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Enfants cachés

De
222 pages
Comment les témoignages des "enfants cachés" durant la seconde guerre mondiale peuvent-ils éclairer notre compréhension de l'histoire ? Entre silence et mémoire, leur parole sert de matière à l'analyse de treize spécialistes de sciences humaines, qui développent à partir d'elle leurs interprétations et tentatives d'explication, amorçant ainsi un travail de réflexion plus général sur la résistance civique et les expériences génocidaires.
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ENFANTS CACHÉS
ANALYSES ET DÉBATS
Actes de la Journée d'Étude du 18 novembre 2005
(organisée à l'Université ParisVII-Denis Diderot, UFR d'Etudes anglophones)

Collection Judaïsmes Dirigée par Ariane Kalfa
Déjà parus dans la même collection

Richard AYOUN, les Juifs de France, De l'émancipation à l'intégration 17871812, 1997,320 p. Alessandro GUETTA, Philosophie et Kabbale, Essai sur la pensée d'Elie Benamozegh, 1998,354 p. Claude VIGEE, Vision et silence dans la poétique juive, Demain, la seule demeure, Essai, Préface d'Ariane KALF A, 1999, 247 p. Félix PEREZ, Ce n'est pas moi, c'est l'autre, Essai sur la philosophie d'Emmanuel Levinas (2 volumes), 2000, 322 p. et 336 p. Felix PEREZ, D'une sensibilité à l'autre dans la pensée d'Emmanuel Levinas, 2001. Jack HANDELl, De la tour Blanche aux portes d'Auschwitz, un Juif grec de Salonique se souvient, 2001. Danielle STORPER PEREZ, Chroniques du religieux à Jerusalem, 2002, 294 p. Ariane KALF A, Contre l'idole, La Genèse, 2003, 232 p.
Francis BAILLY, Mosaïsme 238 p. et société, De la tradition à la révolution, 2003,

Edouard V ALDMAN, Dieu n'est pas mort, Le malentendu des Lumières, 2003. Ariane KALF A, Pour Edmond Jabès, 2004, 140 p. Ariane KALF A, L'Alliance et l'exil, Préface d'Elie WIESEL, 2004, 218 p.

Danielle BAILL Y (coordinatrice), Traqués, Cachés, Vivants, Des enfants juifs en France (1940-1945), Préface de Pierre VIDAL-NAQUET, 2004, 305 p. Francis BAILLY, Pouvoir et société, Le regard du mosaïsme, 2005, 224 p. CLAPAREDE-ALBERNHE Brigitte, Amos Oz, une écriture de paix, 2005.

Elie BOTBOL, Quel avenir pour lejudaïsme 1,2006.

J~$
COLLECTION DIRIGÉE PAR ARIANE KALF A

Coordonné par Danielle BAILLY

ENFANTS CACHÉS
ANALYSES ET DÉBATS
Actes de la Journée d'Etude du 18 novembre 2005
(organisée à l'Université ParisVII-Denis Diderot, UFR d'Etudes anglophones)

Alain CORBIN, Nadine FRESCO, Nicole LAPIERRE, groupe Martine MENES-Rosette TAMA (avec Débora FAJNW AKS-SADA, Hélène LEVY-WAND POLAK, Françoise MEYER), Fabienne REGARD, Denis PESCHANSKI, Jean-Charles SZUREK, Régine W AINTRA TER, Annette WIEVIORKA

L'Harmattan 5-7, rue de l'EcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via degli Artist, 15 10124 Torino ITALIE

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01180-2 EAN : 9782296011809

A la mémoire

de nos anciens jeunes

«frères

et sœur d'infortune

»,

Willy SWlCKA (1931-1999),
Noël KUPERMAN (26 septembre 1949-21 mai 2005) et Nicole EIZNER (10 février 1931-18 janvier 2006), qui ont témoigné dans Traqués, cachés, vivants et nous ont quittés prématurément

HOMMAGE À PIERRE VIDAL-NAQUET Nous venons d'apprendre,juste avant la publication de ce livre, la disparition de Pierre Vidal-Naquet. Nous tenons à exprimer ici notre peine. Il avait généreusement accepté de présider une séance de notre Journée d'Étude du 18 novembre 2005 - quifait l'objet de l'ouvrageet nous avait également donné de précieux conseils. Rappelons que, orphelin de la Shoah, ilfut un très grand historien et un très courageux militant de la justice et de la liberté, opposé à toute forme d'oppression.

INTRODUCTION

Danielle BAILLY

En mai 2004, paraissait aux Editions L 'Harmattan l'ouvrage collectif Traqués, cachés, vivants, Des enfants juifs en France (1940-1945)1, coordinatrice Danielle Bailly, préface de Pierre Vidal-Naquet. C'était un recueil de dix-huit témoignages d'anciens enfants cachés2 relatant leur expérience soixante ans après la fin de la deuxième guerre mondiale. Ce recueil, de plus
d'un point de vue, ressemble aux

- assez

nombreux

- autres

récits

d'anciens

enfants cachés, collectifs ou individuels, bien que notre groupe se singularise quelque peu par sa composition laïque et majoritairement « engagée» ,. il est ainsi, dans l'ensemble, emblématique de ce que nous avons tous subi à cette époque. C'est pourquoi il n'est pas nécessaire d'avoir lu nos témoignages personnels pour trouver une pertinence plus générale au présent ouvrage. Dans notre esprit, TCV appelait une suite: une recherche pluridisciplinaire pouvait en eifet être menée à partir de ces récits, considérés comme un «corpus» d'étude. Pour en garantir la rigueur, il nous semblait nécessaire de confier cette recherche à des scientifiques. S'agissant de ce type de thème, il est certes toujours possible de s'en tenir à une relation factuelle-subjective de souvenirs d'enfance, dont la force émotionnelle et évocatrice comporte en soi valeur transmissive, pédagogique. Il nous paraissait cependant souhaitable de dépasser ce premier niveau de communication, si nous voulions que le « temps historique» s'enrichisse, se complète des apports du « temps biographique» ,.pourraient alors apparaître d'une part la signification sociale des conduites de chacun lors des événements exceptionnels auxquels il eut à faire face et d'autre part l'impact individuel et les profondes traces trans-générationnelles du drame vécu alors. D'où une première démarche: le choix des champs des sciences humaines concernés par une telle analyse. Ici, symboliquement, on s'en est tenu à trois secteurs: Histoire, Sociologie, Psychanalyse.
1 Désormais TCV. 2 Plus un, d'une personne

née après-guerre.

Bien évidemment, l 'Histoire est centrale: tous les faits relatés dans notre «premier volume» relèvent de la persécution nazie perpétrée lors de la deuxième guerre mondiale, dans un environnement collaborationniste,. aux historiens de dire quel intérêt peut présenter notre manière de témoins de rendre compte de cette persécution, dans ses manifestations à la fois générales et singulières. Le recours à la Sociologie se justifie quant à lui par la nécessité de mettre en lumière certains phénomènes collectift qui ont influé sur la vie entière des anciens enfants cachés. Enfin, le choix de la Psychanalyse relève, complémentairement, de l'impératif d'étudier les traumatismes subis à l'âge tendre par les témoins - il y a déjà deux, voire trois générations - et des façons, si possible, de les surmonter. Dans le cadre «autonome» impulsé par l'équipe de TCV et par le comité d'organisation que nous avons constitué, il n'était pas question d'étudier de façon exhaustive toutes les problématiques impliquées par le sujet traité, ce qui aurait dépassé nos possibilités et requis un cadre institutionnel adapté (prise en charge, par exemple, par le CNRS ou une instance universitaire sous forme de colloque ou de programme d'étude), plus ambitieux que celui auquel nous pouvions prétendre à nous seuls. Conscients donc de nos limites, nous avons opté pour la formule « Journée d'Etude », facilitatrice de rencontres vivantes et amicales, où les chercheurs que nous inviterions nous offriraient des communications assez courtes

- suivies

de débats - sur des sujets qu'ils choisiraient

eux-mêmes en fonction

de

leur spécialisation et de leurs centres d'intérêt, mais tous fondés tous sur une lecture de TCV. Les Actes de cette Journée, publiés, constitueraient ainsi ce « second volume» venant compléter le premier. C'est donc ce qui s'est passé. Ont participé à cette Journée d'Etude du 18 novembre 2005 une centaine de personnes: anciens enfants cachés (et quelques-uns de leurs descendants), responsables et militants d'Associations de mémoire de la Shoah, amis enseignants, historiens, sociologues, psychanalystes et psychologues, etc. L'atmosphère fut chaleureuse, chargée parfois d'une émotion due au resurgissement, dans l'assistance, de douloureux souvenirs enfouis. Les débats furent vigoureux, stimulants. Ci-dessous, le lecteur trouvera la présentation et le programme de cette Journée, comportant le détail des titres des communications et quelques informations sur l'identité scientifique des treize chercheurs qui les ont présentées. A présent, quelques mots expliquant la conception choisie pour le déroulement de la Journée et cadrant brièvement le contenu des communications successives, les unes par rapport aux autres.

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Il était naturel que nous commencions cette rencontre avec les historiens,. à eux revient en effet la tâche, non seulement - bien entendu - de définir les composantes événementielles des périodes précédentes et contemporaine ainsi que leurs causes, mais aussi d'en reconsidérer le cas échéant certaines « lectures» antérieures, et d'articuler sans contradictions mémoire directe et passé objectivé. Alain Corbin a fait revivre la ruralité de la France profonde qui nous camoufla, campant d'emblée cet environnement à la fois simple et complexe de nos vies d'alors et rendant compte de ses caractéristiques, dans une perspective diachronique et synchronique. Vu 1'« histoire de la géographie », on comprend ainsi, entre autres: les raisons de la localisation de notre cache dans tel ou tel coin reculé du pays,. la campagne, espace «imaginairement investi de représentation idyllique », refuge bienfaisant, certes, mais en réalité découvert par nous, enfants, plus ambivalent,. les paysans eux-mêmes, que nous jugeâmes, sans doute un peu abruptement, selon nos propres stéréotypes - d'autant que la période n'était pas au progressisme -, mais qui surent cependant, dans l'ensemble, assumer leur rôle protecteur,. les relations, les modes de vie, les modes de déplacement, les manières de penser, le travail, les jeux, la subsistance de base, les saisons, la flore, la faune... Oui, c'était exactement cela, et Alain Corbin nous en éclaire le « pourquoi ». Nous avons ensuite visionné l'exposé d'Annette Wieviorka/. Elle s y interroge sur la signification de l'émergence dans l'espace public des « enfants cachés» depuis vingt ans. Après avoir cerné les sens divers et fluctuants qu'a pu revêtir ce terme (en référence à une classe d'âge, à une origine...), elle rappelle que la visibilité des enfants cachés s'inscrit dans l'évolution plus large de la « mémoire de la Shoah ». Celle-ci est peu à peu devenue préoccupation internationale, via témoignages, associations, institutions, pédagogie. Le passage des générations favorise à présent l'expression des ex-enfants cachés devenus âgés et prenant le relais des déportés qui disparaissent. Leur parole aspire à obtenir des historiens une sorte de brevet de validité. Mais «la constitution de ceux qui ont été cachés comme sujet collectif d'histoire semble [à Annette Wieviorka] acrobatique. »Dans ce lien mémoire-histoire, elle craint une position victimaire plus générale, émanant de tel ou tel groupe, attendant de l 'histoire une validation de leurs souffrances passées, que celle-ci ne lui accordera pas toujours... Et puisque, in fme, nous sortîmes « vivants» de la Shoah, Denis Peschanski a quant à lui insisté sur la notion de «Résistance de sauvetage », partie intégrante, indûment minorée, de la Résistance proprement dite. Le « principe
I Exposé que nous avions fait filmer pour pallier l'absence d'Annette Wieviorka due à ses obligations universitaires ce jour-là.

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de fonctionnalité» vient ici rééquilibrer 1'habituel principe d'« intentionnalité»,. c'est en effet à la lumière d'une réponse aux besoins pragmatiques qui se manifestèrent en ces années noires, autant que d'une offre volontariste issue de convictions idéologiques, que doit se décrypter l'activité d'entraide et la riposte solidaire d'une partie de la population française, auxquelles les deux tiers des Juifs de France doivent la vie. Œuvres, Eglises, circulation de l'information, organisation d'évasions hors des camps d'internement, structuration d'accueil..., les formes de ce soutien « résilient >/ n'ont pas manqué, surtout après l'été 1942,. leur efficacité combattit le déshonneur vichyste, et même la « banalisation du crime par re-hiérarchisation des formes d'oppression », qui relativisait, aux yeux des Français, le drame spécifique vécu par les Juifs, par rapport à ce qui pesait sur tous (STD, privations de la guerre, occupation...). Fabienne Regard, en tant que spécialiste d'Histoire orale, argumente en faveur de la spécificité et de la légitimité de cette science très moderne des «points de vue », complétant l'approche classique. Après avoir retracé l'émergence de ce domaine à partir de l'histoire longue de l'Histoire, elle situe TCV et le travail qu'elle a effectué sur ce corpus dans l'évolution de la recherche à l'époque contemporaine. Elle expose la complémentarité méthodologique de l'oral et de l'écrit dans 1'« historalie », qui recense les points méconnus de 1'Histoire dont elle est seule susceptible de révéler la nature, ainsi que les impératifs auxquels elle doit souscrire et les techniques d'investigation et d'analyse qui lui sont propres. Elle illustre sa démarche d'exemples précis puisés dans TCV et en expose les résultats, à savoir les lignes de force conceptuelles. Enfin, elle suggère des applications pédagogiques issues de ce type de recherche et ancrées dans des récits de vie, visant à sensibiliser des élèves, à partir de la mémoire de la Shoah, à l'importance d'une attitude citoyenne responsable.
Poursuivant l'analyse des aspects collectifs (y compris par le biais d'éclairages individuels) de l'ancienne condition des enfants cachés soumis à une vie anormale - pour le moins -, les sociologues ont traité des déterminismes, ou plus prudemment des raisons, de notre insertion particulière, à moment donné, dans des groupes, milieux et mouvements sociaux, replaçant cette réalité dans l'évolution temporelle propre à ces ensembles. La réflexion de Nicole Lapierre se situe du côté du « pari salvateur» : après guerre, rappelle-t-elle, ce pari des parents rescapés concernant le devenir de leurs enfants passait par un silence qui se voulait protecteur, sur la Shoah, et, même, souvent, sur la judéité : désir pour eux d'intégration, de réussite sociale,
I Au sens spécifique où Denis Peschanski emploie ce terme. 12

difficulté de parler, mémoire généalogique « trouée ». Mais la double contrainte « ni récit ni oubli» a fini par susciter chez les intellectuels juifs nés après-guerre, et en symbiose non paradoxale avec leur engagement universaliste des années 1970, un 'revival' identitaire, une quête sociétale et le besoin d'une recherche visant à (re)construire un savoir ressenti comme devant combler un vide. Ainsi Nicole Lapierre analyse-t-elle ici le rôle de l'école, celui de la politique, dans la socialisation des ex-erifants cachés, ainsi que les ressorts de leur « réjlexivité» et de leur « point de vue critique et autocritique ». « Mémoire en alerte, insatisfaite, qui relie souffrance d'hier et injustices d'aujourd'hui ». Jean-Charles Szurek, lui, décrit, avec l'erifance cachée en Pologne - qui sort de l'ombre grâce à la parole des survivants et à la culpabilité naissante de quelques Polonais -, un environnement radicalement différent du nôtre. Si nous évoquons légitimement la souffrance de notre enfance, que dire de celle endurée par nos homologues, dans ce pays que nous savons, et de plus soumis aux formes les plus dures de l'Occupation nazie? Risque de mort pour quiconque aidant les Juifs ,. maîtres chanteurs,. impératif absolu de camotiflage « aryen» sans faille,. cachettes inouïes (poêle, bout de cave, trou où s'entasser des heures silencieux et immobile, d'où la nécessité de tuer un nouveau-né forcément bruyant...). Pourtant, des ordres religieux, des familles aryennes prirent leurs risques et sauvèrent des dizaines de milliers de Juifs voués à la mort. Contrastes éthiquement troublants, ambivalences. En définitive, pour les rescapés, un lien traumatisme-identité majeur: quoi d'étonnant à ce que beaucoup aient souhaité taire leur passé, se fondre dans la Pologne « normale» d'après-guerre? Mais le retour du refoulé... Après l'étude « observable» des conduites des Sujets, devait venir (justement...) l'entrée dans leur « intime ». Placejut alors naturellement laissée aux psychanalystes. Régine Waintrater a d'abord défini le témoignage, objet ambigu, privé et public. Puis elle a examiné sa possible action réparatrice, analysant par exemple son rôle dans le bilan de vie qu'effectue le sujet vieillissant, la difficulté qu'éprouve celui-ci, à la mesure de l'absence de sens du passé dont il traite, mais aussi l'aide que la prise de parole, souvent tardive, peut lui apporter pour surmonter, par une certaine mobilité psychique, la souffrance de ce passé. Chez un ex-enfant caché, en effet, témoigner peut « entamer» positivement l'ancien « clivage forcé d'identité », contribuer donc à le détacher de cette assignation stérilisante et lui permettre de retrouver une pleine liberté. Il pourra alors plus facilement affronter sa mission de « subjectivation », se convaincre de la « légitimité» de son groupe d'appartenance, s'approprier son héritage et assumer sa place dans la chaîne des générations. Le témoignage,

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acte de « partage », peut ainsi revêtir une «fonction médiatrice» restaurant le lien social, celui qui justement avait été la cible de la Shoah. Le groupe Martine Menès-Rosette Tama (incluant Debora Fajnwaks-Sada, Hélène Lévy-Wand Polak et Françoise Meyer) a clos cette thématique psychanalytique: réticent à « interpréter» des récits de témoins relevant de la relation du « un vers tous» et non du « un par un »/« un pour un », ce groupe nous met en garde contre l'illusion d'une transparence possible dans la description, la transmission des épreuves subies dans le passé. Il préfère ici se situer à un plan théorique général, pour relier le trauma originel (freudien) aux traumatismes ultérieurs subis par les sujets - centralement, ici, pendant la Shoah - et pour analyser pulsions de vie et de mort à I 'œuvre (et transmis) à la suite des chocs traumatiques. Dans la reconstruction psychique de ces sujets, témoignage et cure psychanalytique ont chacun une place utile. Dans les deux cas, la prise de parole constitue une aide, permet à certains de sortir activement du travail de deuil, de l'angoisse. Mais les différences sont grandes entre psychanalyse et témoignage (interprétation ou non, caractère individuel ou collectif, « gestion» spécifique des traumatismes ...). C'est enfin interrogative, qu'elle formule éprouvée par insupportable
d 'Izieu

Nadine Fresco qui a clôturé cette Journée par une méditation traversant tous les chemins d'étude précédemment parcourus, ainsi: « d'où vient la douleur que provoque en nous la douleur un ou par des erifants ? ». Elle répond en évoquant le scandale - voir par exemple la déportation et le gazage des enfants
à la fragile erifance, de ce qui sciemment provoque sa

- de

ce qui attente

peur et détruit l'absolu qu'elle représente. S'agissant des erifants cachés, elle spécifie le lien entre notre douleur passée et la nécessité qui nous a mus de «faire de cette mémoire un acte, une mobilisation du présent vivant» : nous nous trouvons ainsi, notamment, noués aux forces de vie des enfants d'aujourd'hui. Emotion indépassable, après laquelle seul le silence convient, tout comme une intense implication dans le monde actuel. Suite à la Journée d'Etude, les intervenants ci-dessus présentés nous ont fait parvenir de février à avril 2006 leurs articles, correspondant à leurs communications orales. Ces articles figurent donc comme élément central de ces Actes. Nous avons en outre reproduit in extenso les discussions ayant suivi chaque communication. Avec l'accord des chercheurs - ce dont je les remercie -, nous nous sommes également permis d'ajouter à ces Actes proprement dits une Annexe, constituée de six courts articles rédigés par quelques témoins du groupe originel de TCV :

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ils souhaitaient en effet s'exprimer un peu plus précisément que dans cet ouvrage et avec une distanciation accrue par rapport à leurs souvenirs d'enfant caché, sur certains points leur tenant à cœur. Charles Zelwer s'interroge ainsi sur la rupture avec le monde juif d'avantguerre, que doivent assumer les ex-enfants sauvés que nous fûmes, rupture imputable à la Shoah mais intensifiée par notre intégration, psychologiquement indispensable, dans le milieu français nécessairement jacobin et quelque peu assimilateur. il nous suggère quelques moyens de renouer avec notre identité, tout en demeurant délibérément tournés vers un avenir commun. Arnold Roclifeld recense les principaux aspects qui démontrent l'unicité de la Shoah parmi les génocides et crimes contre I 'humanité dont I 'Histoire, et particulièrement au XX' siècle, est prodigue. A l'heure d'une déplorable et dévoyée « concurrence des mémoires », il devient utile de rappeler les critères, dûment étayés de preuves, de cette exceptionnalité, qui n'oblitère en rien I 'horreur des autres monstruosités de masse,. elle nous oblige au contraire à la solidarité, puisque nous savons de première main jusqu'où peuvent mener la fascisation des esprits ainsi que la démission des peuples et que nous devons inlassablement y sensibiliser ceux qui n'en auraient pas conscience. Daniel Krakowski, justement, interpelle notre «bonne conscience» universaliste, pétrie souvent, en réalité, de contradictions entre nos discours « bien-pensants» et nos actes, bien peu efficaces pour lutter contre injustices, inégalités et oppressions qui se multiplient dans le monde moderne. Il intime donc à notre judéité l'impératif de remédier à ces défaillances. Rachel Jedinak et Nelly Scharapan se consacrent pour leur part à des tâches de transmission «culturelle» de la mémoire de la Shoah en milieu scolaire. Chacune d'elle relate son expérience spécifique. Rachel nous dit pourquoi témoigner inlassablement représente pour elle un devoir indispensable, surtout auprès des jeunes. Passer ainsi « de la mémoire individuelle à la mémoire collective» à la fois la soutient et donne un sens très fort au message général de tolérance et d'anti-racisme qu'à travers ce dialogue vivant elle fait efficacement passer. Preuves en sont les lettres et dessins émouvants d'élèves et enseignants. Nelly raconte le poids très lourd de la Shoah qui a pesé sur son esprit d'adolescente et d'adulte dans l'incommunicabilité d'après-guerre. Elle dit le caractère d'évidence que revêt, pour elle aussi, l'activité de témoignage dans les classes, «seule voie [donnant) un sens à sa vie d'enfant cachée ». Elle dit la qualité de l'échange instauré, la signification élargie que les jeunes en retirent. «Jamais, dit-elle, je n'ai autant eu le sentiment d'être au cœur de la société et de ses problèmes. »

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En ce qui me concerne, je reviens sur les récits de TCV pour en extraire quelques données sur la manière différente dont fut vécue 1'« erifance cachée» par les plus jeunes et par les adolescents. Au contraire des articles des chercheurs figurant dans les Actes de la Journée d'Etude eux-mêmes, il va de soi que ces quelques lignes rédigées par les témoins n'ont en aucune manière statut de travail de recherche,. il s'agit de réflexions personnelles, non scientifiquement élaborées. Au nom du comité d'organisation, et de l'ensemble du groupe des témoins de TCV, je tiens à remercier ici tous les intervenants de cette Journée d'Etude du 18 novembre 2005, rédacteurs des articles qui en constituent les Actes. Chercheurs de premier plan, travailleurs acharnés et submergés de tâches et de responsabilités diverses, ils ont cependant « joué le jeu» et accepté avec grâce et gentillesse de consacrer du temps à notre entreprise, de fonder de manière approfondie leur travail sur nos récits spécifiques, d'appliquer à l'étude de ce corpus leurs méthodes d'analyse scientifique et ainsi d'apporter une contribution valide et précieuse à l'étude plus générale de la Shoah, labeur hélas jamais terminé. Je remercie également les deux présidents de séance, Henri Minczeles et Pierre Vidal-Naquet, grandes figures parmi les historiens, qui eux aussi se sont très aimablement mobilisés et ont superbement assuré le bon déroulement des communications et des débats. J'exprime d'autre part ma reconnaissance envers la Fondation pour la Mémoire de la Shoah pour avoir bien voulu contribuer au financement de cette Journée, manifestant ainsi sa confiance envers notre travail. Merci aussi à la direction, au Conseil scientifique et au personnel lATOS de l'UFR d'Etudes anglophones de l'Université Paris VII (chère à mon cœur puisque j'y ai enseigné trente ans) d'avoir permis qu'y soit accueillie notre rencontre dans de bonnes conditions morales et matérielles. Merci à Dominique Masson, responsable de l'audiovisuel dans cette UFR, qui en a pris intégralement en charge le fonctionnement « son et image ». Merci à Eliane Denoun et à Danièle Menès pour leur minutieuse relecture du livre. Merci à Marie-France Dupuy d'avoir patiemment transcrit le contenu exact des débats enregistrés au magnétophone. Enfin, last but not least, ma gratitude va à Ariane Kalfa, directrice de la collection Judaïsmes aux Editions L'Harmattan, pour avoir accepté de publier, après Traqués, cachés, vivants, le présent ouvrage.

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Nous espérons que dans l'avenir, d'autres que nous souhaiteront également prolonger, compléter, approfondir encore l'approche pluri-disciplinaire de la problématique des « enfants cachés », sur la base de leurs propres
témoignages.

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DOCUMENTS DE LA JOURNÉE

DIFFUSÉS D'ÉTUDE

POUR

LA PRÉPARATION 2005

DU 18 NOVEMBRE
PARIS VII,

ORGANISÉE

À L'UNIVERSITÉ
D'ETUDES

UFR

ANGLOPHONES, V, 75004 PARIS:

10 RUE CHARLES

AUTOUR CACHÉS

DE TÉMOIGNAGES EN FRANCE

D'ENFANTS

JUIFS

PENDANTL

'OCCUPATION: YSES

QUESTIONNEMENTS..

ANAL

PRÉSENTATION
Entre 1940 et 1945, pendant l'Occupation nazie, ont prévalu la trahison d'Etat, la veulerie de la Collaboration, avec son cortège de délations, de traques et de violents rejets à l'encontre des Juifs persécutés; mais s'est aussi exercée la solidarité salvatrice d'une partie de la population française à leur égard. Soixante ans après, d'anciens « enfants cachés» juifs ont voulu témoigner de leur expérience vécue pendant cette période. Après un long silence, total ou partiel, qui a traversé deux générations, ces regards rétrospectifs de et sur l'enfance, inévitablement subjectifs, constituent un moyen privilégié d'appréhender aujourd'hui certains aspects de cette réalité historique. En effet, si l'Histoire écrite relate abondamment les rôles des responsables politiques et la méticuleuse organisation de la « solution finale », si elle évalue, quantifie, compare avec rigueur données et documents écrits, en revanche elle ne peut rendre compte des parcours chaotiques, singuliers, de familles entières en charge d'enfants souvent jeunes, qui furent au quotidien ballottées, dispersées, décimées et durent survivre dans un environnement culturel, politique ou religieux leur restant souvent opaque. Elle ne peut davantage relater la façon dont ces enfants, condamnés à mort, « en cavale », durent ensuite reprendre une existence normale en intériorisant leur traversée directe de la Shoah et réussir à se projeter dans l'avenir. Inversement, les témoignages vivants nous livrent un éclairage irremplaçable, voire unique, sur les comportements individuels, aussi bien sur une certaine France du déshonneur que sur son inverse radical, le courage d'une autre partie de la population, restée marquée par la culture républicaine et s'inscrivant ainsi dans l'esprit de Résistance. C'est notamment pourquoi ces témoignages, malgré leur aspect anecdotique modeste, peuvent devenir source de réflexion et offrir matière à une analyse plus approfondie. Du point de vue de l'histoire de la France, dont l'identité est aujourd'hui questionnée par l'émergence des communautarismes et par un regain de la xénophobie, l'expérience de ces événements, rendue accessible par ces témoignages, est également source de méditation. Il revient ainsi aux sciences humaines, dans une approche nécessairement pluri-disciplinaire (principalement: histoire, sociologie, psychanalyse), de comprendre et d'interpréter, grâce à leurs outils spécifiques, les informations transmises à travers ces récits, leur conférant alors des significations plus générales. Enfin, puisque ce volet spécifique des «enfants cachés» nous renvoie à la Shoah en tant qu'expérience exceptionnelle interpellant l'humanité entière, ces récits peuvent contribuer à la réflexion philosophique visant à l'indispensable quête de sens sur ce qui constitua, dans une Europe se targuant d'être à la pointe de la civilisation, la plus tragique négation de celle-ci. 21

PROGRAMME
HISTOIRE
Alain CORBIN: « Enfants cachés et populations Résistance rurales» Approche de

Denis PESCHANSKI fonctionneUe»

: «La

de sauvetage.

Fabienne REGARD: «Quels sont les apports et les limites &'l'historalisme" sur le thème des enfants cachés? » Annette WIEVIORKA: un objet d'histoire? » «Les enfants cachés peuvent-ils

constituer

SOCIOLOGIE Nicole LAPIERRE: Jean-Charles polonais» « Le sauve-qui-peut « Enfants de la politique cachés: les et du savoir» témoignages

SZUREK:

PSYCHANAL

YSE

Groupe Martine MENES-Rosette TAMA, avec Débora FAJNW AKS, Hélène LEVY, Françoise MEYER: «Témoignages, psychanalyse: queUes rencontres? »
Régine WAINTRATER reconstruction identitaire : «Fonction » CONCLUSION Nadine FRESCO: « La douleur des enfants » du témoignage dans la

22