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Espaces et pauvreté

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 153
EAN13 : 9782296325692
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ESPACES

ET PAUVRETES

1996 ISBN: 2-7384-4638-8

@ L'Harmattan,

RAYMONDE

SECHET

ESPACES

ET PAUVRETES
interrogée

La géographie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

COLLECTION GEOGRAPHIE SOCIALE

. . . .
.

CHEVALIERJacques (dir.), PEYON Jean-Pierre (dir.), 1994

Au centre des villes, dynamiques et recompositions
HUMEAU Jean-Baptiste, 1995

Tziganes en France, de l'assignation au droit d'habiter

SECHET Raymonde, 1996 Espaces et pauvretés, la géographie interrogée

DI MEO Guy (dir.), 1996 Les territoires du quotidien.
VESCHAMBRE Vi.ncent, (à paraître 1997) du secondaire public

La mobilité des enseignants

COlEnE

MULLER,

DIRECTEUR DE PUBLICATION JEAN-BAPTISTE HUMEAU SECRÉTARIAT DE RÉDACTION BÉATRICE PRUNAUX-CAZER

La collection "Géographie sociale" succède à la revue Géographie sociale. Numéros disponibles chez L'Harmattan et aux Presses universitaires de Caen.

N° 0, 1, 2 épuisés.

N° 3 N° 4 N° 5 N° 6 N° 7 N° 8 N° 9 N° 10 N° 11 N° 12

Travaux et documents, 1986. Scolarisation, formation, emploi, 1987. Le foncier agricole dans l'ouest: friches ou terres vivantes, 1987. L'Ouest politique 75 ans après Siegfried, 1987. Elections et géographie, 1988. France et Ouébec : espaces ruraux en mutation, 1989. L'école en Europe, 1990. Lire l'espace, comprendre les sociétés, 1990. Dynamiques urbaines, 1991. Ouelles campagnes pour demain ?, 1992.

ESO . Espaces géographiques

et Sociétés

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ESPACES GEOGRAPHIQUES
ESO

ET SOCIETES

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915

- CNRS

L'unité de recherche ESO, associée au Centre national de la recherche scientifique (URA 915), est une équipe multisite réunissant des géographes des universités du Mans, d'Angers, de Nantes, de Rennes et de Caen. Les recherches fondamentales traitent des différents aspects de la géographie sociale, c'est-à-dire de l'étude des relations existant entre les sociétés et leurs espaces et territoires. Analysant la part des permanences et des transformations sociales, ces recherches scrutent la manière dont celles-ci modifient les rapports aux différentes échelles d'espaces, aux représentations qui en sont faites, comment se réorganisent aussi les rapports sociaux dans l'espace. Les investigations concernent des thèmes très variés touchant aux recompositions des systèmes productifs, aux structures d'enseignement et de formation, au logement, à la mobilité résidentielle, aux différenciations et ségrégations sociales, aux forces et aux enjeux qui interviennent dans les villes et dans les campagnes. Solidement installés dans l'Ouest de la France, les chercheurs portent évidemment une grande attention à cet espace. Mais les recherches conduites dans d'autres pays européens (Espagne, Italie, Grèce, Grande-Bretagne), en Afrique de l'Ouest, en Amérique du Nord, en Amérique latine, permettent de larges approches comparatives et ouvrent la perspective de généralisations théoriques. Les liens étroits entretenus avec de nombreux collègues étrangers, ayant des préoccupations proches ou communes, enrichissent également ces recherches. Par ailleurs, l'équipe d'ESO participe à des recherches contractuelles diverses venant de sollicitations d'institutions nationales ou internationales comme d'organismes ou de collectivités territoriales de l'Ouest, principalement dans une perspective d'aménagement du territoire conçu dans ses dimensions sociales.

Jacques
LABORATOIRES

CHEVAL/ER

Centre

angevin

de recherche

sur les territoires et l'aménagement université d'Angers CARTA

-

Centre

d'études

sur les sociétés,

les territoires et l'aménagement université de Nantes CEST AN

-

Centre

de recherche

sur les espaces et les sociétés université de Caen CRESO

-

Groupe

de recherche

en géographie

~

université
.

du Maine.

GREGUM

{

CENrRENATIONAL DE LA RECHERCHE

.. .. ::: SCIENTIFIQUE

Rennes université

- Espaces et sociétés de Rennes Il - RESO

7

AVANT-PROPOS

La collection Géographie sociale a pour mission de publier des contributions variées, présentant les différentes facettes des travaux conduits principalement par des chercheurs appartenant à "équipe ESe, unité associée au CNRS. Réunis par une problématique commune, ces chercheurs y conduisent des travaux personnels et collectifs dans le cadre d'un programme pluri-thématique.Les apports témoignenttantôt de recherches empiriques, tantôt de travaux tendant à mettre en perspective une question plus ou moins vaste, mise en perspective nourrie à la fois par une somme de travaux antérieurs et l'analyse critique de la bibliographieexistante. C'est à cette deuxième catégorie que correspond l'ouvrage de Raymonde Séchet. Membre de l'équipe ESe depuis longtemps, elle n'a jamais cessé de positionner sa recherche sur la question de la pauvreté et l'analyse de la relation entre pauvreté, pauvres et espaces. L'expérience acquise à travers son travail de thèse s'est enrichie d'une suite de recherches nourrissant une large réflexion. Parallèlement, ses lectures, puisées dans l'ensemble de la productiondes sciences sociales tant en France qu'à l'étranger, luiont permis d'apprécier la manière dont le regard et le questionnement ont évolué. Issu d'un travail universitaire inclus dans un dossier d'habilitationà diriger des recherches, le texte proposé par R. Séchet se présente d'abord comme un état de la question ou, plus exactement, comme un état de "évolutionde la question. Ilinterroge les géographes et les autres chercheurs des sciences sociales. Ilscrute attentivementla manière dont ceux qui tentent de réguler (plus que juguler) la pauvreté discourent et interviennent. Enfin, l'ouvrage montre à quel point le repérage de la pauvreté et des pauvres à travers l'espace détermine des stratégies d'interventionde plus en plus géographiques. Acet égard, le travailproposé par R. Séchet apparaît exemplairede ce que l'on peut attendre de l'éclairage d'une démarche de géographie sociale. Celle-ci positionne la société dans ses rapports à l'espace. En même temps, elle montre comment "espace constitue une dimension essentielle des réalités sociales, comment l'espace peut également devenir un instrument dans la tentative de régulation ou d'encadrement des questions sociales. Mettre à jour ces interactions parfois complexes n'est pas le moindredes apports de la géographie sociale.
Jacques CHEVALIER

9

INTRODUCTION

"Le thème du pauvre est aussi vieux que la civilisation et se retrouve dans toutes les religions. Ce n'est donc pas par hasard que le christianisme lui fait une place à part. Cristallisation de toutes les inégalités, la pauvreté fait obligation au riche de venir en aide au pauvre. Mais si ce thème a sensibilisé des générations, il s'est considérablement émoussé et c'est avec stupeur que les Français redécouvrent le phénomène qu'ils croyaient oublié1". De fait, dès la fin des années soixante-dix, le recul de la pauvreté, amorcé dans les décennies antérieures en France et dans le monde, est moins net, et à partir de 1985 la tendance s'inverse. Sous la pression de l'actualité, le thème de la pauvreté entre alors véritablement dans les préoccupations des chercheurs en sciences sociales, et notamment des géographes. Si, jusqu'aux dix dernières années, peu de chercheurs lui ont consacré leurs travaux, c'est peut-être que la pauvreté n'est pas un objet scientifique. A cette question, le sociologue, l'économiste, le philosophe qui participaient au Geoforum 1993 "A la découverte des pauvretés et exclusions. Regards croisés", ont d'abord répondu en termes négatifs: - Les objets des sociologues "se confondent souvent avec les questions sociales, ce qui renforce la difficulté d'une approche scientifique. La pauvreté est l'un de ces objets délicats à traiter. [...] Reposant sur une dichotomisation induite d'un raisonnement en termes binaires - caractéristiques des pauvres, caractéristiques du reste de la société - cette approche statique et arbitraire de la pauvreté [l'approche en termes de seuils monétaires] est finalement l'expression d'une réalité qui reste à découvrir. Cela ne signifie pas que les pauvres n'existent pas, cela implique qu'il faut prendre de la distance par rapport aux représentations schématiques et sommaires dont on se sert
IF. SERVOIN & R. DUCHEMIN, 1986, p. 77. Il

pour les usages courants de la vie. Il apparaît clairement, en effet, que la pauvreté n'est qu'une prénotion au sens durkheimien2". - "L'observateur de la production académique dans le domaine de l'économie de la pauvreté ne peut manquer d'être frappé par la divergence qui existe entre la faiblesse des discours théoriques et la sophistication des définitions empiriques et des instruments de mesure. [. H] A l'exception d'auteurs relégués dans le purgatoire de l'histoire de la pensée économique en raison du pessimisme de leurs conclusions quant aux évolutions prévisibles des sociétés humaines, la place de la pauvreté dans le raisonnement scientifique a été clairement définie une fois pour toutes comme état initial de toute société humaine, de tout système concret ou abstrait, objet de l'analyse économique. Et elle est priée de ne pas quitter cette place, point fixe anachronique mais nécessaire à la mesure des progrès ultérieurs des sociétés humaines3". - "Il n'est jamais facile, pour un philosophe, d'intervenir dans un colloque où il est question de la pauvreté [...] car la demande qui lui est faite est le plus souvent obscure, et procède peut-être plus de ce que l'on nomme le supplément d'âme que d'une volonté réelle de voir la philosophie interroger les uns et les autres sur les fondements de leur pensée. [...] La pauvreté n'est pas, en soi, une question philosophique, en ceci qu'elle n'a d'autre existence que ce rapport qu'elle entretient avec la richesse. Penser la pauvreté en soi reviendrait, de fait, à oublier ce paramètre essentiel et conduirait à proposer un discours qui relèverait plus de l'esthétique que du politique4". D'ailleurs, la pauvreté peut-elle être un objet scientifique? La réponse est, pour certains, d'ordre éthique: "On a, d'un côté, des hommes méprisés, opprimés par la nature, la matière, les autres hommes; de l'autre, des hommes [les universitaires] qui scrutent et maîtrisent les lois de la nature et du fonctionnement des sociétés. [...] Il faut des universitaires dans la rue, non pour enquêter, pour stocker des informations pour eux-mêmes mais pour se faire enseigner, se faire corriger, prêts à remettre en question non seulement leur savoir, mais les fondements, la méthode, la signification de leur savoirS". La question est bien sûr celle de l'utilité sociale du savoir scientifique... Ce n'est pas en vivant avec les pauvres et en proposant des réponses aux

2S. PAUGAM, 1994, pp. 17-18. Souligné par l'auteur. 3A. ZANTMAN, 1994, p. 25. 4E. LECERF, 1994, p. 36. 5X. GODlNOT, 1994, p. 47 et p. 49. 12

problèmes immédiats que le chercheur acquiert sa légitimité; c'est par l'apport d'intelligibilité et de sens. Prenant du recul par rapport au sens commun, le sociologue, l'économiste, le philosophe reviennent sur leur premier jugement: - "Ce qui est sociologiquement pertinent, ce n'est pas la pauvreté en tant que telle mais les formes institutionnelles que prend ce phénomène dans une société ou un environnement donné. Autrement dit, il peut être heuristiquement fécond d'étudier la "pauvreté", comme condition socialement reconnue, et les "pauvres" comme un ensemble de personnes dont le statut social est défini, pour une part, par des institutions spécialisées de l'action sociale qui les désignent comme tels. La pauvreté est, certes, une catégorie fluctuante, relative, arbitraire, mais elle constitue toutefois une propriété de la structure sociale des sociétés modernes dans la mesure où celles-ci considèrent ce phénomène de façon uniquement négative et désirent le combattre ou, tout au moins, apporter une assistance à ceux qui le méritent ou plutôt à ceux pour lesquels elle pense que l'assistance est légitimé". - "La question de la pauvreté est-elle condamnée à rester exclue du "noyau dur" de la théorie économique et à se satisfaire d'occuper déjà une large place dans le domaine des investigations empiriques comme dans le champ de la morale? Les voies ouvertes par la théorie "non orthodoxe" de la segmentation du marché du travail constituent autant de voies encourageantes pour comprendre les phénomènes d'exclusion et de pauvreté durables dans nos sociétés. Il reste à donner un sens historique et "systémique" au mouvement massif de destruction des emplois et plus généralement à la rupture des liens sociaux qui résulte de la désagrégation du cycle productionemplois - répartition - consommation 7". - "Le simple fait de parler de cette pauvreté n'est-il pas en soi suffisant? Qu'est-il besoin de s'interroger sur le pourquoi d'une parole que, tous, nous savons nécessaire? Justement, peut-être est-ce là ce qui confère à la philosophie, non seulement son intérêt, mais aussi sa raison d'être. La philosophie n'est réellement elle-même que lorsqu'elle [...] affirme que l'expression d'une pensée, aussi louable ou noble soit-elle, nécessite de s'être au préalable interrogé sur les pré-supposés qu'elle a adoptés. Ceci, non pas en vue d'accéder à une quelconque légitimité, mais uniquement afin de ne pas se limiter à reproduire toujours un même discours. Le "pourquoi parlons-nous" ayant des effets, tant sur

6S. PAUGAM, 1994, p. 18. Souligné par l'auteur. 7 A. ZANTMAN, 1994, p. 27. 13

la fonne et la finalité du discours que sur son éventuelle traduction en actes8" . La faible reconnaissance de l'objet "pauvreté" dans les diverses sciences sociales d'une part, le manque de dialogue entre chercheurs, politiciens qui proposent leurs propres définitions - voire imposent leur langage -, institutions et associations chargées de - ou bénévolement impliquées dans - l'application des politiques, d'autre part, aboutissent à une véritable surabondance conceptuelle. Les changements économiques de la seconde moitié des années soixantedix ont contribué à conforter la position de recherches centrées sur les processus - la pauvreté - et non sur l'état - les pauvres. Parce que le tenne "pauvreté" n'a pas de connotation spatiale, et plus encore par inclinaison historique, les géographes français ont fort peu participé à cette profusion d'idées, laissant à d'autres, économistes et sociologues, le soin de fonnaliser la dimension spatiale de la pauvreté. "Seuil" et "culture de pauvreté" ont été traduits en "poches" et "îlots de pauvreté". Dans la seconde moitié des années soixante-dix, la pauvreté, qui est alors avant tout vue à travers le prisme des inégalités sociales, va être abordée indirectement par les géographes. D'abord à travers la question des rapports entre inégalités sociales et inégalités spatiales, non sans que les modèles proposés n'échappent à une dérive spatialiste qui laisserait supposer que l'espace et ses contraintes sont en euxmêmes porteurs de pauvreté. Mais aussi par l'intennédiaire de la marginalité dont l'étude, tant comme phénomène que comme représentation influençant des comportements et des politiques, va pennettre de sortir du détenninisme de lieu et de culture pour mettre en relation dialectique des phénomènes sociaux et des pratiques spatiales. Dans les années quatre-vingt, la pauvreté et les pauvres émergent à la une de l'actualité, plus ou moins euphémisés en "nouveaux pauvres", "plus démunis", "précaires", "exclus", "relégués", "urban underclass", "disqualifiés", etc. Même si la relation entre le processus social et les mécanismes économiques ne fait pas de doute, le dynamisme des idéologies conservatrices laisse, plus ou moins selon les pays, libre cours au thème de la responsabilité individuelle du pauvre. Le sentiment d'urgence face à l'ampleur des problèmes à résoudre et le contexte idéologique favorisent alors un changement de paradigme. La pauvreté relative et les inégalités s'inclinent devant l'exclusion et le grand retour de la "pauvreté absolue" et de la "grande pauvreté".
8E. LECERF, 1994, p. 36. 14

Les demandes faites aux chercheurs vont dans le sens de la recherche de l'efficacité par un affinement des outils de mesure - Où sont-ils? Combien sont-ils? Qui sont-ils et comment se comportent-ils (sousentendu: sont-ils menaçants pour la société) ? Ces réalités nouvelles et cette évolution des représentations guident les réponses pratiques: la "recherche de niches tactiques et stratégiques" s'impose devant les "programmes universels d'action sociale émancipatrice et de politique progressiste" ; "la défense et la promotion des défavorisés sont de plus en plus caractérisées comme du racisme et du sexisme à l'envers et attaquées à l'aide du dernier simulacre, l'image ternie de l'antidémocratique political correctness"9. Les nouvelles politiques se placent résolument au niveau de la gestion des conséquences des processus, comme si l'impossibilité d'agir sur ces processus, d'inverser le cours des choses, était acceptée comme une fatalité. Aux craintes que suscite l'exclusion, répondent l'insertion, le rétablissement des solidarités communautaires et du lien social, à travers des politiques sociales transversales et territorialisées. A la mondialisation économique, à l'accentuation de la dualisation des marchés de remploi et à la fragmentation des espaces et des sociétés, fait écho un nouveau mode de régulation sociale dans lequel l'espace local et le territoire ne sont plus cadres et supports de l'action mais moyens de l'intervention sociale.

9E. SOJA, 1993, p. 210. 15

CHAPITRE

1

REGARDS SUR LA PAUVRETE (1960-1984)
LA SURABONDANCE CONCEPTUELLE

La très grande diversité des approches de la pauvreté et des populations pauvres par les sociologues, les anthropologues, les économistes, mais aussi par les hommes politiques, les associations caritatives ou les médias, impose un classement préalable à toute présentation. Celui-ci sera moins fonction de la discipline d'appartenance (pour le scientifique) que des choix problématiques et méthodologiques. Une grande distinction peut être faite entre les approches qui assimilent pauvreté à exclusion, tant matérielle que culturelle ou sociale, et établissent une séparation permettant de parler des pauvres sans les riches, et celles qui intègrent la question de la pauvreté dans celle, plus large, de la production des richesses et des inégalités, avant celles qui posent la question des relations que la société entretient avec la pauvreté et les pauvres (la pauvreté au cœur de la richesse). Certains analystes et experts privilégient l'observation et partent de l'individu (ou du groupe) avec ses caractéristiques matérielles et culturelles pour éventuellement élaborer un schéma de causalité. L'objet est, dans ce cas, moins la pauvreté que des populations pauvres délimitées par addition de cas individuels et de "figures du pauvre". Certains s'intéressent avant tout aux processus de différenciation alors que d'autres se placent à l'aval de ces processus. Ne cherchant ni précisément à savoir qui et combien sont les pauvres, ni à montrer que la pauvreté est inscrite dans les rouages économiques et sociaux, ils étudient les mots, les discours, les mythes, les politiques dites de lutte contre la pauvreté, tout ce qui vise à réguler, à renforcer la cohésion sociale, à maintenir l'ordre malgré tout. 17

1. Les pauvres sans les riches
Une première attitude, la plus répandue, consiste à définir la pauvreté par le moins (moins de revenus, de formation et de qualification, de pouvoir, de prestige, etc.) et donc à la confondre, dans une certaine mesure, avec la marginalité. Ainsi, René Lenoir en 1974 ne traite pas directement de la pauvreté mais n'en chiffre pas moins à 15 millions le nombre de personnes vivant encore dans des zones proches de la pauvreté et du dénuement. La finalité est alors de répondre aux questions: Combien y-a-t-il de pauvres? et Qui sontils ? Ces pauvres acquièrent une substance de groupes vivant aux marges de la société et isolés du reste de la population grâce à divers indicateurs: marges matérielles lorsque l'on considère que "des individus ou des familles sont en état de pauvreté lorsqu'ils disposent d'une quantité de ressources si faible qu'ils sont exclus des modes de vie, des usages et des activités normales de l'Etat membre [de la CEE] dans lequel ils vivent ID" ; marges culturelles et sociales pour ceux qui appellent de leurs vœux une "sociologie de la pauvreté qui ne se contente pas seulement de constater et mesurer la médiocrité de leurs revenus [ceux des pauvres] mais analyse aussi leur position dans le corps social et le pouvoir qu'ils exercent ou pourraient exercer11".

1. 1. Pauvreté absolue et pauvreté relative La pauvreté étant communément assimilée à une insuffisance de ressources et de patrimoine, à l'absence d'un certain bien-être, on voit que toute mesure implique plus ou moins la connaissance d'indicateurs de niveaux de vie, ou, plus généralement, de niveaux de satisfaction, voire de bonheur. Encore faut-il distinguer entre une pauvreté absolue, dans laquelle sont pauvres "ceux dont les revenus totaux sont insuffisants pour 0bteni r les biens es senti els [du point de vue nourriture, logement, vêtements, chauffage] qui permettent le maintien d'une santé purement physique12", et une pauvreté relative dans
lODéfinition de la pauvreté (relative ici) retenue par le Comité économique et social des Communautés européennes, cité dans FORS, 1982, p. 3. 11J. LABBENS, 1978, p. 150. 12Définition empruntée par E. MOSSE (1983, p. 38) à B. S. ROWNTREE (Poverty: A Study of Town Life, Londres, Macmillan, 1901) et à B. S. ROWNTREE & G. R. LA VERS (Poverty and The Welfare State, Londres, Longmans, Green and Co, 1951 ).

18

laquelle il ne suffit pas de subsister. Encore faut-il que ce soit décemment: "Pour l'indigent américain, sa pauvreté ne se situe pas à Hong-Kong ni au XVIIème siècle; il est pauvre ici, aux Etats-Unis, et aujourd'hui 13" et, donc, "les gens sont dans le dénuement quand leur revenu, même s'il leur permet de survivre, se trouve nettement endessous de celui de l'ensemble de la communauté14". La pauvreté absolue est mesurée par rapport à un seuil de pauvreté. Ainsi, depuis 1964 et le début de la guerre contre la pauvreté lancée par le président Johnson, l'administration fédérale des Etats-Unis fixe une poverty-line qui est calculée en fonction d'un budget-type supposé couvrir les besoins en matière de nourriture, vêtements, logement, soins médicaux, transports, etc. Les chiffres publiés par l'administration de la sécurité sociale mériteraient une analyse de détail. Les grandes caractéristiques de la population pauvre en 1966 se dégagent cependant dès la première lecture (tableau 1) : - La moitié des chefs de familles pauvres avaient un emploi. - A peu près la moitié des pauvres vivaient dans le sud du pays où la fréquence de la pauvreté était deux fois plus élevée que dans les autres régions. Le sud apparaît alors comme une région de pauvreté rurale massive, surtout pour ses habitants noirs. - Alors que 10 % des Blancs étaient pauvres, cela était le cas pour 35 % des Noirs et 67 % de la population noire agricole; - Les personnes seules étaient plus souvent en situation de pauvreté: 58 % des femmes âgées de plus de 65 ans étaient pauvres. On retrouve ici les situations décrites par Michael Harrington. La pauvreté laborieuse (cf. les domestiques et les ouvriers des ateliers clandestins de l'industrie de l'habillement new-yorkaise), la paysannerie pauvre (cf. les petits Blancs des Appalaches), les Noirs et l'ensemble des minorités raciales vivant dans les ghettos urbains, les personnes qui subissent les effets de l'insuffisance de l'Etat-providence (cf. les personnes âgées) sont tous l'objet d'un chapitre de The Other America. Ce qui est logique puisque l'ouvrage de Michael Harrington, et à un moindre niveau celui de John Kenneth Galbraith (The Affluent Society) paru en 1958, ont impulsé le lancement de l'idée de programme fédéral de lutte contre la pauvreté par John Kennedy puis Lyndon Johnson.

. 13M. HARRINGTON, 1967, p. 230. 14J._K. GALBRAITH, 1961, p. 301. J.-K. GALBRAITH précise (p. 146): "Qui peut prétendre à coup sûr que les privations dues à la faim sont plus pénibles que le supplice de la jalousie suscitée par la voiture neuve du voisin ?". 19

Tableau I La pauvreté aux Etats-Unis en 1966

Total Résidence -Citadins -Ruraux Région -Nord-Est
-Centre Nord

Ensemble des familles 2 1 3 12,4 100 6086 5598 488 1037 1259 2950 840 4276 1810 3020 129 315 233 225 353 746 585 533 248 2817 1718 1100 12,1 18,1 8,6 9,2 19,7 10,1 9,8 35 7,8 2,4 19,8 4 4,4 4,4 8,4 19,4 23,2 27,4 30,8 25,7 448 92 8 17 20,7 48,5 13,8 70,3 29,7 49,6 2,1 5,2 3,8 3,7 5,8 10,6 9,6 8,9 4,1 46,3 28,2 18 1

Blancs 2 3 9,9 100 9,7 14 7,4 8 14,6 9,1 8,2 27,7 5,9 2,2 17,5 3,8 3,9 3,6 6,3 13,5 17,3 20,5 26,9 23,5 373 92 8 19 23 42,1 15,9 74,6 25,4 47,3 2,6 6 4,9 4,3 6,2 9,8 6,9 6,6 3,4 49,2 32,8 16.4

Non blancs 2 3 34,9 100 33,5 67,3 24,9 24,5 46,9 21,1 27 60,2 26,2 6,6 59 11,7 11 17,3 23 37 38,9 57,3 59,8 48,6 72,2 91,9 8,1 12 14,7 64,7 8,5 59,1 40,9 55,5 1 3,1 0,9 2,1 4,7 12,9 16,6 14,2 5,7 38,7 16,5 222

Isolés 1 2 12 368 39,9 12068 300 3210 3402 3368 2385 4563 7804 6479 1294 102 507 1567 431 889 1361 328 287 5603 1491 4113 38,8 46 36,5 40 46,7 29,9 28 45,4 18,9 14,8 30,4 9,9 9,9 8,8 10,9 40 35,7 35,9 62,3 53,2 63.6

-Sud ..ouest Chefs de familles -Hommes -Femmes Activité du chef de famille
-Ayant un emploi (mars 67)

Cadres et techniciens Agriculteurs Chefs d'entreprises Employés Ouvriers qualifiés Ouvriers spécialisés Personnels de services Manœuvres (hors mines) -Chômeurs -Inactifs Hommes Femmes

Source: Richard Peet, "Outline for a Second-Year Course on the socioeconomic Geography of American Poverty", Antipode n° 2, 1970, p. 6, d'après Mollie Orchansky, "The Shape of Poverty in 1966", Social Security Bulletin, mars 1968.

1. Effectifs en milliers

2. Proportion en ligne

3. Proportion en colonnes.

Lire : En 1966, il Y a 1 037 000 ménages pauvres dans le nordest, soit 8,6 % des ménages de la région. Ces ménages représentent 17 % de l'ensemble des ménages pauvres du pays.

20

Une approche en termes de pauvreté relative, c'est-à-dire d'inégalités, suppose une comparaison avec le niveau de vie de la population de référence (1' "ici et maintenant" de Michael Harrington ou de la Communauté économique européenne). Des indicateurs de disparités sont utilisés pour mesurer les écarts entre les revenus moyens de deux catégories de population. Ainsi, en France, en 1980, les salaires nets annuels moyens des ouvriers et des cadres supérieurs du secteur privé étaient respectivement de 42 367 et 136 279 francs; nous dirons que le salaire moyen des ouvriers représentait 31 % du salaire moyen des cadres supérieurs. Les revenus des 10 % "les plus riches" sont souvent comparés à ceux des 10 % "les plus pauvres" : en 1975, les 10 % "les plus pauvres" percevaient 1,9 % du revenu disponible en France contre 26,4 % aux 10 % "les plus riches", soit quatorze fois moins. Le seuil de pauvreté est alors fixé par référence au revenu moyen ou médian de la population. Selon le niveau retenu, le nombre et les caractéristiques des "pauvres" varient considérablement: en France, en 1975, les célibataires, les ménages de 45 à 55 ans comptant au moins cinq personnes, les manœuvres, les agriculteurs (dont les revenus sont mal connus et sous-estimés), sont sur-représentés au seuil de 40 % du revenu disponible moyen par unité de consommation (4,8 millions de personnes) ; à 60 % du revenu disponible moyen par unité de consommation (14,6 millions de personnes) apparaissent surtout les retraités et les femmes de ménage qui sont aussi chefs de ménagel5. Les 20 % de Français que Lionel Stoleru considère comme pauvres sont salariés agricoles, manœuvres, femmes de ménages, ouvriers - souvent immigrés -, petits commerçants, personnes âgées, veuves, handicapés. Autant de groupes qui n'ont en commun que la modicité de leurs ressources et vivent différemment leur condition. Certains auteurs, reconnaissant d'ailleurs cette dimension subjective et psychologique de la pauvreté, ont proposé le concept de "pauvreté ressentie" qui fait de la conscience de la pauvreté un élément nécessaire à sa définitionl6. Une telle relativisation empêche tout dénombrement. L'analyse du bénéfice du Fonds national de solidarité (FNS) chez les retraités exploitants agricoles en Mayenne17 a bien montré la variation de cette conscience, les plus démunis n'étant pas toujours ceux qui considèrent que leurs revenus réels sont inférieurs au niveau
15pORS. 1982, p. 15 sq. 160n en trouvera une présentation dans S. MILANO, 1982*. 17R. SECHET, 1989. 21

souhaitable dans la société dans laquelle ils vivent. Alors que moins de 20 % de ces retraités percevaient le FNS en 1984 dans les cantons du nord-est du département, ils étaient 40 % dans les cantons du sudouest. Or, au-delà des structures foncières nettement plus favorables dans le sud-ouest, tout oppose, depuis de nombreuses décennies, le dynamisme et l'esprit d'innovation des agriculteurs de cette partie du département au traditionnalisme et au manque d'ouverture de ceux du nord-est. Les disparités dans le recours aux possibilités compensatrices de l'aide sociale sont riches de sens sur les comportements, les représentations de la pauvreté et de la richesse, propres à chaque milieu socio-spatial. Au total, l'insuffisance des revenus ne doit pas être considérée comme la cause de la pauvreté mais comme un indicateur parmi d'autres; peut-être "le moins discutable pour repérer des populations qui ont des difficultés à vivre, parce que, en définitive, la pauvreté

s'exprime toujours dans l'insuffisance du revenu18".
1. 2. Du manque de revenus à la précarité du statut Penser la pauvreté comme "la situation de personnes ou groupes de personnes marquées par l'insuffisance des ressources disponibles, la précarité du statut social et l'exclusion d'un mode de vie (matériel et culturel) dominantl9" suppose le recours à des indicate~rs synthétiques aptes à rendre compte de cette multidimensionnalité. Ainsi, en critique du State's Standard of Poverty utilisé en Angleterre pour le paiement des supplementary benefits20, Peter Townsend qui a une approche relative de la pauvreté propose un Deprivation Standard of Poverty : appliqué à la population classée par ordre décroissant de revenus, celui-ci fait apparaître un niveau au dessous duquel l'augmentation des privations subies, et donc l'exclusion par rapport au mode de vie dominant, est beaucoup plus rapide que la baisse des revenus. Là serait le seuil de pauvreté. Bien que Peter Townsend ait construit son indicateur synthétique à partir de 59 variables, Eliane Mossé y note l'absence d'informations sur les phénomènes de déviance, du type "démêlés avec la justice"21. L'enquête "Situations défavorisées"
18L. STOLERU, 1977, p. 43. 19E. MOSSE, 1983, p. 37. 20Pour une présentation du système anglais d'aide aux plus démunis, voir S. MILANO, 1988, p. 94 sq. 21E. MOSSE, 1983, p. 67. 22