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Entre Mer de Chine et Europe

De
241 pages
Entre Extrême-Orient et Extrême-Occident, des transmissions croisées s'intensifient à partir du 16e siècle dans tous les domaines, scientifiques, philosophiques et autres. Ils concernent des savoir-faire, des sagesses, des savoir-être.
De nombreuses facettes du phénomène demandent à être clarifiées. L'ouvrage examine quelques aspects de ces transferts : les canaux utilisés, les acteurs, les motivations de ces migrations ou encore leurs modalités et leurs effets.
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Entre Mer de Chine et Europe

Migrations des savoirs, transfert des connaissances
e etransmission des sagesses du 17 au 21 siècle









Paul SERVAIS (ed.)



RENCONTRES ORIENT-OCCIDENT
13


Entre Mer de Chine et Europe
Migration des savoirs, transfert des connaissances
e etransmission des sagesses du 17 au 21 siècle




Actes des Journées de l’Orient 2009
Paul SERVAIS (ed.)





Louvain-la-Neuve 2011





OUVRAGES PARUS DANS LA MÊME COLLECTION :


e e12. Christianisme et Orient (17 -21 siècles)
11. Mondialisation et identité. Les débats autour de l’occidentalisation et l’orientalisation
e e( 19 -21 siècles)
e10. Entre puissance et coopération. Les relations diplomatiques Orient-Occident du 17 au
e20 siècle
9. De l’Orient à l’Occident et retour. Perceptions et représentations de l’Autre dans la littérature et
les guides de voyage
8. Images de la Chine à travers la presse francophone européenne de l’entre-deux-guerres
7. La diplomatie belge et l’Extrême-Orient. Trois études de cas (1930-1970)
6. Passeurs de religions : entre Orient et Occident
5. Droits humains et valeurs asiatiques. Un dialogue possible ?
4. Perception et organisation de l’espace urbain. Une confrontation Orient-Occident
3. The Korean War : A eurasian perspective
2. Individu et communauté. Une confrontation Orient-Occident
1. La mort et l’au-delà. Une rencontre de l’Orient et de l’Occident




D/2011/4910/36 ISBN 978-2-8061-0038-2
© Harmattan - Academia s.a.
Grand-Place 29
B- 1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés
pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.

Imprimé en Belgique
www.editions-academia.be





Table des auteurs
Mariko AKUTSU, université de Lyon 3

Laurent GALY, Institut national des langues et cultures orientales, Paris

Françoise GED, Observatoire de l’architecture de la Chine contemporaine,
Division de l’architecture et du patrimoine, ministère de la Culture et de la
Communication, Paris

Chi-Lin HSU, National Central University, Taiwan

Jean-Claude LESCURE, université de Paris 13

Shenwen LI, université Laval, Québec

Harold LOPARELLI, université de Paris 7

Éric MARIÉ, université de Montpellier

Tarik MESLI, université de Nice-Sophia Antipolis

Laurent METZGER, université de La Rochelle

Paul SERVAIS, Université catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve

Li-Chuan TAI, Institut d’histoire et de philologie, Academia Sinica, Taiwan




Sommaire
Table des auteurs 5


Sommaire 7


Introduction
Paul SERVAIS 9


Un aspect du transfert des savoirs médicaux de la Chine à l’Europe
eà travers trois traités savants du 17 siècle
Éric MARIÉ 17


e eLes jésuites et l’image de la France en Chine aux 17 et 18 siècles
Shenwen LI 41


Penser la production de connaissances sur la Chine entre Pékin et Paris
eà la fin du 18 siècle.
Pratiques administratives et politique des savoirs
Harold LOPPARELLI 59


La circulation des sources documentaires traitant de la production
eporcelainière d’Imari au 19 siècle
Mariko AKUTSU 77


Volapük et espéranto à la conquête de l’Asie (1880-1914)
Jean Claude LESCURE 95
Formes d’action catholique à Tianjin dans la première moitié
edu 20 siècle.Action catholique et presse quotidienne
(modalités d’un transfert)
Laurent GALY 109

Du Muséum national d’histoire naturelle de Paris au Service géologique
chinois : Le cas de Teilhard de Chardin
Li-Chuan TAI 151

Une image de la Chine au seuil de la modernité dans Note sur quelques
aspects de la photographie par Lu Xun.
Une lecture transtextuelle
Chi-Lin HSU 165

Migration humaine, transfert technique et transmission rituelle de l’art
du combat en mouvement.
Le cas des arts martiaux sino-japonais
Tarik MESLI 181

Réseaux et (hyper)modernité, transferts et apports mutuels.
Analyse réflexive d’une coopération franco-chinoise sur la ville et
le patrimoine
Françoise GED 201

L’absence de héros et la tentation de l’extrémisme chez les jeunes
musulmans d’Asie du Sud-Est
Laurent METZGER 219


Table des matières 235
Introduction
Paul SERVAIS
Dans l’immense espace eurasien, de la plus haute Antiquité à nos jours, les chemine-
ments de connaissances sont incessants et multidirectionnels, intra et extra régio-
naux ou extra continentaux.
Ils touchent tous les domaines scientifiques, intellectuels, spirituels et humains de
l’astronomie à l’agronomie, des mathématiques à la médecine, de la cosmologie à la
géographie, de la philosophie à la technologie, voire à la gastronomie ou à la sexo-
logie, sans que cette liste puisse naturellement être exhaustive. Ils peuvent tout aussi
bien concerner des savoirs, des savoir-faire, voire des savoir-être. Ils peuvent aussi
1être accompagnés de représentations et perceptions de natures très diverses et, par
essence, subjectives. Des instrumentalisations ne sont enfin pas exclues.
Des synthèses impressionnantes de ces phénomènes, imperceptibles ou massifs,
sont publiées, remarquables par leur ampleur et leur érudition, même si elles sont le
2 3plus souvent soit inachevées soit focalisées sur un moment particulier ou un do-
4 5maine spécifique , soit orientées par une problématique particulière. Des institutions
6ou des entreprises existent, qui poursuivent la dissection de ces mouvements. Les

1 J. SPENCE, La Chine imaginaire. La Chine vue par les Occidentaux de Marco Polo à nos jours, Montréal, Presses
de l’Université de Montréal, 2000.
2 On songera par exemple à l’œuvre monumentale initiée par D.F. LACH et poursuivie par J. VAN
KLEY, Asia in the Making of Europe, Chicago, University of Chicago Press, 1965-1998.
3 Par exemple R. ETIEMBLE, L’Europe chinoise, Paris, Gallimard, 1988-1989.
4 Fr. LENOIR, La rencontre du Bouddhisme et de l’Occident, Paris, Fayard, 1999, reprenant le titre du livre de
Henry de Lubac publié en 1955, mais donnant à son propos une orientation toute différente.
5 Par exemple le réseau des Instituts Ricci, dont celui de Paris et ses publications. Voir
http://www.institutricci.org/A3_actualites/proc_actu/list_dern_actu.
6 Par exemple les colloques annuels de l’Espace Asie de Louvain-la-Neuve et la collection « Rencontre
de l’Orient et de l’Occident » qui en résulte. Voir http://www.uclouvain.be/363421.html. 10 Paul Servais
transferts – dans le meilleur des cas les échanges – eux-mêmes continuent, que ce
7soit dans le registre historique ou dans ceux de la vie économique, qui remplissent
8 9les journaux, de l’action missionnaire , de la traduction …
Toutefois, bien que ces mouvements commencent à être connus et bien docu-
mentés, du moins dans leurs grandes lignes et leurs principales orientations, qu’il
e es’agisse du rôle des Jésuites en Chine aux 17 et 18 siècles, de celui des Arabes quel-
ques siècles plus tôt, de celui des ateliers de traduction entre Inde et Chine ou
encore, à différents moments, de celui des Coréens, puis des Chinois, au Japon, de
nombreuses facettes du phénomène demandent encore à être clarifiées.
Pour ne prendre que le point de vue occidental, il semble ainsi essentiel, que ce soit
dans la perspective d’une rencontre des cultures ou dans celle d’un choc des civilisa-
10tions , de comprendre comment s’opèrent ces transferts et ces transmissions. Mais
c’est aussi de saisir comment se créent, puis se diffusent, les représentations, qui en
résultent. Quant à leurs contextes de réception, ils méritent une identification pré-
11cise, qu’ils confinent à la sinophilie ou sacrifient à une certaine sinophobie , qu’ils
12 13prennent la forme d’une « Renaissance Orientale » ou d’un « Oubli de l’Inde » ,
14celle d’un effroi devant le « culte du néant » ou d’une admiration inquiète face à
15une possible « victoire des dragons » , à moins qu’ils ne se distraient du « charme

7 On songe naturellement à la gigantesque entreprise menée depuis 1953 par J. NEEDHAM, Science and
Civilization in China et poursuivie par l’Institut qui porte son nom.Voir http://www.nri.org.uk.
8 Voir, parmi de nombreuses institutions, http://www.mepasie.org/ À titre d’exemple d’interaction, on
pourra aussi se reporter à P. SERVAIS, La Société des Auxiliaires des Missions et l’Extrême-Orient durant la
e e eseconde moitié du 20 siècle, dans P. SERVAIS (ed.), Christianisme et Orient (17 -21 siècles) (Série Rencontres
Orient-Occident n° 12), Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 2010, pp. 93-152.
9 Par exemple l’équipe de recherche « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction ». Voir
http://gsite.univ-provence.fr/gsite/document.php?pagendx=1294&project=chinois. Ou encore la
collection conjointe Unesco-Gallimard « Connaissance de l’Orient » initiée par R. Etiemble. Voir
http://www.gallimard.fr/web/gallimard/catalog/welcome.html.
10 P. SERVAIS, Le choc de civilisation de Samuel Huntington : réception, instrumentalisation, contestation, dans
C. BARROS (ed.), Historia a Debate. Actas del III congreso internacional celebrado del 14 al 18 de julio de 2004 en
Santiago de Compostela, t. III : Historiografía Global, Santiago de Compostela, 2009, pp. 501-510.
11 e La Chine entre amour et haine. Actes du VIII Colloque de sinologie de Chantilly, Michel Cartier (ed.), Paris,
Institut Ricci, 1998.
12 R. SCHWAB, La Renaissance Orientale, Paris, Payot, 1950.
13 R.P. DROIT, L'oubli de l'Inde, Paris, PUF, 1989.
14 ID., Le culte du Néant. Les philosophes et le Bouddha, Paris, Seuil, 1997.
15 O. VALLET, La victoire des dragons. L'Asie va-t-elle dominer l'Europe?, Paris, Armand Colin, 1997. Introduction 11
16discret de l’exotisme à la française » ou ne s’inquiètent d’une perte potentielle de
17pouvoir .
À côté des contenus proprement dits, ce sont également les canaux par lesquels
s’opèrent ces transferts, les acteurs de ces transmissions, les motivations de ces
migrations, où interviennent les intérêts commerciaux et économiques, les préoccu-
pations géo-stratégiques, les sensibilités culturelles, les conceptions religieuses, les
rencontres personnelles, ou encore leurs effets sur l’émetteur comme sur le récep-
teur, qui retiennent l’attention.
Pour les transferts de l’Orient à l’Occident, du moins dans un premier temps, trois
groupes de passeurs apparaissent presque simultanément et collaborent très tôt, de
manière plus ou moins étroite, regroupant trois types d’acteurs aux motivations
convergentes. Il s’agit d’abord du réseau des marins et marchands. Il s’agit ensuite de
celui des religieux. Il s’agit enfin des agents du pouvoir politique : militaires, diplo-
mates et administrateurs. Chacun de ces réseaux, aux ramifications multiples, aux
voies de communication souvent superposées ou concurrentes, accumule
l’information et, parfois, la diffuse, de manière organisée ou de manière individuelle,
18éventuellement en la filtrant . Mais ces transferts à sens unique deviennent rapide-
ment de mouvements à double sens. Le rôle des jésuites en Chine en est un exemple
19particulièrement connu .
e eAvec le 18 et surtout le 19 siècle, ces premiers réseaux connaissent une expansion
extraordinaire, tandis que d’autres apparaissent. Il s’agit alors de réseaux acadé-
miques et scientifiques – les orientalistes de toutes natures –, avec ce que cela sup-
20pose d’intensification de la diffusion d’informations , de réseaux d’« amateurs »
21 22– voyageurs, collectionneurs, aventuriers , chercheurs de sens , artistes –, enfin de

16 e e J. ASSAYAG, L’Inde fabuleuse. Le charme discret de l'exotisme français (XVII -XX siècles), Paris, Éditions Kimé,
1999.
17 Ph. COHEN, et L. RICHARD, Le vampire du Milieu. Comment la Chine nous dicte sa loi, Paris, Mille et une
nuits, 2010.
18 On peut par exemple songer à la sélection opérée pour aboutir à la publication des Lettres édifiantes et
curieuses des Jésuites. Voir aussi I. LANDRY-DERON, La preuve par la Chine : la « Description » de J.-B. Du
Halde, jésuite, 1735, Paris, École des Hautes Études en sciences sociales, 2002.
19 Relevons par exemple C. JAMI et H. DELAHAYE (ed.), L'Europe en Chine. Interactions scientifiques, religieu-
e eses et culturelles aux XVII et XVIII siècles. Actes du colloque de la Fondation Hugot, 14-17 octobre 1991, Paris,
Collège de France (Mémoires de l’Institut des Hautes Études Chinoises vol. XXXIV), 1993.
20 Par exemple G. LEHNER, China in European Encyclopaedias, 1700-1850, Leiden, Brill, 2011.
21 Qu’il s’agisse de la croisière jaune organisée par Citroën ou des défis relevés par Alain de Prelle.
22 On peut songer à Alexandra David-Neel ou à Ella Maillart. 12 Paul Servais
réseaux de spécialistes de la chasse à l’information : essentiellement journalistes et
photographes.
Chacun de ces réseaux pourrait faire l’objet d’analyses traitant à la fois de ses dyna-
miques internes, de ses logiques et de son impact en termes de relations
interculturelles et cette étude a parfois été menée, au moins partiellement. Ainsi en
va-t-il notamment – et à titre d’exemple – de l’orientalisme académique. Comme
pour tous les domaines scientifiques, on peut bien sûr trouver, le concernant, des
23états de la question, des bilans sectoriels, parfois anniversaires , des études biogra-
24 25phiques, le plus souvent nécrologiques d’ailleurs , des analyses institutionnelles ,
elles aussi bien souvent anniversaires, mais pas d’approche répondant à un des prin-
cipes cartésiens les plus élémentaires, les dénombrements exhaustifs. Quelques trop
rares ouvrages ou rencontres échappent à cette logique, parmi lesquels il faut men-
26 27tionner l’exceptionnelle étude de Roland Lardinois ou l’approche d’Urs App . Ce
seul constat, en lui-même, interpelle l’historien, d’autant plus que les grands ouvrages
disponibles – et il semble en paraître un pratiquement à chaque quart de siècle –, s’ils
abordent tous explicitement le monde des orientalistes, positionnent leur problémati-
que ailleurs.
Le premier qui doive retenir l’attention, même si sa traduction n’est connue que très
28tardivement en Occident, est incontestablement le livre de V.V. Barthold , dont
l’édition originale paraît à Moscou en 1911, une deuxième édition étant publiée en
1925. L’éminent professeur russe tente d’y dresser le bilan des contacts de l’Asie et

23 Parmi les bilans du Livre du centenaire de la Société Asiatique, relevons par exemple F. LACOTE,
L’indianisme, dans Le Livre du centenaire de la Société Asiatique (1822-1922), Paris, 1922, pp. 219-250, ou
encore plus récemment J. FILLIOZAT, 200 ans d’indianisme. Critique des méthodes et des résultats, dans Bulletin
de l’École Française d’Extrême-Orient, 1987, pp. 83-116.
24 À titre d’exemple, on mentionnera simplement la cascade de textes allant de J. Hebbelynck à Hubert
Durt et concernant successivement de Harlez, puis Lamotte, débouchant sur des textes de nature et de
valeur très variables, à savoir J. HEBBELYNCK, Éloge funèbre de Monseigneur Charles de Harlez de Deulin, dans
Annuaire de l’Université Catholique de Louvain, 1900, Appendices, pp. XI-XXXVIII ; É. LAMOTTE, Charles de
Harlez de Deulin, dans Bulletin de l’Académie Royale de Belgique, 1960, pp. 415-431 ; H. DURT, Étienne La-
motte, dans Bulletin de l’École Française d’Extrême-Orient, LXXIV, 1985, pp. 1-28.
25 Par exemple A brief History of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, 1823 to 1923, dans
Centenary Volume of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, 1823-1923, Londres, 1923,
pp. 7-28 ; L. FINOT, Historique de la Société Asiatique, dans Le Livre du centenaire de la Société Asiatique (1822-
1922), Paris, 1922, pp. 3-65.
26 R. LARDINOIS, L’invention de l’Inde. Entre ésotérisme et science, Paris, CNRS Éditions, 2007.
27 U. APP, The Birth of Orientalism, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2010.
28 V.V. BARTHOLD, La découverte de l’Asie : histoire de l’Orientalisme en Europe et en Russie, trad. du russe et
annoté par B. Nikitine, Paris, 1947, compte rendu notamment par V. ELISEEFF, dans Journal Asiatique,
1949, pp. 170-171. Introduction 13
de l’Europe depuis l’Antiquité. Il englobe dans son panorama non seulement
l’orientalisme savant, mais aussi toutes les formes de découvertes de l’Asie par
l’Europe, des voyages à l’archéologie, sans atteindre le tableau général et exhaustif
qu’il ambitionne. Est-ce pourtant là son principal objectif ? La seconde partie de son
livre semble bien indiquer que non. Entièrement consacrée à l’orientalisme – au sens
le plus large, c’est-à-dire celui de relations avec l’Asie – russe, elle vise fondamenta-
lement à mettre en évidence la place privilégiée de la Russie comme pont entre
l’Orient et l’Occident, d’où découle son rôle essentiel en la matière. C’est une des
illustrations majeures de sa grande thèse, à la fois sur le déplacement des centres
culturels et sur le caractère passager de l’influence occidentale européenne, ce qui
implique le rejet de toute approche historique européo-centrique.
29Avec le livre célèbre de Raymond Schwab , à la charnière du siècle, alors que les
affrontements extrême-orientaux se multiplient, que ce soit en Inde, en Chine, en
Indochine, en Indonésie ou en Corée, on semble se rapprocher d’une analyse au
moins de la naissance de l’orientalisme savant. L’auteur fixe son attention plus parti-
e eculièrement sur le tournant des 18 et 19 siècles, même s’il prolonge son étude
jusqu’aux années 1870, et replace l’émergence de ce courant académique dans le
mouvement général des idées. Au sens propre, ce sont les sommets d’un mouve-
ment, où la France joue un rôle essentiel, qui sont mis en évidence, une thèse
parcourant tout l’ouvrage : la décantation progressive d’un orientalisme érudit de
plus en plus retiré du monde et sa séparation, parfois douloureuse, d’un orientalisme
exotique, voire ésotérique. Malgré ses qualités incontestables et le foisonnement de
l’information qu’il apporte, Schwab, pas plus que Barthold, ne réussit à dessiner le
paysage de l’orientalisme universitaire européen. C’est que son approche reste fon-
damentalement impressionniste et qu’elle n’aborde ni les logiques institutionnelles,
eni les logiques de groupe qui parcourent le monde académique du 19 siècle, et sur-
tout qu’elle se centre sur les liens de l’orientalisme et d’un romantisme européen
exacerbé. Qui plus est, la place de l’Inde est pratiquement exclusive dans cette Re-
naissance Orientale, alors qu’Extrême-Orient et monde arabo-musulman
représentent deux composantes essentielles des études orientales.
Quant au pavé dans la mare orientaliste que représente l’œuvre magistrale
30d’Edward Saïd , dont l’édition originale paraît à New York en 1978, une édition

29 R. SCHWAB, La Renaissance orientale, Paris, 1950, compte rendu notamment par J.D.M. DERRET, dans
The Journal of the Royal Asiatic Society, 1951, pp. 222-223 et J. FILLIOZAT, dans Journal Asiatique, 1951,
pp. 88-89. Dans la même veine, on pourra mentionner J.J. CLARKE, Oriental Enlightenment : The Encounter
Between Asian and Western Thought, London et New York, Routledge, 1997.
30 E. SAID, Orientalisme. L’Orient dans les yeux de l’Occident, Paris, 1980 et, parmi une multitude de réactions
les compte rendus d’A. PADOUX, dans Critique, 1979, pp. 1103-1105 ; R. BONNAUD, dans La Quinzaine
littéraire, décembre 1980, pp. 19-20 ; Y. FLORENNE, dans Le Monde Diplomatique, décembre 1980, p. 38 ;
14 Paul Servais
remaniée étant à nouveau publiée en 1996, il ne fait que confirmer la difficulté appa-
rente d’aborder l’orientalisme et les orientalistes pour lui-même. L’orientalisme y
apparaît comme un discours occidental sur l’Orient, les orientalistes pouvant être
soit des universitaires, spécialistes d’un domaine particulier, soit des artistes, des
intellectuels ou des administrateurs s’inscrivant dans un « style de pensée fondé sur
la distinction ontologique et épistémologique entre... Orient et Occident ». Loin de
constituer une approche objective de l’Orient, cette mise en discours vise essentiel-
lement à la domination politique, économique et culturelle, tout en contribuant à la
construction d’une image européenne de supériorité. Pour Saïd, l’orientalisme, cons-
ciemment ou inconsciemment participe dès lors de la grande entreprise impérialiste
européenne, puis occidentale. Le questionnement radical de Saïd, s’il oblige chaque
spécialiste de l’Orient à s’interroger sur ses pratiques comme sur ses motivations,
n’évite pourtant pas toujours le piège des limites qu’il s’est fixé lui-même pas plus
que les travers qu’il met en évidence chez les « orientalistes » de tous poils qu’il passe
au crible de sa thèse. Non seulement l’Orient de Saïd est essentiellement arabe, mais
les orientalismes analysés sont principalement français et anglais, puis, tardivement,
américains. Le lien avec l’expansion coloniale, puis impériale, y est donc particuliè-
31 32 33rement fort . L’influence des thèses d’Anwar Abdel Malek et de Michel Foucault ,
notamment par la reprise du concept de « discours », y est également très sensible,
même si les applications qu’en fait Saïd sont éminemment discutables, notamment
dans sa pratique de la généralisation et dans l’essentialisme qu’il adopte à son tour
pour traiter des orientalistes.
Des constats identiques et des questionnements de même ampleur pourraient être
34 35posés pour les réseaux marins et commerçants , les réseaux religieux et administra-

K. WINDSCHUTTLE, dans The New Criterion, janvier 1999, pp. 3-5, mais plus encore J. CLIFFORD, dans
History and Theory, 1980, pp. 204-223 ; R. FRANKENBERG et L. MANI, The Challenge of Orientalism, dans
Economy and Theory, 1985 ou encore le dossier consacré à la thèse d’Édouard Saïd par l’American Historical
Review, 2000, pp. 1204-1249, de même que le texte très documenté de H. HÄGERDAL, The Orientalism
Debate and the Chinese Wall : An Essay on Said and Sinology, dans Itinerario. European Journal of Overseas Histo-
ry, 1997, pp. 19-40 ou encore, pour une vue générale sur l’œuvre The Edward Said Reader, New York,
Vintage Books, 2000.
31 Ce qu’on retrouve, avec les mêmes limites, dans l’ouvrage ultérieur d’É. SAÏD, Culture et impérialisme,
New York, 1992 (Traduction française, Paris, 1996).
32 A. ABDEL-MALEK, L’orientalisme en crise, dans Diogène, 1963, pp. 113sq.
33 M. FOUCAULT, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, 1966.
34 Particulièrement bien étudié en son temps par L. DERMIGNY, La Chine et l’Occident : Le commerce à
eCanton au XVIII siècle, 1719-1833, Paris, S.E.V.P.E.N., 1964, ou encore ID., Cargaisons indiennes : Solier et Cie,
1781-1793, Paris, 1959, et ID., Les mémoires de Charles de Constant sur le commerce à la Chine, Paris,
S.E.V.P.E.N., 1963. Plus récemment, on se reportera aussi à S. CHAUDHURY et M. MORINEAU, Merchants,
Companies and Trade : Europe and Asia in the Early Modern Era, Cambridge, Cambridge University Press,
Introduction 15
36tifs ou politico-diplomatico-militaires , voire pour le groupe de plus en plus impor-
37tant des voyageurs . Quant aux réseaux artistiques et de collectionneurs, ils ne font
38pas vraiment exception à la règle .
Le dossier rassemblé dans ce volume ne prétend naturellement pas aborder
l’ensemble de ces questions. Chaque contribution pourtant constitue une analyse de
cas spécifique qui met en lumière de manière concrète ces transferts, qu’ils se pro-
duisent d’Est en Ouest ou inversement, qu’ils touchent des savoirs ou des
techniques, des habiletés ou des attitudes, voire qu’ils soulignent, paradoxalement,
les effets d’une absence de transfert. De la médecine chinoise et sa découverte en
eEurope au 17 siècle au constat de l’absence d’une figure de héros, en passant par les
méthodes de la paléontologie, les techniques de la poterie ou de la photographie, les
modes d’action sociale ou la diffusion des arts martiaux, ce sont donc autant de piè-
ces d’un puzzle particulièrement complexes qui sont proposées et visent à ouvrir des
nouveaux champs d’investigation ou de nouvelle manières de percevoir des réalités
déjà entrevues.

1999. Tout récemment, on mentionnera S. HUIGEN, J. DE JONG et E. KOLFIN (eds), The Dutch Trading
Companies as Knowledge Networks, Leiden, Brill, 2010.
35 L’histoire des missions en constitue naturellement une des approches les plus importantes. Dans une
production particulièrement abondante, mais parfois ancienne, on peut, pour notre sujet, notamment
relever A. FOREST et T. YOSHIHARU, Catholicisme et Sociétés asiatiques, Paris-Tokyo, 1988 ou encore les
volumes publiés annuellement par le Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et
l’inculturation du christianisme (CREDIC-Lyon), qui organise un colloque annuel sur des problématiques
très ciblées en histoire des missions depuis le début des années 1980, sans oublier la Bibliotheca Missionum
publiée sous la direction de R. STREIT et J. DINDINGER, Rome, 1916-1974. Quant aux études focalisées
sur un public particulier, elles abondent, notamment J. DEHERGNE, Répertoire des Jésuites de Chine de 1552
à 1800, Roma, Institutum historicum S.I., 1973 (Bibliotheca Instituti historici Societatis Jesu, 37) ou
L. PFISTER, Notices biographiques et bibliographiques sur les Jésuites de l'ancienne mission de Chine : 1552-1773,
Nendeln, Kraus Reprint 1971 (Variétés sinologiques, 59-60), ou encore LI S.W., Stratégies missionnaires des
eJésuites français en Nouvelle-France et en Chine au XVII siècle, Sainte-Foy, Presses universitaires de Laval,
2002. Mais la logique des réseaux n’est pas absente comme en témoigne Ch. DE CASTELNAU-
L’ESTOILE, M.-L. COPETE, A. MALDAVSKY, I.G. ŽUPANOV (eds), Missions d'évangélisation et circulation des
e esavoirs XVI -XVIII siècle, Madrid, Casa de Vélazquez, 2011, alors que T. SRINIVAS, W. FAITH, Rethinking
Globalization and Religious Pluralism through the Sathya Sai Movement. New York, Columbia University Press,
2010, introduit un nouvel angle d’approche.
36 Un exemple remarquable de ce type d’approche est naturellement constitué par la Cambridge History of
the British Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 1929 sq., mais la tradition se poursuit par
exemple avec T.O. LLOYD, The British Empire, 1558-1995, Oxford, Oxford University Press, 1996.
37 Pour une approche du phénomène et de ses différentes facettes, on se reportera notamment aux
travaux de Numa Broc, notamment N. BROC, Dictionnaire illustré des explorateurs et grands voyageurs français
e du XIX siècle, t. II, Asie, Paris, éditions du CTHS, 1992.
38 Par exemple avec le livre récent de Y. TAKAGI, Japonisme in fin de siècle Art in Belgium, Anvers, 2001
(Cahiers Pandora 9) ou encore avec les nombreuses études menées sur Victor Segalen.
Un aspect du transfert des savoirs médicaux de la Chine à
el’Europe à travers trois traités savants du 17 siècle
Éric MARIÉ
Les premières transmissions de savoir médical de la Chine à l’Europe occidentale
esont initiées dès la fin du 16 siècle mais le développement le plus important s’opère
eau cours de la deuxième moitié du 17 siècle. Il s’agit, à proprement parler d’une
importation puisque les théories et pratiques émanant de la Chine ont été objective-
ment introduites en Occident par des Européens, de leur propre initiative, alors
qu’on ne décèle, à la même époque, aucune influence d’origine occidentale dans les
sources chinoises.
Les deux principales catégories de sources dont nous disposons sont des témoi-
gnages de voyageurs et des traités savants. La plupart de ces documents émanent des
missionnaires catholiques (jésuites) et des médecins des compagnies maritimes. Il
efaut mentionner que les premières monographies rédigées, au 17 siècle, par ces
Occidentaux exerceront une influence déterminante sur les opinions et débats en
erapport avec les savoirs et pratiques de la médecine chinoise, jusqu’au 19 siècle.
C’est ainsi que les écrits de deux praticiens de la Compagnie Néerlandaise des Indes
1 2Orientales, Jacob de Bondt (1592-1631) , et Wilhem Ten Rhyne (1647-1700) servi-
eront de sources aux médecins du 19 siècle (Dujardin, notamment) pour leurs
travaux sur la médecine chinoise.
À la même époque, trois publications exercent une grande influence, particu-
lièrement sur un sujet qui suscite la curiosité des Européens : le diagnostic par les

1 J. BONTII, De Medicina Indorum Lib. IV, Lugduni Batav., Apud Franciscum Hackium, 1642 ; Historiae
Naturalis et Medicae Indiae Orientalis, dans Gulielmi PISONIS, De Indiae utriusque re naturali et medica libri
quatuordecim, Piso, Willem, Apud L. et D. Elzevirios, 1658.
2 W. TEN RHYNE, Dissertatio de Arthritite ; Mantissa Schematica ; de Acupunctura ; et Orationes tres : I. De
Chymiae et Botaniae antiquitate & Dignitate ; II. De Physionomia ; III. De Monstris, Londres, Chiswell, 1683. 18 Éric Marié
pouls en Chine. Une d’entre elles est l’œuvre d’un médecin de la Compagnie Néer-
landaise des Indes Orientales. Les deux autres sont rédigées par des jésuites en
mission en Chine. Ces trois imprimés, réalisés dans des circonstances historiques
complexes et très intriquées, constituent à la fois la recherche initiale et la principale
3source du savoir sur la sphygmologie chinoise. Ils sont lus, commentés et critiqués
etout au long du 18 siècle et ils sont connus de la plupart des médecins qui ont écrit
sur le diagnostic par les pouls.
1. Un ouvrage anonyme : Les secrets de la médecine des Chinois
La première monographie, dans l’ordre chronologique d’édition, est un imprimé
4anonyme publié à Grenoble en 1671 . De nombreuses hypothèses ont été émises
quant à l’identification de l’auteur de ce petit livre. Bien qu’il ait été attribué, notam-
ement par des dictionnaires médicaux du 19 siècle, à un certain Louis Augustin
Allemand, il est très improbable qu’il ait été écrit par celui-ci, pour deux raisons ma-
jeures. Tout d’abord, Louis Augustin Allemand (ou Alemand) est né en 1653 et la
préface de l’ouvrage est datée du 21 octobre 1668 ; il a alors quinze ans – et dix-huit
au moment de l’impression – ce qui impliquerait, pour qu’il en soit l’auteur, une
précocité exceptionnelle. De plus, Allemand, qui est médecin et avocat au Parlement
de Grenoble, n’a jamais voyagé en Asie ; or la préface de l’ouvrage aussi bien que
son contenu peuvent difficilement être rédigés par quelqu’un qui ne connaît rien de
la Chine. L’identité du véritable auteur est une énigme historique qui a fait l’objet de
nombreuses conjectures dont les plus connues peuvent être évoquées.
Le Père Michel Boym (1612-1659) est parfois présenté comme l’auteur de l’ouvrage.
Boym est un des chercheurs qui a le plus fait progresser la connaissance de la méde-
5 ecine chinoise en Europe. Ses travaux , publiés à la fin du 17 siècle, après sa mort,
constituent une référence. Capable de rédiger Les secrets de la médecine des Chinois, il
n’en est cependant, en toute probabilité, pas l’auteur, malgré ce qu’en disent son
6 ebiographe Chabrié et plusieurs médecins du 18 siècle. Ceux-ci s’appuient sur une
prétendue similitude entre les écrits dont Boym est irréfutablement l’auteur et la
monographie anonyme. Or, s’il existe quelques analogies sur le fond, les différences

3 Sphygmologie (ou pulsologie) : étude du diagnostic par la palpation des pouls.
4 Les Secrets de la Médecine des Chinois consistant en la parfaite connaissance du Pouls, Envoyez de la Chine par un
François, Homme de grand merite, Grenoble, P. Charvys, 1671. Il existe deux éditions contemporaines,
aujourd’hui épuisées : Grenoble, Geneviève Dubois, 1988 et Paris, Dervy, 1993.
5 M. BOYM, Clavis Medica ad Chinarum doctrinam de pulsibus, Norimbergae, 1686.
6 R. CHABRIÉ, Michel Boym, jésuite polonais, et la fin des Ming en Chine (1646-1662). Contribution à l’histoire des
Missions d’Extrême-Orient, Paris, Éditions Pierre Bossuet, 1933. Transfert des savoirs médicaux de la Chine à l’Europe 19
formelles sont trop grandes pour autoriser une telle conclusion. En outre, Boym, qui
est Polonais, écrit exclusivement en latin ; il n’a aucune affinité particulière avec la
France ni avec la langue française qui pourrait justifier les sentiments exprimés dans
la préface des Secrets. Enfin, il meurt neuf ans avant la date de rédaction mentionnée.
7Choulant et quelques historiens de la médecine à sa suite mentionnent le Père Julien
Placide Hervieu (1671-1746), jésuite présent en Chine depuis 1701 jusqu’à sa mort
mais qui est né après la date de parution des Secrets de la médecine des Chinois. L’erreur
provient du fait que Hervieu est l’auteur d’une traduction d’un autre texte chinois sur
les pouls qui a été confondue avec la monographie anonyme dont il est question ici.
8Grmek s’est intéressé à la question et il suggère, comme une possibilité plutôt que
comme une certitude, d’attribuer la rédaction de l’ouvrage à un autre jésuite, le Père
Philippe Couplet. L’hypothèse est séduisante car Couplet, qui connaît bien la langue
et la culture chinoises, est le compagnon, sans doute le secrétaire et le confident, du
Père Boym. Couplet réunit tous les critères pour être l’auteur présumé des Secrets de
la médecine des Chinois, à une exception près, d’une certaine importance bien que
Grmek ne la retienne pas : il est Brabançon. Or, comme nous allons le voir, le rédac-
teur de la monographie se présente comme « un François, amoureux de son Païs ».
Si on exclut Allemand, Boym, Hervieu et Couplet, qui peut bien être l’auteur de ce
premier traité de sphygmologie chinoise en Europe ? Pour tenter de le découvrir, il
faut analyser l’œuvre, se pencher sur les circonstances probables de sa création et
réfléchir sur les raisons qui poussent cet « homme de grand mérite » à dissimuler son
nom.
9La lecture de l’« Avis au lecteur » , renseigne beaucoup. En substance, l’auteur men-
tionne notamment qu’il est Français, qu’il écrit ce texte depuis Canton où il est exilé
depuis trois ans, qu’il est missionnaire, qu’il voyage depuis seize années, qu’il a
« ramassé » les connaissances prises hors de France pendant toute cette période, qu’il
a une expérience pratique des connaissances qu’il va présenter, à la fois sur lui-même
et sur les « autres qui lui tombent entre les mains ». Il précise, par ailleurs, qu’il a
choisi de rédiger ce traité en français, afin qu’il puisse être utilisé par tous ses compa-
triotes, et afin d’éviter « qu’il fut en danger de demeurer en chemin ».

7 J. L. CHOULANT, Bibliotheca medico-historica : sive catalogus librorum historicorum de re medica et scientia naturali
systematicus, Leipzig, Sumtibus Guil. Engelman, 1842.
8 M. D. GRMEK, Les effets de la sphygmologie chinoise dans la médecine occidentale, dans Biologie médicale, LI,
e60 année, février 1962, n° h.s., p. LXIII.
9 Reproduit ici en fac-similé à partir de l’édition de Grenoble de 1671. 20 Éric Marié
Transfert des savoirs médicaux de la Chine à l’Europe 21
22 Éric Marié
L’exil dont il est question provient de la sentence, prononcée en 1665 par les quatre
régents, d’exiler à Canton tous les missionnaires chrétiens de Chine. En consultant
10les notices de Pfister , on trouve les noms des trente missionnaires bannis dont six
sont Français. En procédant par élimination, à partir d’indices biographiques, on
peut retenir, comme les plus probables, les noms de trois jésuites : Humbert Augery,
Jacques Le Favre et Adrien Greslon. Il est très difficile de déterminer, parmi eux,
l’auteur le plus probable mais Adrien Greslon est celui dont le parcours personnel
correspondrait le mieux. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’ils aient travaillé ensemble, à
la fois à partir des notes de Couplet et en traduisant un traité chinois que nous pré-
senterons dans la suite de cette étude. On peut, d’autre part, essayer de comprendre
comment cet ouvrage a été rédigé.
En 1658, l’année précédent sa mort, Michel Boym termine au Siam, la rédaction de
son œuvre sur la médecine chinoise et confie ses manuscrits, rédigés en latin, à son
compagnon Philippe Couplet qui les remet aux jésuites de Batavia (aujourd’hui
Jakarta, en Indonésie) afin de les faire éditer en Europe. Mais les documents sont
confisqués par les Hollandais de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales, en
représailles contre les positions des jésuites de Chine qu’ils accusent de nuire à leurs
intérêts commerciaux. Boym meurt aux frontières du Tonkin et du Guangxi, en
1659, sans avoir de nouvelles de ses écrits.
Quelques années plus tard, entre 1665 et 1668, Philippe Couplet, victime du bannis-
sement évoqué précédemment, se trouva à Canton, avec un groupe de missionnaires
dont quelques-uns partageaient sa langue natale. Il leur était interdit de prêcher, ils
vivaient repliés sur eux-mêmes. Couplet avait conservé les notes de Boym qui était
son précepteur et ami. Plusieurs années avaient passé depuis la remise des manus-
crits à publier et il ne savait pas ce qu’ils étaient devenus. Il est probable que Couplet
accepte de favoriser la rédaction d’un manuel sur un des sujets d’étude de Boym,
avec l’aide d’un des trois jésuites français nommés plus haut (ou peut-être des trois).
Il n’est pas exclu que ce petit groupe travaille d’ailleurs en commun, une grande
partie de leurs activités religieuses leur étant interdite : « privé du pouvoir d’aider les
11âmes des Chinois à se sauver » . La décision est vite prise de le rédiger en français, à
12partir des notes latines de Boym, « les premieres feüilles ayant esté faites en Latin » ,
« de peur que les autres Nations n’enviassent ce bien à la France, & ainsi qu’il fût en
13danger de demeurer en chemin » . Qui peut signer un tel ouvrage ? Le nom de

10 L. PFISTER, Notices biographiques et bibliographiques sur les Jésuites de l’ancienne mission de Chine, Paris, Im-
pression de la Mission catholique, 1932, vol. I, pp. 175-176.
11 Les Secrets… « Avis au lecteur », première page.
12 Ibid., quatrième page.
13 Ibid. Transfert des savoirs médicaux de la Chine à l’Europe 23
Boym ne peut pas décemment être utilisé car il n’est pas l’auteur de cette synthèse.
Couplet est connu et une œuvre signée de son nom a plus de risque d’être inter-
ceptée. En outre, il lui paraît peut-être déplacé d’usurper la priorité historique d’une
publication à son précepteur. Le ou les jésuites français impliqués dans la rédaction
de l’ouvrage ont sûrement le même scrupule. Le traité sera donc anonyme. Il est
envoyé à un éditeur français et sa publication en fait le premier livre européen sur la
sphygmologie chinoise.
L’identité de l’auteur n’est pas la seule énigme qui entoure les Secrets de la médecine des
Chinois. L’origine du savoir qu’il expose constitue une autre question d’intérêt ma-
jeur. Si les deux autres traités que nous allons voir ne sont pas toujours explicites sur
ce point, ils contiennent cependant quelques titres d’ouvrages chinois, des citations,
des noms d’auteurs qui orientent l’analyse heuristique. Rien de tel dans l’ouvrage
anonyme que nous étudions : l’auteur est muet quant à ses sources. Depuis plus de
trois siècles, historiens et sinologues se sont interrogés avec des conclusions
diverses.
Pour découvrir la source principale des Secrets de la médecine des Chinois, j’ai commencé
par discerner, d’une part, les considérations personnelles de l’auteur, les observations
sur les médecines dans les différents peuples orientaux et, d’une manière générale, ce
qui s’éloignait du propos central sur le diagnostic par les pouls et, d’autre part, ce qui
constituait un exposé cohérent et structuré sur les pouls qui ne pouvait provenir que
d’une source chinoise. Il a fallu ensuite distinguer ce qui relevait d’un savoir
commun, présent dans la plupart des traités médicaux chinois et ce qui était plus
spécifique à un écrit particulier. Il a résulté de cette analyse que plus de la moitié du
texte français semblait émaner d’une même source, le reste étant composé de consi-
dérations générales ou personnelles à l’auteur.
Cette source chinoise sur les pouls devait évidemment être antérieure au milieu du
e17 siècle, mais assez largement diffusée à cette époque pour que des missionnaires
aient pu la lire. Elle devait comporter une description de 30 pouls, suivant un ordre
identique à celui du livre français, avec des descriptions similaires de pathologies
selon ces pouls.
Un seul traité chinois réunissait toutes ces conditions : le Zhenjia shuyao
[principes conducteurs des maîtres de diagnostic], rédigé par Hua Shou en 1359. Ce
etexte est diffusé en Chine au 17 siècle. Sans parler de l’édition princeps de 1504, il
existe une réédition en 1620 ; en outre, des copies manuscrites circulent à cette épo-
que. J’ai pu le vérifier en explorant le fonds ancien de la bibliothèque de l’Institut de
médecine chinoise de la province du Jiangxi où j’ai travaillé pendant plusieurs an-
nées. Dans cette bibliothèque, j’ai étudié plusieurs manuscrits dont un qui est daté
edu 17 siècle, intitulé Mailun [Traité des pouls]. Le document se présente sous la
forme d’un ensemble de quarante-deux feuillets (dont cinq sans écriture).
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