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Le canard enchaîné: L'information mise en scène

De
304 pages
Le Canard enchaîné célèbre en 2016 le centenaire de son apparition dans l'espace public et conserve un positionnement à la fois "détaché" et au coeur des interactions et des transactions politiques. Les spécificités de son écriture continuent de séduire, même si l'actualité nous a tragiquement prouvé que cet exercice était loin d'être une évidence démocratique. Comment ce filtre satirique fonctionne-t-il et quel rôle joue-t-il dans la construction de l'information ?
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es Didier HALLOY tions contemporaines Q LE CANARD ENCHAINÉ: L’INFORMATION MISE EN SCÈNE
Questions contemporaines
Série Question de communication
Le Canard enchaîné: l’information mise en scène
Questions contemporaines Série ‘Questions de communication’ Dirigée par Bruno Péquignot La communication est au cœur de la vie politique, économique et culturelle de la société contemporaine. Cette série, dans le cadre de la collection « Questions Contemporaines » publie des ouvrages qui proposent des approches interdisciplinaires sur les questions de communication. Odilon CABAT,Sous le sceau de la marque, 2013. Rodolphe DALLE (dir.),Didactique de la communication, 2013.
Didier HALLOYLECANARD ENCHAINE:LINFORMATION MISE EN SCENEL’Harmattan
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-09845-6 EAN : 9782343098456
« Le Monde, à mon avis, est comme un grand Théâtre, Où chacun en public, l'un par l'autre abusé, Souvent à ce qu'il est joue un rôle opposé. Tous les jours on y voit, orné d'un faux visage, Impudemment le Fou représenter le Sage, L'Ignorant s'ériger en Savant fastueux, Et le plus vil Faquin trancher du Vertueux. »
1 Nicolas Boileau,Satires XI
1 Boileau Nicolas (1701),Satires, Paris, Gallimard, La Pléiade, édition de 1966.
Introduction
Le paysage de la presse écrite d’information générale, version papier, a été sensiblement fragilisé depuis quelques années. Le recul assez général du nombre de lecteurs, la disparition d’un certain nombre de titres et la précarité croissante d’autres parutions historiques (Libération, l’Humanité,et bien d’autres) menacent l’équilibre d’une presse écrite pluraliste. Bien sûr, la plupart des parutions se sont adaptées au fonctionnement d’une version électronique, mais avec des succès très relatifs et de nouveaux concurrents sont apparus sur le web. Le modèle économique d’une presse électronique sinon rentable, tout au moins viable, reste encore flou, comme en témoigne le nombre de changements dans les formules d’accès ou d’abonnements. Pourtant, dans une démocratie, les enjeux liés à la transmission de l'information sont fondamentaux. Si certains stigmatisent le mythe que constituerait la volonté d'indépendance de l'information, la recherche d’un équilibre entre indépendance économique, indépendance éditoriale et indépendance politique se pose dans chaque parution dans un premier temps. Dans un second temps, la présence dans l’espace public de discours différents et antagonistes est une nécessité. Parmi les multiples supports diffusant de l’information politique, économique et sociale, l’installation d’une source d’information écrite se proclamant satirique est paradoxale. Comment pourrait-on, à la fois, informer et pratiquer la satire ? Or,Le Canard enchaînéaura célébré en 2016 le centenaire de son apparition dans l’espace public français. Son premier numéro se voulait un défi à la censure frappant la presse française. Il était alors question d’échapper au « bourrage de crânes » de la presse sous contrôle, expression souvent utilisée à l’époque par l’hebdomadaire, et elle se heurta régulièrement à « Anastasie », allégorie de la censure officielle, laissant en blanc, lors de la mise en page, les articles
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« caviardés ». Le contexte contemporain de parution est totalement différent et l’utilisation de l’écriture satirique ne peut plus être uniquement considérée comme un biais permettant de contourner Anastasie. Or l’hebdomadaire existe toujours et affiche un tirage très honorable de 390 000 exemplaires environ 2 en 2014 . Refusant pour l’instant de prendre le virage de la diffusion sur Internet, l’hebdomadaire poursuit une trajectoire singulière sur laquelle il y a lieu de s’interroger. L’attentat, en janvier 2015, qui visait une autre parution, Charlie Hebdo(dontLe Canard enchaîné s’estime proche), nous rappelle que la production satirique dérange. Nous ne pouvons ni l’oublier, ni tirer de conclusions hâtives. Cette violence prouve également que les parutions satiriques en question ne sont pas simplement des exercices de style mais qu’elles sont suffisamment installées dans l’espace public pour que leurs productions puissent générer des réactions plus ou moins visibles voire extrêmes. Que l’écriture (ou la réécriture) satirique puisse se jouer de discours sociaux institutionnels, les tourner en dérision ou les parodier est le fruit d’une longue tradition. La pratique du discours satirique a de prestigieux exemples historiques, mais ces textes sont d’abord (voire exclusivement) considérés comme des objets littéraires. MaisLe Canard enchaîné se démarque tellement de ses homologues de la presse écrite d’information générale, dite parfois « de référence », ou que d’autres qualifient de « sérieuse », qu’il n’est pas non plus considéré, la plupart du temps, comme un véritable support de transmission de l’information. En effet, considérer qu’un support satirique puisse aussi être un support d’information pose davantage question. Il ne s’agit plus seulement d’une variation de registre, mais d’un choix « communicationnel » à part entière, ce qui pose la question du traitement de l’information qu’un tel choix induit.
2 Le Canard enchaînéen 2014 », 2/9/2015., « Les comptes du « Canard »
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D’autant que l’écrit satirique est porteur d’ambiguïté. Cette volonté d’avancer masqué complique les règles normées, plus ou moins explicites, de la communication, et constitue à la fois toute la difficulté et tout l’intérêt de cet objet d’étude. D’ailleurs, il semble bien que dans le langage courant, comme dans des définitions plus officielles, on s’accorde à distinguer l’humour et la satire, prêtant au texte satirique un objectif autre que simplement le souhait de faire sourire. Derrière le rire, en somme, il faudrait s’attendre à un implicite qui véhicule une critique plus ou moins féroce. Le choix duCanard enchaînéLa tentative de procéder à une étude des différents discours satiriques apparaissant dans l’espace public français a débouché sur la constitution d’un ensemble bien trop disparate et instable pour mener à bien un travail permettant une montée en généralisation fiable. Après avoir effectué le tri de ce qui relève davantage de l’humour que de la satire, le matériau d’observation se fait rare et sa pérennité exceptionnelle. En effet, ce qui apparaît lorsque l’on tente ce recensement, c’est une très grande volatilité. A tel point qu’il semble bien que l’on puisse voir dans ce fait une des caractéristiques spécifiques du discours satirique. Plutôt très ponctuel, marqué dans l’espace-temps, il n’a de toute évidence pas vocation à s’installer. Il faut renvoyer ici aux caractéristiques structurelles particulières de ce discours qui repose sur des connivences : les rencontres sont parfois très brèves et les réajustements permanents. C’est pourquoi, afin de mieux appréhender un certain nombre de fonctionnements et de mécanismes à l’œuvre dans le discours satirique, s’est imposée la nécessité de travailler sur un objet stable. Dans le paysage médiatique, 3 leCEest le plus emblématique. Le discours satirique vieillit souvent très mal et devient beaucoup plus difficile à décrypter lorsqu’il n’est plus en 3 Nous utiliserons l’abréviationCEpour désignerLe Canard enchaîné.
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