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Employés de Bureau et Syndicalisme

De
272 pages
L'auteur s'est attaché au fil de son étude, à éclairer sous un angle nouveau les rapports des employés de bureau avec le syndicalisme. Ce faisant, elle renverse nombre d'a priori qui apparaissent alors comme des révélations; ainsi, loin d'être des salariés déracinés de leur milieu d'origine, les employés de bureau peuvent au contraire être porteurs de traditions politiques et syndicales familiales. Cet ouvrage vient donc à point pour appréhender un groupe professionnel d'extension récente mais continue, jeune et en majorité féminin.
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EMPLOYES DE BUREAU ET SYNDICALISME

-Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si Logiques Sociales entend sociale. la dominante reste universitaire, la collection favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une des phénomènes empirique enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance méthodologique ou théorique, sociaux ou qui proposent une innovation voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve groupe de la industrielle. Essai de sociologie d'un modernisation professionnel, 1997. par), La place des oeuvres et des acteurs Gilbert VINCENT (rassemblés religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. (dir.), Le travail à l'épreuve Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT du salariat, 1997. Stratégies de Jocelyne BARREAU, Jean- Yves MÉNARD, modernisation et réactions du personnel, 1997. socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une française : auteurs et amateurs d'un Anita TORRES, La Science-fiction genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARS AN, Les galeries d'art en France aujourd' hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à professionnelle, 1997. l'élaboration d'une identité Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6328-2

Yannick LE QUENTREC

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EMPLOYES DE BUREAU ET SYNDICALISME

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Nous remercions les responsables syndicaux de la Banque populaire du Quercy et de l'Agenais, du Centre départemental des Impôts de Cahors et ceux de la Caisse primaire d'Assurance Maladie de Toulouse qui ont joué un rôle déterminant dans la réalisation de notre étude de terrain. Nous remercions les employés de bureau qui ont accepté, malgré leur disponibilité limitée, de répondre avec une grande confiance à nos questions. Nos remerciements vont également aux personnes qui nous ont guidée et aidée par leurs interventions. Nous remercions enfin notre entourage qui nous a soutenue pendant ces années de recherche.

" Depuis toujours, on exige des hommes qu'ils étendent leurs pieds selon leurs draps, et ils ont appris à le faire, mais leurs rêves, leurs souhaits refusent d'obéir" (E. Bloch Principe Espérance, Gallimard 1959, tome III)

Introduction

"...Comme les cols blancs n'ont pas de position publique, ce sont leurs positions privées en tant qu'individus qui déterminent la direction dans laquelle ils iront; mais, en tant qu'individus, ils ne savent pas où aller. C'est pourquoi ils hésitent aujourd'hui. Leurs opinions sont confuses et chancelantes, leurs actions désordonnées et discontinues. Ils sont inquiets et méfiants, mais, comme beaucoup d'autres, ils n'ont pas de cibles sur lesquelles ils pourraient concentrer leur inquiétude et leur méfiance. Ils sont peut être politiquement susceptibles, mais ils n'ont pas de passion politique. Ils forment un choeur de tragédie, trop peureux pour protester, et trop hystérique dans ses manifestations de joie. Ils forment l'arrière-garde. Dans l'avenir immédiat, ils suivront le chemin de la course au prestige; dans un avenir plus lointain, ils suivront les chemins du pouvoir, car finalement, c'est le pouvoir qui détermine le prestige..."
(C. Wright MILLS)1

Monde aveugle et atomisé. Monde sans convictions, ni passions. Monde craintif et dérisoire. Monde aliéné définitÏ\ement ? La réalité des employés de bureau se perdrait-elle dans des impasses aussi obscures et désespérantes et leur place se mesure-telle uniquement à l'aune des qualités qui leur font défaut? Le sort des employés est-il scellé dans leurs renoncements, entraînant par la même tout un processus de déclin des organisations collectives dont le monde salarié s'est peu à peu muni pour sa défense? Nous ne le pensons pas. Si la citation de C.W. Mills résume assez justement les idées qui entourent le syndicalisme des employés de bureau, si elle a pu à un moment donné rendre compte d'une certaine réalité, elle n'en suscite pas moins quelques remarques. Pourquoi les employés de bureau comme leur syndicalisme font-ils l'objet d'un consensus aussi négatif? Pourquoi une telle permanence de ces propos en dépit des profonds. changements à l'oeuvre dans le salariat au cours de ce siècle? Par delà le souci de répondre à ces questions génériques, notre recherche s'appuie sur trois ordres de motifs: dépasser les stéréotypes pour retrouver le phénomène social qui nous paraît plus complexe et évolutif. Témoigner d'une réalité que nous avons longuement côtoyée en tant que salariée et qui nous semble en décalage avec ces
I Mills C.W., Les cols blancs, Essai sur les classes moyennes américaines (1951), Paris, Editions Maspero, 1970. 9

approches. Compléter, sur la base d'une problématique renouvelée, une réflexion sociologique relativement peu développée sur ce sujet. Concrètement, plutôt que de partir d'une approche en creux du syndicalisme des employés de bureau, il s'agit de s'arrêter sur l'existant. De plus, en s'appuyant sur le principe que le syndicalisme ne prend vie que grâce aux hommes et aux femmes qui s'y impliquent, nous nous proposons d'examiner comment les employés de bureau sont conduits à s'engager vis-à-vis des organisations syndicales ou encore à participer à des actions revendicati ves. De manière générale, que dit-on du syndicalisme des employés, sachant que ce dernier englobe celui des employés de bureau? Si l'on s'en tient aux idées reçues, il ne présente guère d'intérêt. Engoncé dans des pratiques timorées et réformistes, il ne soulève ni l'enthousiasme ni l'engagement des foules. Tout porte à le considérer comme un syndicalisme de seconde zone au point que n'importe quelle grève éclatant dans ce milieu professionnel fait d'abord figure d'incongruité. Mais cette image persistante ne correspond pas forcément à la réalité car, y compris dans cette période de crise traversée par l'ensemble des syndicats européensl, il semble qu'un syndicalisme employé subsiste et que des actions collectives fort structurées se soient déroulées ces dernières années. Nous pensons aux conflits des caisses d'épargne de Midi-Pyrénées en 1991, de la CP AM de l'Essonne en 1990, des agents des finances en 1989...etc. Des exemples plus locaux existent aussi. Prenons le cas de l'un des deux départements retenus pour notre étude, le Lot. Nous constatons que ça et là, dans des administrations publiques ou des entreprises privées très fournies en personnel employé, des organisations syndicales sont implantées et fonctionnent. Dans cette zone à dominante rurale, elles constituent une part importante des effectifs syndicaux et des équipes qui dirigent les structures interprofessionnelles (unions locales, départementales, régionales) On notera au passage que, loin de développer des pratiques corporatistes, la majorité d'entre elles se préoccupent de l'organisation horizontale des salariés publics et privés d'une circonscription géographique déterminée. Dans le même ordre d'idées, l'approche de la structure socioprofessionnelle des adhérents2 nous indique que la catégorie des employés

I Bibes G., Mouriaux R., (sous la direction de), Les syndicats européens à l'épreuve, Paris presses FNSP, 1990, p66. 2 Héran F., Dossier le monde associatif in Economie et statistiques n0208, mars 1988.

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alimente de façon substantielle (20,3 %) les syndicats de salariés (cf. tableau n°1). Tableau n01 : Le public des syndicats de salariés: structure socioprofessionnelle des adhérents adultes. En%
Composition socioprofessionnelle des adhérents Cadres et professions intellectuelles supérieures Professions intermédiaires Emplovés Ouvriers Qualifiés Ouvriers non Qualifiés Agriculteurs Artisans, commercants, chefs d'entreprise 1UfAL Syndicats salariés de 20,7 34,1 20.3 17,2 6,8 / 0,9 100,0

* Lecture: 20,3 % des adhérents des syndicats de salariés sont employés Source: enquête "Contact" INSEE-INED, 1982-1983

Ces remarques concernant le syndicalisme des employés nous conduisent à centrer notre recherche sur l'objet suivant: les conditions sociales et professionnelles de l'engagement ou du nonengagement syndical des employés de bureau et de leur participation à des actions revendicatives. Par la notion de conditions sociales, nous émettons l'idée que le syndicalisme des employés de bureau est le résultat d'une interaction entre les influences des différentes sphères sociales comme la famille, l'école, le travail, etc. De plus, nous introduisons une notion historique qui nous paraît indispensable à la compréhension de ce phénomène. Plutôt que d'étudier la façon dont il se définit à travers les discours d'instances officielles comme les congrès, le syndicalisme des employés de bureau est ici appréhendé à partir de sa base salariée, à savoir que, tout en s'intéressant particulièrement à l'un de ses moments forts, la militance, nous n'excluons pas d'observer d'autres positionnements comme celui de simple syndiqué, de non-syndiqué ou encore d'anciens syndiqués. Appuyée sur le jeu des acteurs individuels et collectifs, notre démarche privilégie le point de vue des employés de bureau, c'est à dire le sens qu'ils donnent à leurs positionnements syndicaux. Qu'entendons-nous maintenant par employés de bureau, sachant qu'il y a très peu d'études spécifiques sur ces salariés qui, la plupart du temps sont traités comme une catégorie résiduelle? Malgré les difficultés à circonscrire très précisément notre champ 11

d'observation, nous les définissons comme des salariés d'exécution qui travaillent dans des bureaux et traitent de l'information. Nous les distinguons de ce fait des membres des catégories socioprofessionnelles dont la spécificité est- de produire de l'information (cadres, professions intellectuelles supérieures) et des ou vriers pour lesquels le traitement de l'information est subordonné à une production matérielle. Dans cette étude, nous utiliserons principalement la nomenclature de l'Insee qui classe les employés de bureau chez les "employés civils et agents de service de la fonction publique" et chez les "employés administratifs d'entreprise". Les employés de bureau qui figurent dans notre échantillon ont été interrogés sur la base d'une grille de questions ouvertes dans trois types d'entreprises différents: A Cahors, la Banque populaire du Quercy et de l'Agenais et le Centre départemental des Impôts. A Toulouse, la Caisse Primaire d'Assurance Maladie. On notera que le fait de parler du syndicalisme des employés de bureau contient d'entrée une ambiguïté. Il est en effet question d'un phénomène social mixte, le syndicat, où se côtoient des hommes et des femmes, dans un secteur professionnel à majorité féminine mais plutôt à domination masculine. Ne souhaitant pas exclure cette dimension, nous avons veillé à ce que les femmes soient fortement représentées dans notre échantillon sans pour autant en écarter les hommes. Ce choix de maintenir une certaine mixité rend davantage compte de l'univers professionnel des employés de bureau. Il permet d'observer les convergences ou les différenciations qui peuvent s'opérer chez ces salariés à partir de leur appartenance de sexe. Concernant le syndicalisme des employés de bureau, les études sociologiques se sont développées autour de la proposition suivante: le syndicalisme des employés de bureau serait faible1 et cette faiblesse serait liée à leurs caractéristiques professionnelles à savoir le retrait dans le travail, un penchant promotionnel, une mobilité sociale ascendante. Quant à nous, si notre recherche montre que l'engagement syndical et l'action revendicative des employés de bureau font l'objet d'un certain nombre de déterminations sociales, nous remarquons toutefois que, dans ces dynamiques collectives, ces salariés prennent un rôle actif qui vise à revaloriser leur travail, à reconstruire une image positive de leur groupe professionnel, à transformer leurs relations de travail comme leurs relations aux organisations syndicales. En premier lieu, le syndicalisme des employés de bureau serait faible, enclin au compromis. Cela est sans doute vrai si l'on
I Crozier M., Le monde des employés de bureau, Paris Editions du Seuil, 1965. 12

considère la période d'origine de ce syndicalisme. Mais un examen plus poussé montre que celui-ci s'est rapidement intégré au syndicalisme ouvrier et révolutionnaire français. De nos jours, la crise du syndicalisme a nivelé les différences qui pouvaient exister dans les pratiques syndicales des diverses catégories de salariés. Concernant le syndicalisme des employés de bureau, on ne peut nier la présence d'un certain nombre de décalages. D'un côté, ces salariés expriment des attentes particulières vis-à-vis des organisation~yndicales (davantage de solidarité, amélioration des conditions de travail, revalorisation du travail, préservation des emplois), attentes que l'on trouve également à l'oeuvre dans les logiques qui caractérisent leurs actions revendicatives (renforcer la cohésion du groupe professionnel et lui reconstruire une image positive, inverser la contrainte). De l'autre, on observe que les organisations syndicales traitent ces mêmes attentes de façon sélective en fonction de logiques qui leur sont propres (syndicalisme de service, syndicalisme de cogestion, de négociation ou syndicalisme revendicatif et global). Globalement, celles-ci restent donc investies d'une forte demande sociale tout en faisant l'objet de jugerrients critiques et d'exigences nouvelles: les employés de bureau veulent être davantage reconnus dans leurs spécificités professionnelles et leur spécificité sexuée. Ils aspirent à un syndicalisme plus unitaire, plus indépendant de la politique et à des pratiques syndicales plus démocratiques. Ces exigences aboutissent à des comportements moins spécialisés dans lesquels l'engagement syndical ne monopolise pas l'ensemble des activités d'un individu. De même, l'action revendicative des employés de bureau associe largement les organisations syndicales, mais elle leur attribue un rôle davantage conçu en termes d'accompagnement que de conduite. Ici, ce sont les employés de bureau qui passent au premier plan. Fortement centrée sur l'existence collective du groupe, leur action exprime une quête de reconnaissance professionnelle à l'égard de la hiérarchie, de l'entreprise, du corps social tout entier comme en direction des organisations syndicales. Les rapports habituels de délégation font place à des pratiques d'autogouvernement (assemblées générales, stratégies de cohésion par des actions d'unité syndicale à la base, collectes de solidarité, production et circulation d'informations, etc.). Même si, après la lutte, les habitudes reprennent le dessus, l'action revendicative des employés de bureau n'en comporte pas moins un aspect irréversible dans la mesure où le groupe professionnel garde en mémoire l'histoire de son émancipation. Second point d'analyse, la faiblesse syndicale des employés de bureau s'appuie sur plusieurs de leurs caractéristiques professionnelles: les femmes, nombreuses chez les employés de bureau, adopteraient souvent des attitudes de retrait dans le travail. 13

Il est certain que celles-ci sont plus tributaires que les hommes employés de bureau des contraintes de la vie familiale. Mais cela n'aboutit pas dans les faits à des comportements de retraitl dans le travail. Leur choix d'entrée dans la vie active relève d'abord d'un volontarisme plus affirmé que chez les hommes. Quant à l'investissement professionnel, même si ses bases peuvent se différencier en fonction des sexes dans certains types d'entreprise, les hommes comme les femmes employés de bureau montrent un souci commun de s'investir davantage dans leur travail, d'améliorer la qualité des services rendus au public, de développer les relations entre collègues, d'avoir plus de responsabilités et d'autonomie reconnues dans l'exercice de leurs tâches. Autre proposition en contradiction avec l'argumentation précédente: les employés de bureau délaissent le syndicalisme parce qu'ils auraient un penchant promotionnel. On peut concevoir que dans sa période d'essor, des années soixante aux années soixante quinze, les employés de bureau aient vu s'ouvrir des perspectives de progression de carrière, le secteur bancaire en constitue un bon exemple. Mais dans ce domaine, la situation a sensiblement évolué. La part des bacheliers et des diplômés de l'enseignement supérieur s'est accrue sans qu'augmente le niveau de qualification des emplois accessibles. On assiste à une dévalorisation des diplômes plus marquée pour les femmes que pour les hommes employés de bureau. Exception faite du secteur bancaire ou les hommes employés de bureau parviennent encore à s'inscrire dans des perspectives promotionnelles, la majorité de ces salariés exprime le sentiment de se trouver dans une impasse. Et, dans les cas où un projet se précise dans ce domaine, il est apprécié en fonction de plusieurs autres paramètres: la vie familiale et les stratégies de couple, le rejet de la concurrence entre collègues, le souci de préserver la solidarité dans les relations de travail et de former un groupe professionnel. Dernier point venant argumenter la faiblesse syndicale des employés de bureau: ces salariés seraient en situation de mobilité sociale ascendante. Au début du siècle, être employé de bureau pouvait effectivement représenter une position sociale bien meilleure que celle d'ouvrier ou d'ouvrière. Aujourd'hui, la mobilité sociale des employés est plus le résultat de changements structurels dans la composition du salariat, qu'elle ne relève d'un processus d'ascension véritable2. D'autre part, une telle conception
I Sainsaulieu R., L'identité au travail (1977), Paris FNSP, 1988. 2 Insee, Données sociales 1996. D. Goux et E. Maupin constatent que de manière générale la société évolue vers plus de mobilité, mais pas vers plus d'égalité dans les chances d'ascension sociale. 14

ignore que les orientations vers les professions d'employés s'effectuent souvent par défaut en ce qui concerne les enfants d'origine sociale modeste. Actuellement, les employés de bureau montrent une perception de leur travail beaucoup trop négative (tâches d'exécution, productivité, faible valorisation...) pour se sentir en position sociale ascendante. On observe également que le fait d'être employé de bureau n'efface pas les influences liées à la période de l'enfance, et cela, quel que soit le type d'engagement actuel du salarié considéré. Les valeurs de la famille d'origine conditionnent de façon durable les comportements syndicaux des employés de bureau tout en s'intégrant dans des processus de réappropriation, de continuité, de rupture, de disparition et de réapparition...Mais en dehors de ces valeurs familiales, d'autres influences s'exercent: un milieu d'origine modeste peut laisser des souvenirs d'humiliations ineffaçables. L'école n'est pas non plus un milieu clos. Elle sensibilise les élèves à travers des savoirs spécialisés plus ou moins proches du syndicalisme et les initie à certaines pratiques de représentation. L'engagement dans des organismes d'encadrement de la jeunesse ou dans des mouvements politiques exerce également une action de familiarisation. Les alliances représentent, à leur tour, une période de recomposition des attitudes et comportements syndicaux des employés de bureau. En fonction des rapports qui s'instaurent au sein du couple, on assiste à des processus d'initiation, à des remodelages ou à la disparition d'engagements antérieurs. En dehors des valeurs familiales, du milieu d'origine et de la trajectoire biographique, l'entrée dans la vie professionnelle constitue l'occasion d'incitations particulièrement décisives en matière de syndicalisation. Tout l'engagement syndical de l'employé de bureau, l'adhésion comme le niveau d'implication, s'y trouve à nouveau mis en jeu. En fonction des relations de travail, des changements ou des difficultés ponctuelles, des évènements internes ou externes à l'entreprise, on observe des militantismes durables, des dynamiques de turn-over, des ruptures douloureuses...Chacun de ces positionnements s'inscrit dans une gamme de motivations (idéologiques, utilitaires et affectives) dont la spécificité n'efface pas le caractère complexe et évolutif. L'énoncé de notre problématique et l'examen des matériaux que nous avons recueillis sur le terrain nous a conduite à formuler deux hypothèses de travail: La première consiste à établir un lien fort, en positif ou en négatif, entre les attitudes des employés de bureau et leur héritage culturel, notamment familial. La seconde se fonde sur les interactions qui s'opèrent entre le syndicalisme et l'action revendicative des employés de bureau, d'une part, et les 15

marques identitaires construites professionnelle, d'autre part.

par les sujets dans la pratique

Le premier chapitre discute les principale~ théories qui ont abordé le syndicalisme des employés de bureau et décrit notre démarche de recherche. Dans le second chapitre, nous délimitons et spécifions à l'aide de données statistiques et ma90sociales le groupe professionnel des employés de bureau. Le, troisième chapitre, consacré à une approche historique, dégage les caractéristiques du syndicalisme des employés dans lequel s'intègrent les employés de bureau. Le quatrième chapitre présente notre étude de terrain et analyse l'échantillon des employés de bureau que nous avons interviewés. Le cinquième chapitre étudie la façon dont s'élabore l'engagement ou le non-engagement syndical des employés de bureau à partir des influences de leur famille d'origine et de leurs trajectoires biographiques. Le sixième chapitre aborde le rôle décisif des expériences professionnelles pour l'engagement syndical des employés de bureau et la complexité des motivations qui le fondent. Le septième chapitre présente les traits identitaires caractéristiques des employés de bureau. Enfin, les deux derniers chapitres, et non les moins importants à nos yeux, s'emploient à saisir comment le syndicalisme des employés de bureau et leurs actions revendicatives s'articulent avec leur milieu de travail.

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Chapitre 1

Les conditions

sociales du syndicalisme

des employés de bureau

Depuis plus d'une dizaine d'années, nous sommes salariée du secteur de l'action sociale dans le département du Lot. Depuis des années, nous côtoyons des employés de bureau, syndiqués, nonsyndiqués, des hommes et des femmes, qui s'intéressent à leur travail, se mobilisent pour sa qualité, qui refusent d'être traités comme des salariés passifs et qui s'organisent dans des actions collectives. Nous avons souvent été frappéee du fait que cette partie de leur expérience professionnelle leur était systématiquement confisquée par les images courantes. Quand on parle des employés de bureau, la réalité s'aplanit, devient terne. Ceci se vérifie dans de nombreux domaines: la littérature et les atmosphères kafkaiennes d'un monde bureaucratique et totalitaire. Les doctrines syndicales et politiques parcourues par les débats sur le caractère productif ou improductif des employés de bureau. Les médias si complaisants à décrire des fonctionnaires terrés dans des bureaux feutrés et ne perdant aucune occasion d'exercer sur l'usager la mince parcelle de pouvoir qu'ils détiennent...Comment ne pas chercher à voir ce que cachent des approches aussi unanimes et négatives? Mais pour cela, comment faire du syndicalisme des employés de bureau un objet de recherche? Qui sont ces employés qui travaillent dans des bureaux et qui traitent de l'information? En quoi le syndicalisme des employés de bureau se distingue-t-il de celui d'autres catégories socioprofessionnelles? Sur ces questions, les données sociologiques sont finalement peu nombreuses. Seuls quelques chercheurs comme M. Crozier ou M. Legendre ont étudié le syndicalisme des employés de bureau en tant que tel. Les autres l'ont abordé de façon plus ou moins directe dans le cadre d'une analyse englobant les comportements syndicaux de la catégorie socioprofessionnelle "Employés". Dans ce chapitre, nous nous proposons de rendre compte de ces travaux et de discuter si nécessaire les raisonnements venant fonder leurs conclusions. Partant de la mise en question de ce noyau théorique déjà

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constitué, nous nous emploierons à élaborer notre propre cadre de recherche. 1. Les pratiques syndicales d'un groupe professionnel fortement féminisé

La plupart des sociologues insiste sur la faiblesse du syndicalisme des employés de bureau. Si tant est que ces salariés parviennent à s'engager syndicalement, ce mode d'organisation collective en resterait à un stade de développement des plus rudimentaires. S'appuyant sur des liens de proximité entre employés et ouvriers, certains d'entre eux ont cependant mis en relief l'existence d'un syndicalisme "Employés". Maxime Leroyl n'a pas hésité à l'intégrer à sa description toute en richesse de la coutume ouvrière. Il nous fait part de ses difficultés à définir ses adhérents par rapport aux ouvriers. Au début du siècle, des salariés tels que les employés manutentionnaires des magasins ou les conducteurs de locomotive étaient assimilés à des ouvriers. D'autres comme les cochers, les petits marchands ou les contremaîtres étaient plutôt considérés comme des patrons. Mais, loin d'en tirer des conclusions hâtives, il nous décrit un syndicalisme produit d'un enchevêtrement de tradition et de révolution, dont les leaders ne sont pas tous issus de la classe ouvrière. De même, M. Halbwachs2 avait-il considéré que c'est le syndicalisme des employés qui se rapproche le plus de celui des ouvriers. Ceci dit, sans toujours réfuter les approches précédentes, la majorité des auteurs s'inscrit dans une autre analyse. Comme le syndicalisme "Employés" a pu être perçu à travers ses relations d'allégeance au syndicalisme ou vrier3, il se trouve ici requis pour alimenter les théories du consensus social. La cause est alors entendue: une faiblesse intrinsèque, voici la caractéristique la plus typique du syndicalisme des employés de bureau. Ce syndicalisme se montrera en général moins intransigeant et moins révolutionnaire. Il sera plus propice à la collaboration de classe. Les analyses de M. Legendre,4 proches des schémas de pensée de M. Crozier, forcent ce trait. Elles
1 Leroy M., La coutume ouvrière, Paris, M. Girard et E Brière, 1913, p.94. 2 Halbwachs M., Esquisse d'une psychologie des classes sociales, 1955, Librairie Marcel Rivière, réed 1964. 3 Crozier M., 1965 op cit p.58-59. 4 Legendre M., Les employés de bureau et la représentation, Revue française de science politique, vol 37, nOl, février 1987.
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postulent que le principal obstacle à l'action des employés de bureau tient au fait "qu'ils acceptent mal l'idée qu'on parle en leur nom". Cette méfiance envers toute démarche de délégation se fonderait, entre autres, sur le besoin quasi pathologique de reconnaissance sociale et de préservation d'une identité incertaine. Les délégués syndicaux, "permanentistes sortis du lot", affrontent, sans jamais la combler cette "distance nécessaire" qui se creuse entre eux et leurs mandants. Quant à leur action collective, explosion souvent fusionnelle et incontrôlée, n'y voyons qu'un ersatz, tout au plus "un épisode régressif" pour ce non-groupe aux réactions primaires I. S'il est vrai que le syndicalisme "Employés" ne s'est pas diffusé partout dans des proportions significatives par rapport aux effectifs de salariés potentiellement concernés et s'il est vrai que l'audience syndicale -pas seulement en termes de vote- montre que le syndicat a encore sa crédibilité à améliorer, ces carences lui sontelles vraiment spécifiques? La plupart des études, comme celle de R. Mouriaux2, ou de D. Labbé3 concernant la crise du syndicalisme, nous incitent à répondre par la négative. De plus, les chiffres récents sur la participation syndicale des employés montrent qu'une partie significative d'entre eux s'implique, de même que l'actualité témoigne de leur capacité d'action. Il serait intéressant de rechercher les raisons de ces comportements. La situation a donc pu évoluer depuis la date des enquêtes mentionnées plus haut et le tableau ne paraît pas si noir. Sur la base de données réactualisées, on parviendrait même à dessiner un autre type d'employés. Citons E. Schweisguth4 : "le salarié moyen de notre modèle, au contraire, conteste le pouvoir de ses supérieurs au nom de son propre savoir et se montre par suite sensible au thème de l'autogestion. L'expérience des conflits du travaille prédispose à reconnaître les vertus de l'action collective et du syndicalisme. Il n'hésite pas à faire grève, surtout s'il est fonctionnaire. Il vote pour des partis qui tiennent à l'adresse des salariés un discours d'action et de promotion collectives. Enfin, loin d'adhérer naïvement à l'idéologie du don ou à l'idéologie méritocratique, il reconnaît que des facteurs sociaux déterminent fortement la réussite scolaire ou professionnelle" .
I Legendre M., op cit p.62. 2 Mouriaux R., Le syndicalisme face à la crise, Paris Editions La Découverte, 1986. 3 Labbé D., la crise des syndicats français, in Revue française de Science Politique, volume 42, n04, août 1992. 4 Schweisguth E., les salariés moyens sont-ils des petits bourgeois? in Revue française de sociologie, XXIV-4, octobre, décembre 1983, p.687. 19

Sans mettre en cause la pertinence des analyses théoriques pré-citées, on constate qu'elles s'appuient en majorité sur des conceptions utilitaristes du syndicalisme qui sont loin de rendre compte de l'ensemble du phénomène. Or, être syndiqué ou militant, lorsqu'on est employé, n'est ce pas y trouver un sens et son compte, y compris au plan symbolique? Les motivations dans ce domaine ne se réduisent pas au seul plan matériell. Pour sa part, dans son étude concernant les effets de la sociabilité du travail sur la sociabilité syndicale2, R. Sainsaulieu fait apparaître une multiplicité de logiques d'acteur en fonction de variables comme l'intégration à l'ancienneté, les formes d'organisation du travail, etc. Les comportements syndicaux ne se voient plus dès lors réduits à de simples fonctionnements stratégiques. Toute une culture s'élabore à l'intérieur de ces univers croisés. Mais au delà de ces remarques, c'est pourtant l'absence d'une dimension significative du milieu des employés de bureau qui nous interroge. Plus précisément, lorsqu'on examine la syndicalisation des employés de bureau, on est tenu de considérer que ce groupe professionnel se compose majoritairement de femmes. Cette donnée introduit une question essentielle pour la suite de nos travaux: compte tenu de leur place sociale, ces salariées développent-elles une sociabilité particulière au plan du travail comme dans le cadre syndical? M. Legendre3 indique, sur ce point, quelques pistes d'investigation lorsqu'elle questionne les mécanismes de représentation des employés de bureau, leur désir de reconnaissance sociale. Sa démarche mérite cependant d'être approfondie en ce qui concerne les effets induits par la féminisation de ce groupe professionnel. M.H. ZylberbergHocquard avait déjà retenu pour trait particulier du salariat féminin, une négociation constante entre le statut de mère, d'épouse et celui du travail4. J. Evetts à propos des femmes ingénieurs analyse longuement les tensions issues de la gestion de cette "double identité féminine. Identité dans le travail en plus de leur identité comme femme et mère. Double identité qui condense leurs responsabilités dans un emploi du temps encore plus serré"5
1 Pizzorno A., Sur la rationalité des choix démocratiques,in Birnbaum P., Lecas J. (dir) Sur l'individualisme, Paris Presses FNSP, 1986, p.330 à 369. 2 Sainsaulieu R., 1988, op cit.. 3 Legendre M., 1987, op cit p.59. 4 Zylberberg-Hocquard M.H., Femmes et féminisme dans le mouvement ouvrier français, Paris, Anthr'opos, 1981, p.l 07. 5 Evetts J., Women in Engineering: The career identities of promotion-succesful women, in Lucas Y., Dubar C.,Genèse et dynamique des groupes professionnels, . Presses universitaires de Lille, 1994. 20

(traduit' par nous Y. L. Q.) Dans le même ordre d'idées, on peut noter que le travail féminin reste entouré d'une certaine négativité sociale: seule une femme volage peut s'éloigner de son foyer. Ce qui conduit le CredocI à souligner que les partisans du libre travail des femmes sont encore actuellement en France légèrement minoritaires (surtout lorsqu'il y a présence d'un enfant en bas âge). De nos jours, ainsi que le constate G. Hatchuel, la société renvoie aux mères actives, comme un reproche intermittent, la figure idéalisée d'une mère traditionnelle2. On conviendra que de telles images puissent favoriser davantage des comportements féminins en termes de culpabilité ou de désir de compensation que l'engagement dans le travail, a fortiori si celui-ci se montre peu valorisant. On remarquera par ailleurs que la structure syndicale n'a pas échappé à la suprématie masculine. Certes, les femmes adhèrent aujourd'hui aux mêmes syndicats que les hommes et peuvent désormais y apparaître dans les plus hautes instances... Tenterionsnous d'ajouter "sans obstacle majeur" ? Et cela suffirait-il pour conclure que tous les problèmes sont désormais réglés? Les déséquilibres hommes-femmes qui s'opèrent dans les effectifs syndiqués et l'attribution des postes de responsabilité ne nous incitent pas à autant d'optimisme. Finalement, plusieurs niveaux de tolérance sociale à l'égard de la femme en situation de travail se dégagent de l'ensemble de ces réflexions. On la supporte quand elle reste discrète et en retrait. On la soupçonne d'ambition lorsqu'elle s'implique dans son travail et sa carrière. Elle se distingue, elle inquiète, et on sourit à l'occasion, lorsqu'elle s'engage dans l'activité syndicale. Compte tenu de ces éléments, on comprendra les réticences de ces salariées en matière de syndicalisme, sachant que les attitudes et comportements adoptés nous paraissent être davantage la conséquence de la place sociale faite au travail féminin, qu'ils ne constituent une cause naturelle3 et intangible de repli syndical. Dans un tel contexte, le fait pour une employée de bureau de s'impliquer dans son travail comme dans une organisation syndicale, revient à se positionner, consciemment ou non, en contradiction par rapport à ces représentations dominantes. C'est aussi accepter, consciemment ou non, de se confronter à des organisations syndicales fonctionnant encore largement sur les
I CREDOC, L'Etat de la France, collection L'Etat du monde, Paris, Editions la . Découverte, 1992, p.32. 2 Ibid p.32. 3 Naturelle au sens des éléments innés d'un individu, cf. Le Petit Robert, dictionnaire de la langue française 1992. 21

bases d'un syndicalisme ouvrier et masculin. Sur ces bases, comment les employées de bureau pourraient-elles se retrouver dans. un syndicalisme qui ne tiendrait pas compte de cette dimension féminine de la réalité sociale, en la reléguant dans la gestion du domaine privé, un syndicalisme asexué qui ne poserait pas la question des rapports de domination qui s'exercent sur les femmes I? Plus précisément, quels types de pratiques développent les organisations syndicales, quels moyens concrets mettent-elles en oeuvre pour établir une réelle mixité dans les organisations syndicales? Dans ce domaine, les coordinations sembleraient témoigner de nouvelles exigences envers les pratiques courantes de représentation. Ces exigences se révèlent d'ailleurs particulièrement fortes dans des catégories socioprofessionnelles très féminisées. Comme le souligne D. Kergoat2 l'ensemble de ces interrogations ne peut qu'être renvoyé au syndicalisme à qui revient la responsabilité de la prise en compte. Pour l'heure, nous nous proposons d'examiner les pratiques syndicales et l'action collective des employés de bureau en intégrant ces considérations à la fois historiques et sociologiques sur la place sociale du travail féminin. Nous essaierons de discerner en quoi ces éléments peuvent s'y retrouver particulièrement actifs. Nous nous interrogerons également sur les transformations voire les innovations que peut engendrer la forte féminisation de ce groupe professionnel sur ces mêmes pratiques syndicales et ces luttes collectives. Mais, auparavant, revenons aux théories mettant l'accent sur la faiblesse du syndicalisme des employés et voyons les raisons qu'en ont données leurs auteurs. Deux types d'arguments viennent les étayer: les employés de bureau seraient un groupe en situation de mobilité sociale ascendante. D'autre part, leurs comportements au travail se caractériseraient par un penchant promotionnel, ou, à l'inverse, et cela concerne essentiellement les femmes employées de bureau, par le retrait. Nous nous proposons de discuter successivement ces deux propositions.

1 Maruani M., Les syndicats à l'épreuve du féminisme, Paris, Editions Syros, 1979, p.214. 2 Kergoat D., Imbert F., Le Doarc H., Sénotier D., Les infirmières et leur coordination 1988-1989, Paris Editions Lamarre, 1992. 22

2. L'engagement syndical des employés de bureau: un mélange de traditions et d'expériences

Qu'entendent les sociologues lorsqu'ils se réfèrent à la mobilité sociale ascendante des employés de bureau? Ce point de vue, basé sur une approche hiérarchisée des catégories socioprofessionnelles, considère que ces salariés se coupent peu à peu de leur classe d'origine pour constituer ce qui relèverait d'une classe moyenne. Leur culture de référence devient celle de la classe supérieure à laquelle ils souhaiteraient accéder. Conséquence de cette progression qui en fait des déracinés, le groupe professionnel des employés de bureau se caractérise par son hétérogénéité et sa faible structuration identitaire. Suit alors l'énumération d'un certain nombre de carences -en particulier, la difficulté à s'organiser syndicalementappelées à rendre compte de la situation transitionnelle de cette "nébuleuse" pour reprendre le terme de G. Lavau 1. Mobilité sociale ascendante...Pourtant dès le 19ème siècle, quelques écrivains avaient commencé à donner le ton sur les conditions d'humilité et de servitude de l'employé. La bureaucratie était alors décrite par H. de Balzac comme un pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains2. Par la suite, l'ouvrage de P. Delon3 abordant le travail employé au début de notre siècle, ne contredit pas ces premières approches tant la misère et les exigences de docilité sévissent chez ces salariés. En 1951, C.W. Mills4 insistera sur le fait qu'aliéné dans son travail et du fruit de son travail "le col blanc du 20ème siècle n'a jamais été indépendant ; il est toujours l'homme de quelqu'un". Cette appartenance peut d'ailleurs aller jusqu'à la possession5. Au cours de cette même période, placés au coeur des transformations issues du progrès technique, les employés se trouvent engagés dans un processus de prolétarisation évoqué dans une majorité de travaux. C.W. Mills6 notait qu'objectivement la position structurale de la masse des cols
I Lavau G., Les classes moyennes et la politique, in Partis politiques et Classes sociales en France, sous la direction de M. Duverger, Paris, Armand Colin, 1955. 2 Balzac H. de, Les employés, 1824, Ed. A.M. Meninger Gallimard, 1985. 3 Delon P., Les employés, Paris Editions sociales, 1969. 4 Mills C.W., op cit p.8. 5 Bourdieu P., (sous la direction de), La misère du monde, Paris Editions du Seuil, 1993, p.383 à 391. 6 Mills C.W., op cit p.338. 23

blancs devient de plus en plus semblable à celle des ouvriers. Les deux couches appartiennent au salariatl et leurs niveaux de revenus se rapprochent. M. Halbwachs2 avait déjà constaté que par leur situation économique, les employés ont souvent eu le sentiment qu'ils ne se distinguaient qu'en apparence des travailleurs manuels. Ils se trouvent dans une relation de dépendance commune vis-à-vis de leur patron. Ils n'ont pas à faire preuve d'initiatives et n'ont pas de responsabilités. M. Crozier3 reconnaissait, pour sa part, que les employés partagent la plupart des limitations dont souffrent les travailleurs manuels. Pour cet auteur, une tendance au nivellement des rémunérations entre ouvriers et employés se confirme ainsi qu'une même absence d'autonomie et un rapport de subordination. Plus tard, J.D. Reynaud4 se montrera sensible à ce phénomène d'uniformisation entre ouvriers et employés, phénomène qui n'épargne pas les fonctionnaires puisque JF Kesler5 va jusqu'à évoquer une évolution considérable de leur paupérisation relative par rapport au niveau national pour la période allant de 1914 à 1977. L'opposition ouvrier-employé s'est estompée avec l'évolution des niveaux de vie, des genres de vie et des conditions de travail. Davantage centrés sur ce dernier aspect, les travaux récents du CEREQ6 aboutissent à des conclusions analogues: "Autrefois, être employé de bureau signifiait appartenir à un groupe social aux frontières très tranchées avec la classe ouvrière. La nature du travail (moins salissant, moins pénible, moins répétitif que le travail d'usine) et les conditions de travail (mensualisation, niveau de salaires, horaires différents, travail non posté, etc.) différenciaient radicalement les bureaux des usines. Aujourd'hui, l'opposition n'est plus du même ordre. Non seulement les ouvriers reçoivent des rémunérations mensualisées qui peuvent être supérieures à celles des employés de bureau, mais les conditions et les situations de travail d'un certain nombre d'employés ont évolué dans le sens d'un rapprochement avec le travail ouvrier (dépendance à l'égard d'une machine, répétitivité des tâches, etc.), tandis que certains emplois évoluaient plutôt vers les professions intermédiaires." Tout un
I Mills c.w., op cit, p.32. Cet auteur note que les employés n'accèdent pas à la propriété de classe, ce qui signifie que pour vivre ils doivent se soumettre à l'autorité que la propriété confère au possédant. 2 Halbwachs M., op cit. 3 Crozier M., 1965, op cit. 4 Reynaud J.O., Les syndicats en France, Paris Editions Armand Colin., 1966. 5 Kesler J.F., Sociologie des fonctionnaires, Que sais-je? PUF, 1980, p.76. 6 Bruand F., Emplois de bureau et insertion professionnelle, CEREQ juin 1986, p.6. 24

ensemble de formules naîtront de ces analyses. N. Poulantzas I a parlé d'OS de la paperasserie, C. Baudelot, R. Establet et J. Toiser ont utilisé la notion voisine de prolétaire de bureau2. Quand à M. Verret, il évoque l'appartenance commune, ouvriers-employés, au salariat d'exécution3. Ces observations convergentes sur la situation d'exploitation des employés de bureau ne semblent pas néanmoins remettre en cause la notion de mobilité sociale ascendante et on n'accorde toujours pas à ces salariés ce qui fait la force des faibles, l'organisation collective. De nos jours, c'est encore l'éc1atement4 ou la dilution5 qui menace la catégorie socioprofessionnelle "Employés", résultat inévitable de l'avènement d'une société postindustrielle6. Quels sont donc les motifs invoqués pour engendrer une perception aussi atomisée de ce milieu professionnel? Ils se centrent autour d'un thème particulièrement développé par M.Crozier qui fait de "l'ambivalence, le caractère fondamental de la condition employée"7. Ce sociologue établit son propos sur l'existence d'un rapport de discordance entre, d'une part, une situation d'employés de bureau comportant des éléments objectifs de prolétarisation, et, d'autre part, l'absence dans ce groupe professionnel de conscience de cette aliénation8. En résumé, si les employés de bureau ne se trouvent pas en réelle position de mobilité sociale ascendante, ils se sentent tout de même engagés dans cette voie. Ambivalence9 : voici l'objet du consensus sociologique auquel peu vont échapper et qui accompagnera la période d'essor de la catégorie socioprofessionnelle "Employés" et du groupe professionnel des employés de bureau (cf. : tableau cidessous) : ni M. Halbwachs qui, en 1933, voyait les comportements
I Poulantzas N., Les classes sociales dans le capitalisme aujourdh'ui, Paris Editions du seuil, 1974, p.334. 2 Baudelot C, Establet R., Toiser J., Qui travaille pour qui? Paris Editions Maspero, 1979, p.204. 3 Verret M., La culture ouvrière, Editions ACL, Société Crocus, 1988, p.268. 4 Gadrey N., Les employés de la vente par correspondance, ln Les employés de bureau: un monde en changement, Education permanente, mars 1991, pAl. 5 Chenu A., L'archipel des employés, Paris, Insee, 1990. 6 CFDT, avec J.P. Faivret, J.L.Missika, D. Wolton, Le tertiaire éclaté, Le travail sans modèle, Paris Editions du Seuil, 1980, p.360. 7 Crozier M., Les attitudes politiques des employés et petits fonctionnaires, in Partis politiques et Classes sociales en France, sous la direction de M. Duverger, Paris, Armand Colin, 1955, p94. 8 Crozier M., 1965, op cit p.23. 9 Petit Robert éditon 1992. Ambivalence: caractère de ce qui comporte deux composantes de sens contraire. 25

des employés s'inspirer tantôt de la classe supérieure, tantôt de la classe inférieure I. Ni les approches socio-politiques des classes moyennes2 lorsqu'elles s'interrogeaient sur la façon dont les employés vont conforter ou non l'ordre établi. Ni N. Poulantzas qui, malgré une approche diversifiée et interactive des formations sociales, a considèré que ces fractions de la "nouvelle-petitebourgeoisie" oscillent, dans la lutte des classes, entre classe ouvrière et bourgeoisie en attendant de tomber sous l'hégémonie de l'une ou de l'autre3. Ni enfin C. Baudelot, R. Establet, J. Toiser4 qui décrivent la classe des employés marchant sur une jambe, homogène dans ses conditions de travail, hétérogène dans ses modes de vieS. Tableau n° 2 : Le poids croissant de la catégorie socioprofessionnelle "Employés" et des employés de bureau. 1954-1982 (ancienne nomenclature des catégories socioprofessionnelles).
Effectifs (en milliers) Employés dont Employés de bureau 1954 2068 I 628 1962 2396 I 886 1968 2996 2371 1975 3841 3 104 1982 4677 3 746

Source: Recensements de la population.

Parallèlement au fait que ces analyses ne s'élaborent pas toujours sur une définition critique de la catégorie "Employés"6, ce par quoi il conviendrait de commencer, certaines d'entre elles

I Halbwachs M., Op cit. 2 Lavau G., Op cit. 3 Poulantzas M., Op cit p.244 à 347. 4 8audelot C., Establet R., Toiser J., Op cit.. S Pitrou A., Guélaud F., Les relations entre les situations de travail et la vie hors travail. Le cas des employés de la banque et des PTT. LEST-CNRS, juillet 1986. Sur ce point, ces auteurs prennent le contre pied d'un tel constat.. 6 Lorsque C.W. Mills ou, quelques années plus tard, G. Lavau mêlent les employés les plus modestes aux professions libérales et aux petits patrons, peut-on s'étonner d'aboutir à des conclusions d'ambivalence, ou même de dispersion? 26

entérinent, comme le remarque R. Girod 1, quelques grands archétypes préscientifiques ; 1°) Une dichotomie implicite du salariat entre travailleurs manuels et intellectuels, qui n'a jamais eu lieu d'être et se trouve encore plus révolue avec le progrès des technologies. 2°) L'idée d'une homogénéité ouvrière sans faille par opposition aux divisions des employés: ces conceptions ignorent l'existence de différenciations internes2 à la classe ouvrière et génératrices de tensions entre qualifiés et non qualifiés, jeunes et plus âgés, hommes et femmes3. D'autre part, elles induisent une corrélation trop immédiate entre de telles différenciations et une inorganisation de type politique. Elles oublient que, par exemple, la composition on ne peut plus hétéroclite de la bourgeoisie de 1789 n'a pas empêché son avènement révolutionnaire. 3°) Une vision bipolaire des forces sociales, entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Les thèses de la prolétarisation s'opposent ici à celles de l'embourgeoisement pour se rejoindre dans les mêmes excès déterministes. 4°) Une approche statique de la structure sociale faisant d'elle une entité plus ou moins immuable alors qu'elle est l'aboutissement "de processus qui évoluent, riches de changements, variations et incapables d'être figés en formules"4. Les employés de bureau restent encore largement associés à l'image d'un ensemble résiduel. Cette représentation antérieure au développement des services devrait être reconsidérée (cf. : tableau précédent). On constate qu'à l'heure de la société "informationnelle"5 ce groupe professionnel s'est affirmé par ses effectifs, sa place et son rôle. Ceci contribue à lui apporter une plus grande homogénéité. En même temps, à l'intérieur du processus de taylorisation, une diversification des fonctions des salariés concernés s'opère. Pour intéressantes qu'elles soient, les interprétations théoriques évoquées ci dessus, ne sont comme le souligne R. Girod, jamais réellement probantes, "les résultats demeurant plausibles dans toutes les versions...". Un tel constat nous met en garde contre les schémas simplificateurs. Les groupes sociaux constitués sur la base de traits ou d'intérêts communs s'inscrivent avant tout dans des
1 Girod R., Etude sociologique sur les couches salariées, ouvrières et employées, Editions Marcel Rivière, 1961, p.77. 2 Ibid p.235. 3 Perrot M., Les ouvriers en grève, 2t, Paris Editions Mouton, 1974, p.322. 4 Braverman H., Travail et Capitalisme monopoliste, La dégradation du travail au 20ème siècle, Paris, Editions Maspero, 1976, p.330. 5 Lojkine J., De la 'révolution industrielle à la révolution informationnelle, in La Pensée, octobre 1984. 27