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En attendant l’Empire

200 pages
A-t-on le choix ,maintenant que l’on est confronté au processus apparemment irrésistible de la mondialisation-globalisation de l'économie, de se poser le problème des formes politiques que cette mondialisation pourrait prendre et des formes politiques susceptibles de l’amener ? On a évidemment le droit et il est même urgent de le faire. Il faut avoir qui contrôlera la mondialisation , qui pourra s’imposer à ses processus , à ses rythmes . Mais aussi et surtout il faut savoir quelles solutions de rechange, quels projets alternatifs pourront se dessiner à l’intérieur de ce mouvement ; l’empire n’est pas un concept à laisser aux historiens de l’Antiquité et du Moyen-âge, c’est au contraire un concept qui concerne l’essentiel de nos expériences d’aujourd’hui. On doit se convaincre que le processus de globalisation est irréversible et qu’il faut lui opposer des instruments politiques adaptés et adéquats. Or , les formes politiques qui dominent en ce moment la vie politique des États sont incapables de faire face à la puissance de la transformation en cours. Le problème de l’empire et de son analyse doit donc être mis à l’ordre du jour, à tout prix.
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FUTUR ANTERIEUR
'"

N°27

EN ATTENDANT L'EMPIRE

M. AGLIETTA, S. ANSALDI, A. APPARADURAI, D. BERGER, G. CLANCY, N. GUILHOT, M. HARDT, M. KAIL, C. MILELLI, T. NEGRI, D. SALLENA VE, P. T ANCELIN, M. V AKALOULIS, C. VEAUVY, 1. M. VINCENT, P. WAGNER

Publié avec le concours du Centre national du livre

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Futur antérieur

Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT Comité de rédaction:
Saverio ANS ALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Luis GOMEZ Laurent GUILLOTEAU Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARA TO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LE STRAT Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT -SARCEY Yves SINTOMER Nicole-Édith THÉVENIN Michel V AKALOULIS Jean-Marie VINCENT

Rédaction, 137 Fbg du Temple, 75010 Paris

1995 ISBN: 2-7384- 3521-1

@ L'Harmattan,

Sommaire
La marche du temps:
Toni NEGRI, Contre l'empire Jean-Marie VINCENT, Au -delà de l'Etat nation Toni NEGRI, La crise de l'espace politique Michael HARDT, L'hybridité de l'Empire Arjun APPADURAI, Le patriotisme et son avenir Michel AGLIETTA, Ordre et désordre Michel KAIL, Culture et mondialisation 1 5 7 19 35 55 87

Éclats de voix :
Saverio ANSALDI, Le discours de l'empire Geneviève CLANCY et Philippe TANCELIN, Un brasier dort sous l'écho... Denis BERGER, De l'impérialisme de crise Peter W AGNER, Le « modèle» allemand, l'Europe et la globalisation Nicolas G UILHOT, La science politique et la transition démocratique à l'Est Danièle SALLENA VE, Nouvelles de l'est: oh! les beaux jours 101 109 113 121 139 153

Lectures:

- La mondialisation du capital de Christian - Le fait social total de Christiane Veauvy

Milelli

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- Les coulisses du Moderne de Michel Vakaloulis

-Au fil des nouveautés critiques de Michel Vakaloulis

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LA MARCHE DU TEMPS

Contre l'empire

Toni NEGRI
A-t-on le choix, maintenant que l'on est confronté au processus apparemment irrésistible de la mondialisationglobalisation de l'économie, de se poser le problème des formes politiques que cette mondialisation pourrait prendre et des formes politiques qui seraient susceptibles de l'amener? On en a évidemment le droit et il est même urgent de le faire. Il faut savoir qui contrôlera la mondialisation, qui pourra s'imposer à ses processus et à ses rythmes. Mais aussi et surtout il faut savoir quelles solutions de rechange, quels projets alternatifs pourront se dessiner à l'intérieur de ce mouvement. L'empire n'est pas un concept à laisser aux historiens de l'Antiquité et du Moyen-âge, c'est au contraire un concept qui concerne l'essentiel de nos expériences d' aujourd'hui. Il faut pourtant le constater, ce sont des problèmes qu'on ne discute pas. Dans les campagnes électorales des pays européens (mais aussi aux États-Unis et au Japon), le thème de l'empire est tabou, ou alors il apparaît de façon marginale et contradictoire, sans donner lieu à une discussion ouverte, ce qui ne manque pas de provoquer une véritable comédie des équivoques. Pour prendre un exemple, dans le contexte du reflux de la souveraineté nationale, on voit certains se faire les paladins de l'unité européenne, alors que d'autres, pour refuser le modèle américain d'organisation sociale et de domination du monde, déclarent la guerre à l'unité européenne. Dans un cas comme dans l'autre, ce qui est occulté, c'est la question de la forme" politique de la mondialisation et des formes possibles de résistance et de contre-offensive. Par là on cherche à repousser ce qui est fondamental - l'hégémonie américaine sur le

processus de globalisation des marchés, c'est-à-dire la mainmise politique sur celui-ci. On doit se convaincre que le processus de globalisation est irréversible et qu'il faut lui opposer des instruments politiques adaptés et adéquats. Or, les formes politiques qui dominent en ce moment dans la vie politique des États sont incapables de faire face à la puissance des transformations en cours. Le problème de l'empire et de son analyse doit donc être mis à l'ordre du jour à tout prix. Il faut en particulier se rendre compte que des modèles différents de l'Empire sont concevables et que l'hégémonie actuelle des États-Unis est résistible. Il faut notamment que la thématique de l'empire soit portée devant les opinions publiques démocratiques dans ses termes réels en balayant les réticences des classes politiques locales, en évitant les fauxfuyants, en posant clairement les problèmes: avec quel type d'organisations politiques les peuples peuvent-ils affronter la mondialisation et ses formes politiques, quels sont les conflits porteurs d'avenir dans ce cadre, quelles perspectives faut-il offrir pour sortir des impasses actuelles? A présent, on peut discerner l'existence de deux modèles à l'intérieur de l'empire. Il y a d'abord le modèle linéaire et universaliste des États-Unis dont les limites se déplacent sans discontinuer, grâce à l'utilisation conjointe (et âprement défendue) du «dollar faible» et de la suprématie technologique. Il y a en second lieu le modèle allemand fondé sur le« mark fort »et les politiques corporatistes (par branches et régions) et qui, en s'opposant concrètement aux orientations économiques et monétaires américaines, relance l'opposition japonaise et à terme l'opposition chinoise. Le modèle « atlantique» et le modèle « continental» européen sont face à face. Après la fin de la guerre de cent ans du capitalisme contre le socialisme, il s'en ouvre une autre entre deux versions du capitalisme, l'une libérale, l'autre corporatiste. S'agit-il d'une guerre ouverte ou d'une coexistence forcée? Il est encore trop tôt pour le dire. Il est de même trop tôt pour savoir quels types différents d'hégémonie se feront jour à l'intérieur de ces processus dominés par le capital et ses alliés. On peut cependant penser que les affrontements intercapitalistes donneront à d'autres forces l'occasion d'intervenir. Ces quelques réflexions n'épuisent évidemment pas les problèmes que nous commençons à présenter dans ce numéro

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de Futur Antérieur. Au cours des cent cinquante dernières années, le développement capitaliste dans sa première partie d'expansion mondiale a trouvé devant lui non seulement les contradictions objectives de ce développement, mais aussi des sujets révolutionnaires qui en ont conditionné et même interrompu un temps la progression impériale. Marx, Lénine, Mao, parmi d'autres, ont interprété la résistance et l'émergence de sujets révolutionnaires divers et leur donné forme. Aujourd'hui, l'opposition entre les deux orientations sur la gestion de l'empire se déroule en l'absence d'un sujet révolutionnaire qui proposerait des formes de résistance et de rupture. Mais il ne saurait naturellement être question d'en rester â ce constat. Le capitalisme de l'empire produit et reproduit sans cesse des adversaires conséquents qu'il faut trouver les moyens de réunir en dépassant la nostalgie des orientations d'antan. Si parler de l'empire semble tabou dans les rangs des classes dirigeantes, on a tendance â considérer par contre que c'est utopique chez les opprimés. Il s'agit par conséquent de comprendre le pourquoi de cet état de choses et comment le combattre. Il n'est en effet plus possible d' œuvrer â la libération des couches sociales opprimées (ouvriers, intellectuels, femmes, «exclus »...) sans assumer dès maintenant la dimension impériale, aussi bien de la domination que de la coopération révolutionnaire.

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,

Au-delà de l'Etat national

Jean-Marie VINCENT

L'État national, c'est-à-dire l'ensemble d'institutions et d'appareils fondé sur la souveraineté étatique opposable aux citoyens est en rapide mutation. Il ne veille plus au bon fonctionnement du marché national, il ne cherche plus comme il y a quelques décennies à intégrer le maximum de salariés à l'ordre existant par des politiques sociales en expansion. Par ailleurs, il renonce de plus en plus à mener des politiques de conjoncture en faveur de l'emploi et met en œuvre beaucoup plus chichement des programmes pluriannuels de construction d'infrastructures. L'heure est, semble-toil, au rétrécissement de l'État et à son retrait de toute une série d'activités industrielles ou de service (de l'électronique à l'automobile). Il serait pourtant naif d'en conclure qu'on marche vers moins d'État. En réalité, l'État tend à se faire, sinon le serviteur, du moins l'agent peu ou prou réticent de la mondialisation en se laissant aller à privilégier deux grands types d'orientation. Il organise d'abord la récession ou la régression de la protection sociale par des attaques partielles successives. En même temps, il met au point une véritable police sociale qui rationalise les aides aux laissés pour compte et cherche à éviter les explosions dans les banlieues déshéritées. C'est l'État pingre qui tente de donner le moins possible aux défavorisés tout en leur prenant beaucoup. Le deuxième grand type d'orientation obéit, lui, à une logique de la privatisation de tout ce qui échappe peu ou prou à la marchandisation capitaliste. On privatise le secteur industriel public, mais aussi des services publics comme les postes et télécommunications (comme en Grande-Bretagne et en 5

Allemagne). On liquide également les participations d'État pour faire face à des déficits publics que l'on a suscités en multipliant les exemptions fiscales ou parafiscales pour les entreprises privées. Par de telles pratiques l'État se soumet peu à peu aux processus et aux mouvements erratiques du capital transnational. Il ne règle plus les problèmes en fonction des équilibres nationaux à établir, mais en fonction des équilibres et déséquilibres internationaux. Ainsi, il devient progressivement un instrument de la mondialisation et de l'érosion des pratiques politiques nationales. On comprend donc bien la réaction de ceux qui veulent s'accrocher aux lambeaux de l'Etat-providence: malgré ses limites paternalistes et bureaucratiques, il a permis à des millions de salariés d'adopter de nouveaux comportements par rapport à la santé, la vie et la mort. Mais il faut dire très clairement que le retour en arrière (l'économie nationale autonome) est quasi impossible. Si l'on ne veut pas s'enfermer dans des réactions passéistes, il est donc nécessaire de traiter l'État (et ses appareils) comme un enjeu dans les batailles de la mondialisation, dans un premier temps pour empêcher qu'il ne serve - directement ou indirectement - à retransmettre les injonctions du capitalisme international, dans un deuxième temps pour retourner les moyens de l'État, ou plus précisément, les moyens de groupes d'États, contre les logiques sociales et économiques du capitalisme d'aujourd'hui. Autrement dit, lutter efficacement autour de l'État national exige de dépasser les optiques étroitement nationales et d'organiser des convergences transnationales pour inverser des politiques et en imposer d'autres. Il ne peut plus y avoir de politiques nationales positives qui ne soient des politiques à visées transnationales (par exemple luttes sur l'emploi ou la spéculation financière).

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La crise de l'espace politique
Toni NEGRI

Quand on parle de « nouvel ordre mondial» on réunit trois
concepts forts: l'ordre, la mondialisation et la nouveauté des relations établies entre eux. L'ordre et la mondialité semblent en effet, par une connexion originale, constituer un nouveau paradigme, c'est-àdire un nouvd agencement du pouvoir politique et de l'espace physique mondial. Pour comprendre le nouvel agencement il faut donc en premier lieu réfléchir sur ces concepts pour établir ce qu'ils ont signifié, comment il y a crise de leur précédente connexion; et il faudra par conséquent pénétrer l'originalité de la nouvelle connexion et sa dynamique. On pourra peut-être alors à ce moment-là percevoir la radicalité de la mutation. Commençons par le concept d'ordre. A l'époque moderne, le concept d'ordre politique et social est assimilé au concept de souveraineté - une souveraineté qui deviendra seulement avec

le temps « souveraineté nationale ». Il nous faut donc examiner
séparément le concept de souveraineté et celui de souveraineté nationale. Le concept de souveraineté est le concept d'un pouvoir qui n'a rien au-dessus de lui. C'est un concept de pouvoir laïque, opposé à toute conception d'un pouvoir fondé à l'extérieur de sa propre dynamique. C'est donc un absolu quoad titulum - qui ne se réfère qu'à sa propre source. Cependant, quand on le considère dans son exercice, quoad exercitium, le concept de souveraineté est un concept singulier: ce qui ne diminue en rien son caractère absolu, mais c'est précisément dans la singularité que la souveraineté s'exerce. La souveraineté moderne est singulière par le fait qu'elle s'exerce sur un territoire et en relation à un peuple ou à des peuples. Le droit international se fonde sur cette singularité, jus gentium, ou 7

mieux, le droit des souverains - qui consistait à l'origine à résoudre par les moyens du pacte les conflits entre singularités souveraines. «Moyens du pacte », donc un droit résolument affaibli, troc plutôt que contrat juridique ou administration. Mais la singularité du concept de souveraineté ne joue pas seulement par rapport à l'extérieur: elle joue aussi par rapport à l'intérieur, où il se présente comme concept de légitimation, ou encore comme relation du pouvoir à des sujets, mieux, comme interrelation avec des sujets. Si la souveraineté moderne est un pouvoir qui n'a rien au-dessus d'elle, elle a beaucoup de choses au-dessous. Elle a en particulier, au-dessous d'elle, un espace (un territoire) et une multitude (les citoyens). La légitimation, pour le dire en termes weberiens, peut pendre des formes variées (traditionnelles, charismatiques, légales/rationnelles), dans tous les cas c'est une relation entre souverain et sujets une relation dans laquelle se mêlent l'expression de l'autorité et l'obéissance (et/ou la désobéissance) des sujets. Un espace habité et vivant se trouve donc à la base de la citoyenneté moderne. L'ordre c'est le résultat d'une activité de gouvernement qui trouve acceptation et/ou passivité de la part des citoyens sur l'ensemble d'un territoire. Dans cette perspective la souveraineté comme ordre devient administration, c'est-à-dire que la souveraineté s'organise en machine d'autorité qui parcourt le territoire et le structure. A travers l'activité administrative, le territoire est organisé, les structures de l'autorité s'y répandent. De plus en plus, dans les dynamiques de la souveraineté moderne, le lien entre administration et territoire devient intime et plein. Peu importe le régime économique (mercantiliste ou libéraliste), peu importe le régime politique (absolutiste, aristocratique ou populaire) : l'espace se trouve absorbé dans les scénarios de la souveraineté de manière de plus en plus cohérente, et toute particularité est structurée par l'ensemble de manière progressivement irrésistible. Le concept de nation met un certain temps à intégrer celui de souveraineté: la souveraineté nationale, au début du XIX ème siècle, plutôt que de s'y opposer, perfectionne le concept moderne de souveraineté. Il en constitue une spécification forte qui exalte la connexion entre souverain et sujets, et en même temps la puissance de la totalité. Cette double opération est possible parce que l'Etat-nation se présente comme une entité 8

autosuffisante, culturelle, ethnique, économique, dans laquelle l'élément spirituel surdétermine l'ensemble des déterminations. Le processus de légitimation se trouve hypostasié dans la nature et/ou dans l'esprit. Entre Sieyes et Novalis, entre Fichte et Mazzini, entre Hegel et Hertzel, le concept de nation spiritualise celui de souveraineté et fait de l'espace de la souveraineté une entité absolue. Dans le concept de souveraineté nationale, territoire et peuple sont comme deux attributs d'une même substance, et le gouvernement est la relation qui consacre cette unité. Le concept mod~rne de souveraineté, dans son rapport intime au territoire, est porté à ses conséquences extrêmes. Le politique moderne, ou encore le souverain, est donc une figure qui assemble dans l'absolu des aspects différents de la vie sociale: un peuple, un territoire, une autorité. Le concept de pouvoir souverain devient d'autant plus fort que ces aspects sont unifiés et surdéterminés par le développement historique continu de la souveraineté moderne. Ce processus d'absolutisation et d'intensification des relations est aussi à la base du concept de souveraineté démocratique. La souveraineté démocratique intègre le territoire en tant qu'espace de la vie d'un peuple. La légitimation, dans ce cas, se veut dialectique. L'administration devient biopolitique. L'Etat-providence, ou encore Welfare State, ou encore Sozialstaat, constituent des figures de souveraineté achevées, dans une continuité ininterrompue et progressive qui semble compléter le processus anthropologique de sédentarisation des hordes, au point de réaliser sur un espace déterminé la configuration du temps global de la vie sociale. Du point de vue extérieur, la souveraineté est donc caractérisée au total par le monopole de la force physique légitime, par la capacité exclusive de forger les normes des échanges sociaux pour la reproduction (la monnaie), par la capacité de structurer de manière singulière les formes de la communication (la langue nationale, le système éducatif, etc.), par la définition démocratique (biopolitique) de la légitimation. C'est un processus absolu de territorialisation. Les États modernes souverains ont, tout au long des siècles de leur hégémonie, exporté leur pouvoir absolu hors des territoires qui avaient à l'origine intégré les règles de la 9

domination et avaient été modelés par elles. L'impérialisme (comme le colonialisme) a consisté à occuper des zones du globe et à exploiter des peuples auxquels on ôtait, de cette façon, la possibilité d'accéder à la souveraineté territoriale ou nationale. Ordre, légitimation et administration ne sont pas, dans les territoires de l'impérialisme, autocentrés mais fonctionnels et dépendants de l'Etat impérialiste. Nous venons ainsi de poser un certain nombre de prémisses pour nous permettre de prendre la mesure du séisme qui s'abat aujourd'hui sur le vieux paradigme de l'ordre souverain. Un séisme qui touche tous les éléments de l'ordre ancien et qui détermine des conjonctures ouvertes, où peuvent cohabiter de nombreuses hypothèses et où l'on peut dégager un certain nombre de tendances. La profondeur des mutations en acte, leur extension ne permettent pas encore d'identifier des directions de développement certaines; elles permettent cependant, elles exigent même, de nouveaux paramètres d'analyse. Aujourd'hui, le premier élément qui saute aux yeux est que ce séisme est déterritorialisant. Il ébranle le vieux paradigme de l'ordre en ce qu'il a de plus intime: le rapport à l'espace, la progression vers un espace de plus en plus organisé. Il oblige le paradigme de l'ordre à se confronter à un espace qui manque de déterminations traditionnelles, pire, à un espace illimité. Trois éléments doivent pouvoir nous permettre de définir la rupture et l'approximation d'un nouveau scénario du pouvoir. Ce sont: la bombe, la monnaie, l'éther.

La bombe Le développement des technologies nucléaires constitue un premier élément qui a préparé le séisme actuel. C'est à ce développement que nous devons le régime de terreur qui a maintenu la stabilité pendant les «trente glorieuses» du développement keynésien; mais nous devons surtout à la bombe l'extension de la notion de souveraineté limitée à la grande majorité des pays du monde. Monopole de la force physique légitime: celle-ci était à l'origine une qualification de la souveraineté - aujourd'hui cette qualification, dans laquelle était incluse la capacité de décréter la guerre, n'appartient plus à 10

la très grande majorité des États. La guerre commence à devenir un impensable: pas les guerres ou encore des conflits limités, des opérations de police internationale, les guerres civiles, les guerres ou .les guérillas putrides, etc. etc. C'est dans cette perspective que la bombe fait son apparition, c'est ce que Günther Anders avait déjà dit à son propos dans les années 50 : qu'il s'agissait d'une opération de violence absolue, d'un nouvel horizon métaphysique qui enlevait à la souveraineté son propre territoire et à la résistance la possibilité d'agir. Et pourtant cette dialectique de déterritorialisation trouve, mieux, peut trouver une limite dans l' hégémonie impériale, ou encore dans la force d'imposer un nouvel ordre, une nouvelle territorialisation sur des processus croissants de déterritorialisation. Ce nouveau pôle hégémonique est-il vraiment en voie de formation? Les conditions en sont données: il n'est pas dit toutefois que ce nouveau pôle hégémonique doive émerger en tant que continuité souveraine de l'ordre ancien (les USA par exemple); il pourrait au contraire être constitué par un ensemble de puissances et d'organismes internationaux. Toutes les hypothèses et les paris plus ou moins convaincants sur la tendance qui l'emportera sont acceptés ici. En tout cas - et c'est l'élément qu'il nous intéresse de souligner - le monopole souverain de la force physique légitime, c'est-à-dire l'une des caractéristiques essentielles du concept moderne de souveraineté, est ici complètement dépassé. Même dans le cas où l'hégémonie mondiale serait conquise par une vieille puissance (dans le cas d'espèce les USA), le contenu de sa souveraineté devra être complètement et radicalement requalifié: l'extension mondiale de la domination en modifie la forme. La souveraineté impériale se présente en tant que territorialisation nucléaire de la déterritorialisation universelle: c'est un premier mode de dénomination de l'hégémonie impériale.

La monnaie

La construction du marché mondial constitue un second élément du séisme que nous subissons; c'est en premier lieu une déconstruction monétaire des marchés nationaux, ou encore Il

des contextes nationaux et/ou régionaux de régulation monétaire. Tout a commencé entre 1971 et 1973 quand les États-Unis ont décroché l'or du dollar et ont nié la convertibilité, mettant ainsi fin à une longue période de taux fixes. Fin de Bretton Woods: la conséquence en a vite été un caractère extrêmement aléatoire des marchés sur lesquels les rapports monétaires se retrouvaient subordonnés aux mouvements des puissances financières. Dans cette situation la monnaie nationale tend à perdre toute caractéristique souveraine. Même le dollar, qui semblait être appelé à la fonction de mesure ou d'« étalon» des autres monnaies, est de plus en plus subordonné au marché financier: et ceci, paradoxalement, devient évident à partir de la chute du Mur de Berlin, c'est-à-dire du moment où -la guerre froide gagnéeles USA se voient enlever par leurs alliés la rente du commandement. Une monnaie nationale, avec les caractéristiques qu'elle avait au cours de la modernité, est donc aujourd'hui inconcevable. A ce niveau aussi, le processus de mondialisation devient un agent très fort de mutation radicale. Avec une série de conséquences dramatiques: 1. l'impossibilité d'une régulation monétaire au niveau national, - que ce soit en termes keynésiens, ou simplement monétaristes ; 2. la labilité définitive de tout processus d'intervention welfariste au niveau national, et la crise de la souveraineté démocratique qui s'ensuit; 3. la poussée vers la construction d'organisations/ensembles régionaux multinationaux ayant pour but d'exercer une résistance relative aux puissances financières et spéculatives, et donc de conquérir, sur de nouvelles dimensions, la capacité de programmer leur propre destin; 4. l'émergence erratique, dans le clair-obscur de la crise, de certaines monnaies (dollar, DM, yen...) comme monnaies impériales. Là aussi, tandis que la souveraineté moderne devient résiduelle, se profile sur le processus de déterritorialisation global que propose la construction du marché mondial, l'ombre d'une nouvelle territorialisation possible, unilatérale, - non pas construite sur des valeurs monétaires, bien évidemment, mais seulement sur des valeurs politiques. Est-ce possible? Quelles sont les alternatives réelles, et sous quelles formes, et à quelle échéance, à l'affirmation du dollar (ou d'autres monnaies) comme monnaie impériale? 12

L'éther
La fixation du langage et la défense de la langue, la stucturation du système éducatif, la protection de la culture constituent plus que jamais des prérogatives souveraines. Désormais, tout ceci se dissout dans l'éther. Les systèmes contemporains de communication ne sont pas subordonnés à la souveraineté: au contraire, la souveraineté est subordonnée à la communication. Dans le champ de la communication, les paradoxes qu'impliquent la dissolution de la souveraineté territoriale et/ou nationale, et de toutes façons la rupture de la relation singularisée entre ordre et espace, s' extrémisent. En effet la capacité de déterritorialisation de la communication est originaire: elle ne se contente pas de limiter, ni d'affaiblir la souveraineté moderne, elle ôte la possibilité même de lier un ordre et un espace. Sinon... au sein de cette circularité complète des signes et de son infatigable continuité. D'où une conception du territoire en tant que « territoire circulatoire» et donc l'impossibilité de singulariser le rapport ordre/territoire. La déterritorialisation est le primum, la circulation est la forme sous laquelle elle se manifeste de manière irrépressible, - et ainsi dans l'éther les langages deviennent fonctionnels à la circulation et dissolvent toute relation souveraine. Quant à l'éducation et à la culture, elles ne peuvent que s'assujettir à la « société du spectacle». Avec cette expérience nous touchons une limite extrême dans la dissolution entre ordre et espace: désormais, nous ne pouvons entrevoir cette relation que dans un lieu autre - un ailleurs qui originairement ne peut être contenu dans l'articulation de l'acte souverain. L'espace de la communication est donc complètement déterritorialisé. Il est absolument autre, par rapport aux espaces résiduels que nous avions identifiés en analysant la crise du monopole de la force physique et celle de la définition de la mesure monétaire. Ici il ne s'agit pas de résidu mais de métamorphose: métamorphose de tous les éléments de l'économie politique et de la théorie de l'État, qui vient du fait qu'on est entré dans la phase de subsumption réelle de la société dans le capital. Ce qui signifie que la communication est la forme du processus de production capitalistique là où le capital a conquis et s'est soumis la société tout entière, réellement, 13

globalement, en supprimant toute marge d'alternative: si jamais une alternative peut être proposée, cela se fera par l'intermédiaire de la société de la subsumption réelle et elle devra se construire en son sein, en mettant en évidence de nouvelles contradictions. L'alternative se pose à l'intérieur du
«

nouveau », et même du « très nouveau ».

La tendance impériale se présente aussi dans l'éther. Encore une fois cette tendance se révèle du premier coup par la permanence de la puissance américaine et de son expansion. Cet espace qui se donne en se disloquant dans cette figure de la rupture des relations de souveraineté, - eh bien, souvent, très souvent, cet espace est américain. Et cependant la référence à la fonction de reterritorialisation n'échappe à l'instabilité dans aucune des situations que nous avons examinées. A la différence de ce qui se produit sur le terrain de la force et sur celui de la monnaie, la communication est en effet un rapport de production, entraînant le développement du capital et, en même temps, la transformation de la force productive. Cette dynamique produit une situation extrêmement ouverte: en elle la puissance américaine se confronte à la puissance des sujets, - de tous ceux qui interviennent de plus en plus activement dans la production interactive de communication. Nulle part, comme dans ce lieu qui se détermine comme circulatoire, la domination impériale sur les nouvelles formes de la production/communication n'est aussi incertaine. Le séisme qui a détruit la souveraineté territoriale et/ou nationale est 4donc radical. L'espace du politique devient indéfinissable, en lui ne fonctionnent plus ni connexions dialectiques ni connexions tout simplement fonctionnelles. Dans la subsumption formelle de l'espace mondial au capital il y avait encore des intermédiations qui offraient des références aux processus biopolitiques déterminés. Aujourd'hui nous pouvons considérer la période fordiste comme une phase de transition (de la subsumption formelle à la subsumption réelle) dans laquelle peu à peu s'effacent toutes les déterminations. On se trouve devant un espace lisse, avec parfois quelques zones diversement striées, un espace unifié, de temps à autre identifiable à travers des hiérarchies qui le parcourent, enfin, un espace investi par un mouvement circulatoire continu, qui se heurte de temps en temps à des obstacles et à des résistances. Ou encore, pour le dire autrement, nous vivons au sein d'une banlieue universelle, caractérisée par des variations de vitesse 14

-,-

(nombreux? unique ?) de toutes façons un pouvoir qui investit un nouvel espace, un nouveau pouvoir. Notre problème est évidemment de décider si ce nouvel espace va s'organisant et éventuellement de décrire comment. Comment cette déterritorialisation nouvelle va se déployant en fonctions administratives. Nous ne pensons pas cependant qu'il soit possible ici d'avancer plus amplement dans ce sens. Mais il sera de toutes façons utile de poser un certain nombre de prémisses, ou mieux, d'anticiper un type idéal qui puisse permettre d'éclairer le chemin à parcourir. Le type idéal d'empire peut nous être utile. Il est radicalement différent du concept d'impérialisme (qui consistait, comme nous l'avons vu, en une spécification de la souveraineté) parce que l'espace de l'empire est sans déterminations préconstituées, c'est un centre qui se disloque sur différents terrains et circule sans trouver d'obstacle. Dans l'espace mondial unifié les États se relient au sein de flux et de réseaux toujours en mouvement, vivent dans un contexte dans lequel la paix est garantie par une politique de police internationale permanente et efficace. Quand ceci ne réussit pas, les conflits sont isolés. Dans tous les cas les caractéristiques souveraines des États singuliers sont affaiblies et recomposées dans des fonctions collectives de police, de marché, d'organisation de la communication. Les idéologies postmodernes ont beaucoup insisté sur l'affaiblissement des caractéristiques de la souveraineté. Elles ont aussi, et c'est complémentaire, beaucoup insisté sur les nouvelles dimensions du fragmentaire, du local, du particulier et sur les émergences d'identité (qui rompent çà et là la surface plate du postmoderne). Il ne me semble pas pour ma part que ces descriptions soient suffisantes pour comprendre la nature fondamentale de l'empire: celle-ci consiste non pas à se contenter de se manifester dans le fragmentaire et dans le complexe, mais à s'organiser de manière unitaire dans le fragmentaire, dans le complexe, dans l'entremêlement et le contrôle des identités. Les idéologies postmodernes exaltent une situation donnée dont, jusqu'ici, elles ne perçoivent pas la nouvelle dynamique structurante. Ce sont Foucault et Deleuze qui se sont le mieux saisis de la figure impériale (considérée ici uniquement du point de vue de la construction d'un type idéal). La tripartition qu'ils proposent 15

parfois on peut identifier des centres, sur cet horizon désolé,

en ce qui concerne l'évolution des régimes politiques de la modernité (de la « société d'ancien régime» à la « société disciplinaire », à la «société de contrôle»), dégage la dynamique d'affaiblissement de la souveraineté dans le passage de la société disciplinaire à la société de contrôle - non pas en tant qu'elle serait évanescente, mais bien au contraire comme modernisation et optimisation. La société de contrôle est l'horizon sur lequel se déploie la puissance impériale. En portant le sommet du commandement à un niveau très élevé, la possibilité des médiations dans la solution des conflits et donc la requalification dynamique de toutes les particularités dans le processus du pouvoir s'élargit de manière démesurée. La force et la discipline sont ainsi incluses dans les politiques de contrôle. Mais revenons maintenant au modèle de l'empire tel que Polybe l'avait construit. L'empire romain, nous dit l'intellectuel grec à Rome, est la synthèse des trois formes de gouvernement définis par l'antiquité classique: monarchique avec l'empereur, l'empire est aristocratique au Sénat et démocrate-républicain dans la fonction tribunicienne. Et aujourd'hui? Peut-on retrouver la tripartition polybienne dans l'organisation du nouveau pouvoir impérial? Peut-être. Un centre définitif, monarchique, détenteur exclusif de la force, ne s'est pas encore dégagé. Il est cependant de plus en plus identifiable de manière tendancielle. Mais les deux autres aspects du modèle requis par la synthèse impériale, sont là: l'aristocratie financière et la discipline qu'elle impose à des fractions substantielles de l'ensemble de la force de travail dans l'espace mondial; et par ailleurs le pouvoir républicain de contrôle, ou encore ce réflexe disciplinaire qui s'incarne dans ce qui reste des États nationaux singuliers et qui revêt de plus en plus un rôle contractuel vis-àvis de l'autorité impériale. L'empire est donc là, au coin de la rue, qui nous attend inexorablement comme ce qui est déjà en place. En philosophie politique le postmoderne a été un signe annonciateur de l'empire, triste et inadéquat mais effectif. Bien plus réels et bien plus forts sont les signes annonciateurs qui s'inscrivent dans les crises et dans les moments de pause du processus constitutif de l'empire. Où se manifestent-ils? Essentiellement dans les conflits entre ordres de valeurs et dans les contradictions entre les procédures. Des 16