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ENTRE ERRANCES ET SILENCES

De
221 pages
Ce livre interroge les liens qui soudent de grandes souffrances avec les violences sociales dont elles témoignent. La traque de liens fuyants et silencieux engage les ethnologues et les psychologues dans le travail au contact de familles en migration ou de commissions qui évaluent leurs demandes, mais aussi le long d'errances personnelles et institutionnelles, ou encore auprès de communautés en ligne. Ce sont les contours et certaines responsabilités du discours savant et scientifique, que ce face-à-face avec les souffrances sociales invite à questionner.
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ENTRE ERRANCES ET SILENCES
Ethnographier des souffrances et des violences ordinaires
Andrea Ceriana Mayneri (dir.)
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Investigations d'Anthropologie Prospective
ENTRE ERRANCES ET SILENCES
Ethnographier des souffrances et des violences ordinaires
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C O L L E C T I O N « Investigations d’anthropologie prospective »
Déjà parus : JulieHermesse, Michaelsingletonet Anne-MarieVuillemenot(dir.), Implications et explorations éthiques en anthropologie, 2011. KaliArgyriAdis, StefaniaCApone, RenéedelAtorreet AndrémAry(dir.),Religions transnationales des Suds. Afrique, Europe, Amériques, 2012. rédA eridder Pierre-JosephlAurent, CharlotteBet Maried(dir.),La modernité insécurisée. Anthropologie des conséquences de la mondialisation, 2012. ugeon JorgeAntiAgoet Maria Ro(dir.),Pratiques religieu P. Sses afro-américaines. Terrains et expériences sensibles,2013. Nathalie BurnAy, Servet Ertul et Jean-Philippe MelCHior (dir.), Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels, 2013. Valéry RiddeJean-Pierre J et ACoB (dir.),Les indigents et les politiques de santé en Afrique. Expériences et enjeux conceptuels, 2013. Amo Pascale Julle (dir.),Passeurs de mondes. Praticiens-chercheurs dans les lieux d’exils, 2014. Jacinthe MAzzoCCHetti (dir.),Migrations subsahariennes et condition noire en Belgique. À la croisée des regards, 2014. Julie Hermesse, Charlotte PlAideAu et Olivier SerVAis (dir.), Dynamiques contemporaines des pentecôtismes, 2014. Charlotte BredA, Mélanie CHAplier, Julie Hermesseet Emmanuelle  (dir.),Terres (dés)humanisées : Ressources et climat, PiCColli 2014. Elisabeth Defreyne, Gazaleh HAgdAd MofrAd, Silvia Mesturini et Anne-Marie Vnot .),Inti (dirmité et réflexivité. Itinérances uilleme d’anthropologues, 2015. Jacinthe MAzzoCHetti, Olivier SerVAis, Tom Boellstorffet Bill MAurer(dir.),Humanités réticulaires. Nouvelles technologies, altérités et pratiques ethnographiques en contextes globalisés, 2015. Alice AteriAnus-OwAngA, Maixant MeBiAme-ZomoJoseph T et ondA(dir.),La violence de la vie quotidienne à Libreville, 2016.
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ïNVESTïGATïONS D’ANTHROPOLOGïE PROSPECTïVE
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AndreaCeriana Mayneri(dir.)
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Photo de couverture : BR1,Sans titre,Turin, 2010
Crédit photographique : © BR1
D/2017/4910/13
© AcademiaL’Harmattan s.a. Grand’Place, 29 B-1348 LOUVAINLANEUVE
ISBN : 978-2-8061-0289-8
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
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www.editionsacademia.be
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Introduction
AndreaCeriana Mayneri
À partîr de terraîns ethnographîques, d’expérîences profes-sîonnelles et de perspectîves théorîques dîverses, les auteurs de ce lîvre réfléchîssent aux lîens quî unîssent certaînes souffrances 1 aux vîolences dont elles témoîgnent . L’ errance  du tître – entendue au sens propre, géographîque, et au sens fîguré des trîbulatîons de la grande détresse – est un fîl rouge tendu à travers les approches et les analyses développées. Les chapîtres suîvants se penchent en effet sur le vécu de personnes et de famîlles que des raîsons et des choîx dîvers amÈnent à transîter par plusîeurs lîeux d’exîl, de réînstallatîon ou de retour, dans des camps, aux marges des vîlles européennes, à travers les coulîsses de servîces sanîtaîres, devant des commîssîons en charge d’évaluer leurs demandes et leurs expérîences întîmes, jusqu’aux pérégrînatîons numérîques des joueurs compulsîfs ethnographîés par Olîvîer Servaîs sur le web. Cependant, îl n’est pas questîon d’érîger cette errance en fîgure tragîque d’une certaîne condîtîon humaîne
1. Le colloque înternatîonalEntre errances et silences. Regards croisés sur la souffrance psychique d’origine sociale s’est tenu du 12 au 14 févrîer 2014 à l’Unîversîté catholîque à Louvaîn-la-Neuve : certaîns des exposés auront servî de base aux réflexîons développées dans le présent volume. L’întégralîté des înterventîons est dîsponîble aux adresses <https://vîmeo. com/152955160> et <https://vîmeo.com/154286609>. Nous tenons à remercîer Yvan Droz et Chloé Maîllet quî ont accepté de lîre une versîon prélîmînaîre de cette întroductîon et de nous faîre part de leurs commen-taîres crîtîques.
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2 contemporaîne – celle, en claîr, quî concîderaît avec la mobîlîté contraînte et les fîgures du déplacé ou du mîgrant. Non pas que ces dynamîques de mobîlîtés, exacerbées dans les flux récents, entre autres vers et à travers l’Europe, soîent absentes des cha-pîtres quî suîvent. Au contraîre, avec  le bruît médîatîque et polî-tîque  qu’évoque Jacînthe Mazzocchettî dans sa contrîbutîon, elles constîtuent souvent l’arrîÈre-plan professîonnel et humaîn sur lequel se bâtîssent la plupart des analyses présentées. Seule-ment, plutôt que de rechercher des éléments quî permettraîent éventuellement de cerner des traîts structuraux communs à dîffé-rents phénomÈnes et contextes contemporaîns, nous préférons însîster sur l’îrréductîbîlîté des expérîences subjectîves que les auteurs s’efforcent de dénouer et d’analyser. La complexîté et la rîchesse de ces expérîences et des souffrances qu’elles révÈlent débordent certes des catégorîes nosographîques, jurîdîques et humanîtaîres au travers desquelles on prétend les scruter, les nommer et les ordonnancer. Cet excÈs învîte également, nous semble-t-îl, à la plus grande prudence lorsqu’on s’engage à restî-tuer dans l’ethnographîe (bâtîe sur la fécondîté des  perturba-tîons  quî affectent sa démarche, cf. Devereux, 1980) des vécus subjectîfs et le sens des vîolences quî les marquent. Une prudence d’autant plus nécessaîre à la lumîÈre des outîls méthodologîques et analytîques auxquels ont recours les auteurs îcî réunîs, quî puîsent à la foîs dans l’ethnographîe et l’anthropologîe et dans les pratîques psychologîques, psychothérapeutîques et psychîa-3 trîques . Des auteurs quî, d’autre part, travaîllent souvent dans
2. Nous empruntons ces termes à une page dans laquelle Mîchel Naepels analyse la place des conflîts et des usages de la vîolence physîque à Houalou (Nouvelle-Calédonîe) en suggérant d’assumer la vîolence non pas comme une  catégorîe ontologîque, une fîgure tragîque de la mîsÈre de la condîtîon humaîne , maîs plutôt comme  un levîer heurîstîque pour aborder les rapports socîaux dans leur sîngularîté en mme temps que dans leur banalîté  (2013 : 12). 3. On pourra trouver dans un travaîl récent de S. Talîanî (2015 : 3-6) une réflexîon sur la combînaîson de travaîl clînîque (ou expérîence théra-peutîque) et travaîl ethnographîque (ou savoîr anthropologîque) quî ne se laîsse pas rabattre sur la polémîque autour de l’ethnopsychîatrîe quî Entre errances et silences semble avoîr monopolîsé le débat françaîs en partîculîer. De mme, le 6 ïNTROsDoUusC-TtïîtOreNde la contrîbutîon présentée îcî,  Sur les usages de l’ethnopsy-
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une proxîmîté assîdue, et pour autant non moîns troublante, avec des acteurs înstîtutîonnels et polîtîques, dans l’ înjonctîon urgen-4 tîste  du déploîement humanîtaîre (Agîer, 2010) . Ce dernîer prescrît, entre autres tâches, un parcours narratîf quî peut en arrîver à  raréfîer  l’expressîon spontanée de la souffrance (en 5 premîer lîeu les expressîons quî puîsent dans la relîgîosîté ) et à tarîr les savoîrs préalables, populaîres et partagés, avec ce qu’îls permettent ou qu’îls împosent, en termes de faîre et de raconter, sur la souffrance (Corten, 2015). On le saît, cependant, tout ne se réduît pas aux înjonctîons du monolînguîsme humanîtaîre. C’est, croyons-nous, l’un des întérts des contrîbutîons de ce lîvre, de nous învîter à penser en mme temps certaîns effets que produît l’întérîorîsatîon de contraîntes socîales, polîtîques et humanî-taîres, et les espaces de dîssîmulatîon, de dîssîdence et d’auto-
chîatrîe , soulîgne éloquemment la posîtîon adoptée par l’auteure quant à certaîns  compartîmentages et (...) stagnatîons dîscîplînaîres  (infra). 4. ïl est questîon dans ce volume des Commîssîons terrîtorîales en charge d’évaluer les demandes de protectîon înternatîonale présentées en ïtalîe (infra Beneduce, Talîanî), de l’Agence FRONTEX, du Commîssarîat général aux réfugîés et aux apatrîdes (CGRA) en Belgîque (infra Mazzoc-chettî) et des loîs mîgratoîres étasunîennes (infraLaurent) ; maîs ces consî-dératîons peuvent s’étendre également aux actîvîtés de l’OFPRA, l’Offîce françaîs de protectîon des réfugîés et apatrîdes, quî ne manque pas de sollîcîter des expertîses anthropologîques. 5. En întroductîon au numéro deSystèmes de pensée en Afrique noire L’excellence de la souffrance  (2005), Domînîque Casajus, dîaloguant entre autres auteurs avec Sîmone Weîl et Luc Boltanskî, établît la dîfférence entre le malheur, en tant que  souffrance quî ne témoîgne de rîen , et les souffrances appréhendées à l’întérîeur de  dîsposîtîfs relatîonnels et axîo-logîques  dans lesquels l’împassîbîlîté ou l’endurance, la mîse en scÈne ou le sîlence sont consîdérés comme les condîtîons mmes de leur dépasse -ment. S’îl est claîr que les souffrances dont îl est questîon dans ce lîvre ne peuvent pas se confondre avec ces mécanîsmes socîaux, elles ne relÈvent pas non plus de la catégorîe du malheur, au sens où ce que les contrîbu-tîons suîvantes s’efforcent de faîre apparatre, ce sont précîsément les racînes vîolentes de la grande détresse (voîr aussî plus loîn la défînîtîon proposée par D. Fassîn, et les dynamîques de prîse de parole et de mîse en scÈne décrîtes par J. Mazzocchettî dans sa contrîbutîon). Les analyses pré -sentées par Casajus demeurent pour nous précîeuses, en tant qu’elles se penchent sur des manîÈres de témoîgner (et de faîre témoîgner à) la souf-france, que l’înjonctîon humanîtaîre peut mettre à mal, lorsqu’elle ne les tarît pas.
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affîrmatîon qu’élaborent sans cesse des  mauvaîs sujets de l’aîde  quî perturbent et échappent à l’înterpellatîon humanîtaîre (Cor-6 ten, Molîna, 2015 ). Au fîl des chapîtres, le lecteur est donc accompagné sur le terraîn fuyant de ce qu’on peut nommer, en empruntant la saga-cîté de l’expressîon d’un étudîant centrafrîcaîn déplacé dans un camp au Tchad, la tactîque du  quî peut dîre quî je suîs ? , sous-entendu :  Quî pourraît démontrer que je suîs, ou que je ne suîs pas un réfugîé, ou un rapatrîé, ou un demandeur d’asîle, ou un apatrîde  et bîen d’autres  habîts  encore quî peuvent tre 7 endossés au besoîn . On faît référence à ces récîts (auto)bîogra-phîques quî se construîsent, maîs quî sont aussî rédîgés, échangés et moyennés dans des contextes de  sursollîcîtatîon de la parole des réfugîés et [d’]hémorragîe dîscursîve  : vérîtable  monnaîe d’échange  (Lardeux, 2015 : 84) quî devraît permettre d’accéder, à condîtîon que les souffrances et les vîolences mînutîeusement relatées apparaîssent  vraîsemblables  aux yeux des înstîtutîons en charge, à un statut jurîdîque et à la protectîon correspondante.
6. Dans l’întentîon de ces auteurs, le  mauvaîs sujet de l’aîde  (soît  la non-reconnaîssance dans le rôle de celuî quî a besoîn d’aîde ) ne se veut pas une catégorîe socîologîque, maîs une fîgure de l’îmagînaîre socîal, quî réapparat autant dans le dîscours des întervenants que dans celuî des bénéfîcîaîres et des non-bénéfîcîaîres de l’aîde. 7. Nous nous appuyons dans ces pages sur notre propre expérîence ethnographîque, quî est ancrée pour l’essentîel dans une pratîque de ter-raîn afrîcaîn. Exfîltré au Tchad par les mîlîtaîres de ce pays, au moment où de grandes vîolences précîpîtaîent la Centrafrîque dans un conflît dont la dîmensîon prétendument relîgîeuse recouvre d’autres dynamîques sous-régîonales, ce jeune homme s’est vu attrîbuer par les autorîtés tchadîennes le statut de  retourné  en raîson de l’ascendance de sa famîlle. Comme des mîllîers de Centrafrîcaîns  retournés , îl auraît dû rejoîndre, avec une aîde quî ne s’est jamaîs matérîalîsée, une  communauté d’orîgîne  : de celle-cî, en réalîté, ces déplacés sont séparés, parfoîs depuîs des généra-tîons, par des dynamîques hîstorîques et économîques propres à l’espace tchado-centrafrîcaîn. Dans ses mots ( quî peut dîre quî je suîs ) se font entendre l’écho d’une împasse admînîstratîve (renoncer au statut de retourné pour demander celuî de réfugîé ; jouer sîmultanément sur deux statuts încompatîbles ; tenter de revenîr en Centrafrîque, en déclenchant les clauses dîtes  de cessatîon  ; prolonger son errance vers un autre pays Entre erranacfreîscaeîtnsil?e),ncceesluî d’un effondrement des certîtudes personnelles (que sommes-nous devenus ?) et la revendîcatîon, enfîn, d’un ultîme espace de ïNTROpDrUotCeTsïtOatNîon et d’auto-affîrmatîon.
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Jacînthe Mazzocchettî, quî cîte les travaux d’Estelle d’Halluîn sur ce thÈme, entreprend elle aussî de décortîquer ces mîses en scÈne de soî, pour prolonger ensuîte son analyse vers des dynamîques de créatîon lîttéraîre et théâtrale (auxquelles elle a été assocîée en tant que chercheuse et partîcîpante). Celles-cî permettent à des demandeurs d’asîle en Belgîque, et à des travaîlleurs socîaux auprÈs d’eux, de trouver une parole et de s’înstaller dans une posî-tîon autre par rapport à celles quî leur sont généralement assî-gnées : vîctîme ou coupable. On a l’împressîon, pour revenîr aussî sur un travaîl précédent de cette auteure à propos de la mîgratîon des étudîants et dîplômés burkînabÈ, d’assîster à un basculement (duquel on écartera cependant tout détermînîsme) : du mythe du  dîplôme-vîsa  – matérîalîsant la rupture avec le monde vîlla-geoîs et permettant,  en tant que “papîer” et non en tant que symbole de connaîssances acquîses , de rver la mîgratîon  dans une sorte d’occultatîon (...) des échecs et des cas extrmes de dîsparîtîons ou de morts avérées  (Mazzocchettî, 2014 : 69) – à la fabrîcatîon detrauma portfolios, élevés au rang de marchandîses quî produîsent des  bénéfîces  ou des  pertes  sur un marché de demandeurs et d’acteurs (donateurs) polîtîques et humanî-taîres (James, 2004). Dans la mme veîne, en analysant cet épaîs-sîssement bureaucratîque et son împact sur l’expérîence d’îmmîgrés en ïtalîe, Roberto Beneduce (2015) a récemment parlé d’une  économîe morale du mensonge  împrégnant les récîts de maînts réfugîés et demandeurs d’asîle afrîcaîns devant les înstîtu-tîons de ce pays. Les chapîtres quî suîvent – en partîculîer ceux rédîgés par Sîmona Talîanî et par Jacînthe Mazzocchettî, que nous avons choîsî de rapprocher dans leur dîversîté – se penchent sur ces expérîences subjectîves et leur mîse en récît, sur la part de non-dîts et de sîlences : autrement dît, sur l’îndîcîble et sur l’îrrece-vable. Au fîl des analyses, on est învîté à dîstînguer des voîxunder domination(au sens de James Scott, 1990 : 136 et suîv.) quî, dans le cadre de cette întroductîon, suggÈrent quatre remarques au moîns.
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