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EMMANUEL MOUNIER

De
304 pages
Ce second tome fait revivre, autour d'Emmanuel Mounier en quête de son projet un monde, un temps, un milieu étonnamment présent. Les jeunes non-conformistes des années 30 refusent avec lui ce qu'il appellera le " désordre établi ". Ils se sentent pris en étau entre ce désordre asphyxiant des démocraties et le faux ordre meurtrier des fascismes, du nazisme en plein essor, du stalinisme en pleine installation. Pour Mounier, c'est une " crise totale de civilisation ", où la Personne représente l'instrument de mesure d'une civilisation nouvelle à faire naître dès aujourd'hui en chacun.
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Emmanuel MOUNIER
2.

Le lieu de la personne

Collection Crise et Anthropologie de la relation dirigée par Marie-Louise Martinez

Une situation actuelle de crise diffuse, insidieuse ou paroxystique est observable dans différents champs et domaines de la culture (famille, éducation, médecine et thérapie, entreprise, médias, sport, art, droit, politique, religion, etc.). Elle est envisagée selon diverses perspectives (littérature, sciences humaines: psychologie, sociologie, anthropologie, philosophie, etc.) et bien souvent selon des approches interdisciplinaires, pluridisciplinaires et transdisciplinaires. Ces recherches et travaux donnent lieu à un véritable paradigme qui pourrait bien contribuer à définir un nouvel humanisme. Il paraît utile de les rassembler, pour rendre plus perceptibles leur cohésion et leur convergence malgré les diversités ou grâce à elles. Cette collection se propose de publier en langue française des ouvrages (inédits ou traductions) dont les traits communs sont: - décrire, analyser et déconstruire la crise et la violence qui se manifestent par des dysfonctionnements intrasubj ectif, intersubjectif, institutionnel, civil, - dévoiler la relation et le lien dans ses perturbations comme ses ruptures: désir, mimétisme, indifférenciation, exclusion..., - décrire et analyser afin de substituer à certaines règles relationnelles une communication intersubjective, institution-nelle, civile, de respect de la personne et d'ouverture à l'Altérité.

Déjà paru
Jean-Paul MUGNIER, Le silence des enfants, 1999. Francis JACQUES, Écrits anthropologiques, 2000.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN,' 2-7384-9690-3

Collection Crise et Anthropologie de la relation

Gérard LUROL

Emmanuel

MOUNIER

2.

Le lieu de la personne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Autres textes publiés par ['auteur
Mounier 1, genèse de la personne. Ed. Universitaires, Paris, 1990

Gérard Lurol a publié des textes dans des ouvrages collectifs, notamment:
Présence du personnalisme in Du persOtU1alismeau fédéralisme européen, Ed. du Centre Européen de la Culture, Genève, 1989 Maritain et Mounier in Colloque de Cerisy : Jacques Maritain face à la modernité, Ed. Presses Universitaires du Mirai1, 1995 Emmanuel Mounier (1905-1950), Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Ed. PUF, sous la direction de Monique Canto-Sperber, 1996 Personne et communauté: des propositions pour l'éducation dans une société en crise, Rapport de recherche 1998-1999. I.S.P. - Faculté d'éducation (inédit), 1999 "Sujet et personne. Enjeux et positionnement du débat", "Qu'est-ce qu'une personne? ", "La juste place. La personne se construit à travers histoire et

relation" in L'émergence de la personne. Accompagner, éduquer, vers ... ,
Ed. l'Harmattan, collection Crise et Anthropologie de la relation, Paris, 2000

Il a coordonné des numéros de revues, notamment:
Renaissance de la personne. Revue Approches, n° 64, 1989 Education 1. Repères pour éduquer aujourd'hui. Revue Approches, n° 86, 1997 Education JI. L'attitude éducative. Revue Approches, n° 88,1997 Education 111.Les valeurs en éducation. Revue Approches, n° 91,1998 Education IV L'initiation. Revue Approches, n° 99,1999

Il a publié de nombreux articles, dont:
Dans la revue Esprit: Mounier et le surréalisme. Juin 1972 Dans le Bulletin de la Société de Thanatologie: De la mort volée à la mort fondatrice., n° 33, 1976 Dans la revue Approches: Du bonheur d 'habiter, n° 72, 1991 L'expérience adulte d'une crise, n° 75, 1992 De la vérité qui veut naftre en nous, n° 78, 1993 Dans la revue Croissance de l'Église: La personne corps et dme, n° 117, 1996 Le rassemblement de soi, n° 120, 1996 Dans le Bulletin de l'Association des Amis d'E. Mounier: Mounier et le personnalisme, n° 87-88, 1998 Dans les Cahiers de l'l.S.P. : Personne et communauté à l'école, n° 27, 1998 Dans "La nouvelle revue de l' A.I.S." : Sujet et personne. Essai de positionnement du problème Éditions du Centre National de Suresnes, n° 5, 1999

Liminaire

Le premier tome de cet ouvrage nous avait mis en présence d'Emmanuel Mounier dans ses premiers apprentissages, à

Grenoble où il est né en 1905, et à Paris où il arrive en 1927. Si le futur fondateur de la revue Esprit a été initié à la philosophie par Jacques Chevalier, s'il a lu sous son égide Descartes, Pasc.al et Bergson, il eut très tôt, à 19 ans, le « souci d'une philosophie humaine» où l'homme et Dieu ne seraient ni exclus ni situés en relation extrinsèque l'un avec l'autre, et où l'intériorité de l'homme ne serait ni fuite du réel ni complaisance de soi, mais travail simultané d'intégration de soi et d'interrogation du monde.

À 25 ans, le travail de la Bible avec le père Pouget et la lecture de Péguy redonnent goût de vivre et de penser à Mounier en deuil d'un ami et déçu des études faites à la Sorbonne. C'est un homme « en rapport libre avec ses actes» que nous retrouvons là, capable à la fois de se confronter à l'esprit du temps et de rencontrer ses aînés.

Gérard Lurol

Première partie

L'esprit du temps

« Partout s'imposent à l 'homme des systèmes et des institutions qui le
négligent: i! se détruit en s JI pliant.

Nous voulons le sauver en lui rendant la conscience de ce qu'i! est. Notre tâche capitale est de retrouver la vraie notion de l'homme. »
Emmanuel Mounier, Oeuvres, 1. IV, pp. 489-490.

Les années 30

Entre la recherche du lieu de la réalité morale, celle de la « formule» y répondant et la décision d'Esprit, il est des chemins - en dehors de l'enseignement et des premiers combats des Davidées - dont Mounier, en train de lire Péguy et au contact de Maritain, prend la mesure: ceux de l'époque et du lieu. Plus familiarisé avec Paris, sorti définitivement de la «machine» universitaire, au contact avec des gens à travers qui circulent les idées de l'époque, qui les rejettent, les intègrent, les pensent et les font à leur tour circuler, Mounier, vivant, à partir de décembre 1929, cette triple cristallisation dont nous avons parlé, est travaillé par « l'esprit du temps ». Or, les années 1930/1932 sont celles où l'on se rend compte qu'une page d'histoire a été tournée avec la guerre de 19141918 et de ses conséquences: «Le monde, écrit Paul Valéry en 1932, n'ajamais moins su où il allait »1. Mounier est tenté, ayant fait son apprentissage à travers une grille bergsonienne, de considérer que ce monde va de plus en plus « au lieu d'une spiritualisation de la matière» vers une

«matérialisation de l'esprit ». La réaction surréaliste - nous y
reviendrons - est là pour l'attester: «tout l'échafaudage de l'esprit - raison, logique, intelligence ayant apparu tout à coup comme un amas de forces aveugles »2. L'économie française atteint en 1930 un sommet qui nourrit des illusions de prospérité à long terme: budget de l'État en excédent, production minière et métallurgique sans précédent, chômage faible, etc. Les rapports internationaux nourrissent, eux, l'illusion d'une Europe à jamais pacifiée: traité de Locarno, pacte Briand-Kellog d'août 1928, plan Young, accords de La

Haye, existence qui semble durable et efficace de la Société des Nations, etc. En politique intérieure, ce sont entre 1926 et 1931, des années «sans histoire» qui semblent garanties par la présence de Poincaré dans l'apothéose du parlementarisme libéral. C'est seulement lorsque l'Europe commence d'être touchée par les répercussions du krach de Wall Street de novembre 1929 que cette situation se transforme radicalement, à partir des derniers mois de 1931, et d'un coup, à la mesure des conséquences financières, économiques, sociales et politiques de la crise américaine. Tombent alors les exportations de plus du quart, le prix du quintal de blé presque de moitié, l'extraction du charbon de 15 %, la production de l'acier de 40 %, de l'aluminium de 50 %. Le chômage grandit: 60 000 chômeurs en 1931, 260000 en 1932 pour atteindre 465000 en 1935. Le déficit réapparaît au budget de l'État. La crise économique est européenne et les répercussions sont rapides sur le plan international: on commence de se dire en France que l'Allemagne ne paiera pas. La Société des Nations apparaît de plus en plus impuissante, la France diplomatiquement isolée. « Partout, est-il écrit dans « Notre Temps» le 2 septembre 1933, une extraordinaire marée nationaliste a submergé les peuples. » Le régime politique est par contrecoup de plus en plus impuissant et un fort courant antiparlementariste s'insinue en France, alimenté rapidement par les scandales financiers où trempe une bonne partie du personnel politique. Le phénomène des ligues prend une importance considérable, alors qu'ailleurs le fascisme amorce sa courbe ascendante. Bref, en Europe mais en France plus particulièrement, l'inquiétude remplace le sommeil. Cette inquiétude trouve ses arêtes les plus vives chez ceux des intellectuels s'interrogeant sur le destin de la civilisation occidentale: le scepticisme sur la signification du Progrès et les vertus de la Raison est aggravé à la mesure de la prise de 14

conscience des risques que court l'homme devant ses productions, ses machines, ses techniques, face également au développement de systèmes politiques d'un nouveau type. Il n'est qu'à lire « Scènes de la vie future» de G. Duhamel pour imaginer ce que l'on pressent en France en 1930 des expériences allant du «fordisme» et du «taylorisme» aux menaces envahissantes des appareils politiques et étatiques mis en place en URSS et s'ébauchant sur d'autres idéologies en Italie et en Allemagne. Tous les totalitarismes sont mis sur le même plan: ils apparaissent comme des réactions vitales contre une démocratie qui ressemblait chaque jour davantage à une « médiocratie »3.Mounier, disons-le au passage, sera le premier à poser la liberté - non celle prônée, cela s'entend, par la bourgeoisie libérale - et non la vitalité face au fascisme4. La mise en question du rationalisme se poursuit par ailleurs dans la réflexion philosophique. Malgré la fondation de l'Union rationaliste par Bayet, Boll et Langevin et les publications de Léon Brunschwii, le rationalisme est de plus en plus battu en brèche. Bergson élargit encore son audience avec en 1932, la parution des « Deux sources de la morale et de la religion ». Les travaux de Bachelard sont en cours d'élaboration. Les travaux freudiens sur l'inconscient sont encore ignorés en France sauf par Breton. Par ailleurs les découvertes de Louis de Broglie concernant la physique quantique incitent philosophes et scientifiques français à remettre en question les notions de déterminisme et de causalité. Et ceci est sans doute l'aboutissement d'un mouvement commencé depuis le début du siècle avec Bergson et Péguy;. Or, si Bergson est encore bien vivant, Péguy mort a soudain une audience inattendue dans les années 30, à la mesure sans doute de la pertinence nouvelle des problèmes que nous savons qu'il posait... En conjugaison avec ce profond courant anti-rationaliste, s'étend un autre 15

courant: celui de la pensée existentielle «importée» d'Allemagne. Heidegger, Scheler, Jaspers ne sont cependant encore ni traduits ni connus, sauf par des présentations

comme celle de Gurvitch par exemple7 - ce qui peffilettra à
Mounier, nous le verrons, de faire connaissance avec la philosophie de Scheler ou de vive voix par des gens qui sont passés par l'Allemagne avant de venir s'installer en France, comme c'est le cas de Berdiaeff par exemple qui a directement suivi les derniers cours de Scheler à Berlin. Berdiaeff, Chestov, quant à eux, expriment en France un courant existentiel original dont les points d'impact au cours des années 30 et sur Mounier, nous le verrons, seront assez prégnants. Gabriel Marcel est, quant à lui, le premier « existentialiste» français connu. Grandissent aussi l'importance de Kierkegaard et de Nietzsche, si l'on en juge par les premières ou secondes traductions en France de leurs œuvres respectives8. C'est également vers cette époque que commence de se manifester l'attirance exercée par le marxisme sur une part notable de « l'intelligentzia » catholique: le livre de Henri de Man « Audelà du marxisme» publié en 1927 est très rapidement beaucoup lu. Mais on ne connaît pas Marx: il est du reste paradoxal de constater que c'est par l'inteffilédiaire d'ouvrages critiques que la pensée de Marx fut d'abord connue en France avant 1930. D'autres ouvrages de présentation paraîtront après 1930 avant même l'édition de ses oeuvres9. Les années 1930 sont également « tournantes »10au point de vue religieux. La mise à l'index par l'Église Catholique de l'Action Française est en train de dissocier la collusion des catholiques avec les monarchistes tout en diversifiant leurs opinions politiques. Les problèmes économiques et sociaux prennent aussi une place grandissante dans les préoccupations du monde catholique alors que l'engagement social était 16

jusque-là le fait d'une minorité... souvent politiquement contre-révolutionnaire. La création des mouvements d'Action Catholique spécialisée datent de cette époque: lO.C. 1926, J.A.c. 1929, lE.C. 1930, lM.C. 1932, l1.C. 1936. Par ailleurs, la théologie dialectique barthienne, rupture radicale avec le protestantisme libéral, a un début d'influence non négligeable: le premier tome de la Kirchliche Dogmatik paraît en 1927 mais est répandu surtout à partir de 1932 par la revue Hic et nunc que fonde Denis de Rougemont. A quelque point de vue que l'on se place donc, tout est en train selon le mot de Pierre Andreu de «pivoter »11.Tous les jeunes intellectuels rêvent, se sentant par ailleurs «minoritaires à l'intérieur d'une société vieillie »12, de dépasser les oppositions traditionnelles entre les courants de pensée. Il existe, semble-t-i!, un esprit de 1930, comme il avait existé un «esprit de 1848 », comme il existera «un esprit de 1936 »13... La vie littéraire se fait l'écho très rapidement de cette inquiétude. R-M. Albérès considère même les derniers mois de 1932 comme une césure radicale dans «l'aventure intellectuelle du xxe siècle »14. Jusqu'en 1930, la réaction contre le rationalisme trouve ses expressions chez Barrès, Gide, Proust et sa vitalité dyonisiaque chez les surréalistes. A partir de 1930 cet enthousiasme retombe et la sensibilité littéraire européenne se transforme profondément. En France, « la génération des années 1930, dira Mounier plus tard, allait être une génération sérieuse, grave, occupée de problèmes, inquiète d'avenir ». Elle allait «se donner plus intimement aux recherches spirituelles, philosophiques et politiques »15. Outre les propres recherches de Mounier et bientôt d'Esprit, il y a celles qui poursuivent en apparence des objectifs 17

analogues. Les jeunes revues des années 1930 auront toutes en commun, quels que soient par ailleurs leurs objectifs spécifiques, de considérer «La Revue universelle », créée en 1920 sous la direction de Jacques Bainville16 et «La Nouvelle Revue Française» fondée en 1909, dirigée à partir de 1919 par Jacques Rivière, puis de 1925 par Jean Paulhan17, comme faisant partie d'un univers clos et périmé. Seule la revue Europe, dirigée à la fois contre la Revue Universelle représentante du conservatisme ou de la contre-révolutionet contre la NRF - représentante de la «pensée pure»-, Europe donc, revue pacifiste et humaniste, fondée en 1923, la revue de Guéhenno, Romain Rolland et Jean-Richard Bloch'8, trouve quelque intérêt parmi eux, ainsi que Marianne, financée par Gallimard et dirigée par Emmanuel Berl. Ce «sentiment... qu'un cycle de création française était bouclé, qu'il y avait des choses à penser qu'on ne pouvait écrire nulle part ; qu'à nous autres, pianistes de vingt-cinq ans, il manque un piano» dont Mounier parlera rétrospectivement à Jéromine Martinaggil9, il n'est de fait pas le seul à l'éprouver: Denis de Rougemont, dans une préface, au «Cahier de revendications» qu'ouvre en décembre 1932 la NRF, sentant« venir le vent », aux jeunes auteurs et penseurs, se demande s'il est possible de définir une « cause commune» de la jeunesse française. Il la trouve dans l'anticapitalisme, dans le désir d'une nouvelle révolution française, dans le refus du mode de vie bourgeois, et désigne leurs organes d'expression, les revues ou mouvements: Combat, Esprit, Ordre Nouveau, Plans ou Réaction. Il y voit «un véritable acte de présence à la misère du siècle »20et navigue lui-même alors entre la révolution manière soviétique et la révolte intérieure. Ce même numéro rassemble les professions de foi de ces jeunes gens qui commencent à faire parler d'eux: Mounier et Izard pour «Esprit », Robert Aron, Arnaud Dandieu et Claude Chevalley pour «Ordre Nouveau », 18

Alexandre Marc et René Dupuis pour «Combat », Philippe Lamour pour «Plans », Jean Sylveire pour les indépendants qui seront plus tard appelés « gauchistes », Thierry Maulnier pour la droite, Henri Lefebvre et Paul Nizan pour les communistes. Ce dernier proclame: « La plaisanterie a assez duré, la confiance a assez duré, et la patience et le respect. Tout est balayé dans le scandale permanent de la civilisation où nous sommes, dans la ruine générale où les hommes sont en train de s'abîmer. » Denis de Rougemont concluera l'ensemble par: « Les catastrophes sont
proches »21.

Ce très rapide panorama des années 30, où la thématique de la personne chez Mounier va naître, nous permet de comprendre en tout cas, si besoin était, qu'elle s'insérera dans des problèmes immédiats de civilisation et qu'elle se présentera comme une réponse à la crise totale de civilisation dont Mounier parlera dès ses premiers articles d'Esprit, et comme une proposition concrète - par rapport à l'abstraction de l'individu, produit et tremplin du libéralisme économique - à œuvrer dans le cadre du réenfantement nécessaire d'une civilisation nouvelle. Alexandre Marc mit en contact Denis de Rougemont avec un groupe de «discussions œcuméniques »22 qui se tenait au premier étage d'un café, rue du Moulin-Vert, où il y avait: Jacques Maritain, Étienne Gilson, le Père Congar, Nicolas Berdiaeff, André Philip, Robert Aron, Georges Izard et Emmanuel Mounier. Cinquante ans plus tard, Denis de Rougemont souligne: « Entre le désordre des démocraties de l'Ouest et le faux ordre des totalitaires de l'Est ~entre la dissolution individualiste de 19

toute communauté vivante de l'Ouest et les ersatz de communauté totalitaire qui triomphaient à l'Est, nous refusions tous de choisir. Il nous restait à inventer un ordre humain, et à refaire une vraie communauté. Ce fut l'ordre que catholiques et protestants, juifs, agnostiques et nietzschéens ensemble, nous avons choisi de fonder sur la personne, c'està-dire sur cet homme à la fois "libre" et "responsable"

- personnel et communautaire - les deux termes se garantissant réciproquement, qui devait servir de mesure à notre conception de la société. » Il se souvient qu'un jour de 1931, chez Charles de Bos, Alexandre Marc lui remit une feuille de papier intitulée «Manifeste », au milieu de laquelle il lut, en lettres majuscules, ces mots:
NOUS NE SOMMES NI INDMDUAI1S1ES NI CDIlECI1VlS1ES,

NOUS SOMMES PERSONNALISTES Ce fut pour lui, dit-il, « le trait de lumière ». Aucun doute: le mot de « personne» était dans l'air du temps. Nous voyons qu'il n'y était pas n'importe où. C'est la revue L'Ordre Nouveau, née d'un cénacle, comme dira Mounier lui-même23 d'intellectuels parisiens qui travailla longtemps dans le silence autour du regretté Arnaud Dandieu2\ et forma l'aile droite de la revue Plans dans ses derniers fascicules, qui, travaillant avec Esprit pendant un an, sera la plus proche. C'est en décembre 1933 et janvier 1934 que les divergences opéreront. Faisant le point, Mounier, en 1935, reprochera à l'Ordre Nouveau un «nietzschéisme trop souvent scolaire et un aristocratisme diffus dont on voit la pente sur le plan métaphysique et sur le plan social »25en définissant la personne comme «acte pur », «agressivité créatrice », «violence spirituelle ». «D'une tendance à donner le primat à la compétence sur l'homme qui ne sait rien sinon 20

qu'il souffre, qu'il aime, qu'il se trompe, et qu'il se débrouille tant bien que mal» «à croire... à la primauté du schéma technique, du système doctrinaire sur la position intérieure ou quotidienne des problèmes» il n'y a de là qu'un pas à « former un corps de technocrates »26. Enfin, dans le même texte, Mounier marquera la coupure: «nous devons bien constater que le poids de leurs instincts, et la constante indication de leurs collaborations les entraîne, au moins certains d'entre eux, au moins par un côté d'eux-mêmes, vers les réflexes, les positions et les revues de droite, ou pour préciser, de la Jeune Droite ». Si bien qu'en disant «ni droite ni gauche », la formule masque «sous une apparente sérénité, des inclinations et des alliances secrètes »27.Mounier précise: «Nous définissons une tendance, peut-être la tentation propre de ce mouvement. La liberté de l'homme peut faire qu'il n'y succombe point. Mais il est utile de dégager la pente des formules, surtout quand ces formules s'affirment avec un dogmatisme assuré devant une époque qui réclame d'abord pour ses tâches grandioses des humbles de cœur »28. Ceux que Mounier regroupe ici sous le nom de Jeune Droite, ce sont les revues et les mouvements qui y sont associés: Réaction (de Jean de Fabrègues), La Revue Française (de Jean-Pierre Maxence), La Revue du Siècle qui venait d'être transformée en Revue du XX' siècle. Jean-Pierre Maxence, Thierry Maulnier et Robert Francis écriront en 1934 Demain la France qui sera une charte des idées de cette Jeune Droite, en fait royaliste, dont l'effort politique portera sur sa volonté de désolidariser la droite politique de la droite économique et sociale. D'où les vigoureuses critiques du capitalisme sur lesquelles, pour des motifs différents et des modes d'analyse aux références dissemblables, les jeunes «non-conformistes des années 1930» se rejoignent. Mais «la métaphysique d'ensemble du mouvement, dit Mounier, reste maurrasienne... Notons en tête ce pessimisme fondamental sur l'homme qui 21

les amène, tout en parlant d'unir le spirituel au politique (et nous n'avons pas de raison de suspecter leur sincérité), à en consacrer dans toute leur politique la séparation de fait: tout appel aux "lois non écrites" est accusé par eux d'angélisme idéaliste; au nom d'une confuse et fort ambiguë fidélité au "concret", ils soutiennent par contre une politique d'instincts et de raison d'État, cynique sur les moyens. Rien n'est plus irritant que ce constant appel à la raison couvrant une apologie constante de l'instinct... Ils déclarent à qui veut l'entendre que "la révolution n'est pas une affaire spirituelle" et que "la convoitise, la haine, la peur flambent mieux que l'amour". Bref, par une curieuse mais logique rencontre avec Marx, ils persistent à confondre spirituel et idéologie. Confusion de pensée grave, la plus grave, car elle recouvre une singulière confusion d'âme. Et la confusion d'âme cela se dispute avec des expériences, non pas avec des arguments »29. Mounier stigmatise ensuite leur «mépris habituel, distingué mais grossier, pour ce qu'on appelle la démocratie» : «On ne met pas seulement sous ce mot le dissolvant régime d'irresponsabilité et de dépersonnalisation qui s'est insinué sous le couvert des grandes démocraties naissantes, on y comprend sans distinction l'affirmation démocratique centrale, qui n'est pas la loi du nombre, mais la revendication spirituelle de la personne, et le règne du droit égal pour tous... » « seulement, poursuit Mounier, une telle démocratie revendique pour toutes les personnes, et sait avec le christianisme que les plus hautes, les plus lucides même sont souvent les plus humbles30.A cela s'ajoute que le nationalisme est la mesure constante de ces valeurs, où les catholiques se complaisent notamment à y confondre sans scrupule la notion chrétienne de bien commun... et l'intérêt national ». Pas d'entente possible donc avec ces hommes « pour qui les âmes populaires» sont « les plus vides d'expérience personnelle », et ne savent obéir qu'aux passions, qu'ils utilisent «en 22

commençant par les plus basses ». Le 6 février 1934 sera le dernier révélateur des positions politiques différentes des revues de jeunes. Le Front Populaire en apportera en 1936 une confirmation complète. La « montée des périls» trouvera les uns et les autres sur des mobiles, des positions et des engagements qui seront la suite logique de leurs premières positions.

Rêve et réalité

Mais nous sommes en 1931, où c'est, parmi les jeunes « nonconformistes », par son Péguy, que Mounier commence à être connu, ceci d'autant plus que Péguy apparaît alors comme « le poète de l'incarnation, tout le contraire des tendances littéraires et philosophiques qui leur semble avoir dominé les dix années de l'après-guerre. Péguy, c'est «l'anti-Benda, le refus de la pensée pure, de la raison pure, la négation du pur esprit »31. Tous admirent Péguy, Jean-Pierre Maxence compris: «Après les vaines disputes, les vaines analyses de l'après-guerre pourrissante, après tant de textes écrits sur des textes, tant de commentaires sur des commentaires, après tant d'itinéraires de fuite, plus ou moins nobles, plus ou moins lâches, la' voix de Péguy rendait un son nouveau, nécessaire »32écrira-t-il en 1939. Mounier s'était pensé une vocation littéraire lorsqu'il était encore au lycée à Grenoble: «Une carrière littéraire brillante semblait alors incontestable, écrira-t-il en 1933 à Jacques Lefrancq, je la crois assez bien étranglée aujourd'hui par les tâtonnements... une plante avortée »33. C'est encore à la vocation littéraire qu'il pense juste avant la sortie de son Péguy en librairie: « comme une fleur greffée qui peu à peu retourne à la race première, je sens renaître en moi, sous la 23

philosophie, et par elle d'ailleurs, mon anCIenne vocation littéraire... »34. Au moment où Mounier cherchait le lieu fécond de la réalité morale, rejetant dos à dos l'individu clos sur lui-même et les morales sociologiques du grand nombre, attentif à l'œuvre des «conflits violents entre de hautes individualités et leur milieu », et n'avait pas encore trouvé la «formule» qui donnerait la clé des réactions réciproques entre l'individu et le milieu, au moment où il accueille en lui le sens péguyste de la misère, où il opte pour l'espérance et où il s'ouvre au monde extérieur, ceux qui tenaient le haut du pavé littéraire n'étaient rien moins que les surréalistes qui, avec Breton, étaient précisément en train de découvrir le lien individu-société dans une perspective révolutionnaire. De son tempérament, son éducation et par réflexe provincial, Mounier n'était guère sensible à ce qu'il nommera la «kermesse bruyante »35 des provocations surréalistes. Mais en 1930, l.s couleurs que les surréalistes donnent aux mots, aux objets et aux rêves constituent un climat dans les milieux littéraires et artistiques qu'il est impossible d'ignorer, avec ou contre qui il faut compter. Agaçant les uns, ravissant les autres, il ne laisse personne indifférent. C'est en 1930, précisément, qu'André Breton publie le «Second Manifeste du Surréalisme », faisant le point et signalant que «le surréalisme ne tendit à rien tant qu'à provoquer, au point de vue intellectuel et moral, une crise de conscience de l'espèce la plus générale et la plus grave et que l'obtention ou la nonobtention de ce résultat peut seule décider de sa réussite ou de son échec historique »36, « Nous vivons encore sous le règne de la logique, voilà, bien entendu, à quoi je voulais en venir »37disait déjà Breton dans le Manifeste de 1924. Cette lutte pour le surréalisme fut aussi 24

importante que celle menée par Bergson contre l'intellectualisme et contre le rationalisme. Par ailleurs, la lutte péguyste contre les habitudes en tous genres si prégnante dans la pensée de Mounier, trouve des résonateurs d'un autre style chez les surréalistes cherchant à déshabituer la sensibilité occidentale de cette «intraitable manie qui consiste à ramener l'inconnu au connu, au classable» qui «berce les cerveaux »38.Et ce qui est plus particulièrement mis en cause dans cette logique du rationalisme, ce sont les dislocations qu'elle opère: normal et folie, conscient et inconscient, parole et acte, rêve et vie, tien et mien, quand en réalité il n'y a, pour les surréalistes, que des champs, différents mais non opposés, d'application du désir. Ce refus de la dislocation mènera même Breton plus tard, en 1937, dans « l'Amour fou », à abolir toute frontière entre objectif et subjectif, aboutissant à une sorte de cosmologie des désirs de l'individu, où serait continuellement secrétée une correspondance entre le monde et l'homme. Sans aller jusquelà, cette méfiance vis-à-vis d'un type d'intelligence annihilant les forces de l'inconscient, ce refus des dualités arbitraires opérées par le rationalisme occidental, cette dénonciation de l'habitude sont, nous l'avons vu, des lieux où, par ailleurs, Mounier se sensibilisait: s'il l'avait été, lui, par Chevalier puis par Péguy, s'il venait d'une province dauphinoise peu informée et peu sensible aux éclats littéraires et artistiques parisiens, il n'a pu à Paris être insensible, pas plus que Maritain à Meudon, aux thèmes de dénonciation des habitudes occidentales, notamment rationalistes. «On a trop pris le surréalisme pour une plaisanterie de névrosés, dira-t-il en 1945, sous la kermesse bruyante de ses provocations, il est, je ne force pas le mot, un des plus sérieux mouvements de l'après-guerre, un des plus révélateurs des profonds besoins de notre temps.» Et il le considérera comme une «avantgarde »39.

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Scientisme positiviste, rationalisme, empirisme, physiologisme, spiritualisme, psychologie et métaphysique de l'habitude, contre quoi Mounier se situait, avaient en effet été battus en brèche, et violemment, par les surréalistes, et ce, au nom de «l'envers du décor logique », et d'une vie en poésie possible par la non-désespérance en l'esprit. Breton et ses amis proposaient «la métaphysique »40 d'un lieu de réconciliation des contraires, la surréalité, posant ainsi comme existant un point suprême qui est à l'œuvre et vers lequel il faut tendre, qui est et qu'il faut mettre en œuvre, lieu idéal mais réel de résolution de toutes les antinomies, lieu sans doute où se rassemblent toutes les énergies divines dont Nietzsche rêvait déjà d'opérer la récupération. Le surréel ne pouvait-il alors être ce lieu fécond de la réalité morale, voire même la « formule» cherchée qui unirait une « harmonie qui ne soit pas conformisme, une autonomie qui ne soit pas séparation? »4], N'était-ce point un lieu qui, du moins, entretenait l'espoir chez les jeunes générations des années 30 en réenchantant les objets, les êtres, les rencontres? «Mysticisme d'un nouveau genre », Mounier ne s'y trompera pas qui dira en 1945 en parlant de cette ouverture sur le surréel: «il s'agit là d'une philosophie que nous voyons se reproduire du politique au poétique, sous les formes les plus diverses: la recherche sur les ruines de l'esprit religieux traditionnel, d'un équivalent des plénitudes mystiques et des états de grâce »42et, «quant à leur tentative quasi-religieuse de transfiguration de la vie, elle est un de ces revivaIs qui, d'âge en âge relayent la flamme sacrée partout où brûlent des cœurs humains »43.Évitons d'emblée toute équivoque: pour les surréalistes, la «solution religieuse» était dénoncée comme une escroquerie en tant que « solution au problème de l'existence »44et la surréalité n'avait rien à voir avec un Dieu 26

personnel; philosophiquement enfin, le refus est clair et conscient de tout héritage spiritualiste. Par contre il n'est pas niable que cette surréalité cherchée est le lieu de résolution de tous les contraires, non pas un point neutre résultant d'un équilibre entre tous les contraires, mais un foyer vivant d'où les problèmes se posent, en quoi la question de leur résolution est dicible, mais la résolution aussi indéterminée que la surréalité elle.même. C'est à cette métaphysique de la surréalité que Breton revient en 1930, dès le début du second manifeste, expliquer à ceux qui l'auraient oublié l'intention surréaliste primordiale: «tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement. Or, c'est en vain qu'on chercherait à l'activité surréaliste un autre mobile que l'espoir de détermination de ce point »45. «Je veux croire, disait A. Breton en 1926, qu'il n'est pas une œuvre de l'esprit qui n'ait été conditionnée par le désir d'amélioration réelle des conditions d'existence de tout un monde »46. La surréalité, ce point suprême, ne pouvait dès lors devenir que ce foyer vivant d'où individu et société cesseraient aussi d'être perçus comme antinomiques. C'est en ce lieu en effet que les surréalistes se placent pour que s'opère la résolution de leur antinomie, et que se fasse l'unification de la personnalité, en même temps qu'une «conciliation effective de toutes les réalités les plus antinomiques »47. Dès lors, en 1930, l'expérience surréaliste, soudain considérée par Breton non seulement comme ne s'opposant pas à la révolution mais dépassant même en elle l'économique et le social, la libération de l'esprit atteignant au.delà, le programme communiste devient pour les surréalistes un «programme minimum »48. Analysant plus tard cette 27

attitude49, il dira que l'activité surréaliste, forcée par les

événements - et la guerre du Maroc en particulier - « à
adopter une attitude précise, extérieure à elle-même, pour continuer à faire face à ce qui excède ses limites », « éprouve tout à coup le besoin de franchir le fossé qui sépare l'idéalisme absolu du matérialisme dialectique ». Le groupe surréaliste dans les années 1930 allait donc entrer «jusqu'au fond dans la grande crise de la traversée du matérialisme
marxiste »50.

Si Michel Carrouges pense que «ce passage a été salutaire dans la mesure où il a empêché le surréalisme de tomber dans un idéalisme subjectif et où il le forcera à prendre une conscience plus aiguë des obstacles que la vie immédiate oppose à l'essor du fantastique », n'était-ce pas, comme Gide, comme bien d'autres, tomber dans un idéalisme collectif dont Breton lui-même ne fut du reste pas dupe dès ses premières discussions avec les communistes? S'il était possible de passer ainsi, comme d'un coup, d'un idéalisme subjectif à un idéalisme collectif, n'était-ce pas que le surréel, ce point suprême, était une sorte de court-circuit, de «volatilisation poétique des contraires »51, un vertige romantique du XX. siècle, une attitude extatique face au réel? Maritain qui, dans les années 1930, est en train de représenter aux yeux des artistes et des intellectuels d'alors le philosophe catholique avec qui ils peuvent sérieusement se confronter, considérait la poésie comme une « divination du spirituel dans le sensible, et qui s'exprimera elle-même dans le sensible »52 et que c'était une « erreur mortelle d'attendre de la poésie la nourriture supersubstantielle de l'homme »53: «La recherche de l'absolu, de la parfaite liberté spirituelle, jointe au défaut de toute certitude métaphysique et religieuse, 28

a jeté, après Rimbaud, plusieurs de nos contemporains dans cette erreur. De la poésie seule, ils attendent, au milieu d'un désespoir dont la réalité quelquefois tragique ne doit pas être méconnue, une improbable solution du problème de leur vie, la possibilité d'une évasion vers le surhumain. Rimbaud l'avait dit pourtant, la charité est cette clef4. Malgré ce mot rayonnant, il reste la grande personnification de l'erreur dont je parle. » Il s'agit bien des surréalistes dont parle ici Maritain. Breton lui-même est cité: «... maintenant on fait de la poésie le moyen de la vie (et de la mort). Résultat: on verra des hommes doués du sens de la poésie charger la poésie de fardeaux qui répugnent à sa nature... exiger d'un tableau, d'une sculpture ou d'un poème qu'ils fassent « faire un pas à notre connaissance abstraite proprement dite »55... Mais la poésie ne peut donner tout cela qu'en trompe-l'oeil... Le plus violent effort d'affranchissement de toute littérature aboutira ainsi par la force des choses à la littérature encore... Quant à l'ordre même de l'action et de la destinée humaine, qu'est-ce que la poésie comme régulatrice de vie morale et spirituelle, la poésie à réaliser en conduite peut y introduire, sinon la contrefaçon? Contrefaçon du surnaturel et du miracle, de la grâce et des vertus héroïques. Déguisée en ange du conseil elle égarera l'âme humaine sur de faux chemins mystiques... L'homme est appelé à la contemplation surnaturelle, c'est lui voler son bien que lui proposer une autre nuit. Une révolution qui ne change pas le cœur ne fait que retourner des sépulcres blanchis »56. Il est clair que, pour Maritain, le « surréel» est un mot qu'il ne consentira jamais à laisser aux surréalistes, car il désigne pour lui « le plus réel que la réalité »57.Mounier, qui n'avait pas de particulière attirance pour le thomisme de son aîné mais qui savait pascaliennement distinguer les ordres, ne pouvait en 29

l'occurrence que le rejoindre sur cette acception du surréel. Mieux: c'est le vocabulaire même de Maritain qu'il emploiera lorsque, parlant du « réalisme spirituel» dès le premier article écrit en octobre 1932 dans Esprit. il désignera « au plus bas degré» des « échelles de spiritualité» qui « toutes pourraient se graduer sur l'intensité et sur la qualité de ce sens des présences réelles »58,un « sens du mystère» qui est « quelque chose comme un instinct vague du volume spirituel avant que le regard de l'intelligence n'en détennine le dessin. Prenons garde au.;'( ontrefaçons59. Il ne s'agit pas du tout de cet amour c diffus et lyrique du mystérieux qui pousse .la mode d'aujourd'hui à toutes les fonnes de sciences, de philosophies et de poésies occultes. Instinct impur, tendu d'orgueil et vulgaire, fait d'un désir de se séparer du commun, d'une impuissance intellectuelle radicale et d'une horreur de la fenneté dont le goût du merveilleux n'est que la puérile et sensuelle expression ». Mounier oppose à cet amour du mystère qui n'est pas du tout le sens du mystère, « la simplicité, du regard de l'enfant à la ligne des blés... fonne la plus émouvante de la grandeur» car il est « la profondeur de l'univers ». Attitude réactive du grenoblois n'ayant pas encore dépiégé en lui le moralisme et l'idéalisme? Sans doute. Attitude corporelle défensive de l'homme jeune encore jeune homme ayant, malgré son souci d'incarnation, à travers lui, à découvrir que le psychique « en même temps qu'il est transcendant dans toute sa profondeur »60est, comme il le dira plus tard, « immanent au biologique sur toute son étendue par les valeurs qu'il incarne»? Sans doute aussi. Impossible cependant, sachant nous l'avons vu, ce qu'il y met d'expérience personnelle, de gravité et de délicatesse, de lui attribuer là une naïveté infantile, mais bien plutôt ce qu'il disait lui-même de Péguy: « Quelques hommes, dans ce monde troublé, arrivent à nous ainsi que des enfants aux yeux chargés de miracles. Ils portent 30

sur eux, comme un sourire, cette pureté vers quoi les autres aspirent avec labeur, et de cet éveil qui s'épanouit en eux rayonne un message »61. La conviction « poétique» de Mounier se trouve formulée dans ce mot de Gide qu'il écrira à Paulette Leclercq le

1or mai 1933 : « Il y a la réalité et le rêve; il Ya une deuxième
réalité: la vraie vie tout entière est un rêve qui tout entier est une réalité... Ce mot retrouvé s'est répandu comme une fraîcheur, et je suis dans la joie. Car la joie est bien comme une grâce. Elle se lève subitement à la minute la plus inattendue »62. Aussi, dès le Prospectus de février 1932 annonçant la publication d'Esprit, Mounier dira que « l'artiste a un rôle important... pour faire éclater les formes de la vie moderne et les préparer à une germination, il lui appartient d'y faire surgir la vision concrète de l'homme, première étape d'un élargissement de lui-même qui l'ouvrira à tout l'univers. L'art, s'il se donne sa vérité, ne se forge pas sa matière. Que l'artiste ne croie pas davantage parfaire son instrument en se bornant à de simples retouches sur des formules ou à de pures recherches d'expression, seule la force de l'inspiration peut créer de nouveaux langages... 63 Le 28 novembre 1932, Mounier réunira chez lui pour la première fois « le groupe des Artistes» et amorcera la discussion sur « les conditions spirituelles d'un renouveau artistique »64. Puis, dira-t-il, « on s'accroche sur le surréalisme... Nous essayons de définir tout de même ce qu'ils nous ont apporté »65. La réponse de Mounier sera publiée deux ans plus tard dans Esprit, au cours d'une « Préface à une réhabilitation de l'art et de l'artiste »66. Il aura pris alors davantage la mesure de 31

l'action quotidienne et des hommes. Alors que par ailleurs il est en train de travailler sur l'anarchisme67, il fera au mouvement surréaliste « le reproche capital de n'être pas sorti, par manque de souffle et de désintéressement, de la révolte et de l'anarchie, ou pour ceux qui se sont livrés à Moscou, de s'être partiellement précipités dans une nouvelle servitude» et considèrera qu'on a sans doute «exagéré son originalité ». Mais il lui rendra «les honneurs qui lui sont dus» en lui attribuant, «pour les générations d'après-guerre, ce rôle salutaire et essentiellement spirituel que joue périodiquement la négation violente: de brûler au fer rouge les empâtements de la médiocrité et du conformisme, qui sont les pires ennemis de l'art comme de la vie intérieure ». Il reconnaîtra qu' « on ne combat un tel adversaire qu'en le dépassant et en l'intégrant» et « que les problèmes qu'il a posés, et que nous reprendrons, n'ont pas encore trouvé d'issue »68. Mounier pensera toujours qu'« affirmer, comme ils (les surréalistes) le faisaient, la toute-puissance du désir risque d'enfermer l'individu sur lui-même, car rien n'est plus anarchique que le désir »69. Au fond, pour Mounier, les forces de révolte et de rénovation que les surréalistes ont drainées avec eux et éveillées chez d'autres aboutissent à un nouveau conformisme, celui de la démultiplication des désirs individuels, et à ce titre tombent sous sa critique de l'individualisme. Il reconnaîtra en 1947 que le manifeste du surréalisme de 1924 avait été une «déclaration d'aventure absolue »70.Il représentera par-là à ses yeux une « croisade de la quatrième dimension », et il ne s'agira plus de lui disputer sa force de rupture et d'aventure ni la profondeur ou l'authenticité avec lesquelles il a tenté de ré-enchanter le monde dans les années 1920/1930 hors d'une perception étriquée et petite-bourgeoise 32