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Emprise et liberté

232 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296207448
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EMPRISE

ET LIBERTÉ

PSYCHANAL YSE ET CIVILISATIONS
Collection dirigée par Jean NADAL L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théories issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque, à élaborer le concept d'« inconscient », à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection « Psychanalyse et Civilisations» tend à promouvoir cette ouverture anthropologique nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste qui, en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Ouvrages parus: Rêve de corps, corps de langage par: Jean Nadal, Maria Pierrakos, Myrta Secco-Bellati, Marie-France Lecomte-Emond, Annie Ramirez, Renée Vintraud, Nadine Zuili, Mario Dabbah. Oralité et violence par: Kostas Nassikas. Autres ouvrages à paraître dans la collection: «Psychanalyse et Civilisations» La pensée et le trauma par: Michèle Bertrand. Utopie créatrice et destin de la pulsion par: MarieFrance Lecomte-Emond. Psychanalyse et maladies somatiques. Collectif.

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-0647-5

1990

Hernando

Jean NADAL, Nicholas RAND, Maria TOROK, Alberto EIGUER, René MAJOR, Roger DADOUN RAMIREZ, Marie-France LECOMTE-EMOND

EMPRISE

ET LIBERTÉ

Éditions l'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

AVANT-PROPOS
Les différents écrits cliniques et historiques freudiens qui font référence aux raisons de l'abandon de l'hypnose et à la découverte de la psychanalyse, sont fortement marqués, à partir de l'influençabilité hystérique, par le rejet des idées de « maîtrise» et de « domination» d'autrui, d' « injustice» et de « violence faite aux patients ». D'emblée ces prises de position posent la question de l'Emprise et de la Liberté, réunissant les auteurs de cet ouvrage dans une double perspective clinique et anthropologique et soulevant un ensemble de paradoxes qui interroge, à partir de la question du sujet, la psychanalyse elle-même, sa praxis et son histoire.
«

Maîtrise

», « domination

», « injustice»

et « violence

», ces

atteintes à la personne conduisent Freud, non seulement à refuser une relation de pouvoir de cette nature, mais aussi à questionner toutes les vérités établies: discours médical, philosophie, morale, religion, idéologies politiques. N'est-ce-

pas le Freud - mû par une soif de savoir, « luttant contre ses
propres
« touche

tendances

tyranniques

», sensibilisé

par tout ce qui

aux relations humaines », blessé ainsi que ses proches
révolté contre l'iniquité, intégré dans sa

par la haine antisémite,

communauté sans s'exclure de ce qu'il nomme les « cadres de
l'humanité », c'est-à-dire l'Homme Freud visant à l'universel, l' Homme dans la cité - plutôt que le Freud clinicien découvreur d'une nouvelle médecine qui explicite cette position éthique? Le psychanalyste d'ailleurs, peut-il être un clinicien humaniste avant d'être lui-même mû par une intention éthique? 7

Peut-il être autrement qu'inserÜ dans le monde qui l'entoure? Peut-il penser malade, maladiè, souffrance et s'exclure du champ éthique, social, culturel et politique? La psychanalyse n'est-elle pas pour Freud une anthropologie? Mais ces disposÜions éthiques sont-elles naturelles? L'histoire a déjà répondu et Freud en a pris acte. Pour combattre nos pulsions violentes qui alimentent le désir de pouvoir absolu, tyrannique, la volonté de maîtriser autrui, de s'en emparer pour conforter son narcissisme et son fantasme d'immortalité, l'homme policé par la civilisation doit lutter contre ses pulsions destructrices d'une manière constante. Faute de quoi le souffle de l'emprise qui avait pu être orienté vers un au-delà de la destructivité, ne bénéficiant plus des transformations issues de la sublimation, va devenir dévastateur, amorcer un retour en direction du moi le plus archaïque, celui de la horde. C'est pourquoi la civilisation exige tant du sujet que, compte tenu des pressions du Surmoi, celui-ci ne peut que refouler et réprimer pour s'adapter. De là - à partir de l'idée que la psychanalyse défend le sujet contre la civilisation - les dérives observées pour justifier par une extrémité le nihilisme social et, par l'autre, la défense coûte que coûte de la civilisation, ce
«

défendre à mort» la culture, la famille, la société, l'État... au

détriment du sujet, de sa liberté individuelle et de sa libre pensée. D'où toute une série de questions. La liberté aurait-elle une limite au regard du désir d'emprise totalitaire du sujet sur luimême, prêt à dénier la mort, quitte pour ce faire à l'empris( onner) dans un délire d'emprise? Si le sujet, dans sa quête d'idéalité, trouve, grâce au transfert sur un modèle identificatoire (le psychanalyste ou tout autre substitut social placé en position symbolique), une possibilité de réalisation de soi aussi amenuisée soit-elle, ne rencontre-t-il pas sur son chemin - de par les effets du pouvoir de séduction et de fascination qu'exerce l'emprise hypnotique de l'idéalité (et par exemple la psychanalyse en tant qu'idéologie séductrice)aussi bien le sage et l'apôtre de la non-violence que le dictateur, le terroriste, l'intégriste, voire tout simplement le subversif? Le «subversif» n'est-il pas constÜutif de la position au monde? La découverte de la psychanalyse ne s'est-elle pas effectuée, elle aussi, dans et par la subversion, s'affirmant 8

en opposition avec l'idéologie régnante et l'emprise dans laquelle celle-ci tenait la médecine, la morale, le corps social, la culture? Et la cure analytique échappe-t-elle ou peut-elle échapper au souffle de l'emprise? L'emprise considérée comme pulsion des pulsions, ne trouve-t-elle pas dans le premier exercice du pouvoir - celui de maîtriser et de lier les excitations, cette pulsionnalité à l'état brut - sa raison d'être, dominée par le conflit entre vie et mort? Les processus transférentiels / contretransférentiels, mais aussi et peut-être surtout contre-transférentiels / transférentiels, et les mouvements qui agitent la-dite « communauté» psychanalytique, ne portent-ils pas en eux aussi l'empreinte du pouvoir et du désir de maîtrise du savoir sur les forces les plus obscures du psychisme, ces motions d'amour et de haine, de violence et de destructivité dont on peut observer les traces dans l'histoire de la psychanalyse et les effets dans sa transmission? Dans cet ouvrage collectif, des psychanalystes explicitent leur point de vue sur ces différentes questions qui, par effet de ricochet, touchent autant l'ensemble du corpus théorique, la découverte, le développement de la psychanalyse et la formation des analystes, que la scène sociale et politique, le droit, la morale et la création artistique. La psychanalyse sous emprise. Dans cette première partie nous envisageons la question de l'éthique et les enjeux de pouvoir dans la formation des psychanalystes,. puis N. Randet M. Torok, à partir de l'oscillation séduction/fantasme, examinent l'emprise du secret dans l'histoire de la psychanalyse considérée comme une organisation psychique,. enfin, en prenant comme point d'ancrage deux observations cliniques, A. Eiguer traite de l'emprise de la séduction de l'hystérie qui subvertit la théorie, nécessite de passer par la problématique du narcissisme et exacerbe les conflits d'écoles. La seconde partie est consacrée à l'élucidation du lien d'emprise. R. Major et R. Dadoun examinent les fondements théoriques de la pulsion d'emprise, nous proposent une analyse
.

du «Principe du pouvoir» et du «Principe de Terreur », qui permet d'une part d'établir la jonction entre scène psychique et scène socio-politique et de l'autre, de rendre compte de la cruauté et de la terreur qui, passant de l'en-soi au hors-soi, 9

conduisent l'homme à l'inhumain, à l'horreur, à la folie homicide et à la barbarie. Vers la levée de l'emprise. Dans cette troisième partie, à partir de sa pratique individuelle et groupale, mais aussi d'observations d'ordre anthropologique, H. Ramirez propose la notion d'« emprise de la perte» dont le fondement serait une «pulsion originaire de complétude ». M.F. Lecomte-Emond, traite d'une dimension de la cure qui interroge prioritairement le fonctionnement psychique du psychanalyste qui, de par sa liberté intérieure, peut favoriser la construction d'un espace transférentiel/ contre-transférentiel comme une expérience créatrice favorisant les pulsions de vie, s'opposant à l'emprise dans son articulation à Thanatos. Pour conclure, nous examinerons la nécessité de penser la question de l'emprise à l'égard de la liberté, à partir d'une théorie des processus médiateurs tant au niveau de la métapsychologie que de la culture et de l'imaginaire social. J.N.

Je remercie Rejane Duhamel pour son concours apporté à la mise au point de cet ouvrage.

10

Première partie

LA PSYCHANALYSE
SOUS EMPRISE

LA PSYCHANALYSE: UNE QUESTION D'ÉTHIQUE?
Jean NADAL

A. De l'hypnose à la psychanalyse
Ses observations sur l'hystérie et l'utilisation de l'hypnose conduiront Freud à repérer l'existence de ce que nous nommerons le lien d'emprise; lien d'emprise différent du «lien libidinal », présent en filigrane tout le long de sa réflexion et de la construction de sa doctrine, mais qui, avec la proposition du concept de Bemiichtigungstrieb (traduit habituellement par pulsion d'emprise ou de pouvoir ou de domination) envisagé hors libido, va remettre en question tout l'édifice théorique. Pour en saisir l'émergence et la nature, prêtons encore quelque attention à l'hystérie et souvenons-nous de la fameuse injonction de cette patiente à l'adresse de Freud: «Ne bougez pas, ne dites rien, ne me touchez pas»! Emmy criait à l'hypnotiseur son désir de lutter, voire de se défaire de son emprise: cette main posée sur le front qui

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lui enjoignait pensée.

de dormir,

cette mainmise

sur son corps et sa

Dans cette dramatisation du rapport à l'autre et cette nécessité de se distancer, de régler la distance pour se protéger du pouvoir de séduction exercé par l'hypnotiseur, s'exprime en réalité le temps de l'emprise et de la dessaisie du pouvoir d'autrui. Sorte de dé-prise mise en œuvre, pour l'essentiel, dans ce que seront la situation analytique (conception de la séance, du dispositif et de ses règles, place symbolique du psychanalyste) et son processus, (en particulier le transfert) afin qu'advienne la position de sujet singulier. A ce titre, l'analyse est une «expérience» interpsychique de nature éthique née du discours spectaculaire et dramatique de l'hystérique, et reste inséparablement liée aux conditions de sa découverte: une conception de l'homme, une vision du monde, de la «maladie », du malade et de sa souffrance remettant en question le point de vue médical pour faire de l'hystérie primaire le noyau de toute névrose et la position de l'être au monde. Expérience éthique qui se double d'un projet éthique que cette situation psychanalytique où l'individu tend à se libérer de l'enfermement mortifère de la compulsion de répétition et du déterminisme inconscient, grâce aux retrouvailles d'un savoir sur soi et d'un nouvel accès à la connaissance, conférant à la conscience une autre place et reformulant la question du sujet. Celle-ci se déplace alors de la Conscience à l'Inconscient. Dessaisissement de la conscience, décentrage du lieu du sens passant de la perception du monde extérieur au noyau le plus primitif du Moi, le narcissisme, obstacle de taille à l'égard de la vérité. Les hystériques donnent l'occasion à Freud d'entamer cette mutation philosophique et particulièrement de faire le constat de la cohabitation du vrai et du faux, mais aussi de la coexistence de l'erreur et du mensonge dans la quête de la vérité. Car c'était par le mépris et l'incompréhension que les dires des hystériques furent relégués au rang de «mensonges ». C'est en redonnant à ces dits «mensonges» délestés de toute implication péjorative et moralisatrice, leur place dans l'économie et la dynamique inconscientes à l'égard de la souf14

france, du vrai pour soi, que le point de vue psychanalytique se soutient. C'est dans ce sens que l'on retrouve chez Bion cette idée que le «mensonge» est une manière d'obturer la conscience de la vérité, mais aussi par son autre versant - si ce n'est sous forme de compromis - une façon de rompre les liens. Rupture des liens selon Bion, mais que nous désignons comme «tiens d'emprise », même s'ils prennent la forme libidinale (l'emprise de la séduction en particulier) pour être secondarisés.

1. La question du sujet
En ce sens, et sur les bases de cette expérience éthique, la quête de la vérité questionne autant le psychanalyste que le patient, à savoir la communication inconsciente qui fonde l'axe contre-transférentiel / transférentiel et les enjeux inhérents au jeu subreptice de l'emprise de la séduction et à la forme qu'elle revêt par rapport à la connaissance, cette pulsion de savoir, ce désir de maîtrise des significations qui peut clôturer le sens. D'où une double nécessité: D'abord d'inférer une «Intention» éthique telle que la définit Ricœur et qui convient, à notre sens, à la position psychanalytique. Ce qu'il désigne dialectiquement à partir des pôles «Je» et «Tu» de l'éthique: «Si je ne comprenais pas ce que veut dire Je, je ne saurais pas que l'autre est Je pour luimême, donc liberté comme moi ». Et dans cet axe de pensée, si l'analyste est prisonnier de ses défenses inconscientes, s'il «cesse de croire en sa liberté », il cesse de croire en la liberté, en la libération de l'autre. Il ne s'agit plus de « l'inadéquation de moi à moi-même mais l'opposition d'une liberté à l'autre ». C'est-à-dire l'emprise mutuelle. Et Ricœur de préciser: «C'est sans doute ce que Hegel voulait dire lorsqu'il affirmait dans la dialectique du maître et de l'esclave que le premier désir, à savoir le désir du désir d'une autre conscience, passe par une histoire spécifique, celle de l'esclavage, de l'inégalité et de la guerre. Nous touchons ici ce qu'il y a de plus primitif 15

dans l'expérience du mal, à savoir le meurtre, comme on le voit dans le récit biblique d'Abel et de Caïn ». Nous aurons plus loin à reprendre cette ligne théorique. Ricœur complète la constitution de l'intention éthique par le «pôle-Il», celui de la survenue du tiers, du «neutre », position symbolique tenue par l'analyste ne peut - sauf qui se minéraliser en sphynx impavide et à installer alors le transfert dans un lien d'emprise sado-masochiste débouchant sur un vide mortifère - exclure la «bienveillance ». Ensuite, l'autre nécessité est de concevoir une éthique de la connaissance intégrant erreur, invention, vérité et mensonge comme constitutifs de la relation analytique dans son articulation à l'emprise. L'intégration de cette dimension interroge aussi l'histoire du mouvement psychanalytique. Pouvoir du dogme établi et des chapelles qui peut maintenir par le biais d'une emprise de type hypnotique des générations de psychanalystes dans cette langue de bois (M. Pierrakos 1989), à la mise sous séquestre de textes, de correspondances et à l'abus de pouvoir. Et, par là, à l'identification à un idéal du Moi porté par la voie e)x de son Maître à la reproduction du «même» ; enjeux de pouvoir dans la formation et la filiation des patients dont ils ont la charge (aspects sur lesquels nous reviendrons, cf. 2-3 et 4). Or, ce sont des raisons éthiques doublées de constats cliniques qui conduiront Freud à abandonner l'hypnose, la suggestion et la cure cathartique. Ces raisons sont de trois ordres: d'abord le refus de cette relation de pouvoir et d'assujettissement du patient à la volonté dominatrice de l'hypnotiseur. En second lieu, le constat que si les patients acceptaient ces injonctions, ce n'était que sur des points de détails; quand cela était important ils «résistaient », c'est-à-dire refusaient de s'endormir ou encore se «réveillaient ». Enfin et surtout qu'elle interdit toute prise de conscience, c'est-à-dire la libération du Moi. On sait aussi qu'en abandonnant l'hypnose pour ce qui sera la psychanalyse, Freud va promouvoir un dispositif très proche de celui de la régression onirique et du sommeilcette hypnose modifiée selon B. Lewin - retrouvant alors, par la nature du lien thérapeutique ainsi structuré, cette relation d'emprise imaginaire de nature quasi hypnotique qui traverse la dynamique contre-transférentielle et 16

transférentielle. D'où, à partir de l'analogie de structure entre rêve et transfert, la nécessité de son éveil, donc de son analyse.

2. Romantisme et roman des origines
Outre celle de la culture juive et en particulier de la Kabbale, une autre influence, de laquelle d'ailleurs Freud se réclame, est à l'origine de la conception de la séance. Elle porte aussi le sceau de l'emprise et le même questionnement quant à la liberté, l'idéalité, la vérité, l'authenticité et le mensonge: c'est celle du romantisme qui va promouvoir le rôle de l'imagination, de la fiction et de la rêverie, mais aussi de l'association libre et du jeu avec les mots, autant de procédés conférant à la séance d'analyse les caractéristiques d'un processus onirique qui infiltre le langage. Cependant si Freud doit au romantisme - mouvance de laquelle est née l'hypnose - une certaine conception du monde, il aura à s'en démarquer précisément quant à la question du sujet. En effet, si le statut du Moi est rattaché à la conquête de la liberté intérieure, il lui faudra effectivement se séparer de cette conception monadique, pour construire et penser la relation d'objet et l'idée d'interaction; et du même coup se séparer de cette nostalgie romantique face à la fascination qu'exerce sur elle la mort. Par ailleurs, la conception du Moi freudien reste en partie liée à l'inconscient, mais le «psychique» n'est plus en soi réductible à l'inconscient, ainsi que le prônait Lipps. La conscience reste majeure en vue de la conquête de la liberté intérieure. Le devenir va de pair avec une conscience grandissante de l'individualisation dont on peut voir les prémices dans l'humanisme de la Renaissance, la philosophie des Lumières, les Droits de l'Homme proclamés par la Révolution française et cette liberté à recouvrer que revendiquent les romantiques. Mais aussi autant de tentatives des romantiques qui, pour combler cette maladie du vide et de la solitude, construisent une vision du monde dominée d'une 17

part par le narcissisme et de l'autre, par une intention éthique excluant autrui en tant que tiers et représentant de la Loi. Tout compte fait, un univers fusionnel, cryptique, qui abolit toute «dé-prise» et opération de transfert. A travers la pratique de l'hypnose, Freud redécouvre, mais cette fois par l'expérimentation, ce que déjà son intérêt pour le mouvement romantique l'avait conduit à faire sienne: l'impossibilité d'identifier psychique et conscient. Les répercussions de cette découverte sont nombreuses et ne touchent pas seulement à la clinique, mais aussi au statut de l'homme dit «normal ». De telle sorte que certaines forces ou motions inconscientes qui déjouent la visée unifiante de la conscience surgissent dans le rêve, la psychologie de la vie quotidienne, le mot d'esprit, la vie sociale et les phénomènes religieux, artistiques et littéraires. C'est dire que dans la constitution des objets internes et externes, l'inconscient nous détermine, et parle même si on s'emploie à le faire taire. D'où le retentissement du concept d'inconscient dans le débat philosophique.

3. Paradoxes et apories

La question du sujet se trouve dès lors posée en des termes paradoxaux ou sous forme d'apories. L'inconscient procède de logiques rigoureuses, au point que certains estiment que les logiques conscientes n'en sont que des réductions ou des appauvrissements. Or, seul le conscient peut reconnaître l'inconscient. Paradoxale aussi à l'égard du statut de la conscience, que cette régression par la cure à des états archaïques dominés par le narcissisme, la séduction, le désir à jamais comblé, l'amour de soi et la fusion avec cette nécessité de s'en dessaisir pour admettre non seulement la réalité de l'autre, mais que la quête de soi passe par l'autre et les limites fixées par les lois. Et surtout, fondamentalement paradoxale eu égard à la vérité et à la morale, que la séduction qu'institue une cure psychanalytique en tant que réponse à une demande de chan18

gement, d'amélioration, voire de bonheur, c'est-à-dire d'un sujet en attente d'être aimé, d'être séduit: un sujet captif. Aporie enfin que ce statut du Moi par rapport à la conscience; opaque à son regard, rebelle à lui-même, clandestin sur son propre territoire, intercesseur et résistant impénitent, il doit dénier pour accéder à une certaine connaissance de soi. De sorte que la méconnaissance (dont le paradigme, la négation/ dénégation) est, paradoxalement, la meilleure façon pour le Moi, dans sa part consciente, d'accéder à la connaissance... de reconnaître. D'où le statut des processus médiateurs (en particulier le préconscient), des formations intermédiaires, du symptôme, du lapsus, de l'acte manqué et du mensonge à l'égard du devenir conscient, de la découverte du sens à partir de la dynamique transférentielle. On sait que la compréhension du rôle du transfert ne s'opérera pas sans difficulté. Car Freud éprouvera des résistances à reconnaître que le transfert n'était pas une «mé-prise» - faute de le considérer comme une em-prise - et que le processus transférentiel porte toujours la marque, l'empreinte de la relation de pouvoir de cette persistance du lien d'emprise hypnotique. Il fallut réinventer une autre forme de pouvoir, un pouvoir d'une autre nature, celui de la place de l'analyste: sa position symbolique. Sorte de jeu de contre-pouvoir subtil et subreptice nécessitant son analyse, certes mais aussi et surtout un regard plus attentif sur le contre-transfert. Il s'agissait donc en contrepartie de reconnaître que c'est le désir du psychanalyste qui ouvre le champ du transfert, d'admettre que si l'ethique du psychanalyste est fondue dans l'éthique de la psychanalyse, du fait qu'il y adhère et en intériorise le projet éthique, il n'en reste pas moins vrai que ses propres conceptions théori-

ques ouvrent ou obturent

~

autant que ses défenses incons-

cientes la compréhension du processus analytique, cette fameuse quête de la vérité. D'où l'idée souvent avancée de la précession du contre-transfert - et de l'analyse du lien d'emprise considérant le procès analytique comme une «entre-prise» paradoxale vis-à-vis du projet éthique qui la soutient. En effet, ce projet éthique - par rapport aux idées de droit (dont le droit à l'amour) et de loi qui le constituent - assure 19

la prise de pouvoir du sujet sur lui-même (lier, mettre de l'ordre, lutter contre le chaos) et sans lesquels il se verrait conduit, selon la logique du narcissisme à un délire d'emprise, de possessivité. Mais en contrepartie il sollicite aussi son imaginaire, sa rêverie, cette «poiésis» indispensable pour assurer - via les pulsions de vie sa propre créativité. Ultime paradoxe peut-être, fondateur de la vérité du sujet singulier et de sa constitution: il témoigne de la nature de la réalité éthique elle-même, écartelée d'un côté par l'emprise de la morale et les lois et de l'autre par un désir qui ne peut admettre la finitude vis-à-vis d'un imaginaire structurellement révolutionnaire et libertaire.
~

4. La violence destructrice

Aussi sommes-nous conduit à aborder la problématique éthique en la situant d'une manière dialectique par rapport à la paire d'opposés emprise et liberté et cela à partir d'un questionnement relatif au rôle du Surmoi et de la sublimation: pourquoi le Surmoi est-il envisagé comme une instance aussi sévère, voire féroce? Si la sublimation est indispensable pour fonder une éthique, une vie personnelle et sociale, encore faut-il tenter de répondre à la question: sublimation de quoi? Et, enfin, sont-ils l'un et l'autre rattachables structurellement et prioritairement à la libido sexuelle? Pour ce faire, resituons rapidement la notion d'emprise dans le corpus théorique analytique. Si l'idée d'emprise est présente ainsi que nous venons de l'entrevoir dès ses travaux et écrits pré-analytiques, il a fallu que Freud traite du problème du sadisme et du masochisme pour que le concept de pulsion d'emprise ou de pulsion de pouvoir ou de domination apparaisse. En 1905,dans ses Trois essais, il en vient à considérer la cruauté infantile comme indépendante de la libido (la souffrance d'autrui n'étant pas recherchée) et à la référer à une source pulsionnelle inaugurale: il s'agit de la pulsion d'emprise.

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Celle-ci repose, à l'origine, sur la. musculature, en particulier anale (maîtrise des matières et sentiment de toutepuissance occasionné par le contrôle ainsi exercé) ; elle sera élargie à tous les stades, pour devenir ce qu'il nomme un «appareil d'emprise ». Toutefois, si l'idée d'emprise est intimement liée à celle de maîtrise de l'objet (la bobine dans le forti da), et de l'excitation, il faut souligner, ainsi que le fait R. Major (cf. lIO partie, I) le rôle de la liaison (bindung), présente chez Freud dès le Projet où elle est considérée comme «un acte préparatoire qui introduit et assure la maîtrise». Mais si elle se met au service du principe de plaisir, celui-ci n'est pas non plus le maître absolu. Non seulement il peut être débordé, incapable d'assurer pleinement son rôle, mais encore il est lui-même au

service des pulsions de mort. Ensemble de forces tendant « à
assurer dans une tension irrésolue sa propre domination, son propre pouvoir. Nous nous trouvons donc, en deça et au-delà du principe de plaisir, le pouvoir comme pulsionnalité (pulsion de pulsion) et comme principe (principe de principe: de plaisir et de réalité) ». La pulsion d'emprise ou de pouvoir joue un rôle essentiel pour comprendre la cruauté d'une manière générale, l'impératif éthique du: «Tu ne tueras point?>. Pour que soit mieux établie la position ouvrant la réflexion au niveau de l'imaginaire social et de la scène politique, il faut attendre deux points culminants dans son parcours théorique marqué par deux concepts: celui de narcissisme et de pulsion de mort à laquelle sera rattachée ultérieurement la pulsion de destruction et repenser, pour ce faire, la jointure entre ces deux notions. Pour aller au plus vite, on peut dire que l'emprise apparaît à partir de la pulsionnalité originaire comme un «appareil» primitif qui vise à la conservation de soi, c'est-à-dire l'image de toute-puissance du moi, quitte à détruire autrui pour se nourrir et développer l'image de soi. C'est avec Schreber que l'on peut trouver une illustration de cette lutte pour la vie à partir de ce qu'il nomme « le meurtre d'âme» et qu'il définit à sa manière de la façon suivante: «Il serait possible de quelque façon de se rendre maître de l'âme de son prochain et de se procurer de la sorte aux dépens

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de cette âme une vie plus longue ou tout autre avantage ayant trait à la vie dans l'au-delà ». A l'instar du transfert, Freud intégrera progressivement cette face violente du narcissisme et sera ainsi conduit à reconsidérer le conflit psychique sur des bases antérieures au conflit œdipien et à la génitalité. La compréhension même de l'emprise se trouve ramenée aux périodes archaïques du développement du psychisme et de la constitution du Moi, à savoir l'oralité qu'il réarticu1era au cannibalisme. En outre, l'emprise n'est plus cantonnée à la clinique, mais à la «saisie» (pour rester dans la ligne de l'emprise) des faits de société et permet de faire la liaison entre l'espace psychique individuel et la scène sociale. La relation d'emprise apparaît comme le prototype fondateur des conflits sociaux. Dans Totem et Tabou, il est question des liens entre l'emprise, l'exercice du pouvoir et la domination dans la horde primitive. Puis, toute une série d'écrits, tels que Considérations actuelles sur la vie et la mort, Malaise dans la Civilisation, La Lettre à Einstein, Pourquoi la guerre, le conduisent à développer l'idée présente dès 1905 qui sépare la pulsion du courant libidinal et de la sexualité. «Je ne comprends plus, dit-il, que nous puissions rester aveugles à l'ubiquité de l'agression et de la destruction non érotisée ». L'égoïsme considéré dans ses liens avec le narcissisme est à l'origine des tendances destructrices les plus primitives. Car «ce qu'il y a de plus primitif dans notre vie psychique est, au sens littéral du mot, impérissable, car fondé sur le fantasme de l'immortalité du Moi ». Et il poursuit: «si bien que dans nos inconscients, nous supprimons journellement et à toute heure du jour tout ce qui se trouve sur notre chemin... car notre moi tout-puissant et autocratique est, au fond un crimen laesae majestis ». Et de conclure: «à en juger par nos désirs et souhaits inconscients, nous ne sommes nous-mêmes qu'une bande d'assassins ». Nous pourrions multiplier les citations qui mettent l'accent sur ce désir de domination, de prise de possession d'autrui, de destruction et nous comprenons que ces constats freudiens confirment ses positions antérieures d'une vingtaine d'années quant à la cruauté infantile. 22

Ce ne sont pas les mouvances sociales et la montée du nazisme qui mettront en question cette perspective sur les motions inconscientes destructrices, la cruauté, la barbarie, issues de ce fond imaginaire commun, de ce noyau psychotique collectif qui fait irruption dans le champ socio-politique. Ces quelques remarques à l'égard des liens entre l'emprise, le narcissisme et le jeu pulsion de vie/pulsion de mort, peuvent servir de début de réponses aux questions relatives à la cruauté du Surmoi et à l'objet inconscient visé par la sublimation. M. Klein avait quant à elle déjà avancé l'idée, assignant à la sublimation, la tâche de réparer le «bon» objet mis en pièces par les pulsions destructrices. Mais, là encore, il s'agit d'une violence d'emprise destructrice de l'infans à l'égard de l'objet. M. Klein n'opère pas le renversement fantasmatique qui s'impose. En effet, avec d'autres, nous croyons indispensable d'inférer, outre les fantasmes de parricide, de matricide, ceux d'infanticide. En reprenant les cas présentés dans les Études sur l'hystérie, on note que par l'intermédiaire du sexuel et grâce au courant libidinal, s'exprime en réalité un imaginaire primitif violent, sous forme de motions infanticides. L'analyse des mythes fondateurs de la psychanalyse, ceux d'Œdipe et de Narcisse, était cette conception théorique.

B. Mission et transmission
Vers la fin de sa vie, le fondateur de la psychanalyse désignait trois missions impossibles: éduquer, gouverner et..., paradoxalement, psychanalyser. Cette position, qui a donné lieu à de très nombreux commentaires, ne pose-t-elle pas, dans la forme extrême d'une philosophie de l'absurde, qu'elle revêt apparemment et sur le mode d'apories, les liens étroits qu'entretient l'éthique psychanalytique avec l'éthique de la vie sociale et politique quant à la transmission. Transmettre un savoir et un savoir être, transmettre l'autorité et le pouvoir, transmettre par le 23