Entre l'ordre établi et la détresse humaine

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Les travailleurs sociaux sont conscients de vivre au sein d'un monde où richesse et pauvreté, justice et injustice, bonheur et malheur se côtoient sans arrêt. Ils veulent venir en aide à ceux que l'ont dit "exclus". Comme ils l'expriment dans ce livre, ils désirent se sentir "utiles". Si les moyens à leur disposition sont nombreux, ils leur apparaissent, en règle générale, inadaptés, insuffisants, voire dérisoires. Le sentiment d'impuissance est donc fréquent.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296273306
Nombre de pages : 134
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, ENTRE L'ORDRE ETABLI ET lA DÉTRESSE HUMAINE

AUX ÉDITIONS LICORNE Labeur là-bas À l'école de la diversité? Des miroirs en Picardie Les contes de mon quartier L:école de tous les élèves Yassanga Entre social et entreprise Étranger et citoyen Les perspectives des jeunes issus de l'immigration maghrébine Des sociétés, des enfants Les femmes de l'immigration au quotidien Acteurs de l'intégration Accueillir les élèves étrangers Les territoires de l'identité Collèges en milieux populaires Pédagogies en milieux populaires Les discriminations à l'emploi Autour du parrainage Fragilité mon amie Chemins de banlieue

, ENTRE , ~ORDRE ETABLI ET lA DETRESSE HUMAINE
De quelques travailleurs sociaux en formation, de quelques exclus, aujourd'hui

Thierry

Maricourt

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5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

Du même auteur Romans
Adèle au-delà de l'ombre (Ressouvenances) Galibot parle (Encrage) Le Cœur au ventre (Agone) Ne me tuez pas (Le Cherche midi) Plaidoyer pour Ravachol (Encrage) Pou r enfants

Histoiresdu pays sans beaucoup d'hommes (~Élan,ill. Hervé
Le Fabuliste (Sansonnet, préf. Sébastien Doubinsky) Les Belles Babouches (Mila, ill. Élène Usdin) Petit penaud (Seuil)

Laly)

Essais Dictionnaire des auteurs prolétariens (Encrage) Histoire de la littérature libertaire en France (AlbinMichel) La parole en chantant (EPO, préf. Louis Arti) Les nouvelles passerelles de l'extrême droite (Syllepse)

Récit
t.:Excuse de la vie/t.:Arbre, le doute (Syllepse, préf. Pierre Drachline, ill. Manu Rich)

Poésie Se vouloir vivant (Rafaël de Surtis, postf. Philippe Lacoche) Tout commençait à peine (Rafaël de Surtis)

Couverture
Graphisme: Abdelhamid Ouarraoui

@ Licorne, ISBN: ISBN:

2003 2-7475-1657-1 2-91 0449-19-X

LHarmattan Licorne

Écrivain en résidence?

Écrivain en résidence? Une structure (un comité d'entreprise, une commune, un établissement public, etc.) propose à un écrivain de venir séjourner dans ses locaux et ce, pour une durée plus ou moins longue: de deux à douze mois en général. Charge à l'écrivain de restituer ensuite le fruit de ses observations, sans, néanmoins, obligati.ons particulières. Nune commande d'ouvrage. Le texte qu'il produit peut prendre la forme d'un essai, d'un drame, de poèmes ou d'un roman, et se contenter de mentionner le lieu où se situait la résidence sans en utiliser outre mesure les caractéristiques. De décembre 1999 à mai 2000, l'école d'éducateurs d'Arras (A.F:.E.R.T.E.S.1, ex-C.E.M.E.A.) m'a accueilli dans ses murs. Un projet mis en œuvre par Didier Andreau, formateur, sous l'aval de François Vacheron, directeur, avec le concours du Centre national du livre. J'ai pu découvrir non seulement l'enseignement que les formateurs apportaient aux élèves, mais égaIement le travail. de ces élèves, notamment au travers des divers stages dans des institutions qu'ils étaient appelés à suivre. Les motivations de chacun, les trajectoires ponctuées de succès, d'échecs et d'espérances, m'ont permis de mieux cerner les réalités d'un certain travail social. Les résidences d'écrivain ne résultent jamais du hasard, lequel, au demeurant, n'existe pas, comme s'emploient à le reconnaître la plupart des futurs moniteurs et éducateurs que j'ai été amené à rencontrer. En l'occurrence, le fait que je sois né à Saint-Denis, en banlieue parisienne, et que j'aie longtemps vécu

aux

«

4 000

»

de La Courneuve, cette cité si fréquemment
pour illustrer nombre de problèmes

don-

née en exemple

sociaux en fin de

1. Les principales volume.

abréviations

sont explicitées

8

ÉCRIVAIN EN RÉSIDENCE?

contemporains,
«

explique

peut-être

mon intérêt précoce

pour la

question sociale».

Plusieurs de mes livres traitent ainsi du

monde du travail (et éventuellement des exclus de ce monde du travail) et des autodidactes. Comment, me suis-je ainsi interrogé tôt, pour qui naît et/ou habite dans les banlieues ghettos d'aujourd'hui, s'approprier la parole? Comment faire pour que cette parole soit entendue? Qu'elle acquière un poids? Comment la rendre potentiellement subversive? À titre personnel, pensé que la parole, une fois restituée par l'écrit et donc j'ai susceptible de voyager et de faire halte dans l'esprit du lecteur, se trouvait investie d'une puissance décuplée: l'outil devenait, de fait, une arme. Mais l'expérience des autodidactes avait-elle légitimité à se targuer de quelque autorité? L.:acquisition du savoir constituait-elle un chemin vers la liberté, vers l'émancipation? Quelle exemplarité? Une solution? Une ébauche de solution? La singularité du regard du travailleur social, incisif parce qu'impliqué, intéresse forcément l'écrivain. Interrogés sur leurs œuvres, la plupart des auteurs de romans noirs ne craignent pas d'affirmer que les policiers (et « assimilés»), de par leurs fonctions, sont les individus les plus à même de distinguer les problèmes auxquels la société est confrontée. Je pense, moi, que les travailleurs sociaux occupent eux aussi une position stratégique - à leur corps défendant le plus souvent - et qu'ils exercent, différence importante, des fonctions non répressives. Le dysfonctionnement de la société ne peut que leur apparaÎtre dans toute sa complexité et son ampleur. En déterminer les causes n'est toutefois pas de leur ressort et là, me semble-t-il, apparaît la principale limite à leur action. Nombre de travailleurs sociaux l'outrepassent pourtant en percevant combien le champ dans lequel ils interviennent est éminemment politique et en revendiquant alors leur action comme une action militante en soi. Plusieurs des élèves interviewés dans le cadre de cette résidence d'écrivain en témoignent. Ils ne sont pas militants dans des associations ou des partis politiques parce que, estiment-ils, leur pratique professionnelle quotidienne les amène à profondénlent s'engager. De fait, ils ont l'impression d'agir, et ce, dès à présent, de façon concrète: « Mon travail est politique», dit l'un.
« Je ne suis pas militante

parce

que...

Parce

qu'en

tant qu'éduc,

je pense apporter

ma petite pierre à l'édifice

», dit une autre.

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Le métier d'écrivain est-il tellement différent? Je dirais qu'il oblige à porter un regard aiguisé sur le monde et que ce regard ne saurait être neutre (car la neutralité signifie la bienveillance, c'est-à-dire, pour le moins, un début d'adhésion). Par nature, un écrivain est un militant, qu'il se revendique ou non d'une idéologie précise, qu'il appartienne ou non à une organisation. Sa vision du monde devient élément d'un ensemble prosélyte dès lors qu'il l'expose à un public - ses lecteurs - et, de façon tacite ou non, requiert leur assentiment. Le travailleur social n'a pas pareil soucLII peut très bien exercer sa fonction dans un cadre déterminé et s'interdire d'en sortir. Fournir des réponses plus administratives qu'individuelles. Fonctionnelles. Des élèves parleront ici, alors, de « gestion» de la détresse humaine. Mais tout travailleur social, et notamment avant d'exercer de facto, tout élève travailleur social soutient que cette méthode n'est pas la bonne car elle déshumanise à la fois qui l'applique et qui la subit. Être travailleur social, ce serait nécessairement « aimer les gens», ou au moins le prétendre - ou encore s'y efforcer -, et donc ne jamais rechigner à entrer en contact, celui-ci fût-il particulièrement délicat ou pénible, avec les individus mis pour une raison ou une autre à l'index et en proie à des difficultés d'ordre tant matériel qu'humain. Être travailleur social, ce serait s'investir dans sa tâche, quitte à collectionner les heures supplémentaires payées ou... non payées! D'aucuns parlent de « vocation ». Le terme est sans doute inadéquat, car trop marqué par ces ancêtres des travailleurs sociaux qu'ont pu quelquefois être les ecclésiastiques. Mais si une vocation n'est pas, par essence, d'inspiration religieuse, alors, en effet, le mot convient. « J'avais la fibre», « j'avais un regard
utopique», « c'est en nous», disent les élèves. Beaucoup relèvent qu'ils ont l'intention d'exercer ce métier parce qu'ils ne voient pas ce qu'ils pourraient faire, tout en étant salariés, de plus per-

tinent. « Depuis toujours j'étais sensible à ce qui se passait autour de moi, aux phénomènes d'exclusion. » Ils sont conscients de vivre au sein d'un monde où richesse et pauvreté, justice et injustice, bonheur et malheur se côtoient sans arrêt. Des individus en pâtissent et pis: sont condamnés à en pâtir. Quasiment de génération en génération, car pratiquement sans porte de sortie. Les élèves moniteurs et les élèves éducateurs veulent leur venir en aide. Ils veulent se sentir « utiles». Si les moyens à

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leur disposition sont nombreux, ils sont aussi, en règlegénéraie, malheureusement dérisoires ou inadaptés. Disons insuffisants. Le sentiment d'impuissance est donc fréquent. Mener une résidence d'écrivain dans une structure telle que l'école d'éducateurs d'Arras, c'est s'immerger, notamment via les stages des élèves, dans un monde presque parallèle, celui des laissés-pour-compte de tous poils de notre sociétéprétendumentd'abondanceet de bien-être. Expérience extrêmement enrichissante, qui ne relève certes pas de la découverte totale, mais qui apporte confirmation de l'omniprésence, aujourd'hui, de la misère, dont la résorption, bien que possible, reste une chimère. De la misère sous toutes ses formes: économique, bien entendu, mais également culturelle etaffective. Un phénomène qui n'a rien de temporaire, remarquons-le, qui est au contraire appréhendé aujourd'hui comme une donne définitive de l'appareil sociétal. Mener une telle résidence, c'est encore .partager l'entrain d'élèves issus, pour certains, de l'université, et, pour d'autres, d'un long parcours professionnel. De manière un peu particulière, l'école d'Arras accueille ainsi des élèves sur sélection. La ville compte soixante-dix mille habitants. Les élèves viennent de toute la région et même d'un peu au-delà: du bassin minier, de Lille, de Dunkerque, d'Amiens ou du département de l'Oise... Faute de diplômes, beaucoup devraient, sinon, renoncer à toute car-

rière sociale. Les plus jeunes avouent avoir la « fougue », autrement dit le désir de prendre à bras-le-corps le malheur du monde et de le terrasser. Les plus âgés ont souvent déjà travaillé dans l'une ou l'autre des branches du secteur: avec un public de
S.D.F., d'enfants battus, de toxicomanes ou « d'alcoolisés », de handicapés mentaux, de mères adolescentes... Leur approche est évidemment plus mitigée. Le point de convergence de tous? Un certain optimisme, envers et malgré tout. La conviction d'oc-

cuper

une juste place dans la société,

de

«

servir à quelque

chose», d'être un rouage peu visible et néanmoins essentiel. Pour un écrivain, écouter les uns et les autres, c'est en quelque sorte bénéficier d'un audit de la société contemporaine. Avoir sous les yeux un sondage grandeur nature, en direct. Les problèmes sont inlassablement énoncés, éventuellement disséqués. Tous semblent liés, tous semblent se succéder implacablement.

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des cartes de notre belle démocraet les exclusions diverses que celtravailleurs sociaux les constatent jour après jour. À tant fréquenter une population dite « exclue», il va de soi qu'ils courent le risque de déceler partout l'expression de la souffrance du monde. Se tromperaient-ils pour autant?

Ne serait-ce pas le dessous tie? Les inégalités sociales les-ci génèrent, les élèves

Écrivain, il m'arrive très rarement d'avoir recours à la fiction, sinon par fragments, pour contrarier un récit par trop autobiographique, par exemple, ou tout bêtement par jeu. Ouvrir les yeux sur le monde me paraÎt offrir toutes les perspectives qu'un romancier peut souhaiter. Mais, tout comme l'autodidacte est avide de savoir, l'écrivain est avide d'expériences. Les cumuler n'est cependant pas un but. Rien n'est plus ridicule qu'un record. L.:intérêt d'une expérience, c'est évidemment de se sentir ensuite plus riche. Ainsi, séjourner plusieurs mois durant au sein de l'école d'éducateurs d'Arras m'a donné une vue d'ensemble

de ce qu'il faut bien appeler la

«

misère sociale présente».

En

d'autres termes, j'ai eu l'occasion d'assister à la manière dont le corps social s'y prend non pour circonscrire celle-ci, ce qui impliquerait une volonté politique déterminée qui semble demeurer, à l'heure actuelle, un leurre, mais pour la minimiser, autrement dit pour la gérer. En dépit (ou à cause) de leur bonne foi, les élèves éducateurs et moniteurs apparaissent de fait comme dépossédés de leurs outils d'intervention: comme s'ils conduisaient une automobile qui ne leur appartiendrait pas. Ils ne sont maÎtres ni de l'engin, ni de sa vitesse, ni de la direction empruntée. L.:enjeu dont ils se sentent partie prenante les dépasse. Ils sont capables de remédier à des situations déterminées, mais hélas! incapables de faire que ces situations ne se reproduisent plus. Ce n'est pas l'envie qui leur manque: leurs outils, répétons-le, nous paraissent singulièrement inadaptés. Imaginons un maçon qui entendrait construire une tour de trente étages avec sa seule truelle! Être écrivain dans l'enceinte de l'école d'éducateurs d'Arras, c'est se poser en témoin d'une abracadabrante aventure: comment les futurs travailleurs sociaux envisagent-ils d'intervenir et, dès lors qu'ils s'y essaient, comment résolvent-ils les innombrables problèmes qui surgissent devant eux? Le temps leur est

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toujours mesuré. Le recul leur est difficile, voire parfois ble, tandis que l'écrivain, de par sa fonction, se l'octroie Il n'est pas contraint, ou fort peu, de se soumettre aux de l'emploi du temps, il n'a pas de résultats immédiats Il occupe une position que les travailleurs sociaux, qui

impossid'office. rigueurs à fournir. agissent

presque exclusivement

«

dans l'urgence»,

ne connaissent ja-

mais. Lécrivain jouit du luxe de pouvoir temporiser son action, de pouvoir libérer sa pensée de la pesante impatience, de n'impliquer que sa propre personne dans ses décisions. Il peut aussi revenir sur ses pas, tergiverser, corriger ses erreurs. Un luxe dont ne jouit pas le travailleur social. Un peintre du quotidien à la Simenon aurait trouvé en un tel lieu matière à quantité d'ouvrages. Les problèmes que rencontrent les travailleurs sociaux en formation sont ceux que, devenus professionnels et donc, théoriquement, responsables à part entière de leurs interventions, ils rencontreront jour après jour: des individus écrasés par les événements, comme définitivement dénués de toute baraka, des histoires banales qui tournent mal, des drames répétés inlassablement... Rien d'extraordinaire ? Ne serait-ce pas l'une des caractéristiques intrinsèques de la littérature que de s'emparer de tout ce qui a des allures anodines, évidentes, et, par le jeu des mots et de l'intrigue, de le métamorphoser pour en extraire le caractère unique? Ne serait-ce pas également le propre de la littérature que de mettre en exergue une situation donnée afin de l'expliciter, mieux: de la décortiquer et, surtout, de la rendre exemplaire? De montrer en quoi les hommes, de naguère et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs, se ressemblent, au-delà de leurs qualités et de leurs défauts? Les futurs travailleurs sociaux d'Arras font la jonction entre deux mondes appelés à constamment empiéter l'un sur l'autre: le premier, officiel pourrait-on dire, avec ses règlements, sa relative sérénité, sa quasi-cécité; et le second, avec ses incertitudes, ses angoisses, son « extra-territorialité» élevée au rang de « culture». Ils effectuent un va-et-vient éreintant, qui ne les laisse pas indemnes. Les observant, l'écrivain apprend énormément, et notamment sur les potentialités de l'individu à se confronter, plus qu'à l'adversité, à la douleur. Toute souffrance est individuelle, toute souffrance est inédite, toute souffrance est injuste.

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Les travailleurs sociaux en formation ne cessent de l'affirmer, peut-être pour s'en convaincre eux-mêmes et ne pas tomber dans une routine qui ferait d'eux ce qu'ils redoutent tous de de-

venir par une répugnante« force des choses» : des gestionnaires. Même s'ils déclarent avoir un assez large panel d'outils à leur disposition, ils doivent toujours innover et donc ne jamais les utiliser à la légère. La comparaison avec l'écrivain s'impose-t-elle encore? Celui-ci, on le sait, n'a pas le droit d'écrire deux fois le même texte, même s'il lui arrive de claironner, par ailleurs, écrire toujours..le même livre. Chaque histoire est nouvelle. Quel que soit le genre littéraire auquel il s'adonne, quel que soit son sujet de prédilec-

tion, sa

«

matière première»

est l'homme, exclusivement.

Un

aspect que l'on peut qualifier d'eschatologique, qu'il partage avec le travailleur social et qui explique vraisemblablement, enfin selon moi, cette propension à considérer les travailleurs sociaux comme des personnes embarquées dans la même galère que lui. Les travailleurs sociaux déclarent souffrir de la méconnaissance de leur action, réduite ou caricaturée dans des médias prompts à mettre en avant l'image bien erronée du « flic» ou du « curé» social. Leur travail n'est, il est vrai, pas foncièrement spectaculaire. Allouer des aides financières à une famille en difficulté, fournir à une autre un logement salubre, ouvrir les portes d'un centre d'hébergement et de réinsertion sociale à un homme qui ne sait plus comment il se nomme, tenter de faire oublier à

un

«

enfant placé» les coups qui lui ont été portés des années

durant, assister une adolescente sans parents dans sa maternité, autant d'actions qui relèvent de leur pratique quotidienne, mais qui passent inaperçues de nos contemporains. Comme écrivain appelé à séjourner quelques mois dans l'une de leurs institutions, et non la moindre puisque destinée à les former, j'ai voulu rendre compte de ce travail de fourmi. Le monde tourne mal, me semble-t-il, et il tournerait encore plus mal si les travailleurs sociaux n'en colmataient pas sans relâche les brèches. ~écrivain aussi s'emploie, à sa façon, à colmater les brèches. Ou au moins à les recenser, ce qui constitue une indispensable première étape. Animant régulièrement des ateliers d'écriture avec des groupes fâchés tant avec la lecture que l'écriture (et également, dans le cadre de cette résidence, avec des élèves

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moniteurs et éducateurs), il ne m'échappe pas que mon travail et celui des travailleurs sociaux se recoupent fréquemment. Notre but est également plus ou moins le même: permettre à des individus que la vie n'a pas ménagés de prendre conscience de leur spécificité, de leurs qualités, et de se mettre enfin debout (parce qu'une société heureuse ne saurait s'accommoder d'hommes malheureux). Toute proportion gardée, c'est la tâche que j'attribue au livre: inciter le lecteur à se confronter avec autrui, réel ou fictif, pour l'amener à se repositionner. Un livre qui se contente de distraire le lecteur ou de l'asseoir dans ses opinions est, à mes yeux, totalement raté. ~art est déstabilisateur - et c'est un pléonasme. Mais paradoxalement, l'art est certainement l'une des meilleures voies à l'épanouissement de chacun, car il montre que ce qui unit les hommes est la différence et non la similitude. Être écrivain en résidence au sein de l'école d'éducateurs d'Arras, c'est donc obligatoirement descendre de son piédestal et reconnaÎtre que la vie existe une fois le livre fermé. La réalité n'a rien à envier à la fiction. Les expériences que les travailleurs sociaux en formation ont à relater sont assez chargées d'exemplarité et, plus encore, d'émotion, pour offrir matière à de multiples ouvrages. Je ne sais pas si mon inspiration s'en trouvera modifiée, mais ce qui est certain, c'est que ces rencontres ont aiguisé ma vision et qu'inévitablement elles resurgiront çà ou là sous ma plume.

Pas à pas

Les travailleurs sociaux sont les professionnels exposés à la détresse sociale2. »
«

les plus

Entrelacs de discours, de situations. De projets, de souvenirs, de sentiments. Patchwork d'énoncés, d'hypothèses. Le travailleur social (ou plus précisément, ici, Je travailleur social en formation) et l'exclu (vilain mot, mais lequel lui préférer ?). Parler. Se renvoyer la parole. S'entendre. Converser. Qui est le travailleur social? Que veut, que cherche l'élève moniteur, l'élève éducateur? Le formateur ? Qui est l'exclu? Pourquoi? Appréhender. Comprendre. Chacun ses propres expériences, chacun son regard. Confrontations. Des cours sont dispensés aux futurs travailleurs sociaux sur l'image de leur public. Ce que seraient les exclus et ce qu'ils ne seraient pas. Leurs itinéraires. Deux années d'études pour les moniteurs, trois pour les éducateurs. Les travailleurs sociaux en formation parlent. Retracent leur biographie, racontent leur collusion avec le monde de l'exclusion. Soulignent leurs points de convergence, car il en existe toujours, et leurs différences. Expriment leurs souhaits. Leurs craintes, leurs limites. Voudraient faire beaucoup, mais les 2. Libération, 15 mai 2000.

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