//img.uscri.be/pth/a2d01b119779b7ded12294006ed62b0c15cc55ca
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

ENTRE TRAVAIL, RETRAITE ET VIEILLESSE, LE GRAND ÉCART

326 pages
L'histoire de la retraite et de la vieillesse réserve bien des surprises. Aujourd'hui trois problèmes majeurs apparaissent. Les départs à la retraite de plus en plus précoces bouleversent le schéma traditionnel des âges de la vie. L'allongement de la longévité modifie les relations entre toutes les générations. Enfin, de ces deux données essentielles résulte l'apparition d'un "nouvel âge". Mais qu'en sera-t-il demain dans une société vieillissante dont le taux de natalité est en-dessous du seuil de renouvellement ?
Voir plus Voir moins

(,

J

f t,

t
~

k
~

ENTRE TRAVAIL, RETRAITE ET VIEILLESSE LE GRAND ÉCART

,,

@ L'Harmattan, ISBN:

:f

1995 2-7384-3238-7

t

Textes réunis par Anne-Marie GUILLEMARD, Jacques LÉGARÉ, Pierre ANSART

ENTRE TRA VAIL, RETRAITE ET VIEILLESSE LE GRAND ÉCART

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Un nouvel âge de la vie est apparu. Entre le temps du travail, la retraite, et la vieillesse, l'abaissement de l'âge de la retraite conjugué à l'accroissement de la longévité engendre une nouvelle période de l'existence. Pourquoi et avec quelles conséquences? Historiens, démographes, sociologues, économistes et médecins s'efforcent de répondre à ces questions avec clarté et objectivité.

LISTE DES PARTICIPANTS Claudine ATTIAS-DONFUT
Directeur des Recherches sur le Vieillissement, CNA V

Diane BELLEMARE Université du Québec à Montréal
Patrice BOURDELAIS Centre de Recherches Historiques, EHESS, Paris E. CAMBOIS Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, Démographie et Santé, Centre Val d'Aurelle, Montpellier Yves CARRIERE Groupe de Recherche sur la Démographie Québécoise, Université de Montréal. Fr~nçoise CRIBlER Equipe de géographie sociale et gérontologie, CNRS, Université Paris 7- Denis Diderot Hélène DAVID Groupe de Recherche sur les aspects sociaux de la prévention (GRASP), Université de Montréal Michel FROSSARD Université Pierre Mendès-France plinaire de Gérontologie de Grenoble, Centre Pluridisci-

Hervé GAUTHIER Direction des statistiques socio-démographiques, Statistique du Québec

Bureau de la

Anne-Marie GUILLEMARD Université Paris Panthéon, Sorbonne Paris I et Centre d'Études des Mouvements Sociaux Gilbert LECLERC Université de Sherbrooke

7

Richard LEFRANCOIS Université de Sherbrooke Georges LÉTOURNEAU Institut d'ethnogérontologie, Montréal c. MATHERS Australian Institute of Health and Welfare, Canberra, Australia

Georges MATHEWS I.N.R.S. Urbanisation,Montréal. Ronald MELCHERS
Université d'Ottawa

Christian PAYEUR Centre de l'Enseignement du Québec Norman POULIN Université de Sherbrooke Lise POULIN-SIMON Université Laval Jean-Marie ROBINE Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, Démographie et Santé, Centre Val d'Aurelle, Montpellier Renaud SANTERRE Département d'anthropologie, Université Laval, Québec Diane-Gabrielle TREMBLAY Télé-Université du Québec David G. TROY ANSKY Associate Professor of History, Texas Tech. University, USA Jacques LÉGARÉ
Université de Montréal

Pierre ANSART Professeur Émérite, Université Paris 7 - Denis Diderot

:.~ :.,

8

PRÉSENTATION
La retraite n'est assurément pas un «marqueur» universel du vieillissement puisque la notion même de «retraite», fixant une coupure entre le temps de l'activité et celui de l'inactivité, n'existe pas dans les sociétés relevant des études ethnologiques. De même, la conception et les critères de la vieillesse sont éminemment variables selon les cultures (Renaud Santerre). Ce point de départ nous rappelle suffisamment que la retraite est une construction sociale et que les seuils d'âge de la vieillesse vont prendre des caractères et des significations multiples au cours de l'histoire. Contrairement aux préjugés courants, la vieillesse est une notion socialement construite et l'historien distingue des «âges de la vieillesse» selon les cultures et selon les périodes. C'est dans cette perspective commune que des spécialistes français, québécois et américains, historiens, démographes, sociologues et économistes, rassemblent ici des conclusions de leurs recherches sur les définitions de la vieillesse, les contrats intergénérationnels, les modes de vie et, enfm, les problèmes et les évolutions prévisibles. Définitions sociales de longue durée de la vi~illesse dans une perspective

Un rappel historique est indispensable pour mesurer l'ampleur de ces profondes redéfinitions et pour comprendre la situation actuelle. Ce détour fait apparaître, dans la société française particulièrement, une histoire longue et complexe faite de modèles différents selon les périodes, selon les classes sociales, changements liés aux transformations économiques, politiques et culturelles (Patrice Bourdelais). Un moment très significatif se situe au lendemain de la Révolution, sous la Restauration, alors que plusieurs modèles de retraite se croisent et se juxtaposent (modèle familial, modèle d'Ancien Régime et nouveau modèle étatique à vocation égalitaire) (David G. Troyansky). Ce détour historique met fortement en relief l'étendue des transformations des formes sociales de retraite et de vieillissement, et combien les notions de seuils, de transitions, et la notion même de vieillesse se sont transformées et doivent être considérées avec précision. Pour la période contemporaine, les comparaisons internationales s'imposent pour faire apparaître les différences et les points communs entre les différents systèmes de mise à la retraite. Une comparaison internationale des dispositifs de sortie anticipée d'activit~ entre la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la Suède, met en évidence l'ampleur du phénomène de l'abaissement du seuil d'accès à la retraite et la complexité des procédures telles que les mises en «pré-retraite». Le ralentissement économique des années 1975 n'a fait qu'accélérer le phénomène et accroître aussi les difficultés 9

liées à ces transfonnations structurelles (Anne-Marie Guillemard). Cet abaissement du seuil d'accès à la retraite joint à l'accroissement de la longévité engendrent un écart croissant (le «grand écart») entre le temps de travail, la retraite et la vieillesse, créant ainsi un nouvel âge de la vie. Générations, contrat intergénérationnel

Un aspect hautement significatif de ces transformations réside dans les nouveaux rapports qui s'établissent entre les générations. Ces mutations, dans une société qui peut être quadri-générationnelle, entraînent la mise en place d'un nouveau contrat entre les classes d'âge. En fait, l'étude attentive fait apparaître que les rapports intergénérationnels ont connu des redéfinitions profondes dès le début de l'ère industrielle, comme on le voit dans le milieu du travail (Ronald Me/chers). Pour comprendre les nouveaux phénomènes de longévité et leurs conséquences, il importe de préciser quelle est aujourd'hui l'espérance de vie sans incapacité. Plusieurs scénarios ont été proposés récemment et des méthodes appropriées pour cerner ces phénomènes et leur évolution ont été élaborées. Seul un examen attentif pennet de faire apparaître les liens exacts qui existent entre la durée de vie professionnelle, la santé et la longévité (J.M. Robine, C. Mathers, E. Cambois). TIfaut rappeler combien ces rapports intergénérationnels s'organisent différemment selon les cultures et même au sein des sociétés industrialisées. On le voit au sein des communautés culturelles (asiatiques, africaines) au Québec: les soutiens que peuvent apporter les moins âgés aux plus âgés sont complètement différents selon que le grand âge est associé à l'autorité et au pouvoir sur la descendance ou, au contraire, associé à une ascèse à caractère religieux (Georges Létourneau). C'est un problème permanent qui trouve aujourd'hui des combinaisons nouvelles et qu'il importe de mieux explorer. Les nouvelles longévités font coexister pendant une longue période de vie trois ou quatre générations et l'on vérifie que cette situation entraîne de profonds changements dans les rapports intergénérationnels. En bien des cas on constate que la génération des grands-parents adopte certaines valeurs et comportements propres à la jeune génération. Il s'opère en quelque sorte une inversion des transmissions traditionnelles des fonnes de vie (Claudine Attias-Donfut).

Comportements: de vie

aspirations,

projets,

nouveaux

modes

L'examen des comportements des personnes âgées montre que les différences sont fortes entre celles qui ont un vieillissement que l'on 10

peut qualifier de «réussi» et les autres. Les plus autonomes actualisent au mieux leurs capacités physiques, psychologiques (cognitives et affectives) et sociales grâce à des interactions constantes avec leur milieu. Des recherches en cours visent à mettre en évidence les conditions qui favorisent ce développement de leur potentiel, le maintien de leur autonomie physique et psychologique ainsi que de leur bonne adaptation sociale (Gilbert Leclerc, Richard Lefrançois, Norman Poulin). Une enquête menée auprès de deux groupes de retraités parisiens, les premiers ayant pris leur retraite en 1972 et les seconds en 1984, montre combien les différences entre ces deux cohortes sont considérables. Les retraités de la seconde cohorte ont davantage de revenus, ils ont davantage d'activités et se disent plus satisfaits de leur situation que ceux de la première cohorte. Leurs conditions familiales aussi ont changé: ainsi ces «jeunes retraités» ont souvent, au moment de leur accès à la retraite, davantage de revenus que leurs enfants; ils continuent à les aider lorsque ceux-ci sont en difficulté (Françoise Cribier). Les membres retraités de l'enseignement ont pu faire l'objet d'une investigation poussée du fait de l'homogénéité de leur statut et de leur régime de retraites. Au Québec, comme en France, le montant des retraites a été notoirement augmenté durant les années 1970. Cette amélioration a eu pour conséquence une notable élévation du niveau de satisfaction de ces jeunes retraités, une amélioration de leur bien-être psychologique, de leurs activités relationnelles et de leur autonomie, comme le montre une enquête approfondie menée auprès des retraités de fraîche date (1985-1990) de l'enseignement au Québec (Hélène David, Christian Payeur). Toutefois, les inégalités face à la retraite demeurent. Le dualisme économique entre le secteur central regroupant les industries à forte productivité, et le secteur périphérique regroupant les firmes peu productives et peu rentables, a des répercussions jusque dans les modalités de la retraite. Ainsi les travailleurs qui ont bénéficié de meilleures conditions de travail et de salaires plus élevés propres au secteur central abordent aussi la retraite en de meilleures conditions (Yves Carrière). Perspectives, prises en charge, futur

Les perspectives d'avenir restent, néanmoins, inquiétantes. Les projections démographiques annoncent, pour le Québec (mais ces données sont, dans une large mesure, comparables pour toutes les sociétés industrialisées), un fort accroissement du nombre relatif des personnes âgées pour la fin du siècle. Ce phénomène, joint à la précocité des mises à la retraite et à l'accroissement de la longévité, laisse prévoir une phase particulièrement critique, au Québec, pour les Il

régimes de retraites à partir de la période 2006-2011. Cette évolution peut conduire à une crise de ces régim~s et, éventuellement, à un véritable conflit des générations, si les Etats continueI1tà ne réagir qu'en fonction du court tenne (Georges Mathews). Une forte contradiction tend à se développer entre, d'une part, le vieillissement accéléré de la population et, d'autre part, les politiques d'éviction de la main-d'œuvre vieillissante, notamment féminine. Au Québec, un ensemble de facteurs viennent favoriser ces stratégies d'exclusion: les politiques macro-économiques, le surplus chronique de la main-d'œuvre, l'organisation du travail, mais aussi les anticipations des travailleurs et travailleuses âgés à l'égard de la retraite. On constate que l'adoption de stratégies de rétention de la maind'œuvre se heurte actuellement à des obstacles certains qui ne pouITaient être contournés que par des mesures d'assouplissement et d'aménagement de la durée du travail en fin de carrière (Diane Bellemare, Lise Poulin Simon, Diane-Gabrielle Tremblay). La fécondité étant, au Québec comme en France, en dessous du seuil de remplacement des générations, on peut prévoir assez précisément la diminution du nombre des personnes sur le marché du travail. Actuellement, la croissance du nombre des actifs due, en particulier, à l'accroissement de la main-d'œuvre féminine, et le taux élevé de chômage, font que l'on ne s'intéresse guère à cette question. Elle se posera prochainement et il convient, dès maintenant, de proposer des simulations sur les moyens d'enrayer cette décroissance de la population active. Trois moyens seront disponibles: le recul de l'âge de la retraite, le redressement de la fécondité et, enfin, le recours à l'immigration. Les calculs des simulations font apparaître que le recul de l'âge de la retraite n'aurait en fait pas une incidence très forte. Compte tenu, d'autre part, des charges trop considérables que supposerait une immigration massive, c'est bien sur le taux de fécondité qu'il conviendrait d'agir pour maintenir à long terme les effectifs de la population active (Hervé Gauthier). De toutes parts des questions sont posées sur l'avenir du régime des retraites et donc sur l'avenir de ce nouvel âge entre retraite et vieillesse. Des scénarios-catastrophes sont régulièrement avancés, soulignant les inquiétudes et les risques d'impasse des régimes actuels. Sans prétendre prévoir complètement l'avenir qui peut se modifier selon les décisions qui seront, ou ne seront prises, on peut se proposer de mettre en évidence les tendances lourdes de la situation actuelle et les tendances «porteuses d'avenir». En fait, des réformes ont déjà été mises en place et l'on voit aujourd'hui émerger en France un modèle moins unitaire qu'autrefois, un «modèle pluraliste» non seulement faisant appel aux retraites par capitalisation, mais annonçant aussi sans doute l'apparition d'un nouveau modèle de régulation des activités et du travail (Michel Frossard). Le débat politico-économiquesur ce sujet se poursuit, au Québec comme en France, et concerne des enjeux 12

essentiels pour la société d'aujourd'hui et de demain. Ces différentes études ont été exposées et discutées lors du Colloque organisé à Paris les 17 et 18 juin 1993 par le Centre de Coopération Interuniversitaire franco-québécoise. Anne-Marie Guillemard, Jacques Légaré, Pierre Ansart.

13

Partie I

DÉFINITIONS SOCIALES DE LA VIEILLESSE DANS UNE PERSPECTIVE DE LONGUE DURÉE

LE SEUIL D'ENTRÉE DANS LA VIEILLESSE: LE POIDS DE L'HISTOIRE Patrice BOURDELAIS
Aux yeux de l'historien, et si l'on veut bien admettre que le sentiment de marginalisation sociale découlant de la retraite n'est pas synonyme de vieillesse, la réponse à la question posée par ce colloque pourrait difficilement être positive pour les pays développés de la fin du XXe siècle sans sacrifier exagérément à un certain pessimisme à la mode. Ce serait particulièrement mal venu dans le cas français où, du fait d'un double mouvement inverse, ample et récent, le seuil d'accès à la retraite s'est abaissé alors que l'âge d'être vieux s'élevait. Mais il y aurait quelque naïveté à croire que dans le passé ces deux seuils coïncidaient ou que la prise en charge de la vieillesse était toujours parfaitement adaptée. D'ailleurs, d'une époque à l'autre, la définition de l'âge de la vieillesse n'aurait-elle pas évolué dans le sens d'une prise en charge dont les formes et les justifications ont elles-mêmes changé? La nouvelle histoire a souligné l'importance décisive que revêt l'histoire culturelle dans tous les champs de la réalité économique et sociale; n'est-il pas aisé de montrer ici que les effets réciproques des représentations des âges de la vie et des catégories d'analyse chères à la démographie historique sont au coeur de la question poséel ? Car on voit mal ce qui s'oppose à l'adoption généralisée du constat rappelé cidessus, sinon les représentations héritées, les catégories statistiques figées et quelques notions qui excluent implicitement tout changement de la réalité de l'âge, par exemple celle de vieillissement de population. Dans une perspective pluriséculaire, je m'attacherai d'abord à suivre les modifications successives des articulations entre la représentation de la vieillesse, l'idée de la justification morale de la retraite et les conditions démographiques et politiques générales. Concernant le fait que la réalité de l'âge de la vieillesse ait changé, la seconde partie en proposera les indices, en restituera la chronologie et en précisera l'ampleur. Enfin, je présenterai le double héritage: la perception négative dominante de la vieillesse depuis la fin du XIXe siècle et l'utilisation généralisée de la notion de vieillissement de population, qui, par ses connotations et son usage, nous empêche de percevoir clairement ce qui a changé dans notre conception de l'âge de la vieillesse aujourd'hui. Seule l'existence de ces inerties justifie que l'on puisse encore mettre en parallèle l'accès à la retraite et l'entrée dans la vieillesse.

1 Tous ces aspects ont été développés Paris, Odile Jacob, 1993, 441 p.

par Patrice Bourdelais,

L'âge de la vieillesse,

17

Les retournements

de la perception

de la vieillesse

Si l'on brosse à grands traits l'évolution de la représentation de la vieillesse en ne retenant que les tendances dominantes, à une longue période au cours de laquelle l'emportait la perception négative succède une ère nouvelle à partir de 17501. Au XVIIe siècle, les Réformes contribuent à placer la vieillesse en marge de la vie familiale et sociale: elle est l'âge préférentiel de la retraite spirituelle et de la préparation à la mort. Par ailleurs, les descriptions des vieux ne sont guère aimables. «Les vieillards sont d'ordinaire soupçonneux, jaloux, avares, chagrins, causeurs, se plaignent toujours, les vieillards ne sont pas capables d'amitié», affirme le dictionnaire de Richelet (1679). Et même s'il est habituel de distinguer une vieillesse «verde et crue» qui précède l'âge «décrépit» au-delà de 75 ans, ce sont les termes cités ici qui désignent l'ensemble des vieillards. Les vieilles femmes sont décrites avec encore moins de mansuétude: «les vieilles sont fort dégoûtantes, vieille décrépite, vieille ratatinée, vieille roupieuse». Groupe clairement identifié depuis la plus haute antiquité, la vieillesse n'est guère définie jusqu'à la fin du XVIIe siècle par un seuil d'âge précis (les choix varient entre 50 et 70 ans), mais plutôt par un ensemble de caractéristiques peu flatteuses. Puis, dans le cadre de l'ensemble des évolutions culturelles du XVIIIe siècle, une conception nouvelle de la vieillesse s'affmne. Les vieillards deviennent bons, beaux et frais. Porté sur les scènes de théâtre, leur personnage évolue: les barbons de Molière sont par exemple devenus inacceptables. Au moins chez les élites, le vieux se trouve inséré dans la famille et dans la société. Devenu sage et seul capable de tenir compte de l'intérêt général, on lui confie un rôle essentiel d'éducation des jeunes. Le thème de la solidarité entre les générations successives est exprimé dans de nombreux textes, et dans certaines œuvres d'art. C'est dans ce contexte qu'apparaît le terme de retraite, dans l'acception qui est la nôtre aujourd'hui, d'abord versée aux vieux soldats par la Nation qui leur est redevable (1764 : une pension est octroyée aux soldats blessés, malades ou usés par leur service; 1771, une véritable retraite est versée à ceux qui comptent plus de vingt-quatre ans de service). Au cours de la même décennie, la Ferme générale institue un fonds pour ses employés âgés et infmnes, alimenté conjointement par la Ferme et par un prélèvement effectué sur les appointements des employés. Le système s'étend ensuite aux Ponts et chaussées, à l'Imprimerie nationale... Une reconnaissance de la dette contractée par l'Etat à l'égard de ceux qui l'ont servi, la naissance de «carrières» structurées, la volonté de mettre un terme au destin
1 Contribution essentielle de David Troyansky, Miroirs de la vieillesse en France au siècle des Lumières, Eshel, Paris, 1992.

18

misérable du vieillard qui ne peut plus travailler rendent compte pour l'essentiel de ce premier développement. Les progrès techniques et mathématiques de prévision n'en sont pas les seules causes, c'est aussi la laïcisation des conceptions de la vie qui y conduit. Tant que la confiance en Dieu guide l'action humaine, l'idée de prévoyance, celle ,:' d'une assurance vieillesse ne peuvent se développer, Dieu est censé y pourvoir. Mais lorsque se produit «le transfert du ciel à la terre», l'homme doit se prendre en charge1. De plus, au XVIIIe siècle, la conscience que seule la possibilité de travailler permet au peuple d'échapper à la misère devient très claire, or la vieillesse, comme la maladie, peut rendre inapte à toute activité et par conséquent conduire à l'indigence. De nombreux plans d'assurance maladie et vieillesse vont alors de pair avec un plaidoyer en faveur de l'épargne. Par exemple, Lavoisier présente en 1788 un «Projet d'établissement d'une caisse de bienfaisance dont l'objet serait d'assurer aux vieillards et aux veuves des secours contre l'indigence»2. Il souligne que la faiblesse du vieillard impose normalement à ses enfants de subvenir à ses besoins. Mais il existe des vieillards sans enfants survivants, ainsi que des enfants indigents ou dénaturés. C'est pourquoi Lavoisier propose une «Caisse d'assurance» qui accueillerait les placements d'épargne au cours de la vie active puis verserait des secours pendant la vieillesse. Condorcet envisage une solution voisine, et le Comité de Mendicité de la Constituante se fait l'avocat d'un système qui doit assurer à ceux qui y ont recours une retraite «douce ou certaine pour la fm de leurs jours». La retraite par capitalisation est proposée, et certains soutiennent même l'idée que l'Etat doit se charger d'organiser ces secours à la vieillesse, car tous ne peuvent épargner suffisamment pour percevoir une retraite. Bref, la notion de retraite, telle que nous l'entendons, était bien née. Elle découlait du passage de la charité à la prévoyance, tout en participant à cette mutation. Dans une société qui confiait moins largement la vie de ses membres sur terre à la vigilance de Dieu, on tentait de garantir à l'individu, et au vieillard, leur indépendance, y compris économique, à l'égard des solidarités anciennes qui devaient subvenir à leurs besoins, représentées par la communauté villageoise ou urbaine, ou la famille. Car l'indigence était intimement liée à l'incapacité de travailler à cause de l'âge ou d'une invalidité, association qui perdure explicitement au moins jusqu'à la loi de 1905. Enfin, cette proximité entre les préoccupations du XVIIIe siècle et les nôtres se rencontre aussi dans l'intérêt porté aux musées, et dans le culte des grands anciens. Dès 1747, on montre les tableaux du cabinet du roi, en 1750 le «cabinet du Luxembourg» est ouvert, et bientôt un
1 Lucien Febvre, Pour l'histoire d'un sentiment: le besoin de sécurité, Annales E.S.C, 1956, pp. 244-247. 2 Lavoisier, Œuvres, Paris, 1864, LVI, p. 238 et suivantes.

19

projet de muséum au Louvre apparaîlL'époque n'a plus guère de goût pour la peinture mythologique, si bien que se développe la peinture d'histoire: les artistes s'inspirent désonnais plus fréquemment de l'Antiquité, du Moyen Ageet de sujets nationaux. Cette manière de célébrer l'histoire conduit à découvrir l'intérêt du patrimoine, et la valeur des grands hommes. Sous le règne de Louis XVI, une partie des commandes officielles est consacrée aux «faits honorables de la Nation». Les Comédiens français placent dans leur salle les bustes de leurs auteurs favoris et l'on conseille aux maîtres d'école d'afficher des représentations des grands événements nationaux sur les murs de leur classe. Désormais, les images du grand ancien, du père et du pédagogue sont plus ou moins superposées. Les élites de la seconde moitié du XVIlle siècle ont pensé que l'apprentissage et la socialisation des jeunes se faisaient à travers l'ancêtre et le grand homme. L'idée d'un panthéon national a mûri, et si le vieillard est honoré, c'est parce que, tout comme l'ancêtre, ou le grand homme, il est dépositaire d'une sagesse, d'une morale, d'un enseignementl. Au XVIIIe siècle, les personnes des milieux favorisés semblent désormais disposer de deux à trois fois plus de chances que les autres d'atteindre leur soixantième anniversaire. Et au-delà de cet âge l'inégalité d'espérance de vie persiste. Ce changement majeur dans l'histoire de l'humanité s'accompagne d'une mutation des sensibilités, des perceptions de la vie et de ses différents âges, qui bouleverse la représentation du rôle et de la place des vieillards dans la société. Honorés, ils sont désonnais chargés d'éduquer les jeunes générations pour lesquelles ils constituent la mémoire du temps et une sorte de sensibilisation à la perception des changements historiques. Réinsérés dans la société et dans la famille, dotés d'un rôle très important parce que la vieillesse n'est plus synonyme de décrépitude, les vieillards commencent à être activement pris en considération. L'on tente de mettre en place les systèmes de retraites et non plus seulement d'assistance. Une telle réinsertion des vieillards au sein de la société, qui se traduit par des conflits et par des préoccupations d'équilibre des charges, ne pouvait que mettre en évidence, en des termes neufs, la question de la vieillesse. Pourtant, au XIXe siècle, l'âge de la retraite a souvent été considéré comme trop élevé par les ouvriers qui, il est vrai, avaient peu de chances de l'atteindre. Mais cette revendication a plutôt renforcé le lien entre vieillesse et retraite, même si l'usure des corps au travail était très précoce. La vieillesse survenait alors avant l'âge de la retraite, du moins panni les gens du peuple. L'évolution des salaires au cours de la vie active indique que le rendement diminue dans toutes les professions
1 Jean-Claude Bonnet, «Naissance du Panthéon», Poétique, Revue de théorie et d'analyse littéraires, fév. 1978, 33, pp. 46-65.

20

qui font appel à la force physique plus qu'à l'expérience dès 45 ans, au-delà du cinquantième anniversaire la diminution du salaire s'avérant même très rapidel. La perception assez négative de la vieillesse qui se développe à partir de la fin du XIXe siècle et se prolonge jusqu'aux années 1950 au moins, conduit à parler d'une sorte de pré-vieillesse au .:cours de laquelle la contribution au travail serait déjà déclinante. Fernand Boverat reprend cette idée en la généralisant à l'ensemble des professions. TIécrit par exemple en 1946 : «Nul ne conteste d'ailleurs que le chef d'entreprise de 35 ans, qu'il soit artisan, commerçant ou agriculteur, a en moyenne plus de dynamisme et d'esprit d'entreprise et moins de tendance à la routine que celui de 55 ans»2. Dans le même temps, il parle d'allongement de la vie active, de report à 65 ans de l'âge de la retraite. Une telle perception négative de la vieillesse s'est développée dans le dernier quart du XIXe siècle sous l'effet de nombreux facteurs, parmi lesquels la peur collective de la dépopulation n'est pas le moindre3. Depuis la défaite contre la Prusse, les statisticiens français scrutent avec minutie révolution de l'effectif et de la proportion du groupe des «vieillards», personnes âgées de 60 ans et plus, défini et évalué régulièrement de 1872 à la Seconde Guerre mondiale. La permanence de cette catégorie qui reprend le seuil de la vieillesse qui s'était peu à peu imposé au XVIIIe siècle signifierait-elle qu'il n'y a guère eu de changements dans la réalité de l'âge d'être vieux? L'âge ne serait-il pas une variable soumise aux temporalités de l'Histoire? Les progrès de l'âge de la vieillesse

Qui pourrait soutenir que la réalité humaine désignée par la catégorie «vieillards de 60 ans et plus» n'a que peu évolué depuis 1850 jusqu'à 1930 et plus encore jusqu'à nos jours? Qui soutiendrait que le seuil d'âge de la vieillesse n'a pas changé depuis le XVIIIe siècle? Il s'agit tout d'abord de savoir en quoi la réalité de l'âge a changé, à quelles époques ces mutations se sont produites, et enfin d'en estimer l'ampleur. La plupart des aspects de la réalité de l'âge, nombreux et complexes, ne se prêtent guère à une mesure qu~titative, aussi une simplification est-elle nécessaire. Seules trois dimensions essentielles de l'évolution de la réalité de l'âge ont été retenues ici: la probabilité d'atteindre le
1 Par exemple, René Leboutte, «Perception et mesure du vieillissement durant la transition démographique», Populations âgées et révolution grise, Bruxelles, 1990, CIACO, pp. 599-618. 2 Fernand Boverat, Le vieillissement de la population, Paris, 1946, Les Editions sociales françaises, p. 108. 3 Je les ai développés dans Patrice Bourdelais, L'âge de la vieillesse, chapitre XI.

21

~

;1

seuil de la catégorie des «vieillards», l'insertion des personnes âgées dans le cycle familial et dans la succession des générations; l'amélioration de l'état de santé des sexagénaires et des septuagénaires. Le choix d'indicateurs appropriés devrait permettre de préciser la chronologie et l'ampleur de la véritable révolution qui est intervenue dans l'état de santé des personnes âgées depuis un siècle et demi. L'espoir d'atteindre soixante ans Afin d'éliminer les effets des variations, importantes, de la mortalité au cours des premières années de la vie depuis le règne de Louis XV, une estimation de la probabilité d'atteindre 60 ans lorsque le jeune adulte fête son quinzième anniversaire est seule retenue ici1. La fréquence a été calculée en rapportant le nombre des sexagénaires survivants à l'effectif des jeunes de 15 ans. La forte croissance de la période 1785-1825 se fait moins vive que si l'on avait fait le calcul à partir de la naissance, elle indique quelle fut la part de la diminution de la seule mortalité adulte, puis la stagnation du XIXe siècle se transforme même en un léger recul pour le sexe masculin. La probabilité féminine reste supérieure à celle des hommes, dont la surmortalité à l'âge adulte joue visiblement le plus grand rôle (figure 1). Elle souligne avec éclat l'absence de toute amélioration de la mortalité adulte masculine. Enfin, au début du XXe siècle démarre une nouvelle période de progression de la probabilité de fêter son soixantième anniversaire. Puis celle-ci connaît quelque essoufflement après la Seconde Guerre mondiale, car les progrès réalisables sur la mortalité de l'âge adulte ne peuvent désormais qu'être lents et ténus. Il demeure qu'un changement profond s'est opéré: au milieu du XVIIIe siècle, un jeune adulte n'avait que quatre chances sur dix d'atteindre le seuil de la vieillesse, six au début du XXe siècle, et plus de huit, ou neuf s'il s'agit d'une adolescente, au cours des dernières années. Au XVIIIe siècle, deux jeunes mariés vers l'âge de 25 ans avaient une chance sur quatre (0,26) de célébrer l'un et l'autre leur soixantième anniversaire, alors qu'au cours des années 1980 cette perspective est devenue celle de plus de quatre couples sur cinq (0,84). La presque totalité des jeunes connaîtra la soixantaine qui paraît dès lors bien plus banale qu'il y a seulement un demi-siècle. S'agit-il même encore de la vieillesse? Si le critère retenu pour définir cet âge est celui d'une «carrière exceptionnelle», le soixantième anniversaire ne représente assurément plus le seuil de la vieillesse. Par ailleurs, une
1 Le quinzième anniversaire a été retenu comme point de départ du calcul car la mortalité de toute la période de l'enfance est ainsi écartée; de plus il s'agissait d'un âge auquel l'entrée dans la vie active était autrefois effectuée, et où le jeune commençait à penser à son avenir.

22

telle révolution comporte des conséquences sensibles sur les rythmes familiaux et sur la place des sexagénaires dans les familles. Tableau 1 Proportion des jeunes adultes ayant atteint 60 ans (en %)
H P 1750 42 45 1785 45" 46 1825 57 56 18601 S8 59 1900 56 63 1910 59 67 1927 63 11 1937 64 15 1941 74 13 1951 76 17 1965 78 89 1975 10 91 1985 82 92

Atteindre
100

Figure 1 60 ans à 15 aDS

~

50

10 1745

1785

1825

1865 Années

'905

1945

1985

-

Hommes 60/'5

ans

-+- Femmes 60/15 ans Prop. par rappor: à ~'atf9c:if à 15 ans

La nouvelle succession des générations Dans quelle mesure l'environnement familial des personnes âgées de plus de soixante ans s'est-il' trouvé modifié par la réduction considérable de la mortalité, conjuguée à la diminution du niveau de la

1 Ces valeurs, calculées d'après la table de survivants fournie par Jacques Bertillon pour les années 1860-1865, sont identiques à celles que j'ai calculées d'après les nouvelles tables de mortalité mises gracieusement à ma disposition par France Meslé et Jacques Vallin après la publication de leur article: «Reconstitution de tables annuelles de mortalité pour la France au XlXe siècle», Population. 0°6, 1989, pp. 1121-1157.

23

fécondité et à quelques changements de la nuptialité, intervenus depuis le XVIIIe siècle? Au XVIIIe siècle, la coexistence entre trois générations au sein d'une même famille était brève et assez rare. Si bien que l'on a pu expliquer le respect dont étaient entourées les personnes de grand âge par leur rareté relative: d'une certaine manière elles avaient «échappé à la loi commune»1. Une telle causalité, quelque peu simpliste et mécanique, est démentie par l'histoire de l'attitude à l'égard des personnes âgées dans les sociétés à forte mortalité. C'est précisément à l'époque où les sexagénaires survivent plus nombreux que la perception de la vieillesse devient positive. Entre le XVIIIe siècle et nos jours, les différences de situation familiale des personnes âgées s'avèrent très impressionnantes. Un calcul effectué à partir des tables de mortalité du début du XVIIIe siècle permet d'estimer qu'en moyenne l'orphelin de père et de mère était alors âgé de 29,5 ans, contre 55 ans. au cours des années 1970. Dans la mesure où l'espérance de vie masculine est désormais proche de 70 ans et celle des femmes de 80 ans, le nombre de générations vivant au même moment au sein d'une famille s'accroît souvent jusqu'à quatre et parfois cinq. Il suffit d'atteindre 52 ou 53 ans pour devenir grand-père, et de fêter ses 75 ou 77 ans pour connaître son arrièrepetit-enfant. La femme de 55-60 ans, jeune retraitée, se trouve alors entourée par sa mère de 82-86 ans, et sa fille de 28-33 ans qui donne naissance à ses premiers enfants. Sans aucun doute la diminution de la fécondité réduit quelque peu la probabilité d'être grand-père, mais à l'inverse, la baisse de la mortalité aux jeunes âges garantit une durée de «grand-paternité» qui n'est généralement interrompue que par le décès du grand-parent et non plus par celui du petit-enfant. La place des sexagénaires est alors celle d'une génération pivot, vers laquelle se tournent la précédente qui a besoin de soins et d'attention, et la suivante qui apprécie l'aide apportée, par exemple pour la garde des jeunes enfants. Les sexagénaires ne constituent plus désormais ce groupe vieilli et fatigué, recroquevillé sur l'un des derniers degrés de l'échelle des âges qu'on se plaisait à évoquer autrefois; bien au contraire, ils risquent d'être surchargés par les demandes familiales multiples! Cela d'autant plus que les «familles-lignées» sont moins dispersées par les migrations qu'on a pu le croire dans le passé récent. Au milieu des années 1970, près du tiers des parents âgés de 50 à 80 ans vivent dans la même commune que leurs enfants, et la moitié d'entre eux à

1 Repris par Paul Paillat, «Influence de révolution démographique sur la constitution de la famille et sur la place des personnes âgées», inLe vieillissement (1982), op. cil., pp. 37-42. 24

I

moins de vingt kilomètres1. Un quart des enfants de moins de trois ans sont gardés quotidiennement par leur grand-mère, et près de la moitié des petits-enfants passent les vacances chez leurs grands-parents. En milieu rural non agricole, on relève des proportions proches de celles observées pour l'ensemble de la population: un tiers des parents de 65 ans et plus vivent à proximité de leurs enfants, sans que cela implique nécessairement qu'il y ait cohabitation2. Contrairement à une idée reçue et bien ancrée, ce ne sont pas les enfants d'agriculteurs qui sont le plus souvent gardés par leur grand-mère, tout simplement parce que près de 80% d'entre eux bénéficient des soins de leur mère, présente au foyer. En revanche, 41,5% des enfants de moins d'un an des milieux ouvriers sont confiés à un membre de la famille, cette proportion est de 38% chez les employés, et de 32% chez les cadres moyens. Quant aux mères plus aisées, elles rétribuent une gardienne étrangère à la famille (68%), à qui elles demandent près d'une fois sur deux de venir à leur domicile. La rupture au sein des familles n'est donc pas vraiment aussi répandue qu'on a pu l'affmner, et par rapport à la situation du XVIIIe siècle, contrairement à ce que l'on sous-entend parfois, elle n'annule pas les gains réalisés sur la mort. Aujourd'hui, la place des sexagénaires s'avère même souvent centrale, et en tout cas active, dans la répartition des tâches quotidiennes qui incombent aux différents membres des familles-lignées. Encore faudrait-il compléter l'analyse par le rôle des sexagénaires à l'égard de leurs propres parents, ce qui les transfonne aujourd'hui en véritable génération-pivot de la vie familiale. Ce rappel de la situation modale pennet de brosser à grands traits une sorte de ligne de crête qui se détache bien sur l'horizon du passé, mais il conviendrait d'y ajouter la diversité des comportements et les dimensions de l'ensemble de la parenté. L'étude des relations qui unissent les individus, une statistique de leurs positions respectives au sein des familles ainsi que la distribution des différentes combinaisons, ont été proposées par Hervé Le Bras. A partir de simulations assez complètes, on peut alors tenter de mieux cerner les deux points extrêmes de l'évolution3. Au cours des années 1970, quels sont les principaux points de repère? Moins de 1% des individus sont orphelins de père et de mère à 20 ans, 50% le deviennent à 55 ans. La moitié des individus ont encore leur grand1 Agnès Pitrou, «A l'ombre des grands-parents», Autrement, n03, 1975, pp. 104122; Louis Roussel, La famille après le mariage des enfants, étude des relations entre générations, Travaux et Documents (INED), Cahier n078, Paris, P.U.F., 1976. 2 Jacqueline Maslowski, Paul Paillat, Ill. Les ruraux âgés non agricoles, Travaux et Documents (INED), Cahier n068, Paris, P.U.F., 1976. 3 Hervé Le Bras, «Parents, grands-parents bisaïeux», Population, n° l, 1973, pp. 938. «Evolution des liens de famille au cours de l'existence, une comparaison entre la France actuelle et la France du XVIIIe siècle», Les âges de la vie, 1.1, Travaux et Documents (INED), Cahier n096, Paris, P.U.F., 1982, pp. 27-45.

25

=.-

mère maternelle à 21 ans et 89% à la naissance. Jusqu'à 17 ans, plus d'un enfant sur deux connaît au moins un couple complet de grandsparents. Ceux-ci peuvent intervenir dans l'éducation de. l'enfant, qui assiste aux relations de ses parents avec leurs propres parents. Les cellules familiales ne se succèdent plus chronologiquement, elles vivent plusieurs années de façon concomitante, elles se chevauchent, ce qui facilite un renforcement des liens verticaux, ceux du lignage. Les personnes âgées qui préparent leur succession avant de mourir ont des enfants déjà quadragénaires au moins, souvent bien installés dans la vie. Directement ou de façon détournée, ce sont par conséquent les petits-enfants, jeunes adultes de 15 à 25 ans qui profitent de ces héritages, sortes d'aide à l'établissement. A l'opposé, dans la France du XVIIIe et du début du XIXe siècle, 13% des jeunes de 21 ans étaient orphelins de père et de mère, et les trois quarts n'avaient plus d'aïeux. Les relations privilégiées entre grands-parents et petits-enfants, qui paraissent alors se développer d'après les témoignages littéraires, n'ont probablement été qu'exceptionnelles, limitées aux classes aisées bénéficiaires d'une baisse générale de la mortalité à cette époque, ce qui ne contredit pas une intensité et une qualité nouvelles de ces échanges. Si 42% des enfants avaient au moins un couple complet de grands-parents témoins de leur naissance, la mort les séparait assez rapidement au cours de la période de l'enfance, si bien que 73% n'avaient plus d'aïeux à 21 ans, et 30% n'avaient plus que leurs parents. Dans l'ancienne Fra.nce, la vie d'une génération succédait donc à la suivante sans les chevauchements que l'on observe dans la France récente. Le régime de mortalité conduisait à un âge médian des orphelins de père et de mère de 48 ans, si bien qu'il n'y avait guère de décalage avec l'âge médian des possesseurs de patrimoine. En revanche, la cellule familiale faisait preuve de sa résistance, elle ne disparaissait pas avant que les enfants aient atteint l'âge adulte: 90% des individus avaient encore un parent ou un grand-parent lorsqu'ils fêtaient leur vingt-et-unième anniversaire. Dans la presque totalité des cas, l'appel aux collatéraux afin de les élever n'était donc pas indispensable. Sur tous les plans abordés ci-dessus, la situation des personnes âgées est totalement opposée suivant que l'on considère la fin du XVIIIe siècle ou les années récentes. En revanche, l'écart est moindre si l'on s'intéresse à d'autres aspects de la vie familiale. Quant à l'insertion des sexagénaires dans leur fratrie par exemple, une personne de 65 ans avait en moyenne 1,37 frère ou soeur survivant dans la France ancienne, et ce chiffre n'est pas tellement supérieur dans la France actuelle du fait de la baisse de la fécondité: 1,55 (avec une variabilité néanmoins beaucoup plus faible qu'au XVIIIe siècle). Mais l'écart d'âge dans la fratrie est toujours plus faible qu'autrefois Si bien qu'aujourd'hui, 45% des frères. et soeurs des personnes de 65 ans sont plus âgés et 55% sont plus jeunes. Cette 26

situation est bien différente de ce qu'elle était pendant l'Ancien Régime où seulement 27% étaient plus vieux. Passé cet âge, le sUIVivantétait donc fréquemment aussi le doyen de la fratrie. Le comportement et la perception de l'âge d'une période à l'autre sont nécessairement bien différents. Au XVIIIe siècle et de nos jours, la parenté est de dimensions proches, mais les écarts d'âge étaient beaucoup plus importants autrefois. A 65 ans, l'ensemble de la parenté directe est d'environ vingt personnes dans les deux cas, mais dans l'ancienne France les collatéraux constituaient la masse, alors qu'au cours des dernières décennies la ligne directe occupe un plus vaste espace. Enfrn, la parenté des personnes âgées de 65 ans se répartissait à peu près dans toutes les classes d'âge, alors qu'aujourd'hui on relève des concentrations qui correspondent aux générations successives, c'est-à-dire, pour les personnes de 65 ans, vers 35-40 ans, puis vers 10-15 ans. L'ensemble de ces changements contribue à modifier profondément le sentiment de l'âge: avoir 60 ans aujourd'hui c'est être entouré par la génération de ses propres parents, par une parentèle de collatéraux eux aussi sexagénaires ou légèrement plus âgés, et suivi par la génération des enfants et par celle des petits-enfants. La situation n'a plus aucune ressemblance avec celle des vieux de la France d'Ancien Régime sans parents survivants, entourés de quelques rares collatéraux de leur âge, ou souvent légèrement plus jeunes, et dont la parenté est plus uniformément distribuée sur l'ensemble des âges, en particulier jusqu'à 40 ans. L'espoir de vivre au-delà de 60 ans

Depuis le milieu du XVIIIe siècle, suivant une chronologie qu'il convient ici de préciser, la mort a frappé moins tôt ceux qui avaient célébré leur soixantième anniversaire. Les progrès qui se sont manifestés dans les différents domaines de la vie quotidienne, l'alimentation, les conditions de logement, l'hygiène privée et la salubrité publique, sans oublier le rôle de la médecine et de la disparition des grandes mortalités épidémiques, rendent compte de cette tendance. Sur le plan méthodologique, deux approches principales permettent de mettre en évidence les rythmes et l'ampleur de l'amélioration: les espérances de vie à 60 ans, ainsi que l'âge auquel il reste dix ans à vivre ont été reconstitués sur plus de deux siècles, et le calcul des probabilités de survivre cinq ans à 60, 65 ou 70 ans fournit une approche complémentaire de ces deux indicateurs classiques. Car notre propos n'est pas ici de procéder à une analyse de la mortalité, mais plus modestement de restituer la chronologie et l'ampleur de la victoire sur la mort au-dessus de 60 ans afin de mettre en lumière les

27

changements qui sont apparus dans la réalité de l'âge depuis le milieu du XVIlle siècle1. L'espérance de vie à 60 ans L'évolution d'ensemble des deux courbes inférieures, qui donnent les valeurs en années de l'espérance de vie à 60 ans, n'est pas sans parenté avec celle de la probabilité d'atteindre le soixantième anniversaire. On y distingue en particulier les trois mêmes grandes phases chronologiques. De 1745 à 1825, les sexagénaires gagnent un an de vie supplémentaire, leurs compagnes peuvent en espérer deux2. Le XIXe siècle de stagnation y est à nouveau perceptible: en quatrevingt-cinq ans, de 1825 à 1910, la progression féminine n'est que d'une année un tiers et celle des hommes d'un tiers d'année. La mortalité a donc peu évolué au-dessus de 60 ans. Le XIXe siècle constitue une longue période de consolidation des acquis du côté masculin, et de faible progression pour la population féminine. La multiplication des mesures ne change rien au constat. Les calculs effectués à partir des tables de mortalité fournies par F. Meslé et J. Vallin pour les années 1860-65 et pour le début des années 1880 ne modifient pas l'allure de l'évolution. L'accroissement des espérances féminines commence avec le XXe siècle. Pourtant, par rapport à la figure précédente, deux différences essentielles se font jour. D'une part, la stagnation du XIXe siècle se poursuit pour les hommes de plus de 60 ans jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. La seconde différence apparaît à la fin de la période d'observation: après la Libération, un tassement des gains de survie jusqu'à 60 ans avait été noté; à l'inverse, après 60 ans, l'amélioration intervenue au début du XXe siècle paraît prendre un essor plus assuré, surtout pour le sexe féminin, qui connaît une évolution d'ensemble plus favorable que celle des hommes depuis le milieu du XIXe siècle (les courbes divergent de plus en plus depuis 1860 jusqu'à nos jours).

1 Au cours des dernières années plusieurs travaux ont contribué à une meilleure connaissance des causes de mortalité du passé, en particulier: Jacques Vallin et France Meslé, Les causes de décès en France de 1925 à 1978, Travaux et Documents (INED), cahier nOllS,Paris, P.U.F., 1988. Graziella Caselli, «Transition sanitaire et structure par cause de la mortalité. Anciennes et nouvelles causes», Séminaire sur la médecine et le déclin de la mortalité, Annecy, UIESP, juin 1988. Jacques Vallin, «La mortalité en Europe de 1720 et 1914 : tendances à long terme et changements de structure par sexe et âge», Annales de Démographie historique, 1989, pp. 31-54. 2 Le gain se situe principalement entre 1785 et 1825.

28

Tableau 2 Evolution de l'espérance de vie à 60 ans
H F 1750 12.3 12,3 1825 12.9 13.5 1860 13,5 14,0 1900 13,1 14,3 1910 13,2 14,8 1927 13,8 15,8 1937 13,9 16,S 1947 IS,S 18,2 1957 IS,S 19.0 1965 15,9 20,2 1975 16.6 21,4 1985 17,9 23,1

Evolution
H F 64 64

de l'Age auquel
66,S 67,0

Tableau 3 il reste une espérance
65,8 67,8

de vie de 10 ans
69,1 72,6

17S0

6S,5 66,7

l82S

1860

6S,7 67,2

1900

1910

66,7 69,1

1927 1937 1947
66,9 70,1 69,0 72,0

1957

70,0 73,9

1965

7,06 75,1

1975 1985
.72,3 77,6

Espoir
Age ou nOmbre d'années
90 80 70 60 50 40 30 20
10 ~_..-

Figure 2 de survie au-delà

de 60 ans

, i

E60

o 1745

1770

1795

1820

1845

1870 Années
-e-+-

1895

1920

1945

1970

--+-

-

Hommes Hommes

E 60

Femmes

E 60 10 ans de vie à 6C ans

encore 10 ans

Femmes encore E60

Age auquel

il res te 10 ans à vi vre

: Espérance

Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, le progrès concerne aussi les hommes, pour la première fois depuis le milieu du XIXe siècle. Mais l'écart entre les deux sexes en chiffres absolus n'a jamais été aussi important qu'au cours des dernières années, car il atteint désonnais plus de cinq ans (H :17,9 et F :23,1), alors qu'à la fin du XIXe siècle il n'était que d'une année (H :13,1 et F :14,3). Depuis le milieu du XVIIIe siècle cette espérance de vie à 60 ans s'est accrue de 5~6 années pour les hommes, et de 10,8 années pour les femmes. Il

29

s'agit d'un changement considérable qui, pour près de la moitié des valeurs citées, s'est effectué au cours des quarante dernières années. Le calcul de la série des âges auxquels il reste une espérance de vie de 10ans permet de présenter un indicateur différent de la même évolution: en 1750 un homme de 64 ans avait encore dix ans à vivre, aujourd'hui cet espoir est celui des hommes de 72,3 ans; du côté féminin, on passe ainsi de 64 à 77,6 ans. La tendance est nette et le commentaire des différentes périodes de l'évolution serait identique à celui de l'espérance de vie à 60 ans. Cette proximité est logique, car dans les deux cas, l'évaluation repose sur le même mode de calcul: il s'agit d'une moyenne de l'âge des survivants, pondérée par leur effectif à chaque âge. Cependant, dans la détermination de l'âge auquel il reste 10 ans à vivre, l'âge de départ du calcul devient variable, il s'accroît peu à peu. Dans une période de progrès, ce dernier indicateur prend donc uniquement en considération des âges de plus en plus élevés. L'amélioration, qui paraît encore plus soutenue au XXe siècle que lorsqu'on s'en tient à la classique espérance de vie à 60 ans, provient de cette particularité. Le gain est de dix ans (au lieu de 8,8) pour les femmes, et de sept (au lieu de 4,8) pour les hommes, car cet indice met en évidence les diminutions de plus en plus fortes de la mortalité réalisées aux grands âges. L'évolution s'avère une fois encore plus favorable aux femmes, bien que les progrès enregistrés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale soient particulièrement amples du côté masculin. Proposons une hypothèse: de 1900 à 1985, plus on avance en âge et plus les progrès paraissent amples. Est-ce à dire que plus les années passent et moins on vieillit? Dans les deux modes de calcul la concentration des individus situés aux deux extrémités de la distribution (au cours de la soixantaine ou audelà du quatre-vingt-dixième anniversaire) peut peser fortement sur le résultat, et l'on admettra que la survie plus fréquente de nonagénaires, dans des conditions éventuellement difficiles, peut ne pas représenter une amélioration des perspectives de vie pour les sexagénaires. Il est donc indispensable de proposer des indicateurs complémentaires.
La probabilité de survivre cinq ou dix ans

Le calcul de la probabilité de survivre cinq ans à 60, 65 ou 70 ans, présente l'avantage de ne pas prendre en considération les changements qui pourraient intervenir au-delà de la tranche d'âge retenue, c'est-àdire ici au-dessus de soixante-quinze ans. Ces calculs ne posent pas de difficulté. Encore doit-on disposer de tables de mortalité pour chaque période. Du début du XIXe siècle à nos jours, seules des tables de mortalité du moment, d'origines différentes, peuvent être rassemblées; elles reflètent les caractéristiques de la mortalité pendant une ou plusieurs années. Les décès par âge sont rapportés à la centaine de

30

générations présentes constituant l'ensemble de la pyramide des âges. Les événements particuliers, par exemple des épidémies ou des guerres, qui affecteraient les années obseIVées, se traduiraient par des quotients de mortalité exceptionnels, plus élevés qu'au cours d'une année banale. Une grande vigilance est donc requise dans le choix de .:'cesmoments pour lesquels une mesure est tentée. A l'opposé, il était particulièrement rare qu'une génération ait été totalement à l'abri des épidémies ou des conséquences d'un conflit année Le calcul de la mortalité du moment ne saurait par conséquent exclure systématiquement toute année marquée par une mortalité exceptionnelle, sous peine d'aboutir à un résultat trop optimiste. Pour la seconde moitié du XVIIIe siècle, et pour le début du XIXe, les tables de survie établies par les chercheurs de l'INED, à la suite de la grande entreprise nationale lancée en 1959, constituent la base sur laquelle les calculs ont été effectuésl. Ces tables de mortalité décennales ont été élaborées à partir des résultats de l'enquête par sondage, en faisant appel aux techniques démographiques récentes les plus éprouvées. Le point de départ chronologique de la constitution des séries pluriséculaires, de 1740-1749 à 1820-1829, est donc particulièrement solide2. L'ensemble du XXe siècle, jusqu'à nos jours, offre des données qui ne prêtent guère à contestation, du moins à l'échelle d'observation que j'ai retenue ici. Année par année, de 1899 à 1969, Jacques Vallin a reconstitué les tables de mortalité par génération, mais aussi celles du moment, en mettant à profit toutes les techniques récentes dont disposent les démographes3. Les indicateurs que j'ai construits ont été calculés à partir des résultats de ce gigantesque travail. Les deux coupes qui tentent de présenter l'évolution relevée au cours des vingt dernières années ont été réalisées grâce aux données produites par l'INSEE. La seule période moins bien pourvue est celle des deux derniers tiers du XIXe siècle. Après l'examen critique et le rejet des tables proposées par Demonferrand pour la période 1820-18364, et par la Statistique Générale de France

1 Les tables de survie ont été publiées par Yves Blayo, «La mortalité en France de 1740 à 1829», Population, numéro spécial, Démographie historique, novembre 1975. Le projet global de l'enquête de l'INED, ainsi que les résultats d'ensemble sur le mouvement naturel et les structures de la population française figurent dans la même livraison de la revue, sous la signature de Louis Henry et Yves Blayo. 2 Dans les tableaux et les graphiques présentés ici, seules les dates médianes des décennies ont été mentionnées: 1745, 1785, 1825... 3 Jacques Vallin, La mortalité par génération en France, depuis 1899, Paris, INED, Travaux et Documents, cahier n063, P.U.F, 1973.

4 J. F. Demonferrand, «Essai sur les lois de la population et de la mortalité en France», Journal de l'EcoleRoyale Polytechnique,l16, cahiers 26-27, Paris, 1839.
31

pour les années de la fin du XIXe siècle!, nous ne disposons que de l'étude effectuée par Jacques Bertillon pour les années 1856-18652. Très récemment, les travaux de Jacques Vallin et de France Meslé ont abouti à la réalisation de tables de mortalité annuelles. Elles confument la qualité des tables de Bertillon, ainsi que la régularité de l'évolution d'ensemble entre 1860 et 1900. Lorsqu'on reporte sur le même graphique les valeurs des probabilités de survivre cinq ans à 60, 65 et 70 ans, les deux caractéristiques majeures de l'évolution depuis le milieu du XVIIIe siècle apparaissent nettement. Quel que soit l'âge retenu, les chances de survie s'accroissent tout en se rapprochant les unes des autres. La survie de cinq années d'une femme de 70 ans n'a jamais été aussi proche de celle d'une femme de 60 ans qu'aujourd'hui (Figure 3). L'hypothèse formulée plus haut paraît vérifiée: les progrès ont été d'autant plus sensibles que l'âge est élevé (la probabilité s'accroît de 16% à 55 ans, mais de 55% à 70 ans). Les trois périodes déjà identifiées se retrouvent une fois encore: une première phase d'accroissement jusqu'en 1825 et tout particulièrement entre 1785 et 1825, suivie d'un XIXe siècle au cours duquel la stagnation est d'autant plus visible qu'on s'intéresse à des âges supérieurs à 65 ans. Enfin, des progrès vigoureux débutent avec les premières années du XXe siècle. Ils connaissent une nette accélération entre la veille et le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis s'atténuent pour les plus jeunes tandis qu'ils se poursuivent au-dessus de 65 ans.
Probabilités
0,;
0.8

Figure 3 féminines de survivre 5 ans

0.7

0.6 0.5 1770 "'" 1795 1820 1845 1870 Annees 1895

_

'920

U;J45

,Q10

Fern,""

eo ,ns

~

e5 ans

-El- Fe"''""

7'0 ans

1 La S.G.F. a publié des tables de mortalité pour la période 1876-1880, mais elles pamissent ttès peu fiables et fournissent des résultats pessimistes. 2 Jacques Bertillon, tables insérées dans la conttibution de Adolphe Quételet, «Tables de mortalité et leur développement». Bulletin de la Commission centrale de Belgique. t. XIII, Bruxelles, Rayez, 1878. pp. 1-39. Voir également, «Tables de mortalité, Mouvement de la population 1861-1865», Statistique Générale de la France,Sttasbourg,1870.

32

Figure

4

Probabilités

masculines de survivre 5 ans

0~'9 .

0.8

0.7
0.6

0.5

I 1745 1770 1795 1820 1845 1870 Années 1895 1920 '945 1970

-

Hommes

60 ans

-+-

Hommes

65 ans-8-

Hommes

70 ans

L'allure des courbes masculines (Figure 4) est différente. La croissance se fait moins vive, la réduction de l'éventail moins flagrante, et le profil plus heurté. Pourtant, ce sont aussi les plus âgés qui bénéficient de la progression la plus importante: 13% à 55 ans, et 33% à 70 ans. La courbe de la probabilité de survie à 70 ans est la plus heurtée, et la fin du XIXe siècle aurait été une période de détérioration, au moins par rapport aux années 1860. Mais la Seconde Guerre mondiale fait effectuer un véritable bond aux probabilités de survie de chaque âge, la progression est plus ample encore que pour le sexe féminin. De plus, l'hypothèse fonnulée plus haut est ici confIrmée: les gains observés s'accroissent avec l'âge. Sur l'ensemble de la période, la comparaison des courbes masculines et féminines pennet enfin de mettre en évidence la position relative de la mortalité de chaque sexe par rapport à l'autre (Figure 5). On perçoit mieux ici à la fois les similitudes des évolutions jusqu'au milieu du XIXe siècle, le prolongement de la stagnation des perfonnances masculines jusqu'au lendemain de la Grande Guerre, et l'écart grandissant qui, à chaque âge, sépare ensuite les probabilités de survie féminines des espérances masculines. Les progrès très soutenus de la courbe des septuagénaires féminines contrastent avec ceux plus limités de leurs compagnons du même âge. Le retard pris par le sexe masculin dans la seconde moitié du XIXe siècle se creuse amplement au XXe, au point qu'en 1985 la probabilité de survivre cinq ans d'un sexagénaire est désonnais équivalente à celle d'une septuagénaire.

33 ~:::. Wi

Survivre

5 ans:

Figure 5 prob.abilités comparées

0.9

0.8
0.7

0.6
0.5 I 1745

1770

1795

1820

1845

1870 Années

1895

1920

1945

1970

-a-

Hommes Hommes

60 ans 70 ans

~

Femmes Femmes

60 ans 70 ans

Tous les indicateurs le soulignent, au cours d'une période très favorable, les progrès réalisés entre la veille et le lendemain de la Seconde Guerre mondiale sont les plus amples et les plus soudains de toute l'évolution pluriséculaire embrassée ici. Outre les techniques chirurgicales qui progressent souvent lors des combats, l'amélioration des conditions de vie quotidiennes depuis le Second Empire, la cause principale de la progression est bien connue: il s'agit de la production industrielle et de la diffusion des antibiotiques, qui permettent de sauver de nombreuses vies d'une infection. Les progrès, exprimés en proportions de la probabilité de survie, sont dès lors d'autant plus importants qu'on s'élève dans les groupes d'âge observés.
Progrès des probabilitésde survie observéesentre 1937et 1947 Femmes % Hommes % 1,9 3,3 560/5551 2,8 3,9 565/560 3,5 5,3 570/565 5,7 7,1 575/570 4,8 7,4 565/555 6,4 9,3 570/560 9,4 12,5 575/565

1 Les rapports qui suivent sont ceux qui permettent de calculer la probabilité de survivre 5 puis 10 ans. Par exemple, 560/555, les survivants à 60 ans rapportés aux survivants à 55 ans, représentent la probabilité de survivre 5 ans pour les
personnes âgées de 55 ans.

34