Émirs et présidents

Monarchiques ou républicains, marqués par la tradition ou ouverts à la modernité, les régimes politiques dans le monde arabe contemporain présentent, à côté d'une grande diversité d'institutions, quelques remarquables constantes. Si une forte individualisation consacre les figures de l'autorité, émir, sultan ou raïs, néanmoins les liens de parenté et de mariage, tout comme les appartenances tribales, conditionnent la formation, le maintien et la transmission du pouvoir. S'inspirant des travaux anthropologiques et historiques sur la tribu et les formations étatiques arabes anciens et modernes, les auteurs proposent de nouvelles clés de lecture des événements politiques majeurs qui ont marqué ces sociétés : dans le contexte contemporain, par exemple, la crise irakienne, les successions en Jordanie, au Maroc ou en Syrie, les composantes tribalistes des régimes yéménites ou soudanais... Cette démarche comparative s'appuie sur une large mobilisation interdisciplinaire. La signification de la filiation prophétique est explorée à travers la sunna, les fondements sémantiques de la notion d'État, la dawla, interprétés à la lumière de la tradition arabe médiévale. Partant sont analysées les fonctions de la légitimité chérifienne, du Maroc du xvic siècle, de l'« arabité » en Insulinde coloniale, ainsi que la place du phénomène tribal dans la Mauritanie du XVIIIe siècle et en Tunisie post-coloniale. L'articulation des figures de la parenté et du politique est mise en évidence tant dans l'histoire de la Mauritanie et du Yémen qu'à travers les politiques contemporaines de « retribalisation » au Soudan islamiste, tandis que la dimension patrimoniale de l'État, représenté comme une « maison » au sens où l'entend Claude Lévi-Strauss, empreint l'Irak de Saddam Hussayn ou la Jordanie hachémite. Émirs et présidents offre ainsi une contribution particulièrement originale à la compréhension des faits politiques dans le monde arabe contemporain et ancien.


Publié le : mardi 21 janvier 2014
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EAN13 : 9782271078452
Nombre de pages : 370
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Émirs et présidents

Figures de la parenté et du politique dans le monde arabe

Pierre Bonte, Édouard Conte et Paul Dresch (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2001
  • Date de mise en ligne : 21 janvier 2014
  • Collection : Connaissance du Monde Arabe
  • ISBN électronique : 9782271078452

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782271058256
  • Nombre de pages : 370
 
Référence électronique

BONTE, Pierre (dir.) ; CONTE, Édouard (dir.) ; et DRESCH, Paul (dir.). Émirs et présidents : Figures de la parenté et du politique dans le monde arabe. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2001 (généré le 20 avril 2015). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/4329>. ISBN : 9782271078452.

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Monarchiques ou républicains, marqués par la tradition ou ouverts à la modernité, les régimes politiques dans le monde arabe contemporain présentent, à côté d'une grande diversité d'institutions, quelques remarquables constantes. Si une forte individualisation consacre les figures de l'autorité, émir, sultan ou raïs, néanmoins les liens de parenté et de mariage, tout comme les appartenances tribales, conditionnent la formation, le maintien et la transmission du pouvoir. S'inspirant des travaux anthropologiques et historiques sur la tribu et les formations étatiques arabes anciens et modernes, les auteurs proposent de nouvelles clés de lecture des événements politiques majeurs qui ont marqué ces sociétés : dans le contexte contemporain, par exemple, la crise irakienne, les successions en Jordanie, au Maroc ou en Syrie, les composantes tribalistes des régimes yéménites ou soudanais...

Cette démarche comparative s'appuie sur une large mobilisation interdisciplinaire. La signification de la filiation prophétique est explorée à travers la sunna, les fondements sémantiques de la notion d'État, la dawla, interprétés à la lumière de la tradition arabe médiévale. Partant sont analysées les fonctions de la légitimité chérifienne, du Maroc du xvic siècle, de l'« arabité » en Insulinde coloniale, ainsi que la place du phénomène tribal dans la Mauritanie du XVIIIe siècle et en Tunisie post-coloniale.

L'articulation des figures de la parenté et du politique est mise en évidence tant dans l'histoire de la Mauritanie et du Yémen qu'à travers les politiques contemporaines de « retribalisation » au Soudan islamiste, tandis que la dimension patrimoniale de l'État, représenté comme une « maison » au sens où l'entend Claude Lévi-Strauss, empreint l'Irak de Saddam Hussayn ou la Jordanie hachémite. Émirs et présidents offre ainsi une contribution particulièrement originale à la compréhension des faits politiques dans le monde arabe contemporain et ancien.

Sommaire
  1. Remerciements

  2. Auteurs

  3. Transcription

  4. Préface. Par-delà des communautés et des concepts

    Jean-Claude Vatin
  5. Introduction

    Pierre Bonte, Édouard Conte et Paul Dresch
    1. Parenté
    2. Pouvoir
    3. Communauté et société
  1. Première partie. Parenté, généalogie, pouvoir

    1. Chapitre premier. Filiations prophétiques. Réflexions sur la personne de Muḥammad

      Édouard Conte
      1. Le Prophète injurié
      2. Le Prophète orphelin
      3. Le Prophète purifié
      4. Le Prophète allaitant
      5. La Maison
    2. Chapitre 2. Le don précieux de la généalogie

      Engseng Ho
      1. Le calcul généalogique
      2. Le problème de la kafâ’a
      3. Assimilation et créolisation : les expériences chinoise, hollandaise et arabe
      4. Les communautés créoles vers 1880
      5. La généalogie : un don précieux
      6. Affinité, immigration et indigénisation
      7. Géographies différentielles : mondes créoles et États-nations
    3. Chapitre 3. Imposture et transmission généalogique : une contestation du sharifisme ?

      Mercedes García-Arenal
      1. La rébellion sharifienne de 869/1465
      2. La conquête de Fès par les shurafâ’ sacdiens
      3. La polémique entre shurafâ’ et bildiyyîn
      4. cilm wacamal : « les gens de science et de bonnes œuvres »
    4. Chapitre 4. La généalogie et les capitaux flottants : al-Shaykh Sîd al-Mukhtâr (c. 1750-1811) et les Kunta

      Abdel Wedoud Ould Cheikh
      1. Sîd al-Mukhtâr, ses vies, ses œuvres
      2. La ṭarîqa, le nasab et le négoce
    1. Chapitre 5. Dawla. La politique au miroir de la généalogie

      Houari Touati
      1. Aux rets de la philologie moderne et ancienne
      2. Les Umayyades et leur tour politique
      3. À chacun son tour : les shîcites en attente
      4. La dawlacabbâside
      5. Dawla et sulṭân
      6. Conclusion
  1. Seconde partie Tribus, maisons, états

    1. Chapitre 6. Tentes et campements. Peut-on parler de dynasties émirales au Sahara occidental ?

      Pierre Bonte
      1. La lignée émirale de l’Adrâr
      2. Le pouvoir des campements
      3. Le pouvoir des tentes
    2. Chapitre 7. Colonialistes, communistes et féodaux : rhétoriques de l’ordre au Sud-Yémen

      Paul Dresch
      1. Pouvoirs coloniaux et locaux
      2. Gouvernants, tribus et parentèles
      3. Autonomie et administration
      4. Les communistes comme post-coloniaux
    1. Chapitre 8. L’État face aux razzias de ses anciens nomades : sédentarisation et détribalisation dans le Sahara Tunisien

      Geneviève Bédoucha
      1. Continuité d’une politique
      2. Droit coutumier face au droit national : l’État pris au piège
      3. Ces regards citadins sur le monde rural
      4. Sédentaires, mais hommes de tribu : la valeur symbolique des anciennes terres tribales
    2. Chapitre 9. « La gabîla est devenue plus grande ». Permanences et Évolutions du « modèle tribal » chez les pasteurs Aḥâmda du Soudan arabe

      Barbara Casciarri
      1. Bref historique de la gabîla aḥâmda
      2. Notes sur l’histoire et l’organisation sociopolitique de la gabîla aḥâmda au nord-est de Khartoum
      3. La naissance d’une Ligue des Aḥâmda : l’opération du pouvoir et la réponse des Aḥâmda
      4. Permanences et évolutions du modèle tribal
      5. Conclusions
    3. Chapitre 10. La « maison » de Ṣaddâm Ḥusayn

      Amatzia Baram
      1. Origines
      2. Le choix des maternels : les fondements matrimoniaux de la maison de Ṣaddâm Ḥusayn
      3. Le choix des paternels : les mariages des enfants de Ṣaddâm Ḥusayn
      4. Frères et oncles : l’affirmation de la ligne paternelle
      5. La crise politique, la crise familiale et leur conjonction
    4. Chapitre 11. Une politique de « maison » dans la Jordanie des tribus : réflexions sur l’honneur, la famille et la nation dans le royaume hashémite

      Andrew Shryock
      1. La politique de la « maison » : problématique
      2. L’honneur, la honte et autres embarras intellectuels
      3. À propos des pères, des fils et des poules de basse-cour : l’honneur et l’indignité dans la politique domestique
      4. De l’extrême délicatesse des termes : 1’« honneur » et la ligne de partage entre parenté et politique
      5. Conclusions : que dire de la politique domestique ?
  1. Index conceptuel

    Notions vernaculaires et anthropologiques

  2. Index des noms propres

Remerciements

1Cet ouvrage est le fruit d’une coopération scientifique entre le Groupement de recherche 745 (Anthropologie comparative des sociétés musulmanes), devenu le Groupement de recherche 1565 (Cultures musulmanes et pratiques identitaires) du Centre national de la recherche scientifique, et l’Institute of Social and Cultural Anthropology de l’université d’Oxford. Cette collaboration s’est notamment traduite par la tenue, en septembre 1997, à la Maison française de l’université d’Oxford, d’un colloque sur le thème Tribu, parentèle et État en pays d’islam. Un projet a été ainsi engagé, traitant dans une perspective pluridisciplinaire des rapports entre parenté et politique dans le monde arabe et dont le présent livre est le résultat. La préparation de cet ouvrage n’aurait pas été possible sans le généreux accueil que nous a réservé Jean-Claude Vatin, directeur de la Maison française, lors de nos réunions successives à Oxford. Ce travail a également bénéficié du séjour à Paris, au printemps 1999, de Paul Dresch, en tant que directeur d’études associé à l’École des hautes études en sciences sociales.

2Nous tenons à remercier vivement pour leur concours, à différentes étapes du présent projet, le Centre national de la recherche scientifique, l’Institute of Social and Cultural Anthropology de l’Université d’Oxford, le Laboratoire d’anthropologie sociale et la Maison des sciences de l’Homme.

Auteurs

1Amatzia Baram, professeur à l’université de Haïfa

2Geneviève Bédoucha, chargée de recherche au CNRS, Paris

3Pierre Bonte, directeur de recherche au CNRS, Paris

4Barbara Casciarri, docteur en anthropologie (EHESS), Paris

5Édouard Conte, directeur de recherche au CNRS, Paris

6Paul Dresch, professeur à l’université d’Oxford

7Mercedes Garcia-Arenal, directeur de recherche au CSIC de Madrid

8Engseng Ho, professeur d’anthropologie à l’université de Harvard, Cambridge, Ma.

9Abdel Wedoud Ould Cheikh, professeur à l’université de Nouakchott

10Andrew Shryock, professeur d’anthropologie à l’université du Michigan, Ann Arbor

11Houari Touati, maître de conférences à l’EHESS, Paris

12Jean-Claude Vatin, directeur de recherche au CNRS, Oxford

13Évelyne Larguèche, ingénieur de recherche au CNRS, UMR 8556 « Laboratoire d’anthropologie sociale », a dirigé la révision du manuscrit et normalisé la transcription des termes arabes.

14Nicolas Govoroff, ingénieur d’étude au CNRS, UMR 8556, « Laboratoire d’anthropologie sociale », a assuré la préparation des schémas.

Transcription

1Les termes en arabe classique ont été transcrits en suivant les normes ci-dessous :

2‘ hamza

3b bâ’

4t tâ’

5th thâ’

6j jîm

7h hâ’

8kh khâ’

9d dâl

10dh dhâh

11r râ’

12z zâ’

13s sîn

14sh shîn

15ṣ ṣâd

16ḍ ḍâḍ

17ṭ ṭâ’

18ẓ ẓâ’

19ccayn

20gh ghay

21f fâ’

22q qâf

23k kâf

24l lâm

25m mîm

26n nûn

27h hâ’

28w wâw

29y yâ’

30a, i, u : voyelles brèves (parfois transcrites par e, i, ou, dans certaines citations).

31â î, û : voyelles longues.

32ṣ, ḍ, ṭ, ẓ, correspondent aux formes emphatiques de s, d, t, z.

33Par convention, on ne transcrit pas la hamza (’) lorsqu’elle est en début de mot, mais seulement la voyelle à laquelle elle est associée.

34De même, on ne transcrit pas le tâ’marbûṭa qui se trouve à la fin de certains mots arabes : le mot se termine alors par un « », sauf en cas de liaison où il est transcrit « at » ; dans certaines citations on trouve ce tâ’ transcrit par « h » (le mot se termine alors par « ah »).

35L’article défini est transcrit par al, mais il est parfois transcrit de façon plus phonétique, en marquant son assimilation par la lettre qui suit : at, az, etc.

36Dans certains cas, où il est tenu compte des formes dialectales de l’arabe, la transcription adoptée est alors plus proche de la prononciation locale (g pour q notamment).

37Les termes figurant dans les citations respectent les transcriptions adoptées par les auteurs des textes cités.

Préface. Par-delà des communautés et des concepts

Jean-Claude Vatin

1Les deux rencontres tenues à la Maison française d’Oxford, à plus d’un an d’intervalle1, sous la responsabilité de Pierre Bonté, d’Édouard Conte et de Paul Dresch, avaient pour ambition de renouveler l’exploration des ensembles ou complexes socio-politiques dans trois de leurs dimensions : familiale, ethnique, politique, avec pour objet le domaine musulman et comme terrain d’enquête le monde arabe.

2Projet fort ambitieux, et dont on pourra apprécier dans le présent ouvrage s’il atteint, ne serait-ce que partiellement, ses objectifs. Ceux-ci doivent alors sans doute être précisés. Sans négliger le point de vue de l’historien, du politologue, ou d’autres spécialistes des sciences sociales, c’est un regard anthropologique qui est porté sur les faits ; il s’accommode de la diversité des exemples traités, et de la longue durée dans laquelle ils s’inscrivent, pour tenter d’identifier dans ce champ certaines permanences et pour élaborer une nouvelle problématique.

3Celle-ci répond à une double nécessité. Sortir des modèles classiques d’analyse, pour l’essentiel d’origine occidentale, et nous aider à retrouver grandes et petites traditions, relations et règles, structures et croyances, propres à une aire culturelle. Nous obliger aussi à reconsidérer trois « univers » - celui de la parenté, de l’identité et du politique -, trop souvent perçus de façon séparée et comme relevant de « sphères » différentes, à les repenser comme animés de forces susceptibles de s’articuler, et à les traiter sous l’angle des conjonctions et interférences, comme « parties » d’un ensemble sinon d’une totalité. Simplement parce que, tout comme les fondements et modes d’exercice du pouvoir s’observent dans le cadre familial au sens large, à travers lignes et degrés, les consanguinités et solidarités interviennent dans l’accès et le maintien au pouvoir, la maîtrise des États, la gestion des gouvernements ; les mythes, symboles, imaginaires, irriguant ces mêmes espaces, sans se préoccuper de frontières entre systèmes, ceux de la parenté et ceux de la société organisée.

4C’est sur ce second aspect, la perméabilité des instances (ou l’interstructuralité) que je voudrais insister. Et c’est bien parce que les organes ou instances possèdent des contours flous, avec des quotients de variation relative importants, qu’ils échappent en partie aux concepts dont nous disposons pour en traiter.

Perméabilité des instances

5Dans le présent ouvrage, nous ne naviguons plus entre des logiques exclusives, des niveaux spécifiques et des loyautés uniquement concurrentes. Où la famille devrait le céder sans partage, à un moment ou à un autre, à une forme associative plus large. Où la tribu ne pourrait que récuser, combattre ou tenter de détruire l’État, sauf à rentrer dans les cycles d’enfermement khaldouniens. Où la portion arabe de l’umma – parcourue qu’elle est de mouvements malaisés à percevoir, à décrire et à décoder – ne serait abordée que par le biais de trois secteurs insécables et non communicants : les ensembles lignagers ici, les groupes ethniques là, les communautés politiques ailleurs encore.

6Ce qui retient, au contraire, ce sont, d’un côté, les correspondances, les passages, les transitions, fluidités et osmoses. De l’autre, ressortent les arrangements, compositions, concessions et compromis passés par les acteurs à mesure qu’ils changent de sphère sociale, qu’ils évoluent d’un cadre de références, ensemble d’idées, à un autre, qu’ils passent d’un monde associatif à une structure organisationnelle, qu’ils combinent des rôles et assument des fonctions non incompatibles les unes avec les autres.

7On attribue volontiers à E. E. Evans-Pritchard (nous étions à Oxford, ne l’oublions pas, lui qui y a exercé longtemps un magistère), voulant acclimater un nouvel étudiant undergraduate aux plaisirs mêlés – c’est bien le cas – de reconstitutions ancestrales, appartenances tribales et constructions étatiques modernes, une formule du type : « la famille vous met au monde, la tribu vous y maintient, l’État vous y contraint.... et vous ne cessez d’appartenir aux trois ». D’autres pédagogues ont traduit : « La relation [parentale] précède la règle [tribale], avant que l’ordre [étatique] ne s’installe ; diverses modalités d’appartenance, diverses formes d’autorité se superposant (et coexistant) à l’occasion ». Formules simplifiées d’une propédeutique - préalable elle-même à la maïeutique oxonienne - certes, mais permettant de concevoir les disparités et rivalités autrement que sous leur aspect destructeur, les loyautés comme monopolistes, les langages comme expressions de seuls groupes, de seuls lieux, rendant les uns et les autres imperméables à une compréhension à la fois unitaire et diversifiée.

Fluidité des concepts

8Pas moins que ceux qui pratiquent d’autres disciplines, l’anthropologue ne peut cependant échapper à la contextualité, cognitive et épistémologique, des concepts qui guident sa démarche et lui permettent d’ordonner les faits. Dans le champ des études ici rassemblées, le danger était réel car, à y regarder de près, on constate que les termes mêmes des formes emboîtées nommées famille, tribu, et État, sont lourds de connotations variées, comme d’interprétations fluctuantes. Ils pèsent, en quelque sorte, sur les tentatives d’appréhension, compliquant leur usage et la lecture qui passe par leur intercession.

9La tribu « arabe », telle que l’entendaient les ethnologues coloniaux, n’est ni « primitive » ni « sans histoire », ni non plus un « prototype d’anarchie ordonnée » (Evans-Pritchard, encore). Néanmoins, elle appartient à un monde, colonisé en partie et dominé en totalité ou peu s’en faut. Elle sert au classement de peuples en état d’infériorité, effectué par ceux qui, à titres divers (savants, administrateurs, militaires...), sont les représentants du colonisateur et se considèrent à ce titre comme supérieurs. Et cela, même si ces derniers en sont venus à attribuer à ceux que le concept recouvre, des vertus ancestrales, des qualités intrinsèques, des idiosyncrasies et cultures originales. Quitte à les transformer en autant de conservatoires de valeurs réputées traditionnelles, mettant alors en exergue organisations généalogiques et systèmes de parenté, pour celles-ci, et existence d’un chef et d’un pouvoir propre, pour d’autres2.

10À la relecture de la littérature ethnologique occidentale touchant l’Orient arabe, le mot tribu affuble des ensembles sociaux pour le moins disparates. S’y retrouvent, pêle-mêle, tout ce qui se situe entre le lignage et l’ethnie, sans que les raisons d’une différenciation nette entre ces trois « couches » soient toujours précisées dans le mode d’emploi. Pour les uns, les lignages auraient le monopole de l’unilatéralité des liens de parenté, doublé de la référence à des ancêtres communs, ainsi que des stratégies de fermeture (endogamie) ou d’ouverture (exogamie) des alliances, toutes qualités attribuées pour d’autres au groupe tribal. Dès lors, où passe la frontière ? Quid aussi des ensembles intermédiaires, type phratries, fractions, etc., comme des regroupements plus larges : « maisons », chefferies, leff, soff ? Et les ethnies, qu’ont-elles hérité en partage, à leur niveau ? Est-ce la langue qui les rassemble, ou plutôt la culture, la religion ; ou, mieux, des caractères morphologiques ; à moins que ce ne soit une combinaison de ces différents éléments, auxquels il conviendrait, peut-être, d’ajouter le territoire ? Une question revient, lancinante et perturbante : qu’est-ce qui fait l’homogénéité d’un groupe, en fonction des degrés du dispositif segmentaire par exemple. Est-ce le sentiment (interne) d’identité, la solidarité, la caṣabiyya, ou la perception (externe) de différenciation avec les autres ? Autant d’interprétations que d’auteurs...

11« Qu’est-ce qu’une tribu nord-africaine ? », s’interrogeait Jacques Berque, il y a un demi-siècle (1953). « Qu’est-ce qu’une tribu arabe à l’aube du troisième millénaire ? », pourrait-on s’enquérir, et trouver des réponses auprès de Paul Dresch à propos du Yémen, de Fouad Khuri dans le cas de Bahrein et de bien d’autres analystes ayant traité de l’Arabie Saoudite, de l’Iraq, de la Libye, du Maroc, de la Mauritanie... A condition de ne pas chercher la tribu du temps précolonial ou colonial, l’une et l’autre d’ailleurs largement reconstruites dans la science occidentale, dans le monde arabe actuel. « Où sont les arabes badwi ? » revient ainsi à dire « où en sont les nomades ? », désormais, dans les contextes de sédentarisation accélérée en cours. Comme si l’ensemble social dénommé tribu par les intéressés eux-mêmes - ayant été dépossédé de ses terres, déstructuré par les économies modernes, placé sous dépendance par les États - avait perdu son contenu humain, pour n’être plus qu’une division topographique, une subdivision administrative, un mode de classification pratique, ou une catégorie plus ou moins obsolète dans un répertoire, une nomenclature.

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