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Entre résistance et changements

De
254 pages
Comment et pourquoi ont évolué en moins d'une décennie la connaissance et l'utilisation de la planification familiale des hommes et des femmes au Sénégal ? Son utilisation, bien qu'en progrès, est encore marginale alors que les niveaux de connaissance des méthodes contraceptives sont élevés. Quels facteurs sociologiques, culturels, économiques, démographiques permettent d'expliquer ce décalage ? Les données de ces enquêtes permettent de montrer qu'en réalité, la planification familiale s'inscrit dans les changements qui affectent en profondeur les structures familiales.
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Entre résistance et changements:
La planification familiale en milieu rural sénégalais

Collection
Dirigée par Yves Charbit, Maria

°Populations
Eugenia Cosio-Zavala,

0
Hervé Domenach

La démographie est au cœur des enjeux contemporains, qu'ils soient économiques, sociaux, environnementaux, culturels ou politiques. En témoigne le renouvellement récent des thématiques: développement durable, urbanisation et mobilités, statut de la femme et de l'enfant, dynamiques familiales, santé de la reproduction, politiques de population, etc. Cette démographie contextuelle implique un renouvellement méthodologique et doit donc prendre en compte des variables en interaction, dans des espaces de nature diverse (physiques, institutionnels, sociaux). La collection Populations privilégie les pays et les régions en développement sans pour autant oublier leurs liens avec les pays industrialisés et contribue à l'ouverture de la démographie aux autres disciplines. Elle est issue d'une collaboration entre les chercheurs de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD), de Populations et Interdisciplinarité (Université Paris V-René Descartes) et du Centre de Recherches Populations et Sociétés (Université Paris X-Nanterre).

Déjà parus
Véronique Petit: Migrations et société dogon Frédéric Sandron : Curiosités démographiques Patrice Vimard et Benjamin Zanou, ed. : Politiques démographiques et transition de lafécondité en Afrique JesusA.Alejandre et Jean Papail : L'émigration mexicaine vers ksllisUnis Stéphanie Toutain: L'interminable réforme des systèmes de retraite en Italie Patrick Livenais : Peuplement et évolution agraire au Morelos (Mexique) Bénédicte Gastineau et Frédéric Sandron: Dynamiques familiales et innovations socio-démographiques Sarah Hillcoat-Nalletamby : La pratique de la contraception à l'Ile Maurice Myriamde Loenzien : Le Sida en milieu rural africain BénédicteGastineau et Frédéric Sandron : La transition de lafécondité en Tunisie Yves Charbit, et Catherine Scomet: Société et politiques de population au Viêt-Nam Lelio Marmora: Les politiques de migrations internationales

Véronique PETIT
Avec la collaboration de

Marie-Lreticia des Robert

Entre résistance et changements:
La planification familiale en milieu rural sénégalais

L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-5865-7 EAN 9782747558655

REMERCIEMENTS

Que les populations des villages de Djender, Peyckouk, PoutDiack et Tassette trouvent ici l'expression de notre gratitude pour le temps donné, la vie partagée et les sourires offerts. Que Salif Ndiayel, Babacar Mané, Coumba Ndieye Diouf et Adrienne O'Deye2 soient sincèrement et chaleureusement remerciés pour leur engagement professionnel sur le terrain. Nos remerciements vont à également à Frédéric Sandron et à Yves Charbit, pour la qualité de leur travail de relecture et leurs suggestions critiques quant à l'élaboration de cet ouvrage. Que le laboratoire Populations & Interdisciplinarité, à travers son directeur, reçoive l'expression de la gratitude de l'équipe de recherche pour le soutien dont elle a constamment bénéficié tout au long de ce projet.

Cette recherche a été financée en 1997 par l'Organisation Mondiale de la Santé (projet n096370 BSDA).

Salif Ndiaye, ingénieur-démographe, chercheur associé à POPINTER est co-auteur du chapitre 1. 2 Adrienne O'Deye, sociologue, est co-auteur du chapitre 4. I

)

LISTE DES ACRONYMES UTILISES

APE APS ASC CERP BM DEF EDS FNUAP
IEC
ISF

Association des Parents d'Élèves Association Pour la Santé

Association Sportive et Culturelle Centre d'Expansion Rural Polyvalent Banque Mondiale Diplôme d'Études Fondamental
Enquête Démographique et de Santé

Fonds des Nations Unies pour Aux Populations Information, Communication et Éducation Indice Synthétique de Fécondité Maladie Sexuellement Transmissible Organisation Mondiale de la Santé Organisation Non Gouvernementale Programme d'Ajustement Structurel Programme Elargi de Vaccination Produit Intérieur Brut Syndrome d'Immuno Déficience Acquise II

MST

OMS ONG PAS PEV
PIB SIDA

INTRODUCTION CONTEXTUALISER LA PLANIFICATION FAMILIALE

Véronique PETIT

DU DECALAGE ENTRE L'OFFRE ET LA DEMANDE DE CONTRACEPTION AU SENEGAL

Le point de départ de cette recherche est la volonté de comprendre pourquoi il existe un tel décalage en Aftique de l'Ouest, et au Sénégal dans le cas qui nous préoccupe, entre des pourcentages très élevés de connaissance des méthodes contraceptives modernes médicalisées et une très faible proportion d'utilisateurs de la contraception en milieu rural. A l'heure actuelle, démographes, sociologues, spécialistes de l'information, de l'éducation et de la communication (IEe) en matière de planification familiale, bailleurs de fonds, responsables politiques disposent de toutes les données quantitatives nécessaires pour mettre en œuvre des politiques de population en vue de réduire la fécondité dans les pays du Sud. Alors que les indicateurs sont disponibles, tant la qualité de l'offre que la demande demeurent insatisfaisantes.

V.PETIT
L'offre relève directement de la volonté politique et des moyens financiers ou matériels disponibles. Le rôle des chercheurs est donc limité de ce côté, ils peuvent tout juste donner des indications quant aux orientations ou réorientations de la politique développée par les autorités nationales. Ce qui frappe dans le cas de l'Afrique subsaharienne, c'est le peu d'efficacité des programmes de planification familiale au regard des moyens et des énergies dépensés. Comme le notait déjà Thérèse Locoh en 1991: «La qualité de services de planification familiale laisse fortement à désirer, sinon comment expliquer que, même dans les villes où il existe un désir de planification des naissances, les femmes recourent si peu à la contraception et se tournent vers la fourniture, à la sauvette, de soi-disant produits contraceptifs achetés au marché ou, plus grave encore, vers l'avortement. L'exclusion de certaines catégories de clientes, le faible niveau de l'information dispensée, la prescription autoritaire d'une méthode, le recours à des contraceptifs non autorisés dans les pays développés sont autant de pratiques qui caractérisent, ici ou là, les services de planification familiale en Afrique et qui dissuadent un certain nombre de clientes potentielles. Quand on sait combien la démarche de demande de planification familiale peut apparaître risquée dans une société où tout est encore orienté vers la valorisation de la fécondité, on mesure à quel point il faudrait pousser le souci de sécuriser les femmes ou les couples qui demandent la contraception ». L'analyse de Locoh demeure malheureusement d'actualité, et ce au mot près, en ce qui concerne le Sénégal de 1997. Peut-être aurait-elle pu insister plus explicitement sur une des dimensions cachées de cette situation: le rôle de l'État et plus précisément son absence ou ses faiblesses. Il est clair que les pays qui réussissent à réduire significativement leur fécondité comme le Kenya, le Botswana et le Zimbabwe, ont ,une politique cohérente et dynamique. L'Etat a un rôle moteur à jouer: c'est à lui d'initier le mouvement par une série de réformes sur les législations ayant trait au statut des femmes, aux règles d'héritage, à l'accès à la terre par exemple. Il doit se distinguer clairement de positions religieuses ou politiques hostiles à la contraception. C'est à l'État de rendre visible et légitime la demande de contraception alors qu'elle reste encore socialement mal acceptée.

2

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LA PLANIFICATION

FAMILIALE

En revanche la demande, si elle est réduite démographiquement à un indicateur simple, pour ne pas dire simpliste (différence entre nombre d'enfants nés et nombre d'enfants désirés) exige pour être comprise une analyse socio-anthropologique assez fine. En effet, pour comprendre les mécanismes qui permettent aux individus d'éprouver le besoin d'une réduction de leur fécondité, puis de l'exprimer socialement et ensuite d'acquérir les moyens de la concrétiser, il est nécessaire de parfaitement contextualiser leurs attitudes et leurs comportements. La demande de contraceptif est en effet le résultat de facteurs d'ordres différents: culturels, économiques, sociologiques. C'est une équation dont il faut identifier les différents éléments qui la composent et la manière dont ils s'agencent. Si la théorie de la transition démographique et son avatar, la théorie de la modernisation, ont identifié des facteurs clefs dans le processus de réduction de la fécondité tels que l'éducation, l'élévation du niveau de vie, l'amélioration du statut de la femme, l'urbanisation, on sait aujourd'hui, grâce à la mise en perspective des transitions réalisées ou en cours en Afrique, en Asie et en Amérique latine, qu'il n'existe pas de «schéma universel de transition de la fécondité dans les pays du tiers monde» (Vimard, 2000: 297). Les démographes sont obligés d'admettre que chaque pays est un cas particulier, un assemblage spécifique de déterminants culturels, politiques, économiques qui vont induire un rythme et un schéma de transition propres à la société observée. En effet, si dans les pays européens la transition de la fécondité s'est déroulée sur deux, voire trois siècles, elle est beaucoup plus rapide (de l'ordre de quelques décennies) dans nombre de pays en développement. L'émergence du concept de malthusianisme de pauvreté montre, que, contre toute. attente par rapport à la version orthodoxe de la théorie de la transition démographique, des contextes économiques forts différents et leurs conséquences sociales peuvent engendrer une baisse de la fécondité, comme c'est le cas au Mexiquel. Ce n'est pas systematiquement l'accumulation
I Cosio-Zavala M-E., 1994, Changements de fécondité au Mexique et politiques de population. Editions L'Hannattan, Paris. 3

V. PETIT de facteurs positifs liés au progrès (plus de scolarisation, plus de santé, plus d'autonomie, un meilleur statut, plus de revenu, etc.) qui favorise l'utilisation de la contraception; cela peut être dû, à l'inverse, à l'accumulation de facteurs négatifs, de contraintes socioéconomiques, voire écologiques, comme le prouve l'exemple du Bangladesh (plus de catastrophes naturelles, plus de pauvreté, plus d'émigration, plus de violence sociale, etc.) 2. Le contrôle de la fécondité n'est donc pas forcément synonyme de développement, de progrès, il peut être concomitant à une crise, comme le note Adnan, « la pression née du besoin de s'assurer de quoi survivre a forcé les femmes à briser le carcan des prescriptions patriarcales de la purda et à participer aux activités économiques extérieures à leur enclos (. ..). Dans la mesure où les femmes touchant une rémunération ont pu garder le contrôle de son utilisation, elles ont aussi acquis un plus grand pouvoir de décision dans leurs familles» (1997 : 65). Cette complexification croissante des schémas de la transition démographique montre également que les notions de progrès et de développement sont à utiliser avec précaution, mais nous ne discuterons pas ici de ces concepts qui sont moins unilatéraux, unilinéaires que nous l'a laissé penser l'idéologie des Lumières. Les effets de la crise économique, et le fait qu'elle perdure en Afrique de l'Ouest, entraînent une paupérisation d'une partie de la population3. La question du contrôle de la fécondité ne se pose donc plus seulement en termes positifs de développement, de mobilité sociale et de réussite économique (motivations ou aspirations qui demeurent l'apanage des classes aisées), mais aussi en termes de préservation des revenus, de stratégie de survie pour les classes les plus défavorisées de la société. Il n'y a pas un mais des modèles de transition démographique si on compare les différents pays; on peut se demander si à l'intérieur même d'une société ne coexistent pas
2 Adnan S., 1997, «Baisse de la fécondité en situation de pauvreté absolue: aspects paradoxaux du changement démographique au Bangladesh » in Chasteland J-C. et Chesnais J-C., La population du monde. Enjeux et problèmes, Editions INED-PUF, Paris. 3 Kassé M., 1990. Sénégal: Crise économique et ajustement structurel, Editions nouvelles du Sud, Ivry sur Seine. 4

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LA PLANIFICATION

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différentes voies, aux significations contraires, sur le chemin de la limitation des naissances. A la dichotomie socio-économique se superpose souvent la dichotomie urbain / rural. L'effet de contexte que cette dernière sous-tend prend tout son sens puisqu'elle recouvre des oppositions en termes de ressources et d'opportunités économiques, de conditions d'habitat, d'accessibilité aux services scolaires et sanitaires, de relation à la culture valorisée, etc. Les problèmes d'accessibilité, par exemple le fait de résider près d'une route goudronnée, sont déterminants par rapport à l'éducation, donc à la santé4, y compris la santé de la reproduction. Il importe ainsi d'identifier les déterminants de la baisse de la fécondité spécifiques à la société étudiée, et de comprendre ensuite comment ils s'agencent au niveau des individus, de leur communauté de vie et au niveau de la communauté globale. En effet, l'évolution d'un déterminant n'est pas forcément parallèle à celle des autres:« L'une des difficultés essentielles de l'analyse réside en la détermination pour chaque société, du moment auquel elle se situe vis-à-vis des diverses temporalités qui déterminent l'orientation et le rythme des changements démographiques. Ces temporalités concernent différents processus dont nous pouvons citer les principaux (...) : croissance économique, progrès culturel, développement sanitaire, évolution des politiques de population, émergence d'une autonomie des couples et des individus, transformation du rôle de la femme dans la société» (Vimard, op. cit.). Un programme cohérent de planification ne peut se dispenser de prendre en compte ces différences de temporalités, qui varient selon les déterminants en cause, et également selon les groupes (femmes, hommes, jeunes, urbains, ruraux, scolarisés) ou les communautés. Entre nos deux dates d'observation, 1989 et 1997, la situation économique n'a cessé de se dégrader en Afrique: d'après les

4 World Bank, 2001. World Development Report 2000/2001. Attacking poverty, Washington. 5

V. PETIT chiffres de la Banque Mondiale s, le PIB par habitant en Afrique qui était de 546 dollars en 1970, est tombé à 525 dollars en 1997. Si on retire l'Afrique du Sud des calculs dont sont issus les chiffres précédents, la situation paraît encore plus dramatique: on passe de 525 à 336 dollars par personne. Cette crise économique s'est faite encore plus durement ressentir au début des années 80 en Afrique subsaharienne (tableau 0.1). « Les économistes définissent les crises comme un retournement brutal de la conjoncture économique se traduisant par une détérioration des conditions de vie des populations» (Vimard, 2002: 53). Au Sénégal, cette crise économique qui perdure place une partie de plus en plus importante de la population est en situation de précarité ou de paupérisation. Le pays a été contraint de dévaluer sa monnaie, le Franc CFA, en 1994 et d'accepter dès 1980 la politique d'ajustement structurel imposée par le Fonds Monétaire International sous la forme d'un programme d'ajustement structurel. Les conséquences sociales n'ont pas tardé à se faire sentir tant en milieu urbain qu'en milieu rural: entrée de plus en plus difficile sur le marché de l'emploi, manifestations répétées des étudiants pour une amélioration de leurs conditions de vie, accroissement de la délinquance, développement de l'usage de la drogue, abandon de l'école, etc. Quelles furent les conséquences démographiques de la crise économique? D'après Vimard (2002: 65-67), « la baisse de la fécondité en Afrique subsaharienne, durant ces années 1980 de stagnation voire de récession économiques, est davantage une transition de crise concernant les couches moyennes et supérieures de la population, alors que les couches pauvres se caractérisent par la permanence d'une fécondité plus forte ». Le Sénégal voit sa fécondité baisser bien qu'il soit en situation de stagnation économique, en effet, l'indice synthétique de fécondité (ISF) qui était de 7,2 enfants par femme en 1978, tombe à 6,6 en 1986. Si la baisse se poursuit durant la décennie suivante, elle concerne essentiellement le milieu urbain: l'ISF passe de 5,06 à 4,29 entre 1992 et 1997 en zone urbaine, alors qu'il reste stable à 6,74 en milieu rural. « Les groupes ajustent de manière divergente leur comportement en matière de fécondité en fonction de leur niveau de
Banque Mondiale, 2000. L'Afrique peut-elle revendiquer siècle? Washington.
5

sa place au

xxr

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vie et de leurs caractéristiques socioculturelles. Les catégories à situation la plus précaire, en termes de niveau de vie ou d'alphabétisation, semblent se diriger vers une augmentation de leur fécondité; celles à la situation la moins défavorable, de par leur instruction, leur activité et leur résidence urbaine, paraissent s'orienter vers une baisse de celle-ci» (Vimard, 2002 : 65).
TABLEAU 0.1. CROISSANCEANNUELLEDU pm SELONLA REGION ET LA PERIODE(en %) Pays Afrique Amérique Asie de Asie du arabes sublatineet Sud l'Est saharienne Carai'bes 5,5 1965-1973 (1) 3,2 3,7 5,1 1,2 2,1 1973-1980 (1) 0,1 2,6 4,7 1,7 1980-1989 (1) -2,2 6,7 -0,8 -0,6 3,2 1990-1998 (2) -0,4 0,5 1,9 4,4 (a) 3,6 (b) (a) Chine non comprise. (b) Inde non comprise. Sources: (1) Banque Mondiale, Rapport sur le développement dans le monde, 1991. Le défi du développement, Oxford University Press, New York, 1991 (2) PNUD, Rapport sur le développement humain, 2000. De Boeck Université, Paris Bruxelles, 2000.

Cette liaison causale simple (le niveau de vie détermine la fécondité) demande d'une part à être affinée en fonction des « caractéristiques socioculturelles» des différentes catégories sociales car entre le groupe en situation de grande précarité et celui le plus avantagé économiquement, il existe des attitudes et des comportements intermédiaires qui mériteraient d'être explicités. D'autre part, les caractéristiques socioculturelles demandent à être précisées: s'agit-il uniquement et classiquement du milieu de résidence, du niveau scolaire, de la nature de l'activité?

7

V. PETIT

QUESTIONS DE METHODE
L'étude présentée dans cet ouvrage, se propose d'identifier à un niveau local les facteurs qui semblent favorables ou non à l'utilisation de la planification familiale, d'essayer ensuite de comprendre la manière dont ils s'articulent entre eux, et d'analyser l'impact de la crise économique et sociale qui perdure au Sénégal en particulier depuis les années quatre-vingt. Comment cette récession se traduit-elle à un niveau local dans une société encore largement paysanne? Il conviendra donc d'examiner la place et le rôle des enfants au sein des familles et de la communauté villageoise. La taille de la famille devient-elle une question pour les familles alors que les ressources s'amenuisent et que le coût des enfants (scolarité, santé) ne cesse de croître? Le Sénégal représentatif de l'Afrique de l'Ouest Le programme des enquêtes de démographie et de santé (EDS) a été lancé au Sénégal en 1986 auprès des femmes et depuis l'enquête de 1992-1993 il concerne également les hommes. Auparavant, on peut signaler la réalisation de l'Enquête démographique nationale de 1970-1971 et de l'Enquête sénégalaise sur la Fécondité de 1978. On peut ainsi suivre l'évolution des comportements et des attitudes de la population sénégalaise depuis presque trois décennies. Les enquêtes EDS sont répétées à intervalles réguliers et permettent d'obtenir des indicateurs en matière de fécondité, de nuptialité, de pratique contraceptive; le questionnaire femme comprend par rapport au questionnaire homme, un module supplémentaire concernant la mortalité infantile et les soins accordés aux enfants. Le fait que ce type d'enquête soit effectué dans un grand nombre de pays en développement selon une même méthodologie autorise des comparaisons internationales. Les bilans régionaux réalisés (Ezeh, Seroussi et Raggers, 1996) montrent que le Sénégal est représentatif d'une Afrique de l'Ouest qui tarde à entrer pleinement dans la transition démographique, en conservant des taux élevés de fécondité et de mortalité (Charbit et Régnard, 1999). Cette région se

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distingue des autres régions du monde par toute une série d'indicateurs marquant son retard (tableau 0.2). Différents auteurs ont opposé l'Afrique de l'Ouest à certains pays d'Asie qui font figure d'élèves modèles ayant rapidement réussi à réduire leurs niveaux de fécondité et de mortalité infantile. Cette contre performance africaine est souvent expliquée par les prétendues spécificités culturelles de ce continent, en particulier l'importance accordée aux valeurs liées à la fécondité. Cette explication culturaliste trouve très vite ses limites ainsi formulée car le culte des ancêtres et la nécessité d'avoir un garçon pour le pratiquer, bien que sous des formes différentes, se retrouve tant en Asie (Charbit et Scornet, 2002) qu'en Afrique. Notre propos n'est pas de rejeter en bloc, bien au contraire, des interprétations engageant une dimension culturelle, mais nous voulons cependant souligner le fait que pour être pertinentes ces interprétations doivent être précises. Les causalités sont rarement aussi directes et unidimensionnelles. Des explications en termes culturalistes exprimées au niveau de l'Afrique ou de l'Asie sont forcément schématiques et caricaturales. Cette réflexion épistémologique a deux implications directes quant aux choix méthodologiques effectués dans l'enquête présentée ici: le niveau d'observation retenu est celui des villages, et grâce à l'approche monographique nous tenterons de contextualiser le plus fmement possible nos observations. Du choix de l'interdisciplinarité Les indicateurs socio-démographiques précédemment évoqués offrent une mesure relativement fme des comportements liés à la connaissance et à l'utilisation des méthodes traditionnelles (et naturelles) et modernes d'espacement des naissances. Grâce à ces données il est possible de construire des profils spécifiques de femmes et d'hommes selon leur âge, leur niveau scolaire, leur statut matrimonial, leur lieu de résidence et d'orienter ainsi les programmes de sensibilisation à la planification familiale. Ces données ne permettent cependant pas de répondre à l'ensemble des questions qu'elles soulèvent: elles mesurent des comportements mais à aucun moment elles ne les analysent en profondeur. 9

V. PETIT
TABLEAU 0.2. EVOLUTION D'INDICATEURS DEMOGRAPHIQUES, FEMMES SENEGALAISES 1978-1997

Indicateurs

Indice Synthétique de Fécondité Descendance finale Intervalle génésique

I(nombre de mois médian) ère
Age à la 1 naissance Age médian aux 1eres relations sexuelles (20-49 ans) Durée médiane de l'aménorrhée post-partum Durée médiane de non susceptibilité post-oactum

EDS II ESF 1978 1992-1993 EDS 11986 Fécondité 7,2 en 1978 urbain: 5,06 6,6 en 1986 rural: 6,74 7,3 7,9 en 1978 7,3 en 1986 30,9 (durée 32,4 moy. ,1978) urbain: 21,4 urbain: 20,1 rural: 18,7 rural: 18,6 en 1986 16,0 mois nd en 1978 et en 1986 nd en 1978 16,2 en 1986 nd en 1978 et en 1986 Nuptialité 16,4 en 1978 16,6 en 1986 48,5 en 1978 46,5 en 1986 Contraceotion 20,2 en 1978 69,2 en 1986 39,9 en 1978 et en 1986 0,6 en 1978 2,6 en 1986 nd en 1978 et en 1986 nd en 1978 12,2 en 1986 nd en 1978 6,6 en 1986 14,3 mois 16,2 mois

EDS III 1997 urbain: 4,29 rural: 6,74 7,06 33,0 urbain: 21,0 rural: 19,0 17,5 mois

13,2 mois 15,1 mois

Age médian au 1et mariage
des femmes de 20-49 Femmes vivant en union polygame en % Connaissance des méthodes modernes en % * Connaissance des méthodes traditionnelles en % * Utilisation actuelle des méthodes modernes en % A l'intention d'utiliser dans le futur une méthode contraceptive en % ** Femmes ne désirant plus d'enfant en % Nombre idéal d'enfants

16,6 47

18,0 46

74,2 47,6 urbain: 11,8 rural: 1,4 6

82,2 55,6 urbain: 19,3 rural: 2,1 10

19,7 urbain: 4,8 rural: 6,7

22,5 urbain: 4,5 rural: 6,0

Sources: EDS 1986, ESF 1978, EDS 1992-1993 et EDS 1997.
* Toutes les femmes, ** Femmes en union et non utilisatrices.

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LA PLANIFICATION

FAMILIALE

De surcroît, de nombreux travaux ont mis en évidence le décalage possible entre le comportement observé d'un individu et la pratique réelle ou les attitudes qu'il déclare6. Une personne peut fournir des réponses erronées parce qu'elle désire rester conforme à la norme sociale à laquelle elle est soumise, ou qu'elle valorise, parce qu'elle ne souhaite pas apparaître comme ayant un comportement déviant dans son groupe de référence, ou encore parce qu'elle suppose que l'enquêteur attend une réponse en particulier parmi les modalités proposées, modalité qu'elle reprend à son compte. Les enquêtes quantitatives observent la réalité sociale mais elles ne permettent pas au chercheur de s'interroger sur le sens que les individus donnent à leurs actions. Trop souvent les questionnaires en rationalisant les comportements a posteriori, les réduisent à un schéma de pensée qui correspond à un mode de pensée occidental et non indigène. La mesure démographique prime alors sur le sens, sur les contradictions, sur les décalages entre discours, attitudes et comportements. C'est à ce niveau d'analyse, de recherche du sens caché des actions que l'intégration d'une approche ethnologique peut se révéler fructueuse: l'ethnologue Mary Douglas7 insiste sur la nécessité de s'arrêter sur ce qui est déconcertant, « le silence, les hésitations, les confusions sont aussi intéressantes qu'un discours clair» (Douglas, 1968 : 21). Un discours clair donne une réponse ou une apparence de réponse, de compréhension immédiate, alors que les contradictions conduisent à d'autres questions pour lesquelles une solution n'apparaît pas systématiquement avec évidence. Prendre en compte les dysfonctionnements ou les écarts à la loi est d'autant plus significatif que l'on travaille sur un thème directement lié au changement social, ici l'adoption d'une pratique contraceptive moderne médicalisée. En effet, les comportements pionniers prennent naissance dans les marges d'action, même réduites, que chaque société offre à ses membres. Un écart à la norme est toujours acceptable, sinon négociable même s'il est modulé en fonction de
6

Bleek W., 1987, «Lying informants:
and Development

a fieldwork experience from

Ghana », Population
7

Review 13 : 314-322.

Douglas M., 1968, «Dogon culture-profane and arcane », Africa, vol. 38 (1), pp.16-25. 11

V. PETIT l'appartenance sociale des acteurs, de leur pouvoir au sein du groupe. L'étude de la marginalité peut être heuristiquement porteuse de sens car elle révèle les processus de transformation souterrains à l'œuvre dans des sociétés soumises à des contraintes de changement social. Ces contraintes ne sont cependant pas nécessairement extérieures comme on pourrait abusivement le penser lorsqu'on travaille sur des sociétés dites « froides» ou sans histoire. La seconde critique que l'on peut adresser à une approche quantitaviste est que les individus sont considérés comme des unités statistiques, additionnables donc interchangeables. Démographes et sociologues quantitativistes travaillent sur l'illusion statistique consistant à croire du moins à faire semblant que l'ensemble des individus interrogés par questionnaire ont un statut équivalent dans leur société. Cette contrainte statistique ne prend en compte ni la complexité du système social, ni les changements de statut lié à l'âge, au sexe, à la position familiale et professionnelle, qui interviennent au cours de la vie d'un individu. Sociologiquement parlant c'est une erreur. Les démographes prenant progressivement conscience de ces limites ont élaboré de nouvelles méthodologies comme l'analyse des biographies8, et ils proposent dans une perspective diachronique de mettre en parallèle par exemple les histoires migratoires, professionnelles, génésiques des individus. Cependant cette méthode d'analyse démographique implique une collecte précise et complexe afin d'obtenir des données de haute qualité. Cette forte contrainte technique ne favorise son utilisation dans le cas des populations marquées par la tradition orale et encore insuffisamment instruites, avec une conscience du temps et des dates encore floue. On peut par conséquent choisir un autre positionnement épistémologique, l'analyse interdisciplinaire, afin de réintégrer les rapports de domination, les contraintes sociétales à une analyse centrée sur un objet démographique. Le sens que ne peut produire l'analyse démographique sera reconstruit en travaillant conjointement avec d'autres disciplines des sciences sociales: la sociologie, l'anthropologie, I'histoire, l'économie.

8 Courgeau D. et E. Lelièvre, 1989, Analyse démographique biographies. Editions de l'INED, Paris. 12

des

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LA PLANIFICATION

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L'analyse interdisciplinaire pennet d'améliorer la qualité des analyses produites en croisant plusieurs approches par triangulation (FNUAP, 1997). En effet, les différentes méthodologies n'observent pas sous le même angle le même objet, au même niveau d'analyse. De surcroît, le croisement de données quantitatives et qualitatives renforce la validité des résultats produits par l'étude. La triangulation a notamment pour objectif la vérification des infonnations procurées par différents infonnateurs en les croisant avec d'autres sources (documentation publiée, observation participante, entretiens collectifs et individuels, histoires de vie) qui se rapportent au même thème. Par exemple, l'accès aux services de planification familiale nécessite de pouvoir réaliser des observations sur le niveau d'approvisionnement, sur la disponibilité des services, sur la perception de ces services par les clients et les professionnels, sur les coûts directs et indirects qu'ils impliquent. Cette approche et les méthodologies qui y sont associées sont particulièrement adaptées à l'étude de sociétés dites traditionnelles qui depuis la colonisation sont soumises à des changements structurels profonds et souvent sous-estimés (Balandier, 1967). Du fait de leur trajectoire historique particulière, ces communautés se caractérisent par la confrontation de plusieurs systèmes de valeurs radicalement différents qui se superposent sans s'exclure systématiquement: le système traditionnel ethnique, le système religieux (animiste à l'origine puis musulman et/ou chrétien), le système occidental moderne et sa rationalité économique. De surcroît, si à l'intérieur de ces communautés des processus d'individualisation sont amorcés et s'ils sont de plus en plus visibles, les solidarités familiales, lignagères et communautaires demeurent encore détenninantes au cours de la vie des individus. Le statut d'un individu, donc ses droits et ses devoirs, sont détenninés par la place que lui attribue la société en fonction de son âge, son sexe, sa caste, son statut matrimonial, caractéristiques qui vont se modifier au cours du cycle de vie. Il ne peut totalement échapper à ces détenninismes qui vont modeler ses comportements et sa conception des relations entre hommes et femmes, entre cadets et aînés, entre personnes de classes différentes par exemple. Ces multiples dimensions échappent aux enquêtes socio-démographiques 13

V. PETIT par questionnaire qui ne peuvent saisir dans quelles relations de pouvoir et de domination sont imbriqués les individus, à quels réseaux ils appartiennent, quels sont les groupes de pairs qui leur servent de référence. L'approche par questionnaire n'est pas forcément la meilleure pour rendre compte du processus décisionnel, des blocages auquel se heurte l'individu quant à l'utilisation de la contraception, car au travers de questions et de réponses fermées le chercheur pousse la femme ou l'homme interrogé à rationaliser ses décisions, à les reconstruire dans une logique souvent strictement économique. On gomme ce qui est recul, conflit, opposition, pressions familiales et communautaires au profit d'une démarche individualiste cohérente et linéaire. L'histoire et l'anthropologie ont clairement mis en évidence que la démographie est un processus historique, donc dynamique, une adaptation constante et variée aux changements sociaux et économiques (Cordell et Gregory, 1987). Les comportements démographiques, et en particulier la fécondité, ne peuvent pas être interprétés indépendamment du contexte socioculturel et économique de chaque société. Les fortes fécondités enregistrées en Afrique subsaharienne sont à mettre en relation avec les contraintes auxquelles ont été soumises ces sociétés au cours des derniers siècles (esclavage, colonisation, déstructuration du système économique traditionnel, etc.). Les sociétés ouest africaines, parfois qualifiées d' autosubsistantes, sont assujetties aux aléas climatiques, à des conditions écologiques souvent difficiles et aux soubresauts de 1'histoire. Sans doute très tôt dans le passé, un des objectifs essentiels de ces groupes humains a été de mettre en place un système social qui assure à la société sa propre reproduction, sa survie quelles que soient les contraintes qui lui étaient imposées par l'extérieur. Ceci a eu évidement des conséquences sur les règles du mariage (mariage arrangé par et au sein de la parenté, polygamie, âge au mariage) et de la constitution de la famille (âge des premières relations sexuelles, appartenance de l'enfant à un lignage, transmission du patrimoine et de la terre en particulier, etc.). La famille est ainsi devenue, et elle le reste encore, la cellule de base de ces sociétés, la production et la consommation prenant place dans le groupe 14

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domestique élargi. La productivité devait être suffisante pour assurer la répétition des cycles agricoles et le renouvellement des générations. La terre en était le moyen, et son accès était déterminé par les relations sociales qui s'appuyaient sur l'appartenance familiale ou clanique. Chaque famille avait accès à la terre et la transmettait de génération en génération. La survie et la puissance de la famille dépendaient de son travail: plus il y avait de personnes d'âge actif, plus sa production était grande. Le système de reproduction traditionnel cherchait à maximiser la reproduction de ses membres; de sa capacité de survie aux guerres, à la maladie, aux épidémies, aux accidents dépendait sa possibilité de produire et de recruter de nouveaux membres (Cordell et Gregory, 1987: 24). Ce système de pensée est ancré depuis des générations dans l'inconscient collectif même si une partie des contraintes a disparu. Il demeure en particulier fortement chargé de sens pour la population rurale et paysanne. Le rythme de la vie quotidienne est marqué par les saisons et les travaux agricoles. Par exemple, les départs en migration vers la ville se font en saison sèche alors que les retours coïncident avec l'arrivée de l'hivernage. C'est en effet à cette période que l'ensemble du groupe est mobilisé pour les travaux des champs, la production agricole devant assurer la survie de la famille pour toute l'année à venir jusqu'à la récolte suivante. Tout observateur ayant vécu dans une communauté paysanne le temps séparant les semailles des récoltes, ayant espéré l'arrivée des pluies, ayant redouté les criquets, sait combien la tension, l'angoisse des chefs de famille quant au lendemain est palpable... Les grandes peurs ancestrales sont toujours présentes même si elles sont plus diffuses dans l'imaginaire collectif; le souvenir des disettes n'est jamais loin; et avoir des enfants en nombre pour être certain que la terre de la famille sera cultivée demeure chez les anciens un argument de poids pour justifier leur opposition à une limitation des naissances. La destinée individuelle n'est comprise et conçue qu'à l'intérieur du devenir collectif. Cette inscription historico-culturelle ne peut donc pas être occultée car elle détermine implicitement le système de valeurs qui régit les comportements et les attitudes des hommes et des femmes. On ne peut pas comprendre pourquoi les sociétés subsahariennes, et 15

V. PETIT en l'occurrence la société sénégalaise, répugnent à adopter massivement la planification familiale si l'on ne conduit pas l'analyse en gardant à l'esprit cet arrière-fond historique et culturel. Pour Alban Bensa, « les faits sociaux ne sont pas des choses et l'anthropologie se range aux côtés des sciences sociales qui prennent en compte la dimension du temps. Ainsi, les contextes auxquels l'ethnologue et ses carnets sont immanquablement renvoyés doivent-ils être appréhendés comme des processus. A travers eux, la culture est un phénomène historisé» (1996: 53). Il importe de connaître le sens et l'origine des valeurs qui sont attachées à la fertilité afin d'analyser les modes d'acceptation de la planification familiale tant au niveau communautaire qu'individuel. Dans la recherche sur la fécondité, la volonté est d'arriver à une Whole demography qui remette en contexte le comportement de reproduction pas seulement dans les termes économiques et sociologiques de la théorie démographique conventionnelle, mais également dans des termes culturels et politiques. Selon Greenhalgh (1995), par rapport à l'étude de la santé de la reproduction, du moins, la « démographie anthropologique» est devenue une branche de la démographie plutôt que de l'anthropologie. Les anthropologues depuis le début des années 1980 s'intéressent et s'impliquent de plus en plus dans des recherches sur les conséquences dues aux changements des comportements démographiques (recul de la mortalité, baisse de la fécondité, changements des modèles familiaux, augmentation de l'âge au mariage). De l'utilisation des monographies en démographie En 1989, le laboratoire de recherches en démographie Populations et Interdisciplinarité (POPINTER, ex-CERPAA) conduisait une enquête dans quatre villages de la région de Thiès (villages de Djender, Peykouk, Pout-Diack et Tassette) auprès de la population féminine d'âge fécond (Charbit, Mané et Ndaye, 1994 : 271-280). Cette recherche fut réalisée à la demande du Ministère des Droits de la Femme et conduite en coopération avec la Direction de la Prévision et de la Statistique (DPS). Il s'agissait à l'époque d'identifier et de comprendre quels étaient les freins et les résistances à l'utilisation de la planification familiale en milieu rural, alors que les autorités sénégalaises s'apprêtaient à étendre plus 16

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largement le programme de planification familiale du milieu urbain au milieu rural. L'enquête fut uniquement centrée sur les femmes puisqu'elles étaient les cibles privilégiées des campagnes d'information du Programme National de Planification Familiale (PNPF). Elles furent interrogées sur leur fécondité, la mortalité infantile, les soins accordés aux enfants, leur désir d'enfants, leur connaissance des méthodes de contraception, l'utilisation de ces méthodes. Les seuls hommes interrogés furent des informateurs privilégiés, donc des hommes ayant un rôle, un statut privilégié dans la communauté. Cette recherche donna lieu à un ensemble de travaux universitaires d'étudiants et de chercheurs français et sénégalais dont les résultats principaux furent publiés dans un ouvrage intitulé La population du Sénégal (Charbit et Ndiaye, 1994). En 1997, une nouvelle étude fut conduite dans les mêmes villages, mais cette fois-ci elle incluait également les hommes âgés de plus de vingt ans. Cette dernière recherche bénéficie donc d'une connaissance approfondie des terrains d'enquête, d'autant qu'une partie des chercheurs qui composent l'équipe de 1997 étaient déjà impliqués en 1989. Cependant elle ne se place pas dans la perspective des enquêtes à passages répétés: à l'origine, il ne fut nullement question de reproduire ce travail, de plus la population étudiée et les documents d'enquête ont légèrement évolué et ils ne permettent pas des comparaisons systématiques. Il s'agit encore moins d'un observatoire de population, comme celui de Niakhar dans la région de Fatick. Ces deux dernières méthodologies permettent de mesurer et de suivre les dynamiques de populations étudiées. Notre objectif ici est plus modeste en terme de choix de population étudiée (seulement quatre villages) et il est thématiquement davantage centré. Les objectifs scientifiques de l'enquête devaient rendre possible l'élaboration d'un ensemble de propositions programmatiques afin d'améliorer la perception et l'utilisation des méthodes contraceptives modernes médicalisées en milieu rural. De ce point de vue, cette étude se positionne clairement dans le cadre d'une recherche appliquée et elle se rapproche des

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V. PETIT Rapid Assessment procedures9, bien que les opérations de collecte soient beaucoup plus riches et les analyses bien plus approfondies. L'enquête de 1997 renforce le corpus de connaissances anthroposociologiques et démographiques sur les attitudes, les comportements et les opinions des femmes en matière de fécondité et de contrôle des naissances en profitant du savoir déjà acquis sur les mêmes thèmes en 1989. Le second objectif est de constituer un corpus de données parallèle concernant la population masculine. Il s'agit au final de voir aussi comment chaque sexe construit ses attitudes et ses comportements, notamment par rapport à la taille de la famille, au statut des femmes, en fonction des représentations que les hommes se font des femmes, et inversement. Soulignons que ces représentations sociales sont le plus souvent construites à partir des normes sociales, des stéréotypes et qu'elles sont loin de traduire une véritable connaissance de l'Autre. Les hommes et les femmes agissent selon ce qu'ils croient que l'autre sexe pense, mais en réalité ils n'en savent rien, ou presque rien, faute de discussions au sein du couple. Un des objectifs de l'enquête était de vérifier si les discours, les positions des femmes par rapport à la planification familiale avaient évolué entre les deux enquêtes. De plus, il fallait replacer les attitudes et les comportements des hommes et des femmes les uns par rapport aux autres et comprendre comment ils s'inscrivent dans une communauté soumise à un fort contrôle social, la manière dont ils se structurent et se définissent. « L'intelligibilité de la culture étudiée ne se situe pas toute entière dans la façon dont les acteurs la vivent. Il faut tenter d'éclairer ce qu'inconsciemment ils cachent et surtout ce qui leur échappe» (Zonabend, 1985 : 37). La monographie peut être définie comme l'étude approfondie d'un groupe (village, communauté, quartier) qu'elle tente de saisir
9 On pourra consulter à ce sujet: FNUAP, 1997, Population and reproductive health programmes: applying rapid anthropological assessment procedures. Technical Report n039, New York. Charbit Y., Petit V., Lacides M-L., Hillcoat-Nalletamby S., 1996. « Village monographs. Using CERPAA's methodology in population, health, and family planning programmes» Paper presented at the expert consultative meeting group on Rapid assessment procedures and their application to population programmes, UNFPA, New York 6-8 December 1995. 18

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dans sa globalité et ses méandres. Cette méthodologie ne vise pas à une représentativité statistique. «L'approche monographique offre la possibilité de préciser les conditions sociologiquement pertinentes de la représentativité, puisque s'attachant à décrire les processus concrets de la formation des usages sociaux ou de l'évolution des institutions, elle met à jour les facteurs les plus importants, les moments de rupture les plus déterminants, du moins pour chaque culture ou chaque objet étudiés. Dès lors la généralisation est possible puisque l'on voit clairement en quoi chaque cas est particulier. Par ailleurs, à cette absence de représentativité, le chercheur remédie par un souci de totalisation au niveau de l'observation, de la reconstruction et de l'analyse des objets abordés. Cette totalisation consistant à saisir chaque trait culturel, chaque fait social dans son ensemble, sous toutes ses facettes et dans toutes ses relations avec les autres traits de la culture abordée, s'obtient grâce à la minutie de l'interrogation, la multiplicité des sources consultées et au long temps passé sur le terrain» (Zonabend, 1985 : 35). L'usage de la monographie appelle certaines remarques quant aux limites de cette approche: Tout d'abord comme l'a souligné Clifford Geertz (1973 : 22), il importe de distinguer entre étude de village et étude dans un village: «à hypostasier le terrain, à privilégier l'expérience monographique, ne risque-t-on pas de perdre de vue l'essentiel, la thématique et la problématique de la recherche? ». Marc Abélès rappelle que «dans l'esprit des fondateurs de la discipline, le terrain n'ajamais été rien de plus qu'un dispositif méthodologique. Le choix d'une échelle limitée ne prend son sens que du projet intellectuel qui anime l'investigation» (1996 : 99). D'autre part, le village est souvent choisi car il permet d'appréhender les rapports d'interconnaissance, les liens de proximité. Dans son Anthropologie Structurale (1958), LéviStrauss explique que le village est un bon objet ethnographique pour l'étude en particulier des sociétés paysannes car sa dimension permet l'exhaustivité et la précision. Cependant il faut se défier de la croyance selon laquelle une plus grande 19