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Enfance maltraitée et éducation familiale

De
203 pages
De "la découverte" de l'inceste au débat sur la fessée, la question de l'enfance maltraitée constitue une thématique importante. Au travers de ces onze études réalisée depuis 1990, l'auteur, chercheur en éducation familiale, montre que de très nombreuses situations de maltraitance parentale résultent de difficultés sérieuses de relation, de contrôle ou encore de stimulation, rencontrées par certains parents dans l'éducation de leurs enfants.
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ENFANCE MALTRAITÉE ET ÉDUCATION FAMILIALE
Textes 1991-2010

Savoir et formation
Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) Michel Gault et Dominique Fablet

Protection de l’enfance
Série dirigée par Paul Durning Politique publique en direction des enfants en danger, maltraités ou susceptibles de l’être, la protection de l’enfance constitue un ensemble de textes législatifs, de dispositifs et de pratiques en direction des enfants en difficultés et de leurs familles. Cette série regroupe les travaux, de plus en plus nombreux, qui contribuent au renouvellement de ce domaine. Elle accueille des analyses historiques et politiques mais aussi des travaux centrés sur les actions conduites en direction des enfants ou des parents, du soutien à la parentalité à la suppléance familiale. Dans un champ en évolutions fortes et pour parties contradictoires, cette série veut faire connaître les approches innovantes, les analyses critiques et les enjeux politiques majeurs inhérents à la volonté de protéger les enfants et adolescents, sinon de se protéger d’eux. Déjà parus

Michel BOUTANQUOI et Jean-Pierre MINARY, L’évaluation des pratiques dans le champ de la protection de l’enfance, 2008. Gérald BOUTIN, Paul DURNING, Enfants maltraités ou en danger. L’apport des pratiques socio-éducatives, 2008. Dominique FABLET (coord.), Expérimentations et innovations en protection de l’enfance, 2009. Dominique FABLET et Catherine SELLENET (coord.), L’évaluation dans le secteur social et médico-social, 2010.

Paul DURNING

ENFANCE MALTRAITÉE ET ÉDUCATION FAMILIALE
Textes 1991-2010

L’HARMATTAN

Du même auteur Durning P., Camberlein P. et Crinon J., (1982), Enfants handicapés en centres de vacances : vers l’intégration, Paris, Scarabée (préface de T. Lainé). Durning P. (1986), Éducation et suppléance familiale : psycho-sociologie de l’internat spécialisé, Paris, CTNERHI, diffusion PUF, (préface d’A. Lévy). Durning P. (dir.), (1988), Éducation familiale. Panorama des recherches internationales, Paris, Matrice. Durning P. et Tremblay R. (dir.), (1988), Relations entre enfants. Recherches et interventions éducatives, Paris, Fleurus. Durning P. et Pourtois, J.-P. (dir.), (1994), Éducation et famille, Bruxelles, Editions de Boeck (Pédagogies en développement). Durning P. (1999), Le partage de l’action éducative entre parents et professionnels, Paris, CNFE-PJJ, Ministère de la Justice. Durning P. et Chrétien J. (coord.), (2001), L’A.É.M.O. en recherche : L’état des connaissances, l’état des questions. Paris, Matrice. Gabel M. et Durning P. (dir.). (2002), Évaluation des maltraitances. Rigueur et prudence, Paris, Fleurus. Durning P. (2006), Éducation familiale : Acteurs, processus et enjeux, 3ème éd. Paris, L’Harmattan. Boutin G. et Durning, P. (2008), Enfants maltraités ou en danger : l’apport des pratiques socio-éducatives, 3ème éd. remaniée, Paris, L’Harmattan.

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12722-7 EAN : 9782296127227

Sommaire
Introduction......................................................................................... 7 1 – L’enfance maltraitée : piège ou défi pour la recherche en éducation familiale.........................................................................15 2- Présentation des recherches internationales (1965-1990).................35 3 - Note complémentaire recherches conduites en 1991 et1992...........59 4- Maltraitances : une notion floue, des réalités incontournables .........65 5 - Les punitions corporelles : entre mauvais traitements et bientraitance ? (en collaboration avec A. Fortin).................................73 6 - La maltraitance psychologique : 4ème modalité ou dimension essentielle de tout mauvais traitement ? (en collab. avec A. Fortin).....87 7 - Étude clinique de quatre interventions en situation de négligence 107 8 - Toute institution accueillant et soignant des enfants est-elle potentiellement maltraitante ? ...........................................................145 9 - Pédophilie et éducation ...............................................................159 10 - L’évaluation des situations d’enfants maltraités, définitions, enjeux et méthodes. ..........................................................................165 11 - Pour une approche socio-éducative des familles maltraitantes....193

Introduction
Sur l’amicale, mais insistante, sollicitation de mon ami Dominique Fablet, j’ai rassemblé dans le présent volume les principaux textes rédigés sur la question de l’enfance dite maltraitée en contexte familial. Il sera complété par un recueil de textes, souvent plus anciens, relatifs aux violences envers les jeunes accueillis dans des organisations de suppléance familiale (internats). Nos travaux s’inscrivent dans le champ de l’éducation familiale développée en Amérique du Nord, puis en France, au cours des trente dernières années. La recherche en éducation familiale est consacrée à une analyse des pratiques mises en œuvre par les parents dans leur action éducative auprès de leurs enfants. Elle prend aussi pour objet d’observation les actions des professionnels qui, de multiples manières, contribuent à cette éducation familiale : en aidant les parents (interventions socio-éducatives), en intervenant avec eux (co-éducation) ou en assumant directement tout ou partie des tâches éducatives familiales en internat ou en famille d’accueil part exemple (suppléance familiale totale et, plus souvent aujourd’hui, partielle). Parmi les dimensions éducatives étudiées, une place importante fut donnée à l’étude des violences envers les enfants en contexte éducatif, d’abord au sein d’internats, puis des familles. Nous appréhendons ainsi de nombreuses situations de mauvais traitements comme des dysfonctionnements du processus éducatif que l’on retrouve dans les différents contextes familiaux et institutionnels dans lesquels des enfants sont élevés. Ce choix a été clairement affirmé dés 1986. Dans le cadre d’une étude de l’éducation des enfants dans des organisations suppléant la 7

famille (internat, placements familiaux), les violences des éducateurs envers les jeunes furent analysés en tant que des résultantes du climat socio-émotionnel en internat1. Puis, en 1991, notre première analyse de l’enfance maltraitée au sein de la famille a privilégié : « une approche éducative des mauvais traitements (…) probablement la plus à même de comprendre un grand nombre des situations en les réinscrivant dans le processus éducatif auquel elles participent2. » Les textes rassemblés ici tentent d’associer rigueur scientifique et pertinence sociale en cohérence avec une double approche de cette thématique à forts enjeux. Confronté à la question de l’enfance maltraitée comme chercheur en France et au Québec, j’ai aussi été amené à devoir prendre en compte le point de vue des responsables professionnels, administratifs et politiques. J’ai en effet eu l’occasion de suivre, en qualité de chargé de mission à la Mission recherche et expérimentation (MIRE), la préparation de la loi du 10 juillet 1989, puis, en qualité de premier directeur de l’Observatoire national de l’enfance en danger (ONED) et du Téléphone 119, celle de la loi du 5 mars 2007. L’enfance maltraitée : 1989-2007 Cela fait longtemps que les romanciers évoquent les bourreaux d’enfants et les conteurs les situations incestueuses, mais cela ne fait que depuis une trentaine d’années qu’on parle d’enfants maltraités en France. On peut évoquer 1982 comme l’année d’émergence de cette thématique, précédée par la première recherche française d’envergure et la création de l’Association d’interventions et de recherches sur l’enfance maltraitée (AFIREM) en 1976. Auparavant, on parlait des enfants cas sociaux, d’enfants carencés, parfois d’enfants battus et, plus rarement encore, de situations incestueuses, le plus souvent associées à la vie rurale…

1

Durning, P. (1986) Éducation et suppléance familiale : psychosociologie de l'internat spécialisé, Paris : CTNERHI, diffusion PUF, 1986, 275 p. (préface A. Levy). pp 169 et sq. 2 Voir plus loin chapitre 1.

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Depuis la fin des années 1980 et particulièrement depuis le vote de la loi du 10 juillet 1989 et la ratification de la Convention internationale des Droits de l’enfant (novembre 1989), cette question sociale est restée débattue de façon presque ininterrompue. À partir du début des années 2000 les critiques et propositions se sont faites plus fortes. La loi du 5 mars 2007 a appelé à développer la prévention, à améliorer les pratiques de repérage des situations et à diversifier les modalités d’interventions. La loi, enfin, a substitué systématiquement le terme d’enfants en danger ou en risques de l’être à celui d’enfants maltraités introduit par la loi du 10 juillet 1989. L’impact de ce changement terminologique, associé à la profonde évolution du traitement social de la délinquance des mineurs, reste à étudier. Les textes présentés ici s’inscrivent entre ces deux lois majeures. Les travaux de l’ONED disponibles sur son site3 offrent des éléments d’analyse du nouveau cadre légal et devraient proposer une évaluation de la réalité des changements sur le terrain. Présentation des textes. L’organisation de ce recueil de textes a tenté de combiner un ordre thématique à une présentation chronologique. La relecture des textes les plus anciens suggère en effet que, même si les sujets de préoccupation sociale ont varié, dès les années 1990 de nombreuses interrogations, voire des acquis de la recherche, étaient disponibles pour le moins en langue anglaise. Première approche appuyée sur la littérature internationale Le chapitre initial, publié en 1991, est une première tentative de rendre compte de l’émergence brutale de cette thématique comme question sociale. Il formule pour la première fois en langue française la pertinence de prendre au sérieux une analyse de nombreuses modalités de maltraitance comme des dysfonctionnements de l’activité éducative parentale.
3

http://www.oned.gouv.fr

9

Les Études 2 et 3 ont été préparées simultanément dans le cadre de la Mission recherche expérimentation (MIRE) placée auprès des ministres sociaux, elles n’ont pas fait l’objet de véritable publication. En vue du lancement d’un appel d’offres de recherches, l'objectif était de mettre à disposition des personnes chargées de la préparation du programme et des chercheurs, les expériences internationales pertinentes, afin, dans la mesure du possible, d'éviter les doublons et de poursuivre l'investigation des voies qui s’étaient d'ores et déjà révélées fructueuses. Un premier texte, le plus important, est consacré à une recension des travaux de langue anglaise publiés entre 1965 et 1990. Une note complémentaire, rédigée en décembre 1991, est consacrée aux travaux diffusés en 1990 et 1991. Ces deux textes apparaîtront peut-être arides au lecteur professionnel de l’enfance ou préoccupé par les questions d’éducation qui préférera peut-être lire auparavant les chapitres 4 et suivants. Trois formes de maltraitance Le texte suivant, plus récent, propose en effet une présentation détaillée et contemporaine de la question de la maltraitance. Il introduisait un numéro thématique de la Revue du Haut Comité de Santé Publique4, consacrée aux différentes formes de maltraitances, principalement envers les enfants, mais aussi envers d’autres personnes vulnérables. Il précède trois textes consacrés chacun à l’étude d’une forme canonique de mauvais traitement intrafamilial : les mauvais traitements physiques, les violences psychologiques et les négligences lourdes. Les deux premiers textes ont été rédigés en collaboration avec Andrée Fortin, chercheure québécoise, que je remercie de m’avoir autorisé à reprendre ici ces études. On relèvera l’absence d’un chapitre consacré aux violences sexuelles, hormis une intervention orale « Pédophilie et éducation » prononcée en 1997 (chapitre 9). Ce silence est à mettre en relation avec notre approche socio-éducative des processus éducatifs au sein de la famille : un contrôle trop rigide de l’enfant ou encore une insuffisance
4

Les références précises de chaque étude sont rappelées au début de chaque chapitre. Je remercie les directeurs de revues et les éditions Fleurus de m’avoir permis cette seconde publication.

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grave de stimulations constituent des pratiques éducatives, certes inappropriées. Cependant, de nombreuses maltraitances sexuelles relèvent en premier lieu de la psychopathologie. Enfin, l’approche choisie n’ignore pas que les mauvais traitements envers les enfants participent de la question des violences dans la vie sociale. Les punitions corporelles (5ème contribution) constituent un bon indicateur de la diversité historique et culturelle relative aux normes en matière éducation familiale. Leur étude participe d'une meilleure connaissance des processus éducatifs tout en permettant d'explorer les zones intermédiaires entre maltraitance et bientraitance. Nous espérons avoir contribué à confirmer qu’il ne suffisait pas d’interdire aux parents le recours aux punitions corporelles pour faire progresser la situation des enfants. En effet, si le parent n’est pas en mesure de contrôler son enfant, le risque de substituer des violences psychologiques aux violences physiques est loin d’être négligeable. Les violences psychologiques, qu’il convient de ne pas confondre avec les négligences, ont fait l’objet d’une intervention en 1996 lors de la première journée centrée sur la violence psychologique organisée dans notre pays par Marceline Gabel, Serge Lebovici, Philippe Mazet et d’autres. Les actes remaniés en 1998 constituent la première publication collective significative sur cette question. L’association américaine des professionnels de l’enfance maltraitée a proposé une définition générale des mauvais traitements psychologiques comme: "un pattern de comportements répétés du parent (ou de l'adulte qui prend soin de l'enfant) ou un comportement isolé mais extrême qui convainc l'enfant qu'il est sans valeur, raté, non aimé, non désiré, en danger ou encore que sa seule valeur tient au fait qu'il satisfait les besoins de l'autre". Ceux-ci affectent un nombre important d'enfants dont beaucoup subissent déjà d'autres formes de mauvais traitements. Notre contribution tenta de faire le point sur les travaux antérieurs de définition (conférence d’Indianapolis, 1983), d’épidémiologie et surtout d’analyse des processus, engagés aux États-Unis par un groupe de chercheurs puis par des associations de professionnels. Elle propose enfin une première réflexion sur les enjeux. Le dernier texte de ce sous-ensemble est consacré à l’analyse de quatre interventions éducatives conduites au Québec en situations de 11

négligence grave. Il faut rappeler tout d’abord que les négligences lourdes en direction des jeunes enfants constituent la forme de maltraitance la plus fréquente et la plus nuisible pour leur développement physique, cognitif et socio-affectif. Les séquelles sont les plus graves et fréquemment irréversibles : après quelques années, leurs conséquences ne peuvent être palliées par une prise en charge psychothérapeutique, ni par un environnement plus adéquat. C'est dire l'importance d'intégrer les négligences lourdes (parentales mais aussi institutionnelles) dans une définition de la maltraitance et de développer des actions socio-éducatives de prévention et d’intervention auprès de ces enfants et de leurs parents. Ce texte jamais publié, hormis dans un rapport québécois très confidentiel, met l’accent sur la richesse des interventions conduites. Il vient en quelque sorte étayer et justifier notre propos plus militant en matière d’intervention (voir texte 11). Les deux contributions suivantes sont consacrées à une évocation des violences institutionnelles. L'objectif du chapitre 8, consacré aux maltraitances dans des internats, dans lesquels sont placés certains des enfants maltraités dans leur familles, est de montrer la fécondité de mettre en relation les travaux relatifs aux mauvais traitements envers les enfants dans deux contextes éducatifs : le groupe familial et l'organisation de suppléance familiale. Il tente de montrer que l'on retrouve dans les organisations de suppléance familiale toutes les formes de maltraitance identifiées en milieu familial, mais qu’une typologie fondée sur la distinction entre maltraitance chronique et en situation de crise apparaît beaucoup plus riche que la considération des seules formes de mauvais traitements pour la compréhension et la prévention des phénomènes en jeu. Le second texte de cette section est consacré à une réflexion initiée par une focalisation des médias sur plusieurs affaires très graves de pédophilie en milieu scolaire. Cette table ronde visait une réflexion commune entre responsables et syndicalistes enseignants et le monde judiciaire : parquetiers et magistrats du siège. L’avant dernière contribution est consacrée à une approche théorique et méthodologique de l’évaluation des situations d’enfants susceptibles d’être maltraités. Il constituait le chapitre introductif d’un ouvrage international codirigé avec Marceline Gabel. Les références y 12

sont donc nombreuses aux différents chapitres de l’ouvrage5. Nous nous permettons de suggérer la lecture de l’ensemble du livre aux lecteurs préoccupés par les questions liées à l’évaluation des situations de maltraitance. Après avoir évoqué les enjeux et les initiatives de quantification des enfants maltraités, l’accent est placé dans ce texte sur les questions de méthodologie sous-jacentes à tout projet d’évaluation. Nous recherchons les conditions d’une complémentarité féconde entre l’expertise, notamment clinique, des personnes chargées de l’évaluation et la qualité des instruments, des procédures et des dispositifs. Compter les enfants maltraités, mieux évaluer leur situation dans sa globalité, mieux connaître les processus en jeu est important, mais les enjeux d’intervention sont évidemment essentiels. Les connaissances produites doivent permettre d’aider les enfants et leurs familles, sans ajouter une autre violence à celles dont ils sont victimes dans leur environnement familial. C’est pourquoi, le texte conclusif de ce recueil est une intervention impliquée, sinon engagée, en direction de lecteurs professionnels ou informés des questions éducatives. Nous suggérons aux professionnels de ne pas négliger les parents en difficulté, qu’ils pourraient aider, par fascination pour un petit nombre de parents véritablement malades qui occupent une place exorbitante dans les médias et les écrits des travailleurs sociaux et que les spécialistes ont beaucoup de mal à soigner. Plus largement, il importe de développer une vision plus large des conditions de bien-être psychologique de l'enfant : le rôle d'une société développée ne peut se limiter à protéger les enfants des mauvais traitements que pourraient exercer leurs parents, elle doit en outre garantir les conditions de l’épanouissement de ses enfants.

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Gabel, M., Durning, P., (Dir.), (2002), Évaluation(s) des maltraitances : rigueur et prudence, Paris : Éditions Fleurus, (390 pages).

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1 L’enfance maltraitée : piège ou défi pour la recherche en éducation familiale1
Résumé :
Cet article examine les préalables à la constitution de la question sociale de "l'enfance maltraitée" comme objet de recherche en éducation familiale. Une première analyse de l'évolution des pratiques des intervenants sociaux est mise en oeuvre notamment à travers l'étude du premier bilan de fonctionnement du numéro de téléphone national gratuit. Cet examen confirme une importante remise en cause des prescriptions forgées au cours des années 1970 (refus de la sanction, de la décision prise en situation d'urgence, du placement...). L'approche scientifique du processus, qui répond à une demande sociale exprimée notamment par les responsables administratifs et politiques, est cependant confrontée d'emblée à la question de la quantification qui précède trop souvent un véritable travail de définition des phénomènes considérés. Après une rapide présentation des difficultés de construction d'un objet de recherche, l'auteur propose des recherches à développer en privilégiant les apports possibles des sciences de l'éducation.

1

- L’enfance maltraitée : piège ou défi pour la recherche en éducation familiale, Revue Française de Pédagogie n° 96, 1991 : 33-42. 15

À la fin des années 1980, la situation des enfants maltraités dans leur famille est brutalement apparue comme une préoccupation majeure et urgente dans de nombreux pays occidentaux. Cette prise de conscience donna lieu à une mise en cause des pratiques sociales antérieures, à la sensibilisation collective par d'importantes campagnes médiatiques et à la transformation des législations relatives à la protection de l’enfance2. Une telle mobilisation ne fut guère le fait des professionnels, à l'exception de quelques pionniers, souvent médecins hospitaliers, mais résulta d'une action beaucoup plus large de ce qu'il est convenu d'appeler la société civile. Les initiateurs de ce véritable mouvement social ne se sont pas référés aux débats méthodologiques traditionnels de ce secteur professionnel (interventions à justifications psychologiques ou socioéconomiques, aide individualisée ou communautaire, prévention ou placement, etc.) mais se sont fondés sur l'expérience largement partagée des luttes de libération des femmes en Amérique du Nord et en Europe et sur un refus inconditionnel de la situation faite à un certain nombre d'enfants. Cette inscription affective et militante permit de surmonter les clivages statutaires et institutionnels en multipliant les liaisons, facilitées par une connivence idéologique forte entre des acteurs habituellement isolés et méfiants, voire hostiles, à toute action concertée. Des coopérations entre médecins et travailleurs sociaux, mais surtout des initiatives concertées entre responsables administratifs, décideurs politiques, personnalités médiatiques et professionnels de terrain innovateurs, caractérisent la plupart des innovations, nombreuses dans ce champ au cours des dernières années3. Le développement de telles coopérations fut amplifié par une évocation insistante et une diffusion systématique de l'expérience
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Loi du 10 juillet 1989 en France, du 1er juillet 1989 aux Pays-Bas, de 1988 en République d'Irlande, de 1985 au Danemark, etc. Cf. Child Protection in Europe, Murray Davies et Allan Sales, (Eds.) NSPCC, London Occasional Papers n° 6. 3 Voir par exemple la production de films télévisés, de brochures associant de nombreux partenaires publics et privés.

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étrangère contribuant à inscrire chaque action conduite sur le terrain dans un mouvement occidental, sinon mondial de progrès social4. On comprend alors que les différentes stratégies nationales associent régulièrement : – une dénonciation virulente des "abuseurs" et des intervenants sociaux trop timorés ; – un développement d'actions innovantes de prévention et de traitement (centres d'accueil mères-enfants, groupes thérapeutiques, etc.) ; – la mise en oeuvre de vastes campagnes médiatiques en direction des enfants et du corps social dans son ensemble appelé à coopérer en signalant au moyen de dispositifs téléphoniques, spécialement créés, les situations suspectes. Sans prétendre ici effectuer une analyse détaillée des modalités nouvelles d'intervention sociale en oeuvre, une lecture du premier rapport d'activité du "téléphone vert"5 permettra de confirmer certaines tendances6. Une dernière caractéristique, tout à fait remarquable, des actions développées en France comme à l'étranger, dans le champ de l'enfance maltraitée, est très fortement énoncée en direction des milieux producteurs de recherche : Pouvoirs Publics, associations militantes, professionnels et médias développent ou appellent au développement d'études et de recherches sur ces questions. Le législateur français a inscrit dans la loi, à notre connaissance, pour la première fois, la nécessité pour le Ministre de rendre compte, devant le Parlement tous les 3 ans7, des recherches poursuivies sur l'enfance maltraitée.
4

La mise au point et la ratification par la France de la Convention internationale des droits de l'enfant a grandement contribué à cet élargissement des perspectives. 5 Ce téléphone gratuit national, mis en place par la loi de juillet 1989, informe les services départementaux des appels relevant de leur compétence (05 05 41 41). 6 De nombreux candidats au DSTS (Diplôme Supérieur de Travail Social) se sont donné ce champ comme objet d'études ce qui devrait permettre de disposer d'ici 2 à 3 ans d'informations pertinentes sur les pratiques professionnelles. 7 "Le Ministre chargé de la Famille présentera au Parlement, avant le 30 juin 1992, et tous les 3 ans à compter de cette date, un rapport rendant compte des résultats des recherches menées sur l'enfance maltraitée et proposant toutes mesures propres à en

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Après avoir brièvement évoqué les changements importants et peutêtre partiellement contradictoires des interventions sociales, nous insisterons sur le nécessaire et difficile développement de la recherche dans ce champ traversé de conflits et de passions. L'enjeu est d'importance : plusieurs centaines d'enfants meurent en France, chaque année, à la suite de mauvais traitements, beaucoup d'autres sont irrémédiablement meurtris : la recherche peut-elle contribuer à mieux comprendre et combattre ce fléau sans que le traitement social mis en oeuvre puisse s'avérer à terme porteur de plus de maux encore ? Action innovante ou retour en arrière ? L'action en réponse aux mauvais traitements, mise en œuvre ces dernières années peut surprendre les professionnels du secteur, elle paraît s'opposer en effet quasiment point par point aux principaux postulats forgés au cours des années 1970, sous la double impulsion des lectures psychanalytiques et sociologiques du travail social. La mobilisation recherchée de tous les partenaires enseignants, médecins, travailleurs sanitaires et sociaux et plus largement d'enfants eux-mêmes et de l'ensemble du corps social, conduit nécessairement à une mise en cause plus grande des auteurs de sévices, voire à des dénonciations. La prégnance du caractère fascinant et insupportable de la violence à l'encontre d'un enfant semble conduire à considérer l'acte en lui-même, isolé de tout contexte et de toute justification idéologique et axiologique, et corrélativement, à mettre en oeuvre des réponses sociales rapides et souvent brutales (placement des enfants et/ou sanction du parent auteur des violences). Même sans dispositif d'observation systématique, on constate une forte augmentation des saisines des tribunaux, des mesures d'actions éducatives en milieu ouvert, mais aussi des placements, notamment en pouponnière.

diminuer la fréquence et la gravité..." Art. 17, Loi 89 487 du 10 juillet 1989 (J.O., 14/7/89, pp. 8869-8870).

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Un tel changement ne peut être compris si l'on sous-estime les nombreuses critiques adressées aux intervenants sociaux pour avoir hésité à intervenir dans des situations de mauvais traitements8. Le premier bilan d'activité, après 6 mois de fonctionnement du téléphone vert rend compte de l'action en oeuvre depuis la loi de 1989, sa lecture sommaire confirme la rapidité, la vigueur d'interventions souvent dirigées sur des personnes suivies par les services ; il comprend une première partie statistique9, complétée par 8 exemples d'appels reçus. Ces vignettes cliniques n'ont aucune prétention à la représentativité scientifique, elles ont été choisies par les responsables pour représenter l'activité des 6 premiers mois du service dans un document à destination du conseil d'administration, du ministère, et de la presse10. Six fiches évoquent des sévices intra-familiaux : quatre mauvais traitements physiques ou psychologiques, deux cas d'abus sexuels ou d'inceste, deux enfin rendent compte de maltraitances institutionnelles. Bien que brèves, ces descriptions informent sur les appelants, les victimes, les sévices, la connaissance préalable des situations par les services et les premières suites données aux signalements.
8

Lire sur question l'ouvrage collectif : Hadjiski E., Agostini D., Dardel F., Thouvenin C. (1985), Du cri au silence, Paris : CTNERHI (diffusion PUF). 9 Le téléphone vert reçoit 400 appels par jour, soit 50 000 pour les premiers 6 mois de fonctionnement. De fait, comme dans tous ces dispositifs, un très grand nombre de ces appels sont muets ou inexploitables. Aussi lorsqu'il est dit que 25 % des appels concernent des abus sexuels ou 50 % des maltraitances physiques ou psychologiques, cela signifie probablement environ 20 appels par jour concernant des situations d'abus sexuels et 40 pour les mauvais traitements et non pas 80 et 200 comme pourrait le laisser croire la présentation statistique adoptée dans le document. Soulignons en outre que de nombreuses situations donnent lieu à un accompagnement et donc à des appels répétés des mêmes interlocuteurs. De tels dispositifs sociaux ont donné lieu à plusieurs recherches : Bange P. & Gaulmyn N. (dir), 1990, Études conversationnelles d'appels téléphoniques d'urgence, Recherche financée par la M.I.R.E,. ronéo 506p + annexes 188p; Jafrin S. Émergence et développement de l'aide psychologique par téléphone, (Mai 1990), Mémoire pour le diplôme EHESS, (ronéo 252p), Direc. F. Raveau. 10 Bilan de l'application de la loi du 10 Juillet 1989 relative à la protection des enfants maltraités et bilan du téléphone vert "Allo Enfance Maltraitée" Ministère de la Solidarité.., 12 Juillet 1990, (ronéo 31p + annexes).

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Tableau récapitulatif des 8 situations caractéristiques de violences décrites dans le rapport d’activité du téléphone vert (après 6 mois de fonctionnement) Appelants Victimes Auteur Sévices / Antécédents évoqués Actions œuvre mises en

VIOLENCES PHYSIQUES / PSYCHOLOGIQUES à Garçon, 8 ans Battu par son Hospitalisé CAS 1 l’âge de 6 mois Médecin beau-père pour coups sur scolaire depuis 2 ans organes génitaux ; inconnu services sociaux Fils, 3 ans Sa mère ne le Peur retrait CAS 2 supporte plus Maman Sont maltraités, le père est ingénieur Fille, 8 ans Maltraitée par hospitalisée 3 CAS 4 Psycho le concubin de semaines, mère condamnée, 2ème scolaire et sa mère AEMO en cours directrice ABUS SEXUELS OU INCESTES Garçon, 17 ans Beau-père le AEMO en cours CAS 5 sodomise Patron apprenti garagiste depuis 5 ans Fille, 14 ans Violée par son Non précisé CAS 6 Directrice père depuis 5 collège ans CAS 3 Voisins VIOLENCES INSTITUTIONNELLES Jeune fille, 17 Attouchements Non précisé CAS 7 Non précisé ans déficiente sexuels par éducateur intellectuelle CAS 8
Groupe de commerçants

Mesure de protection judiciaire le jour même

Jumeaux, 4 ans

Le soutien par téléphone tend à limiter ses passages à l'acte. Reçu inspecteur ASE décision de thérapie familiale Placée le jour même au foyer de l'enfance Saisie du juge le jour même Mesure de protection judiciaire le jour même Saisie Préfet Procureur et

Garçon, 15 ans Marques de Non précisé coups au visage attribués à un éducateur

Saisie département qui a tutelle sur l'établissement

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