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ESPACES NOMADES BOURIATES

De
287 pages
Comment le nomade conçoit-il son environnement ? Le nomadisme des Bouriates servira de base principale aux réflexions fondées sur des témoignages oraux. Ces témoignages oraux constituent une "mémoire collective" plus fiable qu'un témoignage historique. Elle permet d'adopter la perspective même de ceux qui ont vécu et pratiqué le nomadisme.
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Espaces nomades bouriates
L'éleveur face à ses environnements
en Sibérie et Mongolie@
L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06162-0
EAN: 9782296061620Tilman Musch
Espaces nomades bouriates
L'éleveur face à ses environnements
en Sibérie et Mongolie
Préface d'André Bourgeot
L'HarmattanPRÉFACE
André BOURGEOT
Tilman Musch vient de faire là, œuvre originale et pionnière. En effet, pour la
première fois, une étude universitaire s'appuie sur une démarche transversale pour
procéder à des « touches comparatives» organisées qui mettent en relation des
sociétés de traditions pastorales (Bouriates de l'espace turco-mongol et sibérien, et
pasteurs nomades touaregs saharo-sahéliens du Niger) aux cultures différentes, et
évoluant dans des conditions écologiques, climatiques et historiques très éloignées.
Cet aspect, écartant tout déterminisme écologique, est suffisamment rare pour le
souligner avec force. Ce dépassement des aires culturelles pose, en définitive, l'exis-
tence (ou non) d'une civilisation nomade à verser au patrimoine mondial.
Cet ouvrage, fruit d'expériences de terrain qui se sont déroulées entre 2001 et
2005, en Bouriatie (Sibérie), en Mongolie, et réalisées en langue vernaculaire, livre
aux lecteurs un corpus de « discours» oraux en langue bouriate.
À l'aube du XXIe siècle, cette méticuleuse collecte de textes est et restera un
témoignage précieux au moment même où l'oralité semble changer de rôle dans la
société bouriate, ce qui ajoute un intérêt certain à cette collecte. Ces échantillons re-
présentatifs sélectifs issus des traditions orales montrent que la mémoire collective
est une des composantes de l'histoire confrontée à celle des archives. L'ouvrage est
ainsi à verser à la sauvegarde de patrimoine culturel bouriate d'autant que cette
rigoureuse étude est sans doute la seule à traiter de la cosmogonie nomade avec
pour fondement l'oralité nomade: un vide vient d'être comblé.
L'étude méthodique de Tilman Musch établit, entre autre, une distinction entre une
« topographie nomade» et une « sociographie» tout aussi nomade.
Soucieux de mettre en relation l'évidence des liens entre les espaces et les regards
nomades, l'auteur caractérise la « topographie nomade» comme un espace structuré
à la fois par une bipolarité des points cardinaux nord-sud, par une géographie des
montagnes et des eaux, représentant une filiation du quotidien au mythique, ainsi
que par une bipolarité verticale entre ciel et terre. À cet égard, le piquet d'attache
pour chevaux, les symboliques du feu et du foyer, celles du mouvement solaire
considéré comme déterminant de chaque mouvement nomade ainsi qu'une
présentation symbolique particulière de l'espace de la yourte, sont fort illustratifs de
la complexité de ces symboles. Des « objets» géographiques vont marquer cette
bipolarité convaincante. C'est ainsi que par exemple, dans l'étude des « eaux» et des
« montagnes », il examine l'existence d'une montagne cosmique et d'une mer
mythique pouvant coïncider avec la géographie réelle (sans doute un souvenir des
« lieux» premiers).
Quant à la « sociographie nomade », selon Tilman Musch, elle apparaît comme un
espace marqué par le rôle important de la famille et des ancêtres qui assurent le
principe de la transmission et de l'héritage, procurant des repères dans l'espace et
7dans le temps. Ce nouvel espace est également imprégné par l'amour qui assure
simultanément une appropriation symbolique de l'espace.
Selon l'auteur de ce passionnant ouvrage, la collectivisation du bétail à l'époque
soviétique allait de pair avec la sédentarisation, ce qui ne fait pas l'unanimité. Pour
expliquer les ruptures, les transformations survenues lors de la révolution soviétique,
Tilman Musch a recours à la notion de «colonisation», autant de notions, de
catégories historiques et de concepts qui font actuellement débat dans la com-
munauté scientifique des spécialistes. C'est en ce sens que cette étude s'inscrit
pleinement dans les enjeux conceptuels et idéologiques contemporains.
Depuis cet ouvrage qui fera date, Tilman Musch s'ouvre sur les aspects
zootechniques et agrostologiques qui sont autant de composantes du pastoralisme
nomade. Ces aspects sont constitutifs de connaissances nécessaires à la compré-
hension des sociétés de traditions pastorales conftontées à de graves dégradations de
la biodiversité et quelquefois à des processus de désertification irréversibles.
Ce nouvel élan disciplinaire fait déjà de ce «jeune chercheur pluridisciplinaire»
un authentique pastoraliste qui développe une approche comparative structurelle sur
ces sociétés spatialement et culturellement éloignées.
Enfin, cet homme de terrain, polyglotte, détenteur de traditions scientifiques
allemande, ftançaise et russe qui font de lui un véritable chercheur européen, est
découvreur de nouvelles pistes de recherche.
8REMERCIEMENTS
C'est grâce au soutien d'un grand nombre de personnes que j'ai pu mener à bien
cette recherche.
Avant tout, je remercie ma mère et ma grand-mère, décédée en 2004.
Ce travail n'aurait jamais pu être réalisé sans le soutien précieux des Bouriates,
Mongols et aussi Russes que j'ai pu rencontrer lors de mes séjours sur le terrain
entre 2002 et 2005, sans leurs témoignages et leur chaleureux accueil. Étant très
nombreux, je ne peux pas ici les citer, mais je tiens à leur exprimer mes plus sincères
remerciements.
Je remercie Anne-Victoire Charrin, mon directeur de recherche, pour le grand
intérêt qu'elle a porté à ce travail et les multiples pistes que ses suggestions ont
ouvertes, ainsi que Jacques Legrand, le codirecteur de cette thèse, pour les conseils
qu'il a bien voulu me prodiguer.
Je voudrais remercier particulièrement André Bourgeot qui a, non seulement écrit
la préface de ce livre et assisté à ma soutenance en tant que président du jury, mais
qui, en plus, continue à suivre avec grand intérêt mon itinéraire scientifique, toujours
prêt à me donner des conseils.
Je remercie également Dittmar Schorkowitz qui a accompagné de ses conseils
l'édition de mon livre allemand sur l'oralité bouriate ainsi que Mohamed Aghali
pour ses propositions très utiles concernant l'aire africaine qui m'ont aidé à
introduire, dans cette thèse, des « touches comparatives» notamment avec le monde
touareg.Il m'a égalementaidé à préparermes séjoursde rechercheau Niger en 2006
et 2007.
Parmi les chercheurs d'Irkutsk et d'U!an-Udè, je remercie notamment Ljudmila
Sanziboevna Dampilova, Tatjana Boroevna Tagarova et le poète Bair Sonomovic
Dugarov.
Je tiens également à remercier Nelly Lapaix de son aide apportée à la correction
du français.
9AVERTlSSEMENT AU LECTEUR
Pour le peuple bouriate, le terme transcrit en fTançais de « Bouriate[s]» (adjectif:
« bouriate[s]») sera proposé. Les Bouriates eux-mêmes s'appellent burâad et, au pluriel,
burâaduud (l'adjectif étant également burâad).
Les noms propres (auteurs, personnages, héros, etc.) et appellations géographiques seront
en translittération internationale. Pour les appellations géographiques, les noms bouriato-
mongols seront toujours utilisés. Lors de leur première apparition, le nom russe sera indiqué si
l'objet en question se trouve en Russie. Cas particuliers: 1. Pour le lac Baïkal, il existe à la
fois la prononciation « Bajkal» et « Bajgal». Pour une meilleure lisibilité, la première
variante sera utilisée. En revanche, les mots Cisbaïkalie et Transbaïkalie seront écrits avec
« ï», puisqu'il s'agit de constructions basées sur le français. 2. Les noms des villes situées en
Russie actuelle seront translittérés à partir du russe, notamment pour éviter une confusion
avec les noms des villes dans les références bibliographiques où, dans la grande majorité des
cas, apparaît le nom russe. Les autres noms de bourgades et villages seront translittérés à
partir du bouriate ou mongol. Pour les autres termes bouriates, la translittération internationale
en caractères italiques sera privilégiée. Pour les mots autres que bouriates mais écrits
également en caractères non latins, la translittération en italique et entre guillemets anglais
sera utilisée, afin de les distinguer des citations entre guillemets français. Pour les unités
territoriales bouriates et mongoles, la en italique sera privilégiée (exemple:
xosuun). Pour les unités administratives russes, la référence sera les termes utilisés par les
géographes slavisants en France (district: okrug; Région: oblast '; territoire: kraj ; rajon :
rajon [Je mot n'est, en général, pas traduit en français et laissé tel quel; il s'agit d'une sorte
de canton]).
Les textes bouriates ont été gardés tels qu'ils ont été énoncés, en respectant toutes les
particularités dialectales et individuelles du discours de l'interprète. Ces textes, dont chacun
représente la façon individuelle de son locuteur de s'exprimer et de communiquer, obéissent à
leurs propres règles et il ne convient ni de les juger « inexactes» par rapport à la langue
académique bouriate, ni de les modifier. Comme chaque ponctuation représente déjà une
interprétation du texte, il ne fallait pas en faire excessivement usage dans les textes en
bouriate collectés par l'auteur. La ponctuation dans les textes bouriates tirés d'une publication
est cependant gardée ainsi que leur graphie. Si un texte bouriate est tiré d'une publication, une
note de bas de page en fournit les références bibliographiques. Si une note de bas de page
suivant un texte bouriate ne comporte que des indications relatives à l'informateur et à la
collecte, cela signifie que ce texte a été collecté par l'auteur même.
Le tableau suivant se réfère à la norme AFNOR ISO 9 :1995 (F) «pour les caractères
cyrilliques de langues non-slavesl » avec les modifications suivantes: pour le 8, la lettre 6 et
non pas ô (AFNOR), pour le y, la lettre ü et non pas ù (AFNOR) seront utilisés. Cette
translittération semble plus répandue. Pour le x, l'auteur a choisi la lettre latine x et non pas h
(AFNOR) qui sera utilisée pour le h bouriate (pour le h, AFNOR propose un h avec, en
dessous, un point). Pour la translittération du russe, la norme AFNOR2 de 1995 a été adoptée
et cela avec la modification suivante: pour le x cyrillique, la lettre latine x sera utilisée et non
pas h afin d'éviter une confusion avec la lettre bouriate.
I AFNOR, 2000, Documentation. Tome 1. Présentation des publications et recherche documentaire,
Paris, 576 p., p. 281.
2
Ibid., p. 276 sq.
10TABLEAU DE TRANSLITTÉRATION
TranscriptionAlphabet bouriate Transcription Alphabet russe
A,a A, a A,aA,a
B, b £,6 B, b£,6
B, B V,v B, B V, v
G,gr, r G,g r, r
D, d ,a D, d,a)J" )J"
E, e E, e E, e E, e
Ë,ë Ë, ë Ë, ë Ë, ë
)K, JI( )K, JI(Z, Z Z,Z
3,3 Z, Z 3,3 Z, Z
11, Il I, i 11, Il I, i
J, j11, fi J, j 11, fi
K,K K,k K, K K,k
JI, JI L, I JI, JI L,l
M,M M,m M,M M,m
N,nH,H N,n H.H
0,0 0,0 0,0 0,0
8,e 0,0
P,p P,pTI, TI TI, TI
P,p R, r P,p R, r
C, c S, s C, c S, S
T, t T,T T, tT,T
Y,y U, u Y,y U,U
Y,y Ü,Ü
$, (~ F, f tP, QJ F,f
X,X X,X X,x X.X
h, h H,h
C, cC, c 1.(,1\1.(,1\
qq C, CII, C, C II,
S, S S, SIII, III III, III
S, S S, S~, li\ ~,li\
'b, 'b 'b, 'b" "
Y,y bI, bI Y,ybI, bI
, ,
b,bb,b
E, è 3, :3 E, è3, :3
U,Û lO,1O U,ÛlO,1O
A, â 51, R A,â51, R
IlGLOSSAIRE DE MOTS BOURIATES
Ajl Famille, yourte, maison, groupe de yourtes.
Ajmak « Province» mongole.
Ajrag Lait (souvent de jument) fermenté.
Arxi AJcool (de lait).
Esprit, parfois Bouddha.Burxan
Duun Chanson.
Ëxor Danse bouriate ; ronde.
Devinette.Taabari
Mangadxaj Anti-héros ; être mauvais zoomorphe.
Naadam Jeux d'été mongols.
Nèr 'eèn VieiIJe danse en deux rangs des Xori.
Nojon Noble mongol.
Campement, terre, pays, territoire, etc.Nûtag
Oboo Lieu de culte. Amas de pierres ou fagots
souvent au sommet d'une coJline / montagne.
Piquet d'attache pour chevaux.Sèrgè
Sèrièm Liquide offert en sacrifice.
Sum Unité administrative mongole. Subdivision de
l'ajmak.
Surxarban Jeux d'été bouriates.
Tajlgan Rituel d'été chamanique.
Tèègè Chansons pour amadouer le mouton.
Épopée bouriate.Ül 'gèr
U/us Famille, yourte, maison, groupe de yourtes.
Vœu.Ürool / ûrool
Xan (Cinggis Xan) Xan / Khan.
Xadag Écharpe rituelle en soie.
Xojmor Partie nord de la yourte. Lieu d'honneur.
Xosuun Ancienne unité administrative mongole
(<<bannière»).
Xoton Clos pour le bétail, le campement, pâturage.
12TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE 7
REMERCIEMENTS 9
TABLEAU DE TRANSLITTÉRATION Il
GLOSSAIRE DE MOTS BOURIATES 12
TABLE DES ILLUSTRATIONS 17
INTRODUCTION GÉNÉRALE 19
PREMIÈRE PARTIE: AU SUJET DU «NOMADISME» 25
1. REMARQUES SUR LA TERMINOLOGIE 25
2. LE NOMADISME. QUESTIONS D'ESPACE 26
2.1 Le nomadisme d'élevage. Une tentative de définition 26
2.1.1 Le cadre géographique. La dispersion imposée 27
2.1.2 L'importance du bétail 29
2.1.3 Espace et organisation sociale 30
2.1.4 L'adaptation matérielle à la dispersion 31
2.2 Premières migrations, nomadisme, sédentarité 32
2.2.1 Espaces parcourus: un « nomadisme migratoire» ? 33
2.2.2 retrouvés: le « total» 35
2.2.3 Le « semi-nomadisme» et le « semi-sédentarisme » 37
2.2.4 L'élevage sédentaire 38
2.3 Le nomade et le sédentaire: relations et conflits d'espace 40
2.3.1 Sur les origines du nomadisme d'élevage en Asie 40
2.3.2 Se disputer l'espace. Le rapport à la sédentarité 42
DEUXIÈME PARTIE: LES BOURIATES 45
1. VIE QUOTIDIENNE, CULTURE 45
1.1 Ethnicité et ethnogénèse 45
1.1.1 Remarques sur l'appellation de « Bouriates » 45
1.1.2 L'arrivée des peuples mongols 49
1.1.3 Terminologie de parenté bouriate 50
1.1.4 Èxirit-Bulagat, Xori, Bouriates de la Sèlèngè 52
1.1.5 De la colonisation russe à l'état actueL 55
1.2 Activités économiques traditionnelles 59
1.2.1 La chasse 59
1.2.2 L'élevage ... 60
1.3 Croyances 61
1.3.1 Le chamanisme 61
1.3.2 Le culte des ancêtres 62
1.3.3 Le ..lamaïsme 62
1.4 L'oralité bouriate 65
1.4.1 Les .épopées 65
13104.2Les chansons 67
1.4.3 Autres genres: les devinettes, les proverbes, etc. 69
2. MIGRATIONS ET NOMADISMES BOURIATES 70
2.1 Migrations bouriates 71
2.1.1 Des passages dans le bassin de la Sèlèngè 71
2.1.2 Des périples xori 73
2.1.3 Une ancienne légende de migration 75
2.104Migrations modernes 78
2.2 Nomadismes bouriates 80
2.2.1 Entre les foyers 81
2.2.2 Variations dans la Sèlèngè 84
2.2.3 L'espace xori. 86
2.3 L'arrêt imposé: l'ère soviétique 89
TROISIÈME PARTIE: UNE TOPOGRAPHIE NOMADE 95
1. VERS LA BIPOLARITÉ DE L'ESPACE 96
1.1 Les points cardinaux: termes et sens 97
1.2 Les cardinaux. Connotations symboliques? 101
1.3 La bipolarité de l'espace et ses fonctions 103
1.3.1 La bipolarité sud-nord 104
1.3.2 Première fonction: percevoir, s'approprier 107
1.3.3 Deuxième conserver l'intégrité 109
1.304Troisième fonction: créer 110
lA La direction du mouvement: le circuit du soleil 112
2. LA GÉOGRAPHIE DES EAUX ET DES MONTAGNES 116
2.1 Montagnes mythiques et profanes 116
2.1.1 Montagnes mythiques 116
2.1.2 sacrées 121
2.1.3 Les images profanes des montagnes 123
2.1.4 Images soviétiques: les rouges 125
2.2 Les eaux: du mythique au profane 127
2.2.1 Entre les Mers jaune et noire 127
2.2.2 Couler vers les eaux mythiques 129
2.2.3 Rivières et « ma » terre 131
2.204 Symboliques soviétiques 133
2.3 Géographie et réalités bipolaires 134
2.3.1 Les deux montagnes 134
2.3.2 Eaux du nord, eaux du sud 136
3. UN IMAGINAIRE DE LA VERTICALE: LE SÈRGÈ 138
3.] Digression préliminaire sur le haut et le bas 138
3.2 Le piquet dans la vie et dans les textes ]40
3.2.1 Fonctions et sens du sèrgè ]40
3.2.2 Les représentations dans le texte 143
3.3 Les fonctions du piquet: approprier, créer 145
3.3.1 Vaincre]e Chaos et s'approprier l'espace ]46
3.3.2 S'approprier et créer 149
]43.3.3 Créer par l'amour 152
3.4 Le sèrgè et la nécessité du mouvement.. 153
4. AUTOUR DES CENTRES: LA YOURTE ET LE FEU 154
4.1 La yourte - un espacedans l'espace 154
4.1.1 Un abri fait pour la dispersion. 156
4.1.2 Digression sur le feutre ou la blancheur de la vie 158
4.1.3 La yourte dans l'espace 159
4.1.4 L'espace dans la yourte 163
4.2 Le feu: symbolique de vie 166
4.2.1 La place centrale du feu 168
4.2.2 L'enjeu du feu lors de la nomadisation 169
4.2.3 Marqueur de l'espace habité 171
4.3 Mouvements verticaux 175
4.3.1 Voir partir la fumée... 175
4.3.2 .. .et accueillir le soleil 176
CONCLUSION DE LA TROISIÈME PARTIE 178
QUATRIÈME PARTIE: UNE SOCIOGRAPHIE NOMADE 181
1. PARENTS ET ANCÊTRES: UN ESPACE MARQUÉ 182
1.1 À propos du lieu et de la parenté 182
1.2 Espace et famille 184
1.2.1 Topographie et symbolique familiale 184
1.2.2 Espaces universels 186
1.2.3 L'avenir ou la sauvegarde des leçons 188
1.2.4 Digression: rester parmi les siens 190
1.3 Se définirdans le temps - et dans l'espace 192
1.3.1 La parenté des pâturages: l'histoire de Sèngès 194
1.3.2 Née de la terre: la fleur d'une légende xori.. 195
1.3.3 Offerte aux anciens: la nourriture du pays 197
1.3.4 Pour l'avenir: l'histoire de l'enfant « abandonné » 199
2. L'AMOUR : ESPACE ET MOUVEMENT 201
2.1 Amour et nûtag 201
2.1.1 L'amour dans l'espace... 201
2.1.2 ... et dans le temps 203
2.2 L'amour impossible: l'éloignement mis en chanson 204
2.2.1 L'amour absent 204
2.2.2 parti en guerre 206
2.2.3 L'amour migrant 207
2.2.4 en fuite 208
2.3 L'amour transgresseur 209
2.3.1 Tentatives et réalisation des transgressions 209
2.3.2 L'invitation au voyage 211
2.3.3 Chorégraphies de transgression: le ëxor 213
3. ESPACES D'ENFANCE; ESPACES DE MARIÉE 217
3.1 Le mariage. À propos de l'éloignement... 217
3.1.1 Partir pour toujours. Les plaintes des jeunes filles 2 17
153.1.2 La prière de retour 220
3.1.3 La promesse de bonheur. Une question d'espace? 221
3.1.4 Digression sur le terme èzèl.. 223
3.2 Le rôle de la femme: l'étrangère et le feu 227
3.2.1 Destinée à devenir étrangère 227
3.2.2 Le retour éternel au feu 229
CONCLUSION DE LA QUATRIÈME PARTIE 231 GÉNÉRALE 233
BIBLIOGRAPHIE 239
TEXTES COMPLÉMENTAIRES BOURIATES 249
1. BOURIATES D'AGA 249
2. RENTRÉS DE CHINE 263
3. DE MONGOLIE 265
4. BOURIATES DE LA SÈLÈNGÈ 270
5. DE L'OUEST 274
INDEX 277
16TABLE DES ILLUSTRATIONS
Cartel Les zones de peuplement bouriate II, Ll
Carte II La Mongolie II, Ll
Schéma l Un campement nomade mongol II,2.2
Schéma II La dispersion et la vue centrifuge III
Schéma III L'espace: le soleil, les points cardinaux m,Ll
Schéma IV La yourte mongole IIl,4
Schéma V Parenté bouriate IV, I
Schéma VI IV, 2.3.3Les transgressions d'amour
VII Partition bouriate Textes compI.
Sources
Cartel: Hamayon, R., 1990, La chasse à l'âme, Nanterre, p. 72.
Carte Il: Even, M.-D., Chants de chamanes Mongols, Études mongoles et sibériennes ]9-20, Nanterre,
p.28.
Schéma IV: Legrand, J., ]997, Parlons mongol, Paris, p. 3]4.
Schéma V: Krader, L., 1963, Social organization of the Mongol-Turkic Pastoral Nomads, Indiana, p. 395.
VII: Dugarov, D.S., ]964, Burâtskie narodnye pesni. Pesni Xori-Burât, Ulan-Udè, p. ]26.
17INTRODUCTION GÉNÉRALE
Changeant périodiquement de lieux d'habitation, on peut penser que le nomade a
une autre vue de l'espace que le sédentaire. Et pourtant, la relation du nomade avec
« son» espace n'est pas moins profonde que celle du sédentaire. À ce propos,
Bernus écrit sur les nomades touaregs : « L'attachement du nomade pour son pays,
sa région, n'est guère différent, ni moins intense que celui du paysan pour son
terroir. Mais le nomade possède une vue plus large de son pays 1.» Comment définir
plus précisément cette « vue plus large» du pays? Ou plutôt: comment décrire un
pays vu « d'une manière plus large» ?
Une caractéristique du pays - de l'espace - nomade semble être la multiplication
des espaces possibles où l'éleveur nomade séjourne pendant ses transhumances.
Cette multiplication distingue l'espace nomade de l'espace sédentaire délimité et
« présent »2. L'analyse de 1'« espace nomade» doit donc partir d'emblée de
l'existence de plusieurs espaces, idée que le titre de ce travail tente déjà de mettre en
évidence. Cependant, puisque tous ces espaces sont les espaces du nomade, il
devrait y avoir des rapports entre eux. Ce qui lie les espaces les uns aux autres, c'est
la présence de l'éleveur nomade dont la vue repose sur d'autres catégories spatiales
que celles du sédentaire. Ces catégories, comment pourrait-on les définir plus
précisément? Retracer une esquisse des espaces nomades en suivant le regard du
nomade, tel est l'objectif de la présente recherche.
Le nomadisme des Bouriates servira de base principale à ces réflexions. Les
Bouriates, étant avec les Mongols parmi les représentants des civilisations pastorales
de l'Asie centrale, serviront d'exemple pour mener une recherche sur les espaces
nomades en général. Et cette recherche sur les Bouriates, peuple moins étudié que
les Mongols, peut apporter des éléments nouveaux à l'étude anthropologique des
peuples sibériens.
Pour effectuer ce travail sur les espaces nomades, une approche en deux parties
principales (III et IV) est proposée. Elle sera précédée de réflexions sur les Bouriates
en généra] (II) et d'interrogations sur le nomadisme (1).
La première partie principale (III) portera sur la « topographie» nomade en tenant
compte des éléments géographiques et topographiques dans l'espace: Comment
I BERNUS, Edmond, 1981, Touaregs nigériens. Unité culturelle et diversité régionale d'un peuple
pasteur, Paris, 508 p., p. 298.
2 Ainsi, Legrand écrit à propos des rapports du nomade à l'espace: « De toute évidence, ces rapports sont
spécifiques, d'une autre nature que ceux qui lient le paysan sédentaire à la fois au champ et à un lieu de
résidence proche. Pour celui-ci, la vie se déroule au sein d'un espace "présent", délimité, qui peut
correspondre à l'espace de la perception directe [...]. D'une autre manière, pour le paysan, l'espace de la
production est celui où il est en train de travailler, ce qui n'est pléonasme qu'en apparence: pour le
nomade, l'acte de production immédiat est à la fois sur le lieu de sa présence à un moment donné et dans
la projection de ce lieu sur l'ensemble d'un parcours de nomadisation [...J. Or un trait essentiel de cette
place propre de l'espace de la production directe nomade est que, par définition, il échappe toujours pour
une part importante à la perception immédiate et appelle d'ailleurs pour cette raison l'adoption de
mesures spéciales de protection de l'intégrité du territoire. » LEGRAND, Jacques, 1979, « L'espace
mongol. Ébauche de catégorisation. Formulation du corps d'hypothèses », Texte non publié, base pour
une communication au colloque de l'IFEAC Espace et Temps en Asie centrale, Tachkent, 2000, 16 p.,
p. JO.
19l'homme nomade perçoit-il l'espace physique? Quelle connotation et quel sens l'es-
pace topographique acquiert-il chez le nomade?
L'espace marqué par la présence d'un peuple ou perçu, imaginé et connoté par
celui-ci n'est pas seulement l'espace plus ou moins concret dans ses aspects géo-
graphiques et topographiques; l'espace est aussi celui, social, des gens. Aussi la
présence d'un peuple ne marque-t-elle pas seulement l'espace présent en lui
attribuant des connotations et un sens; elle est espace elle-même: « les territorialités
prémodernes ont pour trait commun la concrétude : le social n'y est jamais abstrait
de l'étendue, et ce lien fonde les identités aussi bien collectives qu'individuelles. Les
sociétés prémodernes, nomades y compris, ne se "projettent" pas sur leur territoire:
elles sont leur territoire]. » La deuxième partie principale portera donc sur l'espace
social que crée la présence des hommes; on pourrait parler d'une « sociographie »
de l'espace nomade.
Le terme «espace» représente un champ sémantique assez vaste. Ainsi, le
dictionnaire2 le définit-il, entre autres, comme un « lieu plus ou moins délimité où
peut se situer quelque chose» (I), comme « lieu, place, superficie, surface» (2),
mais aussi comme «étendue des airs et de l'atmosphère» (3) ou «étendue de
temps» (4). On remarque donc que, déjà au niveau des définitions abstraites,
l'espace est un espace multiple - un espace au pluriel.
L'« espace nomade» peut ainsi contenir à la fois les espaces concrets et délimités
où habite et transhume un peuple nomade (l, 2), mais aussi, en général, l'idée de
l'aire nomade (I). Le terme peut donc signifier «pâturage» et «campement
nomade», de même que, par exemple, « les steppes mongoles» ou, d'une façon
encore plus générale, « l'Asie centrale» ou « le Sahel du nord ». En même temps,
1'« espace nomade» peut signifier« l'univers nomade» (l'univers comme le perçoit
le nomade; 3) ou, dans un sens temporel, «le temps nomade» (4), à supposer qu'il
y ait une notion du temps propre aux nomades. Cette variété de significations paraît
tout à fait convenir à l'idée de 1'« espace au pluriel ».
Les réflexions menées au cours de ce travail sont basées avant tout sur un corpus
de textes oraux, puisque la mémoire collective exprimée par ce corpus semble
-
malgré une déchéance et un oubli toujours plus grands de la tradition orale - fournir
tout de même les témoignages les plus fiables. En effet, si l'on suit les idées de
Maurice Halbwachs qui oppose mémoire collective et histoire, on constate que
l'histoire marque un désintérêt pour certains événements et faits et manifeste au
contraire un parti pris pour d'autres, susceptibles d'être classés comme « histoire» :
« L'histoire, sans doute, est le recueil des faits qui ont occupé la plus grande place
dans la mémoire des hommes. Mais lus dans les livres, enseignés et appris dans les
I BERQUE, Augustin, 2002, « Préface}) à l'Anthropologie de l'habiter, in RADKOWSKI, op. cit., p. 7-
14, p. I] sq. Cf. BERQUE, Augustin, 2002, Écoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, Paris,
27] p., p. ]]. Voir aussi Bourgeot: « L'organisation économique et a fortiori, le système politique
fournissent la structure dominante du système territorial en matérialisant l'espace et en limitant l'accès
aux ressources naturelles. Le problème de l'utilisation de l'espace souligne la manière par laquelle les
écosystèmes pâturés sont exploités et révèle l'organisation spatiale déterminante par le système social
})
dont les effets engendrent la conception que se fait la société de son espace. BOURGEOT, André, 1995,
Les sociétés touarègues. Nomadisme, identité, résistance, Paris, 544 p., p. ]49.
2
Le Nouveau Petit Robert, 1996, Montréal, Canada.
20écoles, les événements passés sont choisis, rapprochés et classés3. » Si on met ce
constat en rapport avec le sujet de ce travail - le nomadisme -, des questions se
posent sur l'intérêt que celui-ci pourrait représenter pour l'histoire et sur les motifs
de cet intérêt.
D'abord, cette recherche s'intéresse notamment aux faits de la vie quotidienne des
nomades, faits qui, puisqu'ils sont les plus proches du peuple, semblent aussi les
plus représentatifs de ce mode de vie. Cependant, la proximité de la vie quotidienne
pourrait leur donner aussi un caractère banal aux yeux de l'historien et, lors du choix
et du classement dont parle Halbwachs, l'historien pourrait les négliger en faveur
d'autres faits «plus historiques ». Il existe ainsi des chroniques et des traités
historiques issus notamment d'une tradition historiographique provenant
principalement de l'aristocratie laïque, mais les historiens ne s'intéressaient que peu
au mode de vie quotidien des gens simples. La mémoire collective semble donc être
plus apte à conserver ce que I'histoire ne conserve pas.
Un autre problème qu'une approche du nomadisme basée uniquement sur
l'histoire peut poser est la subjectivité traduite déjà par le travail de classification, de
rapprochement et de choix que cette dernière impose. Comment, par exemple,
l'histoire soviétique aurait-elle pu décrire objectivement le nomadisme, mode de vie
que l'idéologie soviétique elle-même jugeait comme «réactionnaire» et «primi-
tif» et qu'elle essayait d'éliminer en imposant la sédentarisation? Comment
l'histoire occidentale aurait-elle pu rendre compte objectivement des peuples
nomades de la steppe d'Asie qu'elle considérait depuis toujours comme une menace
pour « la civilisation »4? Jean de Plan Carpin, ambassadeur du pape Innocent IV,
parti à la rencontre des Mongols en 1245 et qui prétend vouloir« écrire l'histoire des
Tartares », n'est pas le seul à porter un regard dédaigneux sur les nomades en
écrivant que « tuer les gens, envahir les territoires d'autrui, prendre le bien d'autrui
de toutes les manières injustes, forniquer, insulter les gens [...] cela n'est point
péché pour eux5 ». Le regard de celui qui se veut chroniqueur ou historien est donc
forcément imprégné de l'idéologie, de la mode ou d'autres conceptions de son
temps, et les faits historiques sont traités selon la logique imposée par ce temps.
Aussi les approches qui se voulaient plus «compréhensives », comme celles des
premiers « historiens »-naturalistes allemands tels que Gmelin, Georgi et Pallas qui
voyageaient en Sibérie au XVIIIe siècle, sont-elles inspirées d'un certain exotisme
oriental qui, cette fois-ci, ne voyait plus l'homme méchant dans le nomade mais le
merveilleux étranger.
Ces doutes sur la valeur des témoignages historiques ne signifient pas, bien sûr,
qu'il faudra se priver de toute référence historique. Il est cependant évident que la
mémoire collective sait mieux renseigner que tout autre témoignage. Il faut par
ailleurs souligner la grande valeur des récits, des témoignages et des théories
3
HALBWACHS, Maurice, 1965, La mémoire collective, Paris, 205 p., p. 6S.
Dans un travail sur J'image du nomade parmi les sédentaires, Kürsat-Ahlers démontre la très ancienne"
méfiance des sédentaires envers les nomades, et cela non seulement de la part des peuples d'Europe mais
aussi de la part de la Chine. Cf. KÜRSAT-AHLERS, Elçin, 1994, Zur jrühen Staatenbildung von
Steppenvolkern. Über die Sozio- und Psychogenese der eurasischen Nomadenreiche am Beispiel der
Hsiung-Nu und Goktürken mit einem Exkurs über die Skythen, Berlin, 452 p., p. 41 sq.
5
PLAN CARPIN, (de), J., 1965, Histoire des Mongols, trad. et ann. par Dom. F. Becquet et 1. Hambis,
Paris, 20S p., p. 27, 39.
21élaborés par les ethnologues au sujet des nomades, travaux qui ne doivent pas non
plus être négligés.
Cependant, on constate l'absence de travaux sur le nomadisme basés sur la
mémoire collective comme « discours oral ». Ici, une autre question se pose: pour-
quoi ne pas laisser l'homme nomade lui-même décrire ce que sa société vit ou a
vécu, afin de profiter de sa «perspective intérieure» représentée par la mémoire
collective?
Si on veut laisser le nomade décrire, à travers la mémoire collective dont il est
porteur, ce que la société nomade «vit ou a vécu», on introduit au moins deux
temps différents: le passé et le présent, ce dernier incluant éventuellement le passé
proche. Or, selon Le Goff, la mémoire collective s'intéresse justement à un temps
que l'on pourrait associer au passé et à un autre temps, plutôt contemporain de la vie
de la société qui « mémorise ». Le temps du passé, c'est le temps des origines: « Le
principal domaine où se cristallise la mémoire collective des peuples sans écriture6
est celui qui donne un fondement à des apparences historiques à l'existence des
ethnies ou des familles, c'est-à-dire les mythes d'origine7. » L'autre domaine de la
mémoire collective est celui, plutôt contemporain, qui «s'intéresse aussi
particulièrement aux connaissances pratiques, techniques, au savoir professionnel8 ».
L'examen de chacun des deux domaines dont parle Le Goff permettra d'adopter une
double approche tenant compte à la fois des concepts «premiers» du nomadisme et
de son expression contemporaine et quotidienne.
L'autre raison du choix d'un corpus de témoignages oraux est la grande
hétérogénéité de la vie nomade parmi les Bouriates actuels. Alors que les Bouriates
de Chine et de Mongolie nomadisent encore, les Bouriates en Russie ne le font plus,
ces derniers ayant été sédentarisés au plus tard dans les années soixante du siècle
dernier. Vient s'ajouter la diversité des formes du nomadisme: si les uns pratiquent
un «nomadisme total», les autres adoptent ou ont adopté entre-temps un « semi-
nomadisme» ou une vie de pasteurs sédentaires. Comment pourra-t-on avoir une
vue suffisamment large sur le phénomène du nomadisme afin d'en déduire les
exemples de l'espace nomade? Il semble que la mémoire collective sous forme de
«discours oral» conserve plus longtemps intacts les faits et les modèles
«nomades» tout en leur fournissant une explication, même si cette dernière n'est
plus connue dans la vie contemporaine du porteur de cette mémoire. Pour ne citer
qu'un exemple: lors de mes recherches, j'ai pu constater le respect de certains
interdits liés à l'emplacement du feu dans la yourte. Tout en respectant ces interdits,
6 Les Bouriates, bien sûr, ne sont pas un peuple «sans écriture» puisqu'ils détiennent l'ancienne écriture
mongole et, aujourd'hui, le cyrillique. Dans la tradition mongole, l'oral et l'écrit entrent même dans une
association complexe (citations réciproques multiples, etc.). À ce sujet, Legrand écrit: «On oppose
couramment tradition orale et littérature écrite. Cette opposition est ici sans objet. La littérature écrite n'a
pas pris en Mongolie la suite ou la place de la littérature orale. L'une et l'autre coexistent, se nourrissent
l'une de l'autre pendant des nombreux siècles. » LEGRAND, Jacques, 1997, Parlons mongol, Paris,
416 p., p. 342. Cependant, suivant les réflexions précédentes, l'écriture appartient plus au domaine de
l'histoire alors que l'oralité appartient plutôt à celui de la mémoire collective, ce qui n'exclut pas
l'interaction qui peut exister entre les deux.
7
Dans la citation de Le Goff apparaissent seulement les mythes d'origine et plus loin les connaissances
pratiques. Toute l'oralité peut cependant servir à donner ce fondement à des apparences historiques à
l'existence des hommes.
8 LE GOFF, Jacques, 1988 (1977), Histoire et mémoire, Paris, 416 p., p. 111 sq.
22très rares étaient ceux parmi les Bouriates qui ont pu fournir une explication précise
sur les raisons de ces interdits. L'oralité, en revanche, renseigne plus précisément,
comme on le verra. Le souvenir des faits datant d'une époque plus éloignée que la
durée d'une vie d'homme peut donc se trouver dans des témoignages implicites, à
savoir dans des images et des symboles persistant plus longtemps que le souvenir
concret.
Vient s'ajouter une dernière raison de ce choix des textes oraux en tant que
témoignages: il semble que la mémoire collective des Bouriates peut encore
rapporter bien des faits de la vie nomade, puisque dans chaque région habitée par les
Bouriates, le mode de vie nomade, sous une forme ou une autre, a été ou est encore
vécu par au moins une partie de la population contemporaine. Cette partie de la
population est garante d'un souvenir collectif présent: « Il est d'ailleurs difficile de
dire à quel moment un souvenir collectif a disparu, et s'il est sorti décidément de la
conscience du groupe, précisément parce qu'il suffit qu'il se conserve dans une
partie limitée du corps social pour qu'on puisse toujours l'y retrouver9. »
En même temps que cette présence du souvenir de la vie nomade - ou de son
~ fournit un témoignage précieux pour l'étude, ce fait de laexpression actuelle
mémoire collective retient l'attention pour la simple raison qu'il pourrait être le
dernier dans un monde qui, en Bouriatie comme en Mongolie, est marqué par l'oubli
des traditions.
Une partie des témoignages et un grand nombre de textes oraux reproduits dans ce
livre ont été rassemblés par moi-même lors de recherches et de collectes sur le
terrain entre 2002 et 2005 : durant un séjour de trois ans (2001-2004) à Irkutsk et des
recherches en été 2005. Pendant le premier séjour, j'ai travaillé dans les universités
d'Irkutsk en tant que boursier et lecteur de la fondation allemande Robert Bosch.
Sans ce soutien, il n'aurait jamais été possible de mener à bien une telle recherche.
Pendant mes séjours sur le terrain, j'ai notamment séjourné à Irkutsk, dans le
district autonome d'Aginsk, dans le rajon de Zèdè (en russe: Dzida), dans le delta
de la Sèlèngè, à Ulan-Udè, sur l'île d'Ol'xon et dans le district autonome d'Ust'-
Orda. En Mongolie, j'ai pu travailler dans les ajmag Tov, Dornod et XovsgoI.
Lors des séjours en Sibérie et en Mongolie, j'ai rencontré des Bouriates, pour la
plupart des gens âgés, et leur ai posé des questions précises sur le nomadisme, sur le
mode de vie de leur famille, sur l'idée qu'ils se font de l'espace, mais aussi sur leur
appartenance tribale et clanique, sur leurs origines telles qu'ils se les représentaient.
J'ai ainsi essayé d'avoir à la fois des témoignages sur le nomadisme par des gens
qui J'ont vécu et des témoignages sur des questions liées à la civilisation nomade en
général par ceux qui ne sont pas ou plus nomades mais qui sont issus de cette
civilisation. J'ai également demandé à ces personnes de chanter ou de raconter des
« textes» de l'oralité: chansons, devinettes, proverbes, récits de vie.
Lors de la collecte, j'ai pu enregistrer les textes oraux et les témoignages sur
bande magnétique tout en prenant des notes ou en écrivant déjà une partie du texte
lorsque cela était possible. J'ai également essayé de recueillir, auprès de l'interprète,
les informations les plus amples possibles sur le lexique des textes, en vue d'une
traduction. Par la suite, les textes bouriates ont été transcrits et traduits
9 HALBWACHS, op. cil., p. 73 sq.
23indépendamment à la fois par des philologues bouriates (traduction en russe) et par
moi-même (traduction en français) afin de pouvoir comparer les deux versions et en
discuter. Ce faisant, j'ai essayé de garder toutes les particularités du texte bouriate.
Lors de mes travaux de recherche, j'ai pu constater l'oubli du patrimoine oral par
les personnes interrogées. D'après mes propres recherches et selon les témoignages
des (spécialistes et autres) interrogées sur ce sujet, il n'existe, par
exemple, plus aucun barde de l'épopée bouriate. Les personnes âgées se souviennent
parfois encore bien des chansons et de certains autres genres de l'oralité comme les
devinettes et les proverbes, mais leurs usages dans la vie quotidienne semblent
devenus rares. Les personnes interrogées sont conscientes de cette évolution, et j'ai
rencontré des femmes âgées qui notaient toutes les devinettes dans un petit carnet
pour les conserver. Les moins âgées ne s'intéressent que fort peu au patrimoine oral
et, en général, ne l'interprètent pas. En Mongolie, j'ai pu constater une mongoli-
sation croissante chez les Bouriates. Les Bouriates de Chine qui retournent sur leur
ancien territoire sibérien forment une exception. Parmi ces nouveaux émigrants à
Ulan-Udè et à Aginskoe, on constate l'existence d'un répertoire vivant, même chez
lesjeuneslO.
Vu la situation peu propice à l'oralité et à la sauvegarde de la tradition orale, je
me suis fixé, outre l'objectif d'esquisser des exemples d'espaces nomades, un
second but pour ma thèse: celui de contribuer à la sauvegarde du patrimoine oral
par un travail de collecte et de mémorisation grâce à l'enregistrement, la transcrip-
tion, la traduction et un modeste commentaire des textes oraux collectés.
Comme chaque travail scientifique, ma thèse représente un stade matérialisé
d'une approche qui cherchait à comprendre le nomadisme à travers les témoignages
oraux bouriates. Leur collecte, leur traduction, les tentatives de comprendre le sens
et les images véhiculés m'ont beaucoup aidé à entrer en contact avec les Bouriates, à
apprendre leur langue, à comprendre leur vie et comment ils la pensent. Ayant pu
ainsi m'immerger dans une civilisation pastorale, l'intérêt pour d'autres sociétés
pastorales et nomades et pour d'autres approches axées sur le côté technique des
systèmes d'élevage s'est renforcé et m'a conduit à effectuer d'autres recherches chez
les Touaregs du Niger et les Xalxa en Mongolie. Ce sont des questions
d'anthropologie économique (marchés à bétail) et d'ethnozootechnie qui attirent
désormais mon intérêt et me permettent de m'approcher des sociétés pastorales sous
un angle nouveau.
lû Cela, peut-être, grâce aux conditions restrictives du maintien de ['identité bouriate en Chine.
24PREMIÈRE PARTIE: AU SUJET DU « NOMADISME»
Cette première partie introduira aux questions que pose le nomadisme. L'objectif
est d'approcher une définition de ce dernier en rapport avec la notion de l'espace.
1. REMARQUES SUR LA TERMINOLOGIE
Le «nomadel» en langue bouriate se dit nüüdèlsèn, terme proche des verbes
nüülgèxè et nüüxè dont le premier est un dérivé du dernier. Le premier signifie
« nomadiser» ou «transhumer» mais décrit aussi le mouvement des nuages. Le
deuxième comporte l'idée de «déménager », de «transporter des choses d'un
endroit à l'autre» et de « vider un endroit ». Viennent s'ajouter les mots dérivés
comme nüülgè qui désigne une transhumance de moindre envergure que la « noma-
disation ». Cette idée est également présente dans le mot nüüdèl, terme qui peut
indiquer d'une façon plus générale le mouvement d'un endroit à un autre et qui sert
d'adjectif impliquant les idées de « nomade» et de «transportable », «possible à
mouvoir ».
Le grec, dont provient étymologiquement le mot « nomade », est moins évident à
ce sujet. Il semble que le mot se soit formé à partir du mot gréco-latin nomas /
nomados qui, en tant qu'adjectif, comporte l'idée de « faire paître des troupeaux
sur des pâturages et se déplacer avec eux ». Auparavant, existait le verbe grec
"nemein" (veJlelv) qui signifie «partager» ou «distribuer », «distribuer des
pâturages », « paître », « faire paître» mais aussi « cultiver» et « administrer ».
L'idée du déplacement, du voyage et de la « nomadisation » ne s'acquiert qu'au
cours des siècles. En français, comme dans d'autres langues romanes, ainsi qu'en
allemand et en anglais, le terme « nomade» signifie aujourd'hui, communément, un
homme qui se déplace avec sa famille et éventuellement avec son bétail pour trouver
ou suivre les ressources de sa vie. Dans un sens plus vaste, «nomade» est
synonyme d'« instable », d'« errant », etc. Ainsi, le dictionnaire Petit Robert2
définit-il le substantif « nomade» comme personne « qui n'a pas d'établissement,
d'habitation fixe, en parlant d'un groupe humain qui se déplace ». L'adjectif, selon
le même dictionnaire, est synonyme de «errant, instable, mobile» et le verbe
« nomadiser» signifie tout simplement « vivre en nomade ». Le « nomadisme» est
le « genre de vie des nomades» et, par extension, la « vie nomade, faite de déplace-
ments continuels ». Si le substantif « nomade» est entré dans la langue ffançaise en
1730, son adjectif et le terme « nomadisme» y sont entrés en 1845. Le concept de
« nomade» est donc aujourd'hui souvent lié au déplacement voire à l'errance et à
l'instabilité, et, dans un sens plus étroit, à l'élevage « nomade », ce qui n'était pas
toujours le cas. À ce propos, Vajda3 parle d'une « évolution secondaire» du mot
premier grec « nomade ».
I
Le mot bouriate / mongol pour désigner« nomade» et « nomadisme» est d'un usage récent, une culture
nomade n'ayant pas besoin de mot« nomade ».
2
Le Nouveau Petit Robert, op. cit.
3 Cf. VAl DA, Làszlà, 1968, Untersuchungen zur Geschichte der Hirtenkulturen, Wiesbaden, 668 p. +
planches, p. 501.
25En russe, le terme kocevat' provient du türk ancien et comporte l'idée de
« voyage» ou « migration» ( "poezdka, putesestvie, pereselenie4,,). Il est intéressant
de constater qu'il a trouvé un champ d'utilisation assez large, surtout en Sibérie, où
"kocevat'" comportejuste l'idée de se déplacer- par exemplede son appartementà
la datcha - ce qui implique à nouveau l'idée d'un déplacement à la recherche de,5
ressources. Ainsi, le Tolkovyj slovar indique-t-il en langue parlée le sens méta-
phorique de « se déplacer », « aller d'un endroit à un autre» ("peredvigat'sâ,
perexodit' s odnogo mesta na drugoe").
Proche du terme russe sont les termes touva et kazakh. Ici, "koser" et "kosu"
signifie « nomadiser », "koskün" et "kospeli" le « nomade », "kos" désigne le
déplacement et le déménagement, la caravane et le nomadisme, et "kose", la « rue ».
De même qu'en langue bouriate, le mouvement des nuages est décrit par le verbe
« nomadiser »6.
Chez les Touaregs7, le mot « nomade» n'existe pas. Pour parler d'eux-mêmes, ils
utilisent les mots "amadan" et "amawal" qui désignent le pasteur et le berger. Ces
substantifs viennent des verbes "adan" (paître) et "awal" (surveiller, paître). Les
pasteurs et éleveurs par rapport aux cultivateurs sédentaires sont appelés "kel-
aggal", « ceux de l'élevage ». Pour parler de la transhumance, les Touaregs utilisent
le verbe "galat", « déménager », qui désigne un déplacement avec tous les biens. Ce
mot est, bien sûr, différent du verbe « voyager» qui se dit sibl.
Dans cette recherche, le terme français « nomade» et ses dérivés seront utilisés. Il
faudrait cependant retenir que les nomades, quand ils parlent d'eux-mêmes, ne
s'appellent pas « nomades» dans le sens de « non-sédentaires ». Souvent, les termes
désignant « le nomade» sont portés par des sociétés non-nomades sur leurs voisins.
Il ne faut donc pas s'étonner d'y voir apparaître la notion de mouvement ou de
mobilité. Car, même si les termes bouriate, touva, kazakh ou touareg désignent le
déplacement et le mouvement, ces civilisations ne les utilisent pas pour se désigner.
Quelle raison auraient-ils de s'appeler ainsi, puisque, pour eux, le nomadisme est la
normalité?
2. LE NOMADISME. QUESTIONS D'ESPACE
Puisque l'objectif de cette thèse est celui de cerner les caractéristiques de l'espace
nomade, il est nécessaire de placer les différentes théories et explications du
« phénomène nomade» dans une logique spatiale.
2.1 Le nomadisme d'élevage. Une tentative de définition
Le sens étymologique de « nomade» dans les différentes langues permet de
désigner un ensemble parfois vaste d'individus et lie leur vie ou leur économie à la
mobilité, ce qui pourrait déjà introduire une perspective sédentaire. Pour préciser le
sens, on parle souvent de « nomadisme d'élevage» désignant ainsi le mode de vie
4 Ètimologieeskij slovar' russkogo âzyka v 4-tomax (Dictionnaire étymologique de la langue russe en
quatre tomes), FASMER, M., Moskva, 1986.
5 Tolkovyj slovar Ozegov, Sankt-Peterburg.
"6 Selon Galsan Tschinag, entretien par courrier électronique du 12 octobre 2004.
7 Je remercie Mohamed Aghali IINALCO pour les renseignements donnés au sujet des Touaregs lors de
plusieurs entretiens.
26des civilisations vivant du pastoralisme nomade. Afin de caractériser ce nomadisme
d'élevage, les chercheurs renvoient à plusieurs éléments: le cadre géographique,
l'importance du bétail, l'enjeu de la vie sociale et l'empreinte des déménagements
perpétuels sur la vie matérielle. L'objectif de ce chapitre sera de revoir ces théories
et de les présenter dans une perspective spatiale.
2.1.1 Le cadre géographique. La dispersion imposée
Si on veut définir géographiquement le phénomène du nomadisme d'élevage, on
peut dire, au départ, qu'on le trouve surtout dans des régions arides d' Atfique et
d'Asie, régions ayant des chutes de pluie rares et d'une périodicité très variée selon
la saisons. D'une façon générale, Scholz circonscrit l'aire du nomadisme ainsi:
« entre la Mauritanie et Ja Mongolie, entre la Turquie et le Kenya9 ».
Cette circonscription essaie de délimiter un cadre environnemental dominé par les
steppes, la savane et les grandes plaines. Cet environnement est également marqué
par un manque d'eau et par des fourrages peu abondants qui sont pourtant la base de
l'économie nomade: « La base économique est l'élevage, les moyens de production
étant les moutons, les caprins, chameaux, ovins et / ou chevaux, ainsi que les
pâturages naturels et l'eau. En ce qui concerne les deux derniers, il est reconnu qu'il
s'agit de biens maigres et limités, raison pour laquelle les troupeaux sont obligés
d'entreprendre des migrations, en partie de grande distance, à la recherche de
fourrage et d'eaulO. »
1JEn Asie, le nomadisme d'élevage apparaît surtout dans les steppes qui en sont le
« cadre géographique» de prédilection selon Lebedynsk/2. Ces steppes sont
bordées de montagnes comme l'Altaj, le Pamir, et le Tian Chan et, au nord, par une
steppe boisée et par la forêt. La relative rareté des pluies est la cause d'une
végétation pauvre et d'une période de végétation plutôt courte. Dans ces conditions
climatiques, les ressources pour J'élevage (eau, herbe) s'épuisent vite et les
transhumances tféquentes s'imposentJ3. L'espace eurasiatique des steppes est en
plus marqué par un climat froid et sec avec des ruptures imprévisibles et fréquentes:
« Toujours possibles, quelques semaines, voire quelques jours de décalage se
transforment en sécheresses printanières ou en tempêtes de neige, tardives et
meurtrières, qui suffisent à déséquilibrer une année entièrel4. »
Certaines plantes, bien adaptées, sont typiques de ce milieu aride. Outre les herbes
dures, le stipa est caractéristique des paysages nomades d'Asie, comme le signale
Lebedynsk/5. Le stipa est, en effet, chanté dans un certain nombre de chansons
8 Cf. SCHOLZ, Fred, 1995, Nomadismus. Theorie und Wandel einer sozio-okologischen Kulturweise,
Stuttgart, 304 p., p. 33.
9 SCHOLZ, Fred, 1992, Nomadismus. Bibliographie, Berlin, 552 p., p. 7.
to Ibid., p. 17, traduction de Scholz.
Il Si on ne tient pas compte de certaines autres formes de l'élevage nomade comme celui du renne.
12
Cf. LEBEDYNSKY (pseudonyme), Iaroslav, 2003, Les nomades. Les peuples nomades de la steppe
des origines aux invasions mongoles (IX' siècle avo J.-c. - XIII' siècle apr. J.-C.) , Paris, 227 p., p. 20 sq.
13Cf. SCHOLZ, Fred, 1991, « Von der Notwendigkeit, gerade heute über Nomaden und Nomadismus
nachzudenken », p. 7-35, in Nomaden. Mobile Tierhaltung. Zur gegenwdrtigen Lage von Nomaden und
zu den Problemen und Chancen mobiler Tierhaltung, Berlin, 420 p., p. 17. Cf. LEBEDYNSKY, op. cil.,
p. 20 sq.
14LEGRAND, Jacques, « Les nomades mongols: une alternative anthropologique ». Texte non-publié.
15Cf. LEBEDYNSKY, op. cil., p. 21.
27bouriates dont il sera question dans la suite. En Afrique, les herbes dures sont
également typiques ainsi que d'autres plantes comme l'acacia qui sait protéger ses
parties vertes de ]a chaleur (soit par sa gaine foliaire dure, soit en changeant
l'exposition de ses feuiJ]es au soleil). La nomadisation peut donc, dans un premier
temps, être décrite comme une recherche d'herbe conditionnée par le climat et la
géographie: « Les nomades se déplacent de pâturage en pâturage: dès qu'un oued
est épuisé, dès que chameaux et chèvres ont tout brouté et que la petite hache
malfaisante et endiablée du berger touareg a massacré tous les acacias, l'éternelle
question se pose: où aUerI6? »
Une brève digression tentera à travers quelques exemples d'expliquer comment
les éleveurs bouriates choisissent leurs pâturages selon les critères botaniques.
Ainsi, Linxovoinl7 écrit au sujet des pâturages des Xori d'Aga: « [Au printemps], il
faut les [les moutons] faire paître là où pousse le thym [Thymus serfillum] et [une
sorte de] absinthe [Helichrysum arenarium], parce que ces herbes fines à l'odeur
agréable ont des effets salutaires. Quand [...] les moutons commencent à en avoir
assez, il faut les faire paître dans des lieux élevés [...] où pousse l'herbe lürgèn
sagaan [Ph/ojodicarpus sibiricus].
L'été, on recommande de faire paître les moutons sur les collines, ainsi que sur les
pentes nord des montagnes [...]. Quand l'herbe commence à se dégrader, on
recommande de conduire les moutons sur les endroits où pousse l'herbe de l'année
précédente qui n'a pas été fauchée, et ensuite de les faire se déplacer vers des lieux
où pousse l'iris bleu, saxilza, [Iris]. »
Souvent, chez les Bouriates (notamment chez ceux de la Sèlèngè et de l'Ouest),
les itinéraires étaient fixes et les campements « appartenaient» à des familles. Les
Xori pouvaient nomadiser un peu plus librement. Au sujet des Bouriates de
Zaxaamni (Zakamensk), Galdanova18 écrit: « Chaque groupe connaissait bien les
routes de ses nomadisations saisonnières, puisque l'emplacement des campements
était défini. Par exemple, une partie des Bouriates vivant dans l'u/us de Cagaan
Morin et aux alentours de celui-ci, passait l'été à Xontoboj et déménageait en
automne vers Mèlè où s'était conservé beaucoup de regain, puisque le bétail ne
paissait pas ici en été. Ensuite, ils partaient vers Baroun Hondino, ou plus loin vers
Zèèrènxèè. [...] Au début de l'hiver, ils retournaient à Cagaan Morin [...]. »
Ce cadre écologique brièvement décrit est à la fois la base de l'élevage des
peuples nomades qui y habitent et la cause de leurs nomadisations et de leurs
migrations à la recherche de pâturages. C'est ainsi que l'espace intervient pour la
première fois en tant que déterminante du phénomène de nomadisme d'élevage:
espace géographique et climatique, il impose des conditions à l'élevage qui devient
ainsi « nomade» et s'offre en même temps en tant que strate où se jouent les
nomadisations. La plus importante de ces conditions est, selon LegrandI9, la
dispersion (cf. schéma II) qui est au cœur du système nomade. EUe rend possible de
16 MONOD, Théodore, 1989, Méharées, Paris, 256 p., p. 58.
17LINXOVOIN, op. cil., p. 12 sq.
I" Cf. GALDANOV A, G.R., 1992, Zakamenskie Burâty. Istoriko-ètnograficeskie ocerki. Vtoraâ po/avina
pervaâ po/avina XX vv, Novosibirsk, RAN, Sib. otd., 176 p., p. 51 sq. Translittération des lieuxXIX -
selon Galdanova.
19 LEGRAND, Jacques, 2001b, « Les bases des rapports entre civilisations nomads et sédentaires.
Éléments préliminaires pour une approche systémique », Paris-Skierniewice-Hurghaada, inédit.
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