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Emigré

De
113 pages
La vie de l'émigré ordinaire est une simple survie. Survie dans la frustration de voir les produits qu'il fabrique et qu'il ne peut s'offrir. Survie dans l'humiliation d'être souvent sans droits ni dignité. Cette survie est enveloppée d'une équivoque et d'une hypocrisie. L'équivoque est entretenue entre la vraie vie d'épreuves des émigrés ordinaires et leurs images dans la population restée au pays. L'hypocrisie est celle de ces sociétés dont le progrès social et économique ne peut s'entendre sans ces migrants.
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Emigré

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Du même auteur

Hamallah,

le protégé de Dieu, édition Jamana, Bamako, 2000. Dieu, édition Européenne,

Hamallah le protégé de ALBOUST ANE, Paris, 2002.

Seidina Oumar Dicko

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Emigré
Le bout de bois dans l'eau

Préface de Dialla Konaté

L'Htemattan

(Ç)L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan]@wanadoo.IT d iffusion.hannattan@wanadoo.IT ISBN: 978-2-296-07498-9 EAN : 9782296074989

Préface

De regarder la migration en face est plus compliqué que de dévisager Janus le dieu romain des portes avec ses deux faces. La migration, l'émigration, l'immigration. Le migrant, l'émigré, l'immigré. Chacun de ces termes renvoie à une même réalité complexe et douloureuse. Il faut du courage, du sens de la mesure et du style pour aborder le moindre aspect de cette réalité complexe. La présente entreprise que nous devons à Seidina Oumar Dicko possède indiscutablement ces différentes qualités. Tout d'abord, un rappel historique et personnel. Nous étions en avril 1993. J'avais eu vent de la floraison de journaux privés au Mali. Je cherchais des contacts pour m'abonner à certains d'entre eux. La nécessité me fit décider de rendre une visite a l'ambassade du Mali où ma dernière apparition remontait aux «historiques» journées de mars 1980 qui firent naître le martyr de l'étudiant Abdoul Karim Camara. Les locaux de cette ambassade furent occupés par une foule de gens plutôt jeunes protestant contre la répression du mouvement scolaire qui embrasait le Mali. Le jeune enseignant universitaire, promu chef d'un

département de mathématiques depuis le 1er janvier 1980 et
envoyé en Tunisie que j'étais, sentait que sa place était au milieu de ces protestataires. Le temps a passé, le Mali a connu d'autres mois de mars, d'autres événements, d'autres changements. Nous voici en 1993, treize ans plus tard. Le vendredi était jour de séminaire au laboratoire d'analyse numérique du département de mathématiques de Paris VI Jussieu auquel je participais. L'idée me vint un jour d'avril de me rendre après le séminaire à l'ambassade du Mali située non

loin de cette université parisienne, précisément au 89, rue du Cherche Midi. J'ignorais que notre ambassade disposait depuis peu d'une cellule de communication, encore moins que son animateur allait être à compter de ce jour un interlocuteur, et même mieux un ami et un frère. Le jeune journaliste auquel on m'a « confié» s'appelle Seïdina Gumar Dicko. Pour mon bonheur, il tenait des archives de journaux maliens. Une nouveauté qui contredisait certains préjugés confortablement et depuis longtemps installés dans les têtes y compris la mienne. Le premier de ces préjugés est qu'une ambassade africaine est en général constituée d'individus artificiels, ennuyeux et inefficaces, des fonctionnaires anonymes en bivouac qui n'apportent rien à personne d'autre que les responsables politiques qui les ont délégués. Par conséquent une ambassade africaine serait un lieu qu'il est vain de fréquenter. Mes relations avec ce jeune journaliste, nos dîners en famille me feront espérer l'émergence d'une nouvelle génération de diplomates maliens. Ceci ne sera pas la seule espérance positive que mon amitié avec Seïdina Gumar fera naître en moi par rapport à notre pays. Je venais donc chaque vendredi rendre la pile de journaux collectés la fois précédente pour reprendre une nouvelle pile. Nos familles se retrouvaient le week-end chez les KGNA TE à deux pas de l'hôpital Américain de Neuilly et nous discutions de l'actualité du pays, de la vie etc. tandis que nos épouses et enfants passaient du temps ensemble. Toute bonne amitié a des prolongements heureux. Voilà que cette bonne amitié tissée à Paris entre Seidina Gumar et moimême me conduit à l'heureuse fortune d'être mêlé à la confirmation du talent d'écrivain de Dicko à la faveur de la finition de son second livre. Il m'appelle pour préfacer ce second livre alors même qu'il existe d'illustres écrivains et impressionnants hommes de lettres dans le paysage culturel de notre pays. Je m'en sens honoré. 8

Je l'avoue humblement, j'aurai préféré mille fois avoir à me prononcer sur les travaux scientifiques de quelques inconnus que d'avoir à témoigner sur l'œuvre d'un ami car je sais que ma démarche n'est pas aisée compte tenu des liens qui nous unissent depuis près de vingt ans. Je sais également que je peux m'arroger tous les droits et même le devoir de le tancer à partir du moment où je le verrai dévier d'une voie raisonnable et il l'appréciera. Mais, Seïdina, lui-même sachant que la rigueur et l'intégrité intellectuelles sont des valeurs fondamentales auxquelles je ne déroge jamais, a souhaité que je fasse ce témoignage, à double titre, « en tant qu'expatrié, mais aussi et surtout en tant qu'intellectuel ». Lorsque je lis un document en commençant par un simple article de journal, je sais que je commets un acte significatif et j'ai le devoir de le faire avec rigueur. Il est vrai que je lis avec plus de facilité un document scientifique qu'un document littéraire mais en aucune circonstance, je ne puis être ni indifférent, ni inactif par rapport à ce que fait Seïdina. La vie nous a donné l'un sur l'autre une dette divine que ni lui et surtout moi (qui suis son aîné) n'avons le droit de décevoir. J'ai passé un long moment à compléter ma lecture du livre, avant d'accepter ce redoutable honneur. En retour, cher lecteur, permettez-moi de vous livrer ci-dessous mes impressions et réflexions.
1- De la forme

Un critique littéraire occidental serait certainement désorienté à la lecture de cet écrit dans la mesure où il ne peut le classer dans aucun des registres catalogués dans lesquels il est entendu qu'un livre soit classé: biographie, récit historique, nouvelles, reportage, fiction, essai, etc. En réalité ce livre est un mélange de tous ces genres. Un africain comme moi est comblé car il s'agit d'un récit au coin du feu ou autour d'une tasse de thé, à la manière des conteurs traditionnels de chez nous. On fait des digressions, on donne des précisions historiques, on revient en arrière pour 9

mieux éclairer des propos antérieurs. On reprend avec délice le cours de la narration avec une précision de métronome. On accroche l'oreille et les yeux de l'audience qui visualise le récit et participe à son développement. Le mode de l'écriture est un mélange d'analyse sociologique présentée de façon amusante. Pour revenir à la littérature, je dirai que c'est comme si Emile Zola en écrivant l'Assommoir ou Germinal avait emprunté le ton et le style du vaudeville.
2- Du fond

En lisant cet écrit j'ai découvert, malgré ma longue identité d'émigré, de plus de trente ans, à quel point j'étais ignorant de la vie des nôtres vivants dans les «foyers ». J'ai découvert combien j'étais ignorant de leur capacité d'invention et d'adaptation, de leur capacité à élaborer des règles de survie. Car, et cela est très triste, j'ai découvert en lisant Dicko qu'en réalité l'émigration menait rarement à une vie pleine et entière. L'émigré ordinaire vit d'espoir ou d'espérance à perpétuité. En attendant de voir le bout de cette éternité, pour les siens restés au pays, il est le réel poulet sacrificiel d'une vie artificiellement et faussement agréable. Pour ses hôtes involontaires du pays d'accueil, il est devenu un problème. La vie de l'émigré ordinaire est une simple survie. Survie dans la frustration de voir les produits qu'il fabrique et qu'il ne peut s'offrir. Survie dans l'humiliation d'être souvent sans droits ni dignité. Cette survie est enveloppée d'une équivoque et d'une hypocrisie. L'équivoque est entretenue entre la vraie vie d'épreuves des émigrés ordinaires et leurs images dans la population restée au pays. L'hypocrisie est celle de ces sociétés dont le progrès social et économique ne peut s'entendre sans ces migrants qu'elles maltraitent tant. Ainsi l'immigré est ce bout de bois dans l'eau du marigot qui ne peut devenir caïman. En lisant ce livre, j'ai énormément appris. J'ai énormément ri. J'ai, aussi, énormément souffert. Par ailleurs, j'y ai identifié

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deux histoires qui me sont familières et qui sont fidèlement rapportées: ces deux histoires permettent de comprendre comment une famille fabrique un émigré en mettant bout a bout la naïveté des uns et son désir de vivre mieux. Elles permettent de comprendre comment ces espérances deviennent un quotidien de souffrance. Elles permettent de comprendre comment cette vie de souffrance peut se conclure par un drame humain. La première histoire du livre m'est familière. C'est celle de l'émigré qui "séduit" la jolie fille vendeuse de "frou-frou" (beignet) le long d'une rue de Missira à Bamako. J'ai été, personnellement, malgré moi, protagoniste de la première partie de leur histoire, car c'est à moi alors de passage à Bamako que fut confiée la petite sœur de la vendeuse pour la remettre à son aînée désormais mariée et « installée» en France. L'intelligence des parents a été de comprendre que je pouvais plus que d'autres faire entrer une tierce personne en France sans susciter de curiosité de la part des policiers surtout si la fille, comme c'était le cas, portait le même nom de famille: Konate. Ces mêmes parents ont joué aussi sur ma naïveté. Ils m'ont enchanté en me confiant une fille présentée à moi comme se rendant en France pour des études comme l'établissaient tous les papiers en ordre dont elle était porteuse. Ils savaient mon attachement à la nécessité pour nos jeunes de faire des études. Les ambitions se sont révélées autres. Des vies ont été déviées de leurs cours et se sont abîmées sur les rochers de la vie française pour laquelle ces gens n'ont pas été préparés. La seconde histoire contée dans le livre et qui m'est familière est celle de ce pauvre homme retrouvé noyé dans l'eau du canal de Belleville à Paris dans cette nuit de l'été de l'année 1994. Ce garçon d'alors fut, plusieurs années durant, mon condisciple. Oui, j'ai été élève dans la même classe que le « Coulibaly » du livre durant plusieurs années. C'était dans les années soixante et nous fréquentions une des écoles de Bamako. 11