parole et de silence que gît le vif du fragment, dans l'imperfection qui se dénonce comme aspiration à une perfection absente, illusoire, indicible ou en retrait. Vertige de l'identité, gouffre de la différence, chiasme et antithèse travaillent, érodent, délitent, tout en lui donnant forme, la séparation qui les fonde et les mine. lmnwrtels mortels, mortels immortels, vivant leur mort, morts de leur me... Le fragment d'Héraclite entraîne en cette aporie essentielle, vivre la mort, être mort de vie, que l'inscription athonite christianise en un mourir la mort, mourir à la mort dont l'implication vitale est au fond la même dans sa singularité: différer le sens, la parole, l'unité, que rien d'humain ne peut approcher si ce n'est dans la contrariété, la pluralité, la différence, la séparation.

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C'est dans cette perspective, résolument paradoxale, que j'aimerais évoquer des poétiques de l'imparfait auxquelles me renvoie de manière tout aussi paradoxale le futur intemporel du texte athonite : l'imparfait du fragment, clos sans l'être dans sa formule, brisé sans l'être dans sa séparation, mais aussi l'imparfait grammatical, illimité dans la limite syntaxique de la phrase... Je vois bien ce que cette conjonction de termes pourrait avoir de sophistique; mais je pense que, précisément, le champ sémantique de l'imperfection est une invitation à y puiser, au cœur même de cette limitation illimitée qu'est l'écriture, la force d'affronter la nature logologique de tout énoncé: énonce-t-il, dénonce-t-il, annonce-t-il son en deçà, son au-delà, son infinité, l'absurdité même de toutes ces notions? Ainsi une méditation sur des poétiques de l'imperfection et de l'imparfait me conduira aux sources de la réflexion: être, non-être, cos-

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mogonies, toutes rêveries, fabulations, forgeries intellectuelles ou mystiques cherchant à percer le secret du langage de la séparation, le sophisme absolu: un énoncé est un énoncé, le langage du langage, et pourtant il y a... Il y a là pour moi quelque chose d'emblématique, d'ascendant. J'ai la sensation que mes errances dans le fragment ne prendront jamais fin, ni mes promenades nostalgiques dans ces imparfaits qui tissent la trame de mes poèmes, de mes lectures indéfinies, de mes géographies secrètes, tels ces soirs où il m'est arrivé d'avoir la fulgurante illumination de l'imparfait. Guerre est de toutes choses le père, disait Héraclite, et dans cette multiplicité de formes, de corps, de visages, de mots, dans cette prolifération de grosses poitrines qui s'écrasaient contre moi dans le métro, d'odeurs d'urine, de sueur, est-il un lieu pour l'Un, pour cette chose absolument séparée qui me faisait errer dans ce domaine improbable? Les soirs d'été, quand les rues sont désertes, c'est au parc Montsouris qu'un bruissement de feuilles, un indéterminable parfum de vacance me plongeaient dans les délices de l'imparfait... Le soleil était tout neuf. L'éléphant se douchait avec sa trompe. Le loup s'amusait avec l'agneau. Le crocodile badinait avec l'explorateur. Le persil verdoyait dans lejardin, les épinards étaient superbes, et on comptait sur les salsifis. Malheureusement, le bonheur fut de courte durée... (Alexandre Vialatte) Et le génie de la formule me plonge dans un autre abîme, encore plus insidieux, celui d'un paradis perdu, dont je ne saurai jamais si je l'ai frôlé dans une enfance, dans un rêve que je n'ai peut-être ni vécus ni rêvés... Perfection de l'imperfection, de cet imparfait dans lequel la mention du parc Montsouris m'emporte au hasard des déambulations de Patrick Modiano... bruissements de feuilles, avenues désertes d'un dimanche soir, magie de l'imparfait dans une phrase aussi brève qu'illimitée, aussi simple que contaminée par l'indécision d'un proche passé-

compose.

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03f0

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Elle conduisait, le buste un peu raide, la tête droite, et elle ralentissait aux carrefours. Tout était silencieux autour de nous. Sauf les arbres qui bruissaient. Nous entrions dans le Bois de Boulogne. Elle a arrêté la voiture sous les arbres, près des guichets d'où part le petit train qui fait la navette entre la porte Maillot et le Jardin d'acclimatation. Nous étions dans l'ombre, au bord de l'allée, et devant nous les lampadaires éclairaient d'une lumière blanche cette gare en miniature, le quai désert, les minuscules wagons à l'arrêt. Elle a rapproché son visage et m'a effleuré la joue de la main, comme pour s'assurer que j'étais bien là, vivant, à côté d'elle. C'était bizarre, tout à l'heure, m'a-t-elle entrée et que je t'ai vu dans le salon...

-

dit, quand je suis

J'ai senti ses lèvres sur mon cou. Je lui ai caressé les cheveux. Ils n'étaient plus aussi longs qu'autrefois mais rien n'avait vraiment changé. Le temps s'était arrêté. Ou plutôt, il était revenu à l'heure que marquaient les aiguilles de l'horloge du café Dante, le soir où nous nous étions retrouvés là-bas, juste avant la fermeture. (Du plus loin de l'oubli) Je suis bouleversé par la lecture de Modiano, au point qu'il m'arrive de ne plus discerner qui lit, qui vit, qui hante ces rues et ces phrases, ces imparfaits dont la perfection fait de moi un personnage à la réalité délicieusement irréelle. Au fond, je crois que ma fascination pour le fragment vient aussi de là, de ce mélange confus de paysages: la lumière verte d'un marronnier illimitant une cour de lycée, la lumière acérée des pierres au soleil de midi... Modiano, Héraclite. J'aimerais essayer, non pas d'assimiler ou de réduire, mais de méditer sur ce que ces inconciliables ont de commun: outre ma propre fascination, la source séparatrice, la formule informulable qui me fera remonter des origines de l'imperfection, pensées de l'être et du non-être, des commencements ou de leur absence, vers des écritures fragmentaires (Héraclite), des poétiques contemporaines (Vialatte, Rousselot, Munier, White), ou des philosophies de l'imparfait (Lucian Blaga). Si ce parcours littéraire s'inscrit dans ma réflexion sur le fragment, il ne prétend pas apporter du nouveau sur chaque auteur ou chaque ques-

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tion, mais une perspective qui m'est chère. Je souhaiterais seulement en faire partager le plaisir inquiet.

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n
LjÉRACLITE est, de tous, celui qui se refusant à morceler la prodigieuse question, l'a conduite aux gestes, à l'intelligence et aux habitudes de l'homme sans en atténuer le feu, en interrompre la complexité, en compromettre le mystère, en opprimer lajuvénilité. Il savait que la vérité est noble et que l'image qui la révèle, c'est la tragédie. Il ne se contentait pas de défmir la liberté, il la découvrait indéracinable, attisant la convoitise des tyrans, perdant son sang mais accroissant sesforces, au centre même du perpétuel. Sa vue d'aigle solaire, sa sensibilité particulière l'avaient persuadé, une fois pour toutes, que la seule certitude que nous possédions de la réalité du lendemain, c'est le pessimisme,forme accomplie du secret où nous venons nous rafraîchir, prendre garde et dormir. (René Char )

La clarté ne peut jaillir que du choc des différents fragments. Il serait faux de dire que l'on aborde la philosophie présocratique ou Héraclite de façon neuve, innocente. On projette sur elles des figures, des catégories, des schèmes préconçus. A cette difficulté s'en ajoute une autre: faut-il interpréter un texte par référence à ce qui lui est extérieur? Ce problème touche deux points importants: le langage d'Héraclite étant et n'étant pas conceptuel, on peut se demander s'il ne conviendrait pas (c'est la question que semblait soulever Heidegger) de relier sa pensée au phénoménal qui lui aurait donné naissance (images du fleuve, de l'éclair, description des cultes historiques) ou à des références aux pensées orientales (le feu, les mages...) Or le langage sacré d'Héraclite est précisément le lieu où s'abolissent
les différences corps

Iidée,

chose

Ireprésentation.

Il est impossible,

dans

ce langage de la Séparation, de séparer l'idée et le phénomène, cette pensée de la différence, de différer la différence...

dans

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Ni objectivité ni neutralité, un logos qui puisse être modifié sur son parcours par les difficultés qui surgissent, les hasards d'un chemin sans chemin dont la vie elle aussi emprunte le dislcours : comme l'arc, mort I vie, mot I chose, faire I dire, toutes ces contradictions s'abolissant dans la contradiction irréductible, l'absence de vérité - formulée, ou formulable... Tel peut être le sens d'une éthique de l'imperfection: inverser profondeur et surface, comme le rêvait Nietzsche.

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QUE J'AI COMPRIS est exceLLent, et ce que je n'ai pas compris Vl'est probablement aussi: à cela près qu'il faudrait presque un nageur délien. (Socrate)

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La route par les sentiers: Les sentiers, les entailles qui longent invisiblement la route, sont notre unique route, à nous qui parlons pour vivre, qui dormons, sans nous engourdir, sur le côté. (René Char) Chose commune, début et fm sur le pourtour du cercle. (F. 103)

Faut-il penser que tout est toujours déjà accompli ou, à la manière stoïcienne d'interpréter Héraclite, que tout revient toujours sous une même configuration? Ainsi serions-nous de toute éternité condamnés à entendre les mêmes discours, à penser les mêmes choses... C'est ce tremblement des mots aux choses qui me touche, celui du sens: s'agit-il là de la circonférence ou du parcours du cercle? Faut-il faire de cette chose commune le sujet ou l'attribut de ce pourtour... voyage immobile ou éternel retour, destin ou métaphore dont l'alliage me fait penser au paradoxe de Chrysippe sur le chariot dans la bouche. Ce cercle est à l'image de l' mon du fragment 52 : un symbole de vie, donc de mort, une force aussi sacrée que dérisoire, individuelle et cosmique, cycle de saisons, de vies, de morts, différentes dans leur identité, mêmes dans leur «autreté Jt... Lien et écart, contrariété infiniment différée, unité toujours contrariée, le fragment épuise la dimension aphoris-

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tique de l'aphorisme pour gagner l'espace incertain d'un texte variable: à l'image des corpuscules ondulatoires, un énoncé dont la brièveté, dont la densité oscillent entre l'origine tourmentée du fragment brisé, l'esthétique moderne que nous projetons sur lui et l'angoisse vitale du sens absent. Quelques mots mettraient en jeu les limites de la pensée, dans sa dimension aussi bien intellectuelle qu'expérimentale. C'est cet espace que l'écriture artiste de Nietzsche a exploré jusqu'à la folie, prenant Héraclite comme initiateur. Espace que les Romantiques ont défini comme la confrontation du fini et de l'infini, espace de cet aiôn dont le mystère m'a toujours paru fascinant parce qu'il incite à aller aux limites de la perception, de la lecture et de l'écriture dans leur rapport au temps et à la vie. Fondamentalement, il se joue là un jeu aussi angoissant et allègre que le Gai savoir auquel nous convie Nietzsche: remise en question de la grammaire comme divinité métaphysique, mais bien plus encore de toute certitude textuelle et sémantique. Quand Héraclite écrit: Tout s'écoule. c'est le destin même des formes d'écriture et de leur condition d'émergence qui est en cause. Quelle serait en effet la garantie aphoristique de cet énoncé? De quel lieu de pouvoir pourrait-il échapper à sa propre affirmation et maintenir un îlot de vérité dans le flux absolu? C'est bien l'enjeu essentiel de la discussion entre Platon et les sophistes, enjeu dont le jeu du fragment déjouerait l'autorité de l'aphorisme mal compris et mal interprété... Aphorisme: désir de fragment, désir de perdre un tout originel qui jamais ne fut ni ne sera. Héraclite aurait déposé son «livre» sur l'autel d'Artémis, après l'avoir écrit en termes obscurs à dessein, afin que seuls des gens capables pussent le lire... (Diogène Laërce) Mais y avait-il un livre, et s'il existait, lequel? C'est cette virtualité qui, alliée à la destruction du texte, confère au fragment sa destinée de fragment... Recueil de sentences, d'aphorismes, discours cohérent dont l'Antiquité a rêvé? Les Muses, De la Nature, Un bon gouvernail pour le voyage de la vie, Explication de l'ordre des choses... autant de titres dont la pertinence perdue ou chimérique renvoie à l'indicible réalité d'une réalité qui se dérobe. Diogène: sa concision et sa richesse de pensée sont inimitables. Théophraste: beaucoup de phrases incomplètes ou contradictoires

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parce qu'il était tourmenté par sa bile... Et si le livre eût été déjà un livre de fragments, aussi angoissant pour ses lecteurs que celui de Pascal, aussi symptomatique, non plus de la bile, mais d'une santé artiste, telle que Nietzsche y puisait l'ivresse de la danse et d'une jouissance de l'écriture? Mais le rêve moderne d'identifier les fragments du hasard à une forme fragmentaire voulue ne traduit-il pas à son tour une utopie totalitaire? Utopie d'une écriture coïncidant avec elle-même, alors qu'aucun fragment ne peut revendiquer son « statut», dans la mesure où le texte n'est pas en adéquation avec lui-même. Héraclite est ce génie fier, stable et anxieux qui traverse les temps mobiles qu'il a formulés, affermis et aussitôt oubliés pour courir en avant d'eux, tandis qu'au passage il respire dans l'un ou L'autre d'entre nous... Héraclite possède ce souverain pouvoir ascensionnel qui frappe d'ouverture et doue de mouvement le langage... Héraclite ferme le cycle de la modernité... Comme un insecte éphémère et comblé, son doigt barre nos lèvres, son index dont l'ongle est arraché. (Recherche de la base et du sommet) Ce texte de Char dénote une vision messianique, vérifiée par la fulgurance de la contrariété: formuler la mobilité, affermir pour oublier, dire l'être du devenir, l'être comme devenir... Vision emphatique, qui traduit une intuition fondamentale; Char a écrit que la fusion des contraires, « moteur indispensable à produire I'harmonie», peut « aboutir, leur lignée immanente se personnifier, poésie et vérité, comme nous savons, étant synonymes». Transcendant le temps, les langues, les individus, Héraclite serait l'avatar de la poésie dans une parole conjoignant le présent éternel et une formule oubliée mais vivace; l'écriture poétique du fragment ouvre le langage à une forme dont la transcendance est pure-

ment immanente: réincarnation perpétuelle dans les « temps mobiles» ...
Fragment présocratique: alliage de fulgurance et de patience, de la foudre et du lierre, de la pierre et du flux, logos de la contrariété dans la circulation des mots aux choses. Rassemblement Idispersion dans une

parole, d'une parole prise elle-même dans un infini processus de séparation auquel seule pourrait mettre fin la Formule divine, absolue dont l'absence fonde la parole... C'est précisément cette Différence qui est à l' œuvre dans toute écriture de la différence par son essentielle

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c autreté » : différend et différance dont l'écriture fragmentaire est condamnée à maintenir la tension dans une forme improbable, impure, mélangée, conjonction I disjonction, espace de l'un et du multiple, temporalité du même et de l'autre. Question sans réponse, question sans question. Poussant ses pions comme l'enfant du fragment 52 :
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La vie est un enfant qui fait l'enfant, qui pousse des pions; royauté d'un enfant. Héros nietzschéen, frère de révolte de Char, qu'a vraiment cvoulu» écrire Héraclite? Un texte qui, tel un miroir, tel ce fleuve un par le nom et autre par ses eaux, révèlerait au lecteur sa propre inconsistance? Y avait-il un système d'interaction des fragments (M. Conche) ou chacun d'eux était-il le lieu d'une séparation répétée inlassablement (J. Bollack) ?
Poème qui s'interroge en se réalisant, qui s'expose à la plus grande

clarté meurtrière en s'affirmant indestructible. La vérité qu'il débusque, identique et nouvelle, toujours naissante, et la connaissance qu'il s'épuise à maintenir à son extrême point de vibration, vérifient à la lumière des faits contemporains le pessimisme tragique de Nietzsche et des Présocratiques. (1. Dupin, Catalogue de l'exposition René Char) Nietzsche affirmait que l'Ephésien était le premier à avoir montré la supercherie des sens, qui nous donnent l'illusion de la stabilité des choses et des êtres. Or si l'on parle d'expérience des sens, on ne peut éluder le problème du langage: lui aussi donne l'illusion de la totalité, de l'identité, de la perception dont la fraîcheur est ruinée dans la fatalité du concept et de la grammaire. Chaque fragment exprimerait l'expérience tragique (et allègre) de l'être au monde comme séparation, l'essence des choses étant nécessairement résiduelle:
De tous ceux dont j'ai entendu des discours, aucun ne parvient à ce point de distinguer ce qu'est chose sage, séparée de toutes choses.

(F.108)
S'il n'espère pas l'inespérable, il ne le découvrira pas, étant indécouvrable et sans chemin. (F. 18) Emergence de cette pensée du neutre évoquée par Blanchot: chose sage, chose une, chose de langage qui est et n'est pas dans le langage,

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pas plus dans l'aphorisme que dans le fragment, dont l'écriture est pourtant la condition, la forme nécessaire d'apparaître de cette chose... Le fragment est mimétique d'une condition humaine vouée au désastre: celui d'une vérité fondant un dislcours qui ne peut que l'exclure, désastre de l'énergie nominative de l'innommable. Les mots, mimétiques du cosmos, disent ce qu'ils ne disent pas, ne disent pas ce qu'ils disent:
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1)/ ... /

f L'arc, son nom vie, son œuvre mort. (F.48)

Too 'tQÇoo oV0l!a ~lOÇ ep)Qv &: 9ava'toç. ,

Le jeu de mots (bios, la vie Ibiôs, l'arc) situe l'enjeu du «fragment» :
une écriture qui, sans être celle d'un sujet individuel (il... ils... chose...), ni celle d'un ordre linguistique, ni celle d'un savoir sur le monde, saisisse le mouvement aphoristique et fragmentaire des mots aux choses. Ecriture ainsi perçue avec enthousiasme par la poésie désireuse de régler ses comptes avec la logique aristotélicienne: point unique de Breton, instant diamanté de Char où se fondraient les contraires. En réalité la contrariété héraclitéenne vérifierait peut-être davantage l'effrayante intuition de Nietzsche et de Wittgenstein: l'énigme est qu'il n'y a pas d'énigme... Immortels mortels, mortels immortels, vivant la mort des autres, morts de la vie des autres. (F. 62) Au-delà de considérations sur le laconisme, le style antithétique, la fonction poétique d'un tel langage, l'essentiel est de considérer pour notre propos ce que Blanchot signale comme un jeu d'écriture tel qu'au sein de chaque fragment se déploie un cosmos tendu vers une différence secrète: Arrangement clos: chaque formule est tacitement suffisante, elle est unique, mais en unité avec le silence qui l'ouvre et la ferme et qui rassemble virtuellement la dangereuse suite des alternances non encore maîtrisées. (L'entretien infini) Circulation permanente du discours au dislcours : la parole va des mots aux choses, poursuivant une écriture de la Différence jamais
atteinte, toujours différée par les mots et les choses. « chose» Nom

dispersion

(le fleuve) ; unité de la

Idispersion

Iunité,

chose

I

des noms

(dieu)...

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Langage qui parle en vertu de l'énigme, l'énigmatique Différence, mais sans sy complaire et sans l'apaiser, au contraire, en la faisant parler et, même avant qu'elle soit mot, la dénonçant comme logos, ce nom hautement singulier et en quoi se retient, toujours déjà inscrite et dérivée, l'origine non parlante de ce qui appelle à la parole et qu~ à son plus haut niveau, là où tout est silence, «ne parle pas, ne cache

pas, maisfait signe II. (ibid.)
Subversion probable de la forme gnomique traditionnelle, le fragment héraclitéen subvertit l'aphorisme contemporain comme l'écriture fragmentaire elle-même... Ecart, écart d'écart dont le mystère fascinant fonde une phénoménologie du fragment: images élémentaires de pierre, de foudre, de torrent, méditées comme des éclats d'éternité dans l'éphémère, de retour éternel dans la fulgurance de l'instant: Nous ne serons jamais assez attentifs aux attitudes, à la cruauté, aux convulsions, aux inventions, aux blessures, à la beauté, aux jeux de cet enfant vivant près de nous avec ses trois mains et qui se nomme le présent. (Recherche de la base et du sommet) Art suprême, art nietzschéen de l'inversion dont la poésie contemporaine se fait l'écho dans l'image et la thématique des lichens: On est artiste à ceprix que ce que les non artistes appellent forme, on l'éprouve en tant que contenu, en tant que la chose même. De ce fait on appartient à un monde à l'envers: car désormais tout contenu apparaît comme purement formel- y compris notre vie. Quand je me représente le monde comme un jeu divin placé par delà le bien et le mal, j'ai pour précurseurs la philosophie des védantas et Héraclite. (Volonté de puissance) Vertige de cette vie, de cette écriture de cet aiôn que le fragment 52 assimile à un enfant... Awn pais esti pairon, pesseuon ;paidhos è basilèiè. Eôn pès esti pèzôn pessévôn ;pèdhos ivassilü... Le fragment 52 est mon fil d'Ariane. Pour des raisons textuelles intense virtualité de l'énoncé obligeant à une remontée dans la langue,

la philosophie, la mythologie grecques

- mais aussi pour la sensation

que le destin commun à chaque fragment trouve ici une puissance expressive exceptionnelle, dont il serait illusoire de nier les implications émotives au nom d'une objectivité perverse..

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1.Bris d'une totalité dont nous ne saurons ce qu'elle était, dès 1'«origine» totalité controuvée, reconstituée à travers des citations: ainsi le fragment 52 est-il rapporté par Hippolyte de Rome dans une réfutation d'hérésie gnostique, par Lucien dans une satire des philosophes, évoqué par Clément d'Alexandrie comme préfiguration du jeu divin du Seigneur... Travail de reconstruction d'un énoncé qui ne coïncidera jamais avec lui-même, chimère ou invention borgesienne d'un sens aux échos insensés... 2.Le fragment, métaplwre de discours, les hétérogénéise à son tour par sa vertu exemplaire, les métaphorise, les fragmente, s'en détache de manière aphoristique. 3.Le fragment, isolé, devient sa propre métaphore: sentence ou maxime (identité déceptive : la vie n'est qu'un enfant qui s'amuse...) ; aplwrisme à la fulgurante évidence, mais dont la polysémie l'empêche de se figer dans un sens, dans une totalité close: l'aphorisme s'aphorise (dans le sens grec d'excommunication), se fragmente... 4.Je lis le fragment dans sa dimension symbolique: lié à une totalité perdue, absente, mais dont la force est à l'image de celle du refoulé dans l'inconscient. Fragment poétique, phénoménologique, hérité du Romantisme dans la «boucle du temps artiste, entre la mort et la beauté». (Char)

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Expérience - expérimentation? - supposant évidemment toute une esthétique et une poétique du fragment qui ne sont pas innocentes... L'œuvre fragmentaire, accomplie et non accomplie, évidente et secrète, devinée et cachée, fmie et sans limites, est à la fois absence et présence, s'offre en se refusant, suscite dans l'âme rêveuse du lecteur aventureux la marge aléatoire et les frissons de l'incertitude... On est en pleine géométrie fractale avec des éléments demeurant insaisissables et qui ne peuvent, comme ceux de l'espace quantique, se repérerqu'approximativement... (Y. Battistini, Lyra erotica)

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Le fragment n'existerait que sur le mode contrarié des catégories héraclitéennes de la présence Iabsence et de l'attrait Iretrait. Le fragment 52 s'ouvre ainsi au paradoxe, à l'aporie qui sont constitutifs d'écritures contemporaines, phénomène remarquablement analysé par Jean Roudaut : Peut-on parler de fragment dans le cas de l 'œuvre de René Char l Ce ne pourrait être, ce me semble, qu'en fausse analogie avec les textes des présocratiques, qui reposent sur une totalité dont nous ne possédons plus que des éléments épars. Loin d'être le reste d'un ensemble perdu, l'élément en cette œuvre (le poème isolé, l'aphorisme) est constitutif de l'ensemble; ce quifait songer au fragment grec, c'est la fulguration et la polysémie (...) Cependant l'impression de fragmenté que donne, selon certains, la lecture de René Char, doit bien tenir à quelque chose... (Préface à l'édition des œuvres complètes) Charge émotive qui tient à l'intuition d'une forme commune à la poésie et à la pensée, d'un dévoilement oraculaire. Fusion lapidaire du fleuve et du feu. Aphorisme aphorisé, fragment fragmenté, fragment aphorisé, aphorisme fragmenté... Comme l'a remarqué Perros, l'aphorisme n'existe pas. Œuf idéal, nous en lisons, nous en écrivons les fragments... Au fond, peu importe que le fragment 52 soit lu comme une sentence, un aphorisme ou un fragment. C'est le tremblement du sens qui lui donne sa vertu: quelque chose comme un c pet du cerveau» (Perros), une vérité, vérité dont la subtilité serait de se dénoncer comme illusion de vérité; une présence qui signalerait l'absence. Pais: un enfant, un gamin, un morveux, un petit esclave, un enfant royal ? Paizôn : faisant l'enfant, jouant, faisant l'amour, faisant un enfant? Pessevôn : poussant des pions, au hasard, dans un jeu de semi hasard (trie-trac), de maîtrise (dames) ? Paidhos i vassüii: royauté de l'enfant, royauté d'un enfant, à l'enfant d'être roi? Pais esti : est un enfant, est comme un enfant? Awn: éternité, temps, siècle, destin, vie, principe de vie ?

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Personnellement je lis le fragment 52 comme une formulation complexe de la vie: temps imparti à chaque homme dans sa relation au principe vital éternel; linéarité et circularité qui font penser au renouvellement des générations, mais aussi à la contrariété vie Imort dont les vies humaines, dans leur singularité, font ressortir l'absence de l'absolu, du divin, de l'aphorisme où s'aboliraient les contraires... Mais là encore, peu importe. C'est de la virtualité de l'énoncé qu'il s'agit, donc de celle de la langue même. En ce sens je voudrais citer quelques remarques de Maurice Blanchot dans L'entretien infini. Comment assumer 1'« exigence de discontinuité» de la pensée? « Comment parler de telle sorte que la parole soit essentiellement plurielle ? » L'aphorisme, selon Blanchot, révèle le fragmentaire sans s'y soumettre. Or le «fragment» suppose le tout pour le nier: intenable paradoxe, dont le blanc qui entoure le fragment est lui aussi comptable. Comment juxtaposer sans que se construise un système, fût-il fondé sur la contradiction? Espace fragmentaire réversible né de l'irréversibilité du devenir... Faire jouer entre les fragments, dans l'interruption et l'arrêt, l'illimité de la différence... Lafragmentation, c'est le dieu même, cela qui n'a nul rapport avec un centre, ne supporte aucune référence originaire... Dans cette perspective, tragiquement insoutenable, l'évolution de Blanchot est révélatrice: dans La part du feu, il parlait de style aphoristique de Char ou d'Héraclite. Jugement ainsi bouleversé dans L'entretien infini: Ainsi dit-on de René Char qu'il emploie la «forme aphoristique ». Etrange malentendu. L'aphorisme est fermé et borné: l'horizontal de tout horizon. Or ce qui est important, important et exaltant, dans la suite de «phrases» presque séparées que tant de ses poèmes nous proposent - texte sans prétexte, sans contexte - c'est que, interrompues par un blanc, isolées et dissociées au point que l'on ne peut pas-

ser de l'une à l'autre, ou seulement par un saut et en prenant
conscience d'un diffLCileintervalle, elles portent cependant, dans leur pluralité, le sens d'un arrangement qu'elles confient à un avenir de parole... Tout texte serait-il fragment? De quel texte perdu, pervers, pas encore écrit, déjà effacé... La même émotion, la même allégresse m'ont

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toujours saisi dans les décombres d'Héraclite, de Sappho, de Gorgias que dans un champ de pierres, à midi, parmi les cris stridents des cigales, l'odeur des térébinthes, le retour imminent du temps. Parfums de fragment, rêve de fragment, erreur dont la nécessité est plus vraie qu'une vérité. Sans doute le fragment est-il abus de terme. Métonymie, métaphore, symbole? Mimesis: de lui-même, c'est-à-dire de sa différence, de ce qu'il n'est pas si son nom le dénomme, si son énoncé le dénonce? Awn: l'insondable...

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L

E FRAGMENT DIX-HUIT éclaire l'attitude d'Héraclite:

S'il

n'espère pas l'inespérable, ü ne le découvrira pas, étant indécouvrable et sans chemin. Il y a existence d'un mystère, d'une énigme à la quelle il est nécessaire de s'ouvrir; mais comme le dit Blanchot, s'il faut interroger ce mystère dans son lieu, il faut en respecter la différence, l'étrangeté. Le combat contre l'ignorance et le savoir dispersé aboutit à une attitude interrogative, ouverte à l'harmonie invisible qui structure et dépasse le monde sensible, tout en le maintenant dans l'inaccomplissement, dans une imperfection dont le logos est le lieu lucide. Je voudrais préciser que je n'ai ni l'intention ni la prétention de livrer ici le texte des fragments. J'ai d'ailleurs joué sur l'indétermination, la virtualité, l'imperfection textuelles: une longue fréquentation de l'Ephésien est une bonne leçon d'humilité. Héraclite emprunte des voies différentes pour gagner les lieux les plus différents, dans sa recherche de la chose-non-à-explorer, chose qui n'est déterminée que par des attributs négatifs et par l'emploi du neutre. Chose suprême, qui en réalité n'est pas une Chose, puisqu'inexplorable... Le neutre est une dimension essentielle de la structure de pensée héraclitéenne : il désigne l'inconnu, qui n'est ni concept ni idée; en effet,