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Espaces de proximité et animation socioculturelle

De
254 pages
L'auteur analyse la pratique des animateurs de quartiers et les paradoxes des politiques des pouvoirs locaux concernant la gestion des espaces de proximité. A partir d'observations sur le terrain et d'entretiens, Il met également l'accent sur la dégradation de la situation des animateurs et les conséquences de l'arrivée massive des jeunes de quartier et ceux issus de l'immigration sur le champ de l'animation. L'émergence de stratégies diverses et souvent antagoniques au sein des professionnels de l'animation constitue, selon l'auteur, une des caractéristiques de ce secteur marqué par l'instabilité.
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Espaces de proximité et animation socioculturelle
Pratiques des animateurs de quartier au croisement de multiples enjeux politiques et sociaux

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4699-3

Mustafa POYRAZ

Espaces de proximité et animation socioculturelle
Pratiques des animateurs de quartier au croisement de multiples enjeux politiques et sociaux

Préface de Pierre Cours-Salies

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod

La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les ch vages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Dernières parutions Alberto GODENZI, Laura MELLINI, Jacqueline De PUY, VIR / sida, lien de sang, lien de cœur, 2001. Maryline BARILLET-LEPLEY, Sexualité et handicap: le paradoxe des modèles,2001. Marie-Christine HÉLARI, Les éducateurs spécialisés entre l' individue I et le collectif, 2001. Gilles SERAPHIN, Agir sous contrainte, 2001. Raymond CURIE, Banlieues et universités en Île-de-France, 2001. Catherine BOUVE, Les crèches collectives: usagers et représentations sociales, 2001. Elisabeth PRIEUR, Emmanuel JOVELIN (eds.), Quel social pour quelles société au XXIème siècle? 2001 J. DENIOT, A. DUSSUET, C. DUTHEIL, D. LOISEAU (dir.), Femmes, identités plurielles, 2001. J. BEAUGRAND, E. CAUBET, M-N. LE FLOCH, F. ROLAND, S. SEGOUIN, Le service social hospitalier: de l'état d'indigence à l'appropriation des droits ?, 2001. J. AUTRET, Le monde des personnels de l'hôpital, 2002. Emmanuel JOVELIN (éd), le travail social face à l'interculturalité, 2002. Elisabeth VIDALENQ, Paradoxes et partenariat dans le travail social,2003. Sous la direction de Alain VILBROB,L'identité incertaine des travailleurs sociaux, 2003.

PREFACE

Des animateurs de quartiers, dans le cadre de "projets", assurent des fonctions. Ils occupent des emplois salariés; dans quelles conditions? Il a existé une "politique de la ville". Qu'elle doive cohabiter avec une forte poussée du tout sécuritaire, nul ne dit que ce soit possible sans difficultés majeures. Toutefois, depuis longtemps, des animateurs de quartiers vivent l'impossible: parmi les professions de la "médiatisation sociale", moins étudiée que d'autres, elle apparaît l'une des plus ftagiles. L'enquête réalisée par Mustafa Poyraz contribue à combler un vide: elle apporte de nombreux éléments de réflexion. L'auteur a longtemps travaillé dans ce secteur et a pu le vivre avec une capacité de recul et d'analyse importante. Après une expérience personnelle d'étudiant, puis de salarié en Turquie, après des années de divers emplois en France, notamment dans l'animation, son retour à des études universitaires, au détour de leurs chausse-trappes, le rendait capable d'une telle recherche. Informé des analyses d'Henri Lefebvre de longue date, il pouvait tirer de son "observation participante" par nécessité professionnelle une connaissance précise et critique. Retravaillé à partir de sa thèse, l'apport de ce livre s'avère important. Il prend en compte un gros tiers de maisons de quartier et des animateurs de la région parisienne, dont il a rencontré, à divers moments, quelques centaines. Ses entretiens, avec quelques dizaines d'entre eux, se combinent avec d'autres documents, une connaissance précise d'une dizaine de villes, des carnets de bord de certains animateurs, des projets de ville, du suivie du fonctionnement de quelques installations. Quelques faits émergent. Le plus frappant, semble-t-il, réside dans la faible continuité de la plupart des maisons de quartier et des équipes d'animateurs. Celle-ci, pour les cinq ou six personnes employées dans uns installation locale, atteint rarement les dix-huit mois. Citant une maison de quartier où la continuité atteignit trois ans, sans fermeture provisoire et sans changement de l'équipe d'animation, il met en évidence qu'il y fallut entre vingt-cinq et trente personnes différentes, les deux ou trois les plus expérimentés demeurant stables, avant de se voir désavoués par la municipalité. Cela l'amène à tenter une typologie des animateurs, qui met en évidence les
contradictions auxquelles celles-ci et ceux-ci se trouvent confrontés.

La "banlieue" : un stigmate? On parle trop facilement de "la banlieue» comme d'un stigmate donnant une identité claire et suffisante à des réalités qui restent à connaître pour ellesmêmes. Ainsi, selon le comportement des animateurs, selon la politique et la pratique effective d'une maison de quartier, certains types de publics y viennent et leurs présences côtoient, ou fait fuir les autres. Certains animateurs, englués dans leurs relations avec les habitants, finissent rapidement par se faire instrumentaliser par des groupes. Peut-il y avoir à la fois les jeunes hommes et les jeunes filles? Les mères de famille et les jeunes? D'autres veulent se réduire à des présentations de techniques, sélectionnant des usagers-consommateurs et rejetant les aléas des impulsions, notamment celles venant des jeunes. A condition d'un projet et d'une cohésion collective des animateurs, des objectifs plus ambitieux et rigoureux s'avèrent possibles. S'adresser à tous? Dans quels buts? S'agit-il d'aider au quotidien des habitants à mieux vivre, à développer des initiatives multiples; cela va déboucher sur l'émergence d'un lieu d'expression, un espace public non bourgeois et non institutionnalisé par avance. Des municipalités vont malle tolérer. Elles se contentent si souvent d'instrumentaliser des associations tenues en laisse par les subventions.. D'où des crises de relation avec les équipes d'animateurs, même quand celle-ci, grâce à un effort de continuité, acquièrent un réel professionnalisme. Ces cas, certes rares, révèlent une autre dimension de l'étude La politique de la ville: bilan d'une non volonté En pratique, un grand nombre des animateurs prennent ces emplois sans les formations prévues (le BEA TEP). Quand ils en disposent, cela les incite à rebondir vers d'autres postes de travail, ailleurs; ou bien, ils veulent simplifier leurs tâches à certains aspects, quitte à rejeter plus ou moins explicitement les réalités sociales les plus gênantes (une partie des jeunes hommes en particulier), hors de ces structures d'accueil et d'aide aux initiatives. Imagine-t-on que la structure de base d'une prétendue politique de la ville, chargée au quotidien de tâches d'intégration, soit aussi peu soutenue par les pouvoirs publics? Un des responsables de ces politiques dans la région Ile-de-France, de gauche précisons..le, pouvait déclarer, il y a quelques années, une grande ambition: des jeunes issus des couches populaires, plus ou moins marqués par les diverses immigrations, pouvaient selon lui jouer- hic et nunc- le rôle

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des "hussards noirs" de la Ille République. II voyait les animateurs, comme les instituteurs d'alors surent développer l'école, ferment d'intégration réussie parce qu'il y faut une connaissance et un respect des réalités populaires: n'en étaient-ils pas issus? Mais, ces acteurs culturels du début du XXe siècle pouvaient bénéficier, à l'opposé du foisonnement d'animateurs éphémères, des garanties de l'Education nationale. La comparaisons avec les réalités observées par Mustafa Poyraz parle assez au lecteur . N'allons pas en tirer argument contre la démagogie des belles déclarations. Remarquons plutôt, révélée par cette réalité, l'absence d'une volonté politique, alors que 57 % des animateurs sont issus de familles de l'immigration. La ville et le rapport social au travail Dans les dépenses de cette "politique de la ville" sans efficacité apparaissent sous un nouveau jour. Elles remplissent en effet, nous semble--t-il, une double fonction: réponse positive et autojustification. Cette orientation politique a répondu et répond, ne l'oublions pas, à des attentes tout à fait respectables: elle facilite des initiatives qui sinon iraient vers une exacerbation des mécontentements; et en ce sens elle demeure au moins partiellement positive puisqu'elle permet à une partie de la population de vivre mieux, de se développer, de savoir mener des activités et des initiatives. En même temps, on refuse les moyens d'en faire la construction de lieux d'expression collective, et notamment le premier d'entre eux: jamais n'a été réaffirmé l'objectif de promotion sociale et d'éducation populaire, afin que nul ne soit "laissé pour compte". Pourrait-on, au demeurant, viser de tels buts dans la "politique de la ville" et par ailleurs faire jouer les segmentations et les hiérarchisations!, naturalisations à l'œuvre sur fond de chômage de masse? Du coup, ce que des hommes politiques de droite dénoncent souvent comme la "gabegie" des politiques de prises en charge sociale et de l'animation de quartier en particulier apparaît au contraire comme un prix à payer pour
1 _

Pierre Cours-Salies: « Droits sociaux d'hier. Luttes et perspectives, in

Tony An dréani et Michel Vakaloulis, Refaire la démocratie, Paris, Syllepse, 2002. 9

donner à croire que «on fait pourtant tout ce qui est possible». Erwin Goffinan souligne à quel point certaines politiques se limitent à « calmer le jobard», donner l'impression de faire pour éviter l'expression de ceux qui prétendraient s'en occuper. Pierre Bourdieu, de même, avait signalé, dans Le partage des bénéfices, 00. Minuit, 1966) comment, dès les années soixante, les coûts de "l'échec scolaire" étaient le prix à payer pour laisser faire la reproduction sociale des inégalités sans devoir poser la question des conditions d'un autre rapport à la scolarité. Un grand mérite du travail de Mustafa Poyraz réside dans sa capacité à rendre compte des réalités les plus courantes de l'expérience des animateurs sans s'enfermer dans l'illusion d'un illusoire champ professionnel à part. Il sait comprendre qu'ils sont porteurs, à leur corps défendant, des contradictions des politiques de l'Etat. Il vient ainsi montrer comment les contradictions des animateurs traduisent toute l'ambiguïté d'une approche en termes de sociologie des loisirs. loBre Dumazedier, son initiateur en France, ne faisait-il pas lui-même remarquer comment on ne peut analyser les "loisirs" séparément du rapport au travail (G. Friedmann et P. Naville, Traité de sociologie du travail, A. Colin, 1961). Le déni social, dont les animateurs de quartier souffient dans leur travail, traduit le mépris social dont sont affectées les couches populaires par les temps qui courent.

Pierre Cours-Salies
Professeur à l'université de Paris 8

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INTRODUCTION

L'animation socioculturelle apparaît en tant que champ professionnel dans les années soixante et construit son identité sur I'héritage de l'éducation populaire en interaction avec d'autres métiers du travail social. Le développement des loisirs, la &agmentation des espaces d'activités et la construction massive de grands ensembles éloignés des centres villes constituent un socle pour l'émergence de l'animation. En fait, l'animation socioculturelle est perçue comme une réponse à l'isolement des lieux d'habitation et pour assurer les activités concernant l'enfance et la jeunesse. Son approche se distingue dès le départ par la dominance d'une vision culturelle et éducative souple, dynamique et non formelle. La référence aux mouvements sociaux et politiques et aux expériences militantes oriente les actions des animateurs de la première génération. En fait, ceux-ci apparaissent comme ceux qui impulsent et facilitent les initiatives culturelles, éducatives et politiques au sein de la population. Ils deviennent ainsi un relais entre les classes populaires, le monde de la culture, le champ éducatif et politique. Plusieurs analyses démontrent que le champ de l'animation était imprégné dès le départ par une vision politique et sociale. Joffie DUMAZEDIER qualifie ce processus de « nouveau modèle de contrôle social du temps libre» 2. L'auteur souligne également que « c'est peut-être un nouveau style de vie qui s'invente» 3. Pour P. BESNARD,les actions émergeantes autour de l'animation socioculturelle représentent «une nouvelle pratique sociale incontestable »4.. Geneviève POUlOL définit le « socioculturel» comme « l'institutionnalisation de l'Education Populaire par l'équipement et /a

pro[essionnalisation»5. Pour Michel SIMONOT, l'animation devrait «
devenir quelque chose qui complète / 'éducation seo/aire... comme une action qui devrait viser à donner les clés aux gens pour maîtriser leurs acquis

2

Joffie Dumazedier,

Révolution

Culturelle

du temps libre, 1968-1988,

Ed. Klincksieck,

1988,

p.206. 3 Ibid.
4 5

Pierre Besnard, L'animation socioculturelle, Paris, PUP, 1985, p.l7. Geneviève Poujol, Education Populaire: le tournant de 1970, Paris, L'Harmattan,

2000,

p.

14.

culturels, d'une part, et leur donner les clés pour se cultiver eux-mêmes les confrontant à la création vivante »6.

en

Le processus de professionnalisation de l'animation est en même temps celui de son éloignement par rapport au champ politique et militant. La mise en place des formations professionnalisantes et son développement rapide accentuent la prise de distance des animateurs à l'égard des références de départ et une approche rationnelle d'action s'affirme de plus en plus. Maryse Bresson qualifie ce phénomène de processus de domination de « l'expertise» 7 dans le champ du social. Gilbert RENAUD plus loin dans va son analyse et précise que« le travail social a cherché fortement à se techniciser et il s'est ainsi en quelque sorte déshumanisé »8. Cependant, le champ d'intervention de l'animation s'élargit et se diversifie. D'un côté, on assiste à l'émergence d'une tendance purement culturelle pour répondre aux demandes des classes moyenne et supérieure et de l'autre, une autre conception de l'animation s'affirme avec une dominance forte du social et du relationnel9. Cette deuxième tendance s'éloigne de plus en plus de la perspective initiale de l'animation socioculturelle qui mettait au cœur de ses préoccupations la transformation de la société par le développement de la culture et par l'éducation de tous. Elle s'approprie progressivement une approche propre au travail social dont «les missions consistent essentiellement à aider et à réparer des individus inadaptés» 10. Le développement de cette orientation est profondément lié à l'évolution de la problématique du champ d'intervention des animateurs, c'est-à-dire les quartiers d'habitat social. Celle-ci est marquée d'une part, par la concentration de la pauvreté et la population immigrée ou d'origine immigrée et d'autre part, par l'émergence d'une nouvelle dynamique contestataire et anti-institutionnelle développée au sein des jeunes de quartiers majoritairement issus de l'immigration. L'animation socioculturelle se transforme sous l'exigence des pouvoirs publics afin
6 Michel Sirnonot, «L'animation: une idéologie ou une activité sociale et culturelle? », Revue des Centres d'entraînement aux méthodes d'éducation active, numéro hors-série, 1978. 7 Maryse Bresson, Les centres sociaux entre expertise et militantisme, Paris, L'Harmattan, 2002. 8 Gilbert Renaud, « Quel travail social à l'aube du 2Ie siècle? », p.l97..211, in Quel social pour quelle société au 2Ie siècle? La société change, le social bouge, L'Harmattan, 2001, Elisabeth Prieur, Emmanuel Jovelin.

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Jacques ION souligne l'émergence de trois tendances distinctes au sein de l'animation

socioculturelle. Le travail social à l'épreuve du te"itoire, Ed . Dunod, Paris, 1996. La première tendance est celle de la « culturisation du socioculturel» dans une démarche de «communication et d'image de marque des villes». La deuxième tendance est celle qui privilégie « la prestation de services de plus en plus spécialisés». Et la troisième s'inscrit de Elus en plus dans le social. o Michel Autès, Les paradoxes du travail social, Dunod, Paris, 1999, p. 4.

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d'apporter des réponses adaptées à cette novelle problématique sociale. L'opposition entre le projet d'animation initial et la demande des pouvoirs publics s'est soldée par un glissement en douceur vers une logique d'accompagnement des difficultés sociales, de maîtrise des conflits et des contestations. Ainsi, la construction de l'identité professionnelle commencée depuis peu de temps a dû subir des influences destructrices sous la pression politique. La non-exigence des diplômes professionnels pour exercer le métier d'animateur a facilité la venue des animateurs peu ou pas du tout formés sur le champ de l'animation et a dégradé l'image de l'animateur en tant que professionnel porteur d'un savoir théorique et de compétences propres. Les équipements socioculturels ont suivi le même cheminement. Construits massivement dans les années soixante-dix à proximité des villes où les logements sociaux sont plus nombreux, avec des appellations diverses, ces équipements deviennent soit des espaces d'équilibre, de médiation, de conflits et de contestations, soit des lieux d'enfermement pour certaines catégories de la population. Souvent lieux uniques liés à l'institution, implantés dans des quartiers de relégation, les centres sociaux, les maisons de quartier ou les espaces jeunes se trouvent devant de multiples fonctions institutionnelles, sociales, éducatives et politiques. Jean-Pierre AUGUSTIN les qualifie d'« espaces de socialité et sociabilité utiles aux groupes cohabitant sur un même territoire» et précise que leur fonction sociale est « d'assurer la mise en valeur ou la reprise du lien social dans des milieux où celui-ci risque d'être mis en péril ou doit être consolidé »11. Ces équipements se trouvent au carrefour de nombreux enjeux qui traversent la société. Depuis les années quatre-vingts, ils mènent leurs actions dans un cadre conflictuel où le malaise social accumulé cherche désespérément une issue pour s'exprimer, pour trouver un mode d'action et pour déjouer le piége de l'enfermement. Pris entre l'exigence des institutions et I'hostilité des jeunes de quartiers, la stratégie chaque équipement se construit et se défait en fonction des rapports de force et de la sensibilité des équipes en place. Les équipes d'animation se trouvent en permanence dans une zone de turbulences, de transformation et de précarité. La légitimité des animateurs n'étant pas acquise de façon définitive, aussi bien auprès des institutions auxquelles ils sont attachés qu'auprès du public avec lequel ils travaillent quotidiennement, chaque animateur se trouve obligé de batailler sur deux fronts. La remarque de Maryse BRESSON portant sur les centres sociaux peut être observée dans d'autres équipements de proximité: « les centres sociaux

Jean-Pierre Augustin, « Les jeunes entre équipements Jeunesses, N° 24,2001.

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et espaces publics », Agora Débats

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gèrent la précarité par la précarité »12. Cela confirme le paradoxe de l'attitude des pouvoirs publics par rapport à la gestion des poches les plus sensibles de la société. Les animateurs jouent dans un espace déjà approprié et dominé par les jeunes majoritairement issus de l'immigration et la mise en place des actions devient extrêmement compliquée. En fait, la légitimité de la présence des animateurs dans ces espaces de proximité est fortement mise en cause, bien que ceux-ci doivent assurer le fonctionnement des équipements. L'incohérence et l'instabilité de l'attitude des pouvoirs publics concernant la gestion des équipements accentuent la confusion et la démotivation chez les animateurs de quartier et le turn-over des professionnel s'impose comme une règle. L'encouragement d'un système de fonctionnement basé sur les jeunes leaders influents auprès des jeunes issus de l'immigration apparaît comme une réponse crédible pour régler les conflits et les désordres dans des quartiers sensibles. Comme le précise Emmanuel JOVELIN,les animateurs issus de l'immigration apparaissent au moment où les outils d'interventions habituels de l'Etat commençaient à «avoir des difficultés à agir sur les problèmes sociaux rencontrés dans les banlieues» 13. On assiste à une transformation des utilisateurs et des gestionnaires des équipements socioculturels dans le sens d'une ethnicisation de ces lieux et une reconnaissance implicite de ce processus par les pouvoirs publics malgré la résistance des professionnels et des bénévoles. Il nous paraît difficile de ne pas se poser la question du rôle social des animateurs et des équipements socioculturels de proximité: est-il porteur d'une dynamique pour accroître l'autonomie et la mobilité des individus dans des espaces sociaux ou encourage-t-il le repli des communautés sur elles-mêmes en fournissant des outils supplémentaires? .. Quel est la marge de manœuvre des animateurs pour développer des stratégies intermédiaires et pour affirmer leur espace professionnel dans la complexité des dispositifs publics liés à leur champ d'intervention?.. Sont-ils porteurs d'une dynamique de changement ou sont-ils simplement un outil d'accompagnement pour empêcher la dégradation des relations entre plusieurs espaces sociaux fragmentés? .. Comment s'articule la stratégie institutionnelle et celle des animateurs? .. Que devient l'identité professionnelle de l'animateur dans cette évolution ?..

12 13

Maryse Bresson, op. cil., p. 304. Emmanuel Jovelin, Devenir travai//eur

social aujourd'hui.

Vocation ou repli?

l'exemple

des

éducateurs, animateurs et assistants sociaux d'origine étrangère, Paris, L'Harmattan, 1999, p.71.

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A partir de toutes ces interrogations, nous posons trois hypothèses. La première hypothèse consiste à dire que, éloigné de sa vocation initiale dans le domaine de la culture et de l'éducation, l'animateur de quartier assume désormais essentiellement un rôle d'interface entre les pouvoirs publics et les habitants des quartiers populaires. Le profil de celui-ci se dessine en fonction des exigences de ce rôle éminemment politique et partial. Les animateurs issus du milieu populaire et ceux issus de l'immigration paraissent mieux convenir pour occuper ces fonctions. Deuxième hypothèse: les équipements socioculturels de proximité s'approprient de plus en plus une démarche basée sur la division des espaces, l'accentuation de leur niveau d'organisation et la rationalisation de leur fonctionnement. En d'autres termes, les espaces de convivialité, de création et de spontanéité deviennent les lieux organisés, planifiés et dominés. Les dynamiques spontanées et non formalisées ne peuvent plus s'inscrire dans ces espaces institutionnalisés. Malgré cela, la prise d'initiatives des animateurs dans le sens de la créativité et de la spontanéité peut contribuer à l'émergence de certaines ouvertures et d'une certaine souplesse au sein de ces équipements. Troisième hypothèse: la crise provenant de la non-représentation politique du milieu populaire et de la population d'origine immigrée constitue une base formidable pour le développement de l'animation et elle provoque une autre crise chez les animateurs du fait que ces derniers n'arrivent plus à combler les conséquences de la première. Le retour sur la crise de
représentation peut apporter des éléments nouveaux.

A travers l'analyse des pratiques des animateurs, du fonctionnement des équipements socioculturels de proximité et des conduites de diverses parties de la population à l'égard de ceux-ci, ce livre tentera de préciser les spécificités de l'animation des quartiers populaires. En d'autres termes, notre objet de recherche se limite à l'analyse d'un des domaines de l'animation socioculturelle qui s'inscrit dans la problématique des quartiers d'habitat social et dans la nouvelle forme d'appropriation des espaces communs14 avec des normes communautaires. Compte tenu de la multiplicité des interventions sur les mêmes territoires par d'autres professionnels, nous nous

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Nous entendons par «espace commun de quartier» tout lieu entourant l'espace privé et

ftéquenté d'une manière ou d'une autre par les habitants de la même résidence. Les entrées d'immeubles) les passages entre les résidences, les parkings, les cours font partie de cet espace commun. Bien que les caves et cages d'escaliers soient considérées comme des espaces de passages obligés des habitants d'un même immeuble, suite à un fort investissement de la part des groupes de jeunes, ces lieux sont devenus des espaces privés de groupes qui n'habitent pas forcément dans la résidence. Etant donné que l'accessibilité de ces lieux n'est pas garantie pour chacun, la circulation des individus se fait sous le regard et le contrôle des groupes constitués selon des normes différentes.

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interrogeons sur la place des animateurs dans les dispositifs de la politique de la ville. Cet ouvrage s'appuie d'une part sur les résultats d'une enquête sociologique menée depuis cinq ans dans vingt équipements socioculturels implantés à proximité de neuf villes en région parisienne et d'autre part sur nos observations participantes en tant que professionnel de l'animation durant huit ans. Notre terrain de recherche se situe plus précisément dans les départements de l'Essonne, du Val de Marne, des Yvelines et des Hauts de Seine.

Les équipements étudiés sont composés de huit centres sociaux et douze maisons de quartiers ainsi que des espaces jeunes. Pour cerner le fonctionnement de ceux-ci, nous avons privilégié les entretiens semidirectifs avec des animateurs et des directeurs et en même temps nous avons observé le déroulement des activités en étant présent pendant les temps d'accueil. Cela nous a permis de rencontrer et de discuter avec les usagers des équipements. Etant donné que la mobilité des animateurs est ftéquente dans certains équipements, nous avons eu l'occasion de rencontrer deux, voire trois équipes successives dans un délai relativement court. Nous en avons profité pour comparer les discours de l'équipe d'animation partante et ceux de la nouvelle. Par exemple, au cours de ces trois dernières années, dans deux établissements (un centre social et une maison de quartier), nous avons assisté à la succession de quatre directeurs et au renouvellement de l'équipe à chaque fois. Nous avons constaté une discontinuité dans l'articulation des actions et l'absence d'un projet résistible au passage des équipes. Le seul élément qui résiste au changement est le positionnement des jeunes de quartier. En fait, dans un processus discontinu~ ce sont eux qui deviennent détenteurs de la mémoire de l'équipement et sont capables d'argumenter leurs attitudes par rapport à celui-ci. Nous avons effectué quarante entretiens semi-directifs avec les animateurs. Dans de nombreux cas, nous avons repris la conversation avec ceux-ci dans un autre cadre professionnel. Une dizaine d'animateurs a fait l'objet de trois entretiens dans trois lieux différents. Parallèlement, nous avons effectué dix entretiens avec des jeunes et dix adultes utilisateurs d'un des équipements et nous avons croisé les informations provenant des utilisateurs de l'équipement avec celles des animateurs et de la direction du service municipal. Les observations effectuées de l'intérieur en tant que professionnel du milieu nous ont fourni des matériaux précieux. Durant huit ans, nous avons participé à de multiples projets, réunions et actions. Notre découverte du 16

métier a commencé par l'exercice de l'animation de rue entre une maison de quartier dégradée et une cité HLM pendant un an. Par la suite, nous avons assumé de nombreuses fonctions en tant qu'animateur, responsable de maisons de quartier et coordinateur d'actions autour des maisons de quartier dans l'ensemble d'une ville de trente mille habitants. Dès le début de notre carrière dans l'animation, nous trouvant dans des enjeux ambigus, des discours contradictoires et des conflits interminables, nous nous sommes orientés vers une démarche de compréhension du phénomène. Etant donné que nous étions dans un cadre universitaire, tout d'abord en DESS, DEA et ensuite en thèse, nous avons pris comme objet de recherche notre propre pratique professionnelle. Dans cet esprit, notre implication dans le travail a pris un autre sens. Comme le souligne René BARBIER,« le chercheur joue alors son jeu professionnel dans une dialectique qui articule sans cesse

l'implication et la distanciation. ».15 Chaque conversation prenait une
tournure d'entretien non directif: chaque arrivée d'un collègue ou chaque départ nous intéressaient en tant que chercheur. Etant donné que sur la ville en question, nous avons assisté au passage d'une centaine d'animateurs sur une période de huit ans, nous avons eu la possibilité d'accumuler des
informations et des documents sur la pratique des animateurs travaillant dans d'autres équipements implantés sur d'autres quartiers marqués de divers degrés par le phénomène de contestations et de conflits.

Notre vécu sur le terrain était en permanence alimenté par des conflits et des pressions provenant du public jeune et les impacts des enjeux institutionnels. A maintes reprises, nous-même avons fait l'objet de contestations et de tentatives d'agression verbale et physique dans le cadre de l'exercice du métier d'animateur. Dans certains cas, nous avons assisté à des conflits qui impliquaient d'autres collègues où, à la suite de situations conflictuelles, nous avons participé à des discussions portant sur ceux-ci. Notre participation à l'embauche des animateurs en tant que recruteur nous donnait la possibilité d'approfondir notre connaissance sur les motivations des animateurs et celles de l'administration locale et des élus. Les enjeux et les raisonnements varient en fonction de positionnement chaque acteur impliqué dans le processus d'action. Les discours de ceux-ci sur leur propre pratique professionnelle se construisent souvent sur un décalage entre le réel et la nécessité de légitimer leur compétences dans l'action. Pour pouvoir établir un lien entre les discours et l'action, nous avons suivi une démarche qui consiste à observer et repérer simultanément l'articulation de diverses

15

René BARBIER, La recherche

action, Paris, Anthropos,

1996, p. 8.

17

positions et comparer le point de vue de toutes les parties concernées comme le suggère Howard S. BECKER16. Les lieux d'implantation des équipements étudiés comportent des caractéristiques diverses. A peu près la moitié de ceux-ci sont implantés dans des quartiers dits difficiles où la concentration de logements sociaux (plus de 50 %) et le taux des populations étrangères sont au dessus des moyennes nationales et une autre moitié des équipements sont situés dans des espaces de proximité moins marqués par le phénomène urbain. Nous devons préciser que la quasi-totalité des établissements en question se trouve à proximité des habitats sociaux et la quasi-totalité du public accueilli vient de ce secteur. En fait, les lieux d'intervention des animateurs sont les mêmes que ceux de la politique de la ville. Par leur positionnement dans les espaces de proximité, les professionnels de l'animation se trouvent au croisement de la question sociale et de la question urbaine. DES CONSTRUCTIONS THEORIQUES L'ANIMATION AU SUJET DE

Bien que le travail social existe depuis de longue date, sous diverses formes, sa construction comme profession commence véritablement après la seconde guerre mondiale. Progressivement, plusieurs métiers sont apparus sur le champ occupé auparavant par les militants et les bénévoles. L'objet du travail social est marqué dés le début par une logique de réparation des individus marginalisés ou inadaptés, afin de« réduire l'écart, de ramener la marge vers le centre» J7.Par contre, l'animation socioculturelle se construit sur une problématique qui envisage l'épanouissement des individus par le développement culturel et éducatif Dans cette deuxième hypothèse, l'objet d'intervention est la société dans son ensemble et son développement à partir des créations des espaces culturels et éducatifs. Il ne s'agit plus de réparer la société, on est dans une configuration qui a pour but de la transformer. Le rôle social de l'animation se trouve intégré dans une dynamique globale. La logique de réparation suppose une entité sociale légitime avec toutes ses règles de fonctionnement sur lesquelles la marge peut se greffer, alors que l'idée visant à transformer la société ne reconnaît plus cette légitimité et joue sur les dynamiques de celle. ci. L'animation socioculturelle a toujours vécu entre ces deux conceptions tout en restant plus proche de la deuxième. C'est à partir des années quatre-vingts que la problématique de ce champ commence à glisser vers le travail social classique. On ne peut pas dire pour
16

Howard S. BECKE~ Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences
Paris, Ed. la Découverte, p.155, 2002.

sociales,
17

Robert CASTEL, « Du travail social à la gestion du non-travail

», Esprit,

n° 241, 1998.

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autant que les &ontières aient complètement disparu entre ces deux champs; elles sont devenues beaucoup plus ambiguës et moins visibles. Cela constitue un paradoxe important dans l'évolution du champ du travail social. Depuis son apparition en tant que champ professionnel, l'animation a fait l'objet de nombreuses recherches et réflexions. L'émergence de travaux portant sur ce sujet s'accélère notamment à partir des années soixante-dix. Dès le début, le concept d'animation a été associé au travail social, bien que celui-ci se considère comme un outil de changement social. Pour pouvoir situer l'animation dans son contexte historique, nous avons cherché des repères théoriques à partir des discussions autour du travail social. Le numéro 4-5 de la revue Esprit publié en 1972 constitue un point crucial dans la construction théorique de celui-ci. Michel AUTESsouligne que « cette publication légitime le travail social comme un objet digne d'intérêt scientifique et il trace les contours de cet intérêt »18. L'animation socioculturelle est considérée dans ce débat comme un des piliers de travail social. Nous avons pris comme point de départ les analyses parues dans cette revue et celles qui ont vu le jour dans un autre numéro de la même revue19 avec un intervalle d'un quart de siècle. Nous situons les travaux portant sur l'animation socioculturelle dans ces débats qui ne cessent de se développer. Notre tentative, dans ce livre, tente de lier l'analyse des pratiques des animateurs de quartier à l'évolution de la problématique de l'animation d'une part et à celle du travail social d'autre part. Cela nous permet de mieux identifier la spécificité du métier d'animateur de quartier par rapport à d'autres intervenants sociaux. Nous aurons ainsi à relire des définitions fort contrastées. On se souvient de Michel FOUCAULT, 1972, qui situait le travail social dans une fonction de en « surveillance-correction »20.Selon lui, l'origine du travail social est « dans la fonction de l'éducateur, «l'instituteur» proprement dit (ibid.). Le travailleur social selon le même auteur joue un rôle qui était celui des instituteurs et des intellectuels. Puisque les intellectuels avaient trahi l'Etat, ce dernier chargeait les travailleurs sociaux de jouer le rôle assumé auparavant par ceux-ci. En concordance, Paul VIRILIOsoulignait le caractère colonialiste du travail social en disant « qu'il s'agirait cette fois de civiliser et de pacifier ces

Michel AUTES, op. Cit., p. 49. 19Esprit, « A quoi sert le travail social?», 241, 1998. 20Esprit, n04-5, avril- mai 1972 « Pourquoi n° travail social?» le

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propres marginaux, si semblables aux inquiétantes tribus de l'ancien empire ». Un an après, Albert MEISTERénonce un point de vue convergent. Le rôle de récupération des contestations et d'orientation de chargement éventuel est attribué à l'animation par l'auteur. D'après lui, la neutralité de l'animateur est complètement illusoire, «puisqu'il joue le rôle d'instrument d'intégration »21. A peu près à l'opposé, l'auteur de « Profession: animateur », Geneviève POUJOL, s'inscrit dans la même tendance réflexive que celle de Joffte DUMAZEDIER. Selon elle, « l'animateur est un travailleur social qui travaille sur et dans le temps libre des autres »22.D'après l'auteur, l'émergence et le développement de l'animation n'ont pas été provoqués par une demande; au contraire, c'est l'offie qui a suscité de nouveaux besoins. Elle met l'accent également sur l'approche non directive pour qualifier l'esprit de l'animation. « L'animateur n'a pas à conduire, diriger ou mener, mais à faire jaillir la demande et les besoins, à faciliter les relations »23 souligne l'auteur. En même temps, Geneviève POUJOLremarque que « le social prédomine sur le socioculturel ». Pierre BESNARDdonne un sens beaucoup plus étendu et innovant à l'animation. Selon lui, l'animation socioculturelle « concerne l'ensemble de la vie quotidienne des individus, le travail, les activités civiques et politiques, les relations de voisinage... »24.Il rejoint le point de vue de Jome DUMAZEDIER lorsqu'il souligne l'émergence d'une «nouvelle pratique sociale» à travers J'animation. Vers la fin des années 80, la problématique de l'animation socioculturelle change de façon presque irréversible. En fait, l'analyse du contexte économique, social et politique prend une autre tournure. L'idée de changement social à partir des initiatives politiques, éducatives et culturelles perd sa pertinence et une autre problématique commence à dominer le champ de l'animation socioculturelle. Celle-ci consiste à maintenir la société là où elle est et à empêcher la dégradation des déséquilibres sociaux. Jacques DONZELOTet Joël ROMANsoulignent qu'il faut produire la société. Ils expliquent que « le concept originaire du travail social était tributaire d'une

21 Esprit
22

numéro

5, «Animateurs

et militants»,

mai 1973.

Geneviève POUJOL, Profession:

Animateur,

Ed. Privat, 1989, p. 151. Paris, Dunod, 1996, p. 31.

23

Geneviève POUJOL,Guide de l'animateur socioculturel. Formation. Diplômes. Structures

institutionnel/es. Cadre légal et réglementaire, 24 Pierre BESNARD, op. cil., p.23-24.

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société de production,. le nouveau concept repose sur l'idée qu'il faut autant que les biens économiques, produire la société »25. A partir de cette analyse, Jacques DoNZELOT met en avant le rôle « animateur »26 de l'Etat. Puisque l'initiative ne vient plus des citoyens, d'après lui, il faut que l'Etat anime la société en perfectionnant ses dispositifs.

Le point de vue de Michel AUTESest un peu plus nuancé quant à l'évolution du travail social. D'après lui, « d'une gestion des écarts à la norme, on est passé à la nécessité de produire de la norme »27. Il précise en même temps que la domination progressive de la problématique de l'insertion se confirme, au détriment de la logique d'assistance /émancipation : « L'insertion libérale remplace l'assistance républicaine» 28. François DUBETinsiste quant à lui sur le rôle intermédiaire des éducateurs et des animateurs pour rompre «les mécanismes de l'exclusion» et il dénonce l'inefficacité du travailler sur le relationnel. « Ainsi, le travailleur social est souvent beaucoup plus demandeur de relations que le jeune. Tout se passe comme si lesjeunes voulaient des services et pas de pédagogie »29précise-til. Pour l'auteur, le problème se pose en ce qui concerne l'insertion économique et sociale. Par ailleurs, François DUBETreconnaît l'importance de la relation comme un élément fondamental dans la construction du travail social en tant que profession. « La référence ultime, c'est la relation, toujours perçue comme le sel du métier»30précise François DUBETau sujet du travail social. Christian BACHMANNet Nicole LE GUENNECmettent l'accent sur le processus d'institutionnalisation des démarches des animateurs et des équipements socioculturels. Les pratiques professionnelles des animateurs sont abordées de façon très critique par les auteurs: «Manquant de souplesse, ils sont incapables d'accompagner les changements sociaux ,. se réfugiant derrière les avantages acquis et l'application mécanique de règles d'administratives, ils en oublient les buts originalement assignés »31. Si on constate dans ces propos le retour du concept de changement social dans le champ du travail social, on n'est pas pour autant rassuré sur l'efficacité des
25 Espr~ mars- avri11998, <<A quoi sert le travail social 1». 26 Jacques DoNZELOT , Philippe ESTEBE, L'Etat animateur, Paris,
27
28

Esprit,

1994.

Michel AUTES,Les paradoxes du travail social, Paris, Dunod, 1999, p. 148.
Michel AUTES, « Les métamorphoses
du travail DUBET, social. Dynamiques les je unes La galère:

du travail social»
d'un champ en survie,

dans Jean-Not!l
Paris, 1987, p. 322.

Chopart

(dir.), Les
p.260.

mutations 29 François
30
31

professionnel, Ed. Fayard,

Dunod,

2000,

François DUBET,Le déclin de l'institution, Paris, Seuil, 2002, p. 262.
Histoire exemplaire de soulèvement d'un

Christian BACHMANN, Autopsie d'une émeute: quartier, Paris, Albin Michel, 1997, p. 133.

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travailleurs sociaux pour assumer ce rôle. Les auteurs insistent cependant sur la complexité du terrain d'intervention de ceux-ci et l'absence de perspective mobilisatrice et porteuse du sens.« Entre rersécution et novation, les professionnels oscillent entre deux mondes»3 précisent-ils. Les travaux de Jean-Pierre AUGUSTINet Jean-Claude GILLETtentent de redonner un espace d'autonomie à l'animation avec le concept de« Praxis». Selon eux, la fonction d'animation est une démarche de « mise en tension pennanente et créatrice» 33.Dans leur définition, la notion « d'agir» et de « changement social» tient une place importante. Le débat se concentre aujourd'hui sur la question du lien social et de l'insertion. L'animation socioculturelle est considérée aussi bien par les spécialistes que par les professionnels comme un outil pour créer le lien social et une pratique indispensable pour insérer les individus inadaptés dans la société. Considérant que « le lien social n'est qu'un habillage destiné à masquer la dureté des rapports sociaux réels »34, le rôle attribué à l'animation se limite à une vision consistant à convaincre les rescapés de ces conflits de s'approprier leur place pour que la société garde sa stabilité et son équilibre tout en maîtrisant ses marges. On n'est plus dans une démarche d'intervention pour créer un espace où les initiatives des individus ou des groupes peuvent se développer, mais plutôt dans une situation où les individus ou des groupes deviennent l'objet des intervenants sociaux. Comme le souligne Maryse BRESSON, les travailleurs sociaux se positionnent par rapport à leur objet comme des «experts »35. Les animateurs apparaissent comme les régulateurs des désordres dans l'espace public de proximité. Devant l'ampleur de l'occupation des espaces communs d'habitat social par les jeunes inoccupés et sans perspective, l'animateur est devenu l'homme clé de la médiation afin d'apaiser les situations antagoniques. Ainsi, celui-ci se trouve au cœur des espaces conflictuels et devient rapidement la cible de contestations. Au fur et à mesure, le nombre d'animateurs ayant une formation adaptée à leur métier diminue et les animateurs issus de l'immigration prennent la relève. Ainsi, les pouvoirs publics locaux rentrent dans une démarche d'intervention dans les communautés en mobilisant certains jeunes appartenant à celle-ci et ayant une légitimité afin de régler les conflits qui dépassent désormais le cadre des
32 Christian BACHMANN) op., cit., p.I34. 33 Jean-Pierre AUGUSTIN, lean-Claude Gn..LET, L'animation enjeux, Paris, l'Harmattan, 2000, p. 155.
34

professionnelle.

Histoire,

acteurs,

Michel AUTES, « De l'assistance à l'insertion: les mutations de la politique des subjectivités» dans Elisabeth PRIEURet Emmanuel JOVELIN(dir.), Quel social pour quelle société auxxr siècle? La société change, le social bouge, Paris, L'Harmattan, 2001, p. 143.
35 Maryse BRESSON, Op. cit.

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espaces d'habitat. Comme le précise Jean-Pierre GARNIER«un conflit localisé, c'est un conflit qui ne se propage pas, un conflit qui oppose des individus et non des groupes, un conflit qui reste interne à la communauté considérée au lieu de la dresser contre l'Etat ou d'autres couches de la société, bref c'est un conflit qui ne se politise pas »36. L'animation socioculturelle s'est transformée en outil de maintien des communautés avec toutes leurs contradictions internes à l'écart des espaces sociaux et culturels. On remarque que la problématique de l'animation a connu un processus de transformation radicale, notamment depuis des années quatre-vingts. La démarche visant à développer les initiatives créatives à travers la culture et l'éducation est devenue un outil pour maîtriser les débordements qui échappent au contrôle des institutions. L'arrivée de jeunes leaders sans qualifications professionnelles dans le champ de l'animationt uniquement pour régler les conflits provoqués par les jeunes de quartier, démontre à quel point la politique publique concernant la gestion des espaces sociaux de proximité a évolué. Le point de vue développé par GOFFMANdans son article « calmer les jobards» nous aide à comprendre les missions attribuées aux animateurs de quartiers. La précision de GOFFMAN reste pertinente pour identifier le rôle social assumé par les nouveaux animateurs de proximité: « une tactique fréquente consiste à confier la tâche à quelqu'un dont le statut permet d'apaiser le trouble d'une manière ou d'une autre (...) On suppose que ses rôles de consolations ou de réconfort auront d'autant plus d'impact qu'elles viennent de plus haut »37. Il va de soi que ces éclairages tendent à façonner la réalité de l'animation socioculturelle en débattant de l'identité professionnelle des animateurs. Cependant, malgré l'existence de nombreuses recherches sur l'animation socioculturelle, le champ de la pratique de l'animation de quartier reste inexploré. Excepté des remarques faites dans le cadre des études menées sur les quartiers populaires

ou sur d'autres champs d'intervention du travail social, il n'y a pas de recherches proprement dites portant uniquement sur les pratiques des animateurs de quartier. Nous devons préciser que Emmanuel JOVELIN38 apporte des éléments de compréhension intéressants pour analyser le processus d'ethnicisation d'animation de quartier. Ce livre s'inscrit dans cet espace,observer,analyser, comprendremieux.

36 Jean-Pierre GARNIER, « Des inconnus dans la ville », Espaces el sociétés, n040, 1982. 37 Erving GoFFMAN, « Calmer le jobard: quelques aspects de l'adaptation à l'échec», Le parler frais d'Erving Goffman, Minuit, 1989. 38 Emmanuel JOVELIN, Op. cil.

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CHAPITRE 1 Animation et Animateurs: Evolution du champ professionnel et des acteurs

QUE SIGNIFIE L'ANIMATION? L'animation, dans le sens le plus large du terme, désigne le mouvement, l'interrelation entre les hommes et l'ambiance qui en découle. A la base de cette ambiance se trouve un espace approprié, un temps partagé, c'est-à-dire un temps et un espace habités par le mouvement des gens. Le mot « animer» vient du latin animare qui signifie «donner le souflle vital, donner vie, exciter, mettre en mouvement ». On entend souvent dire« une ville morte)} ou « un quartier mort)} et cela signifie justement l'absence de mouvements humains, l'absence d'ambiance qui influence l'état d'esprit de chaque individu vivant dans ces lieux. La présence humaine dans un endroit ne signifie pas toujours la fête, la joie ou le bonheur, elle implique aussi l'aspect moins joyeux des relations interindividuelles, y compris les conflits. Chaque individu a un rôle indéniable dans ce processus de production de la vie commune, là où il se trouve. L'animation est donc l'affaire de tous. Il ne faut pas oublier que dans chaque groupe, dans chaque rassemblement, quel que soit son objet, il y a des gens plus « animateurs» que d'autres. De façon spontanée, chaque unité de rassemblement fait émerger ses animateurs, reconnus, acceptés par chaque membre, sans avoir besoin de les nommer comme tels. Dans un regroupement religieux, il y a toujours des gens qui mènent le jeu. Au cours d'une réunion de militants politiques, on peut remarquer sans difficulté celles ou ceux qui entraînent le groupe par leurs qualités relationnelles et organisationnelles. La constitution d'une association nécessite toujours des meneurs. Dans l'histoire du mouvement ouvrier, la forte mobilisation des animateurs-militants a joué un rôle essentiel. Le phénomène de rencontres multiples devant ou autour du lieu d'habitation entre les gens n'illustre pas seulement le partage de quelque chose, mais devient également un élément essentiel de sécurisation pour chacun. Dans ce cas, chacun est à la fois animateur et animé. La régulation de la vie quotidienne s'effectue avec la contribution de chaque habitant.

Jusqu'à il Ya un demi-siècle, les quartiers populaires étaient habités par cet esprit de convivialité, l'animation était un fait spontané et constant. Le phénomène d'urbanisation massive et la mobilité croissante des habitants donnent naissance à de nouvelles formes d'organisation de la vie quotidienne. La vie urbaine rend l'individu anonyme et le force à être très organisé pour ne pas se perdre dans sa liberté. Les contraintes invisibles pendues comme l'Epée de Damoclès sur la liberté des individus obligent ceux-ci à agir dans un cadre bien déterminé et engendrent une diminution de l'espace de spontanéité. La &agmentation de la pratique quotidienne de l'individu dans plusieurs espaces distincts empêche la concentration de ses rapports avec une partie de la société. L'entourage de l'individu tend à être élargi au détriment de sa concentration. Le temps passé au travail, dans les trajets, en activité de loisirs et dans un cadre familial et amical presse l'individu à être bien organisé et à suivre l'évolution dans tous les domaines. Cependant, la concentration habituelle des activités dans le lieu d'habitation perd son sens; la contribution de chacun à l'animation spontanée du quartier diminue alors, voire disparait. Lors du déplacement de multiples individus à une vitesse de plus en plus grande, il se produit des croisements, des rassemblements dans un contexte d'anonymat donnant naissance à de nouvelles formes de relations. Dans ce mouvement accéléré, l'espace relationnel dense se rétrécit au profit d'espaces d'activités organisés. Autrement dit, plus le champ du mouvement de chacun s'élargit, plus l'individu risque de perdre ses repères maitrisables auparavant. La rupture produite par rapport au lieu d'habitation au point que chacun devient totalement anonyme dans sa résidence, il est difficilement concevable de redynamiser l'animation spontanée sous sa forme initiale. Bien entendu, cette évolution est liée à la transformation du mouvement ouvrier et à la rupture qui s'est produite entre celui-ci et ses représentants politiques. La dispersion des réseaux spontanés entre les habitants de la cité et les liens existants (et souvent conflictuels) entre l'Administration et les quartiers populaires par l'intermédiaire de dynamiques associatives, politiques ou syndicales, laisse les espaces sans âme. Le silence et le calme mystérieux font appel à d'autres forces. La disparition des réseaux et leur influence au niveau local a encouragé l'apparition des groupes et des individus dans ces espaces avec de nouveaux comportements. Le regroupement de certains jeunes dans une logique d'appropriation des espaces communs des résidences et des quartiers bouleverse l'état d'esprit de ces lieux. Le paradoxe provient du fait que d'une part, ces groupes de jeunes expriment un attachement très fort à leurs lieux d'habitation et d'autre part ils sont les premiers à détruire leur environnement proche. Par rapport à l'extérieur, ils sont très méfiants, parfois agressifs et on peut même constater parmi eux le

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