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Entre castes et classes

De
175 pages
On ignore souvent que l'Inde abrite le mouvement communiste le plus puissant du monde démocratique contemporain. Or la vitalité de ce mouvement apparaît comme une anomalie. Les communistes privilégient l'analyse de leur société en termes de classes, alors que les relations sociales en Inde restent déterminées par l'appartenance aux castes. Avec la politisation des castes inférieures, et en particulier des intouchables ce paradoxe devient problématique.
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À MA MISHPOKHE

AVANT-PROPOS ET REMERCIEMENTS

La base de ce livre est mon mémoire de Master II « Sociétés et politiques comparées » réalisé à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris en 2005 sous la direction de Christophe Jaffrelot et de Max-Jean Zins. Cette étude a été adaptée et complétée en tenant compte des derniers développements politiques en Inde, en particulier des élections législatives de 2009. Je tiens à remercier mes parents, Annie et David, ainsi que mes frères, Michaël et Benjamin, pour leur soutien. Ce livre a aussi vu le jour grâce à l’aide de Marie-Suzy Vascotto qui m’a suivi depuis Genève et Trieste.

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PRÉFACE
L’ « exception » communiste de l’Inde

Soulignera-t-on jamais assez qu’il existe de par le monde une « exception » indienne ? « Exception » d’un pays pauvre qui fait figure de plus grande démocratie politique et parlementaire du globe. « Exception » d’un pays colonisé qui, avant même son indépendance politique, maîtrise déjà les leviers de commande de son indépendance économique, puisqu’en 1947 plus de la moitié des capitaux investis dans son économie est détenue par des familles indiennes. « Exception » d’un pays prodigieusement divers, capable de conforter son unité sur la base même de l’acceptation et du renforcement de sa diversité. « Exception » d’un pays de très grande religiosité doté d’un État laïc où toutes les religions sont officiellement traitées sur un pied d’égalité alors que l’immense majorité de la population est hindoue. « Exception » d’un pays dont la lutte d’indépendance se fit au nom de, et par la non-violence alors qu’il est, dans le même temps, le siège d’affrontements sanglants multiformes, politiques, religieux, régionaux et de castes. « Exception » d’un pays stable qui n’en a pas moins vu en moins d’un demi-siècle d’indépendance trois de ses dirigeants mourir assassinés, le Mahatma Gandhi en 1948, Indira Gandhi en 1984, Rajiv Gandhi en 1989. « Exception » d’un pays en pleine effervescence nationaliste hindoue qui ne s’en donne pas moins comme dirigeante une femme d’origine italienne, Sonia Gandhi, présidente du plus grand parti politique de la nation, le Parti du Congrès. On pourrait ainsi multiplier les exemples quasiment à l’infini. Tout bien considéré, c’est à la découverte d’une autre « exception » jusque-là très peu étudiée que 11

Raphaël Gutmann nous convie : celle du communisme indien. Car elle est tout de même étonnante, cette Inde d’aujourd’hui qui, en pleine débâcle communiste mondiale et au lendemain même de la disparition de l’URSS, a failli en 1996 se donner un Premier ministre communiste, comme on le lira dans ce livre. Pour ce faire, l’auteur a lu Marx, en particulier les textes qui concernent directement son sujet : les deux partis communistes indiens représentés au Parlement. Il s’est rendu à plusieurs reprises « sur son terrain », comme disent les sociologues et les politologues dont il fait partie. Il a interviewé des dirigeants communistes, des responsables locaux, des militants. Il a confronté leurs dires aux réalités des documents d’archives internes tels qu’il a pu y avoir accès. Surtout, il a adopté un point de vue, une « entrée » dans son sujet, et non des moindres, en se posant une question clé : comment les communistes indiens naviguent-ils entre les concepts de caste et de classe, comment concilient-ils, ou ne concilient-ils pas, ces deux réalités concrètes de la vie politique indienne ? Du titre de son ouvrage, Entre castes et classes, le mot « entre » est sans doute le plus significatif. Car c’est bien dans la difficulté conceptuelle et pratique consistant à évoluer entre ces deux éléments fondamentaux du champ social indien que se situe le défi des communistes : comment les analyser, comment les manier, comment s’y adapter, quelle stratégie politique adopter, quelles propositions programmatiques formuler. Avec, au bout du compte, la question qu’éclaire ce livre, la plus difficile, la plus aléatoire, la moins acquise à réaliser pour les communistes indiens, mais aussi la plus vitale pour eux : quelle transformation interne faire subir au Parti pour qu’il se coule dans le moule de l’un des plus prodigieux bouleversements sociologiques, politiques et culturels que l’Inde ait connu depuis des siècles, je veux dire l’implosion du vieux système des castes (varnas) fondé sur le principe hiérarchique brahmanique de la pureté / impureté qu’engendre la puissante montée de centaines de castes (jatis) considérées jusqu’alors comme les plus « basses » de la société. Par delà l’analyse qu’il nous livre de la question communiste en Inde, Raphaël Gutmann nous invite donc à une réflexion d’ensemble sur le processus de politisation qui « travaille » ce pays au début du XXIe siècle. Y défilent les personnages politiques parmi les plus connus d’aujourd’hui, nationalement ou 12

régionalement, saisis au prisme de leurs rapports avec les communistes indiens. Par là même, Raphaël Gutmann n’échappe pas à l’une des logiques de « l’exception indienne » : quand on tire un fil de la politique locale, fut-il communiste et n’apparaîtrait-il donc – à tort – que marginal, c’est en vérité toute la problématique d’une nation en devenir qui se dévide. Et quelle nation !

MAX-JEAN ZINS Chargé de recherches au CNRS, directeur de recherches doctorales à l’Université Paris I et à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

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INTRODUCTION
« Les Indiens, moi y comprise, ont besoin de situer sur-le-champ toutes les personnes qu’ils croisent. Nous sommes une nation de taxinomistes. » ABHA DAWESAR, Babyji

La question du rapport entre caste et classe est complexe. La seconde notion, plus facile à appréhender pour un lecteur occidental, fait désormais partie d’un paysage traditionnel marqué par la pensée marxiste ou marxisante. Il est admis aujourd’hui que la classe représente un ensemble de personnes défini par sa place dans le processus et les rapports sociaux de production. Deux classes essentielles se feraient face : celle des bourgeois, qui possède les moyens de production et qui exploite celle qui ne les détient pas, le prolétariat. Au XIXe siècle, Karl Marx fut le premier à développer de façon systématique le conflit majeur qui les oppose et qu’il qualifie de lutte des classes, « moteur de l’histoire ». Lénine complétera par la suite cette théorie en distinguant la « classe en soi » – celle qui existe en tant que telle – et la « classe pour soi » – celle qui a conscience d’exister. Ces concepts font évidemment partie du « bagage intellectuel » des communistes indiens. Quant à la première notion, celle de caste, elle est plus délicate à appréhender tant elle est propre à l’aire culturelle indienne : au delà de l’Inde, cet espace comprend les autres pays d’Asie du Sud comme le Pakistan, le Bangladesh ou le Népal, ainsi que leur diaspora. L’histoire de ce mot en Occident est pourtant ancienne. Il 15

provient du portugais casta contemporain de la découverte des Indes par Vasco de Gama. En France, le mot entre avec force dans le lexique politique au moment de la Révolution française, non sans d’ailleurs entretenir d’étroits rapports avec la classe. L’abbé Sieyès accuse ainsi la noblesse d’être à la fois une « classe […] assurément étrangère à la nation par sa fainéantise » et une « caste privilégiaire1 ». Cet amalgame perdure jusqu’à nos jours, puisqu’on parle encore de « caste des nantis » ou de « caste des puissants » en se référant à la classe dominante d’un pays. En Inde, la caste continue à représenter l’une des données fondamentales de la pensée hindoue et de sa société. En ce qui concerne la religion, un mythe fondateur vieux de près de 4000 ans donne la clé du système. Purusha, homme cosmique premier, se serait autodémembré, lors d’un immense sacrifice originel, en quatre parties. De sa bouche serait née la caste des brahmanes, ceux qui savent et qui portent la Parole aux hommes, les seuls habilités à faire les rites. Ses épaules ou ses bras auraient engendré la caste des guerriers, les kshatriyas, ceux dont la fonction est de se battre et de gouverner. De ses cuisses aurait jailli la caste des commerçants, les vaishiyas, ceux qui parcourent le pays pour y organiser le négoce. De ses pieds enfin, auraient surgi les shudras, la caste des serviteurs intellectuels ou manuels destinés à servir les trois hautes castes précédentes. Un principe hiérarchique inégalitaire range sur l’échelle des castes ceux qui occupent ces échelons inférieurs et supérieurs. Comme le montre Louis Dumont dans Homo hierarchicus2, les concepts de pureté et d’impureté sont à la base de ce principe. Les trois hautes castes, parce qu’elles sont celles des dvijaji ou « deux fois nés »3, sont pures, la quatrième est
1. Emmanuel-Joseph Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers État ?, Éditions du Boucher, Paris, 2002, p. 5-6. 2. Louis Dumont, Homo hierarchicus : le système des castes et ses implications, Gallimard, Paris, 1979. Pour une critique de cette thèse, voir Robert Deliège, Les castes en Inde aujourd’hui, PUF, Paris, 2004. 3. Les gens qui naissent dans ces castes sont « deux fois nés », car ils sont les seuls à réaliser un rituel d’initiation religieuse qui représente une seconde naissance. Ce rituel est symbolisé par la pose d’un cordon sacré (un fil de coton) passé entre l’épaule gauche et l’aisselle droite. Cette cérémonie est réalisée à l’entrée de l’adolescence et donne accès à l’étude des textes sacrés. Les shudras et les intouchables en sont exclus.

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impure. De ce dernier échelon, naît au cours de l’histoire une cinquième catégorie, composée d’hommes et de femmes si bas, si impurs, qu’ils en viennent à ne plus être considérés comme des shudras, mais comme des hors-castes, des intouchables. Ces derniers sont les plus marginalisés du système, mais y participent pleinement. Ils permettent, en effet, aux castes élevées de préserver leur statut en réalisant les tâches qui menaceraient leur pureté. La dimension symbolique est au cœur de ce système comme l’a noté Max Weber, lorsqu’il mobilise les notions de prestige social et de distinction4. En outre, les hors-castes sont eux-mêmes subdivisés en niveaux de pureté. Un proverbe népalais illustre ce phénomène : « l’intouchable a aussi son intouchable »5. Cette gradation ne peut être comprise que si l’on se rapporte au lexique indien de la caste. Le mot sanskrit la désignant est varna, signifiant « couleur », sans que l’on sache si celle-ci évoque la peau des individus ou le symbole permettant de les identifier. Or les principaux varnas sont eux-mêmes fragmentés en des centaines, voire des milliers, de jatis (du sanskrit « naissance » ou « espèce »), un terme communément utilisé en Inde pour désigner la caste. Cette notion est différente de la classe, car elle n’implique pas de rapport mécanique entre la richesse économique et le niveau de pureté rituelle. Les membres d’une caste inférieure peuvent être les principaux propriétaires fonciers et former la jati dominante d’un village, d’un district ou d’un État, ainsi que l’ont démontré les sociologues indiens S. N. Srinivas6 et André Béteille7. Un cas extrême pourrait voir des intouchables faire figure de caste dominante, ce qui est cependant très rare. En général, les plus pauvres sont des shudras, des horscastes et ceux que l’on nomme les aborigènes ou adivasis (« ceux qui étaient là avant »). En pratique, il existe donc un rapport étroit entre la grande majorité des plus démunis de l’Inde – sans terre,
4. Max Weber, Hindouisme et bouddhisme, traduit et présenté par Isabelle Kalinowski et Roland Lardinois, Flammarion, Paris, 2003. 5. Voir Marc Gaborieau, Un autre islam : Inde, Pakistan, Bangladesh, Albin Michel, Paris, 2007, p. 174. 6. M. N. Srinivas, Social Change in Modern India, University of California Press, Berkeley, 1971. 7. André Béteille, Inequality and Social Change, Oxford University Press, Delhi, 1972.

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