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Endoétrangers

De
275 pages
Depuis 2005, les "endoétrangers" sont reconnues par le Conseil de l'Europe comme "minorité ethnique". Cette appellation unique masque une population hétérogène connue sous les catégories "Rroms", "Manouches", "Gitans", "gens du voyages", dont les situations et expériences sont liées à l'histoire, au politique, à l'économique. Cet ouvrage rassemble les travaux de sociologues, anthropologues, politologues et d'intervenants sociaux qui travaillent avec et auprès de ces populations au quotidien.
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ENDOÉTRANGERS
Exclusion, reconnaissance et expérience des Rroms
et gens du voyage en Europe
ENDOÉTRANGERS
Reconnues depuis 2005 comme « minorités ethniques » par le
Conseil de l’Europe, les « Rroms », « Manouches», « Gitans » ou « gens du
voyage » ont en commun une expérience de la marge qui prend diverses Exclusion, reconnaissance et expérience des Rroms
formes selon les contextes nationaux et s’inscrit en même temps dans
et gens du voyage en Europele contexte de l’élargissement européen et de la construction de ses
frontières. Dans le but de dégager les logiques de cette expérience,
nous proposons d’appeler la place qu’occupe cette population, celle
de « l’endoétranger ». Les contributions de ce volume analysent dans
divers contextes européens (Belgique, Espagne, France, Roumanie)
comment les catégories sont produites et mobilisées par les acteurs
Sous la direction de Kàtia Lurbe I Puerto (professionnels et/ou publics) dans le domaine de l’éducation, de la
et Frédéric Le Marcisprotection sociale et des soins, et quels sont leurs effets. Les enjeux de
pouvoir inhérents à l’acte de nommer une population, de fait hétérogène,
animé de dynamiques politiques spécifi ques aux États, sont mis en
lumière tant du point de vue des gouvernements que de ceux qui les
mobilisent (e.g. le cas des associations de femmes gitanes en Espagne ;
des Rudari en Roumanie). Ainsi, cet ouvrage invite à exercer une pensée
critique et à développer un argument respectueux et ouvert à la pluralité
tout en offrant des outils mobilisables par les professionnels.
Kàtia Lurbe I Puerto (MA, U. de Warwick et Dr. en sociologie, UAB et EHESS-Paris) est sociologue. Elle
a longtemps travaillé sur le traitement de la diversité socio-culturelle dans différents systèmes de soins
en Europe. Elle s’intéresse actuellement à des questions de santé publique concernant l’obésité et la
santé nutritionnelle. Elle est chercheure associée au Groupe de travail Éducation et Santé de l’Institut
Français de l’Éducation (Ifé, ENS-Lyon).
Frédéric Le Marcis est anthropologue (Professeur à l’ENS-Lyon). Il interroge les expériences de la santé
en France et sur le continent africain. Membre du laboratoire Triangle (UMR 5206), il est actuellement
en délégation à l’Institut de Recherche pour le Développement (UMR 912 SESSTIM), en poste au
Burkina Faso.
ISBN : 978-2-8061-0062-7
29,50 € - 31,50 € hors Belgique et Francewww.editions-academia.be
Sous la direction de
Endoétrangers Exclusion, reconnaissance et
Kàtia Lurbe I Puerto
expérience des Rroms et gens du voyage en Europe
et Frédéric Le MarcisEndoétrangersc o LLE ct I on Endoétrangers
Carrefours
Cette collection a pour objectif de se pencher sur les tensions
dialectiques qui animent notre monde et sur les nouvelles for- Exclusion, reconnaissance
mes d’expression qui en découlent (tendance à l’uniformisation
culturelle mais diversification des identités ethnoculturelles, indi- et expérience des Rroms
vidualisation constante mais émergence de nouvelles formes de
solidarité,...), et ce dans une perspective transdisciplinaire. et gens du voyage en Europe
La collection présente trois thèmes majeurs : la multiculturalité,
les migrations et l’ethnicité au sens large du terme.
Directeur: Marco Martiniello (FRs-FnRs et université de Liège)
comité éditorial : Gianni d’A A (Université de Neufchâtel, Suisse),
Micheline LA LL (UQAM, Montréal, Québec-Canada), Patrick S
Sous la direction de(INED, Paris, France), Aly t A A (Université Gaston Berger de Saint-
Louis, Sénégal) Kàtia LuRbE I PuER to et
ouvrages parus dans la collection : Frédéric LE MaRcIs
1• Gautier P , Une société civile post-révolutionnaire. Étude du
nouveau secteur ONG en Roumanie. Le cas de Iasi, 2003.
2• Mar co mA LL & Andrea r A (eds), Affirmative Action. Des dis-
cours, des politiques et des pratiques en débat, 2003.
3• Fabienne b (éd.), Féminité, minorité, islamité. Questions à pro-
pos du hijâb, 2004.
4• Nouria o AL (ed.), Trajectoires et dynamiques migratoires de l'immi-
gration marocaine de Belgique, 2004.
5• Annick L -A A , Appréhender la nation, vivre en diaspora :
regards arméniens, 2006.
unoiderrnemociioniinoiitnrhejtitdonrmieebntoeEndoétrangers
Exclusion, reconnaissance
et expérience des Rroms
et gens du voyage en Europe
Sous la direction de
Kàtia LuRbE I PuER to et
Frédéric LE MaRcIs
Carrefours  6Mise en page: C W Design
D/2012/4910/24 ISBN : 978-2-8061-0062-7
© Harmattan-Academia s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque
procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur
ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.beKàtia LURBE I PUERTO, docteur en sociologie de l’Université Autonome
de Barcelona et de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris,
est actuellement chercheuse associée à l’Institut Français d’éducation (IFé),
ENS de Lyon. Elle a travaillé en Angleterre, en Espagne, en France et au
Luxembourg sur des questions relatives à la santé (accès aux soins ; soins
à la santé mentale des migrants ; prévention et promotion à la santé) et à
l’intervention sociale (programmes d’intégration socio-sanitaire des popu-
lations étrangères). Elle a assumé la direction scientifque de la recherche
« Santé et Prévention chez des Rroms/Tsiganes de la Région d’Île-de-France »,
fnancée par l’INPES/I RESP (2008-2011).
Frédéric LE MARCIS (ENS-Lyon, UMR5206 Triangle), anthropologue, est
professeur à l’École Normale Supérieure de Lyon (ENS-Lyon), actuellement
en délégation à l’Institut de Recherche pour le Développement (UMR 912
SESSTIM) et en poste au Burkina Faso. Il a travaillé en Afrique et en France
sur des questions relatives à la santé (accès aux soins de migrants rroms,
expérience du sida en Afrique du Sud). Il travaille actuellement sur la ques-
tion de la production des connaissances dans le cadre d’essais cliniques
menés en Afrique et étudie leurs effets sur le politique et les sujets.EXCLUSION, RECONNAISSANCE
ET EXPÉRIENCE DES « ENDOÉTRANGERS »
EN EUROPE
Kàtia Lurbe I Puerto
Frédéric Le MarcIs
Depuis l’année 2010 ceux qui sont nommés de manière sou­
vent indistincte « Rroms » et/ou « gens du voyage » occupent de
1manière récurrente une place importante dans le débat public .
Qu’il s’agisse de la discussion dans la presse écrite de « l’affaire des
bébés bulgares » (cf. infra), du démantèlement des squats de Rroms
originaires des Balkans ou des violences ayant fait suite à la mort
2d’un jeune manouche dans le cadre d’un contrôle de la route , il
1. Les situations étant diverses selon les pays et les langues dans lesquels
les auteurs de cet ouvrage travaillent, nous avons choisi de manière pragmatique
et dans un souci d’homogénéité de lecture d’uniformiser l’orthographe du terme
« Rrom » (que nous accordons en nombre et gardons invariable en genre) au lieu
de « Rom ». Le doublement du « r » renvoie à l’orthographe romani et per met
d’éviter les confusions avec la ville de Rome. Avant son usage politique (impulsé
par le projet de fabrication d’une identité européenne rrom par certaines élites
politiques rroms), il n’était pas usité par la grande partie des populations origi-
naires ou non de l’Europe de l’Est que ce terme désigne aujourd’hui. Malgré
l’apparition du terme dans le discours politique à l’échelle européenne, les popu-
lations concernées ne s’y reconnaissent pas forcément davantage et lorsqu’il leur
est demandé de s’auto-dénommer, se définissent aussi bien comme Manouche,
Sinti, Gypsy ou encore Espagnol, Français, Belge, etc. L’orthographe retenue pour
ce terme dans cet ouvrage relève donc d’une logique éditoriale et n’est pas le
produit d’une prise de position sociologique ou politique. La difficile obtention
d’un consensus sur ce sujet et les dimensions politiques sous-jacentes à l’acte
de nommer rappellent la nécessaire réflexivité du chercheur en la matière. Notre
propos n’est pas de discuter de la pertinence de telle ou telle appellation, même
si nous reconnaissons l’importance de ces questions (Martiniello, Simon 2005 ;
Cossée 2010), mais de nous interroger notamment sur les politiques de déno-
minations, sur leurs effets en terme de pratiques institutionnelles et d’expérien-
ces de subjectivation.
2. Cf. « Mobilisation contre la délinquance rom », Le Figaro 11/06/2010 ;
« Sarkozy accusé de “stigmatiser” les Roms et les gens du voyage », Libération,
22/07/2010. La production de ce discours a suscité la mobilisation de chercheurs
travaillant sur ces questions, comme en témoigne la tribune publiée dans le
quotidien Le Monde par des chercheurs du réseau et centre de ressources 8 E E
est un registre commun à l’ensemble de ces discours produits, celui
de l’incongruité. Il s’applique de manière indifférenciée sur les popu­
lations dénommées « Rroms », « Manouches », « Tsiganes », « gens
du voyage », etc. Deux exemples récents illustrent ce constat. Le
premier concerne le traitement médiatique d’une affaire de trafc
de bébés bulgares, le second est relatif aux commentaires recueillis
sur le site d’un journal en ligne à la suite de la parution d’un article
relatant les réfexions menées lors du colloque à l’origine de ce
3projet éditorial .
1. « L’affaire des bébés buLgares » :
La production sociaLe de « L ’endoétranger »
De 2004 à 2006, la presse quotidienne française s’est fait l’écho
de ce qui a été alors dénommé « l’affaire des bébés bulgares ». Des
femmes bulgares, la plupart prostituées, sous l’emprise de compa­
triotes trafquants et majoritairement d’origine rrom venaient
accoucher en France et revendaient dès leur naissance leurs bébés
à des familles françaises en mal d’enfants. Ces dernières étaient en
majorité d’origine tsigane. L’analyse des commentaires publiés à
l’occasion de cette « affaire » témoigne de la force de stéréotypes con­
cernant ces populations dans l’opinion générale et de leurs consé­
quences sur l’incapacité des observateurs à saisir au­delà d’un
discours culturaliste, les enjeux économiques et sociaux auxquels
ces populations font face. Fatima Mernissi propose la notion de
« discours sonores » pour désigner les propos qui se font entendre
dans le domaine légal et juridique et dans les médias, deux milieux
de diffusion d’idées qui permettent la reproduction et l’amplifca­
tion dans la société de contenus et de formes des discours (Mernissi
Urba-Rom (http://urbarom.crevilles.org/) : « Roms et “gens du voyage” : briser
l’engrenage de la violence », Le Monde, 27/07/2010.
3. Il s’agit du Colloque International « Dynamiques, politiques et expériences
du rapport aux “endo-étrangers” en Europe : Rroms, Manouches, Yéniches,
Gitans et gens du voyage » qui a tenu lieu du 27 au 29 avril 2009 à l’Université
Victor Segalen – Bordeaux 2.
ndrrnoségtaExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 9
1990 :16­17). En introduisant ce volume par une discussion des
discours sonores collectés autour de l’affaire de la vente des vingt­
trois bébés bulgares à des familles d’accueil françaises entre 2001
et 2005 nous souhaitons nous placer d’emblée dans une posture
critique visant à interroger les lieux communs, les raccourcis cultu­
ralistes, voire racistes, qui saturent les discours produits sur les
populations dites « tsiganes », « gitanes », ou « rroms. » Ces diver­
ses appellations renvoient à ce que nous désignons par la fgure
sociale de « l’endoétranger », discours produits également au sujet
de populations appelées sintis, manouches. En France, ces désigna­
tions sont parfois remplacées par une catégorie administrative qui
masque mal une logique fondée sur l’identifcation ethnique, celle
de « gens du voyage ». La brève réfexion sur cette affaire va au-
delà du cas spécifque concernant deux catégories de groupements
humains fortement stigmatisés – « les Tsiganes bulgares » et « les
Gitans français » – elle s’inscrit dans une problématique plus vaste,
celle de la production sociale et de la construction cognitive et
symbolique de « l’endoétranger », une fgure sociale d’altérité déf­
nie comme étrange, intemporelle, menaçante et voire même hostile
à la « société » dans laquelle elle s’inscrit. Dans les descriptions
faites par la presse s’articulent en effet les registres de l’ethnie, de la
misère et du crime. Ayant lieu un mois à peine après l’adhésion de
la Bulgarie à l’Union européenne, le procès de l’affaire des bébés
bulgares fait la une des journaux, suscitant dans l’espace public
l’inquiétude sur une soi-disant recrudescence du trafc organisé de
4bébés entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est .
À partir d’un regard croisé sur les différentes versions diffusées
par la presse écrite, il est possible de reconstituer chronologiquement
4. Le jugement médiatisé révèle la faille du système pénal français. La France
a en effet signé le 25/05/2000 le traité des Nations unies intitulé « Protocole
facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant la vente
d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des
enfants » mais ne disposait pas au moment du procès d’une qualification per-
mettant de juger ces crimes dans son code pénal. Le jugement de l’affaire par
le Tribunal correctionnel de Bobigny consacre ainsi l’entrée dans la jurisprudence
du délit de « traite d’être humain », introduit dans le code pénal par la loi du
18/03/2003.10 E E
le traitement de cette affaire. Elle débute en juillet 2004 lorsqu’une
jeune femme bulgare porte plainte pour le vol de son enfant âgé
de trois mois et dénonce un système organisé de trafc d’enfants où
les familles françaises acheteuses sont « membres de la commu­
5nauté tsigane » installées dans « des camps de nomades » . Le trafc
consistait à faire venir de la Bulgarie des jeunes femmes enceintes
pour accoucher à Paris d’un enfant qui serait ensuite vendu par
l’intermédiaire des membres d’une famille tzigane bulgare, four­
nisseurs des bébés, et d’un Français « connu dans le milieu gitan »,
fournisseur de « familles acheteuses ». Le traitement médiatique de
l’affaire et son lot de descriptions des « acheteurs » et des « vendeurs »
(défnis par leur nationalité et leur « origine ethnique ») témoigne
de la prégnance des stéréotypes communément mobilisés au sujet
de ces populations. Ainsi, les intermédiaires de la transaction, dits
« trafquants de bébés » par la presse sont des « Tsiganes bulgares »,
les mères y sont représentées comme des « femmes bulgares déses­
pérées », « seules et souvent prostituées ». Rien n’est dit sur leur
origine ethnique, elles n’apparaissent que comme victimes du
proxénétisme et de la misère ou d’escroquerie. Celles­ci auraient
accepté de venir accoucher en France contre la promesse de béné­
fcier d’une aide des services sociaux et une fois leur bébé né, elles
auraient été renvoyées dans leur pays d’origine sans leur enfant
suite au décès de ce dernier. Les « familles acheteuses » sont présen­
tées comme « des Tsiganes français » qui souffrent de « problèmes
de procréation » relevant de la stérilité, de la consanguinité ou de
l’absence de naissance masculine dans leur progéniture. Inéligibles
aux dispositifs offciels de l’adoption en France en raison de leur
« mode de vie manouche » (vie en caravane, revenus irréguliers), ils
sont systématiquement disqualifés pour l’adoption au regard des
critères reconnus par les autorités françaises (Direction dépar te­
mentale des affaires sanitaires et sociales). Ces familles se retrouvent
ainsi contraintes structurellement de faire usage d’un système
d’adoption clandestin. Non seulement elles trouvent de la sorte un
5. Cf. Génétiques.org/revues 24/01/2007 ; Nouvelobs.fr 24/01/07 ; Lemonde.
fr 22/01/07, 23/01/07, 25/01/07, 30/01/07, 03/02/07 ; Boursier.com 30/01/07 ;
Lci.fr 02/02/07 ; Europe1.fr 03/02/07 ; Lcn.canoe.com 03/02/07 ; Fenetreeurope.
com 03/02/07 et Lexpress.mu 05/02/07.
ndrnroaéstgExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 11
moyen de satisfaire leur légitime désir d’enfant, mais elles souli­
gnent également le fait que l’adoption pour ces enfants apparaît
comme une opportunité d’accès à une vie meilleure.
La restitution par les médias des discours de justifcation des
parents adoptifs relevés au cours du procès présente une vision
duelle des « Gitans français », comme acteurs tant agissants que
contraints : ils s’arrangent certes avec la législation afn d’atteindre
leur but, mais cette marginalité doit se comprendre comme le pro­
duit d’un accès limité aux services de certaines institutions en raison
de leur mode de vie. Enfn, l’adoption des enfants prend à leurs
yeux une dimension morale : au regard de la situation des jeunes
mères, seules, prostituées et pauvres, leur acte illicite s’apparente à
6une œuvre de charité . Le jugement du Tribunal correctionnel dans
sa prise en compte, de manière simultanée, du « désir d’enfant
diffcilement réalisable » et du « fait qu’on ne peut pas faire com­
merce de l’être humain » – comme exprimé par la présidente du
Tribunal correctionnel de Bobigny – sanctionne fnalement le fait
de faire d’une personne un objet de commerce. Ainsi, seront con­
damnés à des peines de deux à six ans de prison ferme les « traf­
quants de bébés », assorties d’amendes de cinq cents euros et d’une
interdiction défnitive du territoire français pour les Bulgares incul­
pés. Concernant les parties adoptantes, des peines plus indulgentes
de six à douze mois de prison avec sursis ont été retenues contre les
quarante et un parents adoptifs pour « provocation à l’abandon d’en­
fants » et fraude à l’état civil. Aucun des bébés n’a été rendu à sa
mère biologique. À l’exception de deux des vingt­trois bébés pris en
charge par les services sociaux français, les « enfants vendus » ont été
laissés dans leurs « familles acheteuses » ; où selon les rapports de la
justice remis au tribunal, « ils mènent une vie plutôt heureuse ».
6. Voici les arguments évoqués qui illustrent la scène décrite : « l’enfant est
mieux ici », « c’est pour le sauver et pour l’aider que j’ai fait ça », « c’est vrai, je
me suis dit un enfant n’est pas un objet mais j’ai été tentée quand j’ai vu que
le gosse était dans une caravane dont le toit prenait l’eau » (Lemonde.fr
22/01/07) ; « cet enfant, je l’ai sauvé de la misère ; de toute façon si ce n’était
pas pour nous il partait pour la vente d’organes » (Lemonde.fr 23/01/07) ; « C’est
une vraie princesse. Ce sera une chrétienne, cette gosse. Elle saura lire et écrire.
Si elle avait grandi ailleurs elle aurait peut-être eu faim, froid et elle aurait dû
mendier la charité » (Nouvelobs.fr 24/01/07, Lemonde.fr 25/01/07).12 E E
Au­delà de la réalité des faits mentionnés, l’analyse du traite­
ment médiatique de l’affaire des « bébés bulgares » met en lumière
un double processus d’altérisation concernant à la fois les « Bulgares »
7et les « Tsiganes » . Les premiers apparaissent ainsi comme une
menace pour la France. Ils développent non seulement des trafcs
illicites mais en outre exploitent des femmes et vendent des enfants,
jetant de ce fait la suspicion sur l’ensemble des migrations bulgares.
Si l’on reconnaît aux seconds un accès limité au droit et la réalité
de leur désir d’enfant, la légitimité de leur demande n’en demeure
pas moins questionnée et leur étrangeté soulignée : les prénoms
qu’ils donnent à leurs enfants sont présentés comme des quolibets,
leur participation au trafc par l’achat des enfants comme au
mieux de la naïveté, au pire comme de la mauvaise foi. Pour les
« Tsiganes », comme pour les « Bulgares » (pour lesquelles l’identité
nationale se confond bien souvent avec une identité « rrom » sup­
posée), un cas isolé avéré permet aux observateurs de développer
une grille de lecture applicable à l’ensemble d’une communauté.
Cette divergence entre l’identité virtuelle (ce qu’on attend d’une
personne) et l’identité réelle (ce qu’elle est) porte sous­jacente la pro­
duction et l’actualisation du stigmate (Goffman 1963). L’étranger
est ainsi disqualifé de l’acceptation sociale. De « personne com­
plète » il devient perçu comme une personne « contaminée »,
réduite et porteuse de la marque visible du pénible, de l’accablant
ou de l’avilissant (Goffman 1963). Il sufft pour s’en convaincre de
lire les commentaires des lecteurs parus dans l’édition bordelaise
en ligne du journal Libération en réponse à la publication d’un
entretien réalisé avec une journaliste et présentant les thématiques
8abordées lors du colloque international à l’origine de ce livre .
7. Nous entendons par altérisation le processus de confiner les personnes
ou groupements humains concernés dans le registre de l’altérité, c’est-à-dire,
de les concevoir sous l’angle de leur étrangeté et de leur différence par rapport
à « nous ».
8. L’article en question et les commentaires des lecteurs sont accessibles en
ligne à l’adresse suivante : http://www.libebordeaux.fr/libe/2009/04/gens-du-
voyage-le-paradoxe-de-citoyens-européens-vus-comme-des-étrangers-de-lin-
térieur.html.
ndrsgoaértnExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 13
1.1. Stéréotypes essentialisés
et stigmates d’exclusion
Ces commentaires concernant les « Rroms », « Manouches »,
« Tsiganes », « gens du voyage » rassemblent les stéréotypes essenti­
alisés censés défnir ces populations. Les commentaires des internau­
tes justifent leur présence dans les marges de la société française
par leur style de vie sui generis basé sur le refus délibéré de suivre les
règles standards de fonctionnement social et prédisent ainsi l’échec
de tout programme mené par les institutions françaises ayant pour
objectif l’intégration sociale et économique de ces populations : « Les
gens de voyage subissent l’effet de la ségrégation parce qu’ils sont eux-mêmes
ségrégationnistes et qu’ils refusent de s’intégrer. » (David) ; « Faudrait arrêter
de croire que toutes les populations sont assimilables » (Avenir) ; « Notre société
leur donne des moyens, et fait évoluer ces moyens… Est-ce que leur mode de vie
évolue aussi ? Non » (JB) ; « Toute politique d’intégration des Rroms a toujours
été un échec. » (Psydechine).
Le style de vie énoncé comme proprement « tsigane » y est défni
par leur nomadisme (fantasmé plutôt qu’avéré), le contournement
des lois contraignantes, le vol, l’abus des prestations sociales et la
mendicité comme stratégie d’obtention de ressources économiques :
« La plupart roulent en Mercedes, n’en ont que faire des lois françaises »
(Avenir) ; « Les français sont soumis à plus en plus de contraintes administra-
tives, les gitans y échappent encore partiellement. » (Chatverre) ; « L’imaginaire
lié à leur mode de vie ? ? ? À chaque fois qu’il y avait une installation “sauvage”
sur le campus où j’ai fait mes études, les voitures étaient volées ou vandalisées.
C’est du concret » (Isa) ; « Vol en masse dans les supermarchés et sur le marché,
circulation des faux billets, les bars ferment plus tôt pour éviter les violences des
années passées » (Co’) ; « Ses gens sont à la charge de la société, ils ne travaillent
jamais » (Patureau) ; « La vérité c’est qu’ils ne font rien pour s’intégrer et
déclarent ouvertement vivre au crochet. (…) Des programmes d’insertion il y en
a la pelle ! Mais ils n’en veulent pas et veulent continuer à vivre au crochet, à
abuser, à pleurer, à continuer à voler et à mettre leurs propres enfants au trot-
toir » (José).
Certains internautes expriment de l’incompréhension, voire
même la consternation à l’idée qu’une réunion scientifque traitant
de l’exclusion de ces populations puisse avoir lieu : « J’ai bien ri en 14 E E
lisant votre article. Dans quel monde vivez-vous ? » (Isa) ; « Je ne vois vraiment
pas en quoi cette population serait laissée pour compte ! Je trouve donc cet article
choquant et déplacé ! » (Co’).
D’autres commentaires bienveillants (moins nombreux) n’échap­
pent cependant pas aux stéréotypes et reproduisent l’image roman­
tique (pourtant contredite par les faits) d’une population nomade,
exerçant des métiers ambulants, échappant aux lois et chérissant
la « liberté ». Leur lointaine origine indienne présumée et les acti­
vités traditionnelles qui leur sont associées justifent aux yeux de
leurs défenseurs leur accès différentiel au droit : « N’oublions pas que
dans le creuset des origines, le Rajasthan (état semi-désertique du nord de l’Inde),
les Manouches, Sintis, Kalés et Rroms étaient déjà des nomades, et qu’ils subsis-
taient grâce à des métiers comme forgerons, vendeurs de chevaux, vannetiers,
musiciens de cérémonies… » (Chatverre).
Défenseurs et détracteurs se retrouvent ainsi paradoxalement
dans l’usage commun de stéréotypes fondés sur une conception
essentialiste et homogénéisante de l’identité. La violence de certains
propos, la prégnance des stéréotypes véhiculés justifent pleinement
l’entreprise qui sous­tend cet ouvrage. Il ne s’agit pas de nier la
réalité des expériences mentionnées par ces commentateurs, ni de
disqualifer leur discours, mais de déconstruire les stéréotypes en
soulignant la diversité et la complexité des réalités dans lesquelles
s’inscrivent ceux à qui ils s’appliquent. Il s’agit également de com­
prendre les logiques et les usages du stigmate, ses effets concrets sur
les ressources disponibles aux acteurs comme ses effets sur les sub­
jectivités. L’usage du stigmate n’est pas univoque. S’il enferme les
individus et « assujettit » ; il est également ressource politique et
subjective. Il participe ainsi à l’écriture de soi.
1.2. De l’incongruité comme trait distinctif
à la communauté d’expérience
Que l’on observe la situation des « Rroms », « Manouches »,
« Gitans » depuis la Roumanie, la Bulgarie, la Tchéquie, la Hongrie
ou l’Espagne, force est de constater que les populations dénommées
ainsi font toutes l’objet d’un processus de catégorisation similaire.
ndrsgoaértnExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 15
Bien sûr les contextes historiques sont spécifques, les statuts légaux
de ces populations ont évolués de manière singulière dans le temps
et l’espace : Les Rroms ont eu en Valachie (Roumanie) un statut
ed’esclave jusqu’au siècle ; les Rroms de Bulgarie ont été con­
etraints dans la seconde moitié du siècle de changer de patro­
nyme en raison de la politique de « bulgarisation » du président
d’alors, Teodor Jivkov par exemple. Cependant, ces réalités locales
sont traversées par un caractère commun, celui d’incongruité. Les
différentes acceptions de ce terme permettent d’en rendre compte :
crudité, cynisme, désinvolture, écart de conduite, inconvenance,
impertinence, impudicité, incorrection, indécence, liberté, licence,
malhonnêteté, malpropreté, manque d’éducation/de tenue, mau­
vaise tenue, saleté, sans gêne, impolitesse, disconvenance (Bertaud
du Chazaud 1994). L’incongruité qui caractérise ces Autres aux yeux
des groupes majoritaires légitime fnalement leur hors place. Ils sont
pensés ainsi comme irrémédiablement dissonants parce qu’inscrits
dans des lieux improbables (des terrains vagues, aux abords des
déchetteries…), pratiquant des activités troubles (colportage, récu­
pération, coupe de bois, mendicité…) et parlant une langue que la
majorité ne comprend pas.
Cette incongruité qualifant ces populations dans l’opinion
commune – mais constituant également bien souvent la raison
d’être des études anthropologiques à la recherche d’exotisme – on
l’observe autant chez ceux qui militent pour l’assimilation des
« Rroms », « gens du voyage » et donc pour la réduction de la dis­
sonance au nom de l’idéal républicain, que chez ceux qui la valo­
risent et souhaitent la préserver au nom de la diversité. Quelle que
soit la position idéologique des acteurs ou leur projet politique
envers ces populations, leur dissonance reste la pierre angulaire sur
laquelle se fondent discours et pratiques. L’expérience de l’incon­
gruité est fnalement ce qui fonde la communauté d’expériences
des « Rroms », « Gitans », « Tsiganes », « gens du voyage » plus qu’une
parenté imaginée par les uns, sublimée par les autres mais rare­
ment assumée par les intéressés.
Rendre compte de cette expérience engage à privilégier une
analyse située préférant la complexité des expériences et des logiques
à une lecture homogénéisante et réductrice ; cela implique de prêter
xxxx16 E E
attention aux dynamiques et aux processus, au lieu de réifer des
comportements dont certains groupes seraient porteurs « par
essence », enfn cela suppose d’analyser l’expérience des Manouches,
Tsiganes, Rroms en la resituant dans des contextes politiques, his­
toriques, institutionnels, légaux précis. Peu convaincus de l’idée
d’une solution de continuité fondée sur une origine commune ou sur
des caractéristiques essentialisées, nous posons de préférence que
ces populations font des expériences sous­tendues par des logiques
ayant un air de famille : celle d’un rapport à l’État ; d’une citoyen­
neté soumise à une négociation dont il faut interroger les termes,
la nature ; d’une mise au ban socialement acceptée. On peut consi­
dérer par exemple que les « gens du voyage » véhiculent, pour cer­
tains, un imaginaire du nomadisme (ce qui n’en fait pas pour autant
des nomades objectifs). Cet imaginaire n’a que peu à voir avec les
pratiques de mobilité des Rroms originaires de Roumanie ou de
Bulgarie présents aujourd’hui dans les grandes villes de France.
Les familles de ces derniers sont en effet pour la plupart d’entre
elles sédentaires depuis parfois plusieurs générations. Leurs dépla­
cements en Europe de l’Ouest relèvent plus du fruit d’une oppor­
tunité saisie à la faveur de la chute des régimes communistes à l’Est
et de la construction européenne que de la mise en acte d’un ima­
ginaire du nomadisme qui serait inhérent à la « culture rrom ». En
outre il s’inscrit dans une pratique commune à l’ensemble des
populations balkaniques, le déplacement pour un travail saison­
nier – le gurbet – une pratique ayant trouvé un nouveau souffe à la
faveur de l’élargissement de l’espace européen (cf. Marushiakova
et Popov 2001, Ragaru 2008).
La notion de « citoyenneté en souffrance » proposée par Achille
Mbembe pour évoquer la situation des groupes minorés dans le
monde postcolonial est tout à fait pertinente pour défnir la com­
munauté d’expériences des endoétrangers. Comme pour les popu­
lations issues des anciens mondes coloniaux, celle­ci repose pour
ces derniers sur la reproduction de stéréotypes, de processus de clas­
sifcation et de connaissance de l’Autre qui s’inscrivent dans une
longue histoire « d’infériorisation juridique et de stigmatisation
raciale et culturelle » (Mbembe 2010 : 199). Ces expériences sont
localisées, situées et leurs signifcations doivent être étudiées au
ndrnroaéstgExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 17
regard des situations précises où elles s’inscrivent, pour autant elles
témoignent d’une communauté d’expériences rassemblant Rroms,
Manouches, gens du voyage dans l’espace européen. Cette com­
munauté d’expériences, il est possible d’en défnir les contours en
revisitant la réfexion de Georg Simmel sur la fgure de l’étranger.
Pour ce dernier, l’étranger n’est pas un voyageur qui ne fait que
passer : « mais sa position dans le groupe est essentiellement déter­
minée par le fait qu’il ne fait pas partie de ce groupe depuis le début,
qu’il y a introduit des caractéristiques qui ne lui sont pas propres
et qui ne peuvent pas l’être » (Simmel 2009 : 53). Une partie des
caractéristiques de la fgure de l’étranger identifées par Simmel
s’appliquent à la fgure de l’endoétranger : sa présence est toujours
pensée comme temporaire (il est nomade, migrant…) ce qui empê­
che l’établissement de relations de confance durable ; sa « liberté »
est soit magnifée, soit conçue comme la preuve d’une absence
de volonté d’intégration. Cependant contrairement à l’étranger de
Simmel, l’absence de détermination spatiale du groupe, d’ancrage
territorial, alimente le sentiment d’un défaut de loyauté supposé
à l’État, au corps social et la croyance largement partagée d’une
absence présumée de lien au sol. Non seulement l’endoétranger
introduit dans la société des « caractéristiques qui ne lui sont pas
propres » (Ibid. : 53) mais il constitue une menace pour la société en
raison de la nature supposée de ses formes d’engagement dans les
interactions avec la société globale : les discours sonores les concer­
nant sont porteurs de notions tel que l’utilitarisme, la fourberie,
l’absence de fabilité, l’incertitude. Le rapport qui caractérise les
interactions entre la société globale et l’endoétranger est ambiva­
lent, il est à la fois rapport d’altérité et de proximité. Simmel écrit :
« L’étranger est membre du groupe, et la cohésion du groupe est
déterminée par le rapport particulier qu’il entretient avec cet élé­
ment » (Ibid. : 59). Les « Rroms », « Manouches », « gens du voyage »,
sont autant d’étrangers de l’intérieur (Robert 2007) ou « endoétran­
gers » occupant une fonction sociale. 18 E E
2. grammaires de L’aL térité, fonction
sociaLe et figure de L’endoétranger
Gerd Baumann (2004) décrit la cosmographie du multicultu­
ralisme au travers de ce qu’il nomme les « trois grammaires de
l’altérité » ; trois modèles de production des altérités/identités col­
lectives. Ces grammaires qui se retrouvent dans les scénarii sociaux
souvent en interaction, parfois même en compétition, constituent
un outil heuristique dans le sens où elles mettent à jour les règles
principales du jeu sous­jacent aux actes de parole sur l’identité et
l’altérité́. Elles mettent en évidence, non seulement l’existence de
différents degrés d’altérité́, mais aussi les différents modus operandi
de production des identités et des altérités selon différents contextes
historiques et géographiques.
Selon la grammaire orientaliste (ex. les travaux d’Edward Said
2005 ou de Georges Corm 2002), l’altérité́ est conçue comme
l’image spéculaire d’un « Nous », de telle manière que « l’Autre » a
pour fonction de reféter à ce « Nous » sa propre image. C’est
l’image refétée et même inversée d’un « Nous » qui se constitue
ainsi à travers l’altérité. Le « Nous » et l’« Autre » se conçoivent
ensemble et dans leur mutuelle opposition. Cependant la dialecti­
que du « Nous » et des « Autres » n’est pas nécessairement ni seule­
ment une simple opposition binaire. Elle peut également consister
en une opposition inversée de telle manière que « l’orientalisation
de l’Autre » rend possible l’autocritique culturelle du « Nous
occidentalisé ». Cette grammaire ne se réduit donc pas seulement
à un antagonisme des « Nous = les bons » versus les « Autres = les
mauvais », elle peut également se présenter comme une inversion
réfective : « ce qui est bon chez nous est mauvais chez les autres.
Ce qui est tordu ou s’est perdu chez nous se maintient droit et
d’actualité́ chez eux ». Ainsi, cette grammaire peut rendre compte
non seulement de l’ethnocentrisme et de la xénophobie, mais aussi
de l’autocritique et de la xénophilie.
D’autre part, la grammaire de la segmentation (ex. le système de
lignage segmentaire d’Evans Pritchard chez les Nuer), le « moi » et
l’« autre », sont formellement égaux et se distinguent selon une
échelle mobile d’inclusions/exclusions. Sans critères absolus de déf­
nrádronéstgExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 19
nition, identité et altérité se constituent ainsi en fonction du con­
texte, d’un quand et d’un où. Cette grammaire est donc sensible à
la structure confictuelle, de coalition ou de coopération en jeu à
un moment et en un lieu donné. Enfn, la grammaire de l’enveloppement
se différencie de la précédente dans la mesure où elle conçoit l’alté­
rité comme englobée dans une équité hiérarchisée, de telle manière
que la catégorie putative subalterne est adoptée, englobée ou assi­
milée dans l’identité défnie comme appartenant à ceux qui font
l’inclusion. De la sorte, un groupe peut initialement être pensé
comme différent de l’autre, alors que dans un niveau supérieur il fait
partie de ce dernier. Cette grammaire est toujours hiérarchique :
elle nécessite, par exemple, une caste plus haute afn d’englober
celle située à un niveau inférieur ; synonyme d’humanité, l’Homme
envelopperait « la femme » dans une société androcentrique.
Ces stratégies explicatives offrent une perspective capable
de transcender l’omniprésent binarisme orientaliste (Baumann
2004 : 10) c’est­à­dire d’aller au­delà du « Nous et les Autres » ou
du « Nous ou les Autres ». Au-delà de l’inter-défnition et de la
dialectique entre un « Nous » et un les « Autres », émerge ainsi une
diversité de fgures sociales de l’altérité qui coexistent à un moment
et en un lieu particulier, incarné dans un même corps. Ces fgures
sociales interagissent et s’inter-défnissent, en donnant lieu à un jeu
complexe de fgures qui se parlent les unes aux autres qui nous
parlent les unes des autres et avec les autres. Ainsi la production de
l’illégitimité des uns (les Rroms) renvoie­t­elle en creux à celle de
la légitimité des autres (non-Rroms) et justife par exemple la redé ­
fnition des droits sociaux mais plus largement participent à la
9production d’une citoyenneté fexible comme l’illustre dans cet
9. Notion que Rosi Braidotti (2010) emprunte à Aihwa Ong (1993). La
notion de citoyenneté flexible est développée par cette dernière dans le cadre
de l’analyse de l’expérience d’individus développant des activités dans une
société mondiale et pour qui la définition classique de la citoyenneté (associée
à l’appartenance à une nation) n’est pas applicable (jet-set, business men mais
plus largement migrants transnationaux). La notion de citoyenneté flexible ren-
voie initialement au jeu des élites mondialisées avec de multiples affiliations ;
elle renvoie également en creux à celles des populations minorées également
inscrites dans un espace transnational mais ne disposant pas des mêmes res-
sources de négociation.20 E E
ouvrage les contributions de Rachel Besson, Marie Bidet et Céline
Gabarro. Les frontières de l’inclusion et de l’exclusion redessinées
en France, comme dans l’espace européen, apparaissent ainsi ras­
surantes puisqu’elles semblent limiter l’accès à l’ensemble des droits
et des devoirs aux citoyens méritants. Comme le rappelle Arjun
Appadurai, le corps de la minorité permet aux grandes peurs de
la mondialisation de s’incarner (2007 : 74­75). Ainsi, interroger la
fabrique des marges de la société, analyser comment le centre cons­
truit les périphéries, revient fnalement à une analyse en creux du
centre (Castells 1998).
Arjun Appadurai invite à articuler l’analyse des fgures de bouc
émissaire à celle du contexte de la globalisation : « les minorités
sont le site par excellence où déplacer les angoisses de nombreux
États quant à leur propre minorité ou marginalité (réelle ou ima­
ginée) dans un monde marqué par une poignée de méga­États, par
des fux économiques sans entraves et des souverainetés compro­
mises. Les minorités, en un mot, sont des métaphores et des rap­
pels de la trahison du projet national classique » (Appadurai 2007 :
67). Si l’expérience des « endoétrangers » nous intéresse pour ce
qu’elle nous apprend des processus de catégorisation et de leurs
effets sur la vie des individus, elle nous permet également d’inter­
roger les sociétés où elle s’inscrit et plus largement les dynamiques
européennes actuelles. C’est au cœur de ce double enjeu que se
situe la réfexion proposée dans ce volume.
Comment dès lors questionner ce qui dans l’espace public
apparaît comme une évidence ? Quels outils mobiliser et comment
les articuler ? À quelle échelle situer l’analyse ? Nous pensons qu’il
convient d’articuler les dimensions ethnographiques, historiques et
politiques et d’inscrire notre analyse de l’échelle individuelle à
l’échelle collective, du local au global.
3. un parti pris anthropoLogique,
historique et poLitique
Traiter d’expériences singulières en identifant cependant ce
qu’elles ont de commun suppose – c’est la posture que les contri­
ndrrnoségtaExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 21
buteurs de cet ouvrage adoptent – d’articuler trois dimensions dans
l’analyse : une dimension anthropologique, historique et politique.
En fondant notre approche sur une dimension anthropologique, il
s’agit de privilégier la description fne des conditions concrètes de
vie, des pratiques et des logiques d’acteurs qui s’y déploient. Ce
faisant on évite la reproduction de métadiscours qui bien souvent
réifent les caractéristiques culturelles des populations concernées
au détriment de la prise en compte des conditions objectives d’exis­
tence et de leurs propres récits de soi. L’ethnographie, par l’attention
portée au quotidien, permet de rendre compte de l’écologie dans
laquelle s’inscrivent les vies de ces populations : les contraintes
auxquelles les individus font face ou les opportunités qu’ils saisis­
sent en fonction de contextes économiques, politiques. C’est aussi
l’ethnographie, par le suivi au jour le jour d’individus et de leurs
familles dans leurs démarches, dans leurs recherches de travail,
10de logement, dans leurs interactions avec les services sanitaires ,
11 12 13sociaux , scolaires ou avec les intervenants associatifs , ainsi que
14dans leurs déplacements qui permet de décrire l’interaction de
diverses temporalités dans la construction du monde vécu par ces
derniers. Aux temporalités familiales (fêtes de famille, exigences de
soutien…) s’ajoutent le temps imposé par l’administration (durée
de séjour en aire d’accueil ou autorisation temporaire de présence
sur le territoire français) et plus globalement le temps de la cons­
truction européenne (et les restrictions imposées dans le temps par
la France à l’accès au marché du travail pour les ressortissants de
la Roumanie et de la Bulgarie). L’ethnographie permet ainsi de ren­
dre compte de ces trois temporalités parfois confictuelles, parfois
complémentaires. Elle permet à la fois de rendre compte concrè­
tement des contraintes structurelles, économiques et politiques
10. Cf. la contribution de Rachel Besson dans ce volume.
11. Cf. les contributions de Céline Gabarro et de Iulia Hasdeu dans ce
volume.
12. Cf. la contribution d’Alexandra Clavé-Mercier dans ce volume.
13. Cf. les contributions de Yannick Lucas et de Cristina Pulido et Olga
Serradell dans ce volume.
14. Cf. les de Yannick Lucas et de Vincent Maisongrande
dans ce volume.22 E E
auxquelles sont confrontés les acteurs mais également des désirs,
des espoirs et des imaginaires qui les animent. L’ethnographie per­
met de rendre visible l’agency des acteurs, d’apprécier leurs marges
de manœuvre, leurs tentatives pour échapper aux stéréotypes ou
pour les transformer. C’est ce processus que décrivent Marie Bidet,
15Cristina Pulido et Olga Serradell donnant une illustration empi­
rique aux questions traitées par Axel Honneth (2008). Ce dernier
se fondant sur une relecture critique des écrits de Iéna d’Hegel et
des travaux de George Herbert Mead propose de développer une
théorie visant à expliquer les processus de transformation sociale
en fonction d’exigences normatives dans la relation de reconnais­
sance mutuelle : « C’est à travers les luttes que les groupes sociaux
se livrent en fonction de mobiles moraux, c’est par leur tentative
collective pour promouvoir sur le plan institutionnel et culturel des
formes élargies de reconnaissance mutuelle que s’opère en prati­
que la transformation normative des sociétés. » (Ibid. : 114).
La dimension historique est également nécessaire à la compré­
hension du présent de ces populations. L’histoire des politiques
publiques les concernant s’inscrit en effet dans la longue durée et
a durablement marqué les subjectivités. Elle informe le rapport
que les endoétrangers entretiennent avec l’État, ses représentants
et plus globalement avec les populations majoritaires. Porter atten­
tion à l’histoire permet ainsi d’interroger les logiques du présent au
regard des expériences du passé. C’est dans le cadre d’une analyse
portant sur la longue durée des pratiques et des logiques institu­
tionnelles que sont mis à jour les mécanismes participant à la créa­
tion et à la cristallisation des catégories appliquées à ces populations.
Il ne s’agit donc pas de trouver dans le passé un sens univoque au
présent, mais d’inscrire dans la longue durée les expériences de ces
populations et de souligner ainsi la profondeur historique des expé­
riences de subjectivation des individus (Stewart 2004).
À la dimension anthropologique et historique s’articule néces­
sairement une dimension politique. Si la dimension historique
permet de prêter attention aux solutions de continuité, comme
aux ruptures, dans le rapport des endoétrangers avec les groupes
15. Cf. la contribution de ces auteurs dans ce volume.
ndrnroaéstgExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 23
majoritaires, l’attention aux évolutions politiques actuelles et notam­
ment au contexte de la construction européenne permet d’apprécier
la façon dont les décisions prises à Bruxelles affectent durablement
la vie des individus au ras­du­sol, transformant leur espace des
possibles et créant ainsi de nouvelles conditions à leur construction
16de soi . Comme le rappelle Rosi Braidotti : « l’expansion des limi­
tes territoriales européennes coïncide avec la résurgence de fron­
tières micro­nationalistes à tous les niveaux en Europe aujourd’hui.
L’unifcation coexiste avec la fermeture de frontières ; la citoyen­
neté européenne commune et la monnaie unique coexistent avec
une fragmentation et un régionalisme grandissant ; une nouvelle
identité, supposément post­nationaliste, coexiste avec le retour de
la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme » (2010 : 25).
Ces trois dimensions ne sont pas hermétiques les unes aux
autres, et chacune des contributions de ce volume les articule à des
degrés divers. Une manière de les penser ensemble dans l’analyse
et d’en saisir des traces ethnographiques consiste à prêter attention
aux modalités du récit de soi. Les interactions entre individus et
institutions (services sanitaires et sociaux, école) constituent des
lieux privilégiés où étudier l’écriture de soi (Fassin 2000), mais il y
en a d’autres comme la pratique religieuse. À l’Est comme à l’Ouest,
l’adhésion toujours plus importante des individus aux églises évan­
gélistes implique au­delà d’une renégociation du lien entre le visi­
ble et l’invisible et d’une transformation morale des adeptes au
nom de la promesse d’une réussite à venir, une expérience de sub­
17jectivation radicale (Ries 2007) .
3.1. Les modalités de l’écriture de soi
Ces diverses confgurations renvoient fnalement à autant d’es­
paces de reconnaissance au sein desquels s’inscrivent les individus
(Honneth 2008) et de modalités d’écritures de soi (Mbembe 2000).
16. Cf. la contribution de Cristina Pulido et Olga Serradell dans ce volume.
17. Cf. le numéro thématique « religion revisitées » de la revue Études
Tsiganes (2004, n° 20) pour une discussion générale des dynamiques religieuses
en Europe.24 E E
Ces formes de récits de soi ne se limitent au langage ou aux textes
mais s’expriment dans les gestes, les modes d’inscriptions dans le
monde, dans les pratiques de soi ou de consommation. La réfexion
d’Achille Mbembe à propos des modalités africaines d’écriture de
soi est à cet égard tout à fait éclairante. Après avoir passé en revue
les différentes modalités africaines d’écritures de soi et souligné
leurs limites, Achille Mbembe suggère : « À l’obsession de la singu­
larité, il faut opposer la thématique de la similitude, c’est­à­dire le
procès par lequel, dans les conditions actuelles, les Africains en
viennent à se sentir ou non semblables aux autres ; à se traiter les
uns les autres comme des semblables ou non ; les pratiques quoti­
diennes par le biais desquelles ils parviennent à se reconnaître ou
non du monde et à entretenir avec celui­ci une familiarité inédite,
inventant, au passage, quelque chose qui, tout en leur appartenant
en propre, n’en fait pas moins signe au monde dans sa généralité. »
(Mbembe 2000 : 32). C’est à la description de ces pratiques que
s’attellent les différentes contributions de ce volume. Il s’agit en effet
de saisir comment au regard de contextes contraignants à chaque
fois spécifques, les endoétrangers développent de nouvelles formes
d’imaginaires et de nouvelles pratiques sociales qui participent
autant de la négociation des contraintes objectives que de l’écriture
de soi. Ce faisant chacune tente à sa façon de répondre à la question
formulée par Judith Butler : « qui puis­je être étant donné le régime
de vérité qui détermine mon ontologie ? » (Butler 2007 : 25).
4. Les sciences sociaLes dans La cité ?
La radicalité des discours tenus à l’encontre de ceux que nous
désignons endoétrangers et la méconnaissance manifeste du grand
public sur leurs conditions objectives de vie justifent à elles seules
ce volume. Pourtant notre objectif dépasse le cadre restreint de la
production d’informations (ce qui en soit n’est déjà pas si mal). Au f l
de ces pages nous avons souhaité tenir ensemble exigence scienti­
fque et production de connaissances utiles à l’action. Ainsi nous
espérons que nos travaux, tout en s’inscrivant dans le débat scien­
tifque, auront également une dimension pratique.
ndrsgoaértnExclusion, reconnaissance et expérience des « endoétrangers »… 25
Du point de vue des sciences sociales, ce volume ne consiste
pas une entreprise relevant de l’inventaire ou du catalogue. Nous
n’avons ni la prétention ni les compétences pour atteindre une
dimension encyclopédique. Au contraire, nous invitons le lecteur à
apprécier chaque contribution comme la description et l’analyse
d’une situation singulière et à les lire au regard les unes des autres.
Ces situations sont vécues par des « Rroms », des « Manouches »,
des « Gitans », différents groupes que nous avons regroupés sous le
nom d’endoétrangers mais que nous ne pensons pas comme une
population unique dont on pourrait défnir les contours. La multi­
plicité des regards posés sur elles comme les diverses approches
adoptées (les auteurs de ce volume sont historiens, sociologues,
anthropologues, politologues mais également acteurs associatifs)
permettent d’appréhender ces populations en témoignant de leur
hétérogénéité et de la nécessité de les penser à chaque fois dans un
contexte situé historique, politique, économique. Nous ne préten­
dons pas à l’exhaustivité mais par l’analyse d’expériences contras­
tées (Europe de l’Ouest : Belgique, France, Espagne ; Europe de
l’Est : Bulgarie, Roumanie) nous souhaitons sortir d’une lecture
homogénéisante et réductrice des populations désignées « Rroms »
ou « gens du voyage ». Nous avons renoncé de ce fait à discuter de
la nomination de ces populations et avons préféré l’usage d’une
catégorie analytique « endoétranger » renvoyant à une expérience
du rapport aux populations majoritaires commune aux « Rroms »,
« Manouches », « Gitans », etc. En privilégiant une catégorie ana­
lytique renvoyant à une situation structurelle (celle d’un rapport
entre populations minoritaires défnies selon des critères raciaux et
culturels et populations majoritaires défnissant la norme) nous
souhaitons échapper aux pièges de la catégorisation (Martiniello,
Simon 2005). La réfexion sur les effets et les enjeux de la nomina­
tion des endoétrangers (par les chercheurs, par les politiques, par
eux­mêmes) est un sujet de recherche en soi (Cossé 2010). Elle
suppose une analyse des enjeux de pouvoir inhérent à l’acte de
nommer, aux dynamiques politiques spécifques à certains États
(Belgique, Roumanie, Bulgarie, Espagne…) aussi bien du point de
vue des États que de ceux qui mobilisent certaines dénominations
pour eux­mêmes, comme c’est le cas des associations de femmes 26 E E
espagnoles décrites par Pulido et Serradell, des Rudari de Roumanie
décrits par Alexa­Morcov dans ce volume. Il paraît donc illusoire,
d’un point de vue sociologique, de chercher une dénomination
commune tel que « Rroms » à ceux que nous proposons de rassem­
bler sous la catégorie analytique d’endoétranger, à moins de trans­
former une dénomination construite dans le cadre de mobilisations
politiques en catégorie analytique. Les Rroms sont en effet le pre­
mier groupe ethnique minoritaire reconnu par le Conseil de l’Eu­
rope et justifant la création de lignes budgétaires spécifques et de
programmes. La catégorie « Roms et gens du voyage » comme
objet de politiques européennes a été créée au Conseil de l’Europe
dès 1995 : « La création par le comité des ministres d’un comité
d’experts sur les Roms et les gens du voyage (MG­S­ROM) a été
décidée en septembre 1995. Ce Comité est le premier organe du
Conseil de l’Europe établi de façon durable pour suivre la situation
des Roms et des gens du voyage en Europe de façon cohérente et
systématique. » Elle est suivie en 2001 par la création d’une assem­
18blée consultative des Roms . L’utilisation de la catégorie d’endoé­
tranger permet également de sortir de la littérature propre aux
« études tsiganes » et invite à l’articulation des problématiques
développées ici avec d’autres travaillées ailleurs (on pense notam­
ment à d’autres formes de minorisation).
5. un outiL à destination des acteurs
du secteur sanitaire et sociaL
Nous souhaitons que l’audience de cet ouvrage soit plus large
que le public restreint des chercheurs en sciences sociales. Nous
espérons également qu’il sera approprié par les acteurs du secteur
sanitaire et social, par les militants associatifs et les pouvoirs publics.
Nombre d’enquêtes présentées ici n’auraient pas été possibles sans
l’accueil de ces divers milieux ; notre démarche s’inscrit dans
un rapport de réciprocité et d’échanges. Nous souhaitons que les
18. Cf. http://www.coe.int/t/dg3/romatravellers/mgsrom_fr.asp [dernière
visite le 10/02/2012].
ndrsgoaértn