//img.uscri.be/pth/7f97b9ab49cadbae3403f5dc06b307c4c95e20c7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,33 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Empreintes, sexualité et création

De
232 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 96
EAN13 : 9782296296053
Signaler un abus

EMPREINTES... SEXUALITE ET CRÉATION

Collection "Sexualité Humaine"
dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet
"Sexualité humaine" offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir,l'identité,les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socioculturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'ouhlier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Elle est directement issue de l'Enseignement d'Études Biologiques, Psychologiques et Sociales de la Sexualité Humaine de l'Université Paris XIII - Bobigny.

Déjà paru: - Sexualité, m)ltheset cultures, André Durandeau. - L'intime civilisé, J.-M. Sztalryd (ed.).
À paraître: - L'Amour, la Mort, A. Durandeau. - Art et sexualité, Ch. Vasseur-Fauconnet. -Anthropologie et sexualité, P. Benghazi. - Écriture et sexualité, D. Lévy.

Sous la direction de Joëlle MIGNOT

EMPREINTES. . . SEXUALITÉ ET CRÉATION

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

Conception

de la couverture: @ L'Harmattan,

Martine

Cléron'

1994 ISBN: 2-7384-2884-3

PRÉSENTATION

" la vie est un voyageur qui laisse trainer son manteau derriere lui, pour effacer ses traces" LOUIS ARAGON

Aborder le thème de l'Empreinte dans un ouvrage collectif comme celui-ci ne peut être qu'une entreprise subjective, mieux encore, affective. L'aspect général du sujet porte à un choix minutieux, précis quant aux différentes facettes qui y sont abordées. Son aspect d'emblée pluriel laisse une large place à l'imaginaire, ouvre, autant qu'il permet l'évasion. Sexualité et création donnent la couleur spécifique de ce livre, cadrant ainsi l'ensemble, contenant le multiple. Cet ouvrage, qui s'inscrit dans la collection "Sexualité Humaine", tente, à travers des approches toutes originales, de baliser le thème de l'empreinte entre intimité et relation, entre trace et passage. L'empreinte implique un entre-deux, un espace, et c'est dans cet espace-là que chaque auteur s'int1ltrera à travers sa propre trace écrite.

5

Empreinte: "Marque en creux ou en relief laissée par un corps qu'on presse sur une surface" Tout est dit dans cette définition du Petit Robert: la marque implique la trace mais aussi l'inscription plus ou moins indélébile, plus ou moins définitive, toujours existante. L'empreinte implique la vie par le creux et le relief qui s'opposent irrémédiablement au lisse et au vierge. Mais c'est surtout la dimension de la relation entre deux éléments et de la trace de cette relation intense, concrétisée par une action, la pression dans un temps donné, qui lui donne toute sa place. Pourquoi donc "les" empreintes. Sans doute, parce que, à la manière de la pulpe des doigts, celles qui seront évoquées ici auront la particuliarité d'être uniques sur le chemin de vie du médecin, du chercheur, de l'artiste. de l'être humain qu'il soit thérapeute, patient ou simple lecteur. C'est aussi pour laisser la place, dans un premier temps, à Boris Cyrulnik, par J'exposé de cette notion d'empreinte, toute éthologique, toute singulière, et qui propose ce passage vers le pluriel des empreintes humaines dans leur nécessité et leurs insuflisances. Tout est-il à repenser? C'est aussi à travers une balade, entre "un dehors et un dedans" qui nous mène à Lascaux qu'André Durandeau se fraye son chemin à travers les creux et les pleins de la vie, de la mort. Cette balade à travers les mots, à travers le rêve, n'est-elle pas aussi cet entre-deux vers la liberté? D'un saut, "Biographie, biologie" nous pousse vers "Hommes et femmes" . Quoi de plus mystérieux que cette empreinte de l'un sur J'un? Nathan Wrobel, à travers César et Rosalie, magnifie la dimension sexuelle et affective de J'empreinte entre deux êtres, entre un homme et une femme, entre un homme et un homme. Tentative d'approcher le secret de J'amour? Une femme tente elle-aussi. dans J'évocation de ses souvenirs les plus incarnés, de trouver le sens de sa féminité avant que la mort ne l'emprunte à la vie. De son corps l'autre? Catherine Oreel expose de Thierry à Véronique, l'autre passage secret, celui du sexe masculin au sexe féminin. Le paradoxe de l'empreinte sexuelle s'il en est, des empreintes affectives et relationnelles, s'exprime ici dans le même être humain. Quelle différence sexuelle, pour qui, comment? Les empreintes sont aussi matrices.

6

Matrice de vie dans cette relation si exceptionnelle du thérapeute à son patient. Monica Broquen nous permet, à travers l'histoire de Lisa d'aborder l'empreinte mère-fille, trace en creux, blessure qui peu à peu se cicatrise à travers la relation thérapeutique. Grain de folie, à qui es-tu? Marie-Odile Supligeau offre à travers le tracé de la vie toute particulière de Mariann son point de vue de psychanalyste et de .théoricienne. L'empreinte passe t-elle par l'audace ? François Berton, lui, mène la danse... chez Gégène. Corps du soignant, corps du soigné, subtile empreinte entre les deux, marquée d'émotion, repérage de ce que l'on perçoit de soi en l'autre, mystère du poids de l'apprentissage, autant de pistes qui s'offrent à la question; Peut -on effacer les empreintes? Le "corps à corps" est aussi celui de l'artiste à son oeuvre. Celle du sculpteur Souri ou d'abord, dans cette relation étrange à la matière, au feu de la forge, dans ce passage du savoir-faire au savoir-être à travers l'œuvre artistique. Celle du peintre Saunière ensuite, à travers l'art de la gravure et de l'estampe, dans l'expérience d'une tentative de temps retenu, d'un espace contenu et multiple. Si, en nous est l'artiste, queUe empreinte pour quelle création? Les axes de cet ouvrage étant tracés, de la biologie à la clinique, de la relation à la création, de la sexualité à "l'entre-deux" humain, il est temps de laisser libre cours à l'empreinte de chacun des auteurs. Et, en guise de passage, sans manquer d'en souligner l'aspect paradoxal et questionnant, cette phrase de Jacques Derrida, dans "l'Ecriture et la Différence" : "Une trace ineffaçable n'est pas une trace"

JoëlIe Mignot

7

CbaplT"Re BzogRaphze,

1

BIOLogze

Empreinte animale et empreintes humaines
Boris Cyrulnik

Empreintes
André Durandeau

EMPREINTE ANIMALE ET EMPREINTES HUMAINES

Quand je vois l'empreinte que ton pied a laissée sur le sable, je sais qu'hier tu es passé par là, et que cet indice perçu aujourd'hui dans mon réel évoque ta présence dans un réel passé. Quand je relis un livre, ça ne pourra plus jamais me donner l'impression de la première fois, tant je ressens en moi l'empreinte de mes lectures passées. Konrad Lorenz, promoteur du concept d'empreinte attachait beaucoup d'importance à l'embryologie du comportement. Il disait que les fonctions et les comportements se développent comme des organes, à des vitesses de maturation différentes. Les observations embryologiques ont joué un rôle important dans la psychologie du développement en introduisant les raisonnements épi génétiques où une structure nouvelle se forme à partir d'une structure antérieure. Ce mode de raisonnement ne va pas de soi. L'enfance a longtemps été considérée comme un stade the. Or, les théories thistes sont avantageuses parce qu'eHes sont tranquillisantes. EHes donnent du monde une image stable où nos apprentissages se font une fois pour toutes. Jusqu'à la Renaissance, la pensée collective fournissait une image fixe de l'enfance: s'il ne mourait pas, on le mettait rapidement au travail. Il n'avait pas de statut, on l'habillait avec des vêtements 11

d'adulte et on l'observait si peu, que sur les tableaux, par ailleurs très précis, on lui dessinait une tête d'adulte. Rousseau et Descartes le décrivaient avec son tohu-bohu de sens, sa nullité intellectuelle et sa machinerie instinctive proche de l'animalité. Les premières sciences ont été fixistes : l'astronomie, la physique (croyait-on), et en sciences humaines, l'anatomie. Quand l'embryologie s'est développée, elle a donné de l'homme une image différente et a changé le discours mythique: désormais les états s'ordonnent différemment, selon la chronologie. C'est cette attitude que je propose de tenir en parlant de l'empreinte, sa description et son expérimentation chez l'animal, sa traduction dans un monde humain, sa fertilité explicative en clinique. On formulera la question théorique ainsi: "... les influences génétiques et environnement ales s'exercent de façon interactive au cours de ce processus continu que constitue le développement ontogénétique"l. Le phénotype comportemental qui apparaît n'est ni préformé dans un répertoire génétique, ni conséquence exclusive des pressions du milieu. C'est le résultat d'une épigenèse, coproduction de la poussée d'un organisme déterminé qui se construit progressivement dans un milieu auparavant structuré.
L'EMPREINTE ANIMALE

Tout le monde a pu observer ce phénomène en regardant une queue leu leu de canetons suivant leur mère et poussant des cris aigus de détresse dès qu'elle s'éloigne. Quand un poulain colle au flanc de sa mère et la suit, quelle que soit sa direction ou sa vitesse, il manifeste par ce comportement la réussite d'une forme particulière d'apprentissage, l'empreinte. L'empreinte est connue depuis l'Antiquité et tous les paysans savaient la décrire. Mais ce n'est qu'à partir de la fin du XIXème siècle que la méthode expérimentale a tenté d'en analyser les composantes pour en faire une explication. Lorenz, en 1935 en a été le principal promoteur. À l'origine de sa motivation, il y avait une raison biographique: quand il était enfant et qu'avec sa future femme ils couraient sur les berges du Danube à la recherche d'œufs pour imprégner les oisons dès leur naissance.
1 DORE F., MERCIER P., 1992, Lesfondements de l'apprentissage et de la cognition, Presses Universitaires de Lille. 12

Il Y avait aussi une raison idéologique, parce qu'il souhaitait s'opposer aux théories du conditionnement. En effet, le phénomène de l'empreinte, cet apprentissage dès le premier coup, dépourvu de récompense et de punition, le déstabilisait durement. Dès 1935, il décrivait avec Hess ce "processus spécifique d'acquisition" : il suffisait d'exposer l'animal à une classe de stimulus, à un moment précis de son développement, pour que cet ensemble stimulant lui apprenne un nouveau type de comportement. Il décrivait alors quatre caractéristiques fondamentales de l'empreinte: 1 - L'empreinte ne peut avoir lieu que si l'oison est exposé à l'objet au cours d'une très brève et précise "période critique", comme l'embryologie l'a démontré. 2 - L'effet immédiat de l'empreinte consiste à mettre en place un comportement filial de suite, comme par une sorte de "colle affective" . L'effet retardé de l'empreinte consiste à organiser ses préférences sexuelles. Une antilope - sabre imprégnée à un gardien de zoo, counise après la puberté ce gardien, de préférence à la femelle pourtant consentante. 3 - Les effets de l'empreinte sont irréversibles. Cet apprentissage particulier n'a pas besoin d'être "révisé", il s'exprime toute la vie de l'animal imprégné. 4 - L'animal imprégné reconnaît désormais les caractéristiques générales de l'objet d'empreinte et non pas ses caractéristiques individuelles. C'est pourquoi il s'accouple avec des congénères et non pas avec ses parents. Très rapidement Lorenz a dû nuancer ces résultats grâce aux observations expérimentales de ses élèves. Lack (1941), souligne que l'empreinte peut aussi se faire avec l'habitat. Thorpe (1951) remarque que l'acquisition du chant chez les oiseaux est aussi un apprentissage filial. Yveline Leroy (1975) explique que la réaction à suivre peut s'imprégner en trois heures après la naissance, mais que la période sensible à l'acquisition du chant des parents dure plusieurs mois. Et, surprise, Lacan utilise comme il l'a fait plusieurs fois, cette notion éthologique de "déclencheur de comportement" en s'inspirant de la "danse des épinoches". Cet "animal idéal nous donne une vision... d'accomplissement, parce qu'il suppose l'emboîtement parfait, voire

13

l'identité de l'Innenwelt et de l'Umwelt"... 2 "L'animal fait coïncider un objet réel avec l'image qui est en lui"3. La notion de période sensible vient d'être précisée. L'AcétylCholine, neuromédiateur de la mémoire, constitue le socle biologique de l'empreinte: un pic de sécrétion rend l'organisme sensible à l'objet d'empreinte4 ; à l'inverse, tout ce qui empêche cette sécrétion, efface l'empreinte, comme c'est le cas pour les tricycliques ou l'électrochoc5. On peut aussi manipuler la réceptivité de l'organisme: en isolant l'animal avant l'empreinte, on le rend hyper réceptif; en le stimulant avant l'empreinte, on la diminue, comme s'il y avait une place à prendre par le premier objet perçu. La fonction de l'empreinte possède un bénéfice immédiat puisqu'il permet la survie de l'animal en créant autour de la mère un monde familier où il pourra apprendre à vivre; et un bénéfice retardé où l'animal imprégné par un objet supra-individuel courtisera un partenaire de sa propre espèce. Mais surtout, pour ce qui nous intéresse, l'animal imprégné manifeste des comportements cohérents: il peut explorer son monde à partir de l'objet d'empreinte. Alors que l'animal qu'on a privé d'empreinte en l'isolant au cours de la période sensible, divague en tous sens, comme nos patients confus. Il ne peut rien apprendre par la suite, car son monde n'a pas pris forme. L'organisme imprégné attribue une signitIcation biologique aux objets perçus. Après l'empreinte il peut catégoriser son monde en objets formés qui, dès que perçus, évoquent une sensation de familiarité tranquillisante. Une expérience classique6 consiste à imprégner l'animal avec une bille d'acier suspendue à une poulie: il suffit d'enlever la bille pour voir que l'animal privé de son objet d'empreinte se trouve soudain plongé dans un monde sans formes, il
2 LACAN J., 1955, Les écrits techniques, Seuil, Tome l, p. 157. Idéal du moi et moi - Idéal. 3 LACAN .T.,1955, Les écrits techniques, Seuil, Tome I, p. 159. Idéal du moi et moi - Idéal. 4 CHAPOUTIER G., "Des molécules pour la mémoire", La Recherche n° 192 - Oct. 1987. 5 LECANUET J.-P., ALEXINSKI T., CHAPOUTIER G., 1976, "The following Response in Chicks: Conditions for the Resistance of Consolidation a Disruptive Agent", Behavioral Biology 16, 291-304. 6 RUWET J.-c., Éthologie: biologie du comportement, Dessart, 1969. 14

court en tous sens, se blesse, crie et ne peut absolument pas se socialiser quand on le met en présence de compagnons. Il souffre de diarrhées émotives, d'affections, d'accidents et meurt souvent. Il suffit de faire redescendre la bille d'empreinte pour aussitôt changer la forme du monde perçu par l'animal. Dès lors son monde se catégorise en objets familiers, sécurisants autour desquels il se blottit, mange et dort. Dès qu'il s'apaise, il explore, ce qui induit un deuxième type d'apprentissage à partir de l'objet d'empreinte. Quand le monde de l'animal se catégorise en objets familiers et en objets étrangers, l'angoisse apparaît, ce qui crée un code comportemental d'attraction ou de fuite, d'apprentissages ultérieurs ou de paniques. C'est la réduction sensorielle qui a donné forme au monde et a créé un mode d'emploi du monde perçu. La perception du monde, qui est un acte de "donner forme" à ce qu'on perçoit, permet de l'éprouver et d'y agir. Un monde sans empreinte, en donnant toutes les libertés biologiques, créerait un chaos perpétuel où l'organisme ne pourrait pas prendre place. Ce qu'on voit dans le monde n'est donc pas ce qui est dans le monde, c'est plutôt ce que notre sensibilité nous rend capables de percevoir. Ce que nous voyons révèle ce que nous sentons, et la manière dont nous avons été façonnés par nos empreintes. L'empreinte est donc un "apprentissage perceptuel"7, un façonnement synaptique de notre appareil à donner forme au monde perçu. Tout organisme possède, au cours de son développement, un moment biologique où il est particulièrement apte à acquérir cette empreinte; mais cet apprentissage dépend du canal perceptuel autant que du milieu, qui peut modifier la sensibilité aux empreintes, en appauvrissant ou en enrichissant les stimulations. La notion de période critique n'est déjà plus totalement applicable à l'animal. La fin de la période imprégnable dépend du programme génétique, puisque certaines espèces se fixent plus tôt que d'autres, mais aussi du milieu, puisque la même espèce génétique se fixe bien plus tôt en milieu sauvage qu'en milieu domestique où la tolérance écologique autorise la poursuite des développements et des apprentissages.
7 HINDE R. A., 1966, Animal Behavior, a synthesis of Ethology and comparative Psychology, New-York London - Mc Graw - Hill

-

15

Tout objet ne peut pas devenir un objet d'empreinte, il faut qu'il passe dans la bande passante sensorielle, qu'il corresponde à l'équipement du système nerveux qui le perçoit: quand une fourmi Raptiformica vole les cocons de fourmis Servi formica, les nymphes en sortant reçoivent l'empreinte des fourmis voleuses et s'y familiarisent aussitôt, parce que cette information olfactive est la plus stimulante dans un monde de fourmis8. Plus l'objet est porteur d'informations sensorielles qui passent dans le système nerveux de l'organisme en voie de développement, plus il est susceptible d'y marquer son empreinte; un objet brillant en mouvement, chaud, coloré, dont les cris et les odeurs sont capables d'être les mieux perçus, marquera mieux son empreinte. Toutes ces stimulations sont portées par l'objet naturel qu'est la mère qui, en marquant son empreinte... "restreint les préférences sociales à une classe spécifique d'objets... "9. L'empreinte animale résulte donc d'une rencontre entre un organisme vierge sensible à un type d'informations portées par un objet qui, dès la première rencontre, y marque sa trace.
LE PETIT D1IOMME EST -IL IMPRÉGNAnLE ?

Lorenz. dans les années 30 pensait que l'empreinte n'existait que chez les oiseaux. Plus tard, il a dû assouplir son concept et l'élargir pour l'appliquer aux mammifères. Leurs réponses sensorielles et comportementales sont d'abord orientées vers tout objet qu'ils rencontrent. Mais très rapidement, le rétrécissement de la gamme des objets stimulants renforce certains traits de forme, odeur, couleur ou sonorités qui, pour le petit, deviennent plus stimulants que d'autres, plus signifiants. Une figure d'attachement se caractérise désormais et, en se réduisant. se détache du fond. Le monde du petit prend forme et ses réponses émotionnelles et comportementales s'orienteront principalement vers cette figure privilégiée. Dès cet instant, dès la création de cette aptitude à percevoir une forme privilégiée, son monde se catégorise en objets familiers, sécurisants, à partir desquels il peut explorer, et en objets non familiers angoissants, sources de fuite ou d'inhibition.
8 JAISSON Pien'e. La fourmi sociobiologiste, Odile Jacob, 1993, p. 150151 9 BATESON P. P. n., 1966, "The Charecteristics and Context of Impriting",lliol Rev. 41,177-220. 16

Lorsqu'un petit mammifère est privé de stimuli sociaux au cours de cette période sensible, sa sociabilité deviendra fortement troublée. Un chiot isolé de la 3ème à la 5ème semaine, aura par la suite tendance à éprouver toute rencontre avec un autre (homme ou chien) comme une ou somatise. La agression 10 : il se soumet, s'auto-agresse familiarisation avec toute nouveauté sera d'autant plus difficile que la privation de stimulus aura été intense et durable autour de cette période, avide de perceptionsll. Un singe totalement isolé du 4ème au 7ème mois manifeste toute sa vie de très importants troubles émotionnels qui entravent ses comportements de socialisation. Après la 8ème semaine chez le chiot et le 7ème mois chez le macaque, une même privation ne provoque plus les mêmes altérations, ce qui prouve que la réceptivité d'un organisme change selon son niveau de construction, et intègre différemment une même information. Chez les mammifères, on ne peut déjà plus parler de période critique, et c'est la lenteur du développement du système nerveux qui justifie cette correction. Chez le nourrisson humain on devra encore plus nuancer cette notion puisque le système nerveux humain se développe à perpétuité (même dans les démences du type Alzheimer, on observe encore des bourgeonnements synaptiques). Et surtout, dès que l'aptitude à faire signe se met à..., c'est ce niveau de structuration fonctionnelle qui déclenche l'émotion et modi11e la réceptivité à un événement. C'est la représentation, bien plus que la perception, qui sensibilise désormais. Ce qui n'empêche qu'on peut parler de période sensible, à condition de préciser que chaque système d'attachement possède des développements variables, donc des sensibilités variables. Une période du développement de l'appareil psychique peut devenir sensible, c'est-à-dire particulièrement réceptrice à un type d'information, du fait de son programme génétique, qui prévoit un moment où l'organisme sécrétera plus d'Acetyl-Choline et de la catégorisation de son monde qui le rend, à chaque étape, sensible à un autre type d'information. Un nourrisson, dès la naissance, est fortement stimulé par certaines composantes de tout visage partiel (brillance des yeux, mouvement de la tête, sourire, émissions
10 PAGEAT P. Sept. 1990, Dépression d'involution du vieux chien. Le point vétérinaire. 11 FOX M. W., SELTZNER D., 1966, "Approach-Withdrawal variable in the developpement of social Behavior in the dog", Anim. Dehv. 14,283. 17

vocales). Mais, dès qu'un visage sera caractérisé, il se réduit à une figure d'attachement privilégiée: le visage de sa mère. Dès lors, le petit devient sensible à une deuxième catégorisation, un visage non maternel, étranger ou proche de la mère. À ce moment-là, il devient sensible, apte à percevoir le père en tant que figure intermédiaire, et non pas en tant que figure équivalente à celle de la mère. Sous l'effet conjugué du programme génétique et des pressions du milieu, de sensibilité en sensibilité, l'objet se catégorise, prend forme et se précise jusqu'au moment où l'objet d'attachement deviendra différent de l'objet sexuel (certains appellent ça l'Œdipe). Il me paraît difficile de ne pas appliquer cette notion d'empreinte à l'enfant humain, à condition de préciser que l'empreinte humaine n'est pas l'empreinte du caneton, qui n'est pas celle du chien ni celle du singe, parce que leurs systèmes nerveux ont des potentiels de développements différents, ce qui nécessite des milieux différents. Chez l'homme, l'apparition du signe changera plus tard la nature des empreintes. Ce raisonnement vaut pour tous les canaux de communication: une olfaction de chien n'est pas une olfaction humaine même si leurs canaux olfactifs sont analogues. Avant la naissance, il paraît impossible de parler d'empreinte, puisque la mémoire préhistorique du fœtus ne dépasse pas quelques secondes. Cette mémoire biologique s'allonge avec la maturation neurophysiologique. Un fœtus ne peut sursauter aux sonorités du monde extérieur qu'à partir de la 24ème semaine, car cette date correspond au premier palier de la maturation des noyaux auditifs qui se poursuivra jusqu'à deux ans. Avant la 24ème semaine, il ne peut pas être sensible à ce type d'information. Mais à l'âge de 45 heures, il peut garder la trace d'une stimulation conditionnée 10 heures auparavant; à 20 jours, il tourne la tête ct les yeux vers une source sonore acquise 10 jours avant; et à 3 mois, il reconnaît une sonorité survenue il y a un mois12. Ces notions neurophysiologiques impliquent que la stabilité du milieu intérieur dépend d'abord du milieu extérieur. Mais, dès que l'organisme devient capable de mémoire, la trace d'une information passée reste en lui et sera reconnue, puisque familière, lorsqu'elle surviendra plus tard: l'organisme devient stable quand

12 ROVEE-COLLIER C. K., FAGEN W. J., 1984, "La mémoire du nourrisson", La Recherche n° 158, sept., 1096-1104.

18

l'environnement varie et commence à reconnaître des permanences
sensoriel1es. Sans stabilisation comportementale, l'organisme partirait en tous sens, comme on le voit chez les êtres vivants isolés quand un milieu sans forme ne les forme pas, à l'époque où ils sont sensibles, à toutes les informations que permet leur système nerveux. Quand un système de comportement se stabilise, cette étape épigénétique le rend sensible à une nouvelle information qu'il ne pouvait pas jusqu'alors percevoir, du fait de l'imprécision de son appareil psychique. Avec l'âge, cette stabilité évolue vers la pétritication : la sensibilité persiste encore chez l'homme et les animaux domestiques, alors qu'elle est tenninée chez la plupart des autres espèces. Cette poussée biologique dans des moules environnementaux ditIérents permet l'adaptation de certains organismes à des biotopes nouveaux mais explique aussi la possibilité de malfaçons. Un organisme rigide s'adapte ou meurt; un organisme néoténique se moule avec une précision croissante à des milieux variables et complexes. La néoténie, cette lenteur de tous ]cs développements, explique chez l'homme la persistance à l'âge adulte de caractères jeunes, biologiques comme la plasticité du système nerveux, physiologiques comme le jeu, et sociologiques qui organisent sans cesse de nouveaux circuits de développement. Ce correctif évolutif, explique que l'empreinte humaine soit très différente de cene du caneton. Chez les oiseaux. elle est précise et durable. Chez les mammifères, l'épi genèse organise une cascade de périodes sensibles où chacune prépare la suivante. Et chez l'homme la lenteur de son développement rend le phénomène de l'empreinte humaine encore plus important, jusqu'au moment où l'apparition de la parole ajoutera des empreintes d'origine sémantiques du type: "je me rappellerai toujours quand ma mère m'a dit: "tu n'es pas ma fine", ça me revient sans cesse en mémoire". Ce type de phrase, qui compose un discours familial, participe aux processus de l'identité, qui se conjuguent avec les processus émotionnels pour faciliter la mémoire de certains événements. La perpétuité des bourgeonnements synaptiques, la lenteur de la construction de l'appareil psychique et l'instabilité des milieux sociaux rend le phénomène de l'empreinte encore plus vital chez l'homme. Mais l'empreinte humaine est épi génétique. C'est une cascade de façonnements, dont le premier est biologique et le dernier sémantique, créant alors la planète des signes qui, utilisant la matière comme une 19

portion congrue (Ie son ou l'encre), permet d'échapper à la matière et même de la façonner en retour. Chez le caneton, il suffit d'une "simple" rencontre entre un objet de la bande passante de son système nerveux et un accueil sensibilisé par l'acétyl-choline, neuromédiateur impliqué dans la mémoire. Alors que chez l'homme l'empreinte est épigénétique : - Tout nourrisson est d'emblée sensible à un large éventail de stimuli qui, en quelques mois vont se restreindre à quelques stimuli signifiants pour lui: odeur de la mère, basses fréquences de la voix, brillance des yeux, mouvements de la tête, prosodie. - Plus tard les visages vont se discriminer et le nourrisson pourra différencier la mère, du père, de la fratrie, et des voisins. - Tout enfant se familiarise en quelques mois avec une série de visages, de prosodies, de lieux, d'objets et de rythmes différents qui lui permettront de reconnaître son milieu physique et affectif. L'empreinte initiale sert de référence aux acquisitions ultérieures. - La première année constitue la période la plus sensible pour percevoir les premières informations et les catégoriser, donnant ainsi forme à son monde. - La mémoire préhistorique est si brève qu'elle ne permet pas d'utiliser le concept d'empreinte, mais elle y prépare, car les premières informations laissent de profondes traces, notamment sur le plan émotionnel. Le rhinencéphale des premiers jours, avide de perception, pas encore inhibé par la fonction néo-corticale, garde en lui une empreinte émotionnelle qui pendant des années s'exprimera par un type d'émotivité qui ne donne jamais de souvenirs. - L'apparition vers le 7ème - 9ème mois des comportements de crainte devant l'étranger, même s'ils ne sont pas souvent observés, nous permet de comprendre qu'à cette période-là précisément, l'enfant devient capable de catégoriser son milieu humain en monde familier et monde étranger et d'y répondre par des émotions et des comportements. Ce genre de description ontogénétique permet de dire qu'il y a au COUTSu développement des périodes de vulnérabilité variable à un d même événement: lorsque les parents déménagent vers le 8ème mois, cet événement provoque, dans le monde du petit, un bouleversement sensoriel très important. Alors que le même déménagement ne provoque aucun changement dans le monde d'un nourrisson de 2-3 mois qui, ne changeant pas de bras, reste dans le même univers.

20

par les visages, les lieux, les accents et les objets, l'individu gardera toute sa vie une préférence affective, une étonnante familiarité, pour ce type d'objets, de goûts, de sonorités ou d'émotions. L'exposition qui n'a duré que quelques mois a façonné la manière dont le petit perçoit son monde. Ce façonnement émotif induira pendant des années une série de réactions affectives différenciées. Le problème du langage peut se traiter de la même manière. L'édification du cortex se fait très lentement sous l'effet de la double pression contraire de la poussée génétique et des contraintes du milieu. Au départ, le cortex immature est à peu près uniforme: progressivement il sera sculpté par les signaux reçus par les organes des sens, qui finiront par architecturer cette partie du cerveau. Un cortex d'homme sera sculpté de manière stable vers la lOème année (même si la sculpture se poursuit à perpétuité, de plus en plus lentement), alors qu'un cortex de macaque sera circuité dès la troisième année. Mais "une cellule ne sera sensible à un signal donné que si elle fabrique, à ce moment-là, les protéines nécessaires à la réception du signal"13. Ce qui signifie qu'une information, même la plus abstraite, ne peut se passer d'un réceptacle biologique. On retrouve sur le plan histologique le même raisonnement que celui que K. Lorenz, inspiré par l'embryologie, avait tenu pour l'empreinte des canetons: un système biologique flou avant l'empreinte, devient précis dès qu'il est sculpté. Mais dès ce niveau de la construction de l'appareil psychique, les apprentissages ultérieurs ne deviendront possibles qu'à partir de cette sculpture. La stratégie d'acquisition, ne pourra se faire dès lors, qu'à partir de cette base d'organisation des données. Tant que l'enfant ne parle pas, il est ouvert à toutes les langues du monde, mais dès qu'il a acquis la première, la stratégie d'apprentissage des langues ultérieures sera différente. À la naissance tous les enfants possèdent un énorme répertoire de phonèmes quelle que soit leur culture, mais durant la période qui va schématiquement du 20ème au 30ème mois, la réduction phonémique permettra l'explosion du langage. "L'acquisition du langage ne peut s'effectuer qu'à certains moments

- Une

fois imprégné par sa cascade de rencontres,

une fois façonné

13 KENNEDY Henri et DEHA Y Colette, "Le développement du cortex cérébral", La Recherche n0251, février 1993, volume 24, p. 133-134. 21

privilégiés de la vie de préférence entre la deuxième et la troisième année, et, en tous cas, pas au-delà de la puberté"14. Cette constatation empirique n'est pas nouvelle: Merleau-Ponty avait déjà noté: "Il y a une période où l'enfant est sensible à l'égard du langage, où il est capable d'apprendre à parler. On a pu montrer que si l'enfant... ne se trouve pas en milieu où l'on parle, il ne parlera jamais comme ceux qui ont acquis le langage dans la période en question"15. Cette expérience de privation de langage pendant une période de développement précoce des enfants a été réalisée par Frédéric II, petit-fils de Barberousse16 et a provoqué de très importants dégâts psychologiques et même organiques, alors que les conditions matérielles étaient exceHentes. Henri WaHon, lui aussi, a côtoyé l'empreinte. Il cite l'exemple d'Elsa Koehler, cette petite fille de 30 mois qui s'exprimait avec un accent différent selon qu'elle s'adressait à sa mère berlinoise, à son père hongrois ou à sa nourrice qui parlait le haut-allemand. Il explique ce phénomène, ce comportement de langage, par "l'imprégnation par l'ambiance"17. Puis il évoque l'imprégnation perceptivo-motrice (terme qu'aurait pu employer Lorenz) et compare les enfants "aux moineaux qui apprennent le chant du serin". Cet "apprentissage muet" porte sur "les perceptions initiales et les acquisitions de nouveaux gestes.. ."18. - La sémiologie de l'empreinte précisera cette notion, mais dès le niveau de la perception, il faut souligner la spécificité du monde humain: une perception même élémentaire, dans la fulgurance du signal, s'intègre dans un monde de signes. - Une molécule très simple, telle qu'une molécule olfactive, constitue un signal perçu par l'archéopallium et interprété dès que perçu. Or, son interprétation dépend de l'histoire du sujet et de la signification que sa culture attribue à l'odeur perçue. Une molécule
14 MEULDERS M., BOISACQ-SCHEPENS N., Neuro-PsychoPhysiologie: Comportement, Masson, 1991, Tome 2, p. 169. 15 MERLEAU-PONTY, Structures du comportement 1964, Cité Lucien Maison, Les enfants sauvages 10/18 p. 64. 16 DUBY G., 1979, L'Europe au Moyen-Âge, Flammarion. 17 WALLON Henri, De l'acte à la pensée, Flammarion-Champs, 1970, p. 114. 18 WALLON Henri, De l'acte à la pensée, Flammarion-Champs, 1970, p. 125. 22

d'ammoniac respirée par un nourrisson lui fait faire la grimace sans aucun apprentissage, parce que la stimulation physique de la molécule chimique lui "pique le nez", Mais une molécule de SH2 (œuf pourri) même bien perçue, laisse le nouveau. né indifférent, jusqu'au jour où il comprend que dans sa culture, cette odeur de SH2 indique un objet pourri. Cette perception provoque son dégoût, alors que pendant plusieurs années la même perception l'avait laissé indifférent. Voilà pourquoi certains Guinéens passent leur main sous l'aisselle de l'ami qui s'en va et la porte sous leur nez, signifiant par ce discours comportemental qu'il garde en lui la trace de l'ami qui s'en va, alors que dans notre culture polluée par l'hygiène, les odeurs naturelles sont vivement refoulées. Un même événement biologique prend une charge émotionnelle différente selon la culture. Tant qu'elle n'est pas chargée d'histoire, une perception n'alimente que des représentations d'émotions. Je devrais dire plus précisément: dès que la mémoire biologique apparaît. une perception alimente une représentation sensorielle tracée au cours de l'ontogenèse. mais. que le monde sémantique se met en place, une même perception alimente une représentation de récits, individuels et collectifs. _ L'émotion qu'on attribue à une perception dépend autant de notre culture que de notre histoire privée, ou de notre aptitude neurologique à percevoir un signal. Mais dès que cette émotion est déclenchée. elle peut faciliter ou empêcher un apprentissage en moditiant la réceptivité de l'organisme à cette information. Il est admis que la Noradrénaline joue un rôle primordial dans les substrats biochimiques qui permettent l'attention sélective19. Cette molécule permet la modulation émotionnelle d'un organisme en réponse à une représentation mentale. Ce qui explique que l'évocation d'une scène dans notre imaginaire puisse provoquer une émotion qui nous fait rougir par vasodilatation. L'existence d'un déterminant chronobiologique20 de la synthèse de l'Acétyl-Choline n'exclut pas l'intluence d'un autre déterminant environnemental : "l'exposition à un environnement enrichi augmente la quantité d'Acétyl-Cholinestérase cérébrale"21. De même la
19 MEYRIGNAC G.. "Noradrénaline et système nerveux central",

Tempo Médical n° 289. janvier 1988. 20 CHAl:>()UTIER G., "Des molécules pour la mémoire", La Recherche

n° 192, oct. 1987.

.

21 LABORIT H., L'Inhibition de l'action, Masson 1977 p. 66. 23