Energie, climat, développement : l'heure des choix

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Nous avons bâti nos sociétés sur une dépendance à l'énergie. Seule une décroissance énergétique peut nous faire sortir de la situation à risques actuelle : pénurie, climat, pollutions... Comment y parvenir concrètement ? Comment améliorer l'efficacité et la sobriété, développer les énergies renouvelables et limiter drastiquement notre recours aux énergies nucléaires et fossiles ? Faut-il craindre de retourner à l'âge de pierre ? Ce livre montre qu'une société économe et prévoyante peut offrir à sa population des conditions de vie satisfaisantes, stables et durables.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782336272085
Nombre de pages : 248
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Pour Maëlle, Axel et Guilhem.

Le monde est confronté à une double menace liée à l’énergie : celle de ne pas disposer d’approvisionnements suffisants et sûrs à des prix abordables, et celle de nuire à l’environnement par une consommation excessive. 1ère phrase de l’Executive Summary de World Energy Outlook 2006 de l’Agence Internationale de l’Énergie.

Avant-Propos
Ce livre est finalement le reflet d’un parcours initiatique. Ce parcours, il fut le nôtre… Ainsi Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean terminent-ils leur ouvrage1 : je fais mienne cette conclusion, car c’est un résumé de mon cheminement personnel que je propose ici. J’étais au départ sceptique quant au réchauffement climatique et aux affirmations des écologistes. J’étais aussi résolument progressiste, certain que notre ingéniosité nous mettrait à l’abri de toute déconvenue et contribuerait à un essor vers un mieux-être promis au monde entier – essor certes lent mais irréversible. Mais des rencontres provoquèrent des failles dans cette croyance, et des lectures achevèrent d’introduire le doute. Toutes mes certitudes vacillèrent progressivement : ma formation d’ingénieur et mon parcours professionnel ne m’avaient pas préparé à de telles révélations. Habitué à identifier les risques, à les anticiper, à gérer des ressources et des budgets, à conserver des marges d’action, je me trouvais face à un monde – notre monde, où ces règles de bon-sens étaient absentes ou bafouées. Dans ce monde, nos représentants politiques et nos entrepreneurs, dans leur grande majorité, ne semblaient posséder aucune vision d’ensemble, aucune perspective à long terme. J’en étais abasourdi. Dans une démarche scientifique, j’ai voulu tout vérifier, démêler le vrai du faux, croiser les sources, en laissant toujours la place au doute : il est si difficile de nos jours de trouver une source fiable, tant nous avons accès à de multiples phares, comme autant de prophètes autoproclamés, qui tous défendent des vérités contradictoires. Je me suis ainsi forgé une nouvelle conviction : il existe une urgence écologique intimement liée à notre usage de l’énergie. De nombreuses discussions avec des collègues et parents m’ont montré notre niveau ridicule de connaissance et d’information : nous en sommes – sur à peu près tous les sujets – à un stade de croyance personnelle, où le dernier qui parle a raison, où l’affect l’emporte souvent sur la réflexion.
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J-M. Jancovici, A. Grandjean, Le plein s’il vous plait, Editions du Seuil 2006, p183.

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Je ne m’adresse pas forcément aux spécialistes, et je souhaite seulement faire preuve de pédagogie et d’information sur certaines notions importantes. Bien qu’ayant peu de légitimité professionnelle sur ces notions (énergie, climat, économie…), mon travail de synthèse et de réflexion me permet de faire un état des lieux le plus factuel possible. J’aurais tout d’abord aimé convaincre mes interlocuteurs seulement grâce à la rigueur de cette synthèse. Puis quelques lecteurs ont exprimé des doutes, des réticences, et même si leurs arguments relevaient plus de la croyance que du fait scientifique éprouvé, j’ai compris que ce que j’avais écrit n’était qu’une simple thèse : je ne pouvais prétendre convaincre sans combattre, malgré toute la clarté et l’exhaustivité dont j’avais essayé de faire preuve. Pour étayer les arguments, la grande majorité des sources provient pourtant d’organismes internationaux déclarés politiquement neutres, de rapports parlementaires ayant déjà fait un travail de synthèse auprès d’experts, ou de publications scientifiques validées par des pairs et souvent vulgarisées par la suite dans des revues abordables par chacun d’entre nous. Je m’attendais naïvement à ce que mes contradicteurs répondent avec le même niveau de référence… et je me suis aperçu ainsi qu’on pouvait lire mon livre comme on écoute une musique d’ambiance, en appréciant peut-être le voyage, mais sans évoluer d’un iota sur le plan personnel. J’ai donc revu mes ambitions à la baisse, et je souhaite aujourd’hui simplement partager le fruit d’une évolution personnelle, d’une longue réflexion fondée sur de nombreuses sources différentes et concordantes, avec le minimum de parti pris et d’implications partisanes, et surtout sans aucune culpabilisation du lecteur. J’ai aussi compris qu’écrire sur ce sujet n’est pas un acte neutre, mais éminemment politique – ce dont je me défendais au départ. A ceux qui verraient ici un manifeste, j’ai tout fait pour que la démarche scientifique précède la thèse politique (présentée dans la seconde partie), qui devrait seulement apparaître comme la conclusion logique de l’analyse rationnelle des données. C’est donc une thèse assumée que je vais défendre, celle de l’urgente nécessité d’une organisation volontaire de la baisse de la consommation énergétique, pour un coût relativement minime évalué à quelques pour cent en moyenne du prix de l’énergie. Vu la quantité d’informations citées, il se peut que des erreurs ou des approximations se soient glissées, y compris dans les (petits) calculs. Cela ne doit pas nuire au propos, et il ne faut pas tirer parti d’une inexactitude pour discréditer l’ensemble. Le cas échéant, merci au lecteur de me le signaler pour correction.

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Introduction
L’écologie agace certains et fait réfléchir d’autres, elle inquiète par ses prédictions et ses constats alarmistes mais fait aussi vendre grâce au marketing « vert ». Cette notion à géométrie variable, que tout un chacun accommode à sa sauce, est-elle seulement une utopie naïve et rétrograde, ou une idéologie dogmatique et dangereuse ? Comme James Lovelock2, spécialiste des sciences de l’atmosphère, fautil comparer les accords de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, aux accords de Munich en 1938 où les gouvernants européens ont fait semblant d’agir et temporisé face à la menace hitlérienne ? Ou comme Michael Crichton, célèbre romancier, faut-il trouver une similarité entre la théorie de l’eugénisme et celle du réchauffement climatique, en ce sens que les fondements scientifiques ne seraient qu’apparents, et que des groupes aux intentions cachées justifieraient des actions extrêmes par des arguments fallacieux3 ? Tous les points de vue sont permis à ce stade – même les plus outranciers. Cependant nous essaierons de dépassionner le débat et de parler rationnellement d’écologie, en ayant conscience que celle-ci a été confisquée par des mouvements de gauche, même si la droite semble commencer à s’en préoccuper aussi. Nous avons trop souvent de mauvais réflexes par rapport aux idées écologistes : tantôt nous les jugeons ascétiques, contraignantes, restrictives, tantôt nous les trouvons élitistes, voire ploutocratiques. Nous tenterons donc de résoudre cette apparente contradiction… si le lecteur accepte de se « faire bouger », comme on dit dans le jargon sportif. Car comprendre les réalités environnementales ne se fait pas sans remise en question personnelle. Et les remises en cause ne se font pas sans douleur ni sans cicatrices. On peut difficilement donner à une personne des conseils ou des pistes de réflexion sur son comportement écologique, sans qu’elle se sente agressée. Au lieu de comprendre, d’acquiescer, de réfléchir, voir de promettre d’agir,
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James Lovelock, La revanche de Gaïa, collection essai, J’ai Lu, 2008, p23. Michael Crichton, État d’urgence, Robert Laffont, 2006, p621.

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elle va se draper dans sa dignité, elle va se comparer aux autres, aux politiques, aux « riches », aux Américains, ou même à son interlocuteur – mais oui ! Qui est-il pour donner des leçons ? – et conclure que tant que les « autres » ne seront pas exemplaires, ils feront de leur mieux bien sûr, mais – tacitement – sans remise en question de leur mode de vie. Cet ouvrage participe aussi à l’espérance de « semer des graines » qui pourront mieux nous préparer aux prochains changements à venir – profonds certainement : il se fonde sur des faits, pose des questions, mais se garde bien de faire la morale. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que toute la matière de ce livre existe déjà. Le nombre de rapports sur l’environnement augmente de manière exponentielle chaque année – que ces rapports soient gouvernementaux, non-gouvernementaux et sans compter les fameux Corporate and Social Reports des entreprises. Il ne tient qu’à nous de les lire : peut-être pêchonsnous par excès de confiance envers ceux qui devraient être les relayeurs critiques de ces informations – les journalistes ? De manière encore plus surprenante, ces rapports disent tous plus ou moins la même chose, parfois de manière trop partisane pour être honnête : nous dégradons de manière irréversible notre planète. Et il n’y a pas que les grandes multinationales, non, nous tous, quand nous brûlons de l’essence dans nos moteurs à combustion, du gaz dans nos chaudières, nous brûlons définitivement et irrémédiablement ce pétrole, ce gaz et ce charbon dont plus personne, jamais, n’aura l’usage. Nous utilisons donc la matière documentaire disponible : nous y avons tous accès. Ce sont des organismes officiels qui la publient, des groupes démocratiques de parlementaires qui la rédigent, des scientifiques qui la diffusent (après l’avoir fait valider par leurs pairs), que ce soit au niveau national, européen, ou international. Ainsi la grande majorité des données et des sources de cette présentation est validée par des organismes reconnus, non partisans et sans a priori idéologique. Nous allons remettre ces pièces à conviction dans l’ordre et obtenir une argumentation que nous espérons limpide et difficilement réfutable. Comme tout est public, nous comprenons qu’il n’y aucun complot, aucune omerta, mais simplement une forme de facilité, d’absence de questionnement de la part des médias, des politiques, des leaders d’opinion, et du citoyen au final : il est si facile de ne pas se poser de question, de ne rien remettre en cause de ses habitudes, de ses acquis, de ses attentes. Or seules des personnes informées peuvent avoir un esprit critique. C’est cet esprit critique que nous avons ici l’ambition de stimuler, pour comprendre les problèmes dans leur globalité, agir en connaissance de cause, et nous préparer aux temps qui s’annoncent. Même si nous aimerions nous tromper, ce que nous allons dire n’est pas rose, contrairement aux déclarations des thuriféraires du progrès, qu’ils soient de gauche (en nous promettant des
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acquis immuables et davantage de pouvoir d’achat), ou de droite (en nous proposant de faire confiance aux mécanismes capitalistes). L’ouvrage comporte 2 parties. La première présente en 4 chapitres des analyses de données, idéologiquement neutres et honnêtement rapportées, même si quelques interprétations demeurent personnelles. La seconde partie évoque en 2 chapitres l’organisation de la société, ses objectifs et ses projets face à la problématique énergétique : même si cette partie expose les seules solutions qui vaillent selon nous au regard des conclusions de la première, nous comprenons qu’elle puisse susciter davantage de critiques. Tout d’abord, nous regarderons la direction qu’a prise notre civilisation, et prendrons conscience de la vitesse avec laquelle évoluent notre population, notre consommation d’énergie, nos déplacements, etc. Nous constaterons que notre économie mondialisée et libérale repose sur l’utilisation toujours croissante de l’énergie, et que cette énergie est fournie en immense majorité par du non renouvelable, en particulier par le pétrole. Alors nous poserons la seule question qui vaille : est-ce que ces tendances sont soutenables ? Et si elles ne le sont pas, qu’est-ce qui peut les infléchir ? Nous verrons alors que nos sources d’énergies, ces matières premières non renouvelables, vont se tarir progressivement d’ici 1 siècle, et l’échéance la plus proche – 10, 20 ans au maximum - concerne le déclin du pétrole, qui est la source de tant d’énergies et de produits manufacturés. Nous entendons d’ici dire que la promesse est vieille, et que les Cassandre l’ont toujours prédit avec insuccès… mais sans déflorer le sujet, le savoir scientifique actuel (que nous opposons à la croyance économique) fait que les prévisions des Cassandre et des Pangloss diffèrent sur ces sujets de moins de 20 ans. Nous affirmerons ensuite qu’aucune source d’énergie alternative n’est prête à prendre le relais. Et ne rêvons pas, il n’y a, dans les cartons des riches pétroliers, nul brevet secret sur une hypothétique source d’énergie miraculeuse – pour plusieurs raisons d’ailleurs (les plus simples étant qu’un brevet se publie nécessairement, ou peut se contourner, et de plus possède une durée strictement limitée avant de tomber dans le domaine public). Dans ce monde à vue toujours plus courte, où l’argent est roi, où la concurrence est une valeur, peut-on croire à un complot qui dissimulerait la panacée énergétique ? En conséquence, un épuisement progressif des énergies fossiles et nucléaires sans remplacement total se traduira probablement par un arrêt des croissances observées précédemment… et des tensions inconnues (supérieures à celles des chocs pétroliers des années 70 que beaucoup d’entre nous n’ont pas connus) et, autre épée de Damoclès, nous aurons vraisemblablement à endurer un réchauffement climatique - sans équivoque selon le résumé 2007 du GIEC. Manquant d’énergies, nous manquerons également de solutions pour nous adapter et lutter contre ses conséquences.

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Si nous sommes dès lors convaincus de l’impasse de nos insoutenables croissances et de leurs tragiques célérités, des risques que nous encourons, nous serons peut-être prêts à envisager tout ce qui ne va pas dans nos modes de vie de pays riches : nous basculerons alors dans une partie plus politique. Si comme le dit le slogan, chaque geste compte, il nous faudra aussi accepter que chaque geste est un choix au regard de l’environnement : on peut choisir un trajet à pied ou en voiture, une petite voiture ou une grosse voiture, des provisions locales et biologiques ou des plats préparés à partir d’une agriculture intensive mondialisée… l’écologie est dans tout – comme l’énergie, et cette révélation est souvent désagréable par son côté culpabilisant. Par quelques analyses graphiques très simples, il sera facile de nous rendre compte que nos modèles occidentaux sont visiblement excessifs, même parés des habits du développement durable et de la croissance verte : nous tenterons de mesurer la distance qui nous sépare d’un développement véritablement durable, à la fois économiquement, écologiquement, et humainement. Il nous faudra évoquer la décroissance, qui sera d’abord et surtout énergétique, et dont nous tenterons de démontrer qu’elle ne se traduira pas forcément par un déclin général et anxiogène. Nous énoncerons enfin la nouvelle règle du jeu : c’est une règle collective qu’il conviendra d’expliquer et de comprendre. En effet, après avoir cerné tout ce qu’il convient de remettre en cause, nous verrons le « comment », à savoir à quels changements, à quels sacrifices nous devrons nous résoudre, nous tous, que nous l’ayons compris ou non, que nous y soyons préparés ou pas. Finalement, une fois expliquée et démystifiée, et convenablement appliquée, cette nouvelle règle ne nous coûtera pas autant que nous le craignions initialement. C’est heureux, car cette règle arrivera, de gré ou de force, inéluctablement : nous verrons notre intérêt à la mettre en place par nous-mêmes, et non à la subir.

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Première partie : diagnostics et enjeux

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De l’énergie et des hommes : liaisons dangereuses ?

L’exposé du problème
Nous allons évoquer deux importantes et indiscutables augmentations de notre époque : population et consommation d’énergie. Même si nombre d’entre nous y ont déjà songé, les ordres de grandeur en jeu – facteurs multiplicatifs et vitesses d’accroissement – sont spectaculaires. La population mondiale est passée de 1.2 milliards d’humains en 1850 à plus de 6 milliards en 2000. Autrement dit en 150 ans, la population a quintuplé (+400%). Les projections prévoient près de 9 milliards de Terriens en 2050 (au-delà, seule Madame Irma peut le faire, avec le succès qu’on imagine). Avant 1800, les estimations étaient inférieures au milliard d’humains, et il n’y a eu longtemps que quelques centaines de millions d’habitants sur la Terre (environ 250 millions en l’an 1). Cette forte croissance s’est en fait amorcée peu avant 1900, il y a plus d’un siècle à peine, ce qui est très bref par rapport à la présence de l’homme sur Terre : certains démographes parlent donc d’explosion démographique. Durant la même période, le 20ème siècle, la consommation mondiale d’énergie a, elle aussi, littéralement explosé. Le facteur multiplicatif est ici de l’ordre 10 : 13 pour l’ADEME1, 16 pour Roger Dautray2, 8 pour JeanMarie Martin3. Si l’on exclut de ce décompte l’énergie provenant de la biomasse (essentiellement le bois et la tourbe), alors on peut parler d’un facteur de l’ordre de 16 à 30, comme Martin4 et Jean-Marc Jancovici5 : il faut dire que depuis 160 ans, le monde a découvert les énergies fossiles, puis le nucléaire. En 18506, le monde avait besoin de moins de 50 Mtep (Millions
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ADEME, les énergies renouvelables, livret pédagogique, 2004, p.5 (téléchargeable sur www2.ademe.fr) R. Dautray, Quelles énergies pour demain ?, Odile Jacob Sciences, 2004, p25 3 Source : http://sfp.in2p3.fr/Debat/debat_energie/websfp/martin.htm 4 Voir annexe 5 J-M. Jancovici, A. Grandjean, Le plein s’il vous plait, op. cité, p.19 6 L’année 1850 marque le basculement dans l’ère de l’énergie fossile.

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de Tonnes Equivalent Pétrole7) d’énergie non renouvelable ; en 2008, nous en consommons près de 10 000 Mtep !
Evolution historique et projection AIE2006 de la consommation mondiale d'énergie primaire (en MTep)
18000 16000 14000 12000 10000 8000 6000 4000 2000 0 1800 1810 1820 1830 1840 1850 1860 1870 1880 1990 1900 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020 2030
Données historiques : source Martin (SfP) Projections : source IEA (2006)

Electricité Gaznaturel Pétrole Charbon Biomasse

évolution de la population (en millions)

FIGURE 1 : les évolutions historiques et projections d’évolutions de la population et de la consommation d’énergie (jusqu’en 2030) montrent des croissances similaires jusqu’à un décrochage dans les années 1950, où l’utilisation de l’énergie diverge (source : Martin et AIE)

L’être humain de 1900 consommait donc 4 à 7 fois moins d’énergie non renouvelable que celui de 20008. Le bond énergétique s’est surtout accentué dans la seconde partie du 20ème siècle, avec l’explosion de la consommation des pays occidentaux, comme le montre le graphique ci-dessus. Nous verrons plus loin que les émissions de gaz à effet de serre suivent exactement le même profil.
Population Consommation énergie par personne Consommation totale d’énergie hors biomasse ~ x4 >4 > 16

TABLEAU 1 : Ordres de grandeur des évolutions de la population mondiale et de sa consommation d’énergie hors biomasse entre 1900 et 2000 ; la combinaison de la croissance de la population et de la consommation d’énergie par personne induit un effet démultiplicateur.
7 La Tonne.équivalent.pétrole (tep ou toe en anglais) est une unité qui permet de comparer l’énergie contenue dans des sources d’énergies de nature différente : une tep correspond à une masse de combustible renfermant la même énergie qu’une tonne de pétrole. 8 Cette approche par les valeurs moyennes ne doit pas faire oublier les disparités et inégalités d’utilisation de l’énergie. Certes les pays développés sont à la fois les plus gros consommateurs d’énergie, et ceux qui contrôlent le mieux leur croissance démographique. À l’inverse, les pays moins développés ont une consommation plus faible et une démographie plus explosive.

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Quels enseignements peut-on tirer de ces 3 accroissements incontestables et concomitants : population, consommation totale d’énergie et consommation moyenne par tête ? En France, entre 1800 et 2000, la consommation énergétique par habitant (respectivement totale) a été multipliée par 14 (resp. 28) ; dans le même temps, l’espérance de vie est passée d’environ 30 ans à plus de 75 ans. La demande énergétique va donc continuer à augmenter, à cause de l’accroissement de la population, de la demande croissante d’amélioration des conditions de vie, et des besoins des pays en développement. Aujourd’hui en Afrique, plus d’une dizaine de pays consommant 10 fois moins d’énergie par habitant que les Français, ont une espérance de vie inférieure à 50 ans. Ce que nous appelons aujourd’hui progrès ou développement a été permis par une consommation énergétique toujours plus vorace : cela se traduit par un déséquilibre évident de la consommation d’énergie entre les pays développés et les autres. Certains pays ont pu faire venir de la nourriture, des ressources agricoles, en échange d’autres services ou ressources : la vie a ainsi pu s’étendre et se développer dans des lieux arides, froids ou infertiles… dans des endroits où, sans énergie, l’homme serait bien peu de choses. Partout, c’est la disponibilité énergétique qui, en précédant ou accompagnant la demande, installe les conditions du progrès. Autrement dit, le progrès (médecine, hygiène, confort…) et sa diffusion ont été permis par l’abondance énergétique, et non l’inverse : nous avons étendu notre mainmise sur la nature, la population a augmenté en même temps que l’espérance de vie. Il existe même une lecture énergétique de l’histoire du 20ème siècle : beaucoup de grandes décisions et de périodes marquantes sont très fortement liées aux ressources fossiles et maintenant nucléaires. Que peut-on alors imaginer si l’énergie venait à manquer ? Est-ce un risque à envisager ? Faut-il voir dans cette introduction des relents de malthusianisme ? Est-ce que le développement, le progrès ne conduit pas naturellement à stabiliser la population du monde ? Il n’y a pas à renier totalement une interprétation malthusienne9 qui a un certain sens : selon Malthus, la croissance des populations était bien plus rapide que la croissance des ressources de subsistance. Il souhaitait une politique qui visait à décourager la surpopulation : il n’y a là rien de dangereux dans le cadre d’un régime démocrate-social, et cela peut même passer pour des simples mesures de précaution dans un monde fini et limité en ressources. Evidemment, en aucun cas, on ne doit cautionner un « plan social terrestre » pour exclure des humains en trop ! D’ailleurs qui pourraient
9 Malthus, 1766-1844, pasteur et économiste, auteur du Principe de population, recommandait une restriction des naissances.

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être ces humains « surnuméraires » : les trop nombreux pauvres du Sud ou les moins nombreux énergivores du Nord ? Prédire l’évolution de la population est en outre un acte très délicat : il faut prendre en compte les aspects démographiques (naissances, décès, espérance de vie…), mais aussi sanitaires, sociaux, économiques et faire des paris sur des hypothèses : tout influence la démographie, jusqu’à la coupe du monde de football ! La population française qui était de 30 millions en 1804, est longtemps demeurée stable autour de 40 millions, jusqu’à la fin de la 2nde guerre mondiale. De 1950 aux années 2000, elle a crû de moitié pour passer en 50 ans seulement de 40 à 60 millions. D’ici 2050, selon l’hypothèse de fécondité10, elle demeure difficile à prévoir : pour 1.5 enfants par femme, elle s’effondre, tandis qu’avec 2.1 enfants par femme, elle continuera à diverger. Ces différences montrent l’extrême sensibilité de ces projections : la vérité sera probablement entre les 2. Qui peut dire ce qui est souhaitable en termes de démographie ? La question est complexe et intéresse toute la société (politique familiale, immigration, retraites, etc.). Bien sûr les taux d’accroissement de la population faiblissent, mais en Europe, ils sont toujours positifs (environ 0.3 à 0.4% par an en moyenne actuellement). Dans les pays asiatiques et africains, ils sont bien supérieurs. Au final, la démographie est incapable actuellement de prévoir de manière fiable une baisse de la population mondiale11. Du reste, nous nous efforçons de combattre cette diminution dans nos pays européens pour préserver nos systèmes de retraites, que l’allongement de la durée de vie met sérieusement à mal. Peut-on alors continuer cette évolution indéfiniment ? Est-ce que ces croissances, démographiques et surtout énergétiques (spécialement si elles sont simultanées) sont possibles éternellement, voire seulement sur quelques siècles ? Si nous répondons par la négative, alors il faut également se demander ce qui fera que ces montées vertigineuses s’arrêteront un jour, voire déclineront ? Est-ce que ces raisons sont souhaitables ou doit-on les craindre ? Sont-elles dans un futur proche ou lointain ? Quelles seront alors les conséquences sur la population et le progrès ? Faut-il s’y préparer ou laisser venir ?

Source Insee citée par IFEN, in IFEN, L’Environnement en France, Rapport de Synthèse 2006, octobre 2006, p28. 11 Même si les pays dits en transition, c’est à dire de l’ancien bloc soviétique, observent une décroissance de leur population (de l’ordre de 0.5% par an), la population mondiale est censée croître de 1% par an environ jusqu’en 2030 (in IEA, World Energy Outlook 2006, page 56).

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Economie et dépendances : l’addiction
L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE ou IEA en anglais, une organisation de l’OCDE12) tire des constats particulièrement alarmants que nous traduisons ainsi : le futur énergétique que nous créons n’est pas soutenable. Si nous continuons comme avant, la production d’énergie nécessaire aux besoins de l’économie mondiale pour les 25 prochaines années deviendra trop vulnérable aux problèmes causés par le sousinvestissement, les catastrophes environnementales ou les interruptions soudaines de production13 ; il est ensuite dit que la nécessité d’infléchir la croissance de la demande en énergies fossiles, d’accroître la diversité géographique des fournisseurs et de réduire les émissions déstabilisant le climat, est plus urgente que jamais14 ; sinon, la demande croissante de pétrole et de gaz, si elle n’est pas contrôlée, accentuerait la vulnérabilité des pays consommateurs à une perturbation de production sévère et au choc des prix qui en résulterait15 ; en conclusion, les tendances actuelles de consommation d’énergie ne sont ni sécurisantes, ni soutenables – économiquement, environnementalement ou socialement16. Malgré ces constats alarmistes, qui devraient inciter à une forte modération de la consommation d’énergie, le scénario de référence de l’AIE – et à un degré moindre son scénario alternatif, prévoit une croissance continue de la consommation d’énergie pour les 25 prochaines années17 : +1.6% par an, soit d’ici 2030, une augmentation de la demande de près de 60% ! A un rythme tel durant 100 ans, la consommation annuelle mondiale serait multipliée par 5, c’est à dire que dans un siècle, nous aurions besoin de 50 Gtep supplémentaires18, alors qu’au siècle précédent, nous étions seulement passés de 1 à 10 Gtep annuelles au prix d’un usage extensif et irréversible de combustibles fossiles. Pourquoi ce paradoxe entre le discours et les prévisions ? Il y a 2 manières au moins de comprendre notre situation : l’une se fonde sur des chiffres et des indicateurs, l’autre repose davantage sur le jugement et le sentiment. Regardons tout d’abord ce que nous disent les chiffres. Entre 1970 et 2006, notre demande énergétique a plus que doublé : 80% de la production énergétique mondiale provient des énergies fossiles, et 90% du non renouvelable en général (nucléaire en plus). Environ 30 à 40% de la production d’énergie provient du pétrole (de nos jours 35%). Toutes les
OCDE : Organisation pour la Coopération et le Développement Economique, regroupant une trentaine d’États développés. IEA, World Energy Outlook 2006, OECD/IEA, p3 14 Ibid., p37 15 Ibid., p38 16 Ibid., p49 17 Ibid., p66 18 Nous consommons une petite douzaine de Gtep par an actuellement.
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projections officielles (des États, des organisations d’États…) reposent sur des scénarios de forte croissance de la demande d’énergie19. Les indicateurs dits d’élasticité donnent des renseignements intéressants. L’élasticité est définie comme l’ampleur d’une réponse à un changement quelconque : une faible élasticité de la demande énergétique au prix de l’énergie signifie que cette demande est très peu sensible au prix, donc qu’elle est prisonnière de l’offre. C’est le cas de l’énergie en général et du pétrole en particulier : avec une élasticité de -0.03, cela signifie qu’un prix du pétrole augmentant de 100% (donc un doublement), n’entraîne qu’une réduction de la demande à court terme de 3% ! Quel autre produit de consommation courante possède une si faible dépendance au prix ?
Elasticité court terme Elasticité long terme Pour le monde - 0.03 - 0.15 TABLEAU 2 : Elasticité au prix de la demande en pétrole; l’élasticité est aussi plus faible dans les pays à forte consommation de pétrole dans le domaine des transports 20.

L’élasticité peut aussi être prise par rapport aux revenus : dans ce cas, une forte élasticité montre que les besoins sont actuellement contraints par les revenus, et qu’il existe donc une sorte de frein ou de privation. Dans le cas de l’énergie, l’élasticité de la demande au revenu est de 0.48 à long terme (typiquement 10-15 ans) : une augmentation de 10% des revenus induira une croissance de la demande énergétique de près de 5%. Autrement dit, dans un monde en croissance économique, le corollaire est la croissance énergétique. Qui dit pouvoir d’achat, dit consommation d’énergie.
Elasticité court terme Elasticité long terme Pour le monde 0.09 0.48 TABLEAU 3 : Elasticité au revenu de la demande en pétrole21 ; de manière plus fine, on mesure aussi que l’élasticité au revenu est plus forte dans les pays à forte croissance économique : plus on s’enrichit, plus on consomme.

L’énergie est donc un produit de première nécessité, que nous consommons davantage quand son prix baisse ou quand nous disposons de plus de revenus, mais que nous ne consommons pas moins quand son prix augmente. N’est-ce pas une forme d’addiction, tant il semble que sa consommation soit vouée à n’être que croissante ? On observe de même un lien très fort entre l’économie et l’énergie, démontré par la linéarité quasi-parfaite de la demande mondiale de pétrole
Bien sûr, ces prévisions sont construites sur la lecture énergétique, sociale, économique de notre passé et les scénarios des différents pays membres. À priori, ils ne raisonnent pas sur les ressources réellement disponibles. D’où les alertes émises par l’AIE, qui anticipe des tensions. 20 IEA, World Energy Outlook 2006, op. cité, p287. Il s’agit d’élasticité par tête, toutes conditions égales par ailleurs. 21 IEA, World Energy Outlook 2006, op. cité, p287. Même remarque.
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pour les transports et le Produit Intérieur Brut (PIB) mondial22 : quand le PIB mondial augmente d’un facteur 3 en 30 ans, la consommation de pétrole du secteur des transports croît d’un facteur 2. Ce n’est rien d’autre que la fameuse « mondialisation » ou la « globalisation », ces frénésies d’échanges qui nous rendent interdépendants les uns des autres (mais surtout dépendants de la disponibilité de l’énergie)… Tout paraît normal : plus d’énergie, plus d’activités, plus d’argent… et la boucle est bouclée. Notre croissance économique – tant réclamée par les gouvernants – est intimement liée à notre consommation d’énergie. Le constat peut paraître évident, même si on le pressentait confusément : notre économie de la croissance est fondée sur l’usage toujours plus grand d’énergie, en particulier pour les transports. Il ne semble pas envisageable que la demande d’énergie puisse s’infléchir, d’après les indicateurs que nous avons vus. A cause d’une confusion entre les 2 croissances, économiques et énergétiques, les économistes ne peuvent envisager la première sans la seconde, ce qui aboutit à des calculs ébouriffants – sauf à faire intervenir la croissance verte ou la dématérialisation de l’économie ! S’il n’est pas impossible de multiplier un PIB par 10 ou 20, multiplier une consommation d’énergie par 5 d’ici 2100 repose sur du concret, du combustible qui disparaît une fois brûlé. C’est une autre histoire…

La demande énergétique au quotidien : étalement urbain et nourriture
La seconde manière de considérer notre dépendance à l’énergie est d’en estimer son usage au quotidien. L’énergie se cache partout : pour la trouver, il faut comparer sa vie à la vie au début du 20ème siècle, ou même seulement au début des années 1950. Aujourd’hui nous avons une utilisation presque inconsciente de l’énergie : nous allumons la lumière le matin, nous écoutons la radio, regardons la télévision, mangeons des tomates et des pommes en toute saison, voyageons vite et facilement, nous chauffons nos logements en entier chaque hiver, etc. Nous nous servons du pétrole et de ses dérivés dans le moindre de nos gestes quotidiens : plastiques, asphalte, produits importés, pétrochimie, etc. Quand les routiers veulent imposer une épreuve de force au gouvernement, ils bloquent les dépôts de carburants et les accès aux raffineries. Dès lors, les stations services sont prises d’assaut, les supermarchés dévalisés, les entreprises privées de courrier… et on envisage sérieusement de faire appel aux CRS pour libérer le pays de ces insupportables entraves. Quand les tempêtes provoquent des ravages dans les forêts et les villes en renversant les pylônes électriques, quelle est la première urgence ? Le rétablissement du courant, pour revoir la lumière,
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IEA, World Energy Outlook 2004, OCDE/IEA, figure 1.1, p42.

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faire son ménage, regarder la télévision, chauffer sa maison… Sans énergie, notre monde semble voué à l’abandon, comme si nous ne savions plus rien faire sans elle. Un exemple intéressant concerne le taux d’endettement d’un ménage lors de l’achat d’un logement : quand la famille fait un choix d’éloignement par rapport à un centre d’activité, souvent par rapport aux emplois du couple, à l’école des enfants, c’est au bénéfice d’une plus grande surface habitable ou d’un plus grand jardin… Le taux d’endettement initial de 33% est alors automatiquement incrémenté du coût des déplacements obligatoires, qui demeurent longtemps masqués (voire incités par une défiscalisation des trajets professionnels). Des situations difficiles peuvent alors naître par cette mise en dépendance sournoise où nous ne prenons pas en compte le prix de l’énergie dans nos choix. Nous pestons contre l’augmentation du prix de l’essence ou du gaz qui peut contraindre certains d’entre nous à des arbitrages inattendus et difficiles. Nous compatissons au sort des pêcheurs et camionneurs qui exigent des aides du gouvernement (donc du contribuable). Nous attendons des producteurs de pétrole qu’ils aient des marges minimales, un comportement social exemplaire et une gestion environnementale exempte de tout reproche… Bref, nous voulons que tout soit organisé pour favoriser et déculpabiliser notre consommation d’énergie. D’ailleurs, même si nous ne voulions pas, tout est quand même fait pour cela. Les chiffres le démontrent : entre 1980 et 2000, les surfaces construites en Europe ont augmenté de 20%, les réseaux routiers de près de 10%, quand la population augmentait seulement de 10%23. De la même manière en France, entre 1990 et 2004, la surface construite en France augmente régulièrement : +35%, tout comme la distance totale parcourue par les ménages : +25%24. En créant ainsi des villes de plus en plus grandes, nous engendrons des besoins de routes, de supermarchés, de carburants, de voitures, etc. Chaque année en France, nous couvrons ou stérilisons près de 2% de terres supplémentaires. Au-delà des avantages immédiats ou supposés tels (allongement de la durée de vie, confort accru, croissance de la population), c’est aussi et surtout une dépendance accrue à l’énergie. En premier lieu, par les transports : mobilité de personnes, mobilité des marchandises, dont les croissances sont vertigineuses depuis plusieurs décennies. Eurostat, organisme européen équivalent à notre INSEE, a mis en évidence des augmentations exponentielles25 des transports, mesurés en tonnes × kilomètres pour les marchandises, et en passagers × kilomètres pour les individus. En moins de 30 ans, depuis 1970, les transports routiers et maritimes des marchandises ont été multipliés par 3 (+200%) et les trajets en
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Rapport sur l’étalement urbain en Europe, le challenge ignoré, 2006, EEA, figure 3, p13. IFEN, les ménages acteurs des émissions de gaz à effet de serre, 4 pages n°115, 2006. 25 Eurostat, EU transports in figures, DG VII, April 1999, p8, p38 et 58.

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