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Espace mondialisation

De
248 pages
L'ESPACE révélé par la sagesse védique et bouddhiste en tant que cinquième élément est inédit en Occident. Il permet aux minorités de dépasser les luttes territoriales, ouvrant des lieux alternatifs. Ces cas géopolitiques et essais sur les arts et les lettres autour de l'ESPACE créent une synergie de faisceaux inattendus. Les nouvelles technologies et les approches artistiques témoignent de l'intégration de l'ESPACE dans notre quotidien. Des passerelles surprenantes tissent des réseaux véritablement mondialisés.
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Sous la direction deDeborah JenneretMalou L’Héritier

ESP CE
MONDIALISATION

Discours
identitaires
dans la
mondialisation

ESPACE
MONDIALISATION

Collection «Discours identitaires dans la mondialisation »

Dirigée par Michel Naumann

La collection « discours identitaires dans la mondialisation » entend
rendre compte des nouvelles conditions dans lesquelles se vivent les
identités sociales et communautaires, notamment les contacts auxquels sont
exposées ces identités mais aussi les faiblesses d’une mondialisation qui, à
cause de son caractère marchand et des inégalités qu’elle génère, ne peut
créer une identité universelle qui emporte l’adhésion. Les nouvelles façons
de se définir révèlent parfois des caractères inquiétants alors que d’autres au
contraire s’ouvrent à une perspective altermondialiste.

Sous la direction de
Deborah Jenner et Malou L’Héritier

ESPACE
MONDIALISATION

I have a home in every land but I don’t know where it is
Rabindranath Tagore

Ouvrage publié avec le concoursduCICC-EA2529(Centre de recherches
« civilisationsetidentitésculturellescomparéesdes sociétéseuropéenneset
occidentales»)

© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00901-8
EAN : 9782343009018

SOMMAIRE
DeborahJENNER
Introduction

ChapitreI.Qu’est-cequel’espace?

ColettePOGGI
Akasha,Espace irradiant :Espace cosmique, espace du corps, espace
de la conscience

SabineRABOURDIN
Akasha dans leVaiśeṣika:regard sur une théorie substantielle de
l’espace dans une école depenséelogique del’Inde

PascaleLIOU
Symbolique del’Espace dans le bouddhisme:EspritetClaireLumière

ChapitreII.La recomposition des espaces territoriaux

11

15

17

33

51

67

Dhana UNDERWOOD
Les avatars de la mondialisation dansLeTigreBlancd’AravindAdiga71

RosaritaCUCCOLI
Le sens «d’espaceprivé» dans les dynamiques relationnelles : les
individus, les équipes, le lieu de travail

79

EvelyneHANQUART-TURNER
L’Espace et le TempsdansRiotde Shashi Tharoor : de la géographie à87
l’histoire
Ingrid SANKEY
Espace et mondialisation : vers une redéfinitiondel’espace, del’histoire
et des représentations du monde et de la mondialisation97
JacquesCOULARDEAU (IvanEVE, assistant de recherche)
Commercemaritime,plateformesd’échanges portuaires parconteneur:
la réémergence de l’OcéanIndienau niveau mondial107

ChapitreIII.Conserver des espaces alternatifs123
SandraCOLLY-DURAND
Espaces langues-cultures différents :PratiquesLangagières des
enseignants enJamaïque 125
BelkacemBELMEKKI
LaUmmacomme un espace sans frontières pour la communauté
musulmane internationale:lepointdevue dequelques penseursd’Asie
du sud145
Caroline TRECH
L’espace bollywoodienet la constructiondel’identitéBritish-Asian dans
East isEast,BollywoodQueenetNina’sHeavenlyDelights153
MichelNAUMANN
Lejardin quenul n’a enlevé àson jardinier, espaces secretsdes
subalternes et foyers de libération167
FewziaBEDJAOUIetNataliaMIR
Prix littéraires des femmes indiennes :Espaces de lutte171
Ludmila VOLNA
La maîtresse desEspaces :Chez soi et exil dans le roman deBannerjee
Divakaruni,La Maîtresse desEpices177

ChapitreIV.Créer des passages flexibles vers les grands
espaces et une véritable mondialisation185
BobMORRIS
O3B,installationdesatellitesautourdel’équateur189
Sarah TUCKER
Tissage duQuilt:identitésducollectif etdel’individuel,
du matériel et du virtuel195
Joëlle WEEKS
Empreintecoloniale dans l’architecture anglo-indienne 205

DeborahJENNER
Architecture indienne : passages vers des espaces sacrés

HuguesLEBAILLY
L’Afrique à Venise: la métamorphose parChrisOffili du pavillon
britannique en forêt équatoriale

MarcROLLAND
TheEnchantress ofFlorencede SalmanRushdie : espaces
géographiques, espaces duRêve

LeilaMOULFIELAIHAR
Littératures et espace : le cas dePaulBowles

213

223

229

237

Introduction

L’espace, contrairementau lieu, estfait de couches multiples, connectées
entre elles, il est ouvert, illimité et éternel et cependant il se rajeunit
indéfiniment,offrantainsi lapossibilité d’un monderéellement universalisé,
sans centre ni conflit.La notion même de «l’altérité» est mise en question dans
cettenouvelleperspectivepleine d’associationsetd’interdépendance.L’espace
ne peut pas être dicté uniquement par les puissances territoriales.Les espaces
privés tiennent ou devraient tenir bon devant les déterminismes culturels.
Cette étude commence aveclasagesse éternelle del’Orient surAkāśa,pour
aller au-delà de toutes ces barrières derrière lesquelles la politique et la société
ontenfermél’espace.Carc’estdans lanatureprofonde del’espacelui-même
que se trouve la clé pour le respect de la diversité dans la mondialisation.Alors
qu’enOccident touteréalité était symboliséepar les quatreéléments (que la
science désignera plus tard comme les trois états de la matière : solide–la terre,
liquide– l’eauet gazeux – l’air, complétés par l’énergie- le feu), enOrient il y
en a un cinquième qui les sous-tend tous :l’espace, d’oùémanentet vers quoi
retournent tous les autres.Ceci offre une interface qui rend toute transformation,
et même toute transmutation, accessible et naturelle.Dans le même esprit,
l’espace devraitêtre considérémoinscommeunesubstance que comme une
conscience qui provoque une action.De plus, si les 5 éléments selonlesVeda
désignent nos5sens physiques,l’espace,lié au son (vibrationet oscillation), est
cequi nous permetdepercevoiravecnosautres sens.C’estdonclui qui, en
arrièreplan,leurfaitdelaplacetoujoursetencorepour qu’ils puissent jouer
leur rôle.En fait,l’espaceresteleseulélémentconstantdans letemps.Ilest
ainsi la source de tous les autres.Et quand les autres font défaut, l’espace est
celui qui reunit le tout.
Flexibleparessence,l’espacese dilate et setord àvolonté.Si nous
appliquons cette métaphore à la mondialisation, nous voyons que chaque
civilisation, chaque micro-environnement et même chaque individu modèle son
espace selon sa propre perspective.Quand des espaces aux formes spécifiques
s’entrelacentau milieud’autres,plus généraux, différentes réalités coexistent.
Des pochesd’intimitésurgissent, en suspensiondansdes zones plus vastes,
déterminées par des cultures particulières.Des réseaux de vues partagées
peuvent traverser des zones déterminées sans pour autant entraîner de
compromis ou de luttes territoriales.Etant donné que le nombre
d’interconnectionsestaussi infini quel’espacelui-même, la soit-disant logique
de la relation de cause à effet devient une mise en abîme. Une créativité non-
rationnelles’épanouit,offrant à tous une liberté vertigineuse.
Les participants à la conférence de la SARIont mis en lumière le rôle de
l’espace dansdes situations particulières, au traversd’études individuelles
11

couvrantdenombreuxdomaines liésàl’Inde etàl’Afrique.Danscet esprit
d’interconnexion,nousavons laissé de côtélesdivisionsclassiquesdesartset
des sciences au profit de structures communes aux différentes disciplines et
nousavons organisél’ouvrage autourdetrois thèmes:recompositiondes
espaces territoriaux, ouverture sur des espaces alternatifs et mise en valeur de
passages flexibles.Ces thèmes devraient permettre une évaluation juste et
équitable de la mondialisation dans la mesure où ils mettent en évidence les
qualitésdel’espacelui-même.
Cette étude se veut un guide pratique vers la tolérance, bien sûr, mais surtout
vers l’acceptationdesespaces individuelset sous-culturels au même titre que
lesespaces nationauxafinde construireunespacemondialisé.L’espacene
devrait plus être considéré comme une frontière à conquérir ou une barrière à
franchir, mais comme une ressource et même un refuge.La liberté, la fraternité
et la démocratienepeuventexister quesi l’espace est respecté àtous les
niveaux.
Malheureusement, entre communautés, nations et mondialisation, les
espaces alternatifs protégés sont de plus en plus comprimés, écrasés et même
effacés.Les multinationales occidentales et le développement économique de
l’Orient lui-même imposent une direction, dans les deux sens du terme, et
tentent de réduireAkāśaàdiś)
La communicationdenotreinvité d’honneur,AmitChaudhuri,intitulée
«Espaces inconstitutionnels : la culture, la littérature et le quotidien », propose
une direction originale afind’éviter unetelle fermeturesur l’avenir.Chaudhuri
arévélél’intelligence et la créativité aveclesquelles l’Inde contemporaine
appréhendel’espaceindividuel.Ildépassel’idée ducreuset universel
homogène,même défini pardescritèresdémocratiques,oucelle d’un
patchwork de groupes privés ouethniques qui s’ajoutent naturellement les uns
aux autres; il suggère une autre façon de construire une société aussi paisible
qu’éclectique, àpartird’unelogiquenon-rationnelle ou intuitive. Sa vision
inspirée est véritablement universelle en tant qu’elle unit les orientaux et les
occidentaux par le folklore et les traditions orales,l’aléatoire,la disjonctionet le
stream of consciousness, afind’extraire directement un senset unevaleur sacrée
de nulle part(oudel’espace).Mettanten question laculture rationnelle et
séculaire,Chaudhuri revient à une vision plus mystique de typeKali, basée sur
un personnagemultiple etenjouéqui réconcilie des ‘moi’contradictoires.Il voit
lenouveaucitoyendu monde commequelqu’un qui préserveson intégrité
personnellegrâce àla fluidité aveclaquelleilchange d’identité, àla
distanciationd’aveclui-même etàla capacité des’oublier.Lenouveaucitoyen
du monde estdivisionniste, en lâchant prise eten jouantà êtrequelqu’un
d’autre,il peut sesentiren harmonie avecl’environnementdans lequel il se
trouve,quel qu’il soit.End’autres termes,il s’offretoujours plusd’espace.
Dans lemonde actuel,l’Orientet l’Occidentdoiventcomprendrequ’il n’yaura
de salut que dans un futur partagé.
12

LesVedaet lesSutrabouddhistes se concentrent judicieusement sur
l’espace,ĀkāśaouShunyata, commesource de compréhensionetd’énergie.
Celaoffre àl’Occident un« nouvel » élément pour construire la mondialisation
en outrepassant lesconceptsdetempsetd’argentdes multinationales parceque
si l’espace est valorisé et respecté,tout lemondey gagne.Enfait,ilfaut
considérer l’espace commele but maisaussicommel’outildela
mondialisation.C’est lapierre detouche et legage dequalité detoutes les
relations,qu’elles relèventdu personnel oudel’international, du microcosmeou
du macrocosme.
Chaque article del’ouvragepeut servird’étude de cas pourcomprendre
l’espace et, àtravers lui, comprendretout lereste.Aprèsavoirdéfini plus
précisément la nature de ce cinquième élément selon la pensée indienne, les
autres partiesdel’ouvrage exploreront l’espacesousdiversanglescouvrant les
thèmes de la conservation, de la flexibilité et de la métamorphose.Dans la vraie
vie,ces derniersse croisent et se juxtaposent pour former la trame même de
l’espace.Lesarticles sont regroupésde façonà créer une synergie qui étoffera
lesensde chaquepartie,illustrantainsi lamétaphore delatoile d’Indraou
formeprisepar l’espace.Ils imitentalors l’activité del’élémentespace dans la
mesure où ils dynamisent et éclairent notre étude.Ils sont comme vingt et un
regards scrutantdiśetĀkāśa,qui seréfléchissent l’undans l’autretouten
versant une lumière nouvelle sur la mondialisation.

DeborahJENNER

CHAPITRE1
QU’ESTCEQUEL’ESPACE?

InconnuenOccident jusqu’à cesderniers temps,l’espace est l’élément
manquant qui structure et explique les phénomènes.Deux sanskritistes creusent
lanotiond’espace-Akāśaetdiś- offrant ainsi une nouvelle approche pour
explorer des concepts de réalité.Dans «ĀKĀŚA, espace irradiant:Espace
cosmique, espace du corps, espace de la conscience »,ColettePoggi décompose
la terminologie sanskrite pour aller aux racines mêmes de sa définition. Sabine
Rabourdin, «Ākāśadans leVaiśesika:Regard sur une théorie substantielle de
l’espace dans une école depenséelogique del’Inde», compare la notion
védique del’espace dans lathéorie atomiste del’Inde ancienne à celle des
sciences modernes.PuisPascaleLiou, «Symbolique del’Espace dans le
bouddhisme :Esprit etClaireLumière », nous présente un espace plus profond
encore,quenous trouvonsdans notre esprit,sans l’aide demots oude concepts,
par la méditation.Dhyanaouvre un espace entre deux pensées, qui suspend tout
discours rationnel et montre la véritable frontière accessible à tous.Atravers
toutescesapproches,l’espace fournit uneinterfacequi relielemondephysique
à celui de la conscience.

DeborahJENNER

15

ĀKĀŚA
Espace irradiant, espace cosmique,
espace du corps, espace de la conscience

Par la notion d’ā-kāśasetrouve exprimée enInde anciennel’intuitiond’une
trame dynamique infinie en laquelle se fondent tous les phénomènes du réel.
Qu’il s’agisse des plans macro- et microcosmique, physique ou psychique, toute
chose émerge, évolue puis se résorbe en cette dimension, certes imperceptible
mais fondamentale.
Ākāśa(prononcéakasha) est le terme générique sanskrit pour nommer
«l’espace»,il suggère, depar sonétymologie,l’image d’unelumièreirradiante
(ā-kāśa), comme le montrent de nombreuxmaṇ ḍala(diagrammes sacrés).
Selon l’imaginaireindien, c’estdanscette dimension originelle,infrangible,que
prend place la danse des énergies,présente aucœurdetoutes lesconnexions qui
sous-tendent lavie del’univers, ducorps, dela conscience(perception,
mémoire,imagination…).Quelquesexemplesde cette approcheserontdonnés,
àpartirdes textes sacrésdel’hindouisme,tels lesVeda,Upaniṣad,Āgama, et
delamythologie,notammentàtravers la figure deŚiva Natarāja,le danseur
cosmique, qui incarne les deux aspects deLumière etÉnergie, attribués à
l’espace dans la cultureindienne.
Cetterechercheplonge dans l’imaginaireinfinimentfécond d’une culture
plurimillénaire ;celle-ci semontretoujoursàmême d’éveiller notreintérêt,
aujourd’hui,par samanière différente de percevoir le monde, car elle donne lieu
à d’étonnantes intuitions qui rencontrentauprèsdeschercheurs une attention
particulière, notamment à propos des catégories de pensée.
Nous partironsdes premiers textes religieuxdel’hindouisme,lesVedaet les
Upaniṣad,quiconçoivent l’Espace,ākāśa, comme la trame vibratoire
originelle, universelle.Puis nous aborderons, avec lesUpaniṣad, lesTantra
pour mieuxcerner lanotiond’Espace macrocosmique et microcosmique, doté
de deuxaspectscomplémentaires,laluminosité et l’énergie; tel un tissage,
l’espace apparaîtdanscet imaginairesous-tendu par des énergies directionelles
(diśprononcédish).Enfin,l’undescourants philosophiques les plus riches, le
e e
Shivaïsme cachemirien (VIII-XInous dévoilera une conception originaleV s.)
del’espace commemétaphore dela conscience; en cet espace, perçu comme
trame dynamique infinie, se nouent toutes les inter-connexions nécessaires à la
vie et aux échanges (mémoire, inter-subjectivité…).
La pensée indienne, on le voit, a recours à de nombreuses métaphores qui
confèrent une grande puissance suggestive à la réflexion philosophique.

17

1.Ākāśa, l’Espace, trame cosmique dans lesVedaet lesUpaniṣad.Explorer
la notion d’espace, dans lesVeda,UpaniṣadouTantra,conduit ainsi à
découvrir la remarquable richesse sémantique et lexicale inhérente au
sanskrit, en se référant notamment à l’étymologie des termes concernés
«De quoi procède ce monde?Del’espace, dit-il, car tous les êtres émanent
del’espace.L’espace est leuraîné,l’espace est leurasile.»(Chandogya-
Upaniṣad, I.9.1)Ce célèbreverset upanishadique donneletondel’approche
indienne del’espace en tant qu’élément premier, d’où naît levent (l’air ou le
souffle)ainsi quelesautreséléments.L’espace cosmique estconçud’emblée
comme la trame originelle, le substrat,l’étoffesubtile detoute chose.Ilest
défini comme le domaine où se diffusent le son(śabda), la lumière(jyotis), le
mouvement(calana).Étymologiquement,ākāśase décompose en deux
éléments :kāśa, ce qui resplendit (racine verbaleKĀŚ) ;de toutes parts, en
toutes les directions (préfixeā-).Ce terme suggère donc une diffusion, un
mouvement, c’est pourquoidans lesTantra,l’espace est qualifié comme étant
animé par une vibration(spanda).De même que les doctrines bouddhiques
mādhyamika, lesthéories hindouesconsidèrentdemanièregénéralel’Espace
lumineux(ākāśa)commela dimension universelle, douée d’infinité(ananta),
originelle(sahaja), non-matérielle ou sans forme(arūpya), non-construite
(asaṃskṛta).Elle est celle qui accueille toute chose, car selon une étymologie
traditionnelle «l’espace estainsi nomméparcequ’ilfaitdelaplacepour…»
(avakāśamkaroti itiākāśaḥ).
Dans les doctrines indiennes le termeākāśapossède une polysémie
évidente:ildésigne àla fois l’espace cosmique infini, le cinquième élément ou
plutôt lepremierélémentàl’intérieurduquel lesautres prennent place dans
l’ordre : air, feu, eau,terre, ainsi quetous lestattva(catégories de la réalité).
Seloncettevision lemonde est leproduitd’un processus cosmogonique où les
« grandséléments »(mahābhūta)apparaissent selon un ordre précis, en
correspondance avec untattvarelatif à la perception :
-toutd’abord apparaît l’espace cosmique,lié au son.
Akāśa–śabda(son)
-puis l’air, également lié au son et tangible.
Vāyu – sparśa(toucher)
- ensuite, le feu, sonore, tangible, visible.
Agnioutejas– rūpa(forme)
-et l’eau,sonore,tangible,visible et savoureuse.
Apoujala–rasa(saveur)
- et enfin la terre, possédant les qualités précédentes, est aussi odorante.
Pṛthivī–gandha(odeur)
Du pointdevue del’expérience,l’espace est perçucommeuneréalitésous-
jacente, «englobante »,à la fois extérieure et intérieure.EnInde ancienne
18

l’homme alasensationde fairepartie de cettetrameuniverselle : plus encore,
enveloppé d’espace,il reconnaîtaucœurdesonêtrelamême essence.

«Aussivasteque l’espacequ’embrasse notreregard estcetespace à l’intérieurdu
cœur.
L’un etl’autre, le ciel etlaterrey sont réunis, le feuetl’air, lesoleil et lalune,
l’éclairetlesconstellations...(» -Chandogya-Upaniṣad)

Unchamp lexical nuancémontrel’attention portée à cettenotionessentielle,
notammentdans les représentationsdel’universet les rites.Parmi les
synonymesd’ākāśafigurent, au premier plan,kha(notion de vacuité liée à la
racineKHANcreuser), viyant, vyoman« espace céleste» (notiond’expansionet
de diffusion exprimée par le préfixevi-), nabhascéleste »« voûte(image
d’éclosion suggéréepar laracineverbaleNABHéclore).
D’où vient l’espace?Selon une cosmogonievishnouite, c’estdu nombril
(nabhi)de Viṣnu(prononcé Vishnou) qu’iléclot, c’esten lui qu’il serésorbe,
demanière cyclique.Cettereprésentation mythologique del’origine detous les
phénomènes est aussi appeléebindu, point-source d’«expansion-résorption ».
Cependant, certains récits montrent l’espace des origines impénétrable, d’une
densité telle que rien ne peut circuler. Un mythe védique raconte ainsi la percée
et la séparation, permettant la vie, duesàl’action libératrice desdieux.
–dans le sillage des dieux
Conceptiondela cosmogenèse commeouverture d’unchemindans l’espacepar
la parole et le souffle des dieux
«Aucommencementlesmondesétaientcontigus…on pouvait toucherle ciel ainsi.
Lesdieux(deva)désirèrentplusd’espace: ils respirèrentàtravers les mondesavec
trois syllabes:vī- ta- ye et les mondes se sépa(rèrent. »ShatapathaBrahmana,
I.4.1.22-23)
LesBrahmanasont des commentaires qui font suite auxVeda.Ils restituent
une pensée inspirée par la puissance des éléments cosmiques, qui ne considèrent
pas ces derniers comme étrangers à leur existence mais les voient comme
participant, del’intérieur, à leur propre vie.Ainsi, dans le passage du
ShatapathaBrahmanacité ci-dessus, la parole et le souffle sont-ils non
seulement liésàl’espace,mais générateursd’espace,rendant possible
l’existence.Ces troiséléments,souffle,parole, espace,sontintimement liés
dans de nombreuses mythologies et théologies.Nous pouvons aller plus loin en
interrogeant le sens du mot énoncé:vī- ta-yeest la forme du nom sanskrit
fémininvītiaudatif(casexprimant le but,l’intention).Voici une brève analyse
de ce terme :
Vītia pour sens : jouissance, réjouissance, fête, lumière.Ce substantif dérive de
la racine verbaleVĪveti,aller vers, mettre en mouvement ; on note également
19

une racine apparentéeVĪvyeti,se diffuser,s’étendre, être éparpillé, dont le
participe passé estvīta(désiré, plaisant) peut-être lié aux termes allemands
weiden,Weide,paître, pâturage (cf.Monier-Williams,Sanskrit-English
Dictionary).

L’espace envisagé comme substrat primordial subit ainsi une structuration
établissant une amorce de différenciation, ordonnée à l’harmonie
dynamique de l’univers, exprimée par le datif de vīti. On trouve dans leṚg
Veda une image analogue, fondée sur le mouvement d’ouverture de
l’espace

– lesouffle desdieux,offrandeouvrant l’espace dans leṚg Veda
L’une descosmogenèses les plus signifiantesdel’hindouisme estévoquée dans
leṚgVeda(ca1500av. n.è.)commel’ouverture d’unevoie, d’unespaceoù le
mondephénoménal puisses’inscrire.C’est l’éclosiond’undomainejusque-là
caché, ce qui était latentaccède àl’existence dans lesillage du souffle des
dieux, dans l’élan issudeleurdésir.
«Le chemin duṛtas’est ouvert», déclare leṚgVeda, (I.46.11).
Le texte poursuit ainsi: cetteouverturemet un terme àl’angoisse(étroitesse)
vīdvamhas(ṚgVeda,IV.3.14);elle estexpriméepar l’acte deséparer(vi-DHṚ)
lesdharman, «ce qui tient», structures terre-ciel maintenues par Varuna (le
Lieur)(Atharva Veda, V.1.2).Ainsiapparaît lalumière,s’ajustantarpita
(participe passé du causatif deṚ) au firmament bien ordonné, mettant fin à la
puissance de dissolution(nirṛti)chemin dupar laquelle le «ṛtaest bloqué ».
Dès lors sont misen œuvrel’agencementet lamise en mouvementdu «brillant
héritage : soleil, lumière, vent, eaux célestes qui soutenues, étayées, font le tour
du monde »(parijman)(ṚgVeda, II.28.4).L’espace ainsi ouvert ne fait qu’un
avecṛta, le cosmos harmonisé,sukṛtafait« bien»,tel qu’ilapparaîtau lever
du soleil (ṚgVeda,IV.3.1).
L’acte primordial de séparation Terre-Ciel, ouvrant le libreEspace, est
emblématique d’une conceptiondel’harmonie au seinduTout, fondéesur la
circulation du souffle et de la lumière.Ce schéma, relatif au macrocosme, se
retrouve àl’identiquepour lemicrocosme dans les techniques rituelles et
ascétiques telles que le yoga, etc.

– l’espace,tramevibratoireoriginelle
Dès lesVeda,la conceptiondel’espacereposesur les notionsdesouffle,
circulation,lumières’éparpillant…Unevisionéminemmentdynamique sous-
tend ainsi cette notion;avecunegrandejustessel’indianiste PaulMasson-
Ourselatrouvéune formulationdel’espace«indien »en relation avec la
vibration :

20

L’Inde ossèdeune hsiuevibratoire, de danse etde eu.Nonune hsiue de éométrie
comme celle de Platon etdeDescartes(...)(Pourl’Inde), lerythme estl’uniqueréalité…
L’ākāshaque nous traduisonsavec imprudence parespace estl’universellevibration dans
lauelles’intère celle de chaueréalité articulière, cellerocessusdes choses, celle des
vitachi uesux, saussi, dénommées vṛtti rononcévritti–tourbillon–PaulMasson-
Oursel, «L’espace et letempsenInde»,LesCahiers duSud,J.Masui (dir.),Approches de
l’Inde,tradition etincidences, 1949).

Comme nous le montrerons dans les deux parties suivantes, les perspectives
ouvertes par lapenséeindiennesur l’espace ducorpset l’espace del’univers
d’unepart,puis sur l’espace dela conscience d’autrepart, confirment la
pertinence de la perceptiondel’espace commetramevibratoire.

2.Espace-lumière(ākāśa), espace-énergie(diś): la double nature
de l’espace, du corps au cosmos, dans lesUpaniṣadet lesTantra

La conceptiondel’espace enIndenemanquepasd’originalité.Tout
d’abord, ellese donne commelesubstratfondamental,infini,où vient s’inscrire
toute existence, y compris celle du temps.De plus, elle se traduit en termes de
structure dynamique ; la réalité spatiale est envisagée comme un tissage doté de
deux aspects indissociables, d’unepart un substrat homogène faitdeluminosité,
d’autrepart une architectureinterne devecteursd’énergie.
Une telle approche, si vertigineuse soit-elle,n’est pasdemeurée au plan
théorique, elle a imprégné les doctrines upanishadiques et tantriques qui
forment le cadre de pratiques de méditation destinées aux chercheurs de
délivrance dans l’hindouisme.La connaissance constitue eneffetaux yeuxdes
penseursdel’Indeun puissantantidote auxbrumesdel’illusion(māyā).C’est
pourquoi la manière de comprendre la mystérieuse réalité du corps, éprouvé en
ses multiplesdimensions,s’estappuyéesur lanotiond’espace :il s’agissait
ainsi de conjurer des visions limitatrices faisant du corps matériel une citadelle
close sur elle-même, confinée dans des limites individuelles.
En mettantainsi l’accent sur latrame-espace, le sujet individuel peut
reconnaître le composé corps-souffle-conscience qui le constitue, non seulement
comme non scindé du reste du monde, mais aussi en osmose avec les autres
sujets et avec le macrocosme, puisque tous appartiennent au même espace en
vibration.L’espace estainsiéprouvé commeun océand’ondes matérielles,
mentales,mémorielles…c’est-à-dire comme le continuum fondamental
permettant l’interconnexionentreles divers éléments du monde. Une telle prise
de conscience del’existenceindividuelleprenant sasource au seindel’Un,se
fondant, lors de la délivrance, en lui, est bien le dessein visé par lesUpaniṣad
et lesTantra.
Dans leVedānta(auquel appartiennent lesUpaniṣad),ākāśasymbolise
l’Absolu- leBrahman -perçu comme un, invisible, intangible, infini,
impérissable.Si l’espacepeut sembler multiple,ildemeure,tellelaréalité
21

ultime,indivisible.L’exemplesouventchoisi pour suggérer l’unité duréel
apparaissant sous de multiples aspects est celui de la jarre:l’espacequ’elle
contient paraîtconfiné àses parois,mais sitôt qu’ellese brise,l’espace dela
cruchese fond dans l’espaceuniversel, dont il ne fut jamaisdistincten réalité.
Dansl’analogiemettanten perspectivel’êtreindividuel(jīva)et la jarre, les
scénarios sont semblables:parvenuau terme desonexistence,l’argile-chair qui
formait lescontours individuelsetdélimitait l’espaceintérieur se brise,puis
vient se fondre dans l’océan.Le Soi rejoint l’espace cosmique duBrahman,
réintégrant la réalité dont il ne fut en vérité jamais séparé.Il existe des variantes
de ce dénouement, mais celui-ci fournit un cadre général à la compréhension de
la vie et du tout, sur la base delasymbolique del’espace.
Une certaine similarité concernant la triade corps-souffle-conscience
apparaît avec évidence entre lesUpanishad et lesTantra; la dimension
intermédiaire, formée de «souffle-énergie »(prāṇa), de pensée(manas)et
d’intuition-intellection(vijñāna), est laplusélaborée.L’ensemble, àl’image de
sphères imbriquées les unesdans lesautres, estcentré dans l’espace duSoi
(ātman); orcet intérieur, essentiel, évoquelesouffle,lemouvement si l’on se
réfère à l’étymologie du nomātman, dérivant de la racineAN(se mouvoir,
respirer, vivre) ouAT(être en mouvement, errer).Le passage suivant extrait de
laChandogya-Upaniṣadsuggère par le rythme de la parole les potentialités
plastiquesd’ākāśa, attribuéesàl’ātman, del’infiniment grand àl’infiniment
petit :

Ce Soi (ātman) qui estau-dedansde mon cœurestpluspetit qu’un grain deriz,
qu’un grain d’orge,qu’un grain de moutarde,qu’un grain de mil,que le noyaud’un
grain de mil.CeSoi qui estau-dedans demon cœurestplusgrandque laterre, plus
grandque l’espace, plusgrandque le ciel, plusgrandquetouslesmondes.
(Chandogya-Upaniṣad,III.14.3)

Examinonsdans un premier tempsen quels termesa été analysél’espace à
l’intérieurducorps,puis, en unsecond temps, le trait original de la pensée
indienne abordant l’espacesous undouble aspect: espace-lumière homogène
(ākāśa)et espace-énergie(diś), espace orienté, directionnel.

–corpsdans l’espace, corps tissé d’espace
EnInde, le corps se vit comme une métaphore du cosmos, surgissant de la
mêmetrame.Maisdequelcorps s’agit-il ?Le corps organiquen’est pas laseule
référence ; dès lesUpaniṣad,ilexiste eneffet l’intuitiond’unestructure
plurielle, formée des corps de chair, de souffle, de pensée, de pure conscience.
Cequel’onappelle«corps»estainsidel’ordre d’unemboîtementcentré dans
l’espace ducœur-conscience, comme le suggèrent ces versets de laChandogya-
Upaniṣad:

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Ceque l’on appelleBrahman, l’Absolu, c’estcetespace à l’extérieurde l’homme;
etcetespace estle même à l’intérieurde l’homme.
Cetespace à l’intérieurde l’homme estle mêmequirepose à l’intime ducœur.
C’estle plein, c’estl’immuable.Celuiquisaitcela connaît une plénitude
inébranlable. (Chandogya-Upaniṣad,III.12.7-9)

Demêmelaperceptiondel’espace commetrameuniverselle,préalable à
toute différenciation,permetdepenser lapossibilité d’une dimension mettanten
œuvretoutes les interconnexions,notamment temporelles:

«Ce qui se trouveau-dessous du ciel, ce qui estau-dessus de laterre, et ce qui
demeure entre cetteterre etle ciel, ceque l’on appelle passé, présentetavenir, ô
Gargi, c’est surl’espacequetoutcela est tissé.»
«Etl’espace,sur quelletrame est-il tissé ? »
«Sur cetImmuable (akṣara) que lesbrahmanesdéclarentn’être ni grossier, ni
coloré, ni obscur, ni air, ni éther, dénué de goût, d’odeur, de perception, desouffle,
(...) libre de toute détermination et de toute mesure, sans intérieur ni
extérieur... » (BṛhadAraṇyaka Upaniṣad,III.9.8)

– le corps,miroirducosmos,immergé dans l’ākāśaidentifié àl’ātman
LesTantracultivent à la suite desUpaniṣadune pratique de visualisation du
corps comme métaphore cosmique, celle-ci est à la source des rites et pratiques
ascétiques.

Dans le corps se dresse leMontMéru
Entouré par les sept continents
Les rivières, lesmers, lesmontagnes, lesplaines…
Les prophètes, les moines, les lieux de pèlerinage,
Les étoiles sont là, les planètes
Le soleil et lalune.
Làse trouventaussi les deux puissances cosmiques
De création et de dissolution
Tousleséléments, laterre, l’eau, le feu, l’airetl’éther
Oui, en vérité ici, dans ton corps, toutes choses sont encloses,
Qui existent en ces trois mondes.
Celui seul qui sait celaest un vrai yogin.(Shiva-Samhitâ,II)

Le corps subtil dans lesTantraest considéré comme une totalité structurée le
long des centres vibratoires (rouescakra, lotuspadma).Ces points de
confluence desénergies physiques,mentales, cosmiques, étagés lelongdel’axe
médian, sont interconnectés.Comme le souligne leShivayogaratna, la
connaissance libératrice, dispensatrice de félicité, consiste à prendre conscience
de la trame indivise qui les sous-tend, identifiée au Soi : «Celui en qui sont
tissés le cielet laterre,l’espaceintermédiaire,l’espritavectous les souffles,
connaissez-le, cetātmanunique,laissezaller toutautre discours!C’est lui le
pont vers la non-mort.[…]»
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