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Émergences culturelles et jeunesse populaire
Turbulences ou médiations ?

Collection Débats Jeunesses dirigée par Bernard Roudet Institut national de la Jeunesse et de l’Éducation populaire
La collection Débats Jeunesses a été créée en appui à AGORA Débats Jeunesses, revue de l’Institut national de la Jeunesse et de l’Éducation populaire, éditée par l’Harmattan. Le comité de rédaction de la revue constitue le comité éditorial de la collection. La revue trimestrielle AGORA et la collection Débats Jeunesses s’intéressent de manière ouverte à tous les problèmes de société construisant la trame des questions de jeunesse.
Jean-Pierre AUGUSTIN, Jean-Claude GILLET, L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux. Olivier DOUARD (sous la direction de), Dire son métier. Les écrits des animateurs. Olivier DOUARD, Gisèle FICHE (sous la direction de), Les jeunes et leur rapport au droit. Olivier GALLAND, Bernard ROUDET (sous la direction de), Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans. Geneviève JACQUINOT, Groupe de Recherche sur la Relation Enfants Médias, Les jeunes et les médias. Perspectives de la recherche dans le monde. Yannick LEMEL, Bernard ROUDET (coordonné par), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différentielles. Pierre MAYOL, Les enfants de la liberté. Études sur l’autonomie sociale et culturelle des jeunes en France. Geneviève POUJOL (sous la direction de), Éducation populaire : le tournant des années soixante-dix. Patrick RAYOU, La Cité des lycéens. Bernard ROUDET (sous la direction de), Des jeunes et des associations. Maxime TRAVERT L’envers du stade. Le football, la cité et l’école. Alain VULBEAU Les inscriptions de la jeunesse. © L’Harmattan, 2003 ISBN : 2-7475-4483-4

Sous la direction de

Manuel Boucher et Alain Vulbeau

Émergences culturelles et jeunesse populaire
Turbulences ou médiations ?

L’Harmattan 5-7, rue de L’École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L’Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L’Harmattan Italie Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

AVERTISSEMENT

Cet ouvrage est le prolongement d’une démarche de formation expérimentale : Jeunesse, pratiques culturelles émergentes et lutte contre les discriminations. Cette dynamique a fait l’objet d’un financement européen et a été menée par l’Institut du développement social (IDS/IRTS) de Haute-Normandie, organisme de recherche et de formation dans le champ de l’intervention sociale. Cette expérience innovante s’est appuyée sur plusieurs dimensions : formation, visites de sites culturels en France et en Allemagne. Elle s’est close par un colloque et un concert hip-hop au théâtre DuchampVillon de Rouen. Ce livre comprend un ensemble de textes produits par des chercheurs et des praticiens venus d’horizons divers mais engagés sur les thématiques de la jeunesse et/ou des pratiques culturelles. Nous remercions celles et ceux qui ont contribué à cette aventure et en particulier Hugues Bazin, Emmanuel Batby (DAWA/Mix’Cité), Jean-Luc Menu (Union Peuple et Culture), Evelyne Dupont-Lourdel, Cécile Bolloch, Clara Pitrou, les étudiants et les intervenants du colloque : Fahrad Khosrokhavar, Georges Lapassade, Régis Pierret, Éric Macé, Moïse Gomis, Mokhtar Benaouda, Phillipe Mourrat, Jacques Subileau et Robert Weil. Nous saluons Catherine Legrand qui a assuré le secrétariat de rédaction et l’IDS qui a soutenu ce projet éditorial.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction, par Manuel Boucher et Alain Vulbeau . . . . . . . . . . . . . 9
PREMIÈRE PARTIE :

EXPRESSIONS ET CONFLITS . . . . . . . . . . . 13

Le dialogue politique et identitaire avec les jeunes : un enjeu majeur de la société, par Joëlle Bordet . . . . . . . . . . . . 15 Turbulents et faiseurs de bien. Le génie associatif de jeunes musulmans, par Guido De Ridder . . . . . . . . . . . . . . . 27 Pour ne plus entendre son propre silence, par Fernand Estèves . . 55 « Loft Story » : 94 % des 15-24 ans sont-ils vraiment des abrutis ? Analyse des formes d’expression et d’appropriation à partir d’un spectacle de masse, par Pascal Duret . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63 L’émergence des supporters « ultras » en France, par Nicolas Hourcade . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75 Violences, jeunesse et médiatisation du désordre. De la « caillera » incorrecte au moralement correct, par Manuel Boucher . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
DEUXIÈME PARTIE :

ESPACES ET PARCOURS . . . . . . . . . . . . . . 119

« Quoi de neuf ? – Rien que du vieux ! » Histoire(s) de quartiers, par Michel Kokoreff . . . . . . . . . . . . . 121 Vivre dans un « no man’s land ». Une typologie des jeunes en rupture de formation, par Claudio Bolzman et Monique Eckmann . . . . . . . . . . . . . . 137 Sortir de l’ombre ? Oui, mais seulement au crépuscule…, par Alain Vulbeau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155

ÉMERGENCES CULTURELLES ET JEUNESSE POPULAIRE

Portrait d’un équipement en émergence continue, par Cécile Creuze . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 La « tribe » et les centres sociaux italiens occupés et autogérés, par Georges Lapassade . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189
TROISIÈME PARTIE : IDENTITÉS

ET DESTINS . . . . . . . . . . . . . . 197

La transhumance identitaire des jeunes prédicateurs du mouvement « Tabligh ». De nouveaux acteurs émergents dans les cités, par Moussa Khedimellah . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199 Les Apaches, 1900-1914, premier acte de violence des jeunes en milieu urbain, par Régis Pierret . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215 Musiques traditionnelles et production d’identités culturelles locales, par Georges Lapassade . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 229 L’empreinte du poing dans la quête des identités. Une salle de boxe entre émergences et médiations du lien social, par Jérôme Beauchez . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241 Les jeunes, l’islam et les pratiques culturelles. De l’indignité culturelle à la relégation institutionnelle, par Jocelyne Cesari et Damian Moore . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 259
QUATRIÈME PARTIE : ENGAGEMENTS

ET DÉPASSEMENTS . 271

Hip-hop, gestion des risques et régulation sociale, par Manuel Boucher . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 273 Le hip-hop. Une mode, un marché juteux ? Ou un outil social et politique, un mouvement d’éducation populaire et/ou artistique ?, par Mokhtar Benaouda . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 281 Institutions et cultures émergentes. Le hip-hop comme gestion de la jeunesse, par Véronique Bordes . . . . . . . 289 Les pratiques culturelles émergentes en milieu rural. Skate et hip-hop dans le Cantal, par Alexandra Audoin . . . . . 299 Les « battles » de danse hip-hop. Un cercle de sociabilités juvéniles, par Dieynébou Fofana . . . . . . . . . . . . 315 Le rap de la jeunesse des quartiers relégués. Un univers de représentations structuré par des sentiments d’injustice et de victimation collectives, par Laurent Mucchielli . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 325 Conclusion, par Alain Vulbeau et Manuel Boucher . . . . . . . . . . . . 357 8

INTRODUCTION

Manuel Boucher, Alain Vulbeau

Chaque jour ou presque, lorsque l’actualité internationale le permet, les médias, souvent en recherche de sensationnalisme, de coups d’éclat, parlent de ces « quartiers qui font peur », de ces cités peuplées de jeunes enragés, fréquemment descendants de migrants, auteurs de violences et d’incivilités à l’école, dans les transports en commun ou même dans les espaces publics, notamment dans les temples de la consommation que sont les supermarchés ou les centres villes. Les quartiers populaires seraient de véritables poudrières, des lieux de violence à l’égard des institutions mais aussi des personnes les plus faibles. Les banlieues populaires ethnicisées vivraient une sorte de « ghettoïsation » où, à l’instar des inner cities américaines, seuls les caïds, les bandes organisées vivant du business de la drogue seraient respectés et feraient la loi en instaurant la terreur. Ces banlieues seraient des « zones de non-droit », des zones de règlements de compte entre jeunes organisés pour le contrôle de territoires de deal. Motivés par un « patriotisme de cité », les jeunes feraient la loi en défendant leur honneur et leur business contre tous les intrus quels qu’ils soient. D’ailleurs, pour ces mêmes médias et une grande partie de l’opinion sensible à leur influence, la police, mais aussi les pompiers, les médecins et les agents des transports en commun sont « désarmés », ils ont peur de s’aventurer dans ces quartiers, car ils sont systématiquement insultés, caillassés, voire violentés. Les émeutes spectaculaires déclenchées à la suite de la mort d’un jeune d’une cité ou même à l’occasion des fêtes de fin d’année dans des quartiers périphériques de grandes villes en seraient la confirmation.

ÉMERGENCES CULTURELLES ET JEUNESSE POPULAIRE

Ainsi, l’ensemble de la population, des agents des services publics et des quelques entreprises privées habitant ou travaillant dans ces espaces vivraient dans la crainte quotidienne d’être agressés par des jeunes « désocialisés » ne respectant pas les règles élémentaires de la vie en société. Dans ces zones de relégation, les parents ne joueraient plus leur rôle. Ils ne pourraient ou plutôt ne voudraient plus assumer une figure d’autorité favorisant pourtant des conduites sociales normées. Ces parents sont donc souvent considérés comme les complices de leurs « enfants sauvages ». En définitive, en sortant de la société industrielle, les quartiers populaires seraient devenus des espaces de « déréliction » abandonnés par les agents de socialisation intervenant traditionnellement dans les quartiers populaires, notamment par les associations d’éducation populaire, les associations caritatives, les mouvements catholiques et les services sociaux. Les « derniers représentants » de la « société intégrée », notamment les agents des services publics comme les fonctionnaires de l’Éducation nationale ou de la police, seraient repliés dans des sortes de « camps retranchés », laissant le terrain aux délinquants, aux communautés ethniques ou islamiques en guerre contre les valeurs laïques et républicaines. Dans ce contexte de menace et de peur à l’égard des quartiers populaires et de leurs jeunes habitants, la plupart des responsables politiques veulent répondre aux préoccupations des gens en se saisissant du thème de l’insécurité. Il s’agit de tendre vers la « tolérance zéro » pour les auteurs des délits, de restaurer l’ordre et la tranquillité publique pour tous en redéployant voire en révolutionnant la police et en diversifiant des réponses radicales de natures judiciaire et éducative. Pour se protéger, il s’agit de mobiliser, de réprimer, de contrôler et d’enfermer en mobilisant une kyrielle d’acteurs. Cette représentation « catastrophiste », celle du « sens commun », des représentations policières, médiatiques et des déclarations politiciennes sur la nécessité de reconquérir des quartiers en perdition en proie au vandalisme, à la démission parentale, aux trafics en tous genres, voire au terrorisme en gestation, n’est-elle pas stérile ? D’un point de vue heuristique, il s’agit de ne pas céder aux représentations pusillanimes des quartiers populaires. Pour autant, il ne s’agit pas de faire de l’angélisme, de nier les problèmes vécus par les habitants des banlieues et par ceux qui y travaillent. Bien sûr, les rapports sociaux inégalitaires, la concentration de populations pauvres – dont une grande partie est au chômage, vit de bad jobs ou d’allocations diverses –, de jeunes discriminés et soumis au racisme génèrent 10

INTRODUCTION

– MANUEL BOUCHER, ALAIN VULBEAU

de fortes humiliations, des rancœurs, voire de la haine envers soimême et les autres. Les expériences vécues en banlieue sont dures et violentes. Comme le dit Robert Castel, elles façonnent des « individus par défaut 1 » qui aspirent à construire une estime d’eux-mêmes ou tout simplement à sauver leur peau. Les quartiers populaires sont donc bien des espaces de relégation ; néanmoins, s’agit-il de « zones de non-droit » complètement dérégulées, vides de rapports sociaux et de créativité culturelle ? D’un côté, il faut sortir de cette idée reçue que les territoires populaires sont des espaces ségrégués produisant uniquement des nuisances pour l’ordre social, qu’ils sont vides de mouvements sociaux, d’expressions culturelles innovantes et créatrices ; d’un autre côté, il faut refuser l’essentialisation de la « jeunesse de la rue » qui ne représente pas qu’un problème mais est aussi une « ressource 2 » insuffisamment affirmée ou trop instrumentalisée. Notre société « polyethnique 3 » en transformation génère de l’effroi envers la jeunesse populaire alors qu’elle façonne de nouvelles formes de socialisation, de médiation et de sociabilité. Ces jeunes sont des acteurs constitutifs d’« émergences culturelles » inventives et vibratoires. La culture hip-hop, les musiques revendicatives, l’islam, les sports à risque, etc. sont devenus des espaces d’investigation pour les jeunes, les institutions sociales, politiques, culturelles et financières ; cependant, ils restent source de fantasmes et de malentendus. Pour sortir des préjugés, cet ouvrage collectif propose une réflexion informée sur les terrains, les significations et les enjeux des expressions culturelles populaires « émergentes » ainsi que sur les mobilisations institutionnelles développées pour les encadrer, voire les neutraliser. Après avoir interrogé de façon critique la notion d’émergence, nous proposons de dépasser les stéréotypes en essayant d’éviter de catégoriser les expressions culturelles populaires émergentes en les étiquetant du seul côté des turbulences ou du seul côté des médiations. En effet, il ne s’agit pas d’opposer ces deux termes, mais bien de comprendre qu’il s’agit des deux faces d’un même phénomène aux dimensions multiples.

Cf. R. Castel et C. Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Fayard, 2001. 2 Cf. A. Vulbeau (dir.), La Jeunesse comme ressource. Expérimentations et expérience dans l’espace public, OBVIES/Érès, 2001. 3 Cf. W. Kymlicka, La Citoyenneté multiculturelle. Une théorie libérale du droit des minorités, La Découverte, 2001.
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ÉMERGENCES CULTURELLES ET JEUNESSE POPULAIRE

Par « turbulence », nous n’entendons pas uniquement les aspects agités, bruyants, désordonnés et violents, mais aussi les dimensions de changement, d’innovation et d’expérimentation. Par « médiation », nous n’entendons pas simplement un processus de conciliation, de pacification et d’arbitrage, mais aussi une prise de parole de la jeunesse dans l’espace public pour se construire et participer à la conflictualisation du monde. Notre livre n’a pas pour but d’offrir une vision unifiée et homogène sur les questions de la jeunesse, des expressions culturelles et des mobilisations institutionnelles en milieu populaire ; en effet, dans la très grande diversité et hétérogénéité de leurs angles d’approche, les chercheurs et les praticiens qui se penchent sur les expressions culturelles des jeunes et leurs enjeux ont des difficultés à trouver un terrain d’entente. Il nous semble néanmoins que les formes culturelles émergentes et les représentations de la jeunesse populaire révèlent des tensions, des traductions et des formes de mobilisation justifiant de s’y intéresser et de se questionner en affirmant quelques idées forces : les quartiers populaires ne sont pas des espaces ataraxiques, apathiques ou de désorganisation sociale qu’il faudrait absolument contrôler, régenter et pacifier, mais bien des lieux de créativité culturelle et de conflictualité. Il s’agit de territoires en ébullition au sein desquels, pour se réaliser comme sujets, sortir de l’anonymat ou de la désubjectivation, des jeunes ayant soif de liberté et d’inventivité s’engagent dans un processus d’individuation. Les expressions culturelles décrites dans ce livre traduisent cette dynamique ; elles restent néanmoins la cible de manipulations et d’instrumentalisations dangereuses pour la démocratie. C’est cet espace erratique que nous exposons ici.

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PREMIÈRE PARTIE

EXPRESSIONS ET CONFLITS
Le dialogue politique et identitaire avec les jeunes : un enjeu majeur de la société. Joëlle Bordet Turbulents et faiseurs de bien. Le génie associatif de jeunes musulmans. Guido De Ridder Pour ne plus entendre son propre silence. Fernand Estèves « Loft Story » : 94% des 15-24 ans sont-ils vraiment des abrutis ? Analyse des formes d’expression et d’appropriation à partir d’un spectacle de masse. Pascal Duret L’émergence des supporters « ultras » en France. Nicolas Hourcade Violences, jeunesse et médiatisation du désordre. De la « caillera » incorrecte au moralement correct. Manuel Boucher

LE DIALOGUE POLITIQUE ET IDENTITAIRE AVEC LES JEUNES : UN ENJEU MAJEUR DE LA SOCIÉTÉ
Joëlle BORDET
Chercheur au Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), Paris

Résumé Les processus de marginalisation des jeunes ne se caractérisent pas seulement par l’exclusion sociale et professionnelle. Aujourd’hui, certains jeunes créent des ruptures avec la société pour des raisons identitaires et politiques. Développer de nouveaux modes de dialogue avec tous les jeunes, prendre des positions explicites par rapport à des événements historiques constituent un enjeu démocratique important. Cet article présente deux exemples à ce propos : le café politique de Gennevilliers et le conseil municipal des jeunes au Blanc-Mesnil. Il analyse des enseignements de ces expériences.

Une demande de dialogue, d’explication, de prise de position par les jeunes à propos de thèmes à la fois identitaires, historiques et politiques Aujourd’hui, nos interventions psychosociologiques dans les quartiers d’habitat social auprès des jeunes, de leurs familles et des professionnels montrent une très grande demande de dialogue, d’explication, de prise de position par les jeunes à propos de thèmes à la fois identitaires, historiques et politiques. Face aux difficultés crois-

ÉMERGENCES CULTURELLES ET JEUNESSE POPULAIRE

– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

santes pour certains d’entre eux pour trouver leur place sociale, et à une confrontation à la discrimination par rapport à l’emploi malgré leurs diplômes parfois durement acquis, les jeunes ne cherchent plus seulement à trouver des solutions individuelles en utilisant les dispositifs sociaux existants, mais veulent pouvoir dialoguer, se confronter à des positions avec les responsables institutionnels et politiques. Trop souvent, ils ne peuvent rencontrer que des professionnels en situation d’agir ou des jeunes issus des mêmes trajectoires. L’évolution des situations internationales, en particulier les actes de terrorisme et la guerre en Afghanistan, influence leur position et accentue leurs interrogations à la fois identitaires et politiques. Ainsi, lors d’un débat avec quatre-vingts jeunes à La Verrière, en 1999, en présence du maire et des responsables de l’animation, après deux heures d’échanges intenses sur leur situation sociale et sur le rôle de la municipalité, un jeune nous a interpellés en posant la question suivante : « Pensez-vous que l’on puisse être de croyance musulmane et républicain ? » Nous n’avons pas complètement abordé cette question et nous avons remis ce débat à plus tard. Questions parfois difficiles qui supposent à la fois un étayage historique solide et une grande capacité d’autocritique pour toutes les personnes qui débattent, et qui révèlent aujourd’hui des interrogations très sensibles. Dans le cadre d’un séminaire interministériel organisé par le FAS 1 et la DIV 2, nous avons animé un atelier qui avait pour thème : « Le débat public pour lutter contre l’ethnicisation du lien social ». Des études de cas réalisées à partir des débats menés par des responsables de l’action auprès de la jeunesse montrent que l’expression collective des jeunes, en particulier de ceux issus de l’immigration mais pas exclusivement, peut susciter contre eux de solides mécanismes de défense : résistance ou refus de dialogue de la part des élus, mise en cause des professionnels sur leurs capacités à gérer les conflits entre les responsables politiques et les jeunes. Comment et à quelles conditions les responsables politiques, et plus généralement les adultes, peuvent-ils s’impliquer dans un débat constructif avec les jeunes ?

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FAS : Fonds d’action sociale. DIV : Délégation interministérielle à la ville.

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LE DIALOGUE POLITIQUE ET IDENTITAIRE AVEC LES JEUNES

– JOËLLE BORDET

Deux études de cas. Significations des enjeux du dialogue et conditions à mettre en place Nous présenterons dans cet article deux études de cas menées avec les jeunes dans des sites de l’Île-de-France qui nous paraissent significatifs de ces enjeux et des conditions nécessaires à développer pour les tenir. Le Café politique de Gennevilliers : débat sur le conflit israélo-palestinien proposé par Sami Kouidri, responsable du service municipal de la jeunesse • Conditions de mise en place du débat Depuis plusieurs années, le service municipal de la jeunesse de Gennevilliers a mis en place plusieurs démarches de dialogue sur différents sujets, en fonction de l’intérêt des jeunes et après avoir observé leur forte implication dans des débats informels avec les animateurs. Ainsi, les animateurs ont créé les Mercredis de l’information, qui ont pour rôle de décrypter l’information et d’en discuter ; ils ont aussi mis en place des « apéros infol » à proximité des habitants, au sein des quartiers, qui s’adressent à la population dans son ensemble et visent à ne pas perdre le lien avec les jeunes les plus virulents. La mise en place du Café politique, qui se tient une fois par mois dans différents endroits de la ville, s’inscrit dans cette dynamique d’actions. Plusieurs débats ont eu lieu, sur la chute du mur de Berlin, sur les mouvements sociaux de 1995, et donc, dernièrement, sur le conflit israélo-palestinien. Les élus y participent souvent. La municipalité de Gennevilliers embauche par ailleurs actuellement un nouvel agent sur un poste de cadre A, ayant une formation de journaliste, pour renforcer cet axe de travail du débat et de l’échange avec la population et pour pérenniser le travail entrepris. Pourquoi la mise en place de ces débats sur des sujets d’ampleur internationale est-elle importante pour transformer au quotidien les conflits locaux et pour lutter contre le racisme et le risque de violence interne au quartier ? C’est un aspect qu’il nous paraît intéressant d’étudier. D’autres activités comme les voyages familiaux ou les travaux menés pour faciliter le dialogue entre les parents et les enfants, ou encore les travaux sur la mémoire collective, s’inscrivent dans ce même 17

ÉMERGENCES CULTURELLES ET JEUNESSE POPULAIRE

– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

objectif de recréer des espaces où le débat politique puisse être mené ensemble, en impliquant à la fois les professionnels, les élus et les habitants, dont les jeunes. Après la mort du jeune Mohamed en Palestine, événement présenté à la télévision, l’émotion était forte au sein de la population mais aussi dans l’équipe de professionnels. Lors d’un échange au café, deux personnes de l’équipe décident de faire quelque chose à ce sujet. Il est décidé de mettre en place un débat quatre jours plus tard dans le Café politique. Les jeunes sont très mobilisés. L’équipe municipale a peur d’une flambée de violence ; elle vise aussi par ce débat à contribuer à transformer le risque de violence directe en réflexion et en action politiques. Elle sera très présente dans la mise en place de cet échange. Il est décidé d’inviter les représentants du Comité Palestine, des associations de jeunes et deux étudiants israéliens qui en fait ne pourront pas venir. • Déroulement et analyse du débat Les professionnels ont souhaité que le débat se tienne non à la bourse du travail mais dans un endroit plus moderne, de qualité. Les organisations précédemment citées animent le débat ; il est à noter qu’il n’y a pas de représentants d’associations d’Israël. Quatrevingts personnes sont présentes, douze contribuent à l’animation du débat. Un échange est instauré en direct avec la ville de Ramallah. L’émotion est très forte dans la salle. Une jeune fille française de souche introduit le débat en référence à un travail qu’elle a mené au lycée sur le conflit israélo-palestinien. La présentation, en particulier la cartographie proposée, permet d’éviter la dimension totalement subjective et de mieux objectiver les paramètres du conflit. Le débat suscite beaucoup de questions. Plusieurs participants ont manifesté précédemment contre la guerre et sont très impliqués dans l’échange. Des anciens militants de l’indépendance du Maghreb s’expriment, ce qui permet d’établir des liens avec l’histoire des personnes présentes et de la ville elle-même. Les deux jeunes les plus impliqués dans l’animation sont des primo-arrivants du Maroc ; leur maîtrise de l’arabe classique favorise l’échange en duplex en direct avec les représentants de la ville de Ramallah. La plupart des jeunes impliqués sont des garçons, le plus souvent du Maghreb. Ce débat a marqué un temps fort. À sa suite, une dizaine de jeunes constituent une association, Terre et Paix, pour développer une co18

LE DIALOGUE POLITIQUE ET IDENTITAIRE AVEC LES JEUNES

– JOËLLE BORDET

opération humanitaire ; depuis, de jeunes Palestiniens ont été accueillis à Gennevilliers. Au sein du groupe de l’atelier, à la suite de l’intervention de Sami Kouidri, nous avons mené la discussion sur plusieurs points. La mise en place de ce débat par des personnes majoritairement originaires du Maghreb ne risque-t-elle pas de favoriser une ethnicisation d’un conflit à la fois culturel, identitaire et politique ? Comment ouvrir davantage ce débat à des jeunes « franco-français » ? Le responsable du service jeunesse souligne par ailleurs à ce propos l’étonnement des personnes présentes devant l’organisation par le service d’un fez-noz breton… Le risque d’attribuer des responsabilités et des rôles en fonction des origines de l’émigration, dans le cas présent, du Maghreb, inquiète en effet les responsables de la jeunesse. La reconnaissance de l’identité et de la culture des jeunes maghrébins peut-elle favoriser leur rôle de « passeurs » auprès des autres vis-à-vis de questions importantes pour les jeunes et pour les adultes ? Il est alors nécessaire que l’ensemble du service jeunesse ne soit pas en lui-même le « passeur » de ces questions, mais que cela puisse être une compétence interne reconnue et identifiée. Aujourd’hui existe le risque réel d’un retour de l’antisémitisme et d’une assimilation entre l’État d’Israël et l’ensemble de la communauté juive. Ainsi, après la projection en juillet dans un quartier du film de Benini, La Vérité si je mens, qui traite des camps de concentration, certaines personnes ont réagi en estimant que l’on ne parlait en général « que des juifs ». L’absence de représentants israéliens lors du débat a permis d’objectiver plus facilement ce dernier, mais a empêché de travailler cette dimension. Il existe aujourd’hui un vrai enjeu dans le débat public pour que le conflit israélo-palestinien continue à être traité comme une question politique, impliquant des dimensions religieuses et identitaires, et ne soit pas l’objet d’une réification simplificatrice mettant en jeu une approche stéréotypée et ethnicisante du conflit. C’est un travail difficile eu égard aux situations de discrimination et de racisme vécues par les jeunes en France. Traiter cette question représente un travail de longue haleine, très important pour la municipalité. L’affirmation de la responsabilité partagée entre les techniciens et le politique a été présentée lors de ce débat, et il est important que cela se poursuive sur la durée. Il est à noter que, lors de ce débat, la frange la plus radicale des habitants n’était pas là. Ces derniers ont aujourd’hui entre 30 et 45 ans. Il s’agit majoritairement d’hommes originaires du Maghreb qui ont vécu de plein fouet l’exclusion sociale. Comment travailler avec eux ? 19

ÉMERGENCES CULTURELLES ET JEUNESSE POPULAIRE

– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

et avec les femmes, absentes, dans leur majorité, de ces espaces de débat ? Actuellement, les relations entre les pères et les fils dans les mosquées s’avèrent particulièrement difficiles. Comment créer des liens collectifs favorisant les échanges intergénérationnels et une réflexion à propos de la religion ? En quoi le travail collectif à propos du conflit israélo-palestinien permet-il des évolutions dans les échanges ici, entre les générations ? Aujourd’hui, les dynamiques du Café politique se poursuivent par d’autres initiatives : théâtre à domicile pour favoriser les rencontres et les échanges, accueil des jeunes du Blanc-Mesnil et discussion avec eux à propos de leur travail mené dans le cadre du conseil local des jeunes… Le conseil municipal des jeunes au Blanc-Mesnil : débat entre les jeunes et les élus proposé par Zouina Meddour, coordinatrice du service de la jeunesse Tous les participants de ce groupe de travail ont participé à ce débat. La réunion a été particulièrement investie parce que la dynamique de travail et les difficultés rencontrées par Zouina Meddour et les jeunes étaient très en résonance avec les situations vécues par les autres responsables des services de la jeunesse. Plus que les autres séances, ce travail collectif a été consacré en partie à aider l’animatrice à analyser plus en profondeur sa position de professionnel et les possibilités d’évolution de la dynamique très intéressante créée avec les jeunes. • Conditions de mise en place du débat En 1995, la municipalité décide la création d’un conseil municipal des jeunes. Au départ, le service jeunesse exprime des réticences : ses responsables craignent qu’il s’agisse plus d’un affichage électoral que d’une réelle volonté de réaliser, sur la durée. Un travail est cependant engagé par les animateurs du service jeunesse, avec cinquante jeunes, pour définir le conseil municipal ; une charte écrite avec les jeunes est mise en place. En avril 1999, le premier conseil local des jeunes est inauguré. Les jeunes, proposés par le mouvement associatif, les centres sociaux, le service municipal de la jeunesse (SMJ)…, sont élus dans les établissements scolaires. Les commissions ne sont pas organisées par quartiers. 20

LE DIALOGUE POLITIQUE ET IDENTITAIRE AVEC LES JEUNES

– JOËLLE BORDET

Dès le départ, les jeunes présents dans cette commission veulent mener un travail à propos des attitudes de la police à l’égard des jeunes. Ils disent qu’ils ne connaissent pas le droit et reprochent à la municipalité de ne pas travailler pour ceux qui en ont le plus besoin. La commission se met au travail avec deux élus : celui de la jeunesse et celui de la sécurité. Un événement va marquer l’évolution de la commission : un jeune est tué dans un règlement de comptes. La reconstitution du meurtre dans le quartier par la justice donne lieu à une présence importante de la police. Un échange difficile a lieu entre les jeunes et les élus à propos de cette reconstitution et de la présence policière. En juillet 1999, un débat est organisé dans le quartier par le conseil local des jeunes avec le soutien d’associations, dont le FASTI 3. Suite à ce débat, d’autres débats ont lieu dans les quartiers. L’un d’entre eux en particulier marque les esprits. Animé par le FASTI et le conseil local des jeunes, il réunit cinquante jeunes dans un quartier et a pour thème l’organisation de la justice. Le débat avec les représentants du Syndicat de la magistrature et les élus est particulièrement animé et témoigne des difficultés à établir un dialogue entre les jeunes, les adultes et les institutions. Lors d’une séance de travail de la commission, les jeunes expriment le désir d’aller visiter l’Assemblée nationale. Le député maire accepte. Son administration mettra huit mois pour proposer une date aux jeunes. Mécontents, les jeunes écrivent à monsieur le député maire et à ses élus. La lettre sera lue en séance plénière du conseil local des jeunes le 8 décembre 1999. Le maire propose alors la mise en place d’états généraux à l’échelle de la commune et rédige une lettre de cinq pages adressée personnellement à chaque jeune pour réexpliquer le travail réalisé par la commune et présenter cette initiative. Une réunion est organisée par le maire en direction des jeunes. Au départ, les jeunes sont réticents, ils craignent l’instrumentalisation ; puis ils acceptent de participer à ce travail et s’impliquent fortement dans la réalisation d’un documentaire vidéo sur la vie des jeunes dans le quartier et dans la ville. Une réunion avec les élus, le directeur général et les responsables du service jeunesse vise à mettre en place le débat collectif au sein des états généraux. Les responsables municipaux énoncent des critiques à propos des positions des jeunes et leur reprochent de ne pas toucher certains
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Fédération des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés.

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ÉMERGENCES CULTURELLES ET JEUNESSE POPULAIRE

– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

publics. Ils proposent d’élargir la consultation aux services culturels, sportifs… Ils éprouvent des craintes importantes par rapport au débat avec les jeunes et envisagent la mise en place d’une équipe de sécurité. L’équipe du SMJ, soutenue par l’élu, les en dissuade et ils y renoncent. Les jeunes finissent leur document audiovisuel. Ce document est composé de trois parties : ce qui va, ce qui ne va pas, les changements possibles. Deux jeunes interviewés dans le film inquiètent beaucoup les jeunes réalisateurs. Une semaine après l’interview, ils seront effectivement arrêtés et envoyés en maison d’arrêt à Villepinte. Les jeunes arrêtent de participer à la commission. Mais les responsables du service jeunesse les engagent à finir le film et retravaillent avec eux sur la trame verbale du film. À dix jours des états généraux, « la pression monte » ; les jeunes se rendent aux autres débats publics pour réfléchir sur l’animation avec l’appui des animateurs de la jeunesse. Leur présence dans le débat au centre ville dérange les autres participants. Les associations interpellent l’élu à la jeunesse et reprochent aux jeunes des comportements agressifs et virulents. Zouina Meddour expliquera qu’ils sont en fait arrivés avec un quart d’heure de retard, qu’ils se sont placés juste devant le maire et qu’ils ont posé des questions sur l’investissement d’argent par la mairie dans la réalisation d’un rond-point fleuri au centre ville. Les jeunes quant à eux sont au contraire ravis d’avoir parlé et que le maire leur ait répondu en direct. Cet événement inquiète cependant beaucoup la municipalité. Un responsable du cabinet du maire téléphone chez un des jeunes de la commission et met en place une réunion avec plusieurs jeunes au cabinet du maire sans prévenir les animateurs du service municipal de la jeunesse. Les jeunes sentent que les élus ont peur de ce débat et refusent de leur présenter leur document vidéo. Ils veulent faire leur propre invitation au débat, indépendante de celle du maire. La municipalité souhaite que l’animation du débat soit menée par un journaliste extérieur à la ville et refuse qu’elle soit confiée aux responsables du service municipal de la jeunesse. Enfin, les deux parties ne parviennent pas à se mettre d’accord sur l’ordre du jour. • Déroulement et analyse du débat Cent cinquante jeunes issus de tous les quartiers sont présents lors du débat des états généraux. De nombreux jeunes qui ne se déplacent jamais sont là. Lors de l’introduction, le journaliste resitue l’intérêt 22

LE DIALOGUE POLITIQUE ET IDENTITAIRE AVEC LES JEUNES

– JOËLLE BORDET

des états généraux et présente le conseil local des jeunes et la commission Droits. Les jeunes présentent leur film en premier. Beaucoup de jeunes présents dans la salle manifestent leur approbation face au contenu du film ; dans le débat, ils expriment leur reconnaissance des situations montrées dans le film et font des propositions de transformation. Ils demandent une évolution des propositions d’activités culturelles et souhaitent que la municipalité s’occupe davantage des plus démunis. Dans un second temps, la municipalité projette son propre film. Le maire est de nouveau interpellé sur l’utilisation de l’argent et il justifie l’effort fait par la municipalité pour l’embellissement de la ville. Il existe un fort décalage entre les discours des jeunes et ceux des responsables municipaux. Aucun responsable adulte des autres services ne prend la parole et n’établit de médiation. Suite à ce débat, le décalage dans le mode de communication entre les jeunes et les adultes fera beaucoup d’insatisfaits. Certains adultes, responsables associatifs, estiment que certains des jeunes présents ne méritent pas qu’on leur donne la parole. Il est à noter que les trois quarts des jeunes présents sont issus de l’immigration et vivent dans les cités HLM. Pourtant, d’autres travaux comme la réalisation de films sur la police ou sur la vie en prison montrent un travail très important des jeunes sur ces questions. Lors d’un bilan de leur activité, en juin 2001, la distance entre les jeunes et les responsables municipaux est confirmée ; la plupart des élus sont absents et les jeunes n’ont plus d’interlocuteurs. Ils expriment cependant leur intérêt d’avoir participé à ce conseil local des jeunes ; ainsi, l’un deux, particulièrement actif, explique comment ce travail lui a permis de découvrir le droit et les institutions, et qu’il est passé de la révolte à la politique. Les jeunes présents font alors référence à leur dernière rencontre avec les « Motivés » de Toulouse. Nous discutons alors avec eux de l’intérêt qu’il pourrait y avoir à quitter le conseil local des jeunes et à se constituer en association, à propos du droit, ou à rejoindre un mouvement politique. Les filles présentes envisagent la perspective de constituer une association du même type que Thémis, à Strasbourg ; les garçons souhaitent plus quant à eux s’engager dans un mouvement politique. Au sein du groupe, nous avons poursuivi l’analyse sur plusieurs points. Au-delà du débat lui-même, le travail relaté par Zouina Meddour montre l’intérêt et les difficultés de mener avec les jeunes un dia23

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– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

logue avec les adultes et les responsables institutionnels et de construire un espace de débat public partagé. Les obstacles sont multiples et se combinent : difficulté des échanges intergénérationnels, existence effective de rapports d’exclusion et de domination, affirmation revendicative et parfois violente des jeunes. Les antagonismes sont réels. La construction d’un espace de débat partagé ne peut se réaliser que sur la durée. Ainsi, le débat présenté ici n’est qu’un moment fort d’un processus de construction d’une démocratie locale avec les jeunes. C’est un enjeu prioritaire, car c’est effectivement une des conditions pour passer de la violence en actes à l’exercice du politique. Les significations restent cependant complexes : quelles sont les nuances et comment s’établissent les passages entre la violence en actes, la violence politique et le débat démocratique ? Il s’agit là de processus complexes qui n’ont pas fait l’objet d’un travail d’analyse et de réflexion par les adultes, travail qui devrait associer les responsables municipaux et les animateurs de la jeunesse. Il nous semble que les animateurs de la jeunesse ont été lors de ces initiatives des « passeurs très actifs » par rapport aux jeunes, mais qu’ils n’ont pas mené un travail équivalent avec les responsables politiques. Ils sont davantage apparus comme « les alliés indirects des jeunes », ce qui n’a pas facilité la réassurance nécessaire des adultes pour affronter leur peur des jeunes. Au-delà de cette réflexion, nous pouvons aussi nous interroger sur la dimension effective de ces débats. Peut-on organiser des états généraux de la ville et des débats sans que soit mis en place un travail de propositions concrètes pour améliorer les situations, associant les jeunes ? Il y a en effet un écart considérable entre les représentants des élus, visant à créer par le conseil local des jeunes un lieu d’apprentissage de la citoyenneté, et le souhait des jeunes d’investir une telle structure pour exprimer leur révolte et leur désaccord. Seul un travail progressif peut contribuer au passage de la révolte à la revendication ; mais cela suppose que les adultes reconnaissent les jeunes comme des acteurs à part entière de la vie démocratique, porteurs de propositions concrètes. Le relatif échec actuel de cette première expérience dans le rapport entre jeunes et responsables politiques mériterait d’être discuté avant le renouvellement du conseil local des jeunes. Cela est important. Sans ce travail, la rupture entre ces jeunes d’un côté, la municipalité et les institutions de l’autre risque de s’accentuer. Ce qui conduirait alors à renforcer les stéréotypes et les approches ethnicisantes de part et d’autre. 24

LE DIALOGUE POLITIQUE ET IDENTITAIRE AVEC LES JEUNES

– JOËLLE BORDET

Au-delà du rapport aux institutions et au droit, il aurait été intéressant de mieux identifier les dimensions identitaires et groupales présentes dans cette dynamique. Le travail présent a davantage mis en scène les difficultés intergénérationnelles et n’a pas permis d’établir des liens à ce propos. Cela serait nécessaire pour trouver d’autres modes de coopération et de confrontation, impliquant davantage l’ensemble des personnes dans leur dynamique personnelle et moins dans « un jeu de rôles » défensif. La responsabilité des adultes : créer les conditions d’un débat politique avec les jeunes En référence à ces études de cas et à nos travaux actuels, nous proposons plusieurs pistes de réflexion pouvant susciter de nouvelles formes d’échanges et d’actions. Aujourd’hui, la demande des jeunes, parfois posée en actes agressifs par rapport aux adultes, est grande. Trop souvent, les familles comme les responsables institutionnels n’ont pas su transmettre les processus historiques dans lesquels ils s’inscrivent. Le poids des secrets, la dévalorisation des pères par le chômage, l’absence d’élaboration de la période de la décolonisation, en particulier les guerres, n’ont pas permis aux enfants de s’étayer sur des connaissances clairement partagées du destin familial ; les institutions, dont l’Éducation nationale, n’ont pas pris suffisamment le relais pour aider l’ensemble des jeunes vivant dans ces quartiers à s’approprier leur histoire individuelle et collective. Au détour de nos travaux, nous avons souvent vécu des échanges très investis à ce propos avec les parents, avec les jeunes eux-mêmes, en particulier sur les conditions historiques de leur installation en logement social. Tous ont vécu des ruptures, des transplantations. Trop peu de choses ont été élaborées à ce propos. Aujourd’hui, les quartiers « ont fait » l’histoire : il existe une histoire généalogique de ces quartiers. Malheureusement, trop souvent, dans les transformations urbaines parfois actuellement très lourdes, cette histoire n’est pas suffisamment prise en compte dans sa dimension symbolique. La demande des jeunes exprime de façon confuse ce retour de l’histoire et les difficultés d’élaboration auxquelles ils sont confrontés. Cette recherche de dialogue désigne des questions à la fois identitaires et politiques. Réfléchir avec eux à propos des conflits internationaux comme le conflit israélo-palestinien les aide à définir leur place ici, dans notre société. 25

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– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

Par ailleurs, aujourd’hui, le dialogue est trop souvent le fait de travailleurs sociaux et n’engage pas suffisamment les responsables politiques et les partis politiques. Pourtant, face aux enjeux actuels et au risque de développement d’idéologies totalitaires, il est absolument nécessaire de créer avec ces jeunes, et parfois leurs familles, un dialogue qui revienne sur les questions à la fois historiques et politiques. Un refus ou un retrait des instances publiques et politiques en la matière risque de renforcer l’enfermement au sein des quartiers d’habitat social. L’analyse des études de cas montre cependant qu’il n’est pas facile pour les adultes et les responsables publics de répondre à de tels enjeux. Nous-même, lors de réunions d’échange avec les habitants, avons ressenti fortement cette difficulté. Ainsi, lors d’une réunion ayant pour thème l’insertion sociale et professionnelle des jeunes à Strasbourg, nous avons dialogué avec un homme exprimant sa détresse face aux difficultés de ses enfants pour trouver leur place ici, dans notre société : « Madame, quelle preuve devons-nous faire que nous sommes intégrés ?… » Question, interpellation… Dans le partage de cette détresse, nous pouvons réfléchir et continuer à établir de la solidarité. Se confronter, entendre et tenter de répondre en paroles et en actes à de telles interpellations constituent certainement pour les élus une réelle difficulté. Il s’agit cependant d’un enjeu central pour pouvoir permettre aux jeunes de devenir des citoyens actifs. Lors de nos travaux dans l’atelier, nous avons beaucoup réfléchi au rôle des professionnels à ce propos ; les études de cas montrent leurs difficultés à se situer comme « passeurs » entre les jeunes et les élus. Pourtant, les élus ne peuvent seuls se confronter à la demande des jeunes : il est nécessaire de créer des espaces protégés et des processus de dialogue sur la durée, afin que, progressivement, la violence contenue puisse s’exprimer en terme de conflits et devenir acte de langage. Les expériences en cours mettent au jour des perspectives très intéressantes et l’émergence de nouveaux savoir-faire collectifs. Nous conclurons cet article en soulignant la nécessité de ne pas répondre aux ruptures et à la violence par les seuls actes ou procédures fonctionnelles. Il s’agit de créer des lieux de ré-élaboration collective afin de retisser du lien et de permettre à l’histoire individuelle et collective d’émerger et de prendre sens. La demande actuelle des jeunes est une chance, il est de la responsabilité des adultes de s’en soucier.

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TURBULENTS ET FAISEURS DE BIEN Le génie associatif de jeunes musulmans
Guido DE RIDDER
Sociologue, chercheur au Laboratoires d’études et de recherche sociales (LERS), Institut du développement social (IDS), Canteleu (Rouen)

Résumé Des jeunes d’origine musulmane cherchent à avoir une prise sur les situations qu’eux-mêmes et leurs semblables subissent dans les périphéries urbaines, notamment en créant des associations. Leurs engagements sont de plusieurs types: l’action culturelle en faveur de leur communauté religieuse, le militantisme social musulman, l’animation hors de tout affichage religieux. S’il est malaisé de distinguer ce qui dans leur implication relève de l’expérience de vie, des références identitaires, des convictions morales ou religieuses, il faut souligner le caractère vibrant et grave de leur engagement. Ces jeunes constituent souvent pour leur quartier des figures de do-gooder («faiseur de bien»). Le parcours et l’expérience mouvementée de plusieurs d’entre eux éclairent leurs raisons d’agir.

Pour un certain nombre de jeunes d’origine musulmane qui vivent dans les périphéries urbaines françaises, l’engagement dans l’action locale prend diverses formes dont, entre autres, le militantisme associatif. Leurs raisons d’agir sont généralement liées à la volonté de protester contre les situations qu’ils vivent et de changer celles qui sont aussi le lot des autres jeunes des banlieues. Dans leurs engagements, certains affirment ouvertement leur référence à l’islam tandis que d’autres portent cette référence de façon discrète sur un mode essentiellement privé. Ce sont ces différentes formes d’engagement

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– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

que l’on examinera ici, dans un contexte où les risques de rejet ou d’instrumentalisation de leurs actions constituent des formes habituelles de comportement des pouvoirs publics locaux 1. D’un point de vue plus général, en France, l’hypothèse la plus optimiste considère que l’islam réformé, ouvert, débarrassé de ses aspects intransigeants ou traditionnels, constitue l’avenir de l’islam français 2. À l’appui de cette hypothèse, deux éléments : d’une part, la progression de positions favorables au développement d’un islam moins ethnocentrique, positions portées par un certain nombre de musulmans éclairés ; d’autre part, le mouvement récent (mais encore très minoritaire) de redécouverte de l’islam chez les jeunes. Reste que nombre d’obstacles à la fois institutionnels, politiques et culturels sont encore à franchir et rendent cette hypothèse d’autant plus fragile en France que les conséquences des événements dramatiques survenus le 11 septembre 2001 aux États-Unis et de la lutte contre le terrorisme islamiste sont, à l’heure où nous écrivons, difficilement prévisibles. Bien que l’opinion française ne semble pas verser dans un rejet aveugle de tous les musulmans ni sombrer dans la confusion entre islam et islamisme, on constate que, sur le terrain, les personnes d’origine arabe notamment font l’objet d’un surcroît de suspicion. Le sondage de l’IFOP présenté par Le Monde du 5 octobre 2001 sous le titre « L’islam apaisé des musulmans de France » indique en résumé que, des mosquées aux élus, l’islam trouve sa place dans la société et que les musulmans de France apparaissent plus pratiquants que naguère, mieux intégrés, hostiles au terrorisme qu’ils estiment massivement contraire aux préceptes du Coran. Toutefois, nuançant cet optimisme, un tiers des interrogés ont constaté « une modification des attitudes » à leur égard depuis les attentats. Du point de vue institutionnel, l’islam est émietté, manque de structuration et est aux prises avec des luttes internes de pouvoir qui concernent la direction des mosquées et la représentation légitime de la deuxième religion de France. Dans le paysage des banlieues urbaines, il est l’objet d’un triple mouvement : une régression généralisée de la pratique dans les jeunes générations au cours des années 1990, une stagnation de l’influence de « l’islam des pères », puis une
1 Les éléments d’analyse présentés dans cet article s’appuient sur notre recherche, Nouvelles Solidarités et Nouvelles Concurrences : acteurs publics et associations musulmanes et catholiques dans les quartiers, G. De Ridder, M. Boucher et M. Belqasmi, octobre 2000, réalisée dans le cadre du programme MIRE/Fondation de France « Produire des solidarités : la part des associations ». 2 Voir le numéro spécial d’Esprit, « L’islam en Europe », n° 1, janvier 1998.

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TURBULENTS ET FAISEURS DE BIEN



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progression marginale de ré-islamisation chez des jeunes qui y trouvent une assise à leur identité et un répertoire moral et éducatif. Engagements associatifs et références culturelles musulmanes Les associations musulmanes sont encore pour beaucoup liées à la génération des « pères », avec des aspects communautaristes ou ethniques, mais les jeunes associations sont plus tournées vers l’action sociale et culturelle, bien qu’elles rencontrent d’importantes difficultés pour éclore et surtout pour durer. Pourtant, ces jeunes cherchent à avoir une prise sur leur environnement, y compris de façon protestataire contre les situations qu’eux-mêmes et leurs semblables subissent. La référence à l’islam, affichée ou discrète, est un vecteur de construction identitaire dans le contexte des banlieues où les anciens repères intégrateurs se sont largement effondrés. Aussi « l’utilisation du répertoire islamique s’inscrit-il pour l’instant dans un registre d’affirmation de soi et de reconstruction de groupes de référence dans une situation de défaillance des modes d’identification traditionnels 3 ». À ce titre, les associations musulmanes, en dépit des accusations qui leur sont adressées (communautarisme, ethnisme, etc.), participent sans conteste à la fabrication du lien social à l’échelle locale. Quant aux mouvements positionnés du côté de l’intégrisme ou du radicalisme, minoritaires et peu visibles, ils peuvent d’autant plus prendre de l’importance et exercer une influence sur les jeunes que les personnes qui s’y raccrochent seront durablement dans des situations qui les éloignent d’autres possibilités d’identification. Les significations de l’action solidaire et culturelle auxquelles se réfèrent les musulmans des associations que nous avons enquêtées doivent être, pour être comprises, replacées à la fois dans le cadre des prescriptions de la religion et dans les enjeux de l’installation des communautés musulmanes en France. Même si la doctrine religieuse peut être diversement interprétée et si les différentes communautés en font une adaptation différenciée selon leur culture ou leur origine ethnico-nationale, les références à l’islam fournissent soit un socle soit une toile de fond à la mise en œuvre des engagements associatifs. Mais, en revanche, l’orientation des actions varie en fonction des différents facteurs que sont principalement le type de communauté concernée (Maghrébins, Africains, Turcs, Français-musulmans…), la
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J. Cesari, « La laïcité française et l’islam », Esprit, n° 1, janvier 1998.

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génération mobilisée (la première génération ou la génération des « pères », les jeunes générations) et le rapport à un islam plutôt culturel ou plutôt religieux. Toutefois, malgré l’imbrication de ces éléments, nous tenterons d’esquisser des modèles d’engagement associatif en émergence chez les jeunes d’origine musulmane. Auparavant, rappelons la conception musulmane traditionnelle de la solidarité. La solidarité est une obligation à la fois spirituelle et temporelle. L’entrée dans la communauté des croyants, l’umma, crée des obligations qui ne se limitent pas à l’observance du culte et des rites mais supposent, pour réaliser son salut personnel, que le croyant accomplisse des devoirs envers les déshérités et envers sa communauté. L’aide aux malades, aux infirmes, aux indigents constitue le takaful qui signifie entraide mais qui associe intimement l’action de solidarité à des valeurs de spiritualité (soumission à la justice et à la volonté divines) et au devoir envers les coreligionnaires que dicte l’appartenance à la communauté. L’islam traditionnel recommande au croyant avec insistance de s’efforcer aux « dépenses pour Dieu » notamment sous les formes de la zakât (qui a un caractère obligatoire et est destinée à subvenir aux besoins de la communauté) et sous la forme du don, la sadaqa (librement évaluée et destinée soit à soulager les pauvres ou les souffrants, soit à contribuer à l’édification d’équipements communs tels les mosquées ou les écoles). Légale ou facultative, la solidarité du croyant est inscrite dans une dimension religieuse et participe en même temps à la cohésion de la communauté. Ce cadre préceptuel ne présente évidemment pas les mêmes conditions d’accomplissement dans les sociétés majoritairement musulmanes ou dans des situations radicalement différentes comme le sont celle de la transplantation pour les immigrés de la première génération et celle de la socialisation dans les banlieues pour les générations postérieures. Les préoccupations de la première génération sont essentiellement dirigées vers la reconnaissance de leur culte et des écoles coraniques et vers le maintien de la communauté. Les préoccupations des secondes générations sont plus hétérogènes, comme l’ont montré par exemple les travaux sur le mouvement « beur » des années quatre-vingt et les observations plus récentes sur la ré-islamisation des jeunes 4.

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Sur le mouvement « beur », citons, entre autres, Catherine Wihtol de Wenden, « Les associations “beur” et immigrées, leurs leaders, leurs stratégies », Regards sur l’actua-

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Mais l’islam des pères et l’islam des jeunes coexistent actuellement sur les mêmes sites. On essaiera maintenant de caractériser les engagements associatifs qu’il nous a été donné d’observer. Nous ne disposons que d’éléments partiels, puisés aux sites de l’agglomération de Rouen 5. Ceux que nous avons étudiés sont liés essentiellement aux mouvements migratoires maghrébins, marocains et turcs. On sait que ceux-ci constituent les principales sources d’apports des populations d’origine musulmane en France. On a distingué plusieurs types d’engagements associatifs : la gestion de communautés ethniques ou nationales, le militantisme social musulman, l’action auprès des jeunes sans marquage religieux. À ces trois types, on devrait ajouter les mouvements missionnaires de prédication (comme Jama’a at-tabligh – Foi et Pratique) que nous n’avons pas étudiés comme tels parce qu’ils s’y refusent, mais dont quasiment tous nos autres interlocuteurs nous ont parlé, en général pour s’en distinguer ou du moins marquer un prudent écart. Des jeunes sortent de l’enfermement des associations communautaires à base ethnique Le modèle des associations de gestion communautaire, modéré et discret, est porté par des acteurs musulmans qui ont dans les années quatre-vingt cherché à obtenir des lieux de culte, à « sortir l’islam des caves », à lui donner une représentation digne au travers des mosquées, à revendiquer le droit de pratiquer ouvertement leurs prescriptions religieuses ou culturelles (abattage rituel, viande halal, etc.). Il est lié à ce que, pour faire vite, on appelle l’« islam des pères », en ce sens que les promoteurs en sont généralement, mais pas exclusivement, les musulmans arrivés sur le sol français pour y travailler et qui s’y sont établis, l’espoir de retour au pays étant devenu évanescent ou ayant été abandonné.
lité, n° 178, 1992. Sur les modalités de progression de l’islam dans les banlieues, voir G. Kepel, Les Banlieues de l’islam. Naissance d’une religion en France, Le Seuil, 1987. Sur l’émergence de nouvelles formes d’intégration sociopolitique des musulmans en France, voir Jocelyne Cesari, Être musulman en France. Mosquées, militants et associations, Karthala, 1994. Sur la ré-islamisation comme réponse à la marginalité sociale, voir Farhad Khosrokhavar, L’Islam des jeunes, Flammarion, 1997. Sur le développement d’un islam privatisé, voir Leila Babès, L’Islam positif, L’Atelier, 1997. 5 La diversité associative musulmane en France est assurément plus forte que celle que nous avons rencontrée ; par exemple, nous n’avons pas rencontré d’associations constituées par des musulmans d’origine comorienne ou d’Asie centrale, comme il en existe au sud de la France.

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Les buts sont à la fois religieux et communautaires 6. Les formes d’action peuvent être multiples : le service en « biens du salut », l’aide, le secours ou l’entraide concernant les aspects de la vie quotidienne, la socialisation des jeunes aux règles et modes de vie de la communauté, particulièrement à l’occasion du ramadan, le maintien ou le renforcement de l’identité ethnique ou nationale d’origine, la sauvegarde de la culture propre, notamment par la célébration des fêtes, la défense des intérêts du groupe au sein de l’environnement social. Généralement, l’intervention est bénévole, mais des marquages professionnels s’observent, notamment sous forme d’importation dans la communauté de compétences développées ailleurs : tel jeune musulman administrateur de la mosquée est aussi éducateur professionnel au sein d’une association laïque ; tel responsable de clubs sportifs est une personnalité reconnue dans la cité, et, proche des responsables de la moquée, il transporte dans ses activités son ethos religieux et, réciproquement, ses compétences d’organisation dans sa communauté de foi. On notera la faible place réservée aux femmes dans ces organisations communautaires : les dirigeants sont des hommes. Il n’y a pas en règle générale de mixité dans les activités ; des espaces réservés aux femmes sont constitués, où elles peuvent s’organiser entre elles. Ces associations sont souvent perçues de l’extérieur comme offrant des prestations essentiellement cultuelles et destinées à la communauté. En réalité, elles débordent très largement les « choses du culte et de la religion ». D’autre part, elles mènent des actions qui ne sont pas toujours exclusivement réservées aux pratiquants. L’identification « musulmane » n’est pas seulement un rapport à la religion, elle est aussi un rapport à la culture d’origine. C’est pourquoi les prestations sont également culturelles, éducatives, visant la transmission d’un héritage. Elles sont des « substituts fonctionnels au processus de déculturation, permettant de recréer la cohésion communautaire face
6 La mosquée, plus qu’un signe de reconnaissance, est un lieu central pour la communauté : espace de prière mais aussi d’éducation religieuse (instruction coranique des enfants) et encore espace de rencontre et d’organisation à partir duquel rayonne en quelque sorte une grande part des activités. La gestion communautaire s’effectue par l’intermédiaire de ce lieu signifiant et multifonctionnel. Aussi la mosquée peut-elle devenir l’objet de diverses tensions internes, quand il s’agit de savoir quel groupe ethnique ou national aura la prépondérance, et de tensions externes avec les pouvoirs publics locaux qui voient dans les mosquées des lieux possibles d’enfermement des communautés sur elles-mêmes ou en soupçonnent le caractère potentiellement dangereux ou l’effet contre-performant du point de vue électoral.

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à un environnement perçu comme porteur de dangers et impersonnel 7 ». La confrontation de ces associations à l’environnement peut déterminer une posture défensive qui se traduit en recherche de discrétion dans l’espace public, en diffusion d’un esprit de modération, par crainte d’être assimilé aux images, en circulation dans l’opinion publique, d’intégrisme, de radicalisme ou pire encore d’activisme. Ces associations sont tenues prudemment à distance par les responsables politiques qui veulent éviter les contre-effets dans l’opinion locale d’un affichage trop visible de leur soutien ou de leur collaboration avec celles-ci. Néanmoins, toute une partie des rapports est gérée, parfois en sous-main, en raison du souci des autorités locales d’avoir des relais qui entretiennent des relations avec une part non négligeable de la population étrangère ou d’origine immigrée et qui, tout compte fait, exercent un rôle de pacification et de contrôle social dans les quartiers. Dans leur intitulé, ces associations se définissent comme culturelles, mais cette dimension est diversement exploitée. Ainsi, à la différence des associations qui ont un public essentiellement d’origine maghrébine, la communauté turque s’emploie fortement à maintenir ses liens avec le pays d’origine. La solidarité est en conséquence davantage marquée par son caractère intra-culturel et ethnico-national 8. Les associations de jeunes turcs ont des aspirations d’ouverture sur l’extérieur nettement plus marquées, en rapport avec la question de leur avenir en France ; peu nombreuses, elles travaillent à ouvrir une issue à leur rapport difficile aux deux sociétés, d’origine et d’accueil. On présentera à titre d’exemple des jeunes turcs dynamiques aspirant à développer une association « qui bouge », AJT (Association des jeunes turcs). Le jeu de mots est volontaire et symbolique ; il s’agit en effet d’intervenir ouvertement dans l’espace public local 9.
Jocelyne Cesari, « La laïcité française et l’islam », op. cit., p. 68. En France, il existe près de quatre cents associations turques. Beaucoup sont regroupées au sein d’une fédération importante reliée à l’État turc qui subventionne les locaux (mosquée, salle de réunion, logement de l’imam et de l’enseignant ELCO [Enseignement des langues et cultures d’origine]…). Le développement très important des associations turques en Allemagne, où la population d’origine turque est très présente, s’est accompagné d’une fragmentation des références idéologiques, depuis celles qui développent des thèses ultra-nationalistes jusqu’à celles qui se situent à l’extrême gauche. Cette situation n’a pas encore d’équivalent en France, mais l’affirmation de tendances semble en progression et commence à être repérable. Cf. Hansa Yalaz, « La mouvance associative turque en France », Écarts d’identité, n° 83, 1997. 9 Les expériences des jeunes qui sont décrites dans la suite du texte sont le fruit d’entretiens et d’analyses réalisés par M. Boucher et M. Belqasmi. On en trouvera la version complète dans le rapport de recherche cité en note 1.
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– 1. EXPRESSIONS ET CONFLITS

« Agiter » : l’Association des jeunes turcs qui bougent À Chanteloup-lès-Rouen, il existe deux associations « turques », l’une étant en quelque sorte la « version jeune » de l’autre. L’Association culturelle turque abrite et « parraine » l’action encore balbutiante des jeunes turcs en France (AJT). La première, essentiellement aux mains de la génération des pères, est tournée vers les activités spirituelles et le soutien aux membres du groupe ; elle se traduit par un mode d’action discret et une absence d’implication dans l’espace public destinée à éviter toute image inquiétante ou faussée de leur religion et de leur communauté dans la cité. Ses activités s’attachent à entretenir « l’amour de la culture turque » et sont directement tournées vers ce qui se vit en Turquie : chaînes de TV turques, célébration des fêtes nationales… C’est donc un outil de maintien de l’identité nationale d’origine, un lieu de convivialité et d’entraide. Mais c’est avec l’AJT que l’ouverture se réalise. Les objectifs affirmés sont de rompre le cercle fermé de la génération des parents. Cette volonté de devenir visible dans l’espace public se traduit, entre autres, par la mise en place d’un journal qui vient de produire ses premiers numéros, dans lequel des « non-Turcs » sont appelés à s’exprimer également. Le projet de s’ancrer dans l’espace communal et, même dans celui de l’agglomération rouennaise, exprime une ambition qui tranche avec l’association des parents, même s’il demeure un lien filial avec cette dernière.
« […] Eux, les parents, ils ne sont que dans la gestion. Nous, on propose autre chose, dans d’autres domaines d’activités. On a plein de projets : faire des permanences de traduction, d’aide aux devoirs, créer un groupe chargé d’être une voie de communication avec d’autres cultures, émettre un journal d’opinion, d’idées. On envisage l’aide intergénérationnelle en donnant des cours. On répond à des buts d’intérêt général, je suis sûr que les bailleurs seront prêts à nous aider. Après, nous on envisage de reprendre l’association des parents ; c’est un devoir, la mosquée, c’est d’abord un objet national […]. »

Ces jeunes turcs qui aspirent à se dégager de l’emprise des «pères» développent une conception d’un islam modéré mais qui, à la différence des générations antérieures, rompt avec la discrétion et veut jouer un rôle par l’action collective sur la scène locale. Aussi l’initiative est-elle à la fois tournée vers des prestations d’animation, de prévention, d’éducation, d’alphabétisation et déterminée à dépasser le périmètre de la cité pour engager un dialogue critique avec d’autres au niveau de l’agglomération. Ni la référence à l’identité musulmane, ni celle à l’appartenance ethnico-nationale ne sont abandonnées ; il s’agit pour ces jeunes de 34

TURBULENTS ET FAISEURS DE BIEN



GUIDO DE RIDDER

dépasser les contradictions entre héritage et intégration. Ces initiatives pourraient être soutenues par les autorités locales, les pouvoirs publics ou le Fonds d’action sociale si ces derniers n’avaient une définition intégrationniste qui oblige les associations demandeuses de moyens à s’adresser à des publics qui ne soient surtout pas spécifiés par des caractéristiques ethniques ou religieuses. Les tentatives de sortir des modèles communautaires traditionnels connaissent aussi, il faut le souligner, des freins internes importants. Sur un autre site de la banlieue rouennaise, on a pu voir combien restaient forts les obstacles. Citons pour exemple, dans une cité à dominante maghrébine, le cas d’un jeune imam cultivé, ami personnel de Soheib Bencheikh 10. Le jeune imam se définit comme ouvert aux problèmes spécifiques que connaissent les populations et notamment les jeunes des banlieues urbaines, ouvert aux questions de société et au rapprochement entre musulmans et chrétiens. Son engagement l’a rapidement conduit à une situation de porte à faux vis-à-vis des dirigeants de la mosquée. En particulier, son implication auprès d’une association de jeunes chrétiens axée sur la dénonciation des injustices et discriminations subies par les jeunes, sa participation à une active association mixte chrétiens-musulmans, tout cela a contribué à le délégitimer auprès de la direction de la mosquée (ici, en l’occurrence, sous la coupe de Français musulmans rapatriés d’Algérie). Le jeune imam a été congédié, acte qui montre combien sont encore fragiles les possibilités d’évolution ad intra de l’islam institutionnel. Un militantisme social ardent et démarqué de l’appareil religieux Ce type de position est essentiellement le fait de jeunes qui, généralement nés en France, ont été socialisés dans les banlieues urbaines. Ces jeunes entretiennent avec la religion et la culture musulmanes un rapport subjectif relativiste et s’inscrivent dans des attitudes mo-

10 Soheib Bencheikh est un acteur considéré et influent d’une évolution vers un islam réformé et critique. Il est l’auteur de Marianne et le Prophète. L’islam dans la France laïque (Grasset, 1998), livre qui a marqué de façon tonitruante l’entrée de son auteur dans le paysage islamique français. Mufti de Marseille, porte-parole de la Fédération des musulmans du sud de la France, Soheib Bencheikh analyse dans cet ouvrage les risques du fondamentalisme, « idéologie coupable des malheurs de tous les musulmans dans le monde », et dénonce la médiocrité et l’absence de représentativité d’un nombre élevé d’associations invitées par le ministère de l’Intérieur au sein d’une consultation destinée à mettre en place le futur Conseil du culte musulman.

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